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« Il me covient renvoisier », une chanson de Colin Muset entre courtoisie et invite aux ripailles

trouvere_poesie_medievale_chansons_lyrique-courtoise_moyen-ageSujet : chanson médiévale, poésie médiévale, trouvère, fine amor, vieux-français,  lyrique courtoise, amant courtois. chansons bachiques, trouvère
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle.
Auteur ; Colin Muset (1210-?)
Titre : « Il me covient renvoisier.»
Ouvrage : Les chansons de Colin Muset, par Joseph Bédier & Jean Beck. Paris, Champion, 1938.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous présentons une nouvelle chanson en langue d’oïl. En provenance du moyen-âge central et du XIIIe, elle est traditionnellement rattachée au trouvère Colin Muset, Du point de vue documentaire, elle a pour seule source historique le Chansonnier Cangé, ou Français 12148 (consulter sur Gallica). Ce manuscrit médiéval, daté du dernier quart du XIIIe siècle, n’en attribue  pas, de manière claire, la paternité au trouvère, mais au vue des similitudes de cette pièce avec le style de ce dernier, ces biographes s’en sont chargés, en particulier Joseph Bédier dans son édition de 1938 sur l’oeuvre de Muset.

Amour, courtoisie et bonne chère

Du point de vue du contenu, on trouve, dans cette chanson, des envolées d’enthousiasme et de joie très courtoises. La belle saison est là, le poète est guilleret et léger. Il pense à la demoiselle chère à son cœur même si, dans la pure tradition de cette lyrique colin_muset_chanson-poesie-medievale_Manuscrit_Chansonnier-Cangé_il-me-covient-renvoisier-spoétique, les médisants ne sont jamais loin pour diviser ou pour empêcher que le tableau ne soit trop simple pour l’amant courtois (voir sur le thème des médisants dans la lyrique courtoise).
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« Il covient de renvoisier »
dans le Français 12148

ou Chansonnier Cangé
BnF, dept des manuscrits

Pour le reste, Colin Muset  nous a conté souvent son goût de la bonne chère et des bons vins, au point d’en avoir presque fait l’une de ses marques de fabrique et, là encore, sa joie courtoise ne va pas lui nouer l’estomac et certainement pas lui couper l’appétit. Au contraire, elle lui fournit plutôt l’occasion d’une invite à festoyer et ripailler et notre trouvère (s’il s’agit bien de lui et non pas d’un imitateur d’époque) fait ici une pièce qui tient, à la fois, de la lyrique courtoise et des chansons à boire. C’est d’ailleurs dans cette dernière catégorie que Alfred Jeanroy et Arthur Långfors la classeront (sans l’attribuer au trouvère) dans leur ouvrage de 1921 : Chansons satiriques et bachiques  du XIIIe siècle. 

Au passage et se souvenant de certaines autres des compositions de Muset, et notamment de « Sire Cuens j’ai viélé« , on peut se demander si ce mélange de genres n’est pas aussi destiné à ses nobles hôtes et auditeurs : un peu comme une façon de leur tendre la perche, pour s’assurer qu’ils colin-muset_musique-medievale_chanson-poesie-moyen-age_partitionle gratifient d’un bon repas en retour de ses chansons et de son art.

(Ci-contre la partition musicale moderne de cette chanson médiévale par John E Stevens)

Concernant le vieux français du XIIIe siècle, il ne se laisse pas si facilement saisir aussi, à notre habitude nous vous donnons des clefs utiles de vocabulaire. Elles sont nombreuses, aussi nous espérons qu’elles ne compliqueront pas trop le plaisir de votre lecture.


« Il me covient renvoisier »
dans le vieux français d’oîl de Colin Muset

Il me covient renvoisier (m’égayer, folâtrer)
En cest estey
Et joer et solacier (me divertir)
Et deporter : (me réjouir)
J’ai trovey
Mon cuer plus que je ne sueil (souloir, avoir l’habitude) enamoré ;
Mais grever (me nuire)
Me cuident (croire) li mesdisant et dessevrer (compromettre ma liaison).
La tousete (jouvencelle) es blans muteaus (mollets),
Es chevous lons,
Celi donrai mes joiaus
Et mes granz dons.
Sejornons (reposons-nous, faisons halte),
Ensi s’en va mes avoiers (mon chemin) a grand bandon, (sans retenue)
Or maingons,
Solaçons et deportons !  Bon poissons,
Vins poignanz (piquants, de caractère ? ) et bon rapiaux (boisson médiévale à base de vin) et venoisons !

S’ele me done une baisier
En receley, (en secret, en cachette)
Je n’avroie pas si chier
Une cité ;
J’en prie Dey :
Lors avrai quanque je quier a point mené. (1)

(1) Dès lors j’aurais mené à bien tout ce que j’ai en tête, ce en quoi je crois.


En vous souhaitant une belle journée.
Fred

Pour moyenagepassion.com
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« De fine amor vient seance et biautez », l’amour courtois de Thibaut de Champagne avec Alla Francesca

thibaut_le_chansonnier_troubadour_trouvere_roi_de_navarre_comte_de_champagneSujet : chanson médiévale, poésie, amour courtois, roi troubadour, roi poète, lyrisme courtois, trouvères, vieux-français, Oïl
Période : moyen-âge central
Auteur : Thibaut IV de Champagne (1201-1253), Thibaut 1er de Navarre
Titre : « De fine amor vient seance et biautez»
Interprètes : Alla Francesca, Brigitte Lesne
Album :  Thibaut de Champagne, le Chansonnier du Roi  (2011).

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion-copiaoilà quelque temps déjà que nous n’avions présenté de chansons du célèbre Thibaut de Champagne. En route donc, pour le XIIIe siècle à la découverte de sa poésie : De fine amor vient seance et biautez. Le titre l’annonce clairement, il s’agit là d’une nouvelle pièce courtoise, comme le comte de Champagne les affectionnait tant.

Sources historiques et manuscrits

manuscrit-ancien_français-844_thibaut_de_champagne_chanson-courtoise-medievale-moyen-age-s

On retrouve cette chanson du seigneur et trouvère champenois dans de nombreux manuscrits avec, bien sûr, quelques variantes. En suivant les pas de Gaston Reynaud et sa Bibliographie des Chansonniers français des XIIIe et XIVe siècles (1894), on citera notamment le Manuscrit de Bern 389, le MS Français 12615, le Manuscrit du Vatican 1490, et encore le MS Français 844 (voir image ci-dessus), dont nous avons déjà parlé et qui a servi de base à l’interprétation que nous propose ici l’Ensemble Alla Francesca.

 « De fine amor vient seance et biautez » par la formation Alla Francesca

Alla Francesca et le Chansonnier du Roy

En 2011, l’Ensemble médiéval Alla Francesca partait à la rencontre de Thibaut de Champagne et avec lui, de « l’amour courtois et la  chevalerie au XIIIe siècle« , en se basant sur le MS français 844 conservé à la BnF, plus connu encore sous le nom de Chansonnier ou Manuscrit du Roy,

Avec un total de seize pièces, l’album réalisé sous la direction de Brigitte Lesne proposait de nombreuses chansons du seigneur et roi de Navarre, mais encore quelques pièces instrumentales et danses de la même période, demeurées anonymes. A note qu’on pouvait également y retrouver un chanson_musique_medievale_amour_courtois_thibaut_de_champagne_roi_troubadour_chansonnier_alla_francescaservantois, ayant comme auteur Hue de la Ferté et dans lequel ce dernier s’en prenait vertement au comte  de champagne.

On peut encore trouver cet album à la vente en ligne au format CD ou même MP3. Voici un lien utile pour plus d’informations : Le Chansonnier du Roi: Amour courtois & chevalerie du XIIIe siècle.

La traduction que nous vous proposons, ci-dessous, de cette chanson en  langue d’oïl de Thibaut de Champagne vers le français moderne provient du livret très complet accompagnant l’album. Une fois n’est pas coutume, nous n’en n’avons pas retouché une virgule.


De fine amor vient seance et biautez

Dame, vers vos n’ai autre messagier
Par cui vos os mon corage envoier
Fors ma cbançon, se la volez chanter.

Dame, je n’ai d’autre messager
Par qui j’ose vous envoyer ce que j’ai dans le cœur,
Sinon ma chanson, si vous voulez bien la chanter

Et amors vient de ces deus autressi.
Tuit troi sont un, que bien i ai pensé,
Ja ne seront a nul jor departi.
Par un conseil ont tuit troi establi
Lor correors, qui sont avant alé.
De moi ont fet tout lor chemin ferré,
Tant l’ont usé, ja n’en seront parti.

Et l’amour procède lui aussi de ces deux-là.
Tous trois ne font qu’un, j’y ai bien réfléchi,
Et jamais ils ne pourront être séparés.
D’un commun accord, ils ont tous trois désigné
Leurs messagers, qui ont pris les devants.
Ils ont fait de moi leur grand chemin,
Et l’ont tant parcouru qu’ils n’en partiront pas de sitôt.

Li correor sunt de nuit en clarté
Et de jors sont par la gent obscurci.
Li douz regart et li mot savoré,
La grant biauté et li bien que g’i vi,
N’est merveille se ce m’a esbahi.
De li a Dex cest siecle enluminé:
Quant nos aurons le plus biau jor d’esté
Lés li serait obscurs de plain midi.

Ces messagers-là sont dans la lumière pendant la nuit
Et le jour, à cause des gens, ils sont dans l’obscurité.
Le doux regard et les paroles suaves,
La grande beauté et les qualités que je vis en elle,
Rien d’étonnant si j’en ai été tout ébahi.
Par elle Dieu a illuminé ce monde :
Si nous avions le plus beau jour d’été,
Il serait obscur auprès d’elle, en plein midi.

En amor a paor et hardement.
Cil dui sont troi et dou tierz sont li dui,
Et granz valors s’est a aus apendanz
Ou tuit li bien ont retrait et refui.
Por ce est amors li hospitaus d’autrui
Que nus n’i faut selonc son avenant.
Mès j’ai failli, dame qui valez tant,
En vostre ostel, si ne sai ou je sui.

Dans l’amour, il y a crainte et hardiesse.
Ces deux-là sont trois, et ils procèdent du troisième ;
Une grande valeur s’est attachée à eux,
En laquelle se sont réfugiés tous les biens.
Amour est le logis qui accueille tous les autres,
Car nul ne manque d’y trouver la place qui lui convient.
Mais moi, dame qui avez tant de valeur, j’ai échoué à me loger
En votre maison, et je ne sais plus où je suis.

Je n’i voi plus mes a lui me conmant,
Que toz penserz ai laissiez par cestui.
Ma bele joie ou ma mort i atent,
Ne sai lequel, desques devant li fui.
Ne me firent lors si oeil point d’anui,
Ainz me vindrent ferir si doucement
Dedens le cuer d’un amoreus talent,
Q’encor i est le cox que j’en reçui.

Je ne vois plus que faire, sinon me recommander à elle,
Car je n’ai plus d’autre pensée que celle-ci.
J’en attends ma belle joie ou ma mort,
Je ne sais laquelle des deux, depuis que je me trouvai devant elle.
Alors ses yeux ne me causèrent point de contrariété ;
Au contraire, ils vinrent me frapper si doucement
En plein coeur, d’un amoureux désir,
Que la marque du coup que j’en reçus s’y trouve encore.

Li cox fu granz, il ne fet qu’enpirier;
Ne nus mirez ne m’en porroit saner
Se cele non qui le dart fist lancier,
Se de sa main me voloit adeser.
Bien en porroit le cop mortel oster
A tot le fust, dont j’ai tel desirrier;
Mès la pointe du fer n’en puet sachier,
Qu’ele brisa deudenz au cap douner.
[Dame. vers vos n’ai autre messagier
Par cui vos os mon eorage envoier
Fors ma chançon, se la volez chanter.

Ce coup fut fort, la blessure ne cesse de s’aggraver.
Nul médecin ne m’en pourrait soigner,
Sinon celle qui fit lancer la flèche,
Si elle voulait bien me toucher de sa main.
Elle pourrait bien guérir le coup mortel
En ôtant le bois de la flèche, ce que je désire tant ;
Mais la pointe de fer, elle ne peut pas la retirer,
Car elle s’est brisée à l’intérieur au moment du coup.


En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
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« Pos vezem que l’iverns s’irais », Peire Vidal revisité par le talent de Maurice Moncozet et sa Rose Sauvage

peire_vidal_troubadour_toulousain_occitan_chanson_medievale_sirvantes_servantois_moyen-age_central_XIIeSujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue occitane, langue d’oc, amour courtois, Provence médiévale, lyrique courtoise, désillusion, rejet
Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle
Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210)
Titre : Pos vezem que l’iverns s’irais
Interprète : la Rosa Salvatja, Maurice Moncozet
Concert (extrait) : Tenso Electrica (2011)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous revenons à la poésie occitane du grandiloquent Peire Vidal.  Frappé par les affres de la trahison amoureuse, le troubadour nous contera ici toute l’étendue de ses désillusions, mais aussi de sa colère et de son amertume. Cette belle chanson médiévale, empreinte d’émotion, va également nous fournir l’occasion d’approcher, de plus près, le talent d’un grand artiste qui s’est consacré largement au répertoire musical du Moyen-âge. Il s’agit de Maurice Moncozet, en compagnie, ici, de son ensemble médiéval La Rosa Salvatja ( la rose sauvage).

Peire Vidal au prisme de la Rosa Salvatja de Maurice Moncozet

Maurice Moncozet : la passion de la poésie et des musiques occitanes médiévales

Co-fondateur de l’Ensemble Tre Fontane, on doit encore à Maurice Moncozet la création, aux débuts des années 2000, de la formation La Ròsa Salvatja. Il a également participé au groupe Trob’Art de Gerard Zuchetto ou encore à l’ensemble Concert dans l’Oeuf, tous deux dédiés au répertoire médiéval. Rebec, chant, flûte, cet artiste multi-instrumentiste Peire-Vidal_passion_musiques-medievales_troudadours_occitan_Maurice-Moncozet_moyen-agea décidément tous les talents et si sa passion marquée pour les musiques en provenance du Moyen-âge n’est plus un secret pour personne, il s’est aussi ouvert, au fil de sa longue carrière, sur bien d’autres genres musicaux : des musiques de scène au registre des musiques plus contemporaines. On reconnaîtra d’ailleurs, sans peine, cette dernière influence, dans la pièce du jour.

Tenso electrica et la Rosa Salvatja : a la fusion de la musique médiévale et contemporaine

Dans le courant des années 2010, avec son ensemble La Rosa Salvatja, Maurice Moncozet décida, en effet, d’opérer une audacieuse fusion de genres, à travers un programme dénommé Tenso electrica. Cet ambitieux programme se proposait de revisiter le répertoire des troubadours occitans, en y adjoignant la contribution de la musique électronique et contemporaine. Dix pièces étaient ainsi présentées, en provenance des répertoires de Jaufré Rudel, Bertrand de Born, Bernart de Ventadorn et encore Peirol, Raymon de Miraval et Peire Vidal. Que l’on se rassure, rien de froid dans cette interprétation où se mêlent sons modernes et instruments anciens. Le rebec et la voix de l’interprète demeurent au service de l’oeuvre et rien n’y est dénaturé. Au contraire, le troubadour et son envoûtante mélopée renaissent, sous nos yeux, dans une étonnante modernité, qui ne dessert en rien l’émotion de l’amant courtois. Un site web complet a été dédié à ce programme à découvrir ici : Tenso electrica.

Voir la chaîne youtube de Maurice Moncozet  – Son site web officiel


L’hiver des sentiments et la colère
d’un troubadour trahi par sa dame.

Comme nous le disions plus haut, bien que prise dans la lyrique courtoise, cette chanson en est en quelque sorte le pendant négatif. A travers les revers d’un amant courtois, ce n’est plus l’attente et l’espoir qu’elle ne nous conte, mais la désillusion et la rupture. Trahi, déçu, après avoir été même vertement critiqué ( on peut le deviner entre les lignes), le troubadour renonce et se retranche dans la colère.

Pour cette traduction d’oc vers le français moderne, nous marchons, avec quelques revisites, dans les pas de Joseph Anglade et l’ouvrage qu’il consacra, aux débuts du XXe siècle à l’oeuvre et aux chansons du troubadour : Les poésies de Peire Vidal, Joseph Anglade, chez Honoré Champion, 1913. Si vous en avez la curiosité, vous pourrez également trouver une autre traduction de cette chanson sur la page du programme de la Rosa Salvatja.

Pos Vezme que l’iverns s’irais
chanson médiévale de Peire vidal

I
Pos vezem que l’iverns s’irais
E part se del tems amoros,
Que non aug ges voûtas ni lais
Dels auzels per vergers folhos,
Per lo freit del brun temporal
Non laissarai un vers a far,
E dirai alques mon talan.

Puisque nous voyons que l’hiver s’irrite
Et qu’il s’éloigne du temps amoureux,
Puisque je n’entends plus ni chants, ni chansons
D’oiseaux par les vergers feuillus,
Dans le froid du temps sombre
Je composerai une poésie
Et je dirai quels sont mes désirs.

II
Lonc desirier e greu pantais
N’ai agut al cor cobeitos
Yes cela qui suau me trais ;
Masanc ves li non fui greignos,
Anz la portava el cor leial ;
Molt fui leugiers a enganar,
Mas peccat n’aia de l’aman.

Longs désirs et graves tourments (rêves),
J’ai eu, en mon cœur avide,
Pour celle qui, doucement, m’a trahi,
Et cependant jamais je n’ai murmuré contre elle,
Mais je la portais dans mon cœur loyal ;
Je fus très facile à tromper,
Mais qu’elle soit punie à cause de son amant.

III
No gens per autr’ orgolh no*m lais
De s’amor, don tan sui coitos,
E conosc ben corn ben mi pais
E fui galiatz ad estros. 
Las ! remasutz sui del cabal,
Qu’anc per autra non vole ponhar
Per me ni per mon Drogoman.

Ni pour un autre orgueil je ne m’éloigne
De son amour dont je suis si désireux ;
Et cependant je sais bien comment elle m’a payé
Et comment je fus rapidement trompé.
Hélas ! je suis resté en son pouvoir,
Car jamais pour une autre, je n’ai voulu me consacrer,
Ni pour moi ni pour mon Drogoman.

IV
Totz meschavatz, car a gran fais
Me teng, dona, quan pens de vos,
Et quant n’aug parlar, m’es esglais,
Et ja jorn no*n serai gaujos,
Qu’eu sui iratz de vostre lau
Et ai joi de vostre blasmar
E plason me tuit vostre dan.

Tout me peine et c’est un grand fardeau dans lequel,
Je me tiens, dame, quand je pense à vous ;
Et quand j’entends parler de vous, cela me tue (me mine) ;
Et désormais, jamais je ne serai joyeux,
Car je suis irrité d’entendre qu’on vous loue,
Et suis heureux de vous entendre blâmer,
Et je me réjouis de tout le mal qui peut vous advenir.

V
Non pose mudar que no – n biais
Ves aquel joi tant orgolhos,
Qu’anc non vi orgolh non abais ;
Quan plus en poja, melhs cai jos ;
Et es fols qui ve e qui au,
E si non sab son melhs triar ;
E n’a el siècle d’aquels tan !

Je ne puis m’empêcher de me détourner
de cette joie si orgueilleuse ;
Car jamais je n’ai vu d’orgueil qui ne s’abaissât ;
Plus il monte haut, plus il tombe bas ;
Et il est fou celui qui voit et qui entend
Et qui ne sait pourtant choisir le meilleur parti ;
Et, dans le monde, il y a tant de ces gens-là !

VI
Hui mais s’en fenhan drutz e lais,
Cel qui non estan enoios,
Qu’a totz l’esfenis e lo lais
Per so que nern soi poderos.
Pos poder no’i sai ben ni mal,
Ben es dreitz qu’om lo desampar ;
Et ai ne perdut mon afan.

Désormais, qu’ils s’en occupent, hommes courtois et vilains,
Ceux qui  ne sont pas ennuyeux ;
A tous ceux-là,  je l’abandonne et la laisse,
Puisque je n’y puis pas assez puissant
Et que je ne sais rien du pouvoir, bon ou mauvais,

Il est bien juste qu’on l’abandonne ;
Quant à moi, j’y ai perdu ma peine.


En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
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« Quan l’erba fresch… » ou la joie du troubadour Bernart de Ventadorn au renouveau printanier

trouveres_troubadours_musique_poesie_medievale_musique_ancienneSujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, amour courtois, oc.
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Auteur : Bernart de Ventadorn, (Bernatz) Bernard de Ventadour. (1125-1195)
Titre : Quan l’erba fresch’ e.ill fuoilla par
Interprète : Camerata Mediterranea
Album :  Bernatz de Ventadorn: le fou sur le pont (1993)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous revenons à la poésie lyrique occitane du Moyen-âge central par la grande porte puisque nous vous présentons une nouvelle chanson de Bernart de VentadornBernard de Ventadour).

S’il a compté parmi les nombreux troubadours du XIIe siècle, ce noble limousin est demeuré l’un des plus célèbres et reconnus d’entre eux. On le considère même comme un représentant des formes poétiques les plus abouties de la Langue d’Oc. Pour accompagner cette chanson médiévale, trempée de fine amor (fin’ amor) et de lyrique courtoise, nous nous appuierons sur l’interprétation de la belle formation Camerata Mediterranea.

Bernatz de Ventadorn par la Camerata Mediterranea

Bernatz de Ventadorn : le fou sur le pont

C’est en 1993 que la Camerata Mediterranea de Joel Cohen et de Anne Azéma décida de faire une incursion approfondie dans l’univers de Bernart de Ventadorn. Il faut dire que le legs plutôt prolifique du troubadour offrait l’embarras du choix (de quelques 45 chansons à près de 70, en fonction des  biographes et médiévistes). Au sortir, l’ensemble médiéval choisit de présenter 17 pièces. parmi lesquelles on trouvait, bien sûr, des chansons du troubadour, mais également des extraits lus de sa Vita.

bernard-de-ventadour_ventadorn_troubadour_chanson_medievale_occitan_camerata_mediterraneaPour l’instant, cet album n’est, semble-t-il, pas réédité, mais on peut tout de même en trouver quelques  exemplaires à la vente en ligne. Voici un lien utile pour plus d’informations : Le Fou sur le Pont de Joel Cohen.

Sur l’art et la musique des troubadours de langue occitane mais aussi de langue galaïco-portugaise, rappelons que la Camerata Mediterranea n’en était pas à son premier galop d’essai. Trois ans avant cette production dédiée à Bernard de Ventadour, elle avait, en effet, régalé son public d’un album consacré à ce large répertoire. Sous le titre Lo Gai Saber : Troubadours et Jongleurs 1100-1300, on y trouvait déjà deux chansons de Bernart.

Au renouveau,
le fine amant courtois entre joie et détresse

D_lettrine_moyen_age_passionans la pure tradition médiévale courtoise, notre fine amant et troubadour s’éveille ici, avec le printemps, aux joies de l’amour et la nature se joint au concert pour lui envoyer comme autant de signes de son émoi intérieur (cf l’homme médiéval et la nature avec Michel Zink). Pourtant, comme le veut la tradition, derrière la joie viendra aussi se nicher, invariablement, la souffrance et, encore, ce qu’on pourrait être tenté d’appeler, de nos jours, la frustration.

Comme nombre de ses contemporains troubadours, Bernard de Ventadour nous chante  ici, un amour caché, voilé, silencieux qui, pour le coup, ose même à peine se confesser auprès de l’élue. Hors des conventions et de la bienséance, ce sentiment et ce désir, qui flirtent avec les interdits, emportent aussi avec eux leur lot habituel de jalousie et d’inimitié : ces ennemis, médisants ou délateurs qu’on devine dans l’ombre.

Dans cette pièce, Bernard, transporté par son désir ajoutera même une touche d’érotisme et de sensualité avec un baiser volé à sa dame dans son sommeil. L’aimera-t-elle ? Lui cédera-t-elle ? Feindra-t-elle ? Le destin du désir dans l’amour courtois est de ne pouvoir se poser sur son objet, au risque d’y éteindre sa flamme. Sa sublime et son point culminent se situent  dans l’attente, l’incertitude, le doute et il faut que le prétendant de la lyrique courtoise demeure voué à l’inconfort ; sa gloire, sa perfection, sa consécration même en tant que fine amant, étant la force qu’il a de l’accepter ou de s’y résigner.

Notes sur la traduction

Une fois n’est pas coutume, pour cette traduction nous suivons, sans en changer une seule virgule, le travail de Léon Billet, grand spécialiste de Bernard de Ventadorn, dans son ouvrage Bernard de Ventadour troubadour du XIIème siècle, Orfeuil (1974).  Chanoine de son état, cet auteur et biographe fut primé à plusieurs reprises pour ses ouvrages. De son vivant, il créa aussi une association autour de Bernard de Ventadour et de son legs, ayant pour nom la Société Historique des Amis de Ventadour. Si vous vous intéressez de près à ce grand troubadour, nous ne pouvons que vous conseiller de découvrir leur site web. Vous y trouverez une information foisonnante sur l’oeuvre du poète limousin, mais aussi sur les duchés et fiefs rattachés à son nom.


Quan l’erba fresch’ e.ill fuoilla par
Quand l’herbe est fraîche et la feuille paraît

En introduction de cette pièce interprétée par la Camerata Meditteranea et servi par la voix de Jean-Luc Madier, on trouve, comme indiqué plus haut, un extrait de la vita de Bernard de Ventadour :

E·l vescons de Ventadorn si avia moiller bella, joven e gentil e gaia. E si s’abelli d’En Bernart e de soas chansos e s’enamora de lui et el de la dompna, si qu’el fetz sas chansos e sos vers d’ella, de l’amor qu’el avia ad ella e de la valor de leis. 

« Le vicomte de Ventadour avait une femme belle, jeune, noble et joyeuse.  Et, en effet, elle apprécia Bernart et ses chansons, et s’éprit de lui, et lui de la dame ; aussi fit-il ses chansons et ses « vers » à son sujet, et sur l’amour qu’il avait pour elle et sur ses mérites. » 

I

Quan l’erba fresch’ e.ill fuoilla par
E la flors boton’ el verjan
E.l rossignols autet e clar
Leva sa votz e mou so chan
Joi ai de lui e joi ai de la flor
Joi ai de mi e de midons major
Daus totas partz sui de joi claus e sens
Mas sel es jois que totz autres jois vens

Quand l’herbe est fraîche et la feuille paraît
et la fleur bourgeonne sur la branche
et le rossignol haut et clair
élève sa voix et entame son chant
j’ai joie de lui et j’ai joie de la fleur
et joie de moi-même et joie plus grande de ma dame.
De toutes parts je suis endos et ceint de joie
mais celui-ci est joie qui vainc toutes les autres.

II

Ai las com mor de cossirar
Que maintas vetz en cossir tan
Lairo m’en poirian portar
Que re no sabria que.s fan
Per Deu Amors be.m trobas vensedor
Ab paucs d’amics e ses autre seignor
Car una vetz tan midons no destrens
Abans qu’eu fos del dezirer estens

Hélas comme je meurs d’y penser
car maintes fois j’y pense tellement
des voleurs pourraient m’emporter
que je ne saurais rien de ce qu’ils font
Par Dieu ! amour tu me trouves bien vulnérable
avec peu d’amis et sans autre seigneur
pourquoi une fois ne tourmentes-tu pas autant ma dame
avant que je ne sois détruit/éteint de désir ?

III

Meraveill me com posc durar
Que no.ill demostre mo talan
Can eu vei midons ni l’esgar
Li seu bel oill tan be l’estan
Per pauc me teing car eu vas leis no cor
Si feira eu si no fos per paor
C’anc no vi cors meills taillatz ni depens
Ad ops d’amar sia tan greus ni lens

Je m’étonne comment je peux supporter si longtemps
de ne pas lui révéler mon désir
quand je vois ma dame et la regarde.
Ses beaux yeux lui vont si bien
à peine puis-je m’abstenir de courir vers elle
et je le ferais ne serait la peur
car jamais je vis corps mieux taillé et peint
au besoin de l’amour si lourd et tard.

IV

Tan am midons e la teing char
E tan la dopt’ e la reblan
C’anc de me no.ill auzei parlar
Ni re no.ill quer ni re no.ill man
Pero ill sap mo mal e ma dolor
E can li plai mi fai ben et onor
E can li plai eu m’en sofert ab mens
Per so c’a leis no.n aveigna blastens

J’aime tant ma dame et je la chéris tant
et je la crains tant et la courtise tant
que jamais je n’ai osé lui parler de moi
et je ne lui demande rien et je ne lui mande rien.
Pourtant elle connaît mon mal et ma douleur
et quand cela lui plaît, elle me fait du bien et m’honore
et quand cela lui plaît, je me contente de moins
afin qu’elle n’en reçoive aucun blâme.

V

S’eu saubes la gen enchantar
Mei enemic foran efan
Que ja us no saubra triar
Ni dir re que.ns tornes a dan
Adoncs sai eu que vira la gensor
E sos bels oills e sa frescha color
E baizera.ill tan la boch’ en totz sens
Si que d’un mes i paregra lo sens

Si je savais enchanter les gens
mes ennemis deviendraient des enfants
de façon à ce que même pas un seul sache choisir
ni dire rien qui puisse tourner à notre préjudice.
Alors je sais que je verrai la plus gracieuse
et ses beaux yeux et sa fraîche couleur
et je lui baiserais la bouche dans tous les sens
si bien que durant un mois y paraîtrait la marque.

VI

Be la volgra sola trobar
Que dormis o.n fezes semblan
Per qu’e.ill embles un doutz baizar
Pus no vaill tan qu’eu lo.ill deman
Per Deu domna pauc esplecham d’amor
Vai s’en lo tems e perdem lo meillor
Parlar degram ab cubertz entresens
E pus no.ns val arditz valgues nos gens

Je voudrais bien la trouver seule
qu’elle dorme ou qu’elle fasse semblant
pour lui voler un doux baiser
car je n’ai pas le courage de le lui demander.
Par Dieu dame nous réussissons peu de chose en amour
le temps s’en va et nous perdons le meilleur
nous devrions parler à mots couverts
et puisque la hardiesse nous est d’aucun recours recourons à la ruse.

VII

Be deuri’om domna blasmar
Can trop vai son amic tarzan
Que lonja paraula d’amar
Es grans enois e par d’enjan
C’amar pot om e far semblan aillor
E gen mentir lai on non a autor
Bona domna ab sol c’amar mi dens
Ja per mentir eu no serai atens

On devrait bien blâmer une dame
si elle fait trop attendre son ami
car long discours d’amour
est d’un grand ennui et paraît tromperie
car on peut aimer et faire semblant ailleurs
et gentiment mentir là où il n’y a pas de témoins.
Excellente dame, si seulement tu daignais m’aimer
je ne serais jamais pris en flagrant délit de mensonge.

Tornada

Messatger vai e no m’en prezes mens
S’eu del anar vas midons sui temens

Envoi

Messager va et qu’elle ne m’en estime pas moins
si je crains d’aller chez ma dame.


En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.

« Li plusour ont d’amours chanté » : l’amour courtois du trouvère Gace Brûlé contre les médisants

musique_danse_moyen-age_ductia_estampie_nota_artefactumSujet : musique médiévale, chanson médiévale,  poésie, amour courtois, trouvère, vieux-français,  fine amant, fine amor, fin’amorchansonnier C, manuscrit ancien
Période :  XIIe,  XIIIe, moyen-âge central
Titre: Li plusour ont d’amours chanté 
Auteur :  Gace Brûlé  (1160/70 -1215)
Interprète :  Ensemble Oliphant
Album: Gace Brûlé (Alba Records, 2004)
Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous revenons, aujourd’hui, aux premiers trouvères du moyen-âge, avec une chanson du XIIe siècle. Elle a été diversement attribuée par les manuscrits et sources d’époque au Châtelain de Coucy ou à Gace Brûlé. Suivant l’avis partagé par un nombre important de médiévistes, c’est cette dernière attribution, par  le Chansonnier C ou Manuscrit de Berne Cod 389 (voir ce manuscrit en ligne ici ), que nous avons choisi de retenir, ici.

chanson-medievale_amour-courtois_trouvere_gace-brule_li-plusour_manuscrit_berne_chansonnier-C_moyen-age_s
Gace Brûlé dans le Chansonnier Trouvère C, de la bibliothèque de Berne

Pour son interprétation, nous retrouvons l’ensemble médiéval finlandais Oliphant et l’album que la formation avait dédié à ce trouvère, en 2004 (voir article détaillé ).

« Li plusour … », une leçon d’amour courtois
contre les médisants et les faux amoureux,

Dans la pure tradition de la lyrique courtoise, le poète  donne ici un leçon de fine amor (fin’amor) à ses contemporains. Contre les médisants, les envieux et les « faux amoureux », il est, nous explique t-il, comme tant d’autres poètes lyriques médiévaux le feront par ailleurs, un fine amant sincère et véritable.

Comme toute société crée et valorise ses propres normes, elle produit aussi systématiquement la possibilité de s’en revêtir faussement pour s’élever socialement. Et comme la loyauté engendre la fausse loyauté, l’humilité la fausse modestie, au Moyen-âge, la courtoisie donne naissance au « faux amoureux ». On retrouve parmi ces derniers, ceux qui entrent dans la compétition en feignant la Fine amor véritable, pour faire bonne figure auprès des dames, mais aussi, plus largement, de l’univers mondain. Pour n’en citer qu’un exemple, on se souvient de cet « amor torné en fables » dont nous parlait Chrétien de Troyes dans son Chevalier au Lion :

« Or est amor torné en fables,
Por ce que cil rien n’en sentent
Dient qu’ils aiment, et si mentent ;
Et cil fable et mensonge en font,
Que s’en vantent, et rien n’y ont.
Mais por parler de celz qui furent,
Laissons celz qui en vie durent,
Qu’encor valt miex, se m’est avis,
Un cortois mort qu’un vilain vis. »
Chrétien de Troyes – Yvain ou l Chevalier au Lion.

Aux côtés du faux-amoureux, les médisants, les « lauzengiers » ou les calomniateurs,  qui transgressent par leurs mensonges les règles de l’amour courtois et le salissent, sont montrés du doigt par le poète.  Plus vils que le plus vil des vilains, ils sont exécrés par lui et  voués à être mis au banc. Ce thème récurrent des « médisants », déjà présent chez les troubadours sera largement repris, par la suite, chez les trouvères. Bien souvent, il ne s’agit pas seulement d’un procédé littéraire qui consisterait à invoquer des ennemis « imaginaires » comme autant d’obstacles dressés entre le poète et la réalisation de son désir, pour mieux l’édifier comme fine amant, aux yeux de sa dame et de l’univers mondain. Si l’effet est bien là, l’adversité et les quolibets sont aussi bien réels. Dans le contexte des cours où la courtoisie s’exerce,  les enjeux de pouvoir et la nature transgressive et sulfureuse de l’amour courtois ont suscité des rivalités et des tensions véritables. Pour n’en dire qu’un mot, laissons ici la parole à Joseph Anglade

« (…) Que les troubadours aient reçu un excellent accueil dans les cours où ils apportaient la poésie et la joie, c’est ce que tous les témoignages du temps, leurs œuvres en premier lieu, nous apprennent. Mais ils nous disent aussi combien âpre fut ce que nous appellerions du nom vulgaire de concurrence ou du nom en apparence plus scientifique de lutte pour la vie. Les poésies des troubadours sont pleines d’allusions aux «médisants»; ce sont eux qui perdent le poète auprès de sa dame ou qui ternissent sa réputation. Ils le brouillent, chose aussi grave, avec son protecteur. On peut croire les troubadours sur parole. Dans ces petites sociétés fermées où ils vécurent, la jalousie, et son cortège habituel, la calomnie et la médisance, durent pousser comme fleurs naturelles. »
Joseph Anglade
Les Troubadours, leurs vies, leurs œuvres, leur influence (1919)

Pour le reste, la chanson est dédiée au comte de Bretagne,  et si c’est bien Gace Brûlé qui l’a composé, il s’agit probablement de Geoffroy II de Bretagne, fils d’Aliénor d’Aquitaine et d’Henri II d’Angleterre, noble contemporain et protecteur, du trouvère.

Paroles en vieux-français avec clefs de vocabulaire

I
Li plusour* (nombreux) ont d’amours chanté
Par esfort et desloiaument* (avec force et de façon déloyale);
Mes de tant me doit savoir gré,
Qu’onques ne chantai faintement.
Ma bone foi m’en a gardé,
Et l’amours, dont j’ai tel plenté* (en abondance),
Que merveille est* (qu’il est étonnant) se je rien hé* (haïr),
Neïs* (pas plus que, ni même) celé* (celer, cacher) envïouse gent.

II
Certes j’ai de fin cuer amé,
Ne ja n’amerai autrement;
Bien le puet avoir esprouvé
Ma dame, se garde s’en prent* (si elle y prête attention).
Je ne di pas que m’ait grevé* (qu’il ne m’ai pesé, blessé)
Qu’el ne soit a ma volenté,
Car de li sont mit mi pensé,
Moût me plet ce que me consent.

III
Se j’ai fors* (hors) du pais esté,
Ou mes biens et ma joie atent,
Pour ce n’ai je pas oublié
Conment on aime loiaument;
Se li merirs* (les mérites, les récompenses) m’a demoré
Ce m’en a moût reconforté,
Qu’en pou* (peu) d’ore a on recouvré
Ce qu’on desirre longuement.

IV
Amours m’a par reson moustré
Que fins amis* (le fine amant) sueffre et atent ;
Car qui est en sa poësté* (pouvoir)
Merci doit proier franchement* (doit implorer grâce ouvertement),
Ou c’est orgueus; — si l’ai prouvé;
Mais cil faus amorous d’esté,
Qui m’ont d’amour ochoisoné* (chercher quereller, accuser),
N’aiment fors quant talens lor prent*. (que quand l’envie leur prend)

V
S’envïous l’avoient juré,
Ne me vaudroient il nïent,
La dont il se sont tant pené
De moi nuire a lor essïent* (sciemment, volontairement).
Por ce aient il renoié Dé,
Tant ont mon enui* (chagrin, ennui) pourparlé* (débattu, discuté)
Qu’a paine* (difficilement) verrai achevé
Le penser qui d’amours m’esprent.

VI
Mes en Bretaigne m’a loé
Li cuens(le comte), cui j’aim tôt mon aé* (âge, vie. que j’ai aimé toute ma vie),
El s’il m’a bon conseil doné,
Ce verrai je procheinement.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.