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Chanson medievale : les tourments courtois de Blondel de Nesle

Sujet :   musique médiévale, poésie, chanson médiévale, amour courtois, trouvère, vieux-français, langue d’oïl, fine amor, manuscrits médiévaux, français 944, chansonnier du roi, cod 389, Trouvère C, manuscrit de Bern,
Période :  XIIe,  XIIIe s, Moyen Âge central
Titre:  
Mes cuers me fait commencier
Auteur :   Blondel de Nesle (1155 – 1202)
Interprète :  
Dr Matthew P. Thomson (2019)
The Oxford Research Center in the Humanities

Bonjour à tous,

n espérant que ce nouvel article vous trouve en joie et en santé, nous vous proposons un nouveau voyage au cœur du Moyen Âge des trouvères. Cette fois-ci, nous nous mettrons en route pour le XIIe siècle avec une nouvelle composition médiévale courtoise. Sur la foi de certains manuscrits, cette chanson d’un amant tourmenté, est attribuée à Blondel de Nesle. Comme nous le verrons, d’autres experts se sont montrés un peu plus réservés sur cette attribution.

Un chevalier trouvère entré dans la légende

Pour en redire un mot, l’œuvre de Blondel de Nesle n’est pas considérable en taille. Un de ses biographes les plus récents, le professeur de littérature et de philologie canadien Yvan G Lepage lui prête, de manière certaine, 23 chansons et en ajoute 4 d’attribution plus douteuse ( L’Œuvre lyrique de Blondel de Nesle, Edition critique, avec introduction, notes et glossaire, Paris, Editions Honoré Champion, 1994). Cette production plutôt modeste n’empêcha pas le trouvère et chevalier picard d’entrer dans la légende notamment grâce aux Récits d’un ménestrel de Reims au treizième siècle, ouvrage encore connu sous le nom de Chronique de Rains.

Ces récits ne sont pas contemporains de Blondel. Ils parurent, en effet, plus de 70 ans après les faits qu’ils relatent et, notamment, le triste emprisonnement de Richard Cœur de Lion, en Autriche, dès son retour de croisades. Dans un long passage consacré à cet épisode, le ménestrel chroniqueur fit état d’un certain « Blondiaus ». Loyal ménestrel élevé à la cour du roi depuis l’enfance, dès après la disparition du souverain anglais, ce dernier aurait écumé tous les recoins et routes à sa recherche. Toujours suivant cette chronique, la persévérance de ce Blondiaus aurait été payante puisqu’il aurait contribué à sa découverte du roi d’Angleterre dans les geôles d’Autriche grâce à une chanson connue de eux seuls :

« Ainsi comme il estoit en ceste pensée, li rois regarda par une archiere; et voit Blondel. Et pensa comment il se feroit à lui connoistre; et li souvint d’une chançon qu’il avoient faite entr’eus deus, et que nus ne savoit que il dui.
Si commença à chanteir le premier mot haut et cler, car il chantoit très bien ; et quant Blondiaus l’oï, si sot certainnement que ce estoit ses sires. Si ot en son cuer la graingneur- joie qu’il eust eu onques mais nul jour. »

Récits d’un ménestrel de Reims au treizième siècle,
publiés pour la Société de l’Histoire de France, Natalis de Wailly

Conte ou vérité ?

Autant le dire, les nombreuses fantaisies que se permet le même ménestrel à l’égard de l’Histoire dans son ouvrage, permettent de douter largement de la véracité de ses propos. Du reste, si l’objectivité ou la méthodologie n’est, en général, pas le fort des essais historiques datés du Moyen Âge, l’auteur lui-même n’en a pas non plus eu la prétention. Il parle, en effet, de « conte » à l’égard de sa production. Pour préciser encore cette idée, en 1876, dans une édition de cette Chronique, l’historien et archiviste Natalis de Wailly, dira :

« Il y a dans son récit proprement dit des erreurs qu’il peut avoir empruntées à d’autres et qu’il répète de confiance ; mais les discours et les dialogues offrent généralement tous les caractères d’une œuvre d’imagination aussi dénuée de vérité que de vraisemblance historique. »

Récits d’un ménestrel de Reims, Natalis de Wailly

Demeuré encore à ce jour totalement invérifiable, le récit séduit, pourtant, et fit même entrer Blondel dans l’Histoire, ou au moins dans la légende. On note que, quand bien même, l’anecdote serait vraie sur le fond ce qui est loin d’être sûr, la corrélation entre ce Blondiaus et l’autre n’en serait par pour autant établie. Pour reprendre, cette fois, les mots de Yvan G Lepage (op cité) :

« Cette légende allait obtenir un succès considérable. Reprise plusieurs fois aux XIV » et XV » siècle , elle trouva un nouveau souffle, en 158l, quand le philologue Claude Fauchet y fit écho dans son Recueil de l’origine de la langue et poésie françoise. Mais pour la première fois était établie une distinction entre « Blondiaux », le ménestrel de Richard Cœur de Lion, et le trouvère « Blondiaux de Nesle », auteur de chansons d’amour!, distinction maintenue par l’abbé de La Rue, mais que le premier éditeur de Blondel, Prosper Tarbé, combattit vigoureusement. Pour ce dernier, « Je poète et l’ami [du roi Richard] ne font qu’un ».

Yvan G Lepage – L’Œuvre lyrique de Blondel de Nesle,
Editions Honoré Champion (1994)

Des universitaires et chercheurs d’Oxford
à la découverte des musiques médiévales

Mes cuer me fait commencier par Matthew P. Thomson

On doit la belle interprétation du jour au Professeur Matthew P. Thomson. Attaché à l’université d’Oxford, cet enseignant et chercheur en musicologie médiévale s’est spécialisé dans la musique des trouvères français du XIIIe siècle et particulièrement des motets et chants polyphoniques.

Chansonnier Trouvère C - Blondel de Nesle

L’enregistrement du jour a été effectué en juin 2019, à Oxford, à l’occasion d’une conférence récital. Organisé par le Oxford Research Center in the Humanities, l’événement avait réuni des universitaires et interprètes sur le thème de la musique médiévale des XIIIe et XIVe siècle. On sait, par ailleurs, le grand rôle joué par l’université anglaise et ses chercheurs dans le domaine de la littérature médiévale française et européenne. Loin de se limiter à des publications et contributions de qualité sous forme d’ouvrages papier, Oxford a aussi produit nombre de supports et de documents en ligne pour qui s’intéresse à ces sujets.

Sources et attribution de la chanson du jour

Si Prosper Tarbé attribua cette chanson à Blondel de Nesle (Les Oeuvres de Blondel de Neele, 1862), Yvan Lepage se montrera plus tiède sur la question en la rangeant aux côtés d’autres pièces qualifiées de douteuses. L’explication de ces doutes est simple ; elle réside dans les manuscrits médiévaux.

Chanson de Blondel De Nesle, Manuscrit médiéval Français 844

Sur les quatre manuscrits dans laquelle on retrouve cette composition, deux d’entre eux l’attribuent à Blondel (Blondiaus). Il s’agit du Chansonnier du Roi ou Manuscrit du Roy, référencé Ms Français 844 et du Ms Français 12615 connu sous le nom de Chansonnier de Noailles (image en-tête d’article), tous deux conservé à la BnF. Un autre manuscrit ne reconnait pas d’auteur à cette chanson : c’est le célèbre Chansonnier Trouvère C dit manuscrit de Bern, encre référencé comme le Cod 389 de la Burgerbibliothek (à consulter en ligne ici). Enfin, un quatrième manuscrit donne la paternité de cette pièce à Gace Brûlé : le Français 847 ou manuscrit Cangé 65. Devant cette disparité relative, Yvan G Lepage fait simplement le choix de ne pas trancher en faveur de l’un ou l’autre de ces manuscrits médiévaux.

Cette parenthèse sur les sources historiques étant faite, la chanson médiévale du jour est une pièce dans la pure tradition de l’amour courtois. Le poète s’y montre dolant et souffrant et s’en plaint tout en ne s’en plaignant pas tant que ça. Pas de doute, voilà l’attitude correcte pour gagner ses galons de fine amant.


Mes cuers me fait commencier
dans le vieux français de Blondel de Nesle

Mes cuers me fait commencier,
Quant je déusse finir ,
Por ma grant dolor noncier

Cele qui me fet languir.
Mès onc ne sout mon désir ;
Si ne m’en doi merveillier ,
Se j’en ai angoisse et ire.

Mon cœur me fait commencer ma chanson
Quand je devrais la terminer,
Pour annoncer ma grande douleur
A celle qui m’affaiblit
Mais jamais elle n’a connu (savoir ou soldre ? soulagé) mon désir
Aussi ne dois-je pas me surprendre
D’en éprouver souffrance et chagrin.

Uns autres déust morir ,
S’il fust en tel désirier.
Mès espérance et souffrir
Me font assez mains grégier (faire tord, léser, opprimer, etre préjudiciable)
Et mes grant maus alégier, (alléger, soulager)
Dont ja ne quiers départir.
Chançonete, va li dire.

Un autre en mourrait
S’il se trouvait dans un tel désir
Mais l’espérance et l’attente
Ne me causent pas tant de torts
Et mes tourments sont allégés
Et je ne cherche pas à m’en défaire
Chansonnette, va le lui dire.

Par Dieu ! trop i puis targier.
Biau sire , à vostre plaisir.
Volez me vous plus chargier ?
— Oil ; mes ainc ne l’os géhir ;
Car li félon losangier
Me font maint ennui sentir.
Mès garde toi de mesdire.

Par Dieu ! Trop tu puis tarder (à lui porter, il parle, semble-t-il, à la chanson)
—  Qu’il en soit selon votre plaisir, beau sire,
Voulez-vous me confier autre chose ?
—  Oui, mais je n’ose l’avouer : (1)
Car les félons médisants
Me causent maints ennuis
Mais garde-toi d’en mesdire (
de dire du mal, de lui en parler).

Qui bien aime sans trichier,
El qui veut Amors servir,
Ne se doit pas esmaier (emouvoir, troubler, effrayer)
Ne por paine repentir.
Bien a povoir de mérir (meriter, gagner, recompenser)
La dolor et l’encombrier (charge, malheur, embarras, difficulté)
Amors, qu’ele est maus et mire. (le mal et le remède)

Celui qui aime sans détour (sans tricherie, avec courtoisie)
Et qui veut amour servir
Ne doit pas s’en émouvoir
Ni, pour sa peine, s’en repentir (cesser d’aimer),
Car l‘amours a bien le pouvoir de récompenser,

La douleur et la difficulté
puisqu’il est à la fois le mal et le remède (la maladie et le médecin)
.

(1) Variantes manuscrits
0 je, maiz ne l’os gehir,
Car tant me fait mal sentir
Que ne m’en sai conseillier;
Maiz guarde toi de mesdire.


Oui, mais je ne l’ose avouer,
Car elle me fait tan souffrir
Que je ne sais quoi faire,
Mais garde toi d’en dire du mal.


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

trésor, bracelets, mondes et mode vikingS

Sujet : bijoux, bracelets viking, archéologie médiévale, mode viking, trésor viking, Viking Heritage, Musée de Copenhague, mondes vikings
Période : haut Moyen Âge, Xe siècle, an mille, période moderne
Lieu : Danemark, musée de Copenhague, Vejen

Bonjour à tous,

lors que le Moyen Âge demeure toujours à la mode, une partie de cette fascination contemporaine pour la période médiévale s’étire du côté de l’an 1000 et même un peu avant. Cette tendance qui se distingue consiste à s’intéresser, de plus en plus, à la civilisation viking, à son histoire et à l’univers des hommes du nord.

Engouement & mode pour les mondes vikings

Avant que la Covid et, plus encore, les confinements en cascade ne nous tombent dessus, on a vu, ces dernières années, de plus en plus de troupes de reconstitution d’inspiration viking émerger et s’inviter dans les fêtes et réjouissances médiévales. Certaines festivals ou événements se sont même entièrement créés ou fédérés autour d’eux (Normandia, Yggdrasil, …) et on a pu ainsi assister à de nombreuses démonstrations autour de leur mode de vie, leur équipement, leur façon de se vêtir, de se parer ou encore leur façon de combattre. Cet engouement de nos contemporains pour les mondes vikings dépasse de loin les terres normandes qui ont vu des tribus du légendaire chef Rollon s’y sédentariser au Moyen Âge. On le retrouve dans les fêtes médiévales sur l’ensemble du territoire, c’est dire s’il est présent.

Humour Viking

Hors des salons médiévaux et de ce genre d’agapes, les vikings sont aussi à la mode dans le cinéma, à la télévision, mais encore la BD ou la littérature. Comme pour le Moyen Âge, la présentation de leur culture ne colle que rarement à leur histoire véritable. Le médiéval fantastique vient aussi s’en mêler en mettant encore plus de distance avec la vérité historique. Au final, on sombre donc bien souvent dans la caricature, même si on sait aujourd’hui que les hommes du nord sillonnaient les mers et les fleuves d’Europe pour y commercer et pas systématiquement pour y piller.

Quoiqu’il en soit, le grand public reste toujours friand de références à la mythologie, aux légendes nordiques ou à la culture de ces navigateurs venus d’Europe du nord. Dans ce cadre, on ne se surprend pas de voir fleurir sur la toile, des boutiques spécialisées qui proposent des bijoux, vêtements, accessoires ou objets de décorations sur le thème viking.

Trésor, Bijoux et Bracelets Vikings

Bracelets et bijoux viking


Faisant écho aux légendes au sujet de trésor vikings encore enfouis ou, même, dormant dans quelques eaux profondes, des archéologues en herbe danois ont fait, il y a quelques années, une trouvaille d’exception. Bien que datée de 2016, elle demeure encore, à ce jour, unique : il s’agit, en effet, de sept bracelets vikings en métal précieux (6 d’or et 1 d’argent), qui pourraient faire rêver plus d’un amateur de bijoux nordiques anciens.

Bracelets viking archéologie

Loin de l’imaginaire populaire, ce véritable trésor n’a pas été trouvé dans un souterrain oublié, pas plus que dans les profondeurs des mers ou d’un fleuve. C’est, en effet, dans le sud du Danemark que ces incroyables bracelets d’or et d’argent vikings ont été débusqués, sur le terrain de la municipalité de Vejen. Dans le même registre, ni grande épopée, ni longues recherches ne furent nécessaires pour effectuer cette découverte majeure ; pour trouver ces étonnants bijoux, il n’a fallu que quelques minutes aux trois chercheurs amateurs, équipés de détecteurs de métaux et qui se sont baptisés, eux- mêmes la Team Rainbow Power.

La plus précieuse collection de bracelets viking du Danemark

La collection, datant de l’an 900, pourrait avoir appartenue à l’élite viking locale de l’époque. Avec un poids voisin de 750 g d’or, elle constitue une des plus importante collection d’objets vikings découverte en terres danoises, une vraie pépite en matière d’archéologie médiévale. Les raisons de son enterrement sur le site demeurent toujours sujettes à spéculation.

Bracelets viking

La mise au jour de tous ces bracelets a, bien sûr, excité les chercheurs et archéologues d’autant que le même terrain avait déjà livré, un lourde chaîne en or au début du XXe siècle (1911). Dans la foulée, de nouvelles recherches ont donc été entreprises, les mois suivants. Bonne pêche ! Elles ont conduit à la découverte de nombreuses autres pièces : près de 160 ! parmi lesquelles des pendentifs dont certains en or, garnis de pierres semi-précieuses ou de perles d’or. Se joignait encore, à ce trésor viking exceptionnel, des pièces de monnaies romaines et même arabes, et d’autres bijoux d’argent.

Des bracelets viking à porter ou à offrir

Bien entendu, qui révérait de porter ces bijoux vikings du Xe siècle ne pourrait y avoir accès. Ils n’ont pas de prix. Aujourd’hui, ces somptueux bracelets sont conservés sous bonne garde au musée de Copenhague où ils ont rejoint le patrimoine national danois.

Ne désespérez pas toutefois, si vous aimez l’art et la bijouterie à la façon des hommes du nord, les amis de Viking Heritage ont pensé à vous. Dans leur boutique en ligne, ils vous proposent, en effet, un large choix de bracelets vikings pour homme ou pour femme du plus bel effet. Tous sont réalisés artisanalement et à la commande, avec les matériaux précieux ou semi-précieux les plus variés : acier, bronze, cuivre, cuir, argent, or, en fonction des goûts ou du budget de chacun.

Bracelets viking

Du point de vue symbolique, vous retrouverez, bien sûr, sur ces bracelets uniques en leur genre, de nombreux rappels aux légendes et aux mythologies nordiques : runes, dragons, loups, corne d’Odin, Yggdrasil et arbre de vie, et plus encore… De quoi fournir des idées de cadeaux originaux au vue de la période de l’année.

Une excellente journée à vous.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
« A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes »

une chanson de Raimbaut de Vaqueiras servie par le talent de Gerard Zuchetto

Sujet : musique, chanson et poésie médiévale, troubadours, cantiga de amigo
Titre : « Altas undas que venez suz la mar »
Auteur : Raimbaut de Vaqueiras (?1150-1207),
Période : Moyen Âge central, XIIe, XIIIe s
Interprètes : Gérard Zuchetto
Album : Canso viva – Troubadours d’Italie (1996)

Bonjour à tous,

ous repartons, aujourd’hui, entre la fin du XIIe siècle et le début du XIIIe à la recherche de l’art des troubadours, en compagnie de Raimbaut de Vaqueiras. La pièce que nous partageons ici nous sera servie par le talent de Gérard Zuchetto. Elle est tirée d’un album consacré aux troubadours d’Italie dont nous dirons aussi un mot.

Si notre auteur médiéval est né, comme son nom l’indique, en Provence et même à Vacqueyras dans la province d’Orange, il a fini par rejoindre, plus tard, le nord de l’Italie et la province de Montferrat, dans le Piémont. A partir du début des années 1190, il y a même passé le reste de sa vie, au service du marquis Boniface de Montferrat (1150-1207) avec lequel Raimbaut partit même à la croisade (la 4eme). C’est d’ailleurs en 1207, au cours de ce grand périple, qu’on perd la trace du chevalier troubadour, en Thessalonique et sur le territoire de l’actuelle Macédoine. On suppose qu’il y périt à la bataille, en même temps que le marquis, en septembre de cette même année.

Des airs troublants de cantiga de amigo

Concernant la chanson du jour, ceux d’entre vous qui connaissent l’œuvre du troubadour Martín Códax ou qui ont, peut-être, lu nos articles à son sujet et à propos des cantigas de amigo, ne pourront qu’être frappés par la similitude entre ces célèbres pièces galaïco-portugaises et la pièce de Raimbaut de Vaqueiras que nous présentons aujourd’hui.

Pour dire un mot des cantigas de amigo, dans ces exercices de style issus de la littérature galaïco-portugaise (Espagne et Portugal médiéval principalement), une jeune fille est, la plupart du temps, mise en scène, dans l’attente de son « ami » (promis, amant) parti au loin, souvent d’ailleurs par delà les mers. « Ô mer, Ô vagues apportez-moi des signes de mon aimé », le thème de l’onde et des vagues est, en tout cas, particulièrement récurrent chez Martín Códax. Autres signes distinctifs des cantigas de amigo, ces poésies sont, en principe, courtes, d’un vocabulaire assez simple et épuré, avec un refrain qui crée la montée en tension et met en exergue la tristesse ou, quelquefois même, l’espoir de la jeune fille de voir son amant revenir.

Or, comme on le verra dans cette chanson « attribuée » à Raimbaut de Vaqueiras, tous les ingrédients y sont. C’est au point même d’avoir soulevé, chez certains érudits, quelques doutes quant à la paternité exclusive du genre des cantigas de amigo à la littérature galaïco-portugaise, d’autant qu’en terme de chronologie, on situe plutôt les auteurs de la péninsule hispano-portugaise au XIIIe siècle, voire dans sa deuxième moitié (cf Lourenço Jugrar ou le Roi Denis du Portugal). Nuançons un peu. On retrouvera encore un peu de l’esprit de ses cantigas de amigo dans les chansons de toile et les choses ne sont donc pas aussi cloisonnées en terme de genre. On peut, également, imaginer que ces objets culturels aient pu circuler en Europe du Sud et en Provence, par le biais des jongleurs galaïco-portugais ou des troubadours et jongleurs provençaux et occitans voyageurs. On sait, d’ailleurs, que Raimbaut de Vaqueiras possédait, lui même, des notions de cette langue qui aurait pu lui en faciliter la compréhension.

Sources & débats sur l’attribution

Pour corser un peu l’affaire, les choses se compliquent du point de vue des sources. Un seul manuscrit attribue, en effet, cette pièce à notre auteur provençal. Or, la fiabilité du dit codex n’a pas tardé à être mise en cause et les experts se sont empressés de débattre sur la véritable paternité de cette chanson médiévale. Était-elle véritablement de Raimbaut de Vaqueiras ? Contre la foi du manuscrit, une partie des érudits était enclin à l’attribuer plutôt à Cerveri de Girona, également présent dans le même ouvrage.

Erreur de copiste ? Main un peu légère dans un monde de l’oralité où la notion d’auteur n’était pas encore autant fixée qu’elle finirait par l’être quelques siècles plus tard (pour finir par se diluer, à nouveau, à l’ère de la nova culture et du piratage numérique) ? Dans un article de 2008, le philologue et académicien italien Giuseppe Tavani venait heureusement à notre secours. Ayant étudié de très près la question, il a fini par pencher (à l’image d’une majorité de spécialistes depuis la découverte du manuscrit), en faveur de l’attribution au troubadour de Vaqueyras (1). Nous le suivrons donc sagement sur cette question, tout comme Gérard Zuchetto l’avait fait. Tout cela posé, disons un mot de ce manuscrit médiéval.

Le précieux cançoner Gil ou cançoner Sg

Manuscrit médiéval Cançoner Gil, troubadour Raimbaut de Vaqueiras

Découvert au début du XXe siècle, dans la collection d’un professeur et historien de Zaragoza (Sarragosse), le chansonnier provençal Gil (du nom de l’intéressé Pablo Gil y Gil) est actuellement conservé en la Bibliothèque Nationale de Catalogne, à Barcelone. Avec un total de 285 pièces pour 128 feuillets, ce manuscrit ancien est considéré comme une des pièces les plus précieuses de l’établissement et c’est en tout cas, l’un des plus ancien manuscrit catalan en matière de poésie médiévale.

Dans ce cançoner Gil, on trouve notamment la presque totalité de l’œuvre de Cerverí de Girona, troubadour catalan du XIIIe siècle. Elle y côtoie de nombreuses autres pièces de troubadours provençaux de l’ère classique : Raimbaut de Vaqueiras, Bertran de Born, Guiraut de Bornelh, Arnaut Daniel, Guilhem de Saint Leidier, Bernart de Ventadorn, Pons de Capduelh, Jaufre Rudel, ou encore Guilhem de Berguedan. Viennent s’y ajouter, en fin de manuscrit, des auteurs de l’Ecole de Toulouse comme Joan de Castellnou, Raimon de Cornet, ou Gaston III Foix de Béarn.

Grâce au site Cervantes Virtual, ce manuscrit médiéval, daté du XIVe siècle, est consultable en ligne ici. Pour plus d’information à son sujet, nous vous renvoyons également à l’article très complet de Miriam Cabré et Sadurní Martí dans un numéro de Romania daté de 2010 (2).

L’interprétation de cette chanson médiévale par Gérard Zuchetto

Canso viva – Troubadours d’Italie des XIIe et XIIIe s sous la direction de Gerard Zuchetto

C’est au milieu des années 90 que le célèbre passionné de musiques et poésies anciennes, de musicologie et d’occitan médiéval, Gérard Zuchetto décida de rendre un beau tribut aux troubadours d’Italie du Moyen Âge central, et en particulier ceux des XIIe et XIIIe siècles.

Album de musique médiévale de Gérard Zuchetto

Avec huit pièces pour un peu plus d’une heure d’écoute, l’album Canso Viva présente, aux côtés de Raimbaut de Vaqueiras, des troubadours qui ont peu l’occasion d’être mis à l’honneur dans le répertoire habituel des ensembles médiévaux français : Bonifaci de Castellana, Ramberti de Buvalel, Sordel, Bertran d’Alamanon ou encore Peire de la Mula.

Saluée par la scène médiévale, on retrouvera également cette production, 20 ans après sa sortie, en 2016, dans les coups de cœur des bibliothécaires de Paris, ce qui prouve bien que la qualité en matière de musique ancienne et de vinification, c’est un peu la même chose. Si vous désirez acquérir ce bel album (de garde) ou obtenir plus d’informations à son sujet, on peut le trouver encore à la distribution sous forme CD. A commander chez votre libraire ou même, bien sûr, en ligne. Voici un lien utile à cet effet : Canso Viva de Gerard Zuchetto .

Membres ayant participé à cet album :

Gérard Zuchetto (Chant, direction, composition et arrangements et direction musicale), Guy Robert (luth, harpe), Patrice Brient (citole, rebec), Jacques Khoudir (percussions).

La Tròba, une anthologie chantée
sur l’art des troubadours

Anthologie des troubadours du Moyen Âge

A l’approche de Noël, nous nous permettons aussi de vous rappeler la disponibilité de la Tròba, grande œuvre de Gérard Zuchetto et son Troubadours Art Ensemble.

A ce jour, cette Anthologie chantée des troubadours n’a absolument aucun équivalent musical et artistique dans le monde. Avec 5 grands coffrets thématiques pour un total de 22 Cd’s, ce témoignage unique de l’art médiéval occitan présente 248 pièces en provenance directe du Moyen Âge (notre troubadour du jour est approché dans le coffret numéro 3). Près de 50 musiciens et chanteurs sont également invités sur l’ensemble de cette fresque musicale et chaque coffret vient avec ses livrets complets en français et occitan pour ne rien perdre de ce patrimoine.

Pour plus d’informations, nous vous invitons à consulter télécharger la brochure complète de la Troba en pdf ici .


« Altas ondas que venez suz la mar »
les paroles de Raimbaut de Vaqueiras

.
Altas undas que venez suz la mar,
que fay lo vent çay e lay demenar,
de mun amic sabez novas comtar,
qui lay passet? No lo vei retornar!
Et oy Deu, d’amor!
Ad hora.m dona joi et ad hora dolor!

Hautes vagues qui venez sur la mer
Que le vent fait, ça et là, s’agiter,
De mon ami qui a traversé par delà la mer

Saurez-vous me conter des nouvelles ? Je ne le vois pas revenir !
Et oh, Dieu, pour cet amour (à cause de)!
Parfois, j’ai de la joie et, parfois, de la douleur !

Oy, aura dulza, qui vens dever lai
un mun amic dorm e sejorn’ e jai,
del dolz aleyn un beure m’aporta.y!
La bocha obre, per gran desir qu’en ai.
Et oy Deu, d’amor!
Ad hora.m dona joi e ad hora dolor!

Oh! Douce brise qui vient de là-bas
Où mon ami dort, réside et repose,
Apporte-moi ici une effluve de son doux haleine
Ma bouche s’ouvre, du grand désir que j’en ai
Et oh, Dieu, pour cet amour !
Parfois, j’ai de la joie et, parfois, de la douleur !

Mal amar fai vassal d’estran païs,
car en plor tornan e sos jocs e sos ris.
Ja nun cudey mun amic me trays,
qu’eu li doney ço que d’amor me quis.
Et oy Deu, d’amor!
Ad hora.m dona joi e ad hora dolor!

Il est douloureux d’aimer un chevalier* d’un pays étranger,
Car, et ses jeux et ses rires, se changent en pleurs
Jamais je n’aurais pensé que mon ami me trahirait
Puisque je lui ai donné l’amour qu’il m’a demandé
Et oh, Dieu, pour cet amour!
Parfois, j’ai de la joie et, parfois, de la douleur !

*vassal, jeune homme, guerrier


En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

Voir également l’article de Gerard Zuchetto au sujet de Guillaume IX d’Aquitaine, premier des troubadours

(1) Giuseppe Tavani, Raimbaut de Vaqueiras « Altas undas que venez suz la mar«  (BdT 392.5a), Lecturae tropatorum 1, 2008

(2) « Le Chansonnier Sg au carrefour occitano-catalan » de Miriam Cabré et Sadurní Martí (Institut de Universität Llengua i de Cultura Girona Catalan, Romania 2010, Persée).

NB : sur l’image d’en-tête, l’enluminure qui tient compagnie à Gerard Zuchetto est tiré du Ms Français 854 conservé à la BNF. Nous l’avons un peu retouchée et rafraîchie mais elle correspond bien à notre troubadour du jour Raimbaut de Vaqueiras.

Saadi, robe de Bure contre robe de soie pour un sage

Sujet    : citations médiévales, sagesse persane,  conte moral, liberté, indépendance, soumission.
Période    : Moyen Âge central, XIIIe siècle
Auteur  :   Mocharrafoddin Saadi  (1210-1291)
Ouvrage   :  Le Boustan  (Bustan) ou Verger,  traduction de  Charles Barbier de Meynard   (1880)

Bonjour à tous,

ans notre vaste exploration de ce que l’on nomme en Occident, la période médiévale, nous menons de front plusieurs études de textes. La plupart des productions vient de France ou même d’Europe médiévale avec une prédilection pour le Moyen Âge central et tardif. D’autres puisent leurs origines hors du monde occidental chrétien pour nous apporter la saveur du contraste ou quelquefois celle de la parenté.

Dans ce corpus hors frontières, nous avons inclus les œuvres du conteur persan Saadi. Au même siècle, en pays d’Oc, les dernières générations de troubadours prendront le relai de leurs prédécesseurs pour chanter l’amour. L’ombre de Simon de Montfort et des croisades intérieures contre les cathares viendront bientôt mettre à mal l’indépendance de la Provence médiévale et ses véritables petits royaumes. Culturellement, ce treizième est aussi le temps de Thibaut de Champagne, celui où les trouvères commencent à se répandre dans le nord de la France. C’est le siècle de Adam de la Halle, celui encore qui verra musarder Rutebeuf en Place de Grève et y déployer son talent.

Convergences et coïncidences de valeurs

Durant ce long et riche treizième, presque à l’autre bout du monde, dans la Perse d’antan et les provinces de l’Iran actuel, le conteur Saadi harangue ses contemporains : les émirs et les sultans, les puissants, les faux religieux, les savants pompeux, les mauvais conseillers ou les ignorants. A tous, il délivre des conseils et des perles de sagesse. Toute comparaison simpliste mise à part, entre son monde et le notre, des convergences existent. Ce sont elles qui font qu’à 800 ans du poète, nombre de ses contes nous parlent encore.

Quelquefois, c’est un certain socle religieux et mystique qui les rapproche : bonnes œuvres, charité, mansuétude, défiance envers les illusions du monde matériel, humilité face au destin, face à ses propres privilèges, et finalement, devant la transcendance. D’autres fois, elles peuvent se nicher dans une sagesse et un bon sens qui débordent largement les frontières géographiques. On peut alors retrouver ces coïncidences de valeurs morales dans la volonté de border le devoir politique et l’exercice de la gouvernance, mais aussi, plus largement, dans la préoccupation de penser l’humain et ses travers, avec ses tentations-répulsions qui nous sont familières : cupidité, envie, fausseté, malhonnêteté, perfidie, sècheresse de cœur, abus, mépris du plus faible, etc… Autant de choses qu’on retrouve dans la réalité de notre condition humaine et, du même coup, dans les mythes, les contes et les fables.


La robe de soie

Un pieux personnage reçut en cadeau de l’Emir du Khoten une robe de soie. Il s’épanouit comme un rosier, revêtit le riche vêtement et baisa les mains du prince; puis il ajouta :  » Si magnifique que soit le présent dont l’Emir m’honore, ma robe de bure a plus de prix à mes yeux. »

Si tu as le souci de ton indépendance, couche par terre plutôt que de te prosterner humblement pour obtenir un tapis précieux.

Chapitre VII – Le Boustan – Mocharrafoddin Saadi 


Simplicité et indépendance, contre dette et soumission

Cette petite histoire très courte de Saadi est tirée de son Chapitre VII du Boustan, intitulé « Modération dans les désirs et renoncement. » Le voyageur, diplomate et poète nous y donne une leçon de liberté et d’indépendance que n’aurait pas désavouer certains de nos sages médiévaux. On pense à ceux qui nous enseignaient à nous garder de la convoitise ou de l’appât de la richesse et du confort. Conformément à l’adage « Il n’y a pas de repas gratuit« . Dans bien des cas, tout cela s’échange à prix d’or et voilà le convoiteux pendu à sa propre corde (voir par exemple, cet extrait du Roman de la Rose).

Les historiens ne m’en tiennent pas rigueur mais dans le monde des contes, les distances s’estompent et tout devient possible. Autour de la même période, le moine Eihei Dōgen (1200-1253) revenu de Chine pour importer, dans son Japon d’origine, la graine du Zen, n’aurait, sans doute pas, lui non plus, désavoué cette parabole de Saadi : pour le moine bouddhiste, mieux vaut une Kesa et une robe faite de vieux tissus rapiécés comme celle du Bouddha plutôt qu’une étoffe cousue de fils d’or reçue en cadeau et qui enchaîne celui qui l’accepte.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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NB : la photo de l’image d’entête est celle d’un manuscrit enluminé du Boustan de Saadi datant des débuts du XVIe siècle. Cette pièce se trouve actuellement conservée au Musée d’Art métropolitain de New-York, USA. Crédits photo : Marie-Lan Nguyen