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une chanson de Raimbaut de Vaqueiras servie par le talent de Gerard Zuchetto

Sujet : musique, chanson et poésie médiévale, troubadours, cantiga de amigo
Titre : « Altas undas que venez suz la mar »
Auteur : Raimbaut de Vaqueiras (?1150-1207),
Période : moyen-âge central, XII, XIIIe s
Interprètes : Gérard Zuchetto
Album : Canso viva – Troubadours d’Italie (1996)

Bonjour à tous,

ous repartons, aujourd’hui, entre la fin du XIIe siècle et le début du XIIIe à la recherche de l’art des troubadours, en compagnie de Raimbaut de Vaqueiras. La pièce que nous partageons ici nous sera servie par le talent de Gérard Zuchetto. Elle est tirée d’un album consacré aux troubadours d’Italie dont nous dirons aussi un mot.

Si notre auteur médiéval est né, comme son nom l’indique, en Provence et même à Vacqueyras dans la province d’Orange, il a fini par rejoindre, plus tard, le nord de l’Italie et la province de Montferrat, dans le Piémont. A partir du début des années 1190, il y a même passé le reste de sa vie, au service du marquis Boniface de Montferrat (1150-1207) avec lequel Raimbaut partit même à la croisade (la 4eme). C’est d’ailleurs en 1207, au cours de ce grand périple, qu’on perd la trace du chevalier troubadour, en Thessalonique et sur le territoire de l’actuelle Macédoine. On suppose qu’il y périt à la bataille, en même temps que le marquis, en septembre de cette même année.

Des airs troublants de cantiga de amigo

Concernant la chanson du jour, ceux d’entre vous qui connaissent l’œuvre du troubadour Martín Códax ou qui ont, peut-être, lu nos articles à son sujet et à propos des cantigas de amigo, ne pourront qu’être frappés par la similitude entre ces célèbres pièces galaïco-portugaises et la pièce de Raimbaut de Vaqueiras que nous présentons aujourd’hui.

Pour dire un mot des cantigas de amigo, dans ces exercices de style issus de la littérature galaïco-portugaise (Espagne et Portugal médiéval principalement), une jeune fille est, la plupart du temps, mise en scène, dans l’attente de son « ami » (promis, amant) parti au loin, souvent d’ailleurs par delà les mers. « Ô mer, Ô vagues apportez-moi des signes de mon aimé », le thème de l’onde et des vagues est, en tout cas, particulièrement récurrent chez Martín Códax. Autres signes distinctifs des cantigas de amigo, ces poésies sont, en principe, courtes, d’un vocabulaire assez simple et épuré, avec un refrain qui crée la montée en tension et met en exergue la tristesse ou, quelquefois même, l’espoir de la jeune fille de voir son amant revenir.

Or, comme on le verra dans cette chanson « attribuée » à Raimbaut de Vaqueiras, tous les ingrédients y sont. C’est au point même d’avoir soulevé, chez certains érudits, quelques doutes quant à la paternité exclusive du genre des cantigas de amigo à la littérature galaïco-portugaise, d’autant qu’en terme de chronologie, on situe plutôt les auteurs de la péninsule hispano-portugaise au XIIIe siècle, voire dans sa deuxième moitié (cf Lourenço Jugrar ou le Roi Denis du Portugal). Nuançons un peu. On retrouvera encore un peu de l’esprit de ses cantigas de amigo dans les chansons de toile et les choses ne sont donc pas aussi cloisonnées en terme de genre. On peut, également, imaginer que ces objets culturels aient pu circuler en Europe du Sud et en Provence, par le biais des jongleurs galaïco-portugais ou des troubadours et jongleurs provençaux et occitans voyageurs. On sait, d’ailleurs, que Raimbaut de Vaqueiras possédait, lui même, des notions de cette langue qui aurait pu lui en faciliter la compréhension.

Sources & débats sur l’attribution

Pour corser un peu l’affaire, les choses se compliquent du point de vue des sources. Un seul manuscrit attribue, en effet, cette pièce à notre auteur provençal. Or, la fiabilité du dit codex n’a pas tardé à être mise en cause et les experts se sont empressés de débattre sur la véritable paternité de cette chanson médiévale. Était-elle véritablement de Raimbaut de Vaqueiras ? Contre la foi du manuscrit, une partie des érudits était enclin à l’attribuer plutôt à Cerveri de Girona, également présent dans le même ouvrage.

Erreur de copiste ? Main un peu légère dans un monde de l’oralité où la notion d’auteur n’était pas encore autant fixée qu’elle finirait par l’être quelques siècles plus tard (pour finir par se diluer, à nouveau, à l’ère de la nova culture et du piratage numérique) ? Dans un article de 2008, le philologue et académicien italien Giuseppe Tavani venait heureusement à notre secours. Ayant étudié de très près la question, il a fini par pencher (à l’image d’une majorité de spécialistes depuis la découverte du manuscrit), en faveur de l’attribution au troubadour de Vaqueyras (1). Nous le suivrons donc sagement sur cette question, tout comme Gérard Zuchetto l’avait fait. Tout cela posé, disons un mot de ce manuscrit médiéval.

Le précieux cançoner Gil ou cançoner Sg

Découvert au début du XXe siècle, dans la collection d’un professeur et historien de Zaragoza (Sarragosse), le chansonnier provençal Gil (du nom de l’intéressé Pablo Gil y Gil) est actuellement conservé en la Bibliothèque Nationale de Catalogne, à Barcelone. Avec un total de 285 pièces pour 128 feuillets, ce manuscrit ancien est considéré comme une des pièces les plus précieuses de l’établissement et c’est en tout cas, l’un des plus ancien manuscrit catalan en matière de poésie médiévale.

Dans ce cançoner Gil, on trouve notamment la presque totalité de l’œuvre de Cerverí de Girona, troubadour catalan du XIIIe siècle. Elle y côtoie de nombreuses autres pièces de troubadours provençaux de l’ère classique : Raimbaut de Vaqueiras, Bertran de Born, Guiraut de Bornelh, Arnaut Daniel, Guilhem de Saint Leidier, Bernart de Ventadorn, Pons de Capduelh, Jaufre Rudel, ou encore Guilhem de Berguedan. Viennent s’y ajouter, en fin de manuscrit, des auteurs de l’Ecole de Toulouse comme Joan de Castellnou, Raimon de Cornet, ou Gaston III Foix de Béarn.

Grâce au site Cervantes Virtual, ce manuscrit médiéval, daté du XIVe siècle, est consultable en ligne ici. Pour plus d’information à son sujet, nous vous renvoyons également à l’article très complet de Miriam Cabré et Sadurní Martí dans un numéro de Romania daté de 2010 (2).

L’interprétation de cette chanson médiévale par Gérard Zuchetto

Canso viva – Troubadours d’Italie des XIIe et XIIIe s sous la direction de Gerard Zuchetto

C’est au milieu des années 90 que le célèbre passionné de musiques et poésies anciennes, de musicologie et d’occitan médiéval, Gérard Zuchetto décida de rendre un beau tribut aux troubadours d’Italie du moyen-âge central, et en particulier ceux des XIIe et XIIIe siècles.

Avec huit pièces pour un peu plus d’une heure d’écoute, l’album Canso Viva présente, aux côtés de Raimbaut de Vaqueiras, des troubadours qui ont peu l’occasion d’être mis à l’honneur dans le répertoire habituel des ensembles médiévaux français : Bonifaci de Castellana, Ramberti de Buvalel, Sordel, Bertran d’Alamanon ou encore Peire de la Mula.

Saluée par la scène médiévale, on retrouvera également cette production, 20 ans après sa sortie, en 2016, dans les coups de cœur des bibliothécaires de Paris, ce qui prouve bien que la qualité en matière de musique ancienne et de vinification, c’est un peu la même chose. Si vous désirez acquérir ce bel album (de garde) ou obtenir plus d’informations à son sujet, on peut le trouver encore à la distribution sous forme CD. A commander chez votre libraire ou même, bien sûr, en ligne. Voici un lien utile à cet effet : Canso Viva de Gerard Zuchetto .

Membres ayant participé à cet album :

Gérard Zuchetto (Chant, direction, composition et arrangements et direction musicale), Guy Robert (luth, harpe), Patrice Brient (citole, rebec), Jacques Khoudir (percussions).

La Tròba, une anthologie chantée
sur l’art des troubadours

A l’approche de Noël, nous nous permettons aussi de vous rappeler la disponibilité de la Tròba, grande œuvre de Gérard Zuchetto et son Troubadours Art Ensemble.

A ce jour, cette Anthologie chantée des troubadours n’a absolument aucun équivalent musical et artistique dans le monde. Avec 5 grands coffrets thématiques pour un total de 22 Cd’s, ce témoignage unique de l’art médiéval occitan présente 248 pièces en provenance directe du moyen-âge (notre troubadour du jour est approché dans le coffret numéro 3). Près de 50 musiciens et chanteurs sont également invités sur l’ensemble de cette fresque musicale et chaque coffret vient avec ses livrets complets en français et occitan pour ne rien perdre de ce patrimoine.

Pour plus d’informations, nous vous invitons à consulter télécharger la brochure complète de la Troba en pdf ici .


« Altas ondas que venez suz la mar »
les paroles de Raimbaut de Vaqueiras

.
Altas undas que venez suz la mar,
que fay lo vent çay e lay demenar,
de mun amic sabez novas comtar,
qui lay passet? No lo vei retornar!
Et oy Deu, d’amor!
Ad hora.m dona joi et ad hora dolor!

Hautes vagues qui venez sur la mer
Que le vent fait, ça et là, s’agiter,
De mon ami qui a traversé par delà la mer

Saurez-vous me conter des nouvelles ? Je ne le vois pas revenir !
Et oh, Dieu, pour cet amour (à cause de)!
Parfois, j’ai de la joie et, parfois, de la douleur !

Oy, aura dulza, qui vens dever lai
un mun amic dorm e sejorn’ e jai,
del dolz aleyn un beure m’aporta.y!
La bocha obre, per gran desir qu’en ai.
Et oy Deu, d’amor!
Ad hora.m dona joi e ad hora dolor!

Oh! Douce brise qui vient de là-bas
Où mon ami dort, réside et repose,
Apporte-moi ici une effluve de son doux haleine
Ma bouche s’ouvre, du grand désir que j’en ai
Et oh, Dieu, pour cet amour !
Parfois, j’ai de la joie et, parfois, de la douleur !

Mal amar fai vassal d’estran païs,
car en plor tornan e sos jocs e sos ris.
Ja nun cudey mun amic me trays,
qu’eu li doney ço que d’amor me quis.
Et oy Deu, d’amor!
Ad hora.m dona joi e ad hora dolor!

Il est douloureux d’aimer un chevalier* d’un pays étranger,
Car, et ses jeux et ses rires, se changent en pleurs
Jamais je n’aurais pensé que mon ami me trahirait
Puisque je lui ai donné l’amour qu’il m’a demandé
Et oh, Dieu, pour cet amour!
Parfois, j’ai de la joie et, parfois, de la douleur !

*vassal, jeune homme, guerrier


En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

Voir également l’article de Gerard Zuchetto au sujet de Guillaume IX d’Aquitaine, premier des troubadours

(1) Giuseppe Tavani, Raimbaut de Vaqueiras « Altas undas que venez suz la mar«  (BdT 392.5a), Lecturae tropatorum 1, 2008

(2) « Le Chansonnier Sg au carrefour occitano-catalan » de Miriam Cabré et Sadurní Martí (Institut de Universität Llengua i de Cultura Girona Catalan, Romania 2010, Persée).

NB : sur l’image d’en-tête, l’enluminure qui tient compagnie à Gerard Zuchetto est tiré du Ms Français 854 conservé à la BNF. Nous l’avons un peu retouchée et rafraîchie mais elle correspond bien à notre troubadour du jour Raimbaut de Vaqueiras.

Guillaume IX d’Aquitaine : une biographie du tout premier troubadour avec Gérard Zuchetto

poesie-medievale-troubadour-guilhem--Poitiers-Guillaume-IX-Aquitaine-moyen-ageSujet : musique médiévale, biographie, troubadours,  portrait, vidas, naissance de l’art des troubadours
Auteur  médiéval   :  Guilhem de Poitiers ou Guillaume IX d’Aquitaine   (1071-1126)
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Ouvrage :   La Tròba, l’invention lyrique occitane des troubadours XIIe-XIIIe s. Gérard Zuchetto, éd Tròba Vox, 2020 (2e édition)

Bonjour  à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion-copiaoilà longtemps que nous nous étions promis de  tirer le portrait de Guilhem de Poitiers ou Guillaume IX d’Aquitaine, seigneur et poète que l’histoire nous désigne encore comme le tout premier troubadour du moyen-âge. « A tout seigneur, tout honneur », notre plaisir est, aujourd’hui, doublé puisque  c’est avec  Gérard Zuchetto que nous allons  le faire. Ce talentueux musicologue, chanteur et musicien chercheur, spécialiste de ces questions  nous fait, en effet, la grande faveur de nous autoriser à partager, ici, un extrait de son ouvrage  La Tròba, l’invention lyrique occitane des troubadours des XIIe-XIIIe siècles :  celui qui concerne, justement, la présentation du comte Guilhem de Peiteus, ainsi que des éléments de sa biographie .

Quelques notes sur le débat des origines

deco_medievale_enluminures_trouvere_Où et comment naissent les idées et les formes culturelles ? C’est un thème cher aux ethnologues ou  aux anthropologues culturels, comme on les nomme quelquefois. Concernant l’origine de l’art des troubadours, ce vaste sujet a été balayé plus qu’à son tour par les médiévistes et les folkloristes, depuis le XIXe siècle.  On pourrait même se divertir à la lecture de certaines envolées  ou  oppositions entre certains débats nord/sud (de France) ou encore entre orientalistes et occidentalistes. Il suffit, pour cela, de marcher dans les traces de l’historiographie et, par exemple, de relire quelques passages de l’Histoire des trouvères du très normand et, sans doute, un peu partisan, Abbé Delarue pour mesurer la taille de certains grands écarts entre hypothèse d’un art provençal ex-nihilo et revendications d’origines nordiques et celtiques.

Un poète de langue d’oc peut en cacher un autre ?

Avant notre comte Guillaume, n’y-a-t-il eu « quelques épaules de géants pour lui  permettre de voir plus loin » ? Sans même s’éloigner du pays d’Oc et concernant la reconnaissance d’une paternité entière de l’art des troubadours  à notre cher coens de Poetieus, on pourrait, avec  Maria Dimistrescu,  se poser la question de la possible influence, sur la poésie de notre noble seigneur, de certains de ses contemporains, et notamment  de    Eble II de Ventadour

Selon la médiéviste, l’homme,  lui-même vicomte de Ventadorn et vassal de Guilhem, aurait pu être, pour ce dernier et pour d’autres, une sorte de mentor en poésie. C’est en tout cas la thèse qu’elle défendit  à la fin des années 60.   Elle  alla même au delà de la simple idée d’inspiration en formant l’hypothèse que certaines chansons attribuées à notre troubadour du jour auraient  bien pu avoir été reprises par lui, mais écrites de première main, par cet autre poète et seigneur languedocien (voir  Èble II de Ventadorn et Guillaume IX d’Aquitaine – Cahiers de civilisation médiévale n°43 (1968), Maria Dimistrescu).   Il faut dire que le  double   registre de notre troubadour « bifronte », capable de manier, avec virtuosité, grivoiserie et courtoisie, pouvait avoir de quoi dérouter. Quoiqu’il en soit, l’hypothèse soulevée par la médiéviste ne put jamais véritablement être tranchée. En l’absence de sources écrites d’époque permettant de l’établir, elle a donc rejoint le rang des spéculations invérifiables (infalsifiables dirait Popper) et à ce jour,  Guillaume IX d’Aquitaine n’a  pas été officiellement détrôné de son statut légitime de premier des troubadours.

Mais alors quoi ? Pour le reste, cet art des troubadours, est-ce une forme culturelle totalement ex-nihilo ? Est-ce encore une variation, une adaptation, un « contrepied », un art qui naît à la faveur de la féodalité et de ses nouvelles normes politiques et relationnelles, ou encore une réponse, qui pourrait prendre, par endroits, des allures de contre feu  à la réforme grégorienne   (voir Amour courtois : le point avec 3 experts  ou encore   réflexions sur la naissance de l’amour courtois) ? Tout cela est possible mais, au delà de toute hypothèse et avec 800 à 900 ans de recul, il résulte que l’art des troubadours fait encore figure de nouveauté culturelle aux formes originales : nouvel exercice littéraire,  nouvelle façon de versifier, nouveaux codes qui vont promouvoir, au moins dans le verbe, de nouveaux modèles relationnels, de nouvelles  formes du sentiment amoureux, etc…

La Tròba de Gerard Zuchetto
ou l’invention lyrique occitane des troubadours

Laissons  là le  grand débat des origines sur l’art des troubadours.  Il est nécessairement complexe comme le sont tous les objets culturels et leur circulation. Il est temps de s’engager  sur  les pas du comte, pour lever un coin du voile sur sa personnalité, son art et quelques uns de ses vers, accompagné de notre érudit du jour, Gerard Zuchetto, en le remerciant encore chaleureusement de cette contribution.

chanson-poesie-medievale-livre-troba-biographie-traduction-art-des-troubadours-gerard-zuchetto-moyen-ageAvant même de lui laisser la parole, précisons que son ouvrage dont est tiré ce portrait de Guillaume IX d’Aquitaine, comte de Poitiers, est toujours disponible à la vente en librairie ou en ligne.  Il a même fait l’objet d’une toute nouvelle édition en 2020.

Au format broché, vous y découvrirez plus de 800 pages sur le sujet des troubadours.  En dehors de votre librairie habituelle, vous pourrez le trouver en ligne au lien suivant :   La troba : L’invention lyrique occitane des troubadours XIIe-XIIIe siècles.  Inutile d’ajouter que nous vous le recommandons vivement.

Sur ce, nous vous laissons  en bonne compagnie,  en  vous souhaitant    une  excellente lecture.


Une biographie de Guilhem de Peiteus   – Guilhem de Poitiers  par  G Zuchetto.

Farai un vers de dreg nien
Je ferai un vers sur le droit néant

Qu’eu port d’aicel mestier la flor
Car moi je porte de ce métier la fleur

L’inventeur !

L’un des premiers troubadours connus fut un des plus grands seigneurs de l’Europe médiévale : lo coms de Peiteus, Guilhem, septième comte de Poitou et neuvième duc d’Aquitaine, né en 1071.
Lorsqu’il hérite de son père, en 1086, le Poitou, la Gascogne, l’Angoumois et le Limousin, des territoires immenses  entre Nord et Sud, de l’Anjou aux Pyrénées, et d’Est en Ouest du Massif central à l’Atlantique, ses domaines sont bien  plus importants que ceux du roi de France, Philippe Ier, qui ne contrôle réellement à la même époque qu’un petit fief  autour de Paris, Etampes et Orléans, la “little France”, pour les Anglais, une île.
Bon chevalier d’armes, jovial et vantard, le fier vicomte du Limousin est poète. Il chante pour réjouir ses companhos, compagnons de batailles et de distractions.

Companho farai un vers [pauc] convinen
et aura·i mais de foudatz no·i a de sen
et er totz mesclatz d’amor e de joi e de joven.

Compagnons, je ferai un vers peu convenable
et il y aura plus de folie que de bon sens
et il sera tout mêlé d’amour, de joie et de jeunesse !

Pour chanter amor, joi e joven, le seigneur de Poitiers l’exprime en romans, terme qui désigne la langue occitane en opposition au latin :

Merce quier a mon companho
s’anc li fi tort qu’il m’o perdo
et eu prec en Jesus del tron
et en romans et en lati.

Je demande merci à mon compagnon
si jamais je lui fis tort qu’il me pardonne
et je prie Jésus sur son trône
en romans et en latin.

A l’exemple des joglars, ces jongleurs-musiciens aux multiples talents qui allaient par les chemins vendre leurs services, mais avec la finesse du lettré, ce grand trichador de domnas se joue des mots et les versifie adroitement pour plaire aux  dames et les tromper : Si·m vol midons… Ma dame veut me donner son amour, je suis prêt à le prendre, à l’en remercier,  à le cacher, et à la flatter et à dire et faire ce qu’il lui plaît, et à honorer son mérite et à élever ses louanges…Guilhem  annonce ainsi l’aube du trobar :

Mout jauzens me prenc en amar
un joi don plus mi volh aizir…

Très joyeux je me prends à aimer
une joie dont je veux jouir davantage…

premier-troubadour-biographie-guillaume-aquitaine-poesie-chanson-medievale-moyen-ageA l’amour légitime, Guilhem, qui s’était marié avec Ermengarda d’Anjou, puis avec Filipa, veuve du roi d’Aragon,  préfère l’amour hors du contrat social et politique, l’amour hors du mariage-arrangement organisé par la classe  seigneuriale et béni par l’Église. Au légat pontifical Girart, évêque d’Angoulême, entièrement chauve, qui lui fit  reproche de ses “liaisons dangereuses” avec la vicomtesse de Chatellerault, surnommée la dangeroza, il rétorqua : “Tu pourras peigner tes cheveux sur le front avant que je répudie la vicomtesse !”

Le comte est “Ennemi de toute pudeur et de toute sainteté”,    écrit Geoffroy Le Gros, un chroniqueur de l’époque. Ce libertin joyeux et fanfaron, n’est pourtant pas un rustre, il recommande à ses auditeurs et surtout au fin aman, l’amant pur :

Obediensa deu portar
a manhtas gens qui vol amar
e conve li que sapcha far
faitz avinens
e que gart en cort de parlar
vilanamens.

Il doit montrer obédience / obéissance
à maintes gens celui qui veut aimer
et il lui convient de savoir accomplir
des faits avenants
et de se garder, à la cour, de parler
comme un vilain.

Guilhem invente les mots-clefs et les règles du trobar, et il se vante d’être le premier, l’inventeur. Et, sûr de sa valeur de trobador e d’amador, il tient à exposer son métier : “J’ai nom Maître infaillible et jamais ma maîtresse ne m’aura une  nuit sans vouloir m’avoir le lendemain car je suis si bien instruit en ce métier, et je m’en vante, que je puis gagner mon  pain sur tous les marchés.” Il se donne lui-même le titre de maistre certa, maître infaillible, en amour comme en poésie.

Guilhem de Peiteus, l’homme politique et chef d’Etat, ne fut ni un grand batailleur, ni un conquérant zélé. Au retour d’un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, sentant sa fin proche, le poète écrivit son adieu au monde, Pois de  chantar…, en tant que troubadour, comte de Poitiers et chrétien. Guilhem mourut à Poitiers le 10 février 1126 après  quarante ans de règne, et l’on suppose qu’il fut enterré en l’abbaye de Saint-Jean-l’Évangéliste à Montierneuf.

La biographie tardive résume sa vie en quelques lignes laconiques :
Lo coms de Peiteus si fo uns dels maiors cortes del mon e dels maiors trichadors de domnas, e bon cavalier d’armas e   larcs de domneiar ; e saup ben trobar e cantar.
Le comte de Poitiers fut l’un des plus grands courtois du monde et le plus grand trompeur de dames, et bon chevalier d’armes et généreux en amour; et il sut bien trouver et chanter.

Sur les onze vers connus de Guilhem de Peiteus, seuls deux poèmes nous ont été transmis avec les mélodies en notation  carrée :   Companhos farai un vers pauc convinen et Pois de chantar m’es pres talens.

deco_medievale_enluminures_trouvere_Le début de la mélodie Pois de chantar m’es pres talens… se retrouve dans le jeu de Sainte Agnès, un mystère du XIVe siècle écrit en langue d’oc, dont le planctus, Bel senher Deus tu sias grasitz…, comporte cette indication : Et faciunt  omnes simul planctum in sonu comitis pictavensis. La chanson de Guilhem, ou bien sa façon de chanter, devait avoir  marqué les mémoires, pour être imitée plus de deux cents ans après ! Dès les premiers chants courtois nous sont posées les questions d’interprétation des troubadours : comment chanter, dire ou réciter les poèmes lyriques ? Quelquefois les auteurs eux-mêmes ou les chroniqueurs de l’époque nous donnent des éléments de réflexion : Orderic Vital, historiographe, contemporain de Guilhem rapporte que ce dernier “en homme joyeux et plein d’esprit récita souvent ses   misères de captivité en compagnie de rois et de personnages importants en déclamant des vers rythmés avec des    modulations subtiles.” [Historia Ecclesiastica X 21] Ces “modulations” faisaient-elles référence à un jeu de voix exagéré  de comédien ou bien à une imitation virtuose des ornementations mélodiques de la liturgie ?

Guilhem, qui avait délaissé le latin de l’Église, s’était-il amusé à détourner la musique liturgique en composant des poèmes sur des airs existant déjà dans les tropes et les versus, par défi et pour réjouir ses compagnons ?

Les Maîtres du troubar  :  Guilhem de Peiteus   – Guilhem de Poitiers (1071-1126) –  La Tròba, l’invention lyrique occitane des troubadours XIIe-XIIIe s.   (Tròba Vox, 2020)

Gérard Zuchetto

Sources :
Manuscrit (s) à notation musicale : STMart. fol. 51v ; F : Chigi fol 81
Principale (s) édition (s) : Jeanroy Alfred, Les Chansons de Guillaume IX duc d’Aquitaine, Paris, 1913 et 1927 (Ed. Champion) ; Durrson Werner, Wilhelm von  Aquitanien. Gesammelte Lieder, Zurich, 1969 ; Pasero Nicolo, Gugliemo IX, poesie, Modena, 1973 (Società tipografica editrice Modenese) ; Bezzola Reto Guillaume IX et les origines de l’amour courtois, Paris, 1940 (Romania vol. LXVI) ; Payen Jean- Charles, Le Prince d’Aquitaine. Essai sur Guillaume IX et son oeuvre, Paris, 1980 (Champion)
Miniature : BNF Ms. fr.12473, fol.128


Au sujet de Gérard Zuchetto, voir également Mos cors s’alegr’ e s’esjau    de Peire Vidal     et  Quan Veil la lauzeta mover de Bernart de Ventadorn.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

« Mos cors s’alegr’ e s’esjau », une chanson de Peire Vidal, troubadour itinérant du XIIe siècle

peire_vidal_troubadour_toulousain_occitan_chanson_medievale_sirvantes_servantois_moyen-age_central_XIIeSujet  : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue occitane, langue d’oc, amour courtois, courtoisie
Période    : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle
Auteur    : Peire Vidal (? 1150- ?1210)
Titre :    Mos cors s’alegr’ e s’esjau
Interprètes    : Gérard Zuchetto, Patrice Brient, Jacques Khoudir
Album    :    Gérard Zuchetto chante les   Troubadours des XIIe et XIIIe siècles, Vol. 1    (1988)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous repartons, aujourd’hui, au pays d’oc et en Provence médiévale. Nous sommes à la fin du XIIe siècle pour y  découvrir une nouvelle chanson du troubadour Peire Vidal, au sujet de ses pérégrinations. Cette fois-ci, ce n’est pas en Espagne que nous le retrouverons mais, ayant séjourné à l’ouest de Carcassonne, dans le département de l’Aude actuel et s’apprêtant à rejoindre Barral, son protecteur marseillais.

Récit d’un séjour en Languedoc
sur fond  de valeurs courtoises

Au menu de cette poésie, on retrouve un Peire Vidal  un peu plus « sage », ou en  tout cas, un peu moins grandiloquent qu’à l’habitude, mais tout aussi désireux de défendre les valeurs de la courtoisie.   Pour preuve, elles lui sont si chères que même un ennemi farouche qui en porterait le flambeau pourraient devenir  pour cela   un ami.

Source : le chansonnier occitan H

peire-vidal-chanson-medievale-courtoisie-troubadour-chansonnier-occitan-H-moyen-age-sOn peut retrouver cette pièce du troubadour occitan dans le manuscrit médiéval connu sous le nom de Chansonnier Occitan H et référencé Vatican Cod. 3207, à la bibliothèque apostolique du Vatican où il est conservé.

Avec ses 61 feuillets à l’écriture tassée, cet ouvrage, daté de la fin du XIVe siècle, contient des chansons, sirventès et pièces poétiques de  troubadours du moyen-âge central. Si vous en avez la curiosité, vous pourrez le consulter en ligne  ici.

Pour la traduction de la pièce du jour, de l’Occitan vers le Français moderne, si nous continuons de nous servir de   l’ouvrage de Joseph Anglade :  Les poésies de Peire Vidal (1913), nous  l’avons toutefois largement reprise et remaniée, en nous servant d’autres sources et dictionnaires.  Pour son interprétation, voici la belle version que Gérard Zuchetto en proposait   à la fin des années 80.

 Mos cors s’alegr’ e s’esjau de Peire Vidal par Gérard Zuchetto


Gérard Zuchetto Chante les
Troubadours des XIIe et XIIIe siècles (vol 1)

C’est en 1988 que Gérard Zuchetto, accompagné de  Patrice Brient  et Jacques Khoudir, allait partir à la conquête des plus célèbres troubadours   du pays d’Oc.

troubadours-musique-medieval-peire-vidale-gerard-zuchetto-album-moyen-ageAvec 9 titres, ce premier volume, sorti chez Vde-Gallo, allait faire une large place à Raimon de Miraval. Cinq pièces  de cet album y sont, en effet, consacrées à cet auteur médiéval. Quant aux autres titres, on en retrouve deux de  Arnaud Daniel, un de Raimbaud d’Orange et enfin, la pièce du jour, tirée du répertoire de  Peire Vidal.  Les deux opus suivants de cette série « Gérard Zuchetto Chante les troubadours… » sortiraient quelques années plus tard, en 1992 et 1993. D’une certaine manière, ils ne feraient qu’ouvrir le bal de l’oeuvre prolifique que le musicien, chercheur et compositeur  allait consacrer, par la suite, à l’art des troubadours et à la   « Tròba »,

Ce volume 1 est encore disponible à la vente. Il a été réédité en 2013 et on peut  en trouver quelques exemplaires CD sur internet. Il est également accessible au format MP3 : Troubadours Des Xiie Et Xiiie Siècles, Vol. 1 (Minstrels Of The 12th And 13th Centuries)


Mos cors s’alegr’ e s’esjau

I
Mos cors s’alegr’ e s’esjau
Per lo gentil temps suau
E pel castel de Fanjau
Que -m ressembla paradis ;
Qu’amors e jois s’i enclau
E tot quant a pretz s’abau
E domneis verais e fis.

Mon cœur    est joyeux et se réjouit
Pour ce temps agréable et doux
Et pour le Château de Fanjeaux,
Qui me semble être le paradis :
Puisque amour et joie s’y enclosent
Et tout ce qui sied à l’honneur (valeur, mérite),
Et courtoisie sincère et parfaite (véritable).

II
Non ai enemic tan brau,
Si las domnas mi mentau
Ni m’en ditz honor e lau,
Qu’eu nol sia bos amis.
Et quar mest lor non estau,
Ni en autra terra vau,
Planh e sospir e languis.

Je n’ai pas d’ennemi si farouche (dur, brave)
Qui, s’il me parle des dames
Et m’en dit honneur et louange,
Ne devienne un ami loyal.
Et comme je ne suis pas parmi elles
Et que je vais sur d’autres terres
Je me plains et soupire et languis.

III
Mos bels arquiers de Laurac,
De cui m’abelis e*m pac,
M’a nafrat de part Galhac
E son cairel el cor mis ;
Et anc mais colps tan no’m plac,
Qu’eu sojorne a Saissac
Ab fraires et ab cozis.

Mon bel archer de Laurac,
Auprès duquel j’éprouve tant de plaisir et de joie  à me tenir
M’a blessé du côté de Gaillac
Et m’a percé le cœur  de son carreau d’arbalète    :
Et jamais coup ne me fut si doux
Puisque j’ai séjourné à Saissac
Avec ses frères et ses cousins.

IV
Per totz temps lais Albeges
E remanh en Carcasses,
Que-l cavalier son cortes
E las domnas del païs.
Mas Na Loba a -m si conques,
Que, si m’ajut Deus ni fes,
Al cor m’estan sei dous ris.

Pour toujours je quitte l’Albigeois,
Et je reste dans le Carcassonnais,
Puisque les chevaliers
Et les dames du pays y sont courtois.
De plus, Dame Louve m’a si bien conquis
Qu’avec l’aide de Dieu et ma foi (si Dieu me prête  soutien et foi)
Je garde, dans mon cœur, ses doux rires.

V
A Deu coman Monrial
E-l palaitz emperial,
Qu’eu m’en torn sai a’N Barral,
A cui bos pretz es aclis ;
E cobrar m’an Proensal,
Quar nulha gens tan no val,
Per que serai lor vezis.

A Dieu, je remets Montréal
Et le palais impérial,
Car je m’en retourne, à présent, vers Barral*
Que la gloire accompagne (auquel   mérites,  grande valeur est acquise) ;
Les provençaux me recouvriront (retrouveront) bientôt,
Car nulle gens n’a tant de valeur
Et pour cela je serai des leurs (littéral : leur voisin).

* Barral : Raymond Geoffrey, Vicomte de Marseille, protecteur du troubadour 


En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
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