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Chanson medievale : les tourments courtois de Blondel de Nesle

Sujet :   musique médiévale, poésie, chanson médiévale, amour courtois, trouvère, vieux-français, langue d’oïl, fine amor, manuscrits médiévaux, français 944, chansonnier du roi, cod 389, Trouvère C, manuscrit de Bern,
Période :   XIIe,  XIIIe s, moyen-âge central
Titre:  
Mes cuers me fait commencier
Auteur :    Blondel de Nesle (1155 – 1202)
Interprète :  
Dr Matthew P. Thomson (2019)
The Oxford Research Center in the Humanities

Bonjour à tous,

n espérant que ce nouvel article vous trouve en joie et en santé, nous vous proposons un nouveau voyage au cœur du moyen-âge des trouvères. Cette fois-ci, nous nous mettrons en route pour le XIIe siècle avec une nouvelle composition médiévale courtoise. Sur la foi de certains manuscrits, cette chanson d’un amant tourmenté, est attribuée à Blondel de Nesle. Comme nous le verrons, d’autres experts se sont montrés un peu plus réservés sur cette attribution.

Un chevalier trouvère entré dans la légende

Pour en redire un mot, l’œuvre de Blondel de Nesle n’est pas considérable en taille. Un de ses biographes les plus récents, le professeur de littérature et de philologie canadien Yvan G Lepage lui prête, de manière certaine, 23 chansons et en ajoute 4 d’attribution plus douteuse ( L’Œuvre lyrique de Blondel de Nesle, Edition critique, avec introduction, notes et glossaire, Paris, Editions Honoré Champion, 1994). Cette production plutôt modeste n’empêcha pas le trouvère et chevalier picard d’entrer dans la légende notamment grâce aux Récits d’un ménestrel de Reims au treizième siècle, ouvrage encore connu sous le nom de Chronique de Rains.

Ces récits ne sont pas contemporains de Blondel. Ils parurent, en effet, plus de 70 ans après les faits qu’ils relatent et, notamment, le triste emprisonnement de Richard Cœur de Lion, en Autriche, dès son retour de croisades. Dans un long passage consacré à cet épisode, le ménestrel chroniqueur fit état d’un certain « Blondiaus ». Loyal ménestrel élevé à la cour du roi depuis l’enfance, dès après la disparition du souverain anglais, ce dernier aurait écumé tous les recoins et routes à sa recherche. Toujours suivant cette chronique, la persévérance de ce Blondiaus aurait été payante puisqu’il aurait contribué à sa découverte du roi d’Angleterre dans les geôles d’Autriche grâce à une chanson connue de eux seuls :

« Ainsi comme il estoit en ceste pensée, li rois regarda par une archiere; et voit Blondel. Et pensa comment il se feroit à lui connoistre; et li souvint d’une chançon qu’il avoient faite entr’eus deus, et que nus ne savoit que il dui.
Si commença à chanteir le premier mot haut et cler, car il chantoit très bien ; et quant Blondiaus l’oï, si sot certainnement que ce estoit ses sires. Si ot en son cuer la graingneur- joie qu’il eust eu onques mais nul jour. »

Récits d’un ménestrel de Reims au treizième siècle,
publiés pour la Société de l’Histoire de France, Natalis de Wailly

Conte ou vérité ?

Autant le dire, les nombreuses fantaisies que se permet le même ménestrel à l’égard de l’Histoire dans son ouvrage, permettent de douter largement de la véracité de ses propos. Du reste, si l’objectivité ou la méthodologie n’est, en général, pas le fort des essais historiques datés du moyen-âge, l’auteur lui-même n’en a pas non plus eu la prétention. Il parle, en effet, de « conte » à l’égard de sa production. Pour préciser encore cette idée, en 1876, dans une édition de cette Chronique, l’historien et archiviste Natalis de Wailly, dira :

« Il y a dans son récit proprement dit des erreurs qu’il peut avoir empruntées à d’autres et qu’il répète de confiance ; mais les discours et les dialogues offrent généralement tous les caractères d’une œuvre d’imagination aussi dénuée de vérité que de vraisemblance historique. »

Récits d’un ménestrel de Reims, Natalis de Wailly

Demeuré encore à ce jour totalement invérifiable, le récit séduit, pourtant, et fit même entrer Blondel dans l’Histoire, ou au moins dans la légende. On note que, quand bien même, l’anecdote serait vraie sur le fond ce qui est loin d’être sûr, la corrélation entre ce Blondiaus et l’autre n’en serait par pour autant établie. Pour reprendre, cette fois, les mots de Yvan G Lepage (op cité) :

« Cette légende allait obtenir un succès considérable. Reprise plusieurs fois aux XIV » et XV » siècle , elle trouva un nouveau souffle, en 158l, quand le philologue Claude Fauchet y fit écho dans son Recueil de l’origine de la langue et poésie françoise. Mais pour la première fois était établie une distinction entre « Blondiaux », le ménestrel de Richard Cœur de Lion, et le trouvère « Blondiaux de Nesle », auteur de chansons d’amour!, distinction maintenue par l’abbé de La Rue, mais que le premier éditeur de Blondel, Prosper Tarbé, combattit vigoureusement. Pour ce dernier, « Je poète et l’ami [du roi Richard] ne font qu’un ».

Yvan G Lepage – L’Œuvre lyrique de Blondel de Nesle,
Editions Honoré Champion (1994)

Des universitaires et chercheurs d’Oxford
à la découverte des musiques médiévales

Mes cuer me fait commencier par Matthew P. Thomson

On doit la belle interprétation du jour au Professeur Matthew P. Thomson. Attaché à l’université d’Oxford, cet enseignant et chercheur en musicologie médiévale s’est spécialisé dans la musique des trouvères français du XIIIe siècle et particulièrement des motets et chants polyphoniques.

L’enregistrement du jour a été effectué en juin 2019, à Oxford, à l’occasion d’une conférence récital. Organisé par le Oxford Research Center in the Humanities, l’événement avait réuni des universitaires et interprètes sur le thème de la musique médiévale des XIIIe et XIVe siècle. On sait, par ailleurs, le grand rôle joué par l’université anglaise et ses chercheurs dans le domaine de la littérature médiévale française et européenne. Loin de se limiter à des publications et contributions de qualité sous forme d’ouvrages papier, Oxford a aussi produit nombre de supports et de documents en ligne pour qui s’intéresse à ces sujets.

Sources et attribution de la chanson du jour

Si Prosper Tarbé attribua cette chanson à Blondel de Nesle (Les Oeuvres de Blondel de Neele, 1862), Yvan Lepage se montrera plus tiède sur la question en la rangeant aux côtés d’autres pièces qualifiées de douteuses. L’explication de ces doutes est simple ; elle réside dans les manuscrits médiévaux.

Sur les quatre manuscrits dans laquelle on retrouve cette composition, deux d’entre eux l’attribuent à Blondel (Blondiaus). Il s’agit du Chansonnier du Roi ou Manuscrit du Roy, référencé Ms Français 844 et du Ms Français 12615 connu sous le nom de Chansonnier de Noailles (image en-tête d’article), tous deux conservé à la BnF. Un autre manuscrit ne reconnait pas d’auteur à cette chanson : c’est le célèbre Chansonnier Trouvère C dit manuscrit de Bern, référencé comme le Cod 389 de la Burgerbibliothek. Enfin, un quatrième manuscrit donne la paternité de cette pièce à Gace Brûlé : le Français 847 ou manuscrit Cangé 65. Devant cette disparité relative, Yvan G Lepage fait simplement le choix de ne pas trancher en faveur de l’un ou l’autre de ces manuscrits médiévaux.

Cette parenthèse sur les sources historiques étant faite, la chanson médiévale du jour est une pièce dans la pure tradition de l’amour courtois. Le poète s’y montre dolant et souffrant et s’en plaint tout en ne s’en plaignant pas tant que ça. Pas de doute, voilà l’attitude correcte pour gagner ses galons de fine amant.


Mes cuers me fait commencier
dans le vieux français de Blondel de Nesle

Mes cuers me fait commencier,
Quant je déusse finir ,
Por ma grant dolor noncier

Cele qui me fet languir.
Mès onc ne sout mon désir ;
Si ne m’en doi merveillier ,
Se j’en ai angoisse et ire.

Mon cœur me fait commencer ma chanson
Quand je devrais la terminer,
Pour annoncer ma grande douleur
A celle qui m’affaiblit
Mais jamais elle n’a connu (savoir ou soldre ? soulagé) mon désir
Aussi ne dois-je pas me surprendre
D’en éprouver souffrance et chagrin.

Uns autres déust morir ,
S’il fust en tel désirier.
Mès espérance et souffrir
Me font assez mains grégier (faire tord, léser, opprimer, etre préjudiciable)
Et mes grant maus alégier, (alléger, soulager)
Dont ja ne quiers départir.
Chançonete, va li dire.

Un autre en mourrait
S’il se trouvait dans un tel désir
Mais l’espérance et l’attente
Ne me causent pas tant de torts
Et mes tourments sont allégés
Et je ne cherche pas à m’en défaire
Chansonnette, va le lui dire.

Par Dieu ! trop i puis targier.
Biau sire , à vostre plaisir.
Volez me vous plus chargier ?
— Oil ; mes ainc ne l’os géhir ;
Car li félon losangier
Me font maint ennui sentir.
Mès garde toi de mesdire.

Par Dieu ! Trop tu puis tarder (à lui porter, il parle, semble-t-il, à la chanson)
—  Qu’il en soit selon votre plaisir, beau sire,
Voulez-vous me confier autre chose ?
—  Oui, mais je n’ose l’avouer : (1)
Car les félons médisants
Me causent maints ennuis
Mais garde-toi d’en mesdire (
de dire du mal, de lui en parler).

Qui bien aime sans trichier,
El qui veut Amors servir,
Ne se doit pas esmaier (emouvoir, troubler, effrayer)
Ne por paine repentir.
Bien a povoir de mérir (meriter, gagner, recompenser)
La dolor et l’encombrier (charge, malheur, embarras, difficulté)
Amors, qu’ele est maus et mire. (le mal et le remède)

Celui qui aime sans détour (sans tricherie, avec courtoisie)
Et qui veut amour servir
Ne doit pas s’en émouvoir
Ni, pour sa peine, s’en repentir (cesser d’aimer),
Car l‘amours a bien le pouvoir de récompenser,

La douleur et la difficulté
puisqu’il est à la fois le mal et le remède (la maladie et le médecin)
.

(1) Variantes manuscrits
0 je, maiz ne l’os gehir,
Car tant me fait mal sentir
Que ne m’en sai conseillier;
Maiz guarde toi de mesdire.


Oui, mais je ne l’ose avouer,
Car elle me fait tan souffrir
Que je ne sais quoi faire,
Mais garde toi d’en dire du mal.


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.

« Moult m’anue d’iver ke tant ait dureit », Colin Muset fine amant au renouveau saisonnier

trouvere_poesie_medievale_chansons_lyrique-courtoise_moyen-ageSujet : chanson médiévale, poésie médiévale, trouvère, auteur médiéval, vieux-français,  fine amant, lyrique courtoise, amour courtois.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle.
Auteur ; Colin Muset (1210-?)
Titre : « Moult m’anue d’iver ke tant ait dureit.»
Ouvrage : Les chansons de Colin Muset, par Joseph Bédier, avec la transcription des mélodies par Jean Beck. Paris, Champion, 1938.

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion-copiaour avancer dans notre exploration du répertoire des trouvères du moyen-âge central, nous vous présentons, aujourd’hui, une nouvelle pièce de Colin Muset.

Si ce poète médiéval a mis dans nombre de ses chansons, une touche personnelle d’humour et même de truculence rafraîchissantes, il épouse, ici, de manière plus sage, les formes « classiques » de la lyrique courtoise : les saisons y reflètent les états émotionnels du poète et, contre l’hiver, l’arrivée du beau temps et du rossignol l’inspireront et le mettront en joie. Ce sera le moment idéal pour louer la dame chère à son cœur et qui n’a que des qualités, dont la moindre n’est pas de lui avoir cédé. Enfin, dans un « siècle » qui compte bien peu de courtoisie, nous dit-il, il est bien décidé à demeurer, de son côté, contre les fous, les vilains et autres rustres, un fine amant parfait.

Sources manuscrites

On ne retrouve cette pièce que dans un seul manuscrit d’époque : le Chansonnier français C, encore référencé Cod 389. Daté de la fin du XIIIe siècle, ce codex est conservé à la Burgerbibliothek de Berne et vous pouvez le consulter au lien suivant.

La notation musicale de cette chanson ne nous est, hélas, pas parvenue et il faut encore noter, à son sujet, que sa versification assez inusuelle la démarque clairement du reste de l’oeuvre de Colin Muset. De fait, contre le copiste du manuscrit de Berne, Gaston Paris avait émis quelques doutes sur son attribution. Dans son édition de 1938 (op cité), Joseph Bédier a, quant à lui, fait le choix de se fier au manuscrit et de la maintenir dans les compositions du trouvère. C’est un débat qui reste ouvert entre médiévistes et on en trouvera quelques subsides, notamment chez le spécialiste de littérature médiévale Alain Corbellari, dans son ouvrage Joseph Bédier: écrivain et philologue, paru chez Droz, en 1997.

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Colin Muset, dans le Chansonnier Trouvère C de la Burgerbibliothek de Berne

Moult m’anue d’iver ke tant ait dureit
en vieux français avec clefs de vocabulaire

I
Moult m’anue d’iver ke tant ait dureit
Ke je ne voi rossignor en bruel ramei* (sur un buisson feuillu),
Et, dès ke je voi lou tens renoveleit,
Si me covient ke je soie en cest esteit
Plux mignos* (gracieux) et envoixiez *(enjoué) ke n’aie esteit.

Il
Bone dame belle et blonde l’a loweit* (loué, approuvé),
S’est bien drois* (juste) ke j’en faice sa volenteit,
Ke j’avoie tout le cuer desespereit.
Par son doulz comandement l’ay recovreit ;
Or ait mis en moult grant joie mon penseir.

III
Jai* (jamais) de joie faire ne serai eschis* (rétif, exempté),
Pues ke ma dame le veult, a simple vis,
Et g’i ai si por s’amor mon penseir mis
Ke ne poroie troveir, ce m’est avis,
Dame de si grant valor ne de tel prix.

IV
Medixant* (les médisants) ont tout le mont en mal poent mis,
Ke li siècles n’est maix cortois ne jolis,
Et nonporcant* (cependant) ki seroit loiauls amis,
K’il ne fust fols ne vilains ne mal apris,
Cil poroit avoir grant joie a son devis. (à sa disposition, à discrétion)

V
Sa biaulteis et sui vair ueil (yeux bleus) et ces doulz ris* (rires)
Me tiennent mignot et gai ; plux seus jolis
Ke je n’avoie ains esteit, ce vos plevis* (je vous le certifie).

*
*     *

C’est por la millor ki soit jusc’a Paris.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen-Age sous toutes ses formes.

« Retrowange Novelle » une chanson imprégnée de dévotion mariale et de lyrique courtoise par Jacques de Cambrai

moyen-age_culte_marial_lyrique_courtoise_trouveres_jacques_de_cambrai_rotrouenge_nouvelle_XIIIe_siecleSujet : trouvère, chanson médiévale, poésie médiévale, retrouange, culte marial, rotrouenge, lyrique courtoise, amour courtois, vieux français, langue d’oil
Période : Moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Jacques de Cambrai (1260-1290)
Titre : Retrowange Novelle
Interprètes : Ensemble Oliphant
Album :    Chansons pieusesJoie Fine  Medieval Pious Trouvère Songs (2006)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn continuant d’explorer la poésie et les chansons médiévales du côté du nord de la France, notre route croise aujourd’hui celle d’un trouvère du moyen-âge central du nom de Jacques de Cambrai  (orthographié encore Jaque, Jaikes ou Jacquemes). Il a laissé derrière lui douze pièces en tout et pour tout : sept chansons religieuses, vouées au culte marial, dont celle du jour, une pastourelle et encore quatre autres chansons d’amour courtois.

Eléments de biographie

Ils demeurent à peu près inexistants. D’après ses œuvres, on a pu déduire que le trouvère avait vécu vers la fin du XIIIe siècle et qu’il était en activité quelque part entre les années 1260 et 1290.

Etait-il jongleur ? Avait-il fait de l’art de trouver son métier ou n’était-ce qu’un clerc qui s’adonnait à cet exercice en dehors d’autres activités ? On ne le sait pas. Les plus pieuses de ses chansons font en tout cas état d’une véritable dévotion et de certaines connaissances théologiques sur ces sujets, même si la religion était loin de demeurer à cette période, l’apanage unique des clercs ou du personnel ecclésiastique ou épiscopal.

Manuscrit principal et mélodies

Du côté des manuscrits, on trouve la majeure partie de son oeuvre dans le Manuscrit de Berne MS 389, connu encore sous le nom de Chansonnier français C que nous avons déjà cité par le passé. Vous trouverez ci-dessous  la reproduction du feuillet sur lequel on peut trouver la chanson du jour (l’ouvrage est également consultable en ligne ici).

Jaque_de_cambrai_trouvere_chanson_poesie_medieval_lyrique_courtoise_trouvere_culte_marial_moyen-age_centralDu point de vue musical, Jacques de Cambrai a fait de nombreux  emprunts mélodiques à des trouvères l’ayant précédé ou qui lui étaient contemporains pour y greffer ses propres textes. C’est entre autre une des manières qui a permis de le situer un peu plus précisément dans le temps.

La chanson du jour fait partie de celles dont l’emprunt mélodique n’est pas sourcé ni certain, même il est difficile de se fier à l’absence de mentions explicites des manuscrits pour en déduire que notre trouvère en fut l’auteur. Six autres de ses chansons mariales ont, en effet, pris des mélodies existantes et identifiées pour modèle (entre autres chez Thibaut de Champagne, Gauthier d’Espinal, Raoul de Soissons, Gace Brûlé, etc…). De fait concernant cette « rotrouenge », certaines hypothèses penchent favorablement sur un emprunt de la part de Jacques de Cambrai à une autre chanson dont l’auteur est demeuré également anonyme et qui a pour titre « quand voi la flour novele » (Voir Songs of the Troubadours and Trouveres : An Anthology of Poems and Melodies, publié par Samuel N. Rosenberg, Margaret Switten, Gerard le Vot, Garland Publishing, 1998).

La « Rotrowange Novelle » de Jacques de Cambrai par l’Ensemble Oliphant


L’Ensemble Oliphant et les chansons pieuses des trouvères du moyen-âge central

En 2006, les artistes d’origine finlandaise de l’Ensemble Oliphant sortaient un album sur le thème de la « joie fine » et des chansons pieuses des trouvères du moyen-âge central.

On pouvait y retrouver 15 pièces :  Guillaume de Bethune, Adam de la Halle, Thibaut de Champagne et Aubertin d’Araines, s’y trouvaient aux côtés de cette rotrouenge « nouvelle » signée de Jacques de Cambrai. Le reste des compositions et chansons se partageaient entre neuf pièces musique_chanson_medievale_ensemble_oliphant_joie_fine_chanson_pieuse_jacques_de_cambrai_trouvere_Moyen-ageanonymes de cette même période.

Cet album d’intérêt est encore distribué. Il a entre autre mérite de proposer une sélection originale de chansons médiévales dont certaines sont assez peu connues et, en tout cas, peu fréquemment reprises. A toutes fins utiles, voici un lien sur lequel vous pourrez le découvrir ou l’acquérir au format MP3 ou au format CD : Ensemble Oliphant – Joie Fine – Chanson pieuses – Trouvère songs

La Retrowange novelle  de Jacques de Cambrai

Comme nous l’avons déjà mentionné ici,  à propos du culte marial au moyen-âge central, à un certain point, les thèmes de la lyrique courtoise, ses codes et les formes du sentiment amoureux que cette dernière mettait en exergue, ont été en quelque sorte repris et calqués par des clercs ou mêmes des ecclésiastiques pour les appliquer à la dévotion pour la Sainte (voir aussi article suivant). On retrouve à nouveau ce procédé chez Jacques de Cambrai et on lui reconnait même semble-t-il, d’avoir été l’un des derniers à l’utiliser sous cette forme chantée. (voir ici reprise de sources wikipédia par la Bnf sur cette question).

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Retrowange novelle
Dirai et bone et belle
De la virge pucelle,
Ke meire est et ancelle *(servante)
Celui ki de sa chair belle
Nos ait raicheteit.
Et ki trestous* (tous) nos apelle
A sa grant clairteit.

Je chanterai une chanson nouvelle
Bonne et belle
Sur la vierge pucelle
Qui est mère et servante
Celle qui avec sa belle chair
Nous a racheté
Et qui tous nous appelle
A sa grande clarté.

Ce nos dist Isaïe
En une profesie:
D’une verge delgie* (tige délicate),
De Jessé espanie,* (épanouie, ouverte) (1)
Istroit* (de issir, eissir : sortir, jaillir) flors per signorie
De tres grant biauteit.
Or est bien la profesie
Torneie a verteit.

C’est ce  que nous dit Esaïe
Dans sa prophétie :
D’une tige délicate
De Jessé épanouie,
Jaillirait une fleur noble 
D’une très grande beauté
Et cette prophétie 
s’est bien réalisée.

Celle verge delgie
Est la Virge Marie
La flor nos senefie
De ceu ne douteis mie,
Jhesucrist, ki la haichie* (2)
En la croix souffri;
Fut por rendre ceaus en vie
Ki ierent peri.

Cette tige délicate 
C’est la vierge Marie
Quant à la fleur, il s’agit,
De cela ne doutez pas,
De Jésus-Christ, qui les pires tourments (la  mort?) 
endura sur la croix,
Afin de faire revenir à la vie
ceux qui avaient péri.


(1) Livre d’Isaïe, chap XI, Is 11.1 « Il sortira un rejeton de la tige de Jessé, et une fleur naîtra de sa racine »

(2)  On ne trouve le mot « Haichie » dans le Dictionnaire Saint-Hilaire Vandaele où il est défini comme suit : « haichie (?), Sf, mort ». C’est une piste. En réalité, orthographié tel quel, de nombreux autres dictionnaires ne mentionnent pas ce mot. En revanche, on trouve à « Hachier » ou à « Haschier » beaucoup plus de définitions : tourments, tortures, supplices etc, qui pourraient parfaitement correspondre au contexte de la chanson de Jacques de Cambrai. Le Godefroy long pourrait même soutenir cette hypothèse puisqu’il nous indique (vol 4. page 441) que  « Haschies » au pluriel fait référence à la Passion du Christ. Le manuscrit référencé plus haut semble pourtant bien mentionner en toutes lettres gothiques : « Haichie ». Il peut s’agir d’une variante linguistique ou d’une erreur de copiste mais dans le contexte, cette définition pourrait faire autant sens, sinon plus que celle que le Saint-Hilaire est un des seuls à nous donner. 

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En vous souhaitant une excellente journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes