La littérature médiévale est abondante et quantité de textes nous sont parvenus. Pourtant, dans les manuscrits anciens et les sources de cette période, de nombreux auteurs sont aussi demeurés anonymes. Cette rubrique leur est consacrée.
Vous pourrez y découvrir des textes, poésies, fabliaux médiévaux (en vieux français, en occitan, ou dans d’autres langues anciennes), commentés, traduits et sourcés.
Sujet : humour médiéval, littérature médiévale, fabliaux, vilains, paysans, satire, conte satirique, poésie satirique, conte moral, moyen-âge chrétien. Période : moyen-âge central Titre : Du Vilain qui conquist Paradis par plait Auteur : anonyme Ouvrage : Les Fabliaux, Etienne Barbazan. Recueil général et complet des fabliaux des XIIIe et XIVe, Anatole Montaiglon et Gaston Raynaud.
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous avons le plaisir de vous présenter un très célèbre fabliau en provenance du moyen-âge central. Nous en sommes d’autant plus heureux que nous nous vous proposons, à coté de sa version originale en vieux-français, son adaptation complète en français moderne par nos soins.
Un vilain « exemplaire » et pourtant
Pour faire écho à notre article sur le statut du vilain dans la littérature médiévale, ce conte satirique réhabilite quelque peu ce dernier. Comme nous l’avions vu, en effet, « l’homologue » ou le « double » littéraire du paysan sont l’objet de bien des moqueries dans les fabliaux et, d’une manière générale, dans la littérature des XIIe au XIVe siècles. Ce n’est donc pas le cas dans le conte du jour, puisque l’auteur y accorde même l’entrée du Paradis au vilain, contrairement à Rutebeuf qui ne lui concède pas dans son « pet du vilain« .
Pour le conquérir, le personnage aura à lutter en rendant verbalement coup pour coup et en démontrant de véritables talents oratoires, mais ce n’est pas tout. Entre les lignes, ce fabliau nous dressera encore le portrait d’un paysan qui a mené une vie exemplaire de charité et d’hospitalité. C’est donc un « bon chrétien » qui nous est présenté là et il possède aussi une parfaite connaissance des écritures bibliques qu’il retourne d’ailleurs à son avantage. Pour autant et comme on le verra, la question de cette nature chrétienne, si elle jouera sans doute indirectement un rôle, ne sera pas ce que le conte nous invitera finalement à considérer en premier.
Du Vilain qui conquit le Paradis en plaidant en vieux-français, adapté en français moderne
oncernant cette traduction/adaptation et pour en préciser l’idée, nous avons plutôt cherché, autant qu’il était possible, à suivre au plus près le fil de la traduction littérale tout en conservant le rythme et la rime du texte original. Pas de grandes envolées lyriques ou de révolution ici donc, on trouvera même sans doute quelques coquilles de rimes, mais cette adaptation n’a que la prétention d’être une « base » de compréhension ou même, pourquoi pas, une base de jeu pour qui prendrait l’envie de s’essayer à sa diction ou de monter sur les planches. La morale serait sans doute à retravailler pour la rime mais, pour être honnête, je n’ai pas eu le coeur à la dénaturer.
Pour des raisons de commodité et pour l’étude, nous vous proposons également une version pdf de cette adaptation. Tout cela représente quelques sérieuses heures de travail, aussi si vous souhaitiez utiliser cette traduction, merci de nous contacter au préalable.
Avant de vous laisser le découvrir, j’ajoute que les césures entre les strophes ne sont que l’effet de notre propre mise en page, destiné à offrir quelques espaces de respiration dans la lecture. Ce fabliau se présente, en général, d’une seul traite.
Nos trovomes en escriture Une merveilleuse aventure ! Qui jadis avint un vilain, Mors fu par .I. venredi main; Tel aventure li avint Qu’angles ne deables n’i vint; A cele ore que il fu morz Et l’ame li parti du cors, Ne troeve qui riens li demant Ne nule chose li coumant. Sachiez que mout fu eüreuse L’ame, qui mout fu pooreuse; Garda à destre vers le ciel, Et vit l’archangle seint Michiel Qui portoit une ame à grant joie; Enprès l’angle tint cil sa voie. Tant sivi l’angle, ce m’est (a)vis, Que il entra en paradis.Seinz Pierres, qui gardoit la porte, Reçut l’ame que l’angle porte; Et, quant l’ame reseüe a, Vers la porte s’en retorna. L’ame trouva qui seule estoit, Demanda qui la conduisoit : « Çaienz n’a nus herbergement, Se il ne l’a par jugement : Ensorquetot, par seint Alain, Nos n’avons cure de vilain, Quar vilains ne vient en cest estre. Plus vilains de vos n’i puet estre, Çà, » dit l’ame, « beau sire Pierre ; Toz jorz fustes plus durs que pierre. Fous fu, par seinte paternostre, Dieus, quant de vos fist son apostre; Que petit i aura d’onnor, Quant renoias Nostre Seignor ; Mout fu petite vostre foiz, Quant le renoiastes .III. foiz; Si estes de sa compaignie, Paradis ne vos affiert mie. Alez fors, or tost, desloiaus, Quar ge sui preudons et loiaus ; Si doi bien estre par droit conte.»Seins Pierres ot estrange honte ; Si s’en torna isnel le pas Et a encontré seint Thomas ; Puis li conta tot à droiture Trestote sa mesanventure, Et son contraire et son anui. Dit seinz Thomas : « G’irai à lui, N’i remanra, ja Dieu ne place! » Au vilain s’en vient en la place : « Vilains, » ce li dist li apostres, «Cist manoirs est toz quites nostres, Et as martirs et as confès; En quel leu as tu les biens fais Que tu quides çaienz menoir? Tu n’i puez mie remanoir, Que c’est li osteus as loiaus. Thomas, Thomas, trop es isneaus* De respondre comme legistres; Donc n’estes vos cil qui deïstes As apostres, bien est seü, Quant il avoient Dieu veü Enprès le resuscitement ? Vos feïstes vo sei rement Que vos ja ne le querriez Se ses plaies ne sentiez; Faus i fustes et mescreanz. » Seinz Thomas fut lors recreanz De tencier, si baissa le col;Puis s’en est venuz à seint Pol, Si li a conté le meschief. Dit seinz Pols : « G’irai, par mon chief, Savoir se il vorra respondre. » L’ame n’ot pas poor de fondre, Aval paradis se deduit : « Ame, » fait il, « qui te conduit ? Où as tu faite la deserte Por quoi la porte fu ouverte ? Vuide paradis, vilains faus ! « Qu’est ce ? dit il, danz Pols li chaus, Estes vos or si acoranz Qui fustes orribles tiranz ? Jamais si cruels ne sera ; Seinz Etienes le compara, Que vos feïstes lapider. Bien sai vo vie raconter ; Par vos furent mort maint preudome. Dieus vos dona en son le some Une buffe de main enflée. Du marchié ne de la paumée N’avon nos pas beü le vin ? Haï, quel seint et quel devin ! Cuidiez que ge ne vos connoisse? « Seinz Pols en ot mout grant angoisse. Tornez s’en est isnel le pas, Si a encontré seint Thomas Qui à seint Pierre se conseille ; Si li a conté en l’oreille Du vilain qui si l’a masté : « En droit moi a il conquesté Paradis, et ge li otroi. » A Dieu s’en vont clamer tuit troi. Seinz Pierres bonement li conte Du vilein qui li a dit honte : « Par paroles nos a conclus ; Ge meïsmes sui si confus Que jamais jor n’en parlerai.»Dit Nostre Sire : « Ge irai, Quar oïr vueil ceste novele. » A l’ame vient et si l’apele, Et li demande con avint Que là dedenz sanz congié vint : « Çaiens n’entra oncques mès ame Sanz congié, ou d’ome ou de feme ; Mes apostres as blastengiez Et avilliez et ledengiez, Et tu quides ci remanoir ! Sire, ainsi bien i doi menoir Con il font, se jugement ai, Qui onques ne vos renoiai, Ne ne mescreï vostre cors, Ne par moi ne fu oncques mors ; Mais tout ce firent il jadis, Et si sont or en paradis. Tant con mes cors vesqui el monde, Neste vie mena et monde ; As povres donai de mon pain ; Ses herbergai et soir et main, Ses ai à mon feu eschaufez ; Dusqu’à la mort les ai gardez, Et les portai à seinte yglise ; Ne de braie ne de chemise Ne lor laissai soffrete avoir ; Ne sai or se ge fis savoir ; Et si fui confès vraiement, Et reçui ton cors dignement : Qui ainsi muert, l’en nos sermone Que Dieus ses pechiez li pardone. Vos savez bien se g’ai voir dit : Çaienz entrai sanz contredit ; Quant g’i sui, por quoi m’en iroie ? Vostre parole desdiroie, Quar otroié avez sanz faille Qui çaienz entre ne s’en aille ; Quar voz ne mentirez par moi. Vilein, » dist Dieus. « et ge l’otroi ; Paradis a si desresnié Que par pledier l’as gaaingnié ; Tu as esté à bone escole, Tu sez bien conter ta parole ; Bien sez avant metre ton verbe. »Li vileins dit en son proverbe Que mains hom a le tort requis Qui par plaidier aura conquis ; Engiens a fuxée droiture, Fauxers a veincue nature ; Tors vait avant et droiz aorce : Mielz valt engiens que ne fait force.Explicit du Vilain qui conquist Paradis par plait
On trouve dans une écriture Une merveilleuse aventure Que vécut jadis un vilain Mort fut, un vendredi matin Et telle aventure lui advint Qu’ange ni diable ne vint Pour le trouver, lors qu’il fut mort, Et son âme séparée du corps, Il ne trouve rien qu’on lui demande Ni nulle chose qu’on lui commande. Sachez qu’elle se trouvait heureuse L’âme, un peu avant, si peureuse; (1) Elle se tourna vers le ciel, Et vit l’archange Saint-Michel Qui portait une âme à grand(e) joie; De l’ange elle suivit la voie. Tant le suivit, à mon avis, Qu’elle entra jusqu’au paradis.Saint-Pierre, qui gardait la porte, Reçut l’âme que l’ange porte; Et quand elle fut enfin reçue, Vers la porte, il est revenu. Trouvant seule l’âme qui s’y tenait il demanda qui la menait : « Nul n’a ici d’hébergement, S’il ne l’a eu par jugement (jugé digne) D’autant plus par Saint-Alain,
Que nous n’avons cure de Vilain. Les vilains n’ont rien à faire là, Et vous êtes bien un de ceux-là. « ça, dit l’âme, Beau Sire Pierre; Qui toujours fût plus dur que pierre. Fou fut, par Saint Pater Nostre, Dieu, pour faire de vous son apôtre; Comme petit fut son honneur, Quand vous reniâtes notre seigneur. Si petite fut votre foi, Que vous l’avez renié trois fois. Si vous êtes bien de ses amis, Peu vous convient le Paradis, Tantôt fort, tantôt déloyal moi je suis prudhomme et loyal Il serait juste d’en tenir compte. »Saint-Pierre pris d’une étrange honte, Sans attendre tourna le pas Et s’en fut voir Saint-Thomas; Puis lui conta sans fioritures Tout entière sa mésaventure Et son souci et son ennui Saint-Thomas dit : « j’irai à lui Il s’en ira, Dieu m’est témoin ! Et s’en fut trouver le vilain « Vilain, lui dit alors l’apôtre, « Cet endroit appartient aux nôtres Et aux martyres et aux confesses En quel lieu, as-tu fait le bien Pour croire que tu peux y entrer ? Tu ne peux pas y demeurer C’est la maison des bons chrétiens. » « Thomas, Thomas, vous êtes bien vif A répondre comme un légiste ! N’êtes vous pas celui qui dites Aux apôtres, c’est bien connu, Après qu’ils aient vu le seigneur Quand il fut ressuscité, Faisant cette grossière erreur, Que jamais vous ne le croiriez Avant d’avoir touché ses plaies ? Vous fûtes faux et mécréant. » Saint-Thomas perdit son allant à débattre et baissa le col.Et puis s’en fut trouver Saint-Paul, Pour lui conter tous ses déboires. Saint Paul dit « J’irai le voir, On verra s’il saura répondre. » L’âme n’eut pas peur de fondre, A la porte elle se réjouit (jubile). « Ame » dit le Saint, qui t’a conduit? Ou as-tu juste eu le mérite D’avoir trouvé la porte ouverte ? Vide le Paradis, vilain faux! » « Qu’est-ce? dit-il, Don Paul, le chaud! Vous venez ici, accourant, Vous qui fûtes horrible tyran ? Jamais si cruel on ne vit, Saint Etienne lui s’en souvient, Quand vous le fîtes lapider. Votre vie, je la connais bien, Par vous périrent maints hommes de bien. Dieu vous le commanda en songe, Un bon soufflet bien ajusté, Pas du bord, ni de la paumée. (2) N’avons-nous pas bu notre vin ? (3) Ah ! Quel Saint et quel devin ! Croyez-vous qu’on ne vous connoisse? » Saint-Paul fut pris de grand angoisse Et tourna vite sur ses pas, pour aller voir Saint-Thomas, Qui vers Saint-Pierre cherchait conseil; Et il lui conta à l’oreille Du vilain qui l’avait maté : « Selon moi, cet homme a gagné Le paradis je lui octrois » A Dieu s’en vont clamer tous trois, Saint-Pierre tout bonnement lui conte Du vilain qui leur a fait honte : « En paroles il nous a vaincu ; J’en suis moi-même si confus Que jamais je n’en parlerai. »Notre Sire* (le Christ) dit, « Alors j’irai Car je veux l’entendre moi-même » Puis vient à l’âme et puis l’appelle Lui demande comment il se fait Qu’elle soit là sans être invitée « Ici n’entre jamais une âme, Sans permission, homme ou femme, Mes apôtres furent outragés Insultés et (puis) maltraités, Et tu voudrais encore rester ? « Sire, je devais bien manoeuvrer Comme eux, pour obtenir justice Moi qui ne vous renierai jamais Ni ne rejetterai votre corps (personne) Qui pour moi ne fut jamais mort; Mais eux tous le firent jadis, Et on les trouve en paradis. Tant que j’ai vécu dans le monde J’ai mené (une) vie nette et pure Donnant aux pauvres de mon pain Les hébergeant soir et matin, A mon feu je les réchauffais Jusqu’à la mort, je les gardais (aidais) Puis les portais en Sainte Eglise. De Braie pas plus que de chemise, Ne les laissais jamais manquer, Et je ne sais si je fus sage, Ou si je fus vraiment confesse. Et vous fis honneur dignement. Qui meurt ainsi, on nous sermonne Que Dieu ses péchés lui pardonne Vous savez bien si j’ai dit vrai. Ici, sans heurt, je suis entré Puisque j’y suis, pourquoi partir ? Je dédierais vos propres mots Car vous octroyez sans faille Qu’une fois entré, on ne s’en aille, Et je ne veux vous faire mentir. » « Vilain », dit Dieu, « je te l’octroie : Au Paradis, tu peux rester Puisque qu’en plaidant, tu l’as gagné. Tu as été à bonne école, Tu sais bien user de paroles Et bien mettre en avant ton verbe. »Le vilain dit dans son proverbe Que maints hommes ont le tort requis Au plaidant qui conquit ainsi
son entrée dans le paradis. (4) L’adresse a faussé la droiture (5) Le faussaire (a) vaincu la nature ; Le tordu file droit devant et le juste part de travers : Ruser vaut mieux que force faire. (6)Explicit du Vilain qui conquit le Paradis en plaidant
NOTES
isneaus* ; vif, habile (1) « L’âme qui moult fut peureuse » : l’âme qui avait eu très peur au moment de se séparer du corps.
(2) Pas du bord ni de la paumée : pas du bout des doigts, ni du plat de la main. Pour le dire trivialement : toute la tartine.
(3) N’avons-nous pas bu notre vin ? Allusion à l’évangile de Saint-Thomas. « N’ais-je pas accompli mes devoirs de bon chrétien? » (4) littéral : à celui qui aura conquis en plaidant.
(5) Sur l’ensemble de l’explicit, certains termes employés sont assez larges au niveau des définitions, il a donc fallu faire des choix. Engiens : ruse, talent, adresse. Nature : ordre naturel, loi naturelle. Droiture: raison, justice.
(6) La ruse vaut mieux que la force.
Profondeur satirique & analyse
n se servant de la distance au personnage, l’auteur semble à première vue, conduire ici une réflexion profonde et acerbe sur la légitimité des intermédiaires (en l’occurrence les apôtres), pour accorder l’entrée au paradis et juger de qui en a le privilège ou non. En mettant l’accent sur la dimension humaine des Saints et leurs faiblesses, on pourrait même vraiment se demander à quel point l’auteur n’adresse pas ici vertement la reforme grégorienne. On se souvient que par certains aspects, cette dernière avait confisqué, en effet, aux chrétiens le dialogue direct avec Dieu ,en faisant des personnels épiscopaux les intermédiaires nécessaires et incontournables pour garantir aux croyants, le Salut de son âme.
Travers humains
& légitimité des intermédiaires
Au fond, si les Saints et apôtres eux-même, pour leurs travers humains ou leurs erreurs passées, n’ont pas la légitimité de refuser à notre joyeux et habile paysan l’entrée en paradis, que dire alors du personnel de l’église ? On sait que par ailleurs les fabliaux nous font souvent des portraits vitriolés de ces derniers (cupidité, lubricité, etc).
Sous les dehors de la farce, il est difficile de mesurer l’intention de l’auteur ou la profondeur véritable de la satire, mais on ne peut pas faire l’économie de cette lecture de ce fabliau. Le conteur y adresse-t-il la légitimité des hommes, aussi « Saints » ou canonisés soient-ils, à tenir les portes du paradis et juger du Salut des âmes ? Est-ce une lecture trop « moderne » pour le moyen-âge ? Bien que ce conte satirique paraisse soulever clairement la question, ses conclusions et sa morale nous tirent au bout du compte, en un tout autre endroit, de sorte qu’il est difficile de savoir si l’auteur n’a fait ainsi que se dégager de la forte satire présente sur ces aspects ou si son propos n’était simplement pas là.
Talent oratoire plus que valeurs chrétiennes ?
out d’abord et par principe finalement, le vilain n’est pas autorisé à entrer au Paradis. « Il ne peut être un bon chrétien ». Le fabliau s’évertuera à nous démontrer le contraire, mais d’emblée, c’est un fait entendu qui a force de loi. Dès le début du conte, nous sommes dans la conclusion du « Pet du vilain » de Rutebeuf. : aucun ange, ni diable ne viennent chercher l’âme défunte. Personne ne veut du vilain; ni l’enfer ni le paradis ne sont assez bons pour lui. S’il veut sa place, il lui faudra la gagner, faire des pieds et des mains. Autrement dit dégager, un à un, tous les intermédiaires et leurs arguments – en réalité ils n’en ont pas, il ne font qu’opposer une loi – en remettant en cause leur légitimité à juger de ses mérites.
A-t-il démontré au sortir de cette joute qu’il est un bon chrétien ? En réalité non. La conclusion s’empêtre dans quelques contradictions dont il est permis, encore une fois, de se demander, si elles ne sont là que pour atermoyer la question de fond par ailleurs bien soulevée : « Beaucoup d’hommes donneront tort au vilain d’avoir ainsi gagné son entrée au paradis« , et pourtant finalement il n’est pas ici question d’affirmer que le vilain l’a gagné par sa parfaite connaissance des écritures, et encore moins par une certaine « exemplarité chrétienne » de sa vie : « Le faussaire a vaincu la nature (l’ordre naturel, la loi)… Le tordu file droit et le juste part de travers… «
Au fond, c’est son talent à argumenter qui est explicitement mis à l’honneur, dusse-t-il être considéré comme « tordu ». Les Saints ont eu affaire à plus grand orateur qu’eux et ce vilain là n’a gagné son entrée au paradis que par sa propre habilité. Il demeure donc une exception et celle-ci ne doit rien à son respect des valeurs chrétiennes: « la ruse, le talent triomphe de la force, du juste, de la loi ». Ce qui fait que le fabliau est drôle (au sens de l’humour médiéval), c’est que le vilain a réussi finalement à berner les Saints. Les questions de fond sur la légitimité de ces derniers à détenir les clefs du paradis, comme celle plus large des hommes, de leurs travers et de leur bien fondé à juger du Salut d’un des leurs, vilain ou non, se retrouvent bottées en touche. Après avoir été soulevées, leur substance satirique est en quelque sorte désamorcée ou en tout cas amoindrie.
D’ailleurs, le Christ en personne (« nostre Sire ») n’accordera aussi son entrée au vilain que sur la base de son talent oratoire et sa capacité à « gloser » sur le fond des évangiles: « Tu as été à bonne école, tu sais bien user de paroles et bien mettre en avant ton verbe ». CQFD : les actions du vilain de son vivant, chrétiennes ou non, ne sont pas adressées. Elles ne sauraient semble-t-il, en aucun cas, fournir une raison suffisante à son entrée en Paradis. La loi reste la loi. Pour que l’humour fonctionne, il faut, semble-t-il, que ce vilain reste une exception et ne soit qu’à demi réhabilité.
Pour parenthèse et avant de nous séparer, veuillez noter que les photos ayant servi à illustrer cet article sont toutes des détails de toiles du peintre bolognais du XVIe/XVIIe siècle, Guido Reni (1575-1642): dans l’ordre, le Christ remettant les clefs du Paradis à Saint-Pierre, suivi d’un portrait de Saint-Pierre et de Saint-Paul.
En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.
Sujet : musique, poésie médiévale, Angleterre, chanson médiévale, lyrique courtoise, amour courtois. Période : XIIIe, moyen-âge central Source : MS Muniment Roll 2, King’s College, Cambridge. Titre: Bird on a Briar, Bryd one brere (breere), Auteur : anonyme Interprète : Ensemble Belladonna Album: Melodious Melancholye(2005) The sweet sounds of medieval England
Bonjour à tous,
ujourd’hui, pour faire écho à la chanson de Colin Muset, « En may quand le Rossignols« , nous passons de l’autre côté de la manche, en Angleterre, pour une chanson médiévale du même siècle. Nous sommes donc au moyen-âge central et vers la fin du XIIIe.
Conservé au King’s College de Cambridge, sur un rouleau de parchemin référencé MS Muniment Roll 2, cette pièce, demeurée anonyme, conte parmi les plus anciennes chansons qui nous soient parvenues de l’Angleterre médiévale. Elle a été retrouvée, copiée au dos d’une bulle papale datant de 1199 mais elle lui est postérieure et on la date usuellement au XIIIe siècle. Etranges méandres suivis par les sources historiques pour traverser le temps, il est assez cocasse de penser que cette chanson profane ait pu être retranscrite au dos d’un document religieux officiel qui datait déjà alors de près de cent ans. On s’imagine mal aujourd’hui griffonner les paroles d’une chanson ou d’une poésie, si jolie soit-elle, sur un manuscrit daté.
Amour, espoir, douleur et renouveau :
une jolie pièce de Lyrique courtoise
Oiseau sur une branche de bruyère ou de rosier églantier : Bryd one brereen anglais ancien ou Bird on a Briar en anglais moderne, cette chanson nous conte l’histoire d’un poète épris d’une servante. Inspiré lui aussi par un oiseau, comme beaucoup de ses contemporains chanteurs et artistes de l’Europe médiévale, le chanteur lui demandera d’intercéder en sa faveur pour lui attirer l’amour de la belle convoitée. Si elle lui offrait son coeur, il serait enfin libéré de sa douleur et même « renouvelé »: loye and blisse were were me newe;la joie et le bonheur le vêtiraient d’habits neufs, autrement dit, ferait de lui un homme neuf. Pour nous situer dans l’Angleterre médiévale, nous sommes bien ici dans la lyrique courtoise chère à nos trouvères et troubadours des XIIe et XIIIe siècle.
Au passage, on notera que la variante de Bird, « Bryd », associé au « Brere », « Briar » de la fin du vers évoque indéniablement avec ses R roulés, le roucoulement de l’oiseau ou peut-être encore le bruissement de ses ailes. Sur le plan métaphorique, il incarne ici pour le poète la belle désirée ou même ou peut-être même encore amour lui-même.
Bird on a Briar, Bryd one brere par l‘Ensemble Belladonna
Les doux sons de l’Angleterre médiévale
par l’ensemble Belladonna
On peut trouver, en ligne, de nombreuses versions et reprises de cette chanson qui avec Miri(e) it is while sumer ilast fait partie des pièces les plus célèbres du répertoire médiéval ancien anglais.
Aujourd’hui, c’est l’interprétation de l’Ensemble Belladonna que nous avons choisi pour vous la présenter. C’est la deuxième pièce que nous partageons ici de leur album Melodious Melancholye, les doux sons de l’Angleterre médiévale,daté de 2005, mais il faut avouer que, par bien des aspects, cette production du trio de musiciennes venues d’horizons et de pays divers, est une véritable merveille de justesse et de sensibilité.
Bird on a Briar, une chanson du XIIIe siècle en anglais ancien et sa traduction en Français
ur le plan métaphorique, on peut se demander à quel point cette poésie fait aussi référence au registre religieux ou même au culte marial : lumière, salut, renouveau, blancheur, fleur des fleurs etc… C’est une hypothèse que l’on trouve notamment creuser dans un article du Guardian. Vue sous cet angle, la chanson prendrait bien évidemment un tout autre tour et hériterait d’un double-sens assez subtil. Cela reste plausible même s’il nous semble tout de même qu’elle appartienne au fond plus clairement au registre courtois et profane.
Bryd one brere, brid, brid one brere, Kynd is come of love, love to crave Blythful biryd, on me thu rewe Or greyth, lef, greith thu me my grave.
Oiseau sur la bruyère, Oiseau, Oiseau sur la bruyère (1) L’homme ( mankind, l’humanité,) est né de l’amour, ainsi l’amour nous assoiffe (nous en avons soif) Oiseau joyeux, aie pitié de moi Ou creuse, amour, creuse pour moi ma tombe.
Hic am so blithe, so bryhit, brid on brere, Quan I se that hende in halle: Yhe is whit of lime, loveli, trewe Yhe is fayr and flur of alle.
Je suis si joyeux, si inondé de lumière, oiseau sur la bruyère Quand je vois cette servante dans la salle A la peau si blanche, si charmante et pure* (true : vraie, authentique) Elle est si juste, fleur de toutes les fleurs.
Mikte ic hire at wille haven, Stedefast of love, loveli, trewe, Of mi sorwe yhe may me saven Ioye and blisse were were me newe.
La pourrais-je jamais conquérir Ferme en son amour, charmante et sincère, Pour qu’elle puisse me sauver de ma douleur, Et me revêtir d’une joie et d’une félicité nouvelles (la joie et le bonheur ferait de moi un homme neuf)
(1) Nous traduisons ici Brere, en anglais moderne « Briar » par Bruyère. Le mot désigne aussi le rosier églantier. La tentation est bien sûr grande de changer l’oiseau en rossignol. S’il s’agissait d’une adaptation, nous n’aurions pas hésité une seconde.
En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes
Sujet : humour médiéval, littérature médiévale, fabliaux, chevalier, clercs, vilains, paysans, satire, conte satirique, poésie satirique. Période : moyen-âge central Titre : des chevaliers, des clercs et des vilains Auteur : anonyme Ouvrage : « Les Fabliaux, T3″, Etienne Barbazan
Bonjour à tous,
ur les quelques cent cinquante fabliaux qui nous sont parvenus du moyen-âge celui dont nous vous parlons aujourd’hui est sans doute un des plus courts, à défaut d’être celui dont l’humour est le plus « élevé ». Comme on le verra, il s’épanche, en effet, du côté des rives les plus graveleuses de l’humour médiéval.
Avec les habituelles réserves qu’il faut mettre entre la réalité sociale et la littérature, c’est un conte satirique que l’on trouve souvent cité par des auteurs ou historiens soucieux d’approcher les représentations que le monde médiéval pouvait se faire des différentes classes sociales, en l’occurrence celles des chevaliers, des clercs et des vilains. Comme dans tous les contes satiriques, les traits sont bien évidemment forcés et nous sommes ici dans une caricature, assez grossière, mais elle nous fournit tout de même l’occasion d’aborde la question du statut du « vilain » dans les fabliaux.
Etymologie : le mot vilain vient de « Villa », la ferme. Dans son sens premier c’est donc l’homme de la ferme.
Le « Vilain » des fabliaux
et de la littérature médiévale
Le terme « vilain » dans les fabliaux et la littérature médiévale recouvre plusieurs usages. Dans le premier cas, qui est son origine étymologique, il désigne une fonction : celle de paysan, de travailleur agricole. Dans le deuxième, c’est un terme péjoratif qui désigne des hommes de basse classe sociale, mais surtout, parmi eux, les « rustres », autrement dit ceux qui sont sans éducation, sans bonnes manières et, quelquefois même, corollaire de tout cela, sans grande hauteur morale.
En réalité, le deuxième sens semble s’être rapidement attaché au premier, et bien des fois, les deux se confondent. Le vilain désigne alors un paysan de métier, mais aussi et presque par voie de conséquence, un être rustre, naïf, et sans manière. Les choses n’étant fort heureusement jamais aussi simples, le blason du vilain sera quelque peu redoré dans d’autres fabliaux ou textes médiévaux et les deux sens se trouveront même dissociés.
Pour prendre les choses dans l’ordre, nous allons d’abord parlé du vilain « ostracisé » socialement et nous aborderons ensuite les variantes appliquées à ce personnage finalement assez polymorphe des fabliaux.
Le vilain « ostracisé » et bouc-émissaire
Dans le premier cas donc, même si, encore une fois, cela se joue dans le cadre de la littérature, il semble qu’il y ait clairement une forme d’ostracisme social. Ce vilain là n’a pas d’éducation. Grossier, malotru, il souille tout ce qu’il touche et comme il est la « lie » de ce que la société peut produire de pire, il faut encore qu’il soit sale, puant et laid. Moralement, ce n’est guère mieux. Que l’on ne se fie jamais à lui, ni ne lui fasse de faveurs, il ne les rendra jamais car il est encore ingrat, peu charitable et ne tient pas ses engagements,
Monstre d’égoïsme, il ne pense qu’à lui même ou, au mieux, aux siens et ne fait jamais non plus la charité. Poursuivi jusqu’après sa mort pour ses travers, pour peu, on lui dénigre même l’entrée au paradis ce qui, dans le contexte du moyen-âge chrétien, est le pire des châtiments qu’on puisse imaginer, a fortiori quand ce dernier s’applique à l’intégralité d’une classe sociale.
Malgré tous ses travers, le vilain est rarement présenté comme doté d’une grande intelligence, et même encore moins machiavélique. Gouailleur et moqueur, méfiant envers les autres, il demeure souvent un « sot » qui se fait facilement berner; c’est alors le dindon de la farce, l’idiot ou l’abruti dont on se rit. On se souvient ici du vilain de la vache du prêtre de Jean Bodel, tant crédule et sa femme avec, qu’ils boiront tous deux les paroles du curé cupide qui leur promettait de recevoir du tout puissant le double de ce qu’ils lui céderaient. Pour avoir remis tout entier leur salut, comme leur profit, dans les mains de l’ecclésiastique, le couple de paysans naïfs (bon chrétiens mais quelque peu limités dans la compréhension des valeurs concernées) était ici l’instrument d’une satire qui, au demeurant, visait tout autant, sinon plus le prêtre. Vénal, crédule, on trouve des peintures largement plus cruelles que celle que nous faisait là Bodel du vilain, même si ce dernier ne s’y trouvait pas totalement à l’honneur.
Quoiqu’il en soit, si les fabliaux n’épargnent pas grand monde et encore moins le personnel de l’église, il demeure difficile d’imaginer un personnage plus stigmatisé socialement que le vilain tel qu’il nous y est présenté parfois. A quelques nuances près, les normes de la bonne éducation et de la société semblent sans aucune prise sur lui. Au passage, cela n’a rien à voir avec son degré de richesse ou de pauvreté car toutes les possessions et tous les trésors du monde ne sauraient le laver de la fange dans laquelle il patauge et qui décidément lui colle à la peau :
« Quand tout l’avoir et tout l’or de ce monde seraient siens, le vilain encore ne serait que vilain. » Le Despit au Vilain (l’Outrage au Vilain)
Les raisons de la stigmatisation
Même si d’autres fabliaux, comme nous le verrons plus loin, viendront nuancer ce tableau, il demeure difficile de mesurer la réalité sociale derrière ce rôle de bouc émissaire social que l’on faisait alors tenir au vilain. Certains auteurs parlent même de véritable « racisme » et, de fait, on parle même de « race des vilains » dans certains textes. Faut-il le prendre tout à fait au sérieux ? N’est-il qu’un instrument au service de la satire, pour faire valoir les autres classes, ou quelquefois pour moquer leurs traits ?
On pourrait ici recroiser avec l’analyse étymologique que fait Didier Panfili dans sa conférence sur « le travail de la terre au moyen-âge » et se souvenir avec lui de ce « Labor » bibliquement attaché à la pénitence et à ce péché originel dont il faut se laver, même si paradoxalement la terre produit le blé et le vin qui sont des accessoires sacrés indispensables des rites chrétiens. S’ils alimentent et nourrissent la société médiévale, il est vrai que les paysans, classe la plus importante en nombre, restent tout de même les plus brimés : travaillant lourdement, fortement taxés quelque soit l’issu des récoltes, quand en plus, ils ne se retrouvent pas sans protection et pillés de leurs biens par quelques mercenaires en maraude ou même quelques seigneurs abusifs.
Dans le même ordre d’idées, peut-être y-a-t’il encore, à travers ces satires, une forme de mépris culturel transposé pour les paysans d’alors par les « oisifs », les clercs, la petite noblesse et jusqu’aux poètes itinérants qui s’adonnent aux opus et aux oeuvres de lettres ? Travailleurs de l’esprit, contre travailleurs de la terre, l’opposition est-elle si éculée ?
Face à cette condition paysanne qui s’extrait peu à peu du servage du XIIe au XIIIe siècle, y-a-t-il encore pu y avoir des formes de dépréciation sociale, nées d’un peu d’envie ? C’est encore possible. Certains paysans mangent, dit-on, à leur faim, quand ils n’ont pas en plus l’outrecuidance de tirer leur épingle du jeu et de s’enrichir.
A cette figure caricaturale du vilain, travailleur de la terre attaché à une personnalité détestable à bien des points de vue, quelques auteurs de fabliaux viendront tout de même opposer un contre-pied. Et là où Rutebeuf dans son pet du vilain, moquait le vilain, lui refusant l’entrée de l’Enfer comme du Paradis et ne sachant décidément pas quoi faire de son âme, ces derniers concéderont, quant à eux, le paradis au vilain, dusse-t-il lui même l’arracher par sa hardiesse (cf le vilain qui conquit le paradis en plaidant).
Le paysan réhabilité et porteur d’une certaine sagesse populaire, contre le vilain sans manière
Il semble que ce soit plutôt dans le courant du XIIIe siècle que la figure de ce « vilain » qui avait tendance à hériter des deux sens, « travailleur de la terre » et « être sans manière », commence à se fragmenter pour le présenter de manière moins tranchée. Le « vilain » médiéval peut même alors se mettre à incarner une certaine figure de la sagesse populaire: celui qui a la tête sur les épaules, qui ne s’en laisse pas si facilement conter, celui qui, à l’opposé du précédent, se distingue par un vrai sens de la charité ou de l’hospitalité. Dans d’autres cas, il sera même celui dont la franchise et le talent désarme jusqu’aux Saints eux-même. Bref, le « vilain », compris comme travailleur de la terre mais dissocié du sens péjoratif qu’on lui avait accolé en d’autres endroits, trouvera ici une belle revanche.
D’un autre côté, pour ce qui est de la nature péjorative du mot « vilain », cette fois dissocié de la fonction ou de la condition sociale, on le retrouvera également dans la littérature satirique du moyen-âge central. C’est le cas du fabliau que nous présentons plus bas. Il met en scène des vilains dans la plus basse des positions pour mieux conclure que c’est la façon de se comporter socialement qui définit le vilain et pas sa fonction. Qu’il s’agisse ou non d’une pirouette du conteur pour adoucir un peu la violence de son propos, il y affirme tout de même qu’on peut être « vilain » sans être paysan.
D’où vient ce vilain différent de l’autre? En réalité, les deux facettes du personnage continuent de coexister et on ne peut que faire le constat que le « vilain » échappe aux catégories figées. Malotru et naïf ou plus sage, son personnage reste finalement au service de la satire.
En s’affranchissant, le paysan a sans doute gagné quelques « lettres de noblesse ». Nous le disions plus haut, le servage n’est plus de mise et les évolutions contractuelles ont joué sans doute en sa faveur. Le paysan des fabliaux est présenté comme le seul maître chez lui et il n’est jamais miséreux.
Sur le plan littéraire, la multiplication des universités a attiré vers elles des étudiants issus de milieux plus modestes, dans lesquels on finira par compter aussi des fils de paysans. Rutebeuf nous en touchera d’ailleurs un mot dans son dit de l’université.
« …Li filz d’un povre païsant Vanrra a Paris por apanre; Quanque ces peres porra panrre En un arpant ou .II. de terre Por pris et por honeur conquerre Baillera trestout a son fil, » Ci encoumence li diz de l’Universitei de Paris – Rutebeuf
Peut-être ont-ils fini par infléchir à leur manière le cours de la littérature. Au passage, on aura noté que, cette fois, le trouvère utilise le mot « païsant », montrant bien le changement de registre entre cette poésie « sérieuse » et le ton léger, humoristique et satirique du fabliau. Le genre a indéniablement ses codes et pose un cadre dans lequel les guillemets sont partout présents. C’est un deuxième degré qui n’a peut-être pas traversé le temps mais qu’il ne faut pas sous-estimer au moment de tirer des conclusions sur le vilain défini dans le fabliau et celui de la réalité médiévale.
Pour le reste et comme on le voit ici, le terme de « paysan » existait déjà au moyen-âge. et désignait alors le métier sans connotation péjorative. Comme « vilain » avant lui, ou comme « manant », le vocable a, semble-t-il, à son tour, subi un glissement sémantique dans le temps. Serait-ce une fatalité ? De nos jours et au figuré, le mot « paysan » partage quelques double-sens communs avec le « Vilain » médiéval. ie : « ignorant, rustre, sans éducation ».
Au delà d’une lecture de classe, peut-être que la division monde rural/monde urbain qui ne fait que s’affirmer au fur et à mesure des développements des villes du moyen-âge central pourrait encore fournir une grille de lecture intéressante pour comprendre cette opposition entre « l’homme de la terre » – resté proche de la nature et, de ce fait, supposé sans éducation car éloigné d’une ville qui se définit de plus en plus comme le « centre de la civilisation » – et l’homme urbain donc « nécessairement » civilisé, lettré, bien éduqué… Magie des archétypes…
A l’opposition seigneurs ou églises (propriétaires terriens) d’un côté et serfs et paysans de l’autre, serait alors venu se greffer une opposition ville/campagne. Ce n’est pas qu’une opposition simple cela dit et l’attraction n’en est pas exempte. L’urbanisation galopante des moyen-âge central et tardif, qui s’est confirmée depuis, a sans doute fait aussi de la vie campagnarde une sorte d’ailleurs perdu pour certains citadins. On en lit d’ailleurs déjà les signes, dès le début du XVe siècle, puisqu’on assiste à un mouvement littéraire qui s’épanche du côté d’un retour à une vie bucolique et champêtre (cf le dit de franc Gontier). Chez nombre d’auteurs qui suivront, l’artifice sophistiqué de la vie curiale ne fera plus recette et les paysans ou les bergers enjoués des pastourelles, loin des attraits du pouvoir et vivant dans la simplicité ne seront déjà plus moqués autant que les vilains asservis et corvéables à merci des siècles précédents.
Quoiqu’il en soit, tantôt rustre et sans manière, tantôt doté de qualités et d’une forme de sagesse populaire, le vilain des fabliaux aura su échapper aux formes fixes et il est d’ailleurs à peu près le seul dans ce cas. Faire la nique aux archétypes pourrait bien avoir été en soi sa véritable victoire et sa plus grande consolation.
Le Fabliau du jour : des chevaliers, des clercs et des vilains
Dans le fabliau du jour, nous nous retrouvons dans un joli petit coin de nature, visité successivement par des chevaliers, des clercs et enfin par des vilains. Les premiers y verront un endroit charmant pour y faire ripailles, les seconds le lieu parfait pour conter fleurette à une damoiselle et plus si affinités. Il en sera autrement de deux vilains qui, passant par là et ayant découvert l’endroit, le trouveront parfait pour s’y soulager les intestins et s’emploieront donc hardiment à le souiller.
La scatologie, thème que l’on retrouve dans quelques autres fabliaux, est comme on s’en doute, souvent associée au vilain. On se souviendra encore ici de cet autre fabliau d’un paysan qui, arrivé dans un quartier urbain de parfumeurs, tourna de l’oeil après avoir été assailli par toutes ses fragrances inconnues qui auraient ravi les narines de plus d’un être civilisé. Il fut heureusement sauvé et recouvra tous ses esprits quand on eut la bonne idée de lui mettre du fumier sous le nez en guise de sels.
Du point de vue d’une lecture de classe, le fabliau d’aujourd’hui est assez claire et sa vision relativement caricaturale: les chevaliers ne pensent qu’à festoyer et faire ripailles, les clercs à faire la cour et s’adonner aux plaisirs charnelles. Quant aux vilains, ma foi, ils ne s’embarrassent ni de l’un ni de l’autre, et comme ils n’ont aucune sensibilité esthétique, ils finissent par souiller même les plus belles choses. Pour peu, ils ne mériteraient presque pas la nature au milieu de laquelle ils vivent. La conclusion rattrape toutefois le tableau, en finissant par définir le vilain par ses actes et pas par sa condition : Vilains est qui fet vilonie,
Des chevaliers, des clercs et des vilains
Dui Chevalier vont chevauchant, Li uns vairon, l’autre bauçant, Et truevent un lieu descombré, D’arbres açaint, de feuille aombré, D’erbes, de floretes vestu, Un petit i sont arestu. Dist l’uns à l’autre, Dieu merci, Com fet ore biau mangier ci ! Qui averoit vin en bareil Bons pastez et autre appareil, Il i feroit plus delitable, Qu’en une sale à haute table Puis il s’en départent atant.
Dui Cler s’aloient esbatant, Quant li biau lieu ont avisé, Si ont come Cler devisé, Et dist li uns, qui averoit Ici fame qu’il ameroit, Moult feroit biau jouer à li; Bien averoit le cuer failli, Fet li autres et recréant, S’il n’en prendoit bien son créant. Iluec ne sont plus arrestu.
Dui vilain s’i sont embatu Qui reperoient d’un marchié. De vans et de pelés carchié. Quant où biau lieu assis se furent, Si ont parlé si come il durent, Et dist li uns, sire Fouchier, Com vez ci biau lieu pour chier ! Or i chions, or, biaus compère ; Soit, fet-il, par l’ame mon père : Lors du chier chascuns s’efforce. De cest example en est la force, Qu’il n’est nus déduis entresait. Fors de chier que vilains ait. Et pour ce que vilain cunchient Toz les biaus lieus, et qu’il y chient.
Par déduit et par esbanoi Si voudroie, foi que je doi Et aus parrins et aus marines, Que vilains chiast des narines. Qoique je die ne qoi non, Nus n’est vilains, se de cuer non. Vilains est qui fet vilonie, Jà tant n’iert de haute lingnie, Diex vos destort de vilonie, Et gart toute la compaignie.
Explicit des Chevaliers, des Clercs et des Vilaîns,
En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.
Sujet : musique médiévale, danse médiévale, Ductia, chanson de l’Angleterre Médiévale Période : moyen-âge central, XIIIe siècle, Titre :Ductia Auteur : anonyme Interprète : The Dufay Collective Album :Miri it is. Songs And Instrumental Music From Medieval England(1995) Editeur : Chandos
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous vous proposons un peu de danse médiévale légère avec une Ductia en provenance de l’Angleterre du XIIIe siècle. Nous devons son interprétation à l’ensemble The Dufay Collective et elle est issue de leur troisième album, sorti en 1995, et ayant pour titre « Miri it is.Songs And Instrumental Music From Medieval England« .
Estampie, Ductia et Nota, on se souvient que ces danses du moyen-âge central, nées autour des XIIIe, XIVe siècles, peut-être en France, ont trouvé rapidement un terrain d’élection sur le sol de l’Italie et de l’Angleterre médiévales.
Danse médiévale : un Ductia du XIIIe siècle par le Dufay Collective
Miri it is. Songs And Instrumental Music From Medieval England
omme son titre l’indique, on retrouvait dans cet album du Dufay Collective, la chanson « Miri it is while sumer ilast » (dont nous vous avons déjà parlé ici), mais encore dix-neuf autres titres, entre chansons et danses, pris dans un répertoire à la fois profane et religieux.
A l’occasion de cette production, le jeune et talentueux ensemble anglais invitait le ténor John Potter(portrait ci-contre) à se joindre à lui sur l’ensemble des pièces vocales. En plus d’être une voix célèbre en Angleterre et même au delà pour avoir participé à de nombreux ensembles médiévaux et classiques, ce dernier est également un auteur et un universitaire reconnu pour sa grande expertise en musicologie, sur un répertoire qui va des musiques médiévales et anciennes, au classique et même à des pièces plus modernes. Sur le terrain vocal, cet artiste dont la carrière impressionnante a débuté dans les années 70, a déjà plus de cent albums à son actif. On y trouve même du Led Zeppelin ! La pièce du jour étant instrumentale, nous aurons très certainement l’occasion de revenir sur son travail artistique dans le futur.
Dans l’attente, cet album du Dufay Collective est toujours disponible à la vente en ligne. On le trouve au format CD mais aussi dématérialisé (MP3) ce qui offre l’avantage de pouvoir écouter un échantillon de toutes les pièces et éventuellement de les acquérir séparément. Si vous êtes intéressés ou pour en savoir plus, vous pourrez toutes les trouverer sur ce lien (ou en cliquant sur l’image de l’album): « Songs And Instrumental Music From Medieval England, format CD ou dématérialisé ».
En vous souhaitant une belle journée et une bonne écoute.
Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.