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Lectures audio et règles suivies pour la prononciation du vieux français

lecture-audio-textes-medievaux-moyen-age-litterature-vieux-français-oilSujet    : poésie médiévale, lectures audio, langue d’oïl, vieux français, moyen français, prononciation, textes anciens, littérature médiévale, fabliaux
Période  : du XIIe  au   moyen-âge tardif
Auteurs    :   divers auteurs médiévaux  Jean Bodel,  Rutebeuf, Eustache Deschamps, François Villon, etc…

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous sommes très heureux de constater que nos lectures audio en vieux français et en moyen-français continuent de susciter un intérêt  véritable  sur youtube, autant que des questions et des commentaires réguliers.

Qui aurait pu présager que des textes datés de plus de 700 ans pour certains et devenus, en grande partie, incompréhensibles à l’oreille, puissent rallier autant d’auditeurs ?   C’est, en tout cas, toujours  un grand plaisir de voir que ces pièces de littérature médiévale pique la curiosité des francophones d’ici et d’ailleurs, mais aussi de certains amateurs de langue française de par le monde.


Le français  et la francophonie dans le monde

infographie-ministere-français-langue-monde-francophonieGageons que cet intérêt pour l’histoire du français ne se tarira pas.  A en juger à de récentes projections, la langue française se porte plutôt bien dans le monde. Son devenir semble même largement assuré au niveau de la francophonie et d’ici 2050, elle pourrait bien être la première langue parlée dans le monde.

Pour donner quelques chiffres supplémentaire, aujourd’hui, le français se classe encore  dans le Top 3 des secondes langues les plus apprises dans le monde avec plus de 100  millions d’apprenants. Elle est aussi la 2ème langue la plus traduite sur le globe. Enfin, elle tire encore son épingle du jeu dans le monde des affaires  en étant la 3ème langue la plus utilisée  dans ce domaine,  après l’anglais et le chinois. Présente dans un grand nombre de pays, il faut dire qu’elle partage avec l’anglais l’avantage d’être une des seules  langues à être parlée sur cinq  continents.  Cette parenthèse faite, revenons à nos moutons, soit nos lectures audio en français ancien.


Lectures audio en langue d’oïl :
le moyen-âge central  en vedette

A date, nous avons  mis en boite sur notre chaîne youtube, un peu plus d’une quinzaine    de lectures audio en langue d’oïl et en français ancien.  La chaîne cumule autour 330 000 vues  mais sur ces seuls médias  nous en sommes à plus  80000 visionnages. Perfectible ? Sans doute, mais plutôt pas mal  pour un sujet  aussi pointu et spécialisé.

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A la vue des chiffres, c’est le vieux français du moyen-âge central qui  emporte la vedette. Pour l’instant, il attire bien plus la curiosité que le  français  du  moyen-âge tardif d’un  François Villon ou d’un   Eustache Deschamps .

Grand favori,  Rutebeuf et sa Pauvreté continuent de tenir le haut du pavé avec 39 000 vues ;  la chanson de Léo Ferré n’y est sans doute pas pour rien et c’est aussi le premier fichier du genre que nous avions publié.  Avec le temps, d’autres  lectures (notamment de fabliaux) ont cumulé elles aussi, plusieurs milliers de vues : c’est le cas  de    Brunain ou la vache au prêtre de Jean Bodel , du    Testament de l’âne de Rutebeuf,  ou encore de  la housse partie  du trouvère Bernier.

Règles suivies pour la prononciation
du vieux  français et de  la langue d’oïl

Comme toutes ces lectures audio suscitent régulièrement des commentaires et des questions, (y compris, triste consécration, quelques premiers trolls) nous avons pensé qu’il pourrait être judicieux  de mettre à plat certaines règles appliquées dans ces lectures, en matière de prononciation du vieux français.  D’ailleurs, la  question nous a été posée, à nouveau, ce matin par une personne originaire de Russie que j’en profite pour saluer au passage.

Sur la prononciation des R

Depuis les premiers balbutiements de la langue d’oïl, en passant par le moyen-âge central et tardif et même bien plus tard encore, le R est censé être roulé en français.  Dans les lectures, je le roule   « à l’italienne », en le modulant plus ou moins, au besoin. Il s’agit donc du R latin, appelé  R apical  qui se roule  avec le vibrato de la langue pour l’appuyer (voir   explication audio sur la différence entre les différents type de  R).

Après le XVIIe siècle,   en français « standard » (Paris – île de France), le R deviendra graduellement uvulaire ou grasseyé. Il sera alors roulé plus sur la gorge et sur le haut du palais que sur la langue. Effet de coquetterie ? Peut-être. Quoiqu’il en soit, ce R grasseyé finira également par disparaître du français moderne standard et, en métropole, on ne le trouvera plus roulé que dans nos campagnes et dans certaines formes de français dialectal.  Il sera encore longtemps roulé (R uvulaire) dans de nombreux pays de la Francophonie (Quebec, Afrique, Belgique).

Disparition tardive   des R  roulés

deco-medieval-micro-lectures-audio-vieux-francaisOn se souviendra aussi que le R non roulé n’a conquis que très tardivement, certaines régions de France : jusqu’à la deuxième partie du XXe siècle, dans le sud notamment, on le roulait encore. Pour vous convaincre de cette disparition tardive, vous pouvez réécouter des chansons françaises de l’entre deux-guerre  ou  de l’après-guerre : Berthe Sylva, Alibert, Maurice Chevalier,  Edith  Piaf, etc… En tendant l’oreille chez les chanteurs de cette période,  vous  trouverez de nombreuses traces de R apical ou même uvulaire. Vous pouvez aussi revoir quelques films des années 30 et 50 avec Fernandel ou autour de l’oeuvre de Marcel Pagnol. Vous y trouverez toujours quelques personnages hauts en couleur ou quelques gendarmes pour faire chanter les R.

Précisons que, à l’image du mouvement général d’évolution de la langue française amorcé depuis le moyen-âge central, cette disparition du R roulé est certainement parti du berceau parisien du français standard pour s’étendre progressivement  sur le reste du territoire (voir notes et réflexions en bas de page sur ces questions). Le siège du pouvoir donne souvent le La en matière de norme linguistique et l’influence culturelle de la capitale sur le français standard a été  très tôt reconnue par de grands poètes médiévaux de langue d’oïl. Jean Clopinel nous en parlait déjà dans le Roman de la Rose :

« Si m’excuse de mon langage – Rude, malotru et sauvage, – Car né ne suis pas de Paris. »     Jean Clopinel, dit Jean de Meung, (1250-1305)

Sur les diphtongues

Je prononce Oi ou Oie, Oit de façon moderne soit « Oa » ou « wa ». J’ai fait ce choix principalement pour des raisons  de compréhension.

Au XIIe et XIIIe siècles, les diphtongues sont  réputées plus appuyées que dans les siècles suivants.  Autrement dit, les lettres qui les composent auraient été plus distinctement détachées à la prononciation et donc à l’écoute. Suivant ce précepte, les   « oi »  du moyen-âge central    devaient sans doute être plus prononcés Ohi, voir Uhi.

D’après mes lectures, les Oi, Oie et autres Oit  ne seront prononcés « Oé » (« Vive le roé ») que quelques siècles plus tard. Peut-être l’étaient-ils localement avant cela ?  Il y a pudeco-medieval-micro-lectures-audio-vieux-francais  avoir  des accents régionaux locaux (oïl parisien, oïl teinté d’anglo-normand, etc…) qui aient influencé, plus tard, le standard ?  Pourquoi pas ?  Sauf à penser, prés de nous, à ce « oui » changé quelquefois  en « ouais » dans certaines formes argotiques, (ce qui n’est pas un oé), j’avoue n’avoir aucun élément pour expliquer ce glissement progressif du son « ohi » vers le « ohé ». L’hypothèse d’une évolution des usages allant à l’économie (loi du mondre effort) ne semble pas tellement applicable en l’état, alors quoi, un adoucissement, un régionalisme ayant influencé  les usages, la naissance d’un usage de classe ? Peut-être. Pour la transition postérieure, celle du « oé » vers le « oa » [Wa] moderne, certaines hypothèses émettent que le « oi » [Wa] était utilisé par les classes populaires dès le XIIIe siècle et qu’il triomphera à la révolution française  (voir article Cefan Université de Laval, Canada),  ce qui tendrait à démontrer que, dans certains cas, le parler populaire emporte la partie et devient celui qui s’impose aux autres classes dans une sorte de conquête ascendante du pouvoir linguistique. Si cela est avéré le [Wa] moderne de mes lectures pourrait être pris comme un Wa populaire du XIIIe siècle, ce qui, je le l’avoue, n’est pas pour me déplaire. Quoiqu’il en soit, si quelques linguistes ou spécialistes avertis de littérature médiévale ont des éléments d’éclairage supplémentaires sur ces questions, je   serais  très heureux de  les   lire en commentaire.

Pour les autres diphtongues,  même si je tends à les marquer plus, je traîne, peut-être, un peu moins sur  certaines d’entre elles qu’on ne le faisait pendant les XIIe et XIIIe siècles. Par exemple,  dans la lecture de l’extrait du fabliau la housse partie, sur  le « Biaux trés cher fils » , j’aurais tendance à avaler le « i-a-u » pour en faire un io voir un iho. C’était, en réalité, une triphtongue comme en trouve quelques autres dans le français ancien et il est possible que la prononciation ait été alors plus traînante avec un marquage plus nette de toutes les lettres : « bihaho ». Ce sont, par contre, des choses subtiles qui se jouent sur des micro-fractions de temps… Restons réalistes, il n’est pas non plus question de faire traîner une diphtongue sur des durées indécentes, simplement question de mieux détacher les lettres. Au delà du style,  et sauf recherche d’effets comiques ou particuliers, la notion d’efficacité   l’emporte en matière  oral.

Sur les consonnes muettes,  les liaisons et  le fond

Pour le reste et pour combler les vides, avec la naissance de ce français vernaculaire et partant du principe que nous sommes proches dans le temps du  latin d’origine, je me suis, en partie, inspiré du catalan ou de l’italien pour combler quelques vides.  Ces deux langues, comme l’Espagnol du reste, prononcent la plupart de leurs lettres écrites et ne connaissent pas de muettes. Pour information, dans l’exercice, je n’ai pas conservé la musicalité de l’italien (langue paroxytonique avec accentuation importante, par défaut,  sur l’avant-dernière syllabe). La musicalité et les rythmes choisis restent donc plus proches du français actuel.

deco-medieval-micro-lectures-audio-vieux-francaisLe catalan m’a interpellé parce qu’il a la particularité d’avoir une conformation assez similaire au français, par endroits. Il possède, notamment  un nombre important de vocables qui se ne terminent pas, systématiquement, par des voyelles.  Or, le français est, quant à lui, bourré de consonnes muettes en fin de mots ou même au sein des mots. Concernant celles de fin de mots, dans les lectures, j’ai appliqué la règle des liaisons telles qu’elles se présentent en français moderne. Autrement dit, les consonnes (en principe déjà muettes en fin de mot au XIIIe siècle pour une partie d’entre elles au moins), peuvent se faire entendre, au sein d’un phrase, quand les mots qui les suivent commencent par une voyelle et qu’aucune ponctuation ne les sépare. Le catalan comme le français modernes appliquent, de leur côté, une règle similaire sur les liaisons et il m’a semblé logique de les suivre sur ce terrain.

Le  S    muet

Pour ce qui est du S  (avant une consonne ou en fin de mots), il est  également devenu muet en français. Devant une consonne, sa prononciation s’est amenuisée progressivement entre les    XIe et XII siècles.  En fin de vocable, c’est, semble-t-il, à la fin du XIIIe qu’il finira par devenir totalement muet. On imagine assez bien une période de transition où il s’éteint petit à petit et  je le traite, quant à moi,  de façon parfois totalement muette, parfois esquissé (demi-muet).

Interprétations

J’applique aussi quelques règles qui me semblent logiques sur certaines autres consonnes muettes. Par exemple, dans les mots où nous continuons de le prononcer, jusqu’à ce jour, je ne l’ai pas rendu muet, ce qui encore un fois paraît logique :  biaux très cher  « fils » et pas  « fil ».

Autre exemple, dans « or me faut chascun de créance » de la Pauvreté Rutebeuf, je prononce le t à la fin de faut. Je le fais pour une raison de compréhension et parce qu’il me parait intéressant qu’on l’entende. Dans les faits, il semble être devenu muet progressivement pour s’éteindre dans la plupart des cas, jusqu’à la fin du XIIIe . Dans le cas présent, il me semble justifier de le marquer pour la raison suivante : en espagnol, le verbe « faltar »  qui  vient de la même racine latine a évolué pour prendre le sens de « faire défaut », « manquer ».  En français « fauter » a plutôt pris le sens de faire une « faute », commettre une erreur, un manquement. Quant au verbe « falloir », il a conservé une idée de nécessité. Or, dans cette phrase de Rutebeuf, le sens de ce « faut » rejoint le sens  de faire défaut :      personne ne veut plus lui prêter. C’est encore le même sens qu’on retrouve dans  l’adage populaire  « Faute de grives, on mange sur merle« .

Rapprochements  vs hermétisme

Voilà à peu près  pour les seules règles suivies dans ces lectures. Je ne suis pas allé plus loin pour l’instant et on peut même dire que, la plupart du temps, je « lisse » souvent le reste (par exemple « mon cuer » devient ainsi souvent « mon coeur » et pas « cuèr », ou « cu-eur », ou encore  consonnes affriquées j -> dj ch ->tch, etc…). Il y a aussi, comme l’exemple du dessus, tout un tas de  cas de figure    où je vais m’inspirer  d’autres langues latines  pour  me guider.

Si notre chaîne youtube est à ce jour et à  ma connaissance, l’une des seules qui s’adonne à la lecture, dans le texte, d’extraits de littérature médiévale, je dois préciser qu’il n’y a dans tout cela aucune prétention d’absolu. Il s’agit plutôt d’une tentative de deco-medieval-micro-lectures-audio-vieux-francaisrapprochement. La partie interprétation est présente et il s’agit de trouver une équilibre entre compréhension et restitution : montrer plutôt les parentés et les similitudes, éveiller la curiosité.   L’idée n’est pas non plus de se réfugier derrière des « trucs » pour arriver à des lectures incompréhensibles ou hermétiques.  Je suis au moins autant intéressé par la recherche de ce qui nous distingue que de ce qui nous unit (du français ancien au français moderne, du français aux autres langues romanes et latines).  Cela dit, peut-être serais-je, un jour  de  complexifier l’exercice, pour faire une lecture ou deux, plus proche encore des sources mais avant cela, il me faudra opérer de sérieux recoupements entre  toutes les hypothèses et les incertitudes.

Dernière chose, je n’ai pas abordé ici  les formes du français  du moyen-âge tardif que nos proposons dans nos lectures. Elles se rapprochent de notre français et, en fonction des lectures, j’applique quelquefois ce fameux oi en oé que tout le monde semble avoir associé au français ancien quelque soit le siècle.  Quant aux R, je les module, ils restent roulés mais peuvent parfois tendre vers l’uvulaire.

Pour aller plus loin

Une base audio académique et scientifique ?

A un  autre visiteur de ces lectures   audio qui  se  posait la question de savoir s’il existait des travaux académiques (audio) précis sur le sujet. ie : des lectures de textes anciens, pour chaque siècle, réalisés par des érudits, avec précisément les nuances exactes entre chaque période et entre chaque « français ». Pour l’instant, nous n’avons pas trouvé, de notre côté, une telle base de données audio académique.

Il s’agirait d’avoir opéré des centaines recoupements dans les sources écrites de la littérature médiévale, en vue d’établir des règles précises et tracer des frontières, dans le temps et dans les espaces géographiques, entre les différentes formes de français ancien.  Là encore, si des universitaires éclairés avaient connaissance de quelques pistes, nous serions demandeurs. C’est peut-être, cela dit, un peu trop en demander. La linguistique n’est pas la mathématique et la langue est une affaire vivante, mouvante et complexe : localisée, sujette à des régionalismes,  des influences culturelles exogènes, des habitus de classes (sociales).  En matière de poésie ou de chansons, vient  s’ajouter  une certaine souplesse qu’on s’autorise dans la  prononciation pour des effets de style ou de rimes, etc… Bien sûr, toute l’affaire est aussi largement compliquée par  l’absence de traces sonores.

Autres sources utiles

deco-medieval-micro-lectures-audio-vieux-francaisPour ceux que ces sujets intéressent, nous conseillerions assez la lecture et l’écoute de  chansons du répertoire médiéval reprises par de véritables passionnées de moyen-âge et de musiques anciennes. En ethnomusicologie, les plus sérieux d’entre eux ont fini par se pencher sur la prononciation du vieux français d’oïl et il est toujours intéressant de comparer leurs interprétation. Vous trouverez des centaines  d’articles sur ce sujet dans notre rubrique Musiques, poésies et chansons médiévales.

Egalement, dans les incontournables,  ne manquez pas sur  France Inter, les podcasts d’une émission réalisée, il y a quelque temps, en compagnie de Michel Zink. Daté de 2014, ce programme avait pour titre « Bienvenue au Moyen-âge et le grand académicien nous y gratifiait, par endroits, de quelques lectures de textes anciens.

Tout cela étant dit, merci  à tous de votre intérêt et de votre fidélité  ici et sur notre chaîne youtube.

Vous pouvez retrouver  nos lectures audio ici

 En vous souhaitant une  excellente journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Notes sur la propagation des formes linguistiques standards

Si les accents continuent de subsister en français, de même que les particularismes régionaux, l’urbanisation galopante et l’hyper médiatisation ( arrivée massive de la télévision, du cinéma) ont  sans doute contribué à répandre ou imposer une version plus homogène  de la prononciation du français standard, à partir du dernier tiers du XXe siècle.

Hors des moyens de diffusion d’une certaine culture centralisée (Paris) sur le reste du territoire, on notera aussi qu’en matière de prononciation orale et d’accent,  pour qu’un standard s’impose, il a presque toujours tendance à être véhiculé par ceux qui en acquièrent la maîtrise avec une certaine charge « normative ». Autrement dit, sa maîtrise n’est pas seulement une affaire de sonorités. C’est, d’une certaine manière, un outil de pouvoir ou de destitution. Cette maîtrise se trouve ainsi associée à des promesses de socialisation (passe-partout, invisibilité voire même érudition, charisme, etc… ) mais, à l’inverse, l’incapacité de s’y soustraire peut finir par être présentée comme « ostracisante » ou chargée négativement : moquerie, stigmatisation sociale, parler paysan, campagnard, rustre, etc… Au fur et à mesure de son expansion, le standard linguistique semble donc avancer, armé d’une certaine charge morale  :    il est porteur de civilisation, de modernité, et celui qui veut  entrer dans la marche de cette dernière, doit  finir par s’y adapter.

Au delà de la médiatisation et de la promotion par un pouvoir centralisé d’une langue officielle normalisée, il semble pertinent d’avancer que ces phénomènes se jouent aussi dans les interactions.  Il n’est de meilleur norme que celle intériorisée et que les individus s’imposent plus ou moins subtilement, les uns au autres. Une partie importante de mimétisme semble également intervenir dans tous ces processus, soit qu’ils surviennent naturellement et en situation,  soit qu’ils dénotent d’une volonté d’adaptation et de se fondre dans une certaine norme. De ce point de vue, la formation de grandes métropoles et l’éducation de masse (école, universités, …) a forcément contribué à un certain nivellement.

La roé (roue) de fortune, poésie morale et satirique du XIIIe siècle

poesie_medievale_fabliaux_chevalerie_chevalier_heros_valeurs_guerrieres_moyen-age_XIIIeSujet  : poésie médiévale, littérature médiévale, fortune, vanité, fabliau, trouvère, langue d’oïl, vieux français, MS Français 837
Période  : Moyen-âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre  : la roé de Fortune (roue de fortune)
Ouvrage :  Jongleurs & Trouvères, d’après les manuscrits de la Bibliothèque du RoiAchille Jubinal, 1835.

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionu côté de la poésie satirique du moyen-âge central, nous vous proposons, aujourd’hui, la découverte d’un texte du XIIIe siècle, sur le thème, alors très prisé, de la Roue de fortune et son implacabilité.

Sources historiques et manuscrits

Cette pièce est présente dans plusieurs manuscrits médiévaux,  quatre en tout, dont trois se trouvent conservés hors de France : le Manuscrit 9411-9426 de Bruxelles, le  L V 32 de Turin, le Cod 1709 de la Bibliothèque du Vatican.

Du côté français, on le trouve dans le MS Français 837 de la BnF (ancienne cote Regius 7218), Daté du dernier tiers du XIIIe siècle, cet ouvrage, dont nous vous avons déjà touché un mot, contient plus de 360 feuillets et présente un nombre conséquent de fabliaux, dits et contes de ce même  siècle. On y croise de nombreuses poésies et pièces demeurées anonymes mais aussi des noms d’auteurs illustres, tels que Jean Bodel et Rutebeuf, Un fac-similé est consultable sur le site de Gallica au lien suivant.

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La Roue de Fortune dans le précieux MS Français 837 de la BnF

Sur le fond, notre poésie du jour demeure plus proche du « dit » que du fabliau. Pour autant qu’elle contienne des éléments satiriques, elle est aussi plus morale que comique, comme le sont en général ces derniers. Pour sa transcription dans des caractères plus lisibles que ceux des manuscrits originaux, nous nous sommes appuyés sur l’ouvrage Jongleurs & Trouvères d’Achille Jubinal daté de 1835,  et dans lequel le médiéviste proposait une large sélection de textes extraits, entre autres, de ce manuscrit.

La roue de Fortune médiévale

« (…) Vez cum Fortune le servi,
Qu’il ne se pot onques deffendre,
Qu’el nel’ féist au gibet pendre,
N’est-ce donc chose bien provable
Que sa roé n’est pas tenable :
Que nus ne la puet retenir,
Tant sache à grant estat venir ? »
Le Roman de la rose

(…) Vois comme fortune le servit,
Qu’il ne put jamais s’en défendre,
Qu’elle le fit au gibet pendre,
N’est ce donc chose bien établie
Que sa roue ne peut être maîtrisée
Que personne ne peut la retenir
Aussi haut soit le rang qu’il ait atteint ?

Avec pour thème central la roue de la fortune, le texte du jour reflète certaines valeurs profondes du Moyen-âge occidental ou, à tout le moins, certaines idées dont la récurrence dans sa littérature et sa poésie, laisse à supposer un ancrage certain dans les mentalités médiévales. On notera, du reste, que cette vision d’un « sort » qui, presque mécaniquement, entraîne avec lui les promesses des plus belles ascensions comme des pires déroutes, a perduré, jusqu’à nous, dans les mentalités populaires : « la roue tourne », même si son articulation ne se fait plus nécessairement en relation étroite avec les valeurs chrétiennes comme c’était le cas alors et comme c’est clairement le cas dans ce texte.

Eloge  du détachement

La première idée qu’on trouve ici plantée touche à la vanité et la vacuité. Elle est implicitement lié à l’image de la roue de fortune et son invocation : inutile de se glorifier au sujet de son pouvoir, ses richesses, son statut, la « perdurance » n’est qu’illusion. Dans son mouvement perpétuel, la roue de fortune médiévale s’assure de faire chuter, inéluctablement, celui qui a voulu monter trop haut et,  au delà de tout critère de réussite sociale, même le mieux portant des hommes, peut se trouver au plus mal, l’instant d’après. Fortune se mêle de tout et nul n’est à l’abri.

deco_medievale_mort_moyen-age_enluminuresCette leçon en amène une deuxième qui en est le corollaire. Il s’agit de la nécessité (hautement mise en avant par le moyen-âge occidental et ses valeurs chrétiennes) de pratiquer une forme de détachement, vis à vis du monde matériel. Comme la déroute n’est jamais loin de la gloire, tôt viendra le temps de l’hiver et de la mort et, avec eux, le moment de rendre des comptes. Escompter avoir une place dans le monde d’après suppose que l’on ait su s’affranchir de l’actuel, se sera-t-on suffisamment préparé ? L’attachement, au mirage du pouvoir et de l’avoir, est folie, le poète, ici, nous l’affirme. Se fier au monde est le plus court chemin vers la perte ; le salut de l’âme est en cause autant que le salut social : il sera montré du doigt comme fou celui qui pensera se soustraire à ces lois immuables, en s’harnachant aux illusions du monde matériel.

Dans la dernière partie de cette pièce anonyme, on trouvera enfin des arguments qui viendront presque prêcher une forme de non action, susceptible de mener le lecteur en deça des valeurs de la morale chrétienne. Dans un élan satirique, le poète exprimera, en effet là, un dépit plus ciblé sur son temps et sur son monde : le siècle est pourri, la morale compromise et même celui qui s’attache à faire le bien n’en retirera que les pires ennuis. Sur sa voie, l’homme de bien, le prud’homme, trouvera plus d’ennemis et d’embûches que de récompenses. Une raison supplémentaire de ne rien attendre de ce monde ? Désabusé, l’auteur n’ira pourtant pas jusque dire qu’il faille renoncer au bien pour prêcher une forme de « non action » totale (et presque bouddhiste), et le texte rejoindra, finalement, la prêche en laissant au lecteur pour unique refuge, la passion et l’exemplarité christique : résignation à ne pas voir le bien récompensé, acceptation d’une forme de souffrance, apologie encore d’une certaine forme de renoncement pour faire basculer son esprit, sa raison et ses questionnements du côté de la foi ? Sans doute un peu tout cela à la fois.


Du vieux français d’oïl au français moderne

S’il faut en croire le site Arlima, aucune traduction en français moderne n’était jusque là attachée à ce texte. Sans avoir la prétention de la perfection puisqu’il s’agit tout au plus d’un premier jet, ce vide sera, au moins, partiellement comblé.

Biaus sires Diex, que vaut, que vaut
La joie qui tost fine et faut,
Dont nus ne se doit esjoïr,
Que nus ne set monter si haut
S’un poi d’aversité l’assaut,
Qu’assez tost ne l’estuet chéïr ?
J’ai véu tel gent décheir,
Dont je me puis mult esbahir
Et merveillier, se Diex me saut,
Qui ne doutoient nul assaut,
Tant erent orguilleus et baut.
Or les covient à point venir.
Tels cuide aus nues avenir,
Quant il se cuide miex tenir,
Qui à reculons fet .i. saut.

Beau Sire Dieu, que vaut, que vaut,
La joie qui tôt fini et fane* (tombe, s’évanoui, fait défaut),
Dont nul ne se doit réjouir,
Car nul ne peut monter si haut
Qu’un point d’adversité l’assaille
Et bien vite le fait choir ?
J’ai vu de tels gens déchoir,
Dont je peux fort m’ébahir
Et m’étonner, que Dieu me garde,
Qui ne redoutaient nul assaut,
Tant étaient orgueilleux et fiers.
Or ils durent au point venir
Comme qui croit aux nues parvenir
Quand il s’y pense mieux tenir, 
A reculons, fait un saut.

Qui plus haut monte qu’il ne doit,
De plus haut chiet qu’il ne voudroit ;
Par maintes foiz l’ai oï dire.
Li siècles maint homme deçoit :
Mors et honiz est qui le croit ;
Quar cil qui plus haut s’i atire,
Et qui cuide estre plus granz sire,
Fortune vient, sel’ desatire
Et le met où estre soloit,
Ou encore en plus basse tire ;
Quar celui qui li soloit rire
Set mult bien qu’il le decevoit.
Por ce est fols qui se forvoit,
Se il el royaume se voit,
Quar tost est entrez en l’empire.
Cis siècles maint homme deçoit :
Fols-s’i-fie est nommez à droit ;
Por ce le doit chascun despire.

Qui plus haut monte qu’il ne devrait
Choit de plus haut qu’il ne voudrait
Maintes fois, je l’ai ouï dire
Ce monde en déçoit plus d’un
Blessé* (mordu?) et trompé (déshonoré) qui s’y fie
Car celui qui plus haut, s’harnache (s’y accroche, s’y fixe)
Et qui croit être plus grand sire,
Fortune vient l’en déloger
Pour le ramener d’où il venait,
Ou en un rang plus bas encore. 
Mais celui qui avait l’habitude d’en rire
Savait très bien qu’il serait déçu
Pour ce, fou est qui se fourvoie
Si au royaume, il se voit
Car il n’est entré qu’en l’Empire.
Ce monde maints hommes déçoit
Fou-qui-s’y-fie est nommé à droit (à raison)
Et (pour cela), chacun le doit mépriser (dédaigner)

En ce siècle n’a fors éur ;
N’i doit estre nus asséur,
Quar nus n’i a point de demain.
Chascuns i doit estre à péur,
Quar ainçois que soient méur,
Chiéent li franc et li vilain,
Ausi com la flor chiet du rain,
Ainz qu’ele port ne fruit ne grain,
Quant ele n’a fin air ne pur.
Por ce point ne m’i asséur,
Quar je n’i voi nul si séur,
Si jone, si haitié, si sain,
Si fort, si aspre ne si dur,
Si riche, ne si clos de mur,
Ne de si grant noblece plain,
S’un petit mal le prent au main,
Que n’el rende pâle et obscur,
Plus tost c’on ne torne sa main.

En ce monde, n’a guère de bonheur (chance)
Personne ne doit s’y sentir sûr (en sûreté)
Car, nul n’y a point de demain (d’avenir assuré)
Chacun doit être dans la peur,
Car avant qu’ils ne soient mûres,
Tombent le franc et le vilain.
Telle la fleur choit du rameau,
Avant de donner fruits ou grains
Quand elle n’a d’air pur, ni délicat
Pour cela, je ne m’y fie point,
Car je ne vois nul si sûr
Si jeune, si bien portant, si sain,
Si fort, si robuste et si rude,
Si riche, ou si enceint de murs
Ni si plein de grand noblesse 
Qu’un petit mal ne le prenne au matin, (à la main?)
Qui le rende pâle et obscur,
Plus vite qu’on ne tourne sa main. (qu’on ne l’examine)

Que vaut avoir, que vaut richece,
Que vaut boban, que vaut noblèce,
Que vaut orgueil à demener,
Que nus n’est de si grant hautèce,
Quant la luete l’i estrece,
Que par mort ne l’estuet passer;
Et quant il ne puet alener,
N’en puet o soi du sien porter
La montance d’un grain de vesce,
S’il n’a bien fet en sa jonece :
Donques n’est-il si grant proece
Com de Dieu servir et amer.
On doit por fol celui clamer
Qui l’entrelet par sa perece,
Por ce chétif siècle à amer.

Que vaut avoir, que vaut richesse
Que vaut luxe, que vaut noblesse
A quoi bon se gonfler d’orgueil (s’abandonner à)
Puisque nul n’est de si haut rang (élévation)
Lorsque sa gorge se resserre
Que par mort il lui faut passer,
Et qu’il ne peut plus respirer,
Et ne peut plus porter par lui-même
La valeur d’un grain de vesce (sainfoin),
S’il n’a bien agi dans sa jeunesse :
Ainsi, il n’est si grande prouesse,
Que de servir et d’aimer Dieu,
Et on doit bien traiter de fou
Celui qui s’y soustrait par paresse,
Pour aimer ce monde fragile.

El monde n’a riens tant chierie,
Qui tant déust estre haïe,
Com cest siècle c’on a tant chier,
Que nus tant i ait seignorie,
N’i est asséur de sa vie
Demi-jor ne .i. jor entier.
Ausi tost l’estuet-il lessier,
Le roi, le duc et le princier
Com le povre homme qui mendie ;
Que la mort fiert sanz manecier,
Ne nus hom ne s’en puet guetier
Par science ne par clergie.
N’i vaut ne guete ne espie,
Que tels est toz sainz à complie
Qui se muert ainz l’aler couchier;
Qui plus en sa santé se fie
Maintenant l’estuet trébuchier.

Au monde rien tant on chérie
Qu’on devrait en tout point haïr
Comme ces temps que l’on chérie tant
Ou nul même s’il a seigneurie,
Ni est assuré de sa vie
Demi-jour ou un jour entier.
Qu’aussitôt il lui faut laisser
Le roi, le duc et le princier (ses titres)
Comme le pauvre homme qui mendie :
Que la mort frappe sans prévenir ( menacer),
Aucun homme ne s’en peut garder
Par savoir (intelligence) ou par science
Ni ne sert de guetter ou d’épier (espionner)
Quand celui, en santé au soir, (complies dernière prière du soir)
Se meurt au moment du coucher :
Qui plus à sa santé se fie,
Maintenant lui faut choir (trébucher).

El monde n’a riens que je voie
Par qoi nus hom amer le doie.
Fols est et plains de trahison ;
Qui plus i sert plus i foloie;
Plus se meffet, plus se desroie,
Qui plus i met s’entencion.
Quar sovent muer le voit-on
En duel et en confusion,
Feste, solaz, déduit et joie.
Qui est au monde plus preudom,
Plus i a persécution,
Et je comment m’i fieroie ?
Certes grant folie feroie,
Quar nus ne va mès droite voie :
Chascuns trahist son compaignon ;

Cels qui ne béent s’à bien non
Truevent mès plus qui les guerroie,
Que li murtrier ne li larron.
Jhésus, qui souffri passion,
Nous maint  trestoz à droite voie,
Et à vraie confession.

Amen.
Explicit la Roe de Fortune.

En ce monde, n’y a rien que je vois
Par quoi nul homme aimer le doive
Il est fou et plein de traîtrise (trahison),
Qui plus le sert, plus il divague
Plus se défie ( s’égare?), plus il dévie,
Qui plus y met son intention.
Car, souvent changer le voit-on
En douleur et en confusion,
Fête, plaisir, jouissance et joie.
Et plus grand est l’homme de bien,
plus il trouve persécutions
Et moi comment pourrais-je m’y fier ?
Quand nul ne suit plus droite voie :
Chacun trahit son compagnon ;

Celui qui ne s’attache qu’à faire le bien,
En trouve bien plus qui le guerroient
Plus que meurtriers ou larrons.
Puisse Jésus qui souffrit la passion
Nous guider tous sur le droit chemin
Et à sincère (véritable) confession.

Amen.

Explicit la Roue de Fortune.


Issus du même manuscrit, voir également  : Le Salut d’EnferUne Branche d’Armes – Du vilain qui conquit le paradis en plaidant –  De Brunain la vache au prêtre

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-Age sous toutes ses formes.

Le chevalier d’Aimé-Martin, imitation en français moderne du XIXe d’une poésie médiévale du XIIIe

poesie_medievale_fabliaux_chevalerie_chevalier_heros_valeurs_guerrieres_moyen-age_XIIIeSujet : poésie médiévale, littérature médiévale, chevalerie, héros, guerrier, fabliau, vieux français, imitation, adaptation moderne.
Période  : Moyen-âge central, XIIIe siècle, XIXe.
Auteur :  Aimé-Martin (1782,1847)
Titre : une branche d’Armes
Ouvrage : Jongleurs & Trouvères, d’après les manuscrits de la Bibliothèque du RoiAchille Jubinal, 1835.

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour faire suite à l’article d’hier sur le texte une branche d’armes, « fabliau » atypique du XIIIe siècle,  nous publions, aujourd’hui, l’imitation qu’en fit un auteur contemporain de la fin du XVIIIe et des débuts du XIXe : Louis-Aimé Martin, alias Aimé-Martin, auteur et éminent professeur de belles lettres, de morale et d’histoire à l’école polytechnique, ami proche d’Alphonse de Lamartine.

 Le chevalier, par  Aimé-Martin

Honneur au chevalier qui s’arme pour la France !
Dans les champs de l’honneur il reçut la naissance;
Bercé dans un écu, dans un casque allaité,
Déchirant des lions le flanc ensanglanté,
Il marche sans repos où la gloire l’appelle.
A l’aspect du combat son visage étincelle.
L’amour arme son bras, et l’honneur le conduit.
Il paraît : tout frissonne ; il combat, tout s’enfuit.
Au sein de la tempête étendu sur la terre,
Il dort paisiblement au fracas du tonnerre;
Et lorsque la poussière, en épais tourbillons,
Cache des ennemis les sanglants bataillons,
Lui seul les voit encore et s’élance avec joie,
Semblable à l’aigle altier qui découvre sa proie,
Et qui, dans sa fureur, plongeant du haut des cieux,
La frappe, la saisit, la déchire à nos yeux.
Les montagnes, les bois et les mers orageuses,
Des Sarrasins vaincus les rives malheureuses,
Ont retenti souvent du bruit de ses exploits.
Il venge la faiblesse, il protège les rois.
Vingt troupes de guerriers devant lui dispersées,
Les coursiers effrayés, les armes fracassées
Comblent tous les désirs de son cœur belliqueux;
Et voilà ses plaisirs, ses fêtes et ses jeux.

Vieux-Français, Français moderne
Le difficile exercice de l’adaptation

Après avoir décrypté le texte médiéval dans notre article précédent, vous en reconnaîtrez sans peine la marque. Bien sûr, comme le veut l’exercice, l’imitation ne colle pas tout à fait à l’original. Outre le passage du vieux-français au français moderne, Aimé-Martin a décidé de donner un visage aux ennemis de notre chevalier qui n’en avaient pas dans la branche d’armes. Il en a fait également le protecteur des rois et des faibles, devoir dont la poésie du XIIIe avait aussi exempté notre guerrier. Et pour finir et au passage, il a ajouté une petite couche sur la défense de la nation qui n’était pas non plus au rang des préoccupations de notre poète médiéval, mais qui, on le sait, occupait bien plus les esprits des historiens et des auteurs du XIXe.

Pour le reste, autant le dire, l’exercice d’adapter véritablement le vieux-français des fabliaux en français moderne (entendons dans une vraie poésie remaniée, ambitieuse, etc…), est à peu près du niveau de la course à pied au milieu d’un champ de peaux de bananes. Les auteurs qui s’y sont essayés, l’ont fait souvent à leur frais et, ils ont, en général, trouvé en face d’eux, au moins un médiéviste, un romaniste ou un amateur de vieux-français et de poésie ancienne, pour leur signifier qu’ils auraient mieux fait de se passer du dérangement. De fait et sauf rares exceptions, en matière médiévale, la création ex nihilo semble bien mieux payante que l’imitation ou l’adaptation.

auteur_XIXe_louis_aime_martin_le_chevalier_poesie_inspiration_medievaleAimé-Martin (portrait ci-contre Collection Bibliothèque Municipale   de Lyon) eut donc, comme le veut la règle, au moins un détracteur et on relèvera, pour la note d’humour et sans rien enlever à la qualité de ses vers, la petite phrase exquise dont il s’est trouvé gratifiée par son critique, dans l’ouvrage La littérature français depuis la formation jusqu’à nos jours. lectures choisies par le Lieutenant-Colonel Staaff, (Volume 2, 1874). 

Après avoir cité la poésie de notre auteur « moderne », le texte médiéval était donc repris, dans son entier, par le Lieutenant-Colonel, dans une note qu’il concluait de la façon suivante : « Malgré la barbarie du langage, l’original est bien supérieur, comme feu et comme énergie, à la pâle imitation d’Aimé-Martin. » (sic) Avec le recul, la remarque  est d’autant plus drôle que le docte critique parlait alors de « barbarie du langage » à propos de la  poésie du XIIIe s et de son vieux français, ce qui dénote tout de même d’une dépréciation certaine. Pour autant, il n’apprécia guère, non plus, les effets de style de l’imitateur, qu’il exécuta en règle et pour l’occasion, dans la pénombre d’un pied de page.

« La poésie du passé »

A la décharge de Louis Aimé-Martin, le texte original possède, il est vrai, une force brute et évocatrice que nous avions déjà souligné, mais à laquelle il faut sans doute ajouter une sorte d’aura de mystère qui entoure presque de facto la langue du moyen-âge central. Pour être aux origines de notre langage et pour nombre de ceux qui en sont curieux ou friands, le vieux-français emporte indéniablement une sorte de charge émotionnelle intrinsèque qu’une adaptation perd presque fatalement en route. Pour éclairer tout cela, on pourra encore se reporter à quelques belles analyses  de Michel Zink.  Dans un article de 2008, l’académicien médiéviste nous parlait, en effet, d’un autre phénomène qui vient s’ajouter à cette fascination.  Sans doute un peu narcissique, c’est celui qui nous fait quelquefois aimer la poésie médiévale autant pour son mystère que pour le sentiment (souvent bien présomptueux) que nous retirons en prétendant la  décrypter, d’en être un peu les co-créateurs ou les révélateurs : une forme de jubilation (illusoire par endroits) digne d’un Champollion, l’impression d’un secret partagé qu’une adaptation moderne serait condamnée à  trahir et à éventer. (voir « Pourquoi lire la poésie du Passé ? » Michel Zink, le genre humain 2008, n47, au seuil, consultable en ligne ici).

Dans la veine des romantiques

Quoiqu’il en soit et pour faire justice tout de même à cette version d’Aimé-Martin  qui n’a finalement que le malheur d’être une version deux, elle connut tout de même ses heures de gloire dans le courant du XIXe siècle et on la trouvait reprise dans des éditions variées dont notamment une anthologie (fleur de poésie française des 17e, 18e, et 19e siècle, G Engelberts Gerrits).

Dans la mouvance des romantiques, ce proche de Lamartine a-t-il, avec ce texte, participé de l’élan qui se tournait alors vers les rives lointaines du moyen-âge et entraînait les auteurs français des XVIIIe et XIXe siècles, à y puiser leur inspiration pour le réinventer sous un jour nouveau ? Sans doute. A quelques pas de là, l’encre des plus belles pages ou poésies  d’Hugo sur le monde médiéval n’étaient pas encore sèches (voir Histoire de la Ballade médiévale du moyen-âge central au XIXe siècle).

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-Age  sous toutes ses formes.