Archives pour la catégorie Conférences moyen-âge

Des conférences sur le moyen-âge et autour de la période médiévale par les plus grands érudits et experts de ces questions (historiens médiévistes, romanistes, etc…)

Une conférence de Michel Zink sur la quête du Graal, de Chrétien de Troyes à ses premiers successeurs

moyen-age_quete_graal_legendes_arthuriennes_conference_matiere_de_bretagne_auteurs_medievaux_roman_arthurien« Sujet : Roman Arthurien, Graal, légendes Arthuriennes, quête du Graal, table ronde, châteaux et chevaliers, Conférence, Chrétien de Troyes, Robert de Boron, Wolfram Von Eschenbach
Période ; moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle
Titre : La quête du Graal
Auteur: Michel Zink
Lieu : Académie Royale de Belgique (2009)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous revenons à la Matière de Bretagne, au roman arthurien et aux aventures médiévales des chevaliers  du Graal avec le médiéviste et philologue français Michel Zink, dans le cadre d’une conférence qu’il donnait, en 2009, au collège de l’Académie royale des Sciences et des lettres de Belgique.

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Eluminure du Manuscrit Ancien MS Fr 112 « Messire lancelot du Lac » de Gauthier Map, 1470, BNF, Départements des manuscrits

L’académicien français et grand spécialiste de littérature médiévale nous invitait ici à une réflexion qui, partant de Chrétien de Troyes, « inventeur du modèle du roman chevaleresque d’aventure et d’amour » et allant jusqu’à ses premiers successeurs, tentait de décrypter le sens et les messages nichés derrière l’allégorie du Graal. Il y faisait aussi le constat que les premiers ouvrages du cycle arthurien, à partir de Chrétien de Troyes, étaient loin de faire une éloge manichéenne ou « simpliste » de la chevalerie et de ses valeurs et ne pouvait, en tout cas, pas se résumer à cela.

La Quête du Graal, par Michel ZINK, Académie royale de Belgique, 2009

Loin d’une promotion manichéenne des valeurs chevaleresques, les leçons du Graal

E_lettrine_moyen_age_passionn se penchant d’abord sur l’époque moderne pour montrer combien le récit arthurien semble y avoir supplanté les autres histoires, mythes ou récits en provenance du Moyen-âge (Roland, Tristan & Yseult, Jeanne d’Arc,…), le médiéviste fera un crochet par les usages actuels du terme Graal. Au passage, il notera que cette mention du Graal (encore bien présente dans les jeux de rôle, les jeux vidéo, l’Heroïc Fantasy, le langage et finalement l’imaginaire médiéval contemporain) constitue « le seul cas » de référence positive au Moyen-Age. Nul doute que la quête du Graal nous fascine et nous parle encore pour deux raisons principales  qu’il nous exposera  :

michel_zink_litterature_medievale_academicien_philologie_citation_moyen-age_medievalisme« Le mythe littéraire du Graal combine en lui deux éléments. D’une part, une quête spirituelle promettant la révélation d’une vérité sur le monde et sur soi-même. flattant l’illusion que nous pourrions, une bonne fois, trouver la clef de notre destin. (on arrive dans un château, on dit ce qu’il faut et, bon sang mais bien sûr !, c’est  ça la clef de la vie). Et d’autre part, le monnayage de cette quête en une aventure concrète palpitante, faite de voyages, de rencontres, de combats. »
Michel Zink – La quête du Graal – Citation –
Conférence à l’Académie Royale de Belgique (2009)

Ayant souligné les relations entre la Sainte relique et  les mythologies liées à la fertilité, il passera encore en revue ici les différentes formes prises par le Graal dans le roman arthurien, avant de nous gratifier d’un résumé, par le menu, de la première partie de Perceval, le roman de Graal inachevé de Chrétien de Troyes, non sans avoir au préalable resituer l’auteur médiéval dans son innovation :

cycle_roman_legendes_arthuriennes_litterature_medievale_moyen-age_central« Chrétien est l’inventeur du chevalier errant, un pur type littéraire à concevoir dans la réalité du temps, mais qui incarne en lui cette idée d’un cheminement qui conduit à la fois à l’aventure extérieure et à la révélation de soi-même, image dont l’aventure extérieure est l’image et que l’aventure extérieure provoque, donc ce parallélisme de l’aventure extérieure de l’aventure intérieure. »  
Michel Zink – La quête du Graal – Citation Citation (Conférence citée)

Ayant suivi à la trace les premiers pas de Perceval, l’exercice lui permettra de mieux s’interroger, dans un second temps, sur le sens véritable de cette quête chevaleresque, devenue avec Chrétien et les premiers auteurs médiévaux du roman arthurien  (Robert de Boron,  Wolfram  Von Eschenbach), pétrie de valeurs chrétiennes et même cisterciennes.  Et comme nous le disions plus haut, loin d’y voir à l’oeuvre une mise en valeur sans condition de la chevalerie, Michel Zink s’évertuera à nous démontrer qu’en réalité, l’éloge qui lui est faite « n’est pas sans restriction », les aspects les plus critiques s’étant peut-être dilués avec le temps et les auteurs suivants :

« Il me semble que, tout au contraire, les tout premiers de ces romans  (ceux du cycle arthurien) montrent les tensions de l’être au monde à travers les contradictions entre la fin et les moyens, entre cette voie chevaleresque qui, seule, conduit à la révélation des mystères du Graal, et le sens profond mais aussi tout proche de ces mystères qui renvoient à leur néant l’aventure et la gloire chevaleresque. »
Michel Zink – La quête du Graal – Citation (Conférence citée)

simone_weil_philosopheAu delà des valeurs chevaleresques, le médiéviste nous expliquera finalement que, du point de vue du cheminement intérieur, cette quête du Graal qui ne regarde en rien l’habileté au combat du chevalier, pas plus que sa volonté ou sa force, nous parle aussi et peut-être même surtout de l’oubli de soi-même. S’oublier pourquoi ? Peut-être pour retrouver « l’attention » (à ce qui est tout proche, à l’autre) dans la définition qu’en donnait la philosophe Simone Weil et prise comme « la forme la plus rare et la plus pure de la générosité » (Correspondance,  Simone Weil, Joe Bousquet).

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
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Représentation du divin, naissance du beau : une archéologie de l’image au Moyen-âge avec le philosophe Olivier Boulnois

philosophie_medievale_histoire_des_idees_canal_U_video_conferences_moyen-ageSujet : philosophie médiévale, iconographie, représentations médiévales, archéologie du savoir, archéologie de l’image,
Période : du moyen-âge aux début de la renaissance
Auteur : Olivier Boulnois
Ouvrage : Au delà de l’image
Media : documentaire CNRS, Canal U

Bonjour à tous,

Aujourd’hui, nous vous proposons de suivre le philosophe  Olivier Boulnois au coeur d’un de ses grands sujets de recherche : l’image et l’iconographie médiévale. Produite par le service audiovisuel du CNRS du Campus de Villejuif, cette entrevue est proposée par l’excellent chaîne en ligne Canal U qui regorge de ressources vidéo et de matière à réflexion, en provenance de nos universités et de leurs plus brillants chercheurs.

« L’image » au moyen-âge
à la  lumière de la philosophie médiévale

Q_lettrine_moyen_age_passionu’est-ce que l’image ? Comment a-ton contourné l’interdiction biblique de représenter Dieu qui planait sur les premiers temps du moyen-âge chrétien ? Pourquoi  « l’image » et la représentation ont-elles pris un place centrale dans le christianisme ? Partie prenante d’un dispositif pédagogique à l’attention des moins lettrés, comment, dès lors, éviter l’écueil du débat sur l’idolâtrie au sein même du catholicisme ? Comment iconographie_image_philosophie_medievale_archeologie_visuel_representation_divine_christ_moyen-age_chretienencore l’image d’un Dieu vieux et barbu a-t’elle émergé, à partir du Christ, Dieu incarné et « mort en croix » ?

Enluminure, Christ, Bible de Vivien, dite Bible de Charles le Chauve, Abbaye Saint-Martin de Tours, IXe siècle (845), BnF, Manuscrit Latin 1   Le feuilleter en ligne  

Enfin, après quelles évolutions l’image a-t-elle hérité d’une « charge » esthétique ou d’une capacité intrinsèque à inspirer le beau, à  contenir une dimension « sensible » pour ce qu’elle est et non plus pour ce qu’elle représente ? En quelques minutes, Olivier Boulnois dresse ici le tableau passionnant d’une histoire des représentations autour de l’image au moyen-âge, en nous invitant  à conduire avec lui une véritable archéologie du visuel, à la lumière des idées et de la philosophie médiévale.

Olivier Boulnois, philosophe, archéologue du visuel et du savoir

olivier_boulnois_philosophie_medieval_histoire_des_idees_representations_imagesAttaché au LEM de Paris (le laboratoire d’Etudes sur les Monothéismes), Olivier Boulnois est aussi directeur d’études à l’École pratique des hautes études et professeur de religion et  philosophie chrétienne médiévale à l’Institut catholique de Paris.

Grand spécialiste de Saint-Augustin, du thélogien du XIIIe siècle John Duns Scotus,  et encore de Maître Eckhart, il  a bientôt élargi son champ de recherche à la métaphysique et l’histoire de la philosophie médiévale. Ses contributions  autour de l’histoire des idées et de la philosophie au moyen-âge sont innombrables et ses travaux lui ont d’ailleurs valu d’être primé à plusieurs reprises. Il a notamment reçu les palmes académiques en 2003. Voici un lien utile pour avoir un aperçu exhaustif, de son parcours et de ses publications.

livre_histoire_philosophie_medievale_olivier_boulnois_au_dela_de_image_moyen-age_chrétienSalué par la critique,  son livre  Au-delà de l’image. Une archéologie du visuel au Moyen Âge (Ve-XVIe siècle), dont la vidéo du jour nous donne un très bref aperçu, lui a valu, en 2008, le grand prix de philosophie de l’Académie française. Edité par Le Seuil, l’ouvrage est disponible en ligne, au lien suivant : Au-delà de l’image. Une archéologie du visuel au Moyen Âge (Ve-XVIe siècle)

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Conférence Kaamelott : au tour des juristes de l’Université de Droit de Strasbourg de s’y coller.

excalibur_legendes_arthuriennes_conference_histoire_medieval_litterature_moyen-age_michel_pastoureauSujet : légendes arthuriennes, roi Arthur, table ronde, littérature médiévale, série télévisée, Alexandre Astier, Kaamelott
Période : moyen-âge central, haut moyen-âge
Evénement : conférences Kaamelott la légende Juridique, à l’université de Strasbourg
Date : le 9 février 2018 à 17h00

(re)Bonjour à tous,

Voici une Info de dernière minute pour ceux qui sont sur Strasbourg à 17h00 ce soir, l’Université de Droit et d’éminents professeurs se kaamelott_conferences_serie_televisee_legendes_juridiquespenchent sur la série Kaamelott  d’Alexandre Astier, sous l’angle juridique. Tout le programme est là : Kaamelott la légende juridique.

Pour ceux qui ne sont pas sur place, cela devrait être diffusé en direct sur CanalC2 la Web-TV de l’Université de Strasbourg, au moment de l’événement : Rédiffusion en direct ici

Tout cela étant dit, avec la mouise que c’est aux archives, je sais pas comment i vont faire pour retrouver leurs billes. J’dis ça, j’dis rien.

Une belle journée!
Fred

Agriculture médiévale et paysans du moyen-âge, une conférence de Didier Panfili au Musée de Cluny

conferences_audio_video_moyen-age_monde_medieval_agriculture_paysan_serfs_vilain_moyen-ageSujet: agriculture médiévale, histoire médiévale , agriculture, techniques, paysans, vilains, serfs, outillage, jachère, fermage, métayage. monde féodal.
Période : moyen-âge central, du XIe au XIIIe
Média: conférence vidéo, chaîne youtube
Lieu: Musée de Cluny, novembre 2017
Titre:  Travailler la terre au Moyen Âge
Conférencier: Didier Panfili

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionon content de proposer de merveilleuses collections et expositions autour du moyen-âge, le Musée de Cluny présente, depuis quelques mois, sur sa chaîne Youtube, de très bonnes conférences filmées. Il n’y en a, pour l’instant que deux, mais comme elles sont de grande qualité, nous ne pouvons qu’espérer que d’autres viendront s’y ajouter dans le futur.

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Dans celle que nous partageons aujourd’hui, l’historien médiéviste et maître de conférences  Didier Panfili nous invite à un voyage au coeur du moyen-âge central. « Travailler la terre au Moyen Âge », derrière ce titre générique, loin de l’échange détourné et à la vue un peu courte de nos deux pécores préférés de Kaamelott (ci-dessus), le chercheur dresse, à la lumière des dernières découvertes de l’Histoire et de l’archéologie, un vaste panorama qui couvre une période allant du XIe au XIIIe siècle et touche bien des aspects du monde paysan et de l’agriculture au moyen-âge central. Au passage, et c’est un autre intérêt de cette intervention, il dépasse le cadre de l’analyse franco-française pour aller puiser des exemples sur le terrain de l’Europe médiévale.


didier_panfili_historien_medieviste_archeologie_medievale_conference_agriculture_paysans_vilains_moyen-age_centralDidier Panfili est maître de conférences  en Histoire, civilisation, archéologie et art des mondes anciens et médiévaux, à l’Université de Paris 1, Panthéon Sorbonne. Il est également attaché au  Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris.


Des pratiques contractuelles aux techniques en usage, une large approche de l’agriculture médiévale et des paysans du moyen-âge

D_lettrine_moyen_age_passion‘une grande densité, cette conférence, au demeurant tout à fait accessible, demeure une véritable mine d’informations pour qui chercherait à actualiser ses connaissances sur l’évolution du statut des paysans dans le courant du moyen-âge central. Sur toile de fond féodal, les pratiques contractuelles liant ces derniers aux seigneurs ou aux ecclésiastiques (suivant le tenant terrien) y sont aussi abordées dans leur détail et dans leur évolution : durée et nature des concessions, variabilité des tailles, fermage, métayage, jardins, disposition dans l’espace médiéval, autour du village, etc…

A travers cette mise en enluminures_calendrier_paysan_conference_agriculture_medievale_moyen-age_centralperspective historique, on comprendra mieux les raisons de la disparition progressive des serfs et des corvées au profit des vilains, paysans « libres » ou nouvellement « affranchis ».  Au passage, on aura encore évoqué les origines de ce « labor » agricole, et la nature péjorative ou discriminante qui semble décidément et si souvent coller à la peau du « vilain » médiéval.

Didier Panfili  donnera encore ici des nombreux éléments sur l’outillage et les techniques médiévales en usage autour du travail de la terre : rotation, jachère, friche, défrichement, mais encore utilisation d’engrais organiques et naturels ou techniques permettant d’assurer la fertilité de ces sols qu’on ne cesse de travailler,même quand il sont au repos pour les aérer ou leur apporter l’azote nécessaire, etc…

Sur ces aspects (et ceci est à notre compte) on croirait presque entendre des éléments en provenance de l’agriculture biologique moderne. Au delà, pour peu que l’on comprenne bien la nuance entre rendement et productivité, on pourra aussi aisément reléguer aux oubliettes bien quelques idées reçues sur les savoir-faire des paysans du moyen-âge.

En vous souhaitant une belle écoute et une excellente journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Amour courtois et « fine amor », un point sur la question avec trois experts

poesie_medievale_fine_amor_amour_courtois_origine_definition_conference_moyen-age_centralSujet: littérature, poésie médiévale, fine amor, amour courtois, histoire, définition, contexte d’émergence, hypothèses.
Période : moyen-âge central (XIIe et XIIIe sècles)
Média: émission de radio,  France Culture
Titre:  la fabrique de l’Histoire, l’amour courtois (2016) par Emmanuel Laurentin
Intervenants: Michel Zink,  Didier Lett,  Damien Boquet.

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passion‘où vient la notion d’Amour Courtois ? En dehors de son « invention » au XIXe siècle par Gaston Paris, que recouvre-t-elle de réalités médiévales et quelles furent les conditions de son émergence ? Voilà autant de questions que France Culture se proposait d’adresser en mars 2016 dans le cadre de son programme la Fabrique de l’Histoire, en invitant à sa table trois éminents universitaires et spécialistes d’histoire et de littérature médiévale :  Michel Zink, professeur au Collège de France (Chaire de Littératures de la France médiévale), Didier Lett (professeur d’histoire médiévale à l’université de Paris 7) et Damien Boquet (maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille I).

NB  ; ce n’est pas à proprement parler une conférence mais comme il s’agit d’un échange assez ouvert et informatif sur la question, nous indexons aussi cet article sous cette catégorie.

L’amour courtois, invention originale
du monde médiéval et occidental chrétien

Né dans le contexte d’une réforme grégorienne qui affirme plus que jamais le mariage comme institution et définit aussi clairement les lignes entre prêtres et laïques en faisant injonction formelle à ses derniers de demeurer célibataires, faut-il y voir là une relation de poesie_litterature_medievale_enluminure_codex_manesse_amour_courtois_moyen-age_centralcause à effet ou constater plus prudemment avec Michel Zink que cette poésie qui met au centre cette fin amor ou cet amour courtois n’émergera, en effet, qu’au sein du moyen-âge occidental chrétien et lui sera propre.

Au vue du contexte dogmatique et clérical des XIIe et XIIIe siècles, on pourra alors sans doute mieux comprendre ce sentiment amoureux ou cette définition d’une « nouvelle forme » d’amour (littéraire), qui se cherche entre l’interdiction du passage à l’acte (hors mariage pour l’homme, adultérin pour la femme) et l’assouvissement symbolique d’un désir interdit, condamné d’avance à ne jamais se poser sur son objet :

« … C’est une poésie (celle de l’amour courtois)  qui essaye d’intégrer à la vision chrétienne de l’amour cet amour relevant de l’Eros, mais qui dépasse largement le simple désir charnel et qui essaye de le récupérer… »
Michel Zink  – Extrait La Fabrique de l’Histoire

Lien vers le podcast original sur le site de France Culture

C_lettrine_moyen_age_passione serait donc aussi ce même « Amour » avec un grand A qui se tient au centre du christianisme, celui de Dieu, celui des uns et des autres qu’on cherche aussi à décliner, dusse-t-on le tirer du côté charnel et émotionnel, tout en ménageant les conditions pour transcender ces deux dimensions matérielles et le rendre, finalement, spirituel ?

En dehors de cette idée de l’exaltation, cette Delectatio Morosa qui lui sert de pendant ou d’argument (ce plaisir venu de l’attente et de la non satisfaction du désir qui excite et agite l’imagination), cette fine amor et son désir jamais assouvi (quand la dame est sage ou que l’on respecte les interdits,) se transforme si souvent en souffrance et en complainte – celle de l’attente, celle de la distance infranchissable physique ou symbolique, celle du rejet, celle de la frustration pesante du non passage à l’acte, cet état où l’on n’en finit pas de se mourir d’amour – qu’on pourrait se demander s’il ne ménage  pas encore une forme de « pénitence » qui ne serait, après tout, pas totalement étrangère au christianisme.

poesie_litterature_medievale_enluminure_codex_manesse_amour_courtois_fine_amor_moyen-age_central_XIIe_XIIIePourtant, s’il est si chrétien, dans son essence, cet amour courtois, pourquoi se pose-t-il si souvent sur la dame du seigneur et de l’homme de pouvoir, et de fait aussi la femme déjà  mariée ?

Faut-il voir là une forme de valorisation symbolique   de l’adultère, et une sorte de « poésie résistante »  ou plutôt ne pas perdre de vue que cet amour courtois naît aussi, au sein des méandres et des jeux de pouvoir de la féodalité. N’y aurait-il pas, encore ici, une forme de report ou d’extension symbolique de la relation de soumission, forte et codée du seigneur à ses vassaux ou ses sujets, vers ses proches ? En d’autres termes, faut-il aimer ou louer la dame de son maître comme on est supposé l’aimer et le louer lui et lui être fidèle ? Peut-être, à condition de ne pas déraper trop loin sur le terrain glissant des analyses de genre et de la théorie des « affects », en invoquant un peu hâtivement la grille commode de la psychanalyse moderne pour la calquer sur l’époque.

Et puisque nous n’en sommes plus à une question près, si je voulais ici semer une autre hypothèse, sans doute plus terre à terre et en tout cas plus micro-sociologique, au risque de me faire tirer l’oreille pour son manque cuisant de romantisme. Sans prétendre épuiser le sujet mais pour offrir un autre angle : au delà du simple attrait et de la séduction qu’inspire la femme du seigneur, et par contagion quelquefois sa soeur, sa cousine, bref encore la gente féminine alliée au pouvoir et souvent de condition supérieure à celui qui la convoite, pourrait-il y avoir, là aussi, quelques niches secondaires, pour paraphraser Erving Goffman dans Asiles, ou, pour le dire plus trivialement, quelques avantages indirects à retirer (économiques, politiques, jeux d’influences ou supplément de soupe, poesie_litterature_monde_medieval_enluminure_codex_manesse_amour_courtois_moyen-age_centraletc…) quand on est poète ou petit noble,  en cherchant à devenir, à tout prix, le favori de la dame,  au risque de se perdre dans ce jeu littéraire d’un désir à jamais inassouvi, ou même de se faire chasser de la cour par le seigneur en cas de dépassement des bornes  ?

Bref, pour en revenir à l’émission du jour, si elle ne répond pas à toutes les questions, elle a le mérite d’en soulever un certain nombre en donnant trois approches assez différentes de cet amour courtois, qui peuvent se rejoindre par endroits (quoique) : une qui se centre sur l’analyse des genres et les lignes de démarcation entre les sexes, l’autre un peu plus axée sur la fine amor comme une forme de réponse littéraire, « anticléricale » ou « résistante » dans le cadre de la réforme grégorienne, et la troisième, sans doute un peu moins sociale ou psychologique et, de fait, plus prudente et moins spéculative aussi, basée sur une analyse qui se situe plus au niveau littéraire et au coeur des textes.

En vous souhaitant une bonne écoute et une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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PS ; vous aurez certainement reconnu, tout au long de cet article, des miniatures  (quelque peu retouchées par nos soins) du Codex Manesse, célèbre manuscrit ancien allemand, contenant près de 700 chansons d’amour courtois.