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Des Lièvres è des Raines, une fable de Marie de France

Sujet  : poésie médiévale, fable médiévale, vieux français, anglo-normand, auteur médiéval, ysopets, poète médiéval,   poésie satirique, poésie morale
Période  : XIIe siècle, moyen-âge central.
Titre  :   Des lièvres è des Raines
Auteur    :   Marie de France    (1160-1210)
Ouvrage    :    Poésies de Marie de France Tome Second, par B de Roquefort, 1820

Bonjour à tous,

i Marie de France est la première auteur(e) féminine, connue en langue « vulgaire », en l’occurrence l’anglo-normand, elle compte aussi parmi les plus belles plumes de son temps. Au XIIe, XIIIe siècles, entre lais, contes et fables, elle explore histoires merveilleuses et fables anciennes, vieilles légendes celtes et encore monde chevaleresque, dans une œuvre qui réconcilie matière de Bretagne, lyrique courtoise et même récits chrétiens (l’Espurgatoire Seint Patriz, La Vie Seinte Audree). Aujourd’hui, nous la retrouvons dans une fable intitulée : des lièvres è des Raines, soit, en français moderne, des Lièvres et des grenouilles.

Les lièvres et les grenouilles à travers ses auteurs

De Esope à Phèdre, cette fable qui met en scène des lièvres et des grenouilles a traversé le temps tout en connaissant quelques variantes et des nuances. On la retrouvera même, bien après Marie de France, chez Jean de la Fontaine dont la version est sans nul doute, la plus connue à ce jour. Voyons un peu de près les variantes des trois grands auteurs avant de vous proposer la version de la poétesse anglo-normande médiévale.

La version d’Esope

Chez le fabuliste grec des VII et VI siècles av. J.-C., les lièvres, lassés de vivre dans la crainte des chiens, des hommes et d’autres prédateurs, décident de mettre fin à leur jour : « Il valait donc mieux périr une bonne fois que de vivre dans la terreur. » Résolus à se jeter dans un étang, au moment d’y sauter, ils mettent en fuite des grenouilles vivant dans l’endroit.

Un des lièvres en tirera la leçon et on évitera le pire : « Arrêtez, camarades ; ne vous faites pas de mal ; car, vous venez de le voir, il y a des animaux plus peureux encore que nous. ». Et la morale de conclure : « cette fable montre que les malheureux se consolent en voyant des gens plus malheureux qu’eux.» (Tirée de Fables d’Ésope, traduction par Émile Chambry, Les Belles Lettres, 1927)

La version de cette fable chez Phèdre

Le Fabuliste latin du 1er siècle de notre ère marche sur les traces de l’auteur grec, à ceci près que, chez lui, ce n’est pas l’usure du contexte, ni leur statut de proies permanentes, qui mettent nos lièvres en fuite mais leur nature craintive et un événement accidentel. Voici sa version :

« Qui vit dans la crainte est malheureux.

Que celui qui ne peut supporter son malheur considère les autres & apprenne à souffrir. Un jour dans les bois, les lièvres épouvantés par un grand bruit, dirent hautement que troublés par des alarmes continuelles, ils vouloient mettre fin à leur vie. Aussitôt, ces malheureux furent à un étang pour s’y précipiter : à leur arrivée, les Grenouilles effrayées, fuient, se culbutent, se cachent dans les herbes. Ho ho, dit l’un d’eux, en voilà d’autres que la peur tyrannise ; comme eux supportons la vie. »
Lepores & Ranae, les fables de Phèdre en latin et en français, traduction nouvelle par l’abbé Lallemant (1758)

Là encore la leçon est la même : quels que soient ses craintes et même plus largement ses malheurs, on peut toujours trouver autour de soi, gens de situation moins enviables.

Le lièvre poltron de La Fontaine

« Un Lièvre en son gîte songeait
(Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) ;
Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeait :
Cet animal est triste, et la crainte le ronge. »

Jean de La FontaineLe lièvre et les grenouilles

Chez La Fontaine, comme chez les auteurs précédents, la peur sera le moteur de l’histoire. Il y ajoutera sa belle touche de style, avec en plus une touche d’humour et de moquerie. Ainsi, son lièvre (cette fois seul dans son histoire) est peureux par essence : « Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre. ». Comme chez Phèdre, c’est un bruit qui mettra en fuite l’animal. Pour la morale, la leçon viendra encore des grenouilles d’un étang, affolées par son approche. Au passage, il se trouve là, emporté dans sa fuite et pas pour se jeter à l’eau, ni pour en finir : « Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes, Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes. ». Révisant son attitude, à la vue de la panique des batraciens, notre lièvre conclura :

« Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. « 

Si la peur reste au centre du récit chez Esope et Phèdre, leur morale élargit, quelque peu, le propos : « on trouve plus malheureux que soi », « il faut supporter la vie ». La Fontaine reste un peu plus centré sur la nature poltronne de son lièvre et sur la raillerie. De fait, sa morale est aussi plus individuelle et « psychologique ».

« L’herbe plus verte ailleurs ? », une morale différente chez Marie de France

Comme on le verra à la lecture, la poétesse médiévale déplace l’objet de la morale. D’une certaine manière, elle l’élève même en plaçant sa fable sur un plan plus social et plus spécifique aussi que les auteurs précédents.

Chez elle, la peur reste le déclencheur qui motive les lièvres à quitter leur terre qui devient cette fois, natale et d’attachement (terre d’enfance, terre qui les ont vus grandir). Ici aussi, la panique des grenouilles sautant en tous sens à l’arrivée des lièvres permettra de recadrer la situation.

En revanche, Marie de France fera de toute l’histoire une leçon à méditer autour de l’adage qui veut que « l’herbe soit toujours plus verte ailleurs ». Ainsi, selon elle, les mirages de d’exil ne sont pas toujours récompensés et à fuir l’endroit où l’on vit, on ne sait pas toujours ce qui nous attendra en terres étrangères et inconnues. Elle va même, un peu plus loin, en affirmant quelque chose que l’on pourrait résumer comme cela : sachez vous contenter du lieu où vous vivez, il n’est pas de pays en ce monde où vous ne devrez faire des efforts ou travailler pour vivre et où vous ne ne pourrez, à une occasion ou une autre, connaître la peur et les souffrances. On est loin ici du « on trouve toujours plus malheureux ou craintif que soi ».

Hypothèses

Dans Poésies de Marie de France, poète anglo-normand du XIIIe s (1820), B de Roquefort (sur les pas de Le grand d’Aussy), suggère qu’on pouvait sans doute lire, dans cette morale, l’expression du vécu de la poétesse. Ayant évoluée elle-même dans une société féodale et « dans un état partagé entre un million de petits tyrans« , elle « avait dû voir une infinité de personnes molestées par les abus de pouvoir« . Selon cette hypothèse, dans ce monde incertain, en se déplaçant d’une province à l’autre, nul ne pouvait avoir la garantie d’y trouver un meilleur sort et c’est ce que Marie de France aurait voulu refléter ici. Peut-être…

De Roquefort ne se demande pas si le fait que la poétesse du moyen-âge central, supposément née en France (Ile de France ou Normandie), mais ayant été amenée à vivre ailleurs (Angleterre) pourrait expliquer aussi cette morale. Quoiqu’il en soit, dans un cas comme dans l’autre, il n’y a guère de moyens de vérifier ces deux hypothèses. D’un autre côté, on pourrait aussi voir dans cette fable, une morale plus intemporelle qui n’est pas incompatible d’ailleurs avec une certaine éloge de « la voie moyenne » : cette forme de contentement vis à vis de son propre sort et de sa propre condition, chère au monde chrétien médiéval.


Des Lièvres è des Raines
version originale en vieux français

Ci dist que Lievre s’assanlèrent
À pallement: si esgardèrent
Q’en autre teire s’en ireient,
Fors de la grêve ù ils esteient;
Car trop furent en grant dolur
D’Omes è de Chiens orent pour,
Si nes les voleient plus sufri,
Pur ço s’en vorent fors issir.

Li saige Lièvre lor diseient
Que folie ert quanqu’il quereient
A issir de la quenoissance
U il èrent nurri d’enfance.
Li Autres ne les vodrent creire,
Tuit ensanle vindrent lur eire;
A une mare sunt venu,
Gardent de loin si unt véu
Raines qui furent ensambléez,
De paour d’eaus sunt effréez,
Dedenz l’iave se vunt plunjier.
Dès quel les virent aprismier.

Uns Lièvres les a appelez,
Segnur, fet-il, or esgardez
Par les Reines que vus véez
Qui poor unt ; vus purpenssez
Que nus aluns quérant folie,
Que nostre grêve avuns guerpie
Pur estre aillurs miex à seurtez,
Jamès teir ne truverez
U l’en ne dut aucune rien,
R’aluns nus en si feruns bien ;
A tant li Lièvre returnèrent
En lur cuntrée s’en r’alèrent.

MORALITÉ

De ce se deivent purpenser
Cil qui se voelent remuer
E lor ancien liu guerpir
Qui lor en puet après venir ;
Jamais pays ne toverunt
N’en cele terre ne venrunt
K’il puissent estre sanz poour,
Ou sanz traveil, u sanz dolour.

Adaptée en français moderne

Un jour, les lièvres s’assemblèrent
En parlement et décidèrent

Qu’en d’autres terres ils s’en iraient,
Loin de l’endroit où ils vivaient ;
De trop de maux les accablaient
Hommes et chiens qu’ils redoutaient
Et ne voulant plus en souffrir
Leur seul choix restait de partir.

Tous les sages lièvres leur dirent
Que c’était folie de s’enfuir
Loin de ces terres de connaissance
Qui avaient nourri leur enfance.
Mais les autres n’écoutèrent rien
Et se mirent bientôt en chemin.
Lors, près d’une mare, venus

A distance, ils ont aperçu
Des grenouilles en grande assemblée.
Effrayées par leur arrivée,
Elles plongèrent de tous côtés,
Sitôt qu’ils se furent approchés
.

Voyant cela, un lièvre dit :
« Seigneur, retenez-bien ceci
Par les grenouilles de ce lieu
Et qui s’effrayent de bien peu.
Quelle grand folie avons commis
En quittant notre cher abri,

Cherchant ailleurs sureté,
Quand nulle terre on ne peut trouver

Où ne survienne aucun dommage.
Rentrons-chez nous, c’est le plus sage. »
Sur ce, les lièvres retournèrent

En leur contrée et en leur terre.

MORALITÉ

De cela doivent méditer
Tous ceux qui veulent s’exiler
Et partir loin de chez eux,
A ce qui peut leur advenir :
Jamais pays ne trouveront
Ni terre ici-bas, ne verront
Où ils puissent vivre sans peur
Ou sans efforts ou sans douleur
.


Notes sur les enluminures utilisées

Pour ce qui est des enluminures utilisées dans les illustrations de cet article, les Lièvres sont tirés d’un ouvrage du Lion des Pyrénées, Gaston Febus : Livre de la chasse Gaston III (comte de Foix ; 1331-1391). Ms Français 1291 de la BnF. Les « grenouilles » ont, quant à elle, sauté tout droit sur nos pages depuis un manuscrit du Xe siècle, originaire de Constantinople : De Materia Medica. (actuellement conservé à la Morgan Library de New York – Morgan, Ms M652).

Enfin, pour l’image d’en-tête le fond aquatique nous vient du mythe arthurien. Il vient du manuscrit Lancelot du lac, Ms Français 113 conservé à la BnF (datation vers le milieur du XVe). La fée Viviane tenant dans ses bras Lancelot s’en est momentanément éclipsée pour faire place aux animaux de notre fable.

En vous souhaitant une très belle  journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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La réalité de la peste noire médiévale, une citation De Jacques le Goff

Sujet    : citation, épidémie, peste noire, pandémie, historien médiéviste, histoire médiévale, covid.
Période : du moyen-âge central au XVIIIe s
Auteur  : Jacques le Goff (1924-2014)
Livre    :   L’Europe est-elle née au Moyen-âge (1964)

Bonjour à tous,

our avoir vu passer à plusieurs reprises, sur les réseaux sociaux, une comparaison entre la Covid 19 et la peste noire, voici une longue citation de l’historien Jacques le Goff. Tiré de son ouvrage l’Europe est-elle née au Moyen-Age, cet extrait sur la réalité du terrible fléau qui perdura du XIVe siècle aux suivants, devrait permettre de remettre les choses à leur juste place pour qui aurait encore des doutes.


« (…) La colonie génoise de Caffa en Crimée fut assiégée par des Asiatiques qui utilisèrent comme armes contre les assiégés des cadavres de pestiférés jetés par-dessus les murailles. Le bacille véhiculé par les puces des rats ou, comme on le croit plutôt aujourd’hui, par le contact humain vint en Occident à bord de bateaux originaires de Caffa. Au cours de l’année 1348, il se diffusa dans pratiquement toute l’Europe. La peste Noire commença à être un phénomène catastrophique qui dura en Occident jusqu’en 1720, date de la dernière grande peste, celle de Marseille, avec toujours une origine orientale. Ce qui rendit l’épidémie catastrophique, c’est d’abord le caractère foudroyant de la maladie. Les hommes et les femmes contaminés par le bacille étaient terrassés au bout d’une courte incubation par un accès qui, au bout de 24 à 36 heures, aboutissait le plus souvent à la mort.

(…) Nous ne possédons pas de documents permettant d’évaluer de façon assez précise la mortalité de l’épidémie. Elle varia suivant les régions. Il est probable qu’elle ne fut dans aucune région inférieure au tiers de la population, et l’évaluation la plus vraisemblable va de la moitié aux deux tiers de la population de la Chrétienté. La chute démographique fut de 70 % pour l’Angleterre qui passa d’environ 7 à environ 2 millions d’habitants en 1400. »

Jacques Le Goff – L’Europe est-elle née au Moyen-âge (1964)


Comme on le comprendra bien à la lecture de ces lignes, si le coronavirus a tristement emporté des victimes dans sa course, le comparer à une épidémie de peste noire qui a décimé de la moitié à 2/3 de la population médiévale est (ou était) rien moins qu’une énorme ânerie. Cela dit, ce ne sera pas la première dont les réseaux sociaux nous gratifient…

NB : l’enluminure utilisée pour l’image de la citation est tirée des  Annales de Gilles  Le  Muisit, ouvrage conservé actuellement à la Bibliothèque Royale de Bruxelles. Elle illustre la peste à Tournai en 1349. Sur l’image d’en-tête, la gravure du médecin de peste qui s’y superpose n’est pas médiévale. Historiquement, ce type de tenue, encore très prisée dans les carnavals vénitiens date plutôt des XVIIe et XVIIIe siècle.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred

Pour moyenagepassion.com
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Qui était Giraut de Bornelh ? A la découverte du « maître » des troubadours

Sujet  : musique, chanson et poésie médiévale, troubadours, biographie, vida, razo, manuscrit médiéval, chansons, portrait, occitan, langue d’oc, trobar leu
Période  : moyen-âge central, XIIe et XIIIe siècle
Auteur   :  Giraut de Borneil, Guiraut de Bornelh Guiraut de Borneill, (?1138-?1215)

Bonjour à tous,

oilà longtemps que nous ne sommes partis en direction du pays d’Oc médiéval, à la découverte de nouveaux troubadours, mais il est temps de rattraper cela. Aujourd’hui, nos pas vont nous entraîner à l’ère « classique » des premiers troubadour occitans. Nous sommes donc au Moyen-âge central, entre les deux derniers tiers du XIIe et les premières années du XIIIe siècle et le poète que nous vous présentons se nomme Guiraut de Borneill ou Bornelh. C’est un grand de sa génération et Dante l’a même classé parmi ses troubadour favoris, après Arnaut Daniel, en le qualifiant même (dans son De Vulgari eloquentia), de “poète de la rectitude“.

D’aprés les chronologies usuelles, Guiraut de Bornelh aurait vécu entre 1138 et 1215. Pour le situer, il arrive un peu après Guillaume IX d’Aquitaine. le très talentueux Marcabru, maître du trobar clus, le précède également dans le temps, même si les dates suggèrent qu’ils ont pu être contemporain. Guiraut n’a pas encore engagé sa carrière quand Marcabru termine la sienne. Il est donc plus de la génération d’un Bernard de Ventadorn. Chez les trouvères qui commencent déjà à répandre et à traduire l’art musicale et poétique occitan, des poètes comme Gace Brûlé ou Blondel de Nesle ont officié en même temps que lui.

La biographie de Guiraut de Bornelh suivant les vidas et les razos.

Avec toutes les réserves qu’on doit y mettre, sa Vida, ainsi que quelques razos nous content quelques éléments supposés de sa vie. Comme tous les récits des vidas et des razos, ceux de Guiraut de Borneill ne peuvent guère être étayé par des documents et des sources historiques avérées. De fait, rédigés longtemps après la vie de troubadours, ces écrits sont, bien souvent, basés en grande partie sur le contenu de leurs poésies.


Enluminure du manuscrit Français 854, chansonnier A (retouchée par nos soins).

« Guiraut de Bornelh si fo de Limozí, de l’encontrada d’Esiduòlh, d’un ric castèl del viscomte de Lemòtges. E fo òm de bas afar, mas savis òm fo de letras e de sen natural. E fo mèlher trobaire que negús d’aquels qu’èron estat denan ni foron après lui ; per que fo apelatz maestre dels trobadors, et es ancar per totz aquels que ben entendon subtils ditz ni ben pausats d’amor ni de sen. Fòrt fo onratz per los valentz òmes e per los entendenz e per las dòmnas qu’entendian los sieus maestrals ditz de las sous chansos. E la soa vida èra aitals que tot l’invern estava en escòla et aprendia letras, e tota la estat anava per cortz e menava ab se dos cantadors que cantavon las soas chansos. Non volc mais mulhèr, e tot çò qu’el gazanhava dava a sos paubres parenz e a la eglesia de la vila on el nasquèt, la quals glesia avia nom, et a encara, Saint Gervàs. « 

La Biographie des troubadours en Langue Provençale – Camille Chabaneau – Editeur Edouard Privat, Toulouse (1885) (1)


Lettré, sage et talentueux : le « maître » des troubadours selon son biographe médiéval

Suivant sa vida, Guiraut naquit, donc à Excideuil, en Limousin, dans l’actuel département de la Dordogne, à moins que, comme l’a fait remarquer le romaniste et philologue Jean-Pierre Chambon, il ne s’agisse, plus vraisemblablement d’Exideuil, dans le canton de Chabanais, en Charente (2).

On ne connait pas grand chose de l’enfance de ce troubadour mais pour ce qui est de sa condition, son biographe médiéval nous le présente comme un homme de modeste extraction, plein de sagesse, lettré et de “bon sens” (ou doté naturellement d’intelligence et de raison, si l’on préfère).

Enluminure Ms Français 12473 – Chansonnier provençal K – Bnf, dept des manuscrits

A propos des talents du poète, l’auteur de sa vida n’hésite pas à qualifier Giraut de Borneil de « meilleur des troubadours » pas seulement auprès de ses contemporains mais également de ses prédécesseurs. Il nous dit même encore qu’il fut appelé « maître des troubadours ». Quant à sa postérité du temps de sa vida, elle se poursuit dans la même veine puisque « tout ceux qui, de nos jours, comprennent les paroles subtiles et bien agencées à propos d’amour et de bons sens (jugement, raison, intelligence » continuent, de le considérer comme un maître.

Certains linguistes et experts semblent être de l’avis que ce « maître » pourrait designer la profession de Giraut plutôt qu’une supériorité absolue sur ces pairs : maître de rhétorique ou maître dans le sens d’enseignant ? (3) Cela nous parait un peu surprenant, au vue du contexte et du ton général de cette vida, d’autant que dans la continuité de ce grand éloge, on trouve encore la phrase suivante : “Il fut aussi fort honoré ( apprécié, loué) par les hommes nobles de son temps et par les dames qui comprenaient les paroles magistrales de ses chansons.”. Bref, selon l’auteur de cette biographie tardive, nous avons affaire à un troubadour hors du commun.

Cette vida nous dit encore que, l’hiver, Giraut enseignait les lettres et était à l’école et que l’été il se rendait auprès des cours, “emmenant avec lui ses deux chanteurs qui chantaient et jouaient ses compositions”. Cela semble assez étonnant mais explique que, sur un certain nombre de miniatures de manuscrit médiéval, on le voie accompagné de près d’autres personnages. Ainsi, on devine quelqu’un derrière lui sur l’enluminure du MS 854 que nous nous sommes permis de rafraîchir un peu (plus haut dans l’article). Quant à l’enluminure du MS 12473 (ci-dessus également), cette fois, Giraut de Borneil y est bien suivi de deux personnes qui ne peuvent que correspondre à ces « assistants » jongleurs et chanteurs.

Quelques éléments supplémentaires sur sa vie

Il n’est pas rare que les vidas des troubadours nous content des romances entre les poètes occitans et des dames, voire même de grandes dames. Celle de Giraut de Borneil y fait exception. Elle nous dépeint, en effet, un homme qui « jamais ne voulut se marier et qui donnait tout l’argent qu’il gagnait à ses pauvres parents, mais encore à l’église de sa ville de naissance, qu’on nommait et qu’on nomme toujours Saint Gervais.

Il faut chercher dans les 6 razos qu’on trouve encore sur lui pour débusquer un peu plus d’éléments sur ses histoires de cœur (op cité Chabaneau). Dans certains d’entre eux, il est notamment fait allusion à une dame de Gascogne : Alamanda d’Estanc, « dame très prisée pour son intelligence, sa beauté et sa valeur« . Las, l’histoire s’est, semble-t-il, mal finie et les razos nous disent que le poète en souffrit beaucoup.

Pour finir le tour de ces éléments de biographie, un autre razo nous conte que Guiraut partit avec Richard Coeur de Lion pour la 3ème croisade et au siège d’Acre. Dans ses autres protecteurs, ces mêmes sources et ses poésies mentionnent encore Alfonse VIII de Castille : ce dernier, avec d’autres nobles de sa cour, lui auraient même fait cadeau d’un palefroi ferré ainsi que d’autres riches présents« . On peut aussi y ajouter des personnages tels que Aimar vicomte de Limoges, vraisemblablement Adémar V (1138 1199), le dauphin d’Auvergne, un comte de Toulouse, sans doute Raimon V selon Alfred Jeanroy (4) et Boemond III, Prince d’Antioche. Enfin, dans ces mêmes sources, on trouve encore mentionnés Raimbaut d’Orange et Ramons Bernartz de Rovigna (Raymond Bernat de Rouvenac ?).

Sources manuscrites : Mss 854 et Mss 12473 deux chansonniers du XIIIe siècle

On citera les deux manuscrits déjà mentionnés à propos des enluminures. Tous deux sont conservés à la BnF et consultables en ligne sur le site de Gallica. Le premier, le Ms Français 854 est également connu sous le nom de Chansonnier provençal A. Daté du XIIIe siècle, ce manuscrit médiéval, d’origine italienne, contient vidas et razos de troubadours, ainsi que leurs oeuvres, dont celles de Guiraut de Borneill.

Dans le même registre, le manuscrit médiéval MS Français 12473 est, sans doute, encore plus célèbre. Connu sous le nom de Chansonnier provençal ou Chansonnier K, il est daté de la deuxième partie du XIIIe siècle et présente également un large nombre de troubadours et poètes de langue occitane médiévale avec leurs biographies tardives. Copié en Italie, cet ouvrage, richement illuminé, se tint longtemps à la Bibliothèque du Vatican (cote Vat. 3204), avant de revenir à la BnF où il se trouve actuellement conservé.

Au vu des similitudes entre les deux manuscrits, les conservateurs et archivistes de la BnF ont conclu qu’ils furent probablement réalisés dans le même atelier italien (Marie-Pierre Laffitte archives et manuscrits sur bnf.fr).

Legs poétique et oeuvre de Giraut de Bornelh

Giraut de Bornelh a laissé un legs poétique assez conséquent : plus de 80 pièces dont un très petit nombre seulement sont notées musicalement. Son oeuvre contient, en majeure partie, des compositions profanes : poésies, chansons, sirvantois et pièces satiriques, pastourelle, etc… Sur un plan plus liturgique, on retiendra une composition religieuse et deux chansons d’appel à la croisade.

D’abord versé dans le Trobar clus à la façon d’un Marcabru, Giraut finit par privilégier, dans ses compositions, un style plus clair et accessible : Trobar leu (léger, ouvert). De fait, il le mit en avant et le défendit de telle manière, qu’on en a parfois fait l’inventeur ou, à tout le moins, le défenseur. Dans de prochains articles, nous aurons l’occasion, de présenter son oeuvre et certaines de ses pièces plus en détail.

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
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Sources & notes

(1) La biographie des troubadours en langue provençale – Camille Chabaneau (1885)

(2) Sur le lieu de naissance de Guiraut de Bornelh. Jean-Pierre Chambon Romania, tome 101 n°404, 1980

(3) La literatura en la corte de Alfonso VIII de Castilla – Antonio Sánchez Jiménez (2001)

(4) La poésie lyrique des troubadours – Alfred Jeanroy – T2-(1934)