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la complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs de france (2)

Portrait Enguerrand de Monstrelet

Sujet : complainte, poésie médiévale, poésie satirique, guerre de cent ans,  moyen-Français, misère, laboureurs, écorcheurs, routiers.
Période : Moyen Âge tardif,  XVe siècle.
Titre : Complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs de France
Auteur : anonyme
Ouvrage : Les chroniques d’Enguerrand de Monstrelet, (1400-1444)

Bonjour à tous,

ans le courant du Moyen Âge tardif, Enguerrand de Monstrelet, auteur et chroniqueur picard, acquis à la cause bourguignonne nous a laissé des chroniques sur les luttes intestines qui agitent la France de son temps et sur l’inévitable guerre de cent ans.

Nous sommes dans la première moitié du XVe siècle (1400-1444) et le chroniqueur médiéval entend succéder à l’œuvre de Froissart. Le destin, pas plus que la postérité, ne lui prêteront le talent de plume de son prédécesseur mais son œuvre demeurera, quoi qu’il en soit, une témoignage de référence utile pour cette période. Aujourd’hui, nous continuons de nous intéresser à une complainte populaire que l’on retrouve citée dans ses chroniques historiques sous le titre : « la complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs de France« .

complainte du pauvre commun - extrait avec enluminure

Complainte sur les dommages collatéraux
de la guerre et les exactions des écorcheurs

Pendant la guerre de cent ans, les campagnes souffrirent et s’enflammèrent plus d’une fois sous la pression des dommages collatéraux de la guerre et des exactions : pillages, disette, compagnies de routiers, de mercenaires ou d’écorcheurs qui errent, sans solde, à la traîne des batailles et qui se payent en rançonnant ce qu’il trouve sur leur passage. Bien souvent, le petit peuple subit tout cela, impuissant, jusqu’à ce que la misère gronde trop fort et finisse par engendrer des débordements généralement réprimés dans la violence.

La Complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs de France témoigne du sort fait au petit peuple dans les périodes les plus difficiles. Ce dernier y exprime sa révolte contre les conflits nobiliaires et les pouvoirs dont il finit toujours par devenir l’otage.

Auteur et attribution de cette complainte

Dans ses chroniques, Enguerrand de Monstrelet ne cite pas l’auteur de cette complainte. Il ne la commente pas, non plus. Du point de vue de l’attribution, on a pu quelquefois en prêter la paternité au chroniqueur lui-même, même s’il ne la revendique pas. Le poète Alain Chartier a parfois été, lui aussi, désigné comme un auteur possible de ce texte. Les deux pistes ne semblent toutefois pas les bonnes et la pièce a donc conservé, jusque là, son anonymat.

Du point de vue de sa datation, on la trouve rattachée à l’année 1422 dans l’ouvrage de Monstrelet. Après coup, certains historiens ont pu émettre l’hypothèse que ce cri de détresse populaire avait pu être bien antérieur à la période couverte par le chroniqueur médiéval. Il est vrai qu’on pourrait presque y lire les prémices de la grande jacquerie de 1358. Mais, là aussi, la piste est erronée.

Un chartiste à la rescousse de la datation

Pour clarifier la datation de cette complainte, il fallait bien l’aide d’un chartiste et on trouve, dans un ancien ouvrage de la bibliothèque de l’Ecole des Chartes, un éclairage plutôt convaincant signé de la main de Jules Quicherat (1).

De manière plutôt cocasse, l’explication du médiéviste et archéologue pourrait rapprocher les confusions de datation autour de cette Complainte du pauvre commun des débuts du film « Brazil » de Terry Gilliam, et notamment du moment où un certain « Archibald Buttle » se trouve confondu avec un « Archibald Tuttle », par la présence malencontreuse d’un insecte sur la trajectoire d’un caractère de machine à écrire. En l’occurrence, dans notre complainte et suivant l’hypothèse de Quicherat, un certain « Rodrigue » plutôt célèbre se serait retrouvé changé, par une erreur de copiste, en un « Todigue » totalement inconnu au bataillon. Voici la strophe en question :


« Hélas ! sans plus vous dire hélas,
Comment peuvent penser créatures,
Qui bien advisent noz figures,
Et ont sens et entendement,
Et nous voyent nuds par les rues
Aux gelées et aux froidures,
Nostre pauvre vie querant :
Car nous n’avons plus rien vaillant,
Comme aucuns vueillent langaigez.
Ils s’en sont tres mal informez ;
Car s’ils pensoient bien en Todigues
Et Escoçois en leur complices,
Et és yvers qui sont passez,
Et autres voyes fort obliques,
Dont tous estats nous sont reliques
Comme chacun nous a plusmé »


Concernant ce Rodrigue auquel la complainte se réfère d’après notre chartiste, il s’agirait donc de Rodrigue de Villandrando, seigneur d’Ussel et comte de Ribadeo et de Valladolid. Durant la première moitié de XVe siècle, ce noble d’origine espagnol se convertit en un mercenaire aussi ambitieux et indépendant que cruel, au service de Charles VII, et se fit craindre en France comme en Espagne. En 1432, il fut notamment à la tête d’une compagnie d’écorcheurs qui effectua des razzias en Anjou puis en Touraine après que les écossais soient déjà passés par là pour saigner à blanc les populations ayant l’infortune de se trouver sur leur route. C’est donc vraisemblablement, d’après ces exactions, qu’il faut dater cette complainte puisqu’elle fait référence à la fois à Rodrigue et aux écossais. Postérieure à 1432 donc et pas datée de 1422 comme la chronique le suggère et donc, plus sous Charles VII qu’à la fin du règne de Charles VI.

La complainte du pauvre commun
et des pauvres laboureurs de France (2)

Hélas ! hélas ! hélas ! hélas !
Prélats , princes , et bons seigneurs ,
Bourgeois, marchans, et advocats,
Gens de mestiers grans et mineurs,
Gens d’armes , et les trois estats ,
Qui vivez sur nous laboureurs ,
Confortez nous d’aucun bon ayde ;
Vivre nous fault, c’est le remède.

(… Retrouver la 1ère partie de cette complainte ici. )

Hélas ! comment ces tailles grans,
Qu’avez fait, passa quinze ans
Par chacun an trois fois ou deux,
Et des monnoyes
(monnaie) les tumbemens ,
Et les griefs de voz sergens
Ont bien noz vaches et nos boeufs
Amoindris, et tous nos chevaux,
Tant qu’ils n’y treuvent plus que prendre :
Mais, par Jésus, le roi des cieux,
Ne sçay si vous en valiez mieux.
Pour ce vous prions à joinctes mains,
Que nous pardonnez noz complains,
Et qu’en hayne ne prenez pas,
Si nous crions ainsi, hélas !

Hélas! pour Dieu, noz bons seigneurs,
Qui estes tes grans gouverneurs,
Et gouvernez tous nostre roy,
Que nous veuillez donner secours :
An roy présentez noz clamours
(plaintes, doléances),
Et vous joingnez de bonne foy
A luy faire passer l’octroy,
Que tant humblement requéron,
En nostre humble supplication.
Noz trés chers seigneurs vous sçavez
Que la clef du royaume tenez
Et que trestout
(tout entièrement) ne gist qu’en vous;
Et pour ce que plaise qu’ayez
Regard à noz grans povretez,
Et qu’ayez mercy de nous.
Pour Dieu seigneurs, advisez vous,
Vous tous qui avez la puissance
De donner bonne conséquence
Aux lettres qu’envoyons au roy
Et aux estats qui sont à soy,
Et aussi pourrez en tel cas
Nous garder de crier, hélas !

Hélas ! ducs, et marquis et comtes.
Barons, chevaliers et vicomtes,
Et nobles qui chasteaux avez ,
Voz ayglantiers et voz ronces ;
Vos officiers et leurs pompes
Nous ont souvent fait espoucer,
A voz murs nous ont faict garder,
La nuict à la pluye et au vent
Trestout le corps de nous tremblant :
Puis nous mettoient voz gens asseur
Qu’avions dormy dessus les murs ,
Et noz robbes
(vêtements) nous despouilloient
Par violence rudement ,
En nous mettant à grands rançons ,
Frappans sur nous de gros bastons,
Puis que leur disions tout bas :
Mercy pour Dieu , hélas ! hélas!

Hélas ! hélas ! encor’ n’estiez
Vous pas contens, se plus n’aviez
De nous puis qu’estions batus :
Et que nous estions rançonnez
A fin de venir aux escus ,
Que vous avez moult souvent eus ,
Disant : « C’est nostre droit demaine
(droit seigneurial, domanial). »
Raison le voudrait à grand’ peine :
Là ne sont pas les fondemens
De vos terriens tenemens
(possessions foncières),
Ils sont bien autrement fondez
Si vous très bien le sçaviez :
Mais je croy que n’y tendez pas ;
Vous en pourriez bien dire , hélas !

Hélas voulentiers nous teussions
De plus parler , si nous peussions,
De vous, ne de voz officiers.
Mangé ils ont noz goretons
(cochons de lait) ,
Et noz brebis, et noz moutons :
Et de noz bleds faits voz garniers,
Puis faut à leur sergent leur glene,
Au portier du bled pour sa peine :
Et puis faut pour chacun vaisseau
(vase, récipient),
Qui est mis dedans le chasteau,
Cinq sols pour vostre capitaine ,
Et un ou deux boisseaux d’avoyne ,
Dont il fuit souvent grans amas :
Ne luy chault se crions hélas.

Hélas! encore y a-il plus,
Qui moult souvent le cueur nous trouble ,
Quand le roy mect une ayde sus :
Il convient que le coup nous double ,
Vous nous en mettez en grand trouble :
Car il convient souventes fois ,
Que nous les payons par deux fois.
Et quand gens d’armes au pays viennent ,
Qui de bien vous servir se peinent ,
Pource que vous les soustenez ,
Noz beufs , et noz vaches emmeinent
Et les tuent , et les detiennent :
Et s’il est que les engardez ,
Il faut qu’ayez pour voz peines
Et de l’argent, et des avoynes ,
Et les mettent en un grand tas ;
Nous povons bien crier hélas.

Hélas ! gens d’armes et de traict
(archers, arbalétriers),
Vous avez le forment
(froment, vivres) deffaict ,
Et mis en consommation ;
Tourmentez nous avez de fait,
Le complaindre peu nous vaudrait
Se plus avant en dision.
Chacun sçait bien si nous menton,
Mais je croy, que vueillez ou non,
Qu’avant que soit longue saison
Passée , dire je vous os,
Que vous nous voirrez en repos.
A l’ayde de voz destinées
(décisions),
Et de neiges , et de gelées
Qui ont esté en maints hyvers,
Maints
(nombre de nous) en cherront (de choir) trestous en vers,
Trestous morts la gueulle bayee
Avant que l’année soit passée,
Se Dieu n’y employe sa grâce.
Ainsi lui plaise qu’il le face,
Comme il feit aux Egyptiens
Jà pieca
(naguère) en l’ancien temps,
Quand il les repeut
(nourrit) de la manne (nourriture biblique durant l’Exode),
Qu’il leur feit du ciel descendre,
De Pharaon les délivra,
Ainsi que de nous il fera,
S’il luy plaist,.ains Pasques fleuries
Si vous ne menez meilleur vie :
Et puis
après ne dirons pas,
Que nous faciez crier hélas !

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.


Notes

(1) Rodrigue de Villandrando, Jules Quicherat, Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, revue d’érudition consacrée principalement a l’étude du Moyen Âge Tome Premier, 1844.

NB : l’enluminure utilisée pour l’illustration représente des routiers s’adonnant au pillage d’un maison à Paris. Elle est tirée du Royal 20 C VII : Chroniques de France ou de St Denis. Le manuscrit médiéval daté de la fin du XIVe siècle est actuellement conservé à la British Library. Vous pouvez le consulter ici.

Des couleurs et des enlumineurs médiévaux au KBR Muséum

Sujet : musée, conférences, ateliers, manuscrits anciens, enluminures, art médiéval, manuscrits médiévaux, enlumineurs médiévaux
Période : Moyen Âge central à tardif
Lieu : KBR Museum,  Mont des Arts 28, Bruxelles. Belgique
Dates : samedi 2 et dimanche 3 juillet 2022

Bonjour à tous,

ur l’agenda du week-end prochain, le KBR Museum de Bruxelles se mettra aux heures médiévales, avec un programme spécial autour de l’art des couleurs et des enlumineurs du Moyen Âge, mais aussi de la fabrication de manuscrits anciens. L’occasion en est fournie par le retour dans la capitale belge du Brussels Renaissance Festival et ces activités s’étaleront sur les journées du samedi 2 et du dimanche 3 juillet. Elles comprennent des conférences découvertes mais aussi des ateliers participatifs.

La fabrication des couleurs au Moyen Âge

Le samedi, en fin de matinée, une première conférence vous attend sur les enlumineurs médiévaux et les méthodes employées, à cette époque, pour créer les couleurs.

Titre de la conférence : couleurs et matériaux dans les livres de recettes – Un « Rouge » de Paris ?
Intervenante : Sylvie Neven
Horaires : samedi 2 juillet 2022 . Attention, le musée vient de nous signifier que cette conférence a été reportée à une date ultérieure.

Sylvie Neven - coordinatrice du projet Colour ConText

Titulaire d’un doctorat en Histoire de l’art, Sylvie Neven est également en charge de la coordination du projet Colour ConText en collaboration avec l’Institut Max Planck d’histoire des sciences de Berlin. Cette initiative a pour objectif la mise en place d’une base de données numérique ouverte, recensant les recettes permettant de produire des couleurs à travers l’histoire et, ce, dans les domaines les plus variés. Plusieurs milliers de procédés/recettes ont déjà été répertoriés (6500 à date) issus de 600 manuscrits anciens.

Un atelier sur les pas des enlumineurs

L’après-midi du même samedi un atelier de 3 heures vous permettra de passer à la pratique, en marchant dans les pas des enlumineurs médiévaux. Vous y découvrirez concrètement comment fabriquer des couleurs et des pigments à partir de plantes, de racines et de divers matériaux.

Atelier : dans l’antre des enlumineuses
Horaires : samedi 2 juillet 2022 – De 14:00 à 17:00

Enluminure médiéval : enlumineur du Moyen âge fabricant ses couleurs
Enlumineur médiéval et ses couleurs : enluminure du Royal 6 E. VI de la British Library (XIVe s)

La fabrication des manuscrits anciens

Le dimanche, une visite guidée spéciale vous permettra de vous initier aux secrets de la fabrication des manuscrits anciens. Elle vous fournira également l’occasion de découvrir une partie des collections du KBR.

Visite guidée : découvrez les secrets de fabrication des manuscrits
Horaires : dimanche 3 juillet 2022 – De 11h00 à 12h30

Enfin, l’après-midi du dimanche, le même atelier que le samedi sera proposé sur la création de couleurs au temps médiévaux.

Atelier : dans l’antre des enlumineuses
Horaires : dimanche 3 juillet 2022 – De 14:00 à 17:00


Pour les réservations et tarifs de ces activités, nous vous invitons
à consulter le site officiel du KBR museum. Une fois sur place vous pourrez, bien sûr, en profiter pour découvrir les autres trésors du musée.


Voir notre article sur le Brussel Renaissance Festival 2021.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

Tout un bestiaire médiéval à l’encontre d’un amant courtois

Enluminure médiévale de Guillaume de Machaut

Sujet  : musique médiévale, chanson médiévale, maître de musique, chanson, amour courtois, chant polyphonique, ballade, bestiaire médiéval, moyen-français, manuscrit médiéval.
Titre  : «En cuer ma dame une vipère maint»
Auteur  :  Guillaume de Machaut (1300-1377)
Période  : XIVe siècle, Moyen Âge tardif
Interprète  :  Ensemble Ferrara
Album  : Machaut, Mercy ou mort. Chansons et motets d’amour (1998)

Bonjour à tous,

ans un précédent article, nous vous parlions d’un concert de musique médiévale qui se donnera, prochainement, à la tour Jean-sans-Peur de Paris. Pour faire suite à ce billet, nous approcherons, aujourd’hui, dans le détail, une des pièces mises à l’honneur dans ce concert. Il s’agit d’une chanson courtoise de Guillaume de Machaut sur le thème du bestiaire médiéval et ayant pour titre : « En cuer ma dame une vipère maint« .

Une vipère au cœur d’une dame indifférente

Ce chant polyphonique du maître de musique du Moyen Âge tardif est une ballade à 3 voix dans le pur style de l’Ars nova. En bon amant courtois, le poète désespère et se meurt devant l’indifférence de sa dame tout en lui restant attaché et loyal. Pour invoquer la dureté de cette dernière envers lui et l’étendue de ses propres souffrances, le compositeur n’hésitera pas à faire appel au bestiaire médiéval et, notamment, aux plus terribles animaux venimeux et à sang froid qui soient : la vipère, le scorpion ou encore le basilic.

Si l’on connait bien les dangers des deux premiers, le basilic peut nous être moins familier. Créature mythique redoutée, ce monstre reptilien possède un corps de serpent avec une tête d’oiseau et on le trouve même représenté avec des pattes. Extraordinairement venimeux, il peut, dit-on, d’un seul regard endormir ses proies, voir les occire à distance. Contre toute attente, le seul animal capable de le vaincre serait la « redoutable » belette (dans les bestiaires médiévaux, le lapin des Monty Python ne semble jamais très loin). Cet atavisme entre la belette et le basilic vous explique l’enluminure en tête de cet article. On y découvre, en effet, un basilic ayant endormi ou empoisonné une victime, troublé dans sa quiétude par une téméraire belette.

Pour revenir au contenu de cette chanson tirée de La Louange des Dames de Guillaume de Machaut, si l’on connait assez bien les souffrances habituelles de l’amant courtois face à l’indifférence ou au manque d’empathie de son élue, il faut avouer que l’auteur médiéval nous met, ici, face à une description sentimentale aussi éloquente que cruelle. Toute proportion gardée, sa soumission affichée face à ses douloureuses déconvenues pourrait presque friser une forme de « masochisme » si on la transposait de manière moderne. On pense notamment à des phrases comme « Et son Regard se rie et éprouve une grande joie de voir mon cœur qui fond et frit et brûle« . Est-ce le regard de « Refus » personnifié ou celui de la dame ? Sans doute appartient-il plus à cette dernière. Dans tous les cas, cela nous emmène, un peu plus loin, que de la simple l’abnégation de la part du loyal amant.

Aux sources manuscrites de cette chanson

Manuscrit médiéval de la chanson "En cuer ma dame une vipère maint" de Guillaume de Machaut

On peut retrouver cette ballade de Guillaume de Machaut dans un certain nombre de manuscrits médiévaux ou renaissants. Pour vous en fournir la partition, nous avons choisi de vous la présenter telle qu’on la trouve dans le manuscrit médiéval Français 9221 (photo ci-dessus). Daté de la toute fin du XIVe siècle, cet ouvrage contient une grande partie de l’œuvre du compositeur et poète, sur 243 feuillets. Il est actuellement conservé au département des manuscrits de la BnF (consulter en ligne).

Pour la transcription de cette chanson médiévale en graphie moderne, nous nous sommes appuyés sur l’ouvrage Guillaume de Machaut Poésies lyriques de Vladimir Chichmaref, paru chez Honoré Champion au début du XXème siècle (1909). Ci-dessous, nous vous en proposons une interprétation par l’Ensemble médiéval Ferrara.

L’ensemble médiéval Ferrara à la découverte
de l’Europe musicale médiévale

L’ensemble Ferrara s’est formé au début des années 80, dans la ville de Bâle. On le sait, la cité est privilégiée sur la scène médiévale grâce à sa prestigieuse Schola Cantorum Basiliensis, école spécialisée dans l’apprentissage des musiques anciennes. Il n’y a guère de coïncidence dans tout cela puisque le directeur et fondateur de l’ensemble Ferrara, Robert Crawford Young y a enseigné le luth et la musicologie, dès l’année 1982, après avoir lui-même suivi, un cursus au conservatoire de Boston. Installés dans ce cadre privilégié, cette formation médiévale et son fondateur ont pu puiser dans une grande réserve de musiciens, issus eux-mêmes de l’école suisse.

Robert Crawford Young - directeur de l'ensemble médiéval Ferrara et du Project Ars Nova

En terme de contribution à la scène des musiques anciennes, on peut encore ajouter au crédit de ce pédagogue doublé d’un talentueux joueur de luth et d’instruments à cordes, la création de l’ensemble Project Ars Nova (PAN) dont nous vous avions déjà dit un mot dans un article précédent. En réalité, les deux formations médiévales PAN et Ferrara ont été formées pratiquement simultanément par Crawford Young et s’intéressent toutes deux à un répertoire à la lisière de la renaissance et du Moyen Âge tardif.

L’ensemble Ferrara a été particulièrement actif de 1988 à 2010, en matière de discographie. Il a laissé, pour l’instant, à la postérité 10 albums et 2 compilations. Sa période de prédilection s’étend du XIVe au XVe siècle et couvre une zone aussi large que la France, l’Angleterre et l’Italie et même l’Allemagne médiévale.

Guillaume de Machaut, Mercy ou mort, l’album

Album de musique médiéval sur Guillaume de Machaut

L’album dont est tiré la chanson du jour date de 1998. Il a pour titre : Guillaume de Machaut, Machaut, Mercy ou mort. Chansons et motets d’amour. Entièrement dédié au célèbre compositeur médiéval, il propose, sur un peu plus de 1 heure 15 de durée, 20 pièces de Guillaume de Machaut entre ballades, motets, rondeaux et virelais. Originellement édité chez Arcana, on peut encore en trouver quelques exemplaires à la vente. Voici un lien utile pour plus d’informations.

Musiciens ayant participé à cet album

Kathleen Dineen (soprano, harpe), Lena Susanne Norin (alto), Eric Mentzel (ténor), Stephen Grant (basse), Karl Heinz Schickhaus (dulcimer), Randall Cook (vielle, chifonie), Crawford Young (guiterne)


En cuer ma dame une vipère maint
en moyen-français avec traduction

En cuer ma dame une vipère maint
Qui estoupe de sa queue s’oreille
Qu’elle n’oie mon doleureus complaint :
Ad ce, sans plus, toudis gaite et oreille.
Et en sa bouche ne dort
L’escorpion qui point mon cuer à mort ;
Un basilique a en son dous regart.
Cil troy m’ont mort et elle que Dieus gart.

Dans le cœur de ma dame, une vipère demeure,
Qui, de sa queue, bouche son oreille,
Afin qu’elle ne puisse entendre ma dolente complainte :
Voilà, sans plus, ce qui la tient toujours en alerte.
Et, dans sa bouche, jamais ne dort
Le scorpion qui perce mon cœur à mort ;
Et un basilic repose, encore, dans son doux regard.
Ces trois là m’ont tué, quant à elle que Dieu la garde.

Quant en plourant li depri qu’elle m’aint,
Desdains ne puet souffrir qu’oir me vueille,
Et s’elle en croit mon cuer, quant il se plaint,
En sa bouche Refus pas ne sommeille,
Eins me point au cuer trop fort ;
Et son regart rit et a grant deport,
Quant mon cuer voit qui font et frit et art.
Cil troy m’ont mort et elle que Dieus gart.

Quand en pleurs je la supplie de m’aimer,
Dédain ne peut admettre qu’elle veuille m’écouter,
Et si elle prête foi à mon cœur, lorsqu’il se plaint,
Dans sa bouche, Refus ne sommeille jamais,
Ainsi me perce-t-il le cœur avec force ;
Et son Regard se rit et éprouve une grande joie
De voir mon cœur qui fond et frit et brûle.

Ces trois là m’ont tué, quant à elle que Dieu la garde.

Amours, tu scez qu’elle m’a fait mal maint
Et que siens sui toudis, vueille ou ne vueille.
Mais quant tu fuis et Loyautés se feint
Et Pitez n’a talent qu’elle s’esveille,
Je n’y voy autre confort
Com tost morir ; car en grant desconfort
Desdains, Refus, regars qui mon cuer part,
Cil troy m’ont mort et elle que Dieus gart.

Amour, tu sais qu’elle m’a fait maintes maux
Et que je lui appartiens pour toujours, que je le veuille ou non,
Mais quand tu fuis et que Loyauté se dissimule
tandis que Pitié n’a aucune envie qu’elle s’éveille,
Je ne trouve d’autre consolation
Que de mourir au plus vite ; car, à mon grand découragement,
Dédain, Refus et Regard me brisent le cœur,
Ces trois là m’ont tué, quant à elle que Dieu la garde.


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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NB : l’enluminure en en-tête représente un basilic. Elle provient du manuscrit Royal MS 12 C XIX Bestiarum uocabulum proprie conuenit Incipit : liber de naturis bestiarum et earum significationibusCe superbe bestiaire médiéval est conservé à la British Library (à consulter en ligne ici). Il est daté du tout début du XIIIe siècle.

Béstiaire médiéval et concert ars nova à la Tour Jean-Sans-Peur

Concert médiéval Tour Jean Sans Peur de Paris

Sujet : musique médiévale, ars nova, bestiaire médiéval, tour médiévale, concert médiéval, moyen-âge tardif.
Période : XIVe siècle, XVe siècle
Evénement : Concert « Une vipère en cuer »,
Interprètes : ensemble Palin-e
Lieu: Tour Jean-sans-Peur, 
20 Rue Étienne Marcel, 75002 Paris
Dates : Samedi 23 avril 2022 (19h-20h15)

Bonjour à tous,

e 23 avril 2022, la Tour Jean-sans-Peur ouvrira sa programmation musicale de saison avec un concert centré sur les chants polyphoniques et l’ars nova du moyen-âge tardif. Donné par l’ensemble médiéval Palin(e) (ou Palin-e), cet événement prometteur affiche une programmation sur le thème du bestiaire médiéval avec un focus particulier sur les reptiles et autres animaux rampants à venin ou écailles.

« Une vipère en cuer« , par l’ensemble Palin(e)

Affiche Concert médiéval à la tour Jean-Sans-Peur de Paris

Du point de vue musical, le concert de Palin(e) explorera un répertoire qui s’étend du XIVe au XVe siècle. L’ars nova de France et d’Italie y sera donc à l’honneur et on pourra retrouver une grande variété de chants polyphoniques, entre madrigaux et ballades à plusieurs voix, mais aussi des contrafacta et quelques estampies.

Les pièces anonymes y côtoieront des compositeurs plus célèbres du moyen-âge tardif et des grands noms comme Guillaume de Machaut, Francesco Landini, Jacopo de Bologna, Donato da Cascia y seront représentés. Du côté des sources manuscrites, on retrouvera des musiques et chansons issues d’ouvrages aussi connus que le Codex Squarcialupi (Mediceo Palatino 87), le Codex Faenza ou encore le manuscrit de Londres (ms. 29987).

Programme musical

Selvaggia fera di Diana serva, Francesco. Landini – L’aspido sordo, Donato da Cascia – Tre fontane, Anonyme – Langue puens envenimée, Anonyme – De tout flors, Anonyme – Une vipère en cuer ma dame maint, Guillaume de Machaut – Phyton le mervilleus serpent, Guillaume de Machaut – Lamento di Tristano, La Rotta, Anonyme – Pianze la bella Iguana, Anonyme – Bel fiore dança, Anonyme – Si come al canto della bella Yguana, Jacopo da Bologna.

Membres du groupe Palin(e)

Enluminure bestiaire médiéval lézard

Maud Haering (chanteuse soprano), Luc Gaugler (musicien, vièle à archet), Olivier Camelin (musicien, organetto, direction)

Pour plus d’informations, voir le site officiel de la Tour Jean-sans-Peur. Pour en dire un mot, cette tour médiévale très dynamique au cœur de la capitale propose de nombreuses événements et expositions toute l’année (dont certaines sont même à louer). A noter que sur le site web de ce monument classé, vous trouverez également des supports pédagogiques et des jeux pour les plus jeunes. Ce concert de la formation Palin(e) s’inscrit dans une série d’événements prévus sur place, d’avril à juin, autour de la jeunesse au moyen-âge (exposition, conférences, spectacles divers, …)

Voir notre article précédent sur la tour Jean Sans Peur

En vous souhaitant une excellente journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes

NB : les enluminures (vipère dans l’en-tête et lézard dans le corps de l’article) sont toutes tirées du manuscrit Royal MS 12 C XIX Bestiarum uocabulum proprie conuenit Incipit : liber de naturis bestiarum et earum significationibusDaté du début du XIIIe siècle ( 1200-c 1210), ce superbe bestiaire médiéval est conservé à la British Library (à consulter en ligne ici).