Archives de catégorie : Musiques, Poésies et Chansons médiévales

Vous trouverez ici une large sélection de textes du Moyen âge : poésies, fabliaux, contes, chansons d’auteurs, de trouvères ou de troubadours. Toutes les œuvres médiévales sont fournis avec leurs traductions du vieux français ou d’autres langues anciennes (ou plus modernes) vers le français moderne : Galaïco-portugais, Occitan, Anglais, Espagnol, …

Du point du vue des thématiques, vous trouverez regroupés des Chansons d’Amour courtois, des Chants de Croisade, des Chants plus liturgiques comme les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X de Castille, mais aussi d’autres formes versifiées du moyen-âge qui n’étaient pas forcément destinées à être chantées : Ballades médiévales, Poésies satiriques et morales,… Nous présentons aussi des éléments de biographie sur leurs auteurs quand ils nous sont connus ainsi que des informations sur les sources historiques et manuscrites d’époque.

En prenant un peu le temps d’explorer, vous pourrez croiser quelques beaux textes issus de rares manuscrits anciens que nos recherches nous permettent de débusquer. Il y a actuellement dans cette catégorie prés de 450 articles exclusifs sur des chansons, poésies et musiques médiévales.

Egeria, un voyage musical aux confins du Moyen Âge

Sujet : concert, musique médiévale, pèlerinage, Marco Polo, Egéria, chants polyphoniques.
Période : Moyen Âge haut à tardif.
Evénement : concert et album
Album : Voyage au monde des Merveilles.
Ensemble : Egeria
Dates : 31 mai 2026, 18h.
Lieu : église Saint-Pierre de Montmartre (Paris)

Bonjour à tous,

uand Egérie (Egéria), pélerine du IVe siècle rencontre, à plus de huit siècles de distance, un célèbre explorateur du Moyen Âge, cela donne un moment de musique unique pour quatre belles voix, celles de l’ensemble féminin Egeria auquel la voyageuse médiévale avait déjà inspiré son nom.

Egérie et Marco Polo : deux voyageurs médiévaux à travers les siècles

De Benjamin de Tudèle à Ibn Battuta et d’autres encore, le Moyen Âge a connu de grands voyageurs médiévaux. Plus que la soif d’aventure qui caractérise les modernes, nombre de ces découvreurs l’ont fait pour des motifs religieux ou spirituels. C’est le cas d’Egérie, pèlerine chrétienne des premiers siècles de notre ère.

Dans le dernier quart du IVe siècle (circa 380), cette citoyenne de l’Empire romain d’origine hispanique entreprit un large périple vers l’Orient, au départ de Galice.

A cette période reculée, ils sont déjà quelques-uns à vouloir découvrir les lieux saints d’Orient jusqu’à Jérusalem et être touchés par leur grâce. Tous n’entreprennent pas le voyage, loin s’en faut, et Egéria compte parmi les pionnières à venir d’aussi loin.

Egérie aux confins de la terre sainte

Le journal d'Egeria, page du Codex Aretinus 405, Bibliothèque d'Arezzo (Biblioteca Città Arezzo).

De son large périple, la pèlerine chrétienne laissera un témoignage exceptionnel qui mit plus de 700 ans à être mis au jour. Il fallut, en effet, attendre la fin du XIXe siècle pour qu’une copie de son carnet de voyage, datée du XIe siècle et du Moyen Âge central, soit retrouvée.

Le manuscrit, partiellement conservé, permit de découvrir une partie de son périple du Mont Sinaï à Constantinople. Ce codex est, aujourd’hui, sous la bonne garde de la Bibliothèque d’Arezzo en Italie sous la référence Codex Aretinus 405 (image ci-contre, codice Aretino 405).

L’étonnant voyage d’Egéria couvrit plusieurs années et ne s’interrompit pas en terre sainte. Portée par la foi, elle le poursuivit aux confins de la Syrie et de l’Egypte sur les traces d’autres sanctuaires chrétiens et tombeaux d’apôtres. A la lecture de tels exploits, on comprend combien une telle personnalité a pu inspirer la formation vocale espagnole Egeria.

Marco Polo et son livre des Merveilles

Enluminure médiévale tiré du ms français 2810, Marco Polo et le livre des merveilles. Un bateau de bois sur une rivière près de fortifications où se tiennent des homme en tunique et leurs chameaux.
Une enluminure du ms Français 2810, le livre des merveilles de Marco Polo (sur Gallica)

A l’autre bout du Moyen Âge, près de huit siècles après la pélerine galicienne, le périple de l’explorateur médiéval Marco Polo est de ces aventures que l’on ne présente plus tant son Devisement du Monde ou Livre des Merveilles l’a popularisé.

En dehors du célèbre ms Français 2810 de la BnF et ses extraordinaires enluminures, plus de 140 manuscrits sont encore recensés. C’est dire le succès rencontré par le récit de l’explorateur vénitien, succès qui déborda largement du Moyen Âge vers les siècles suivants.

Voilà donc le cadre posé et nos deux voyageurs médiévaux présentés. Evoquer en musique leurs deux itinéraires au sein d’un monde médiéval encore chargé de mystères était une entreprise aussi originale qu’audacieuse et c’est le défi qu’a relevé, avec brio, l’ensemble Egeria.


L’ensemble vocal Egeria
et la passion des musiques médiévales

Depuis sa formation par les musiciennes et musicologues Lucía Martín-Maestro Verbo et Fabiana Sans Arcílagos, l’ensemble Egeria explore le répertoire polyphonique médiéval au plus près des manuscrits, avec le parti-pris de le restituer comme un art et une expérience vivante.

L'ensemble vocal Egeria, portrait de la formation avec Lucía Martín-Maestro Verbo, Fabiana Sans Arcílagos, Julia Marty et Estela Vicente Diaz

Cette jeune formation d’origine espagnole n’a pas attendu pour se faire remarquer de la scène musicale. Son premier album Imperatrix Agatha : Monodies et polyphonies du Tropario de Catane s’était déjà signalé avec deux premiers prix : le Prix MIN du Meilleur Album de Musique Classique 2024 et le Prix GEMA du Public du Meilleur Album 2024.

Depuis quelques années, le talentueux quatuor vocal féminin a poursuivi son ascension vers les étoiles de la scène médiévale, en enchaînant de nombreux concerts. Il s’est ainsi produit dans de prestigieux festivals en Europe mais aussi au Mexique et à travers le monde. Le souffle de leur égérie, comme son goût du voyage, semble donc bel et bien l’avoir inspiré.

En dehors de ses activités scéniques, ses fondatrices donnent aussi divers cours et ateliers à l’international, pour faire partager leur passion des musiques et du patrimoine musical médiéval d’Espagne et d’ailleurs. Nous vous laisserons découvrir toutes ces activités sur le site officiel d’Egeria.

Voyage au monde des Merveilles : l’album

On se souvient que Jordi Savall et sa formation Hesperion XXI avaient, entrepris, il y a quelque temps, d’emboiter le pas du célèbre voyageur médiéval Ibn Battuta. Ici, l’ensemble Egeria a plutôt fait le choix d’assembler deux grandes aventures en une seule. De Egérie à Marco Polo, l’itinéraire s’effectue dans l’espace comme dans le temps et on y voyage de l’Europe du Moyen Âge central à tardif, jusqu’aux confins de l’Orient et même de l’Asie.

Pochette de l'album CD de 'Viaje al Mundo de las Maravillas' de l'ensemble vocal  Egeria.

Sur près de 45 minutes d’écoute, ce Voyage au monde des Merveilles (Viajas al mundo de las Maravillas) présente ainsi 21 pièces entre lesquelles de nombreux chants à la vierge, chants liturgiques ou encore chants de pèlerinage. La richesse des sources et des berceaux musicaux représentés est tout à fait, remarquable.

Au sortir, ce beau parcours musical itinérant vous mènera au travers de nombreux manuscrits des XIIe et XIIIe siècles jusqu’à des incursions vers les polyphonies du Moyen Âge tardif. L’itinéraire est unique et vous entraînera de l’Espagne à l’Italie jusqu’aux terres maronites ou chinoises du Moyen-Âge.

Artistes présents sur cet album

Lucía Martín-Maestro Verbo (voix, lyre et direction musicale),
Fabiana Sans Arcílagos (voix, percussion et co-direction), Julia Marty (voix), Ileana Ortíz Rodríguez (voix).


Concert événement

Le 31 mai à 18h00, un concert sera donné à l’église Saint-Pierre de Montmartre (Paris, 18e) pour présenter ce programme et cet album. Nous espérons que vous serez nombreux à pouvoir y assister.


En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
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Manuscrit de Bayeux, amour et frivolité au renouveau printanier

Sujet :  chanson, musique, manuscrit de Bayeux, renouveau, moyen français, chant polyphonique, français 9346.
Période  : Moyen Âge tardif (XVe s), Renaissance.
Titre : Vecy le may.
Interprètes  :  Ensemble Obsidienne et Ensemble Ligérianes
Album : Chansons traditionnelles de France : Manuscrit de Bayeux (2021).

Bonjour à tous,

la faveur du calendrier, nous partons à la découverte d’une nouvelle chanson empreinte de bonne humeur et de légèreté tirée du manuscrit de Bayeux.

Au XVIe siècle, ce codex richement orné proposait un peu plus de cent pièces annotées musicalement, prises dans des registres assez variés : chansons pastorales et populaires, pièces évocatrices de batailles, chansons humoristiques et à boire ou encore chansons autour du sentiment amoureux. La plupart fut composée dans la deuxième partie du XVe siècle. Le manuscrit date, quant à lui, du siècle suivant et a appartenu à Charles III de Bourbon.

"Vecy le may", dans le joli manuscrit enluminé de Bayeux - ms français 9346, chansonnier de Bayeux
La chanson « Vecy le mai » dans le chansonnier de Bayeux – ms fr 9346 (à consulter sur Gallica)

« Vecy le mai », une chanson légère
loin de la courtoisie

La pièce du jour nous entraîne à la célébration du renouveau et du plus joli mois de l’année. Au Moyen Âge, mai est le temps des espoirs renaissants, des énergies nouvelles et des amourettes. Nous disons bien amourettes car nous sommes clairement à la Renaissance ici et le ton de la chanson est bien plus proche de la légèreté des pièces du XVe siècle que de la Fine Amor ou de la courtoisie très codifiée des XIIe et XIIIe siècles.

Dans cette chanson, point de contrition, ni de mortification à l’idée d’essuyer un refus. L’amant ne se meurt pas. Il propose d’offrir une couronne de fleurs à sa mie en témoignage de son amour mais si elle n’en veut point, rien de bien fâcheux. Il lui trouvera bien vite une remplaçante.

La courtoisie du loyal amant a cédé la place au badinage du courtisan. On est bien plus proche d’ouvrages comme La Fleur de poésie françoyse ou de certaines pièces de l’école marotique (voir par exemple Récréation et passe-temps des tristes) que de l’art des premiers troubadours ou trouvères consommés à la lyrique courtoise. Peut-être le registre est-il aussi plus populaire et moins allégorique.

Vecy le mai interprété par les ensembles de musique médiévale Obsidienne & Ligérianes

Les ensembles Obsidienne & Ligérianes
à la découverte du manuscrit de Bayeux

En 2021, l’ensemble Obsidienne sous la direction d’Emmanuel Bonnardot s’associait à l’ensemble vocal Ligérianes de Gilles Demurger pour proposer un album tout entier dédié au Manuscrit de Bayeux.

"Chansons traditionnelles de France, Manuscrit de Bayeux" (2021), le CD et sa pochette.

Sous le titre « Chansons traditionnelles de France : Manuscrit de Bayeux« , cette production propose pas moins de 24 titres pour des interprétations de belle facture et près de 59 minutes d’écoute.

L’album est assez récent et vous pourrez donc, sans trop de problème, le trouver chez votre disquaire préféré ou même sur le site officiel de l’ensemble Obsidienne (obsidienne.fr). A défaut, il est également disponible à la vente au format CD ou dématérialisé sur les plateformes en ligne : voici un lien utile à cet effet.

Musiciens ayant participé à cet album

Florence Jacquemart (chant, flûtes, cornemuses), Hélène Moreau (chant, psaltérion, tambour à cordes) Camille Bonnardot (chant, vihuela, citole, ), Ludovic Montet (chant, tympanon, percussions), Emmanuel Bonnardot (chant, rebec, vièle à archet).


« Vecy le jolly moys de mai« 
dans le moyen français du Ms de Bayeux

Vecy le may, le jolly moys de may
Qui nous demeine.
Au jardin mon pere entrai,
Vecy le may, le jolly moys de may,
Trois fleurs d’amour y trouvai
En la bonne estraine
(bonne chance, bonne fortune),
Vecy le may, le jolly moys de may
Qui nous demeine
(nous amuse, nous rend joyeux).
Qui nous demeine.

Vecy le may, le jolly moys de may
Qui nous demeine.
Troys fleurs d’amour y trouvay
Vecy le may, le jolly moys de may,
Un chapelet
(couronne de fleurs) en feray
En la bonne estraine.
Vecy le may, le jolly moys de may
Qui nous demeine.
Qui nous demeine.

Ung chapelet en feray
Vecy le may, le jolly moys de may
A m’amye l’envoyerai
A la bonne estraine.
Vecy le may, le jolly moys de may
Qui nous demeine.
Qui nous demeine.

A m’amye l’envoyeray,
Vecy le may, le jolly moys de may.
S’i le prent, bon gré luy sçay
A la bonne estraine,
Vecy le may, le jolly moys de may
Qui nous demeine.
Qui nous demeine.

S’i le prent, bon gré luy sçay,
Vecy le may, le jolly moys de may
Ou sinon, renvoye le may
A la bonne estraine.
Vecy le may, le jolly moys de may
Qui nous demeine.
Qui nous demeine.

Ou sinon, renvoye le may
Vecy le may, le jolly moys de may,
Une aultre amye en feray
A la bonne estraine.
Vecy le may, le jolly moys de may
Qui nous demeine.
Qui nous demeine.


Pour tous nos articles sur les chansons du manuscrit de Bayeux, c’est ici.

Sur le thème courtois du renouveau et du printemps, voir aussi :

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

Ballade satirique, les leçons d’un escargot à l’attention des puissants

Sujet  : poésie, auteur médiéval,  moyen français, ballade, poésie satirique, fable, poésie morale, poésie politique, vantardise, puissance, grandeur.
Période  : Moyen Âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur :  Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :  «Aussi tost vient a Pasques limeçon»
Ouvrage  :  Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps, Vol 5,   Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878),

Bonjour à tous,

lors que le lundi de Pâques s’éloigne déjà, nous repartons pour le Moyen Âge tardif à la découverte d’une nouvelle ballade morale d’Eustache Deschamps.

Dans la deuxième moitié du XIVe siècle, l’homme d’armes, bailli et officier de cour écrivit, sans relâche, sur tous les sujets. Plus de 1000 ballades sont sorties de sa plume ainsi que des rondeaux, chants royaux, textes divers et même des traités de didactique. Aujourd’hui, son œuvre et son legs fournissent encore une précieuse matière aux médiévistes de cette période.

Les leçons d’un escargot aux puissants

Eustache a usé à plusieurs reprises de métaphores et de récits animaliers pour servir ses réflexions politiques et morales. La ballade du jour nous rapproche, à nouveau, du monde des fables.

On y découvrira un défilé d’animaux fiers et hâbleurs, venus vante leur puissance et leurs atours. Au milieu d’eux, un petit escargot sera là pour sonner le rappel et pour mettre un bémol à leur enthousiasme.

« Aussi tost vient a Pasques limeçon. » scandera le refrain de la ballade. Si le modeste « limaçon » ne possède pas les qualités dont se targuent les autres animaux du bestiaire, « il arrive à temps pour Pâques » et parvient à destination.

Humilité contre grandeur et vantardise

La ballade d'Eustache et une enluminure exclusive d'escargot tiré de deux manuscrits médiévaux.

Richesse, force, agilité ne sont pas si enviables. Rien ne vaut de s’en gargariser. De son côté, le modeste escargot va en liberté et à son rythme. Nul ne le persécute et il ne nuit à personne tandis que les plus cruels et les plus en vue des animaux s’attirent la haine de tous. Puissance et grandeur seront donc remis à leur place. On se gardera bien de moquer trop vite l’humble gastéropode.

NB : sur une interprétation plus politique de cette ballade, certains auteurs ont émis l’hypothèse qu’Eustache faisait peut-être allusion ici aux campagnes de Flandres de Philippe le Hardi. Certains animaux pourraient ainsi représenter les nations en présence et la date de Pâques correspondre à celle d’une bataille importante 1.

Le poète aura emporter avec lui ce secret. De notre côté, nous préférons coller à la résonnance intemporelle de cette ballade. C’est d’ailleurs à cela que l’on reconnait une bonne poésie satirique ou une bonne fable.

L’escargot médiéval, paresseux ou audacieux ?

Dans les enluminures et dans les marges des manuscrits enluminés, on a l’habitude de voir des chevaliers se tournant un peu en ridicule, en affrontant des escargots. La symbolique en est complexe même si le gastéropode a, généralement, plutôt la réputation d’exceller par sa paresse et son absence d’audace. Eustache a-t-il pris ici le contrepied de cette image des bestiaires pour montrer que le petit gastéropode avait droit, lui aussi, à toute la considération ?

Peut-être a-t-il pu aussi être inspiré par le personnage héroïque de Tardif l’escargot du Jugement de Renard. Dans cette histoire, on trouve un limaçon mis en scène au milieu d’une cour d’animaux et les conduisant même comme porte-drapeau. Au fil des épisodes du Roman de Renard, Tardif brillera même par son courage et par ses faits pour connaître une fin héroïque 2 .

Au sources manuscrites de cette ballade

En terme de sources médiévales, l’œuvre d’Eustache Deschamps est principalement concentrée dans le ms Français 840 de la BnF. Ce manuscrit daté des débuts du XVe siècle est un incontournable pour qui s’intéresse aux productions poétiques du champenois.

Eustache Deschamps et la ballade du limaçon dans le  ms Français 840 de la BnF.
La Ballade du jour dans le ms Français 840 de la BnF (en ligne sur gallica)

Plus tard, dans le courant du XIXe siècle, des auteurs comme Georges-Adrien Crapelet et Prosper Tarbé remirent Eustache au goût du jour, bientôt suivi par le Marquis de Queux de Saint-Hilaire puis Gaston Raynaud qui publièrent finalement l’intégralité de l’œuvre sur onze volumes.


« Aussi tost vient a Pasques limeçon. »
dans la langue d’Eustache Deschamps

Moult se vantoit li cerfs d’estre legiers
Et de courir dix lieues d’une alaine,
Et li cengliers se vantoit d’estre fiers,
Et la brebiz se louoit pour sa laine,
Et li chevriaux de sauter en la plaine.
Se vantoit fort, li chevaux estre biaux,
Et de force se vantoit li toreaux,
L’ermine aussi d’avoir biau peliçon ;
A’donc respont en sa coquille a ciaulx :
« Aussi tost vient a Pasques limeçon. »

Les lions voy, ours et lieppars premiers.
Loups et tigres, courir par la champaigne,
Estre chaciez de mastins et lévriers
A cris de gens, et s’il est qu’om les praihgne
Tant sont hais que chascun les mehaingne
* (les blesse, les maltraite)
Pour ce qu’ilz font destruction de piaulx ;
Ravissables*
(rapaces) sont, fel* (cruels, perfides) et desloyaulx
Sanz espargner, et pour ce les het on
(haïr).
Courent ilz bien, sont ilz fors et isneaulx*
(agiles, rapides) ?
Aussi tost vient a Pasques limeçon.

Cellui voient pluseurs par les sentiers :
Enclos se tient en la cruise qu’il maine*
(en la coquille qu’il transporte),
Sanz faire mal le laiss’ on voluntiers,
Tousjours s’en va de sepmaine en sepmaine;
Si font pluseurs en leur povre demaine
Qui vivent bien soubz leurs povres drapeaulx,
Et s’ilz ne font au monde leurs aveaulx*
(désir, satisfaction),
Si courent ilz par gracieus renon
Quant desliez sont aux champs buefs et veaulx :
Aussi tost vient a Pasques limaçon.

L’envoy

Prince, les gens fors, grans, riches, entr’eaulx
Ne tiennent pas toudis*
(toujours) une leçon ;
Pour eulx haster n’approuche temps nouveaulx
3 :
Aussi tost vient a Pasques limaçon.

L’enluminure de l’escargot

l'escargot du Psaultier de Macclesfield s'invite dans le manuscrit des Grandes Heures d'Anne de Bretagne.

Sur notre illustration, ainsi que l’image d’en-tête, l’enluminure de l’escargot sur son lit de verdure est un montage réalisé par votre serviteur à partir de diverses sources.

La première, pour le fond (plante de courge) est le ms. Latin 9474 de la BnF ou Les Grandes Heures d’Anne de Bretagne (Horae ad usum Romanum). Ce manuscrit très richement enluminé par Jean Bourdichon est daté des débuts du XVIe siècle. L’escargot provient quand à lui d’un psautier daté du XIVe siècle. Le Psaultier de Macclesfield (MS 1-2005) actuellement conservé au Fitzwilliam Museum de Cambridge. En pied du feuillet 76 R, cet escargot est montré affrontant un homme d’armes.


Découvrir d’autres fables d’Eustache :

Pour un beau livre de contes et de récits animaliers, voir aussi : Raconti, des hommes, des bêtes et des contes de Corse et du monde.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour Moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes

  1. «Mais li simple et ignorant sont ceraseron », Les fables dans l’oeuvre poétique d’Eustache Deschamps, Becker Karin, Le Fablier, revue des Amis de Jean de La Fontaine, n°28, 2017. ↩︎
  2. Le limaçon et le déploiement de l’imaginaire : du contre emploi héroï-comique au grotesque fatrasique, Sylvie Lefévre, Civilisation Médiévale, 2006 « Qui tant savoit d’engin et d’art ». Mélanges de philologie médiévale offerts à Gabriel Bianciotto, ↩︎
  3. « Ce n’est pas parce qu’ils sont pressés qu’arrivent des temps nouveaux. L’Escargot arrive, lui aussi, à temps pour les Pâques. » ↩︎

Retouche d’enluminure : La carole du Roman de la Rose

détail enluminure ms 5226, joueur de viele.

Sujet : enluminure, manuscrit médiéval, retouche numérique, feuille d’or, ms 5226, poésie médiévale, littérature médiévale, vieux français.
Période : Moyen-âge central, XIIIe siècle.
Titre : Le Roman de la Rose
Auteur :  Guillaume De Lorris (1200-1238) et Jean De Meung (1240-1305).

Bonjour à tous,

ous vous proposons, aujourd’hui, une nouvelle retouche d’enluminure. L’illustration originale représente la célèbre carole du Roman de la Rose. Elle est tirée d’un manuscrit médiéval daté du XIVe siècle.

Nous avions fait cette retouche ou plutôt ce « rafraîchissement » à l’occasion de notre dernière carte de vœux de fin d’année et nous vous la présentons ici sous forme d’animation en plusieurs étapes.

Des centaines de manuscrits pour un best seller médiéval

De nombreux manuscrits médiévaux du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris et Jean de Meung nous sont parvenus. En jetant un œil sur le site arlima.net, vous en trouverez près de 300 référencés. Un nombre important sont des éditions complètes de l’ouvrage. D’autres codex n’en présentent que certaines parties ou extraits.

En matière de codicologie (cf l’excellente conférence de Richard Trachsler sur le roman arthurien), la quantité d’exemplaires ayant traversé les siècles renseigne, à elle seule, sur la grande popularité médiévale du Roman de la Rose. L’ouvrage se classe, indéniablement, dans le top des Best Sellers du Moyen Âge.

Dans l’ensemble de ce corpus, disséminé à travers les plus prestigieuses bibliothèques d’Europe et même d’outre-Atlantique, on retrouve, bien sûr, un nombre important de manuscrits enluminés.

Le ms 5226 de la Bibliothèque de l’Arsenal

Le manuscrit médiéval qui nous occupe aujourd’hui est le ms 5226 de la la Bibliothèque de l’Arsenal.

Daté du XIVe siècle, l’ouvrage présente sur 154 feuillets une édition complète du Roman de la Rose. Il a été copié et enluminé par Jeanne et Richard de Montbaston, un couple de libraire et enlumineur qui avait leur atelier à Paris, vers le milieu de ce même siècle. On peut le consulter sur Gallica.

Ce manuscrit est agrémenté de vingt-quatre miniatures qui ont plutôt bien résisté au temps. Les fonds diaprés sont particulièrement bien conservés (damiers ou losanges or et couleur).

Sur certains fonds unis (feuille d’or), le matériel s’est un peu défraîchi et a perdu de sa brillance mais sans que cela altère nullement la lisibilité des scènes. Après plus de six siècles, quelques détails se sont aussi altérés sur certaines enluminures : visages ou traits effacés ou brouillés partiellement.

L’enluminure retouchée

Dans l’ensemble, on se trouve face à un manuscrit enluminé dans une bel état de conservation. L’exercice du jour est donc plus un léger rafraîchissement sur quelques tracés et sur le fond de feuille d’or. Il n’a rien d’une retouche ou d’une reprise en profondeur. Nous l’avons restitué ici en quelques passes.

cliquez sur l’enluminure pour charger l’animation

La carole du Roman de la Rose

La scène est bien connue. L’auteur, dans sa quête d’amour et de courtoisie, est attiré dans un verger où des gens dansent ensemble une charmante carole. Le poète verra s’y succéder les composantes de la courtoisie : liesse, plaisir, beauté, amour, etc…

En voici un extrait en vieux-français original et sa traduction en vers dans l’édition de Pierre Marteau daté de 1878 : Le Roman de la Rose par Guillaume de Lorris et Jean de Meung, Édition accompagnée d’une traduction en vers.

Lors m’en alai tout droit à destre,
Par une petitete sente
Plaine de fenoil et de mente;
Mès auques près trové Déduit,
Car maintenant en ung réduit
M’en entré où Déduit estoit.
Déduit ilueques s’esbatoit;
S’avoit si bele gent o soi,
Que quant je les vi, je ne soi
Dont si très beles gens pooient
Estre venu; car il sembloient
Tout por voir anges empennés,
Si beles gens ne vit homs nés.

Ceste gent dont je vous parole,
S’estoient pris à la carole,
Et une dame lor chantoit,
Qui Léesce apelée estoit:
Bien sot chanter et plesamment,
Ne nule plus avenaument,
Ne plus bel ses refrains ne fist,
A chanter merveilles li sist;

Qu’ele avoit la vois clere et saine,
Et si n’estoit mie vilaine;
Ains se savoit bien desbrisier,
Ferir du pié et renvoisier.

Ele estoit adès coustumiere
De chanter en tous leus premiere:
Car chanter estoit li mestiers
Qu’ele faisoit plus volentiers.
Lors véissiés carole aller,
Et gens mignotement baler,
Lors véissiés carole aller,
Et faire mainte bele tresche,
Et maint biau tor sor l’erbe fresche.

Traduction en français actuel de Pierre Marteau

Lors donc, à droite je m’engage
Dans un sentier tout parfumé,
De menthe et de fenouil semé.
Tout près de là, suivant mon guide,
J’entrai dans un réduit splendide
Où le beau Déduit se trouvait.
En ce lieu Déduit s’ébattait;
Si belle était sa compagnie,
Que soudain ma vue éblouie
Crut voir des anges empennés,
Comme onc n’en virent hommes nés,
Et ne savais d’où pouvaient être
Venus gens si beaux, si beau maître.

Cette troupe que je devise
A la karole s’était prise;
Une gente dame chantait
Que Liesse l’on appelait.
A chanter elle était savante,
Car d’une façon ravissante
Elle modulait ses refrains
Gracieux, entraînants, divins.

Elle avoit la voix claire et saine,
Et n’était pas non plus vilaine,
Mais sa taille souple ondulait
Et lestement son pied frappait.

Elle était toujours coutumière
De chanter partout la première,
Car chanter pour elle c’était
Ce que plus volontiers faisait.
Vous eussiez vu gens en cadence
Mener karole et fine danse,
Et mainte tresce et maint beau tour
Sur l’herbe fraîche d’alentour.


Découvrir d’autres articles sur le Roman de la Rose :

En vous souhaitant une excellente journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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