Archives de catégorie : Musiques, Poésies et Chansons médiévales
Vous trouverez ici une large sélection de textes du Moyen âge : poésies, fabliaux, contes, chansons d’auteurs, de trouvères ou de troubadours. Toutes les œuvres médiévales sont fournis avec leurs traductions du vieux français ou d’autres langues anciennes (ou plus modernes) vers le français moderne : Galaïco-portugais, Occitan, Anglais, Espagnol, …
Du point du vue des thématiques, vous trouverez regroupés des Chansons d’Amour courtois, des Chants de Croisade, des Chants plus liturgiques comme les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X de Castille, mais aussi d’autres formes versifiées du moyen-âge qui n’étaient pas forcément destinées à être chantées : Ballades médiévales, Poésies satiriques et morales,… Nous présentons aussi des éléments de biographie sur leurs auteurs quand ils nous sont connus ainsi que des informations sur les sources historiques et manuscrites d’époque.
En prenant un peu le temps d’explorer, vous pourrez croiser quelques beaux textes issus de rares manuscrits anciens que nos recherches nous permettent de débusquer. Il y a actuellement dans cette catégorie prés de 450 articles exclusifs sur des chansons, poésies et musiques médiévales.
Sujet : citation, moyen-âge, prince, conseillers, exercice de la responsabilité, exercice du pouvoir, Espagne médiévale, XIIIe siècle.
« Ceux qui laissent sciemment le roi se tromper méritent d’être punis comme des traîtres. » Citation médiévale d’Alphonse X dit le sage ou le Savant, roi de Castille, (1221-1284)
Bonjour à tous,
‘image du prince mal conseillé ou influencé de manière néfaste, coure sous la plume de nombreux auteurs, tout au long du Moyen-âge. Mesure de prudence de la part de ces derniers ? Si elle permet de ne pas se risquer à incriminer directement la personne sacrée du souverain, en pointant du doigt ses conseillers malavisés ou même, mal intentionnés, elle se fonde aussi, dans d’autres cas, sur une réalité de fait.
Stratégie d’acteurs, convoitises, ivresse du pouvoir, intérêts biaisés, là encore, à lire entre les lignes des auteurs et poètes médiévaux, de Rutebeuf à Eustache Deschamps en passant par Alain Chartier et bien d’autres encore, les cours royales et seigneuriales regorgent de conseillers empoisonnés qui ne servent pas toujours l’intérêt des couronnes. Biais inévitable de la vie curiale, théâtre des luttes individuelles et de toutes les ambitions, au delà des simples mesquineries ou des fausses flatteries, quand une grande partie du pouvoir se concentre sur une seule tête, il faut aux princes une sérieuse dose d’intégrité et de discernement (qu’ils n’ont pas toujours), pour échapper à ces jeux d’influence ou éviter même qu’ils ne les plongent dans des conflits inextricables.
Ainsi, contre l’impunité de ceux qui pèsent dans l’ombre, sur la balance des décisions des rois, cette citation d’Alphonse X remettait ici les pendules à l’heure, en mettant les mauvais conseillers face à leur responsabilité et leurs possibles félonies. Pour ne citer qu’un exemple tragique de ce type d’influence fallacieuse et en restant dans le cadre de l’Espagne médiévale, on se souviendra que trois générations plus tard, son arrière petit-fils, Alphonse XI allait connaître des tensions sans fin opposant ses tuteurs et régents, pour se trouver lui-même, à peine monté sur le trône, pris dans un conflit sanglant dont l’histoire a retenu qu’il avait été en grande partie ourdi et fomenté par de vils conseillers. Ces derniers furent, du reste, dûment châtiés. A ce sujet, nous vous invitons à consulter l’article suivant: Don Juan Manuel, portrait d’un seigneur, chevalier et auteur médiéval dans l’Espagne déchirée du XIVe siècle
Pour le reste, voici la version espagnole originale de cette citation : “Los que dejan al rey errar a sabiendas, merecen pena como traidores.”
En vous souhaitant une belle journée
Fred F
Pour Moyenagepassion.com A la découverte du Moyen-Age sous toute ses formes.
Sujet : musique médiévale, chanson, cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, Dragon, vierge, lèpre, traduction, Cantiga de Santa Maria 189 Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle Auteur : Alphonse X de Castille (1221-1284) Titre : Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon Interprète : Eduardo Panigua Album : Remedios Curativos (1997)
Bonjour à tous,
otre exploration du culte marial et des Cantigas de Santa Maria du roi de Castille Alphonse X se poursuit, aujourd’hui, avec une nouvelle étude et traduction.
Au Moyen Âge central, est-il un miracle que la Sainte ne puisse accomplir pour l’homme doté de foi véritable ? Il semble que non comme la Cantiga de Santa Maria 189 va encore nous le démontrer.
Le récit d’une guérison miraculeuse
On croise bien des dangers sur les chemins de pèlerinage, a fortiori quand l’on décide de les arpenter seul. Cependant le pèlerin égaré, guidé par sa foi en la Sainte mère du Christ, pourra toujours compter sur la protection de cette dernière. Qui mieux qu’elle peut, en effet, par son intervention, réparer et effacer les plus terribles disgrâces et les pires incidents de parcours.
La Cantiga de Santa Maria nous gâte même de ce point de vue. Sur les rives les plus fantastiques des chants à Marie du XIIIe siècle, elle nous parle, tout à la fois, de dragon, de poison, de lèpre et de guérison miraculeuse. Concernant le terme de lèpre, on se souviendra qu’au Moyen Âge, ce mot désignait un grand ensemble d’affections, allant au delà des maux causés par le tristement célèbre Mycobacterium leprae.
La Cantiga de Santa Maria 189 par Eduardo Paniagua
« Remedios Curativos », les remèdes curatifs
dans les Cantigas de Santa Maria
Comme nous l’avions déjà indiqué, dans un article précédent au sujet de Eduardo Paniagua, on doit à ce grand musicien espagnol, passionné de répertoire médiéval, l’enregistrement de l’ensemble des Cantigas d’Alphonse X de Castille. Il y a donc consacré un grand nombre d’albums en opérant des regroupements thématiques au sein de ce vaste corpus.
En 1997, accompagné de sa formation spécialisée dans les musiques anciennes et médiévales, il proposait ainsi un bel album sous le titre Remedios curativos. Cette production musicale regroupe onze Cantigas de Santa Maria (dont trois en version instrumentale) sur le thème de la guérison miraculeuse.
L’album est toujours édité et vous pourrez vous le procurez chez votre meilleur disquaire. A défaut, vous trouverez ici un lien permettant de le pré-écouter ou de l’acquérir au format CD ou MP3 : Remedios Curativos – Cantigas de Santa Maria
L’ermitage de Sainte-Marie de Salas
Le pèlerinage dont il est question dans cette chanson est celui de Sainte-Marie de Salas, à Huesca, au Nord de l’Espagne et dans l’Aragonais. Un ermitage y fut construit au début du XIIIe qui fit l’objet de nombreux récits de miracles.
Comme dans nombre d’autres cas, certains d’entre eux furent sans doute forgés, au départ, autour des lieux Saints par ceux-là même qui y officiaient afin d’attirer plus de pèlerins. De fait, le lieu connut une grande popularité et vit affluer de nombreux croyants dans le courant du Moyen Âge central.
« Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon » Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison
Traduction de la Cantiga de Santa Maria 189 en français : cette traduction du galaïco-portugais vers le français moderne a été effectuée, par votre serviteur, à l’aide de sources et recherches diverses. Elle n’a pas la prétention de la perfection mais simplement de s’approcher, au plus près, du sens général du texte.
Esta é como un ome que ya a Santa Maria de Salas achou un dragon na carreira e mató-o, e el ficou gafo de poçon, e pois sãou-o Santa Maria.
Celle-ci conte comment un homme qui allait à Sainte-Marie de Salas, croisa un dragon en chemin et le tua, et il en devint lépreux et, suite à cela, Sainte Marie le guérit.
Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon, pois madr’ é do que trillou o basilisqu’ e o dragon.
Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison Puisqu’elle est la mère de celui qui terrassa le basilic* et le dragon.
(* bête légendaire, symbole biblique de Satan)
Dest’ avo un miragre a un ome de Valença que ya en romaria a Salas soo senlleiro, ca muit’ ele confiava na Virgen Santa Maria; mas foi errar o camynno, e anoiteceu-ll’ enton per u ya en un monte, e viu d’estranna faiçon
Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…
De là, un miracle survint à un homme de Valence allé en pèlerinage
à Salas, seul et sans compagnie, car il avait une grande confiance en la Vierge Sainte-Marie; Mais il se trompa de chemin et la nuit le surprit tandis qu’il se trouvait sur une montagne, et il vit une étrange face
Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…
A ssi vir ha bescha come dragon toda feita, de que foi muit’espantado; pero non fugiu ant’ ela, ca med’ ouve se fogisse que seria acalçado; e aa Virgen beita fez logo ssa oraçon que o guardasse de morte e de dan’ e d’ ocajon.
Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…
Venir jusqu’à lui, toute semblable à un dragon, dont il fut très effrayé: Mais il ne s’enfuit pas face à elle, de crainte qu’elle ne le poursuive; Et à la Vierge bénite, il fit alors sa prière, Pour qu’elle le garde de la mort, des dommages et des disgrâces.
Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…
A oraçon acabada, colleu en ssi grand’ esforço e foi aa bescha logo e deu-ll’ ha espadada con seu espadarron vello, que a tallou per meogo, assi que en duas partes lle fendeu o coraçon; mas ficou enpoçõado dela des essa sazon. Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…
La prière finie, il prit sur lui et, dans un grand effort, s’approcha de la bête
Et il lui donna un coup avec sa vieille épée qui la trancha en deux moitiés
De sorte qu’il lui fendit le cœur en deux
Mais à partir de là, il fut empoisonné
Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…
Ca o poçon saltou dela e feriu-o eno rosto, e outrossi fez o bafo que lle saya da boca, assi que a poucos dias tornou atal come gafo; e pos en ssa voontade de non fazer al senon yr log’ a Santa Maria romeiro con seu bordon.
Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…
Car le poison surgit et le toucha au visage, ainsi que la vapeur Qui sortait de la bouche de la bête, de sorte que quelques jours après, il devint comme un lépreux; Et il mis toute sa volonté à ne faire rien d’autres, sinon de se rendre avec son bâton de pèlerin, jusqu’à Sainte Marie.
Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…
Aquesto fez el muy cedo e meteu-ss’ ao camo con seu bordon ena mão; e des que chegou a Salas chorou ant’ o altar muito, e tan toste tornou são. E logo os da eigreja loaron con procisson a Virgen, que aquel ome guariu de tan gran lijon.
Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…
Ainsi, fit-il cela sans délai, et il se mit en chemin, son bâton à la main;
Et dès qu’il arriva à Salas, il se mit à beaucoup pleurer en face de l’autel, et, aussitôt, il se trouva soigné.
Et après cela ceux de l’église ont loué, en procession,
La vierge qui avait guéri cet homme d’une si grande blessure.
Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…
Pour les plus mélomanes d’entre vous, n’hésitez pas à consulter le site suivant : Cantigas de Santa Maria. Animé par un expert du sujet, il est en anglais, mais vous y trouverez de nombreuses indications musicales et rythmiques sur les Cantigas d’Alphonse le Sage.
Sujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue occitane, langue d’oc, poésie satirique, servantois, sirvantès, amour courtois, viole de gambe. Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210) Interprète : Jordi Savall, Hespèrion XXI, Capella Reial de Catalunya Album : Le Royaume Oublié / La Croisade Contre Les Albegeois / La Tragédie Cathare (2009)
Bonjour à tous,
près avoir fourni quelques éléments sur la biographie et l’oeuvre du troubadour Peire Vidal, nous vous proposons, aujourd’hui, de découvrir une de ses chansons médiévales. C’est un texte satirique, un servantois (sirventès) dans la pure tradition des poètes du Sud de la France. L’auteur toulousain y passe en revue, d’un oeil critique, les maux de son temps pour finir, tout de même, sur une note plus distanciée et plus joyeuse.
L’interprétation que nous vous en proposons nous fournit le grand plaisir de retrouver la direction du du maître de musique Jordi Savall, sa viole de gambe et son incomparable talent.
Jordi Savall et la tragédie cathare – Le royaume oublié
Hespèrion XXI et la Capella Reial de Catalunya à la recherche du royaume oublié
En 2009, à la faveur du 800e anniversaire de la croisade albigeoise, Jordi Savall, accompagné de Montserrat Figueras, et de leur deux formations, Hespèrion XXI et la Capella Reial de Catalunya partait, en direction de la Provence médiévale, sur les traces des Cathares.
Sur le concept du livre album, il proposait ainsi un véritable opéra en 3 actes réparti sur 3 CD différents. Avec un total de 61 pièces, le triple album suivait l’épopée cathare de son émergence dans l’Occitanie de la fin du Xe siècle jusqu’à sa diaspora et sa disparition tardive au moyen-âge tardif, en passant bien sûr par sa répression. Pour la première fois dans l’histoire de la chrétienté, ce tragique épisode de la croisade des albigeois qui divise encore quelquefois aujourd’hui les experts, les historiens et les occitans de coeur, jeta les seigneurs de la France médiévale les uns contre les autres, ceux du Nord contre ceux du Sud.
L’appel de l’Eglise Romaine fut long et insistant et s’il tarda à se faire entendre, cette croisade déborda largement la seule répression de l’hérésie et ne manqua pas de servir les ambitions des uns et des autres. Au bout du compte, la couronne de France qui avait tardé à l’entendre en ressortit comme une des grandes gagnantes.
Pour revenir à ce livre-album d’exception, on y retrouve, au titre de contributions vocales, Montserrat Figueras aux cotés de Pascal Bertin, Lluís Vilamajó, Furio Zanasi, et encore Marc Mauillon. Il fut, à juste titre, largement salué sur les scènes dédiées aux Musiques Anciennes d’Europe. Pour prendre un peu de hauteur, il faut dire que, là encore et comme pour tous les sujets qu’il touche, Jordi Savall se situait au delà de la simple évocation musicale, dans une réflexion profonde et spirituelle sur l’histoire des hommes, et toujours empreinte d’un grand humanisme.
Cette production est encore éditée et vous pourrez la retrouver facilement à l’achat, en ligne. Distribuée par Alia-vox, la maison d’édition de Jordi Savall, elle est disponible au format original livre-CD mais vous pourrez aussi y butiner quelques pièces au format digital MP3 avant de vous décider. Voici un lien utile pour la pré-écouter ou l’acquérir : The Forgotten Kingdom
« A per pauc de Chantar no’m lais »
Il s’en faut peu que je renonce à chanter
A l’hiver du XIIe siècle,
une chanson satirique teintée d’amour courtois
Au vue des thèmes abordés, cette chanson a dû être composée entre 1192 et 1194 date de l’emprisonnement de Richard Coeur de Lion au retour de la troisième croisade. Critique directe du roi de France, mentions des conflits nobiliaires en Espagne, et encore dénonciation du Pape et du Clergé qu’il désigne comme seul responsable d’avoir favorisé la propagation de l’hérésie Cathare (la croisade n’interviendra que quelques 10 années plus tard), notre troubadour balaye tous ses sujets sans mâcher ces mots. Il s’en dit si affligé que pour peu il renoncerait à son art, mais malgré tout, dans la dernière partie du texte, il prend ses distances pour nous conter ses états d’âme et sa joie dans un belle élan de courtoisie et de fine amor pour sa dame de Carcassonne.
De l’Occitan au français moderne
Précisons que la traduction en français moderne que nous vous proposons de ce texte occitan colle fortement de celle de Joseph Anglade (Les Poésies de Peire Vidal, chez Honoré Champion, 1913) même si nous l’avons quelque peu revisitée. Nous avons en effet changer quelques tournures mais également quelques vocables à la lumière de recherches personnelles sur l’Occitan ancien et tâchant aussi de croiser un peu la version de Anglade, pour la mettre en perspective avec celle de Veronica Mary Fraser dans son ouvrage The Songs of Peire Vidal: Translation & Commentary (Peter Lang Publishing, 2006). Grande spécialiste de littérature médiévale, cette dernière est professeur(e) de littérature, ainsi que de vieux Français et d’occitan ancien à l’université américaine de Windsor dans l’Ontario.
A per pauc de Chantar no’m lais
I
A per pauc de chantar nom’lais, Quar vei mort joven e valor E pretz, que non trob’on s’apais, Qu’usquecs l’empenh e.l gita por; E vei tan renhar malvestat Que.l segle a vencut e sobrat, Si qu’apenas trop nulh paes Que.l cap non aj’en son latz près.
Il s’en faut peu pour que je renonce à chanter Car je vois morts, jeunesse et valeur Et mérite, qui ne trouvent plus refuge où s’apaiser Quand tous les repoussent et rejettent; Et je vois régner partout la vilenie, Qui a soumise et vaincu le monde Tellement que je ne trouve nul pays Qui n’ait la tête prise dans son lacet
II
Qu’a Rom’ an vout en tal pantais L’apostolis e.lh fais doctor Sancta Gleiza, don Deus s’irais; Que tan son fol e peccador, Per que l’eretge son levat. E quar ilh commenso.l peccat, Greu es qui als far en pogues; Mas ja no volh esser plages.
A Rome, le pape et les faux docteurs, ont mis dans un tel trouble (agitation) La Saint Eglise, mettant Dieu en colère; Ils sont si fous et si pécheurs Qu’ils ont fait se lever les hérétiques. Et comme ce sont eux qui ont commencé à pécher (Rome) Il est difficile pour les autres de réagir autrement Mais je ne veux prêcher à leur place.
III E mou de Fransa totz l’esglais, D’els qui solon esser melhor, Que.l reis non es fis ni verais Vas pretz ni vas Nostre Senhor. Que.l Sépulcre a dezamparat E compr’e vent e fai mercat Atressi coin sers o borges: Per que son aunit sei Frances.
Et c’est beaucoup de France que vient tout l’effroi De ceux qui d’habitude étaient les meilleurs Car le roi n’est ni fiable ni sincère envers l’honneur, ni envers notre Seigneur. Puisqu’il a abandonné le Saint-Sépulcre Et qu’il achète, vend et fait commerce Tel un serf ou un bourgeois; Pour cela ses sujets français sont honnis.
IV
Totz lo mons es en tal biais Qu’ier lo vim mal et oi pejor ; Et anc pos lo guitz de Deu frais, Non auzim pois l’Emperador Creisser de pretz ni de barnat. Mas pero s’oimais laiss’ en fat Richart, pos en sa preizon es, Lor esquern en faran Engles.
Le monde est pris dans un tel biais Que hier nous le trouvions mauvais et aujourd’hui c’est pire : Et depuis qu’il a renoncé à la guidance de Dieu, Nous n’avons pas appris que l’Empereur Ait accru son honneur, ni sa réputation. Mais pourtant si désormais, il abandonne sottement Richard* (*coeur de Lion), qui est dans sa prison Les anglais montreront leur mécontentement (raillerie)
V
Dels reis d’Espanha.m tenh a fais, Quar tan volon guerra mest lor, E quar destriers ferrans ni bais Trameton als Mors per paor: Que lor orgolh lor an doblat, Don ilh son vencut e sobrat; E fora melhs, s’a lor plagues, Qu’entr’els fos patz e leis e fes.
Quant aux rois d’Espagne, ils m’affligent Parce qu’ils veulent tant se faire la guerre entre eux. Et parce que destriers gris et bais Ils envoient aux maures, par peur. En doublant l’orgueil de ces derniers Qui les ont vaincus et surpassés Il serait meilleur, s’il leur plait, Qu’entre eux se maintiennent paix, loi et foi.
VI
Mas ja no.s cug hom qu’eu m’abais Pels rics, si’s tornon sordejor ; Qu’us fis jois me capdela e.m nais Que.m te jauzent en gran doussort; E.m sojorn’ en fin’ amistat De leis qui plus mi ven en grat : E si voletz saber quais es Demandatz la en Carcasses.
Mais ne laissez jamais qu’un homme pense que je m’abaisse Pour les riches, s’ils se mettent à s’avilir (à empirer): Car une joie pure en moi me guide Qui me réjouit en grande douceur Et je me tiens dans la fine amitié (amor) De celle qui me plait le plus: Et si vous voulez savoir qui elle est Demandez-le dans la province de Carcassonne.
VII
Et anc no galiet ni trais Son amie ni.s pauzet color, Ni.l cal, quar cela qu’en leis nais Es fresca com roz’ en pascor. Bel’es sobre tota beutat Et a sen ab joven mesclat : Per que.s n’agrado’l plus cortes E’n dizon laus ab honratz bes.
Elle n’a jamais déçu, ni trahi Son ami, ni ne s’est fardé devant lui Elle n’en a pas besoin car son teint naturel Est frais comme une rose de Pâques Elle est belle, au dessus de toute beauté Et elle a sens (raison, intelligence) et jeunesse à la fois, Qui la rendent agréable aux plus courtois Qui en font l’éloge avec une honnêteté (honneur?) bienveillante.
En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes
Sujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue occitane, amour courtois, fine amor, langue d’oc, poésie satirique, biographie, oeuvres. manuscrits anciens, servantois, sirvantès. Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210)
Bonjour à tous,
ous continuons aujourd’hui d’explorer le moyen-âge des troubadours avec l’un d’entre eux qui fut particulièrement remuant et voyage beaucoup : Peire Vidal (ou Pierre). Outre ses aventures dans les cours des puissants, ce poète et chanteur médiéval, grandiloquent et plein de fantaisie est également resté célèbre pour avoir laissé une oeuvre particulièrement abondante. Son activité artistique commence autour de 1180. Nous sommes entre la fin du XIIe siècle et le début du XIIIe, et il s’inscrit donc dans la deuxième, voir la troisième génération de troubadours, héritière de la poésie d’Oc et de ses codes.
Eléments de Biographie
Même si l’on retrouve un certain nombre de documents rattachés au comté de Toulouse qui mentionne un certain Petrus Vitalis (voir A propos de Peire Vidal, Joseph Anglade, Romania 193 , 1923) et qui pourrait se référer, sans qu’on en soit certain, à notre troubadour du jour, comme de nombreux autres poètes et compositeurs occitans de cette période, les informations que nous possédons sur lui proviennent des vidas ou encore de ce que l’on peut déduire entre les lignes de ses poésies.
Concernant les Vidas des troubadours, rappelons, une fois de plus, que ces récits « biographiques » sont largement postérieurs à la vie des intéressés. Si on les a quelquefois pris un peu trop au pied de la lettre, du point de vue des romanistes et médiévistes contemporains, on s’entend généralement bien sur le fait qu’ils sont plus à mettre au compte d’une littérature provençale romancée, qu’à prendre comme des chroniques précises et factuelles. De fait, ces vidas sont elles-mêmes largement basées sur l’extrapolation des faits, à partir des vers des poètes dont elles traitent. Avec toutes les réserves que tout cela impose et considérant tout de même qu’on peut prêter un peu de foi aux dires de Peire Vidal, voici donc quelques éléments de biographie le concernant, entre faits (à ce jour, invérifiables) et possibles inexactitudes.
« Drogoman senher, s’agues bon destrier, En fol plag foran intrat mei guerrier : C’aqui mezeis cant hom lor me mentau Mi temon plus que caillas esparvier, E non preson lor vida un denier, Tan mi sabon fer e salvatg’ebrau. »
Seigneur Drogoman, si j’avais un bon destrier, Mes ennemis se trouveraient en mauvaise passe ; Car à peine ont-ils entendu mon nom, Qu’ils me craignent plus que les cailles l’épervier, Et ils n’estiment pas leur vie un denier, Tant ils me savent fier, sauvage et féroce !
Les Poésies Peire Vidal Joseph Anglade (1913).
Entre les lignes de Peire Vidal et des vidas
Originaire de Toulouse, Peire Vidal était fils d’un marchand de fourrure « fils fo d’un pelissier. ». Sous la protection de Raymond V et œuvrant à la cour de ce dernier, on le retrouve ensuite à Marseille, auprès du vicomte Barral de Baux, suite à quoi il voyage vers l’Espagne pour rejoindre la cour de Alphonse II d’Aragon. Après un nouveau passage par la France provençale, il sera en partance pour l’Italie et l’Orient. Du côté de Chypre, il aurait pris en épousailles une Grecque pour revenir ensuite à la cour de Marseille.
Son itinéraire voyageur et sa fréquentation des cours d’Europe ne s’arrêtent pas là puisqu’on le retrouve encore dans le Piémont, à la cour de Boniface de Montferrat, puis à celle d’Aimeric de Hongrie, en Espagne, auprès d’Alphonse VIII de Castille, et même à Malte. Entre ses nombreux protecteurs (successifs ou occasionnels), on dit qu’il a aussi compté le roi Richard Coeur de Lion, dont il prit même la défense contre Philippe-Auguste. Pour finir, il est possible que dans toutes ses pérégrinations à donner le vertige à plus d’un troubadour de son temps, il ait participé à la quatrième Croisade, mais rien ne permet de l’attester.
Pour n’être pas lui-même issu de la grande noblesse, la qualité de son art lui a, en tout cas, indéniablement ouvert les portes de la cour d’un certain nombre de Grands de l’Europe médiévale et il semble même qu’il fit office de conseiller (occasionnel là encore et avec réserve), auprès de certains d’entre eux.
Démêlés politiques, excès de « courtoisie »
ou âme vagabonde ?
Inconstance, goût insatiable pour les voyages, courtoisie un peu trop enflammée et douloureuse déception amoureuse, est-il poussé au dehors des cours ou en part-il de lui-même? Peut-être, y a-t-il un peu de tout cela. Même s’il reste indéniablement attaché par le coeur à sa Provence natale, il confesse lui-même que séjourner longtemps en un même lieu ne lui sied pas.
« So es En Peire Vidais, Cel qui mante domnei e drudaria E fa que pros per amor de s’amia, Et ama mais batalhas e torneis Que monges patz, e sembla – I malaveis , Trop sojornar et estar en un loc. «
» Voilà Messire Peire Vidal, Celui qui maintient courtoisie et galanterie, Qui agit en vaillant homme pour l’amour de sa mie, Qui aime mieux batailles et tournois Qu’un moine n’aime la paix et pour qui c’est une maladie de séjourner et de rester dans le même lieu. »
Les Poésies Peire Vidal Joseph Anglade (1913).
Quand on fréquente les cours médiévales sauf à être totalement ingénu, se mêler de trop près de politique impose forcément que l’on soit prêt à subir les revirements des puissants. Peut-être cette dimension est-elle aussi présente puisque Peire Vidal ne s’est pas toujours contenté de critiquer uniquement les ennemis de ses protecteurs et de brosser ses derniers dans le sens du poil. Quoiqu’il en soit, il semble bien qu’il se soit fait bannir et chasser de certaines cours (Le troubadour Peire Vidal : sa vie et son oeuvre – Ernest Hoepffner, 1961).
Dans le courant du XXe siècle, sa fantaisie, son ironie et son style critique conduiront le romaniste et philologue Alfred Jeanroy à comparer notre poète médiéval à un Clément Marot avant la lettre (La Poésie lyrique des troubadours, T2, 1934). Au delà du style, et en se gardant bien de céder aux rapprochements faciles, il reste amusant de noter qu’à plus de trois siècles de distance, les deux poètes ont voyagé de cour en cour, peut-être, sous l’impulsion de nécessités semblables et, à tout le moins, pour avoir perdu le soutien de leur protecteur. L’un comme l’autre ne seront pas, du reste, les seuls poètes du moyen-âge poussés au dehors des cours, du fait de leur propre « impertinence » ou de leur goût de la prise de risque mais comme Peire Vidal semble tout de même avoir eu l’âme plus aventurière et voyageuse que Marot, la comparaison s’arrête là. Cet article ne nous fournit, de toute façon, pas les moyens d’une étude comparative (délicate et peut-être même hasardeuse) sur une possible parenté de fond qui toucherait certaines formes communes à une « poésie de l’exil » chez nos deux poètes.
Ajoutons que si l’on perçoit chez le troubadour de Toulouse une forme d’arrachement (il s’est sacrifié pour une dame qui ne l’a pas récompensé de son amour, il lui fallait partir, etc…) il ne boude pas non plus son plaisir de voyager et de se trouver en terres lointaines et loue volontiers les seigneurs qui l’accueillent.
« Mout es bona terr’ Espanha, E’1 rei qui senhor en so’ Dous e car e franc e bo E de corteza companha ; E s’i a d’autres baros, Mout avinens e mout pros, De sen e de conoissensa E de faitz e de parvensa. »
L’Espagne est une bonne terre Et les rois qui y règnent en sont Polis et aimables, sincères et bons Et de courtoise compagnie; Et on y trouve d’autres barons, Très accueillants et très preux, Hommes de sens et de savoir, En apparence et en faits.
Les Poésies Peire VidalJoseph Anglade (1913).
Oeuvre, legs et manuscrits
Entre poésie courtoise et satirique, l’oeuvre de Peire Vidal s’inscrit dans la double tradition lyrique et satyrique de ses contemporains. Quand il se lance dans son art, les codes de la courtoisie et de la fine amor sont déjà bien établis pour ne pas dire déjà un peu cristallisés voire « repassés », mais on lui prête d’avoir su leur insuffler un esprit qu’on pourrait qualifier de rafraîchissant. Outre ses qualités de style, son originalité réside dans un sens de la caricature et une forme d’ironie et d’auto-dérision qui le démarquent de ses homologues troubadours. Il se prête également (et on l’en crédite volontiers), un grain de folie qui s’épanche dans la grandiloquence et dans l’exagération et participe de cet humour, même si avec le recul du temps les nuances peuvent s’avérer quelquefois difficiles à percevoir.
Sources historiques
Sur la foi des manuscrits, plus de soixante pièces lui ont été d’abord attribuées mais, comme souvent, ce nombre a été revu, pour se trouver réduit par les érudits qui s’y sont penchés. Après diverses études, son legs poétique a ainsi été ramené à un peu moins d’une cinquantaine de pièces, ce qui en fait, quoiqu’il en soit, une oeuvre prolifique, au vue de l’époque et des données comparatives en présence.
Du point de vue des sources, on peut retrouver ses compositions, chansons ou poésies dispersées dans de nombreux manuscrits. On citera ici ceux qui ont servi de base aux illustrations de cet article. Il s’agit du ms 12473 (Français 12473), dit chansonnier provençal ou chansonnier K et du ms 854 (Français 854) tous deux copiés en Italie et datés du XIIIe siècle. Ils contiennent, chacun, un nombre important de pièces du troubadour médiéval. Vous pouvez consulter ces deux manuscrits anciens sur le site Gallica de la BnF aux liens suivants.ms 12473 – ms 854.
En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
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