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Le goût immodéré du vin d’un abbé et de son valet, une épigramme satirique de Clément Marot

humour_medieval_grivoiseries_epigramme_amours_interditesSujet : humour, poésie, épigramme, moyen-français, dizain, poésie satirique, satire religieuse, mentalités médiévales,
Auteur : Clément Marot (1496-1544)
Période : moyen-âge tardif, début de la renaissance
Titre : épigramme.  De l’Abbé et de son Valet
Ouvrage : Œuvres choisies de Marot, Didot, (1808)

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion-copiaour égayer cette journée, nous vous proposons une épigramme et même un dizain de Clément Marot. Dans cette poésie courte et pleine de sel, le poète de Cahors se riait ouvertement du goût immodéré pour la boisson d’un Abbé et de son valet.

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Moyen-âge, mentalités médiévales
et satire religieuse

Depuis le moyen-âge central et en particulier les XIIe siècle et XIIIe siècles, les prêtres, les moines et même les dignitaires de l’Eglise ont souvent été la cible des fabliaux et la poésie satirique médiévale n’a pas manqué de faire ses choux gras des mœurs dévoyées de certains d’entre eux. Convoitise, cupidité, gourmandise, désirs, passage à l’acte sexuel, malice ou bêtise, tout y passe. A travers ces moqueries, ce n’est pas tant la religion catholique et ses valeurs que les auteurs d’alors dénoncent, mais bien plutôt ses brebis « galeuses » ou « égarées ».  Et si les ordres monastiques, les plus hautes autorités religieuses et même l’Eglise romaine tout entière peuvent se trouver pris à partie dans certaines de ces satires, là deco_medievale_enluminures_clement_marotencore, la critique se fait depuis l’intérieur des valeurs chrétiennes avec l’espoir tacite, ou plus clairement exprimé, de voir les choses se bonifier ou se réformer.

Croisades et satires médiévales d’hier contre croisades idéologiques et satiriques actuelles, du point de vue de l’histoire des mentalités, on ne saurait mettre ces railleries sur le même plan. Elles participent de points de vue et d’intentionnalités totalement différentes. La grande majorité de celles qui ont cours aujourd’hui et sont le plus médiatisées se situent, en effet, depuis l’extérieur des valeurs chrétiennes pour les mettre à mal ou les éradiquer.

Pour le reste, il y a rarement des transitions brutales en Histoire. En accord avec les chronologies classiques, si le monde médiéval entre au XVIe siècle dans son hiver, nombre de ses thèmes de prédilection perdureront dans la littérature des siècles suivants, du côté satirique comme du côté courtois. De fait, la culture de Clément Marot et son goût pour les auteurs et certains thèmes du passé, permettent de le considérer, à certains égards, comme un poète de la continuité.

De l’Abbé et de son Valet

Monsieur l’abbé, et monsieur son valet
Sont faits égaux tous deux comme de cire :
L’un est grand fol, l’autre petit folet ;
I’un veut railler, l’autre gaudir et rire ;
L’un boit du bon, l’autre ne boit du pire :
Mais un debat au soir entr’eux s’esmeut ;
Car maistre abbé toute la nuict ne veut
Estre sans vin, que sans secours ne meure ;
Et son valet jamais dormir ne peut
Tandis qu’au pot une goutte en demeure.

Clément Marot  – Œuvres Choisies (1808)


Au sujet d’humour médiéval sur le thème de la satire religieuse
voici une sélection d’articles qui pourraient vous intéresser

Du même auteur, sur le même sujet :
Frère Thibault, Humour Grivois et amours interdites
D’un Curé, épigramme humoristique
D’un qu’on appelait Frère Lubin
Deux épigrammes caustiques sur l’Erémitisme

D’autres auteurs médiévaux sur la satire religieuse :   
Le Vicaire Jean, la demoiselle et l’âne  de Melin Sainct-Gelays
De Brunain la Vache au prêtre, un fabliau de Jean Bodel
Le testament de l’âne de Rutebeuf
Guiot de Provins et sa bible satirique

Voir aussi : Saints moines et moines dévoyés, deux figures archétypales d’une dynamique chrétienne médiévale

Sur le sujet des mentalités médiévales, nous vous conseillons également notre dernier roman, une aventure au cœur du Moyen-âge : « Frères devant Dieu ou la tentation de l’alchimiste ».


Une belle journée à tous.

Fred
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Epigramme : « Du moys de May et d’Anne », la courtoisie de Clément Marot au renouvel

clement_marot_poesie_moyen--age_tardif_renaissanceSujet :  poésie, épigramme, amour courtois, renouveau, printemps.
Période : fin du moyen-âge, renaissance
Auteur :   Clément MAROT (1496-1544)
Titre : « Du moys de May et d’Anne »
Ouvrage : œuvres complètes de Clément MAROT, par Pierre Jannet, Tome 3 (1870)
Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionvec l’arrivée du mois de mai, nous poussons nos pas jusqu’au XVIe siècle, à la rencontre de Clément Marot et de son style poétique incomparable qui, sans l’y réduire, brille tout particulièrement dans les pièces courtes et leur chute.

Nous sommes rendus au siècle de transition qui, de manière conventionnelle pour bien des d’historiens, vit s’éteindre le moyen-âge pour laisser place à la renaissance. Pourtant, on ne gomme pas si facilement 1000 ans d’histoire ; le monde médiéval et son esprit auront encore de beaux restes et de beaux jours devant eux. Entre autre thème, l’amour courtois, né dans son berceau, continuera, pour longtemps, d’inspirer l’expression amoureuse littéraire et nombre d’exercices poétiques. Avec son talent habituel, le poète de Cahors s’y adonne dans cet épigramme. Au renouveau printanier (référence clairement médiévale et courtoise), il engage un dialogue avec le mois de mai et ses floraisons pour louer la dame de son cœur, en lui faisant le plus beau des compliments.


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Du moys de May et d’Anne

May, qui portoit robe reverdissante,
De fleur semée, un jour se meit en place,
Et quand m’amye il veit tant fleurissante,
De grand despit rougit sa verte face,
En me disant : « Tu cuydes qu’elle efface,
A mon advis, les fleurs qui de moy yssent (1); »
Je luy respons : « Toutes tes fleurs perissent
Incontinent (2) qu’yver les vient toucher;
Mais en tous temps de ma Dame fleurissent
Les grans vertus, que Mort ne peult secher.

(1) sortent, surgissent
(2) Aussitôt,  dès l’instant que


Une belle journée.

Fred
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De Martial à Marot : une vie heureuse, épigramme à soi-même

portrait_clement_marot_poesie_medievaleSujet :  poésie, littérature renaissante, poète, épigramme, poésies courtes, antiquité
Période : début renaissance, XVIe siècle
Auteur :  Clément MAROT (1496-1544) Martial (41-104) Titre : « A soi-même »
Ouvrage : Oeuvre de Clément Marot, Valet de chambre du Roy (T2), 1781

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous partageons, aujourd’hui, une nouvelle épigramme de Clément Marot faite en « imitation » du poète latin Martial du premier siècle de notre ère. Cette fois-ci, le texte nous parle des conditions à accomplir pour avoir une « vie heureuse ». De l’antiquité de Martial à l’aube renaissante de Marot, ces dernières n’ont, semble-t-il pas tellement variées puisque le poète normand de Cahors juge bon de les reprendre à son compte.

Au passage, on verra d’ailleurs que, dans les critères, un bel héritage est considéré comme largement préférable à une fortune acquise avec peine, soit par le travail. Rêve de tout un chacun ou réalité de classes ? Sans doute plus cette dernière idée. En dehors peut-être de la noblesse, même petite dont les deux hommes sont issus, cette condition est, il faut l’espérer, loin d’être sine qua non pour atteindre la félicité sans quoi nombre de leurs contemporains seraient restés à sa porte.

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« Marot voicy si tu veux le savoir
Qui fait à l’homme heureuse vie avoir;
Successions, non biens acquis à peine,
Feu en tout temps, maison plaisante et saine,
Jamais proces, les membres bien dispos,
Et au dedans un esprit à repos;
Contraire à nul, n’avoit aucuns contraires
Peu se mesler des publiques affaires,
Sage simplesse*, amis à soy pareilz,
Table ordinaire, & sans grans appareilz;
Facilement avec toutes gens vivre,
Nuict sans nul soing, n’estre pas pourtant yvre,
Femme joyeuse, & chaste néantmoins,
Dormir qui fait que la nuict dure moins,
Plus hault qu’on n’est ne vouloir point attaindre,
Ne desirer la mort, ny ne la craindre.
Voila Marot, si tu le veux savoir,
Qui fait à l’homme heureuse vie avoir. »
Clément Marot – Epigramme – A soi-même

* Simplesse, simplece : simplicité, franchise, loyauté

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Comme la fois précédente, nous vous livrons ici la version originale latine de Marcus Valerius Martialis ainsi que sa traduction par  Edouard-Thomas Simon, (tirée de son ouvrage Epigrammes de M. Val. Martial, T2,1819). Vous pourrez ainsi apprécier et mesurer l’art de l’imitation des auteurs antiques et classiques que la renaissance établit pratiquement comme un standard de l’exercice littéraire.

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« Ad se ipsum » de Martial

« Vitam quae faciunt beatiorem ;
Jucundissime Martialis, haec sunt :
Res non parta labore , sed relicta ;
Non ingratus ager ; focus perennis ;
Lis nunquàm ; toga rara ; mens quieta ; .
Vires ingenuae ; salubre corpus ;
Prudens simplicitas ; pares amici ;
Convictus facilis ; sine arte mensa ;
Nox non ebria , sed soluta curis ;
Nontristis torus, attamen pudicus;
Somnus qui faciat breves tenebras ;
Quod sis , esse velis , nihilque malis :
Summum nec metuas diem, nec opes. »

« A lui-même »
traduction par  Edouard-Thomas Simon

Voila , mon tendre ami Martial,
Ce qui rend la vie heureuse :
Une fortune acquise sans peine et par héritage ,
Des champs d’un rapport sûr, une maison pérenne
Point de procès, très-peu de représentation, la tranquillité de l’esprit
De la vigueur naturelle,  un corps sain , 

Prudence et franchise , des amis qui soient nos égaux ,
Une conversation aisée , une table sans trop d’apprêts ,
Une nuit sans ivresse et libre d’inquiétudes ,
Un lit où le plaisir ait des attraits , mais que la pudeur embellisse ;
Un sommeil capable d’abréger les ténèbres ;
Vouloir n’être rien de plus que ce que l’on est , Ne porter envie à personne ,
Attendre le dernier instant sans le craindre ni le désirer.

.En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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