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Un joyeux premier mai en poésie avec Eustache Deschamps

Sujet  : poésie médiévale, moyen-français, manuscrit ancien, ballade médiévale, mois de mai, chant royal
Période  : Moyen Âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur  :   Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :  «Ballade – Au mois de mai»
Ouvrage  :  Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps, Tome III,  Marquis de Queux de Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

Nous sous souhaitons un joyeux premier mai. En ce mois, symbole de renaissance, de douceur climatique et de fécondité, nous vous souhaitons ainsi qu’à vos proches, une vraie bouffée d’air frais et un souffle de renouveau. Egalement, nous souhaitons une joyeuse fête du travail à tous ceux que le calendrier aura permis de la chômer.

Un mois de fêtes et de renouveau

Au Moyen Âge, le mois de mai est le mois symbole de l’arrivée de la belle saison et du « renouvel » qui a inspiré tant de poètes et auteurs d’alors. C’est aussi un mois privilégié de grandes fêtes et de célébrations avec encore ce « mai » que les paysans plantent par tradition et que, en d’autres circonstances, on présente aussi en manière de défi. Ce sont aussi ces rameaux ou ses branches que l’on pose devant les maisons des jeunes filles à marier pour les courtiser, ou quelquefois, pire, pour les dénigrer ou les moquer.

« L’essence de l’arbre est importante. « Esmayer » une jeune fille avec une branche de sureau, par exemple, c’est une insulte, car cet arbre est un symbole de vertu douteuse et de dégoût. Le coudrier constitue également une injure, à certains endroits. Parfois, l’essence est acceptable, mais on insulte la jeune fille en y attachant des objets dérisoires : coquilles d’œufs, ordures, inscriptions grotesques. »
Martin Blais – Sacré Moyen Âge (1990)

Un mot sur cette poésie d’Eustache

Comme on le verra dans cette poésie médiévale, Eustache Deschamps s’est, à son tour, joint à la fête en l’honneur de ce mois de mai, pour lui faire de grandes louanges. Il y célèbrera le retour des floraisons, de l’abondance et, du même coup, de la joie pour les hommes de toute condition ; une liesse qui gagne jusqu’à toutes les créatures et animaux. Si notre auteur médiéval appellera de ses vœux la « douce amour » dont mai serait l’avocat, la pièce n’a pourtant rien de courtoise. Elle n’en a ni l’intention, ni la grâce, et la célébration se fait plutôt en grandes pompes. (s’il s’est essayé en d’autres endroits à l’expression des sentiments amoureux, ce n’est pas le registre dans lequel Eustache brille le mieux).

Un chant royal

Cette pièce se classe dans les chançons royaulx de l’auteur du Moyen Âge tardif. Cette forme, plus longue que la ballade et très codifiée, lui confère une nature peut-être un peu ampoulée, par endroits, en particulier au regard de la légèreté du sujet mais Eustache s’en acquitte finalement plutôt bien.

Si le chant royal a évolué dans ses formes comme dans ses thèmes (amoureux, religieux, satiriques,… ) du milieu du XIVe siècle au milieu du XVIe siècle, il se présente comme une composition voisine de la ballade mais avec avec cinq strophes principales. Elle est aussi composée de vers de dix pieds et d’un dernier ver dans chaque strophe faisant office de refrain. Comme la ballade médiévale, le chant royal est, normalement, suivi d’un envoi. Dans cet exercice, Eustache s’est, généralement, plutôt porté vers des thèmes satiriques ou même religieux ( voir The Chant Royal, a Study of the Evolution of a Genre, Stewart Lorna. Romania, T 96, 1975 Persée).

“Chans royaux … sont de cinq couples et le Prince, qui est appellez l’Envoy. Et est de onze lignes, chascune ligne de dix silabes ou masculin et de onze ou féminin … En ceste maniere doit estre chant royal… pour ce que chant royal est mesure de tous serventoys et de toutes chansons amoureuses et aussi de sotes chansons … Mais non obstant que le chant royal soit meneuré ou mesuré de toutes haultes tailles, nyent moins les choses ne sont pas d’un sens, car les unes[s] sont d’amours et les aultres de sotie …« 
Recueil d’Arts de Seconde Rhétorique, ed. E. Langlois, Paris, 1902

Joie, renouveau et santé

En louant ce mois de mai que « toute nature » devrait aimer, messire Deschamps nous dit encore de lui qu’il va jusqu’à balayer tous les maux de l’hiver et même en guérir certains. Renouveau, espoir d’amourette, vœu de meilleur santé, tout y est. Pour l’anecdote, dans le registre de la médecine médiévale, l’Ecole de Salerne nous expliquera dans sa Fleur de médecine (Flos medicinae) qu’en mai, on ne doit pas hésiter à privilégier une bonne saignée. Mais ce n’est pas tout, selon ces éminents médecins du Moyen Âge central, on peut aussi se purger à loisir et prendre des bains parfumés aux « aromes sauvages », le tout sans hésiter à utiliser l’absinthe comme lotion de visage (voir l’hygiène selon les mois dans le Regimen Sanitatis Salernitatum). Nous ne prendrons pas la responsabilité de confirmer le bien fondé de toutes ses prescriptions mais elles valaient d’être citées. De cette façon, la boucle de mai est bouclée.


Ballade médiévale : « Au mois de mai »
de Eustache Deschamps

NB : pour ce qui est du langage employé dans ce chant royal, nous sommes entre la deuxième moitié et la fin du XIVe siècle mais le moyen français d’Eustache peut quelquefois s’avérer délicat à percer. Pour vous y aider, nous vous fournissons, à l’habitude, quelques clefs utiles de vocabulaire.

O nobles mois, pères de Zephirus,
Oncles
(de) Juno et frère de Pallas,
Cousins germains la dieuesse Venus,
Qui tant de filz et tant de filles as,
Tu es premiers qui par amours amas
Et qui au bois donnas toute verdure,
Fueilles et flours, et la terre honouras :
Amer te doit pour ce toute nature.

O tresdoulz may, a genoiz te salus,
Mon cuer te doing et tout mon corps aras,
Car en toy sont trestoutes les vertus
Amoureuses; en toy n’a que soûlas
(réconfort, plaisir, divertissement);
Es autres moys disent aucuns : helas !
Par leur durté; mais toute créature
Prant reconfort ou temps que tu donnas :
Amer te doit pour ce toute nature.

Tu faiz aler sanz froidure les nus,
Les malhetiez de l’iver respassas,
(1)
Et les gouteus as tu remis dessus,
Les mehaingniez
(estropieds) de jambes et de bras :
Tuit sont gari, et par tout ou tu vas
Bestes et gens pais
(de paistre) de douce pasture
Et a
(pour) tousjours leesce (liesse, joie) leur donnas :
Amer te doit pour ce toute nature.

Tu resjouis vieulz, jeunes et chanus
(têtes blanches);
A ton venir t’encline
(te salue) chascuns bas ;
Tu faiz amer granz, riches et menus,
Bestes, oiseauls sont tuit prins en tes las
(laz : filets) ;
D’eulx conjoir
(fêter, se réjouir), de nigier (nicher) ne sont las,
De faire fruit chascun a sa droiture.
De hault chanter : tel pouoir leur baillas
(donna):
Amer te doit pour ce toute nature.

Par ton fait est li mondes soustenus,
Tout naist par toy, qui ainsi l’ordonnas,
Et de toy sont maint grant peuple venus;
Chascun te suit et te quiert pas pour
(à) pas .
A toy me rens, ne me refuse pas;
A ton saint jour me donne nourreture
De douce amour, dont tu es advocas :
Amer te doit pour ce toute nature.

L’Envoy

Princes des moys, li plus gais, li plus drus
(amical, aimant),
Li plus jolis et li plus chiers tenus,
A qui tous roys font honeur sanz mesure.
Je te suppli que soie retenus;
Pouoir en as, de touz es vrais escus :
Amer te doit pour ce toute nature.

(1) Les malhetiez de l’iver respassas : tu fais guérir les malades de l’hiver, ceux que l’hiver indispose.


Au sujet du mois de mai, du renouveau et de son inspiration sur les auteurs et poètes médiévaux, voici quelques liens qui pourraient vous intéresser :

En musardant dans la catégorie « Musiques et poésies médiévales », vous pourrez également trouver de nombreuses pièces courtoises qui font allusion au mois de mai.

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes

NB : la miniature ayant servi à l’illustration, ainsi qu’à l’image d’en-tête est tirée du manuscrit médiéval Lat1173 Horae ad usum Parisiensem, dites Heures de Charles d’Angoulême daté de la fin du XVe siècle et conservé à la Bnf. Ces deux cavaliers, couverts de végétation et qui joutent à des branches d’arbres se trouve au pied du feuillet de ce calendrier franciscain représentant le mois de mai.

Epigramme : « Du moys de May et d’Anne », la courtoisie de Clément Marot au renouvel

clement_marot_poesie_moyen--age_tardif_renaissanceSujet :  poésie, épigramme, amour courtois, renouveau, printemps.
Période : fin du moyen-âge, renaissance
Auteur :   Clément MAROT (1496-1544)
Titre : « Du moys de May et d’Anne »
Ouvrage : œuvres complètes de Clément MAROT, par Pierre Jannet, Tome 3 (1870)
Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionvec l’arrivée du mois de mai, nous poussons nos pas jusqu’au XVIe siècle, à la rencontre de Clément Marot et de son style poétique incomparable qui, sans l’y réduire, brille tout particulièrement dans les pièces courtes et leur chute.

Nous sommes rendus au siècle de transition qui, de manière conventionnelle pour bien des d’historiens, vit s’éteindre le moyen-âge pour laisser place à la renaissance. Pourtant, on ne gomme pas si facilement 1000 ans d’histoire ; le monde médiéval et son esprit auront encore de beaux restes et de beaux jours devant eux. Entre autre thème, l’amour courtois, né dans son berceau, continuera, pour longtemps, d’inspirer l’expression amoureuse littéraire et nombre d’exercices poétiques. Avec son talent habituel, le poète de Cahors s’y adonne dans cet épigramme. Au renouveau printanier (référence clairement médiévale et courtoise), il engage un dialogue avec le mois de mai et ses floraisons pour louer la dame de son cœur, en lui faisant le plus beau des compliments.


clement_marot_poesie_epigrammes_courtois_moyen-age_tardif_renaissance

Du moys de May et d’Anne

May, qui portoit robe reverdissante,
De fleur semée, un jour se meit en place,
Et quand m’amye il veit tant fleurissante,
De grand despit rougit sa verte face,
En me disant : « Tu cuydes qu’elle efface,
A mon advis, les fleurs qui de moy yssent (1); »
Je luy respons : « Toutes tes fleurs perissent
Incontinent (2) qu’yver les vient toucher;
Mais en tous temps de ma Dame fleurissent
Les grans vertus, que Mort ne peult secher.

(1) sortent, surgissent
(2) Aussitôt,  dès l’instant que


Une belle journée.

Fred
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

« Quan l’erba fresch… » ou la joie du troubadour Bernart de Ventadorn au renouveau printanier

trouveres_troubadours_musique_poesie_medievale_musique_ancienneSujet  : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, amour courtois, oc.
Période  : moyen-âge central, XIIe siècle
Auteur  : Bernart de Ventadorn, (Bernatz) Bernard de Ventadour. (1125-1195)
Titre : Quan l’erba fresch’ e.ill fuoilla par
Interprète : Camerata Mediterranea
Album :  Bernatz de  Ventadorn, le fou sur le pont (1993)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous revenons à la poésie lyrique occitane du Moyen-âge central par la grande porte puisque nous vous présentons une nouvelle chanson de Bernart de VentadornBernard de Ventadour).

S’il a compté parmi les nombreux troubadours du XIIe siècle, ce noble limousin est demeuré l’un des plus célèbres et reconnus d’entre eux. On le considère même comme un représentant des formes poétiques les plus abouties de la Langue d’Oc. Pour accompagner cette chanson médiévale, trempée de fine amor (fin’ amor) et de lyrique courtoise, nous nous appuierons sur l’interprétation de la belle formation Camerata Mediterranea.

Bernatz de Ventadorn par la Camerata Mediterranea

Bernatz de Ventadorn : le fou sur le pont

C’est en 1993 que la Camerata Mediterranea de Joel Cohen et de Anne Azéma décida de faire une incursion approfondie dans l’univers de Bernart de Ventadorn. Il faut dire que le legs plutôt prolifique du troubadour offrait l’embarras du choix (de quelques 45 chansons à près de 70, en fonction des  biographes et médiévistes). Au sortir, l’ensemble médiéval choisit de présenter 17 pièces. parmi lesquelles on trouvait, bien sûr, des chansons du troubadour, mais également des extraits lus de sa Vita.

bernard-de-ventadour_ventadorn_troubadour_chanson_medievale_occitan_camerata_mediterraneaPour l’instant, cet album n’est, semble-t-il, pas réédité, mais on peut tout de même en trouver quelques  exemplaires à la vente en ligne. Voici un lien utile pour plus d’informations : Le Fou sur le Pont de Joel Cohen.

Sur l’art et la musique des troubadours de langue occitane mais aussi de langue galaïco-portugaise, rappelons que la Camerata Mediterranea n’en était pas à son premier galop d’essai. Trois ans avant cette production dédiée à Bernard de Ventadour, elle avait, en effet, régalé son public d’un album consacré à ce large répertoire. Sous le titre Lo Gai Saber : Troubadours et Jongleurs 1100-1300, on y trouvait déjà deux chansons de Bernart.

Au renouveau,
le fine amant courtois entre joie et détresse

Dans la pure tradition médiévale courtoise, notre fine amant et troubadour s’éveille ici, avec le printemps, aux joies de l’amour et la nature se joint au concert pour lui envoyer comme autant de signes de son émoi intérieur (cf l’homme médiéval et la nature avec Michel Zink). Pourtant, comme le veut la tradition, derrière la joie viendra aussi se nicher, invariablement, la souffrance et, encore, ce qu’on pourrait être tenté d’appeler, de nos jours, la frustration.

Comme nombre de ses contemporains troubadours, Bernard de Ventadour nous chante  ici, un amour caché, voilé, silencieux qui, pour le coup, ose même à peine se confesser auprès de l’élue. Hors des conventions et de la bienséance, ce sentiment et ce désir, qui flirtent avec les interdits, emportent aussi avec eux leur lot habituel de jalousie et d’inimitié : ces ennemis, médisants ou délateurs qu’on devine dans l’ombre.

Dans cette pièce, Bernard, transporté par son désir ajoutera même une touche d’érotisme et de sensualité avec un baiser volé à sa dame dans son sommeil. L’aimera-t-elle ? Lui cédera-t-elle ? Feindra-t-elle ? Le destin du désir dans l’amour courtois est de ne pouvoir se poser sur son objet, au risque d’y éteindre sa flamme. Sa sublime et son point culminent se situent  dans l’attente, l’incertitude, le doute et il faut que le prétendant de la lyrique courtoise demeure voué à l’inconfort ; sa gloire, sa perfection, sa consécration même en tant que fine amant, étant la force qu’il a de l’accepter ou de s’y résigner.

Notes sur la traduction

Une fois n’est pas coutume, pour cette traduction nous suivons, sans en changer une seule virgule, le travail de Léon Billet, grand spécialiste de Bernard de Ventadorn, dans son ouvrage Bernard de Ventadour troubadour du XIIème siècle, Orfeuil (1974).  Chanoine de son état, cet auteur et biographe fut primé à plusieurs reprises pour ses ouvrages. De son vivant, il créa aussi une association autour de Bernard de Ventadour et de son legs, ayant pour nom la Société Historique des Amis de Ventadour. Si vous vous intéressez de près à ce grand troubadour, nous ne pouvons que vous conseiller de découvrir leur site web. Vous y trouverez une information foisonnante sur l’oeuvre du poète limousin, mais aussi sur les duchés et fiefs rattachés à son nom.


Quan l’erba fresch’ e.ill fuoilla par
Quand l’herbe est fraîche et la feuille paraît

En introduction de cette pièce interprétée par la Camerata Meditteranea et servie par la voix de Jean-Luc Madier, on trouve, comme indiqué plus haut, un extrait de la vida de Bernard de Ventadour:

E·l vescons de Ventadorn si avia moiller bella, joven e gentil e gaia. E si s’abelli d’En Bernart e de soas chansos e s’enamora de lui et el de la dompna, si qu’el fetz sas chansos e sos vers d’ella, de l’amor qu’el avia ad ella e de la valor de leis. 

« Le vicomte de Ventadour avait une femme belle, jeune, noble et joyeuse.  Et, en effet, elle apprécia Bernart et ses chansons, et s’éprit de lui, et lui de la dame ; aussi fit-il ses chansons et ses « vers » à son sujet, et sur l’amour qu’il avait pour elle et sur ses mérites. » 

I

Quan l’erba fresch’ e.ill fuoilla par
E la flors boton’ el verjan
E.l rossignols autet e clar
Leva sa votz e mou so chan
Joi ai de lui e joi ai de la flor
Joi ai de mi e de midons major
Daus totas partz sui de joi claus e sens
Mas sel es jois que totz autres jois vens

Quand l’herbe est fraîche et la feuille paraît
et la fleur bourgeonne sur la branche
et le rossignol haut et clair
élève sa voix et entame son chant
j’ai joie de lui et j’ai joie de la fleur
et joie de moi-même et joie plus grande de ma dame.
De toutes parts je suis endos et ceint de joie
mais celui-ci est joie qui vainc toutes les autres.

II

Ai las com mor de cossirar
Que maintas vetz en cossir tan
Lairo m’en poirian portar
Que re no sabria que.s fan
Per Deu Amors be.m trobas vensedor
Ab paucs d’amics e ses autre seignor
Car una vetz tan midons no destrens
Abans qu’eu fos del dezirer estens

Hélas comme je meurs d’y penser
car maintes fois j’y pense tellement
des voleurs pourraient m’emporter
que je ne saurais rien de ce qu’ils font
Par Dieu ! amour tu me trouves bien vulnérable
avec peu d’amis et sans autre seigneur
pourquoi une fois ne tourmentes-tu pas autant ma dame
avant que je ne sois détruit/éteint de désir ?

III

Meraveill me com posc durar
Que no.ill demostre mo talan
Can eu vei midons ni l’esgar
Li seu bel oill tan be l’estan
Per pauc me teing car eu vas leis no cor
Si feira eu si no fos per paor
C’anc no vi cors meills taillatz ni depens
Ad ops d’amar sia tan greus ni lens

Je m’étonne comment je peux supporter si longtemps
de ne pas lui révéler mon désir
quand je vois ma dame et la regarde.
Ses beaux yeux lui vont si bien
à peine puis-je m’abstenir de courir vers elle
et je le ferais ne serait la peur
car jamais je vis corps mieux taillé et peint
au besoin de l’amour si lourd et tard.

IV

Tan am midons e la teing char
E tan la dopt’ e la reblan
C’anc de me no.ill auzei parlar
Ni re no.ill quer ni re no.ill man
Pero ill sap mo mal e ma dolor
E can li plai mi fai ben et onor
E can li plai eu m’en sofert ab mens
Per so c’a leis no.n aveigna blastens

J’aime tant ma dame et je la chéris tant
et je la crains tant et la courtise tant
que jamais je n’ai osé lui parler de moi
et je ne lui demande rien et je ne lui mande rien.
Pourtant elle connaît mon mal et ma douleur
et quand cela lui plaît, elle me fait du bien et m’honore
et quand cela lui plaît, je me contente de moins
afin qu’elle n’en reçoive aucun blâme.

V

S’eu saubes la gen enchantar
Mei enemic foran efan
Que ja us no saubra triar
Ni dir re que.ns tornes a dan
Adoncs sai eu que vira la gensor
E sos bels oills e sa frescha color
E baizera.ill tan la boch’ en totz sens
Si que d’un mes i paregra lo sens

Si je savais enchanter les gens
mes ennemis deviendraient des enfants
de façon à ce que même pas un seul sache choisir
ni dire rien qui puisse tourner à notre préjudice.
Alors je sais que je verrai la plus gracieuse
et ses beaux yeux et sa fraîche couleur
et je lui baiserais la bouche dans tous les sens
si bien que durant un mois y paraîtrait la marque.

VI

Be la volgra sola trobar
Que dormis o.n fezes semblan
Per qu’e.ill embles un doutz baizar
Pus no vaill tan qu’eu lo.ill deman
Per Deu domna pauc esplecham d’amor
Vai s’en lo tems e perdem lo meillor
Parlar degram ab cubertz entresens
E pus no.ns val arditz valgues nos gens

Je voudrais bien la trouver seule
qu’elle dorme ou qu’elle fasse semblant
pour lui voler un doux baiser
car je n’ai pas le courage de le lui demander.
Par Dieu dame nous réussissons peu de chose en amour
le temps s’en va et nous perdons le meilleur
nous devrions parler à mots couverts
et puisque la hardiesse nous est d’aucun recours recourons à la ruse.

VII

Be deuri’om domna blasmar
Can trop vai son amic tarzan
Que lonja paraula d’amar
Es grans enois e par d’enjan
C’amar pot om e far semblan aillor
E gen mentir lai on non a autor
Bona domna ab sol c’amar mi dens
Ja per mentir eu no serai atens

On devrait bien blâmer une dame
si elle fait trop attendre son ami
car long discours d’amour
est d’un grand ennui et paraît tromperie
car on peut aimer et faire semblant ailleurs
et gentiment mentir là où il n’y a pas de témoins.
Excellente dame, si seulement tu daignais m’aimer
je ne serais jamais pris en flagrant délit de mensonge.

Tornada

Messatger vai e no m’en prezes mens
S’eu del anar vas midons sui temens

Envoi

Messager va et qu’elle ne m’en estime pas moins
si je crains d’aller chez ma dame.


En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.