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L’esprit des lois selon Henri Baude, poète satirique du XVe

henri-baude-auteur-medieval-poesie-satirique-moyen-age-tardif-vieux-francaisSujet : poésie morale, poète satirique,   poésie médiévale, politique, lois, dits moraux, poésie courte, français moyen
Période : Moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Henri Baude (1430-1490)
Ouvrage  :    Les vers de Maître Henri Baude, poète du XVe siècle,  M. Jules Quicherat (1856),

Bonjour à tous,
E_lettrine_moyen_age_passionn continuant notre exploration de la littérature médiévale, voici quelques vers bien tournés   de Henri   Baude, poète du moyen-âge tardif.  Ils sont extraits de ses  Dictz moraulx pour mettre en tapisserie. Ces petites historiettes, qui ne constituent qu’une partie de son oeuvre, mettaient en scène des personnages variés. Elles étaient destinées à être brodées  ou même encore des peintes sur  du verre ou d’autres objets décoratifs.


Le  bon homme et la toile d’araignée

Ung bon homme regardant dans ung bois ouquel a
entre deux arbres une grant toille d’éraigne. Ung
homme de court luy dit :

— Bon homme, diz-moy, si tu daignes,
Que regarde-tu en ce bois?

LE BON HOMME.

Je pence aux toilles des éreignes
Qui sont semblables à noz droiz :
Grosses mousches en tous endroiz
Passent; les petites sont prises.

LE FOL.

Les petitz sont subjectz aux loix.
Et les grans en font à leurs guises.

Dictz moraulx pour mettre en tapisserie    Henri Baude


Henri Baude, esquisse de biographie

Suivant ses biographes ( Jules Quicherat et Pierre Champion ), Henri Baude est né autour de 1430, à  Moulins.  Il est donc contemporain de François Villon même s’il  a vécu bien plus longtemps que ce dernier.

Les mésaventures d’un  petit  fonctionnaire, poète satirique à ses heures

L’histoire n’est pas très précise sur son éducation mais on le retrouve, à l’âge adulte, commis à la cour.   Au moment de la praguerie, il a, tout d’abord, suivi le dauphin Louis XI, alors prince, dans le conflit qui l’opposait à son père   Charles VII.   Finalement, le fonctionnaire royal changera d’avis et reviendra  vers la couronne officielle. Cela   peut, peut-être, expliquer sa nomination en   1458, comme « élu » attaché à la cour du roi.   La fonction   consistait à  répartir l’impôt, mais aussi  à collecter et traiter les réclamations sur ce même thème.  Henri Baude était en charge au bas Limousin mais comme il disposait d’un commis,  il passait le plus clair de son temps à Paris. Installé à la capitale, il pouvait, tout à loisir, suivre de près les affaires qui concernaient sa charge et ses plaignants et houspiller les juges quand ils traînaient trop à les traiter.

Comme il était aussi doté d’un véritable talent de plume et d’humour, Baude ne se priva pas de les exercer.   Il faisait même alors partie d’une confrérie de juristes et clercs  qui occupaient une partie de leurs loisirs à se moquer  entre eux ou à se rire de certains nobles et notables. Plus tard, son goût de la satire et du bon mot  allait d’ailleurs lui valoir quelques  sérieux déboires.

Henri Baude au  Châtelet

henri-baude-poesie-satirique-dits-moraux-tapisserie-moyen-age-tardif-sEn  réalité, le poète connut deux fois la prison. Dans les deux cas, le temps avait passé et  le prince que Baude avait suivi, puis lâché, était devenu roi. La première affaire n’est pas très claire, sur le fond, même s’il existe un certain nombre de documents juridiques à son sujet. Baude semble avoir servi de bouc-émissaire à un noble qui le fit embastillé manu militari après l’avoir sérieusement houspillé. Le poète fonctionnaire parvint,  toutefois, à se faire libérer et avoir gain de cause, obtenant même, au passage, des dédommagements.

Dans la deuxième affaire, c’est une poésie satirique qui le fit mettre en prison, sur ordonnance royale.   Le texte  précis s’est perdu,  mais on peut en déduire la teneur entre les lignes du poète et des sources juridiques. Baude avait fait, semble-t-il, une courte « moralité » pour moquer les  manœuvres et les jeux de pouvoir à la cour et autour de Louis XI. Bien qu’allusive, de nombreux courtisans de l’entourage du souverain s’étaient sentis directement visés,  ce qui valut à notre homme d’être, à nouveau, emprisonné. Voila ce que l’on trouve rapporter dans l’audience de 1486  :   « Aucuns, soubz umbre de jouer ou faire jouer certaines moralitez et farces, ont publiquement dit ou fait dire plusieurs parolles cedicieuses, sonnans commocion, principalement touchant a nous et a notre estât.  »   

Pour avoir le détail des deux affaires, on pourra se reporter aux écrits de Pierre Champion sur le sujet :    Histoire poétique du quinzième siècle, t II, Honoré Champion (1923) et Maître Henri Baude devant le Parlement de Paris, Romania, n°141 (1907). A son habitude, le grand historien, passionné de Moyen-âge, y épluche les archives avec minutie et fait un travail d’orfèvre pour remonter l’identité des acteurs impliqués et leur inter-relations.

Dans tout les cas, on peut se demander si Henri Baude ne paya pas,  indirectement, le prix de son soutien, un peu trop épisodique, au prince Louis XI, sous la praguerie. Si, après son couronnement, le monarque n’avait pas démis le fonctionnaire de sa charge, il ne semblait pas, non plus, lui montrer de soutien particulier, et encore moins d’empathie. Il ressort, en tout cas, de ce dernier séjour en prison, que Baude en sortit échaudé et rendu plus méfiant sur l’usage qu’il faisait de sa liberté  d’expression. Au moyen-âge, la poésie satirique est rarement compatible avec les exigences de cour et les susceptibilités qu’on y croise. Le dit moral de l’auteur, publié ici, résonne un peu comme une sorte d’écho à ses diverses mésaventures.

Les œuvres de Baude

livre-henri-baude-poesie-morale-satirique-XVe-moyen-age-tardifElles sont assez fournies et de nature   principalement morale ou satirique.   On retrouve le plus grand nombre d’entre elles dans l’ouvrage que l’historien médiéviste Jules Quicherat a consacré à Baude au milieu du XIXe siècle. Ce dernier confesse, toutefois, en avoir censuré quelques unes dont la nature lui paraissait trop vertes et trop grossières pour présenter un réel intérêt.  A 160 ans de là, on aurait  aimé pouvoir en juger nous-même.

Dans les œuvres de Baude, on a souvent mis en avant son Testament de la mule Barbeau . Dans cette   satire humoristique, l’auteur se met dans la peau d’un pauvre animal, vieilli et éreinté, ayant servi de nombreux nobles et puissants au cours de sa vie. Aux côtés de ce testament, on trouve encore nombre de poésies d’intérêt dans lesquelles  l’auteur médiéval montre de belles aptitudes de plume.  Ce talent semble, du reste, avoir été reconnu du temps de Baude et son biographe lui prête d’avoir inspiré certains de ses contemporains. On a même pu, alors, le comparer à Villon.  Un peu plus tard,  Clément Marot aurait aussi été sujet à cette influence sans s’en réclamer. Le poète de Cahors aurait, en effet, « pillé » (le mot est de Quicherat) certaines des pièces de Baude sans le citer.

Les vers de Baude et sa biographie, selon Quicherat, sont réédités chez Forgotten books. On peut toujours trouver ce livre à la vente en ligne. Voici un lien utile pour plus d’informations à son sujet : Les Vers de Maitre Henri Baude, Poete Du Xve Siècle: Recueillis Et Publiés Avec Les Actes Qui Concernent Sa Vie (Classic Reprint)

Le MS Français  24461  & ses belles illustrations

Du point de vue des sources, les écrits de Baude se trouvent réparties dans plusieurs manuscrits médiévaux mais on notera, avec intérêt, l’ouvrage dont est tiré cette poésie courte du jour et son illustration (voir en haut de l’article).

Daté du XVIe siècle, le manuscrit  Français 24461 (ancienne cote La Vallière 44) est, en effet, un manuscrit de 142 feuillets très joliment illustré   (Consulter    le Ms Français  24461 sur le site de la Bnf ).   En plus des diz moraux pour tapisserie et peinture sur verre de Baude, il contient d’autres auteurs et classiques.  On  y trouve, notamment,   Les triomphes de Pétrarque.

En vous souhaitant une excellente journée.

Fred
pour moyenagepassion.com
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Larmes et plaintes : pauvreté et devoir des princes sous la plume médiévale de Jean Meschinot

manuscrit_24314_jean_Meschinot_poete_breton_medieval_poesie_politique_satirique_moyen-age_tardifSujet : poésie satirique, morale, poésie médiévale, poète breton. devoirs des princes, miroirs des princes, poésie politique, auteur médiéval, Louis XI
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491)
Manuscrit ancien : MS français 24314 bnf
Ouvrage : Les lunettes des Princes & poésies diverses.

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans le courant du XVe siècle et à l’aube de la renaissance, le poète breton  Jean Meschinot s’élevait avec véhémence contre la poigne et les abus de la couronne, en la personne de Louis XI. De sa plume satirique et acerbe, l’auteur médiéval contribuait ainsi à alimenter la légende du roi tyrannique, injuste et cruel qui allait suivre longtemps le souverain du moyen-âge tardif  (voir par exemple   le verger du roi Louis de Théodore de Banville) (1).

O vous qui yeux avez sains et oreilles,
Voyez, oyez, entendez les merveilles -,
Considérez le temps qui présent court.
Les loups sont mis gouverneurs des oueilles ;
Fut-il jamais (nenny!) choses pareilles?
Plus on ne voit que traisons à la court.

Je croy que Dieu paiera en bref ses dettes,
Et que l’aise qu’avons sur molles couettes
Se tournera en pouvretez contraintes.
Puisque le chef qui deust garder droicture
Fait aux pouvres souffrir angoisse dure
Et contre luy monter larmes et plaintes.

Les bestes sont, les corbins et corneilles,
Mortes de faim, dont peines non pareilles
Ont pouvres gens : qui ne l’entend est sourd !
Las ! ilz n’ont plus ne pipes ne bouteilles,
Cidre ne vin pour boire soubz leurs treilles,
Et, bref, je vois que tout meschief leur sourt…

Seigneur puissant, saison n’est que sommeilles,
Car tes subjectz prient que tu t’esveilles.
Ou aultrement leur temps de vivre est court.
Que feront-ils si tu ne les conseilles ?
Or n’ont-ilz plus bledz, avoines ne seigles,
De toutes parts misère leur accourt.

A grant peine demeurent les houettes.
L’habillement des charrues et brouettes,
Qu’ilz ne perdent et aultres choses maintes,
Par le pillart* (allusion au roi) qui telz maulx leur procure,
Auquel il faut de tout faire ouverture.
Et contre luy montent larmes et plaintes.

(…)

Le peuple donc qu’en main tenez
Ne le mettez à pouvreté,
Mais en grant paix le maintenez,
Car il a souvent pouvre esté,
Pillé est yver et esté,
Et en nul temps ne se repose :
Trop est batu qui pleurer n’ose.

Croyez que Dieu vous punira
Quant vos subgectz oppresserez;
L’amour de leurs cueurs plus n’ira
Vers vous, mais haine amasserez ;
S’ilz sont pouvres, vous le serez,
Car vous vivez de leurs pourchas* (leurs avantages, leur travail)

Bien sûr, le contexte a changé et il ne s’agit pas de comparer la France de   Louis XI  à celle du XXIe siècle, et encore moins l’action de ce souverain à celle de nos dirigeants en date.

Si ce dernier a rien moins que tripler ou quadrupler l’impôt au cours de son règne, l’usage qu’il en fit reste sans commune mesure avec les politiques actuelles. Pour n’en dire que quelques mots, il modernisa, en effet, le royaume, mis à mal la féodalité et œuvra dans le sens de sa prospérité économique. A tout cela et pour mieux se resituer dans le contexte, il faut encore ajouter que   Meschinot  était pris activement dans le conflit qui opposait alors le roi de France à ses nobles et vassaux, sous la bannière de la ligue féodale du bien public auquel le duc de Bretagne avait adhéré.

Au delà de tout cela, il reste tout de même, de ces Lunettes des princes de Meschinot quelques belles leçons de morale politique qui continuent encore, aujourd’hui, de faire sens sur le fond.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

(1) Sur les représentations complexes et paradoxales autour de la personne de Louis XI et notamment l’usage qu’en firent les romantiques du XIXe siècle, voir l’article de Isabelle Durand-Le Guern : Louis XI entre mythe et Histoire, Figures mythiques médiévales aux XIXe et XXe siècles, CRMH, 11.2004.

La poésie médiévale politique et satirique de Jean Meschinot

manuscrit_24314_jean_Meschinot_poete_breton_medieval_poesie_politique_satirique_moyen-age_tardifSujet : poésie satirique, politique, morale, poésie médiévale, biographie, portrait, poète breton.
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491)
Manuscrit ancien : MS français 24314 bnf
Ouvrage : Les lunettes des Princes & poésies diverses.

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous partons aujourd’hui sur les routes de la Bretagne du moyen-âge tardif, en compagnie d’un gentilhomme, poète et homme d’armes du XVe siècle du nom de Jean (ou Jehan) Meschinot. Contemporain de François Villon et de Charles d’Orleans, cet auteur s’exerça à une poésie morale, politique et satirique aux accents, par endroits, mélancoliques ou fatalistes, qui n’est pas sans rappeler celle d’un Eustache Deschamps, quelques temps après ce dernier.

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Manuscrit MS Fr 24314 BnF, oeuvres de Jehan (Jean) Meschinot, XV. Langueur, fureur et courroux rendent visite au poète breton

Un poète, gentilhomme et homme d’armes breton du XVe

Est-ce, comme l’avançait l’historien Johan Huizinga en citant quelques vers de Jean Meschinot dans son Automne du Moyen-âge, un signe des temps que cette désespérance du XVe siècle ? Il faut dire que le poète breton a connu aussi de son vivant quelques pertes brutales notamment du côté des seigneurs qu’il servait, auxquels il faut ajouter quelques épisodes de revers financiers et encore de notables déboires de santé.

deco_medieval_bretagne« Misérable et très dolente vie!…
La guerre avons, mortalité, famine ;
Le froid, le chaud, le jour, la nuit nous mine;
Puces, cirons et tant d’autre vermine
Nous guerroyent. Bref, misère domine
Noz meschans corps, dont le vivre est très court … « 
Jehan MESCHINOT (1420 – 1491)

Dans le courant de sa vie, cette désespérance prendra chez Jean Meschinot, une forme aiguë, au point même de le conduire, lors d’une période particulièrement difficile, près des rives peu chrétiennes du suicide. Il ne le commettra toutefois pas et se repentira même devant Dieu d’en avoir caresser l’idée. On pourrait être tenté d’alléguer que c’est le poète dans son errance imaginaire et non l’homme qui fut confronté à l’épreuve, mais cet auteur, à l’image d’Eustache Deschamps est fait d’un seul tenant et, si l’on ne peut écarter qu’il en rajoute parfois, comme tous les poètes ou les auteurs pour se prêter à l’exercice de la licence poétique, on peut, avec l’accord de ses biographes, avancer que cela se produisit vraiment. Même si l’idée seule peut surprendre dans le contexte d’un moyen-âge tardif encore largement imprégné de christianisme, là encore, on peut appeler à la rescousse, Johan Huizinga. Dans l’opus déjà cité, ce dernier fera, en effet, le constat, à l’appui d’autres auteurs médiévaux de la même période, que, sans aller aussi loin que de vouloir abréger eux-même leur propre vie, en appeler à la mort pour mettre fin à leur désespoir est une idée qui revient, quelquefois, dans la poésie de ce courant de XVe siècle.  Tout cela étant dit, le legs poétique de Jean Meschinot va bien au delà de cette simple anecdote qui ne vaut d’être mentionnée que pour mesurer jusqu’où la mélancolie ou le désespoir ont pu aller chez lui,  au moins durant un court  épisode de son existence,

Pour revenir à sa biographie concrète, au cours de sa vie, le poète breton, originaire de Nantes et issu de petite noblesse, est un homme d’armes. On le retrouvera mentionné à plusieurs reprises comme écuyer ou servant dans les garnisons rapprochées de différents ducs de Bretagne : Jean V, François 1er, puis Pierre II, Arthur III. On peut notamment le retrouver cité  à l’occasion de missions d’escorte périlleuses et à des moments où les ducs souhaitaient s’entourer d’une poignée d’hommes pour parer à l’éventualité de quelques embuscades, sur les routes périlleuses de la guerre de cent poesie_medievale_XV_Jean_Meschinot_poete_breton_manuscrit_ancien_miniature_enluminure_MS_fr_24314ans. C’est là la marque indéniable de la confiance portée à ses qualités d’armes, qualités dont il sera d’ailleurs récompensé et loué, à plusieurs reprises, comme les comptes de trésorerie du duché de Bretagne l’attestent.

Le Manuscrit fr 24314 du XVe comprend les oeuvres de Meschinot et quelques autres anonymes.

Au moyen-âge, et ceux qui connaissent un tant soit peu cette période ou qui suivent nos articles le savent bien, l’exercice de la poésie n’est pas incompatible avec les valeurs guerrières, loin s’en faut. Ainsi, la reconnaissance des valeurs militaires du gentilhomme breton se couplera, sans anicroche, avec celle de ses qualités de poète. Il voyagera, à plusieurs reprises, en compagnie des Ducs vers des cours prestigieuses, comme en 1458, où il se rendra à la cour de Charles d’Orléans et aura l’occasion d’y rencontrer maintes autres poètes. Longtemps affecté à la carrière, il sera encore gentilhomme de la Garde, sous François II de Bretagne, et c’est, à ce titre, qu’il servira encore la maison de Laval. Bien plus tard, il a alors près de 68 ans, on le retrouvera encore mentionné dans les archives, au service d’Anne de Bretagne, cette fois-ci, comme maître d’hôtel.

deco_medieval_bretagneDu point de vue des titres, Jean Meschinot fut aussi, en tant que seigneur de Mortiers, à la tête d’un domaine rural de taille acceptable, mais les frais afférant à la gestion de ses terres, sa solde de soldat autant que les obligations de sa charge, tendent à établir assez clairement qu’il ne débordait pas de richesses. De fait, il semble aussi avoir connu quelques années moins fastes que d’autres, notamment sous François II. Il s’en plaindra d’ailleurs, à plusieurs reprises, dans quelques vers autobiographiques dont voici un exemple :

« Les jeux passez me sont bien cher vendus :
J’avois apprins coucher en litz tendus,
Jouer aux detz, aux cartes, à la paume;
Que me vaut ce, mes cas bien entendus ?
Tous mes esbatz sont pieça despendus,
Et me convient reposer sur la chaulme. « 
Jehan Meschinot (1420 – 1491)

Rappelant très justement la précarité des poètes et écrivains du moyen-âge central à tardif et les remettant en perspective avec leur temps, un de ses biographes, Edouard L. De Kerdaniel parlera à son sujet « d’honorable médiocrité ». Se souvenant effectivement des misères d’un Villon et constatant encore qu’à l’image d’Eustache Deschamps, notre gentilhomme breton ne dépend pas de sa poésie pour vivre, on peut, sans doute, à l’exclusion de quelques épisodes difficiles qu’il connut, se ranger à ce point de vue, en comprenant même ici médiocrité dans son sens ancien et non nécessairement péjoratif : celui d’une voie qui se tient « dans la moyenne » (Voir Aurea Mediocritas).

Une poésie politique et satirique, mâtinée de désespérance

Un autre des biographes de Jean Meschinot, le plus célèbre, Arnaud de la Borderie parlera de lui comme un poète « moraliste, sévère, grondeur » et le décrira encore comme « un petit gentilhomme tout confit dans les vieilles moeurs, tout imbu du sentiment de devoirs sociaux, politiques et religieux ». Pour le dire de manière un peu moins abrupte et connotée, il demeure indéniable que le gentilhomme nantais est de la veine des poètes  qui aiment user de leurs plumes pour haranguer leurs contemporains et notamment, pour ce qui concerne notre breton, les princes et les puissants et pas les moindres; une poésie satirique qui ira même jusqu’aux pamphlets politiques.

« Combien doibt-on un grant prince blasmer,
Quant il se faict partout cruel nommer
Et sans vouloir à bonté revenir !
Qui possède de biens toute une mer.
Dont le peuple est souvent presqu’à pasmer
Par pouvreté, quant le deust maintenir
En seure paix, sans lui faire blessure !
C’est grand pitié, par ma foy, je vous jure,
Qu’ung tel seigneur, soit d’Escoce ou Savoye,
Ayt autant d’or qu’est grant le Puy de Domme,
Il ne vault pas qu’on le prise une pomme,
Ne que le ciel lui preste umbre ne voye. « 
Jehan Meschinot (1420 – 1491)

Parmi les événements politiques marquants de la vie de l’auteur, on peut assurément compter le règne de Louis XI et le conflit qui opposa ce dernier à ses vassaux en général et à la Bretagne en particulier, autant que ses ambitions de conquête et la pression fiscale qu’il y adjoint. Au temps de la Ligue du Bien Public, conflit orchestré par les grands féodaux qui se soulevèrent contre la couronne, on retrouva naturellement Meschinot du côté du duché de Bretagne et contre Louis XIlouis_XI_roi_de_france_monde_medieval_bas_moyen_age. Le poète rédigea même quelques vingt-cinq ballades caustiques et politiques qui visaient de manière directe et sans laisser place au doute, le roi de France, comme put l’établir avec force exemples Arnaud de la Borderie dans sa biographie de l’intéressé. Ces ballades furent écrites en quelque sorte à deux mains puisque leurs envois provenaient de la plume d’un poète bourguignon contemporain de l’auteur nantais : Georges Chastelain.

Reconnu de ses contemporains,
oublié de l’Histoire

L’histoire littéraire a d’abord oublié Jean Meschinot, avant de s’en souvenir quelque peu, à nouveau, sans pour autant que ce dernier entre jamais tout à fait dans la postérité. Rien de comparable en tout  cas à un Villon,  un Charles d’Orléans ou encore un Clément Marot. Le poète médiéval breton eut pourtant, de son temps et avec son recueil le plus connu « Les lunettes des Princes », presque qu’autant de succès que le Testament de Villon ; les nombreuses rééditions de son ouvrage en attestent, plus nombreuses même de son temps que celles du Testament. deco_medieval_bretagneSur le talent de Meschinot, Clément Marot  ne s’y trompa d’ailleurs pas et le citera même dans une poésie où il liste les meilleurs poètes français et leur province : l’épigramme à Hugues Salel.

Avec le recul du temps et sans la juger à l’aulne difficile et pour tout dire presque impitoyable parce que si élevée d’un François Villon, la poésie de Jean Meschinot reste fort agréable à lire, d’un beau style et très fluide. Il se fend même souvent de jeux de mots complexes sur ses fins de rimes qui démontrent une virtuosité qu’il serait injuste de ne pas reconnaître.

Au delà de ses qualités de plume, les valeurs de courage qu’ils livrent dans son écriture satirique et pamphlétaire, autant que le témoignage politique de son temps, sont encore de ces choses qui pourront vous le faire aimer et qui nous le font, en tout cas, apprécier. Au temps où l’on savait encore combien la poésie pouvait être une arme, le gentilhomme breton en usait comme d’une lance pour haranguer les plus grands. Les devoirs des princes, même s’ils sont désormais élus, ont-ils tellement changé ? Les valeurs de tempérance, justice, force et prudence dont Meschinot nous parlaient valent-elles encore qu’on s’y penche ? Cette mise en abîme de l’exercice du pouvoir  qui résonne jusqu’à nous, à travers les siècles, rend encore sa poésie féconde et propice à la réflexion.

Des devoirs des princes

Pour ce premier article, autour de la biographie du poète médiéval, nous vous livrons encore un court extrait de ses Lunettes des Princes.  Nous aurons l’occasion de revenir sur cet ouvrage qui contient aussi des éléments autobiographiques sur l’auteur mais pour en dire un mot, il nous y entretient des devoirs des princes, des puissants, des juges et même des papes. Il le fait sans grand ménagement au moment d’adresser les responsabilités qui leur incombent. autant qu’au moment d’affirmer que tous les hommes sont égaux devant Dieu et devant leurs actes. C’est un court passage de cette veine que nous partageons ici.

Par desplaisir, faim et froidure
Les pouvres gens meurent souvent
Et sont, tant que chaud et froid dure.
Aux champs nuds soubz pluie et soubz vent;
Puis ont, en leur pouvre convent*, (ménage)
Nécessité qui les bat tant,
Quant seigneurs se vont esbatant.

Inhumains et dommageux
Qui portez nom de seigneurie,
Vous prenez les pleurs d’homme à jeux ;
Mais n’est pas temps que seigneur rie
Quant on voit charité périe.
Qui est des vertus la maistresse :
Pouvres gens ont trop de destresse !

Du propre labeur de leurs mains,
Qui dust tourner à leur usage.
Ilz en ont petit, voire mains* (moins)
Qu’il n’est mestier pour leur mesnage.
Vous l’avez, malgré leur visage, (1)
Souvent sans cause : Dieu le voit I
Qui se damne est villain renoit*(renégat).

Combien que vous nommez villains
Ceux qui vostre vie soustiennent,
Le bonhomme* (paysan) n’est pas vil, — ains
Ses faicts en vertu se maintiennent…
Je vous nomme loups ravisseurs
Ou lions, si tout dévorez !….

(1) Quelque soit le fruit de leur labeur, qui devrait leur profiter il ne leur en reste que peu et même moins, car vous leur prenez « à leur visage » autrement dit sans vous en cacher.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

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Sources :
Un soldat-poète du XVe siècle, Jehan Meschinot,
par Edouard L. De Kerdaniel (1915)
Jean Meschinot Sa vie et ses oeuvres, ses satires contre Louis XI,
Par Arthur de La Borderie (1896)
Jean Meschinot Les Lunettes des Princes,
publié et commenté par Olivier de Gourcuff (1890)
Manuscrit français 24314, bnf, départements des manuscrits.
Les lunettes des princes. Vingt-cinq ballades. Commémoration de la passionPar Etienne Larcher, (1493)
L’Automne du Moyen-âge Johan Huizinga (1919)