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Quand Eustache Deschamps dénonçait l’ascendant des financiers sur la société médiévale

Ballade Médiévale Eustache Deschamps

Sujet  : poésie médiévale, auteur médiéval,  moyen-français, manuscrit ancien, poésie, ballade, finance, monnayeurs, banquiers, poésie morale, poésie politique, poésie satirique, satire, convoitise.
Période  : Moyen Âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur :  Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :  «Nul n’a estat que sur fait de finance.»
Ouvrage  :  Œuvres  inédites d’Eustache Deschamps, T1   Prosper Tarbé (1849).

Bonjour à tous,

os aventures du jour nous entraînent à la découverte d’une nouvelle poésie satirique, signée de la plume d’Eustache Deschamps. Nous sommes donc au Moyen Âge tardif et au XIVe siècle et il y sera question de convoitise, d’appétit d’argent et d’invasion des financiers dans toutes les sphères du pouvoir et de la société.

Les financiers dans les rouages du pouvoir

En suivant le fil des ballades satiriques et politiques d’Eustache Deschamps, le poète médiéval revient, ici, sur le thème du pouvoir, de l’argent et de la convoitise. Il y fait le constat amer d’une certaine éducation et légitimité en recul, celle des clercs lettrés. Les voilà, en effet, rendus sans pouvoir et sans plus d’influence, au profit d’un art qu’il considère comme le « moindre de tous », mais aussi le moins vertueux et le moins sage : celui de la finance.

Nous ne sommes qu’au XIVe siècle et, pourtant, à l’entendre, toutes les portes s’ouvrent déjà devant ceux qui ont fait de la gestion de l’argent, leur profession. Si Eustache critique le pouvoir donné à ceux qui comptent, produisent et manient les écus, en dernier ressort, ce sont bien les princes qu’il vise, ici, car ce sont bien eux qui se prêtent au jeu de la convoitise et privilégient, non sans intérêt, cet entourage plutôt que celui de clercs plus instruits et lettrés.

La Ballade sur les financiers d'Eustache Deschamps illustrée.

L’obsession de la finance soulignée par Eustache

En bon moraliste chrétien, ce n’est pas la première fois qu’Eustache Deschamps pointera du doigt l’emprise de la finance et de la convoitise sur la société de son temps. Le thème reviendra, en effet, à plusieurs reprises dans son œuvre abondante. En voici un exemple assez proche de la ballade du jour :

Conseillez moi – De quoi ? – D’avoir chevance,
Et des .VII. ars lequel puet plus valoir
Pour le present, et tost avoir finance.
Tresvoluntiers je te faiz assavoir
Qu’Arismetique est de moult grant pouoir,
Tous les .VII. ars en puissance surmonte
Elle enrrichist, elle giette, elle compte,
Finance fait venir de mainte gent;
Nulz n’a estat se bien ne scet que monte
Compter, getter et mannier.


Gramaire est rien; Logique ne s’avance;
Rethorique ne puet richesce avoir
Astronomi n’ont estat ne puissance;
Geometrie se fait pou apparoir,
Et Musique n’a au jour d’ui vray hoir.
De ces .VI. ars aprandre a chascun honte;
Mais qui assiet sur finance et remonte,
Qui scet doubler et tierçoier souvent
C’est le meilleur apran ton cuer et dompte
Compter, getter et mannier argent.


Ballade CCC, Œuvres complètes d’Eustache Deschamps, T2,
Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1858)

On retrouvera, encore, chez l’auteur médiéval de nombreuses poésies dénonçant les effets directs de cette convoitise des princes et des puissants sur les misères du peuple. A ce sujet, on pourra se reporter, par exemple, à la ballade Nul ne tend qu’à remplir son sac ou encore à son chant royal Méfiez-vous des barbiers et sa critique acerbe des abus financiers de la couronne.

Au XVe siècle, quelque temps après Eustache, on pourra retrouver un peu de l’esprit de sa ballade du jour dans le dit des pourquoi d’Henri Baude. Ce dernier y opposera, en effet, à son tour, les sages lettrés aux compteurs d’écus, en dénonçant l’ascendant de ces derniers sur la société et sur le pouvoir.

Aux sources manuscrites de cette ballade

La ballade d'Eustache Deschamps dans le manuscrit médiéval MS Français 840 de la BnF.
La ballade d’Eustache dans le MS Français 840 de la BnF

Une nouvelle fois, c’est dans le manuscrit médiéval Français 840 que vous pourrez retrouver cette poésie d’Eustache Deschamps. Cet ouvrage, daté du XVe siècle, est tout entier dédié à son œuvre très fournie. Conservé au département des manuscrits de la BnF, il est disponible à la libre consultation sur le site Gallica.fr.

Pour la transcription en graphie moderne, nous nous sommes appuyés sur le Tome 1 des Œuvres  inédites d’Eustache Deschamps, par Prosper Tarbé (1849), mais vous pourrez également retrouver cette Ballade dans les œuvres complètes d’Eustache par le marquis de Queux de Saint-Hilaire.


Ballade sur les financiers
dans le moyen français d’Eustache Deschamps

Le moyen français d’Eustache Deschamps n’est pas toujours très simple à saisir. Aussi, pour vous y aider, nous vous fournissons, à l’habitude, quelques clés de vocabulaire.

De tous les VII ars qui sont libéraulx
Lequel est plus aujourd’ui en usaige ?
Cellui de tout qui mendres
(le moindre) est entre aulx (eux),
Et qui moins tient de vertu et de saige
(sage):
C’est de compter et détenir or en caige,
De convoitier, et de faire démonstrance
D’argent trouver. Est ce beau vassellaige
(prouesse)?
Nulz n’a estat
(condition, stature) que seur fait (activité, action) de finance.

Un receveur, un changeur, s’il est caux
(rusé),
Un monnoier, ceulz sont en haulte caige
(demeure) :
Et les claime on seigneurs et généraulx
(des finances).
Et c’est bien drois
(juste) ; grans est leur héritaige.
L’or et l’argent passent par leur passaige :
Villes, chateaulx ferment
(assujettir) par leur puissance.
Aux clercs lettrez, vault petit leur langaige;
Nul n’a estat que sur fait de finance.

Petit puelent
aux autres (ils peuvent peu comparés aux autres) : c’est deffaulx
D’entendement, de congnoissance, n’age
Qui ne congnoist des vaillans
(des braves, des valeureux) les travaulx
Ni des expers le sens et le couraige.
Convoitise gouverne, qui enraige
D’argent tirer, qui les bons desavance
(repousse, font reculer),
Et fait à tous sçavoir par son messaige :
Nulz n’a estat que sur fait de finance.

L’Envoy.


Prince, pou (peu) vault estre homme de parage (noble, bien né),
Saiges, prodoms, n’avoir grant diligence :
Pour le jour d’ui vault trop pou vaisselaige
(fait d’armes, bravoure) :
Nulz n’a estat que sur fait de finance.


Si le Moyen Âge d’Eustache Deschamps est sans commune mesure avec la financiarisation du monde actuelle, à la lecture de cette ballade, il est tout de même intéressant de noter que le problème d’une société qui valorise, à tout crin, la convoitise, la spéculation et les activités financières est moins récent qu’il n’y paraît.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes

NB : concernant les illustrations de cet article, elles sont tirées d’une fresque murale du Moyen Âge tardif. Elle est l’œuvre du peintre toscan Niccolo di Pietro Gerini (1368-1415) et on peut la trouver en la chapelle Migliorati de l’église San Francesco de Prato, en Italie.

L’amour courtois du troubadour Bindo Donati mis en musique par Francesco Landini

Sujet : musique médiévale, musiques anciennes, chants polyphoniques, Ars nova, chanson. amour courtois, troubadour.
Période : Moyen Âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Francesco Landini (1325-1397), Bindo Donati
Titre : Non avrà ma’ pietà questa mie donna
Interprètes : Anonymous 4
Album : the second circle – Love songs of Francesco Landini (2020)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous vous proposons une excursion en direction de l’Italie médiévale du trecento, dans la Florence du XIVe siècle. Nous y retrouverons le compositeur et poète Francesco Landini pour une nouvelle pièce d’art polyphonique et de lyrique courtoise.

L’amant courtois à la merci de sa dame

la partition de la chanson du jour dans le Codex Squarcialupi

Le texte de la ballade du jour n’est pas de Francesco Landini. Dans de nombreux ouvrages de littérature italienne (1), on retrouve, en effet, cette poésie attribuée à Bindo d’Alessio Donati ou Bindo Donati, troubadour italien de la fin du XIIIe siècle. Cet auteur, lui-même fils du poète Alessio Donati (un des plus anciens versificateurs en langue toscane), compte pour certains experts italiens parmi les plus grands écrivains italiens de son temps (2).

Dans la pièce du jour, Landini reprend donc à son compte la complainte amoureuse de Bindo Donati. On y retrouvera l’amant courtois prisonnier de son désir et de sa douleur. Tout entier à la merci de sa dame et de l’accord de cette dernière qui tarde à venir, il implore « Amour » de venir à son secours. Si l’élue de son cœur ne concède pas, elle-même, à délivrer le poète du feu qui le brûle, peut-être Amour viendra-t-il la rendre plus docile et lui ouvrir les yeux ? Avec cette ballade, nous sommes parfaitement dans le registre de l’amour courtois, comme on peut le trouver à la même période et même un peu avant, chez les troubadours du sud de France.

Sources médiévales

Pour les sources manuscrites de cette chanson polyphonique, nous vous renvoyons une fois de plus au Codex Squarcialupi (voir image ci-dessus). Daté du début du XVe siècle, ce beau manuscrit, joliment enluminé et fort bien conservé, contient de nombreuses pièces notées musicalement de compositeurs italiens et florentins du trecento. Il est actuellement précieusement gardé à la Bibliothèque Laurentienne du monastère de la basilique San Lorenzo de Florence (Biblioteca Medicea Laurenziana).

Pour l’interprétation de cette ballade de Landini, nous avons opté pour la belle version de la formation américain Anonymous 4.

La ballade polyphonique du jour par Anonymous 4

Le quatuor Anonymous 4

Formé en 86 et actif jusqu’en 2015, le quatuor américain Anonymous 4 nous a laissé une discographie riche de plus de 20 albums. Au terme de 30 ans de carrière, ses quatre chanteuses pleines de talent ont eu l’opportunité d’explorer un répertoire qui va de Hildegarde de Bingen à des chants polyphoniques de l’Angleterre médiévale, en passant par les motets du chansonnier de Montpellier et encore bien d’autres univers musicaux du Moyen Âge. Au fil de sa longue épopée, Anonymous 4 ne s’est pas cantonné au monde médiéval ; la formation a aussi couvert des chant de Noël ou des chansons traditionnelles plus récentes (Voir un portrait plus détaillé de Anonymous 4)

Album : the second circle,
Love songs of Francesco Landini

Enregistré en 2000, cet album dédié aux chansons d’amour de Francesco Landini propose 18 pièces du maître de musique pour un voyage de 62 minutes, au cœur de l’Ars nova et des chants polyphonique du trecento italien. Pour l’interprétation de la chanson du jour, comme pour les autres pièces de cette production, on retrouve la finesse et la délicatesse habituelle de ce quatuor de haute tenue.

Concernant cet album, si vous ne le trouvez pas chez votre disquaire préféré, il est encore disponible à la vente en ligne, mais attention aux arnaques et aux occasions à prix d’or sur certains sites. Pour ne pas casser la tirelire, vous leur préférerez, sans doute, les versions digitales. L’album se trouve assez facilement sous forme MP3 et on peut ainsi en profiter de manière totalement légale pour un tarif raisonnable. Voici un lien utile pour se le procurer : The second Circle, Love songs of Francesco Landini par Anonymous 4

Les Chanteuses du Quatuor Anonymous 4

Marsha Genensky, Susan Hellauer, Jacqueline Horner, Johanna Maria Rose


Non avrà ma’ pietà questa mie donna,
De l’Italien du XIVe s au français actuel

Non avrà ma’ pietà questa mie donna,
se tu non faj, amore,
Ch’ella sia certa del mio grand’ ardore.

S’ella sapesse quanta pena porto
Per onestà celata nella mente,
Sol per la sua belleza, chè conforto
D’altro non prende l’anima dolente.

Forse da lei sarebbono in me spente
Le fiamme che nel core
Di giorno in giorno acrescono ‘l dolore.

Non avrà ma’ pietà questa mie donna,
Se tu non faj, amore,
Ch’ella sia certa del mio grand’ ardore.

Traduction française de cette ballade

Cette dame qui est mienne ne me montrera pas de pitié,
Si tu ne le fais pas, Amour,
Afin qu’elle soit certaine de ma grande ardeur.

Si elle savait combien de douleur je porte
Par honnêteté, cachée en mon esprit,
Rien que pour sa beauté, car l’âme affligée
Ne se console de rien d’autre.

Peut-être, finirait-elle par éteindre
Les flammes qui, dans mon cœur,
Jour après jour, font accroître la douleur.

Cette dame qui est mienne ne me montrera pas de pitié,
Si tu ne le fais pas, Amour,
Afin qu’elle soit certaine de ma grande ardeur.


En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes


Notes

(1) voir Manuale della letteratura del primo secolo delle lingua Italiana. Vincenzio Nannucci (1838), Florence (Vol secondo) ou Scelta di poesie liriche, dal primo secolo della lingua fino al 1700, Felice le Monnier e compagni (1839) ou encore Parnaso Italiano Vol XI, Venise (1846)
(2) Nouvelle biographie générale: depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, Tome 14, Jean Chrétien Ferdinand Hoefer (1855)

Au Moyen-Âge, une ballade vitriolée de Jean Meschinot contre le pouvoir en place

Sujet : poésie satirique, poésie médiévale, poète breton, ballade, satire, poésie politique, auteur médiéval, Bretagne Médiévale.
Période : Moyen Âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean Meschinot (1420 – 1491)
Manuscrit médiéval : MS français 24314 BnF
Ouvrages :  poésies et œuvre de Jean MESCHINOT , édition 1493 et édition 1522.

Bonjour à tous,

u XVe siècle, la Bretagne du soldat et poète Jean Meschinot s’alliait à la Bourgogne de l’auteur Georges Chastelain le temps d’une croisade poétique et politique. Pour les deux auteurs, l’ennemi tout désigné était alors le même : Louis XI.

Dans le puissant duché de Bourgogne, de cette partie du Moyen Âge tardif (autour de 1460-1465), Chastelain (Chastellain) était alors un maître de poésie reconnu et prisé à la cour de Philippe le Bon. Connu aujourd’hui surtout pour ses chroniques et son histoire de la Bourgogne, il y a même tenu des rôles politiques de premier plan. Quant à son engagement contre Louis XI, l’auteur d’origine flamand avait déjà couché sur le papier, quelque temps avant la ballade satirique de Meschinot que nous étudions aujourd’hui, la poésie « Le Prince « , une longue satire, à peine déguisée, contre le souverain français.

25 ballades politiques de Meschinot
contre les abus de la couronne

Si les médiévistes des XIXe et XXe siècles se posèrent, quelquefois, des questions sur le destinataire du « Prince » de Chastelain (voir article), en Bretagne, Meschinot ne s’y était pas trompé. Dans le prolongement de son homologue bourguignon, il reprit même certaines strophes de la poésie de ce dernier et s’en servit comme envoi pour composer, à son tour, 25 ballades vitriolées.

On trouve ces dernières dans la grande majorité des éditions des « Lunettes des Princes » de Meschinot. Cette dernière œuvre (la plus connue du poète breton) est un précis moral à l’attention des seigneurs et puissants. Son auteur y versait déjà largement dans la diatribe politique et la satire à l’encontre des abus généraux de pouvoir. Avec ses 25 ballades, Meschinot s’inscrivait encore plus directement dans la continuité du Prince de Chastelain. Il finissait même d’écharper, sans aucun ménagement, Louis XI, sa conduite du pouvoir comme sa personne.

Un appel à tous les français contre un pouvoir
trop autoritaire et arbitraire

Dans son ouvrage de 1895, Jean Meschinot sa vie et ses œuvres, ses satires contre Louis XI, Arthur de La Borderie, célèbre biographe du poète Breton n’hésite pas à voir dans ses 25 ballades un appel du breton à tous les français pour lutter contre l’ennemi commun. Autrement dit un appel a joindre la Ligue du Bien Public qui s’était formée contre le souverain français.

Cette satire fut elle concertée et conjointe entre les deux poètes ? On ne peut l’affirmer même si on sait qu’ils ont échangé et même si la Bretagne et la Bourgogne qu’ils représentent sont alors deux grandes provinces encore indépendantes et puissantes, qui n’ont, par ailleurs, jamais caché leur hostilité à l’encontre de Louis XI et son exercice du pouvoir. Dans sa biographie de Meschinot, La Borderie s’attachait aussi à démontrer à quel point Louis XI ne peut qu’être la cible des ballades du poète breton. A vrai dire, personne n’en doute plus et la chose est reconnue depuis longtemps déjà, de la même façon que l’on ne doute plus, à présent, que Le prince de Chastelain visait directement Louis XI :

« Le portrait de Louis XI est complet, tellement fidèle en ce qui touche les défauts, les vices, les méfaits du personnage, qu’un enfant de ce temps l’aurait nommé. Dans les ballades elles-mêmes, c’est bien pis. Il n’y en a pas une où Meschinot n’attaque violemment un prince contre lequel il s’évertue — parfois avec éloquence — à exciter la colère et l’indignation des honnêtes gens : prince dont les traits, dessinés par ces virulentes satires, sont exactement tous ceux dont les contemporains de Louis XI — et surtout ses ennemis — peignaient ce roi.« 

Arthur de La Borderie (opus cité)

Au sources médiévales des 25 ballades de Meschinot

Du point de vue des sources manuscrites, on retrouve ces ballades de Meschinot dans un certain nombre de manuscrits dont le ms Français 24314 (voir image ci-dessous mais aussi image d’entête). Ce manuscrit du XVe siècle entièrement consacré à l’œuvre de Meschinot est conservé actuellement au département des manuscrits de la BnF (à consulter sur gallica). Les éditions plus tardives des Lunettes des Princes intègrent, en principe, ces ballades à leur suite.

La ballade que nous vous proposons aujourd’hui est la dixième de la série des 25 de Jehan de Meschinot. On trouve cette poésie largement raccourcie dans la biographie de Meschinot déjà cité. Nous concernant, nous l’avons retranscrite en graphie moderne, en nous appuyant sur deux éditions des Lunettes des princes : une de 1493 et une de 1522.


Un prince maudit de tous pour sa vie mauvaise
dans le moyen-français de Jean Meschinot

On ne peut mieulx perdre le nom d’honneur
Que soy montrer desloyal et menteur,
Lasche en armes, cruel à ses amys,
A meschans gens estre large donneur.
Sans congnoistre ceulx en qui est valeur,
Mais acquérir en tout temps ennemys,
Tel homme doilt avoir mendicité
Gaster son temps en infelicité
Sans faire riens qu’à Dieu n’aux hommes plaise.
Il sera plein d’opprobres et diffames
(1)
C’est cil que tous les vertueux sans blasme
Vont mauldisant pour sa vie maulvaise.


Le peu sçavant abondant sermoneur,
Du nom de Dieu horrible blasphémeur
Sans riens tenir de ce qu’il a promis,
Qui n’escoute des poures
(les pauvres) la clameur,
Mais les contraint par moleste
(tourments, vexation) et rigueur.
Combien qu’il soit pour leur pasteur commis
(désigné, chargé).
Se verra cheoir en grand perplexité
Par son deffault et imbécilité
Se lire dieu de brief il ne rapaise
(
rapaisser, repaître, rassasier)
Nommé sera du nombre des infâmes.
Le malheureux, que tous seigneurs et dames
Vont mauldisant pour sa vie maulvaise.


Il n’affîert
pas
(ne convient pas) a ung prince et seigneur,
Qui de vertus doibt paroistre en seigneur,
Estre inconstant ne aux vices submis.
Pour ce qu’il est des aultres gouverneur,
C’est bien raison qu’il soit sage et meilleur
Que ceulx a qui tel estat n’est permis.
Pour eschever
(éviter, esquiver) toute prolixité (verbiage)
Comme devant a este récité
Je diray vroy
(vrai), ou il faut que me taise :
Il n’est mestier
(besoin, nécessaire) que pour sage te clames !
Si, celluy es que raisonnables âmes
Vont mauldisant pour sa vie maulvaise.


Prince ennemy d’aultruy félicité,
De propre sang, de propre affinité,
De propre paix qui le tient à son aise,
Qu’est-il, celluy fors haineux à soy-mesmes
Et que la voix de tous, hommes et femmes,
Vont mauldisant pour sa vie maulvaise ?


(1) version de 1522 : Tel homme, plein d’opprobre et de diffame.


De tout cela, il reste sans doute quelques leçons à tirer sur l’expression politique dans la poésie du Moyen Âge tardif et peut-être encore sur une certaine forme de liberté d’expression que l’on l’imagine quelquefois plus muselée et contrainte qu’elle ne l’était.

En faisant abstraction du contexte historique, la figure du tyran moderne, comme les abus de pouvoir toujours fréquents (sinon de plus en plus) pourraient eux-aussi être mis en perspective. Quant au prince de cette poésie, toute transposition ou ressemblance avec des personnes existantes relèverait de votre seule responsabilité. L’auteur de cet article n’en pipera mot ; d’ailleurs il est déjà loin.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes

De fortune me doi plaindre, une ballade polyphonique de guillaume de machaut

Sujet : musique médiévale, chanson médiévale, maître de musique, chanson, amour courtois, chant polyphonique, ballade.
Titre : De fortune me doi plaindre et loer
Auteur : Guillaume de Machaut (1300-1377)
Période : XIVe siècle, Moyen Âge tardif
Interprètes : Ensemble Musica Nova
Album : Guillaume de Machaut (c. 1300-1377): Ballades, edition AEon (2009)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous vous proposons de repartir en balade, pour découvrir (justement) une ballade polyphonique du compositeur et maître de musique médiévale Guillaume de Machaut. A l’habitude, nous étudierons cette pièce par le menu avec de son contenu, ses sources manuscrites notées musicalement à sa traduction en français actuel avec, en bonus, une belle version en musique : cette dernière nous fournira le plaisir de vous présenter, en détail, l’ensemble de musiques anciennes Musica Nova. Mais, pour l’instant, revenons à cette chanson médiévale et son contenu.

Ballade courtoise d’une belle à son amant

Une fois n’est pas coutume, dans cette pièce musicale, le compositeur du XIVe siècle nous entraine vers un chant d’amour et une ballade courtoise dont la protagoniste principale est une femme. La dame éprise y fera une véritable louange à son amant et ami. En passant, et c’est même un autre des propos de cette poésie et même son destinataire principal, elle y louera « Fortune » (le sort et le destin) de l’avoir mis dans de si bonnes dispositions amoureuses tout autant qu’elle s’en plaindra par avance et par défiance. Pourquoi cette contradiction ?

Fortune et sa roue : louée et redoutée

Au Moyen Âge, Fortune et sa roue peuvent se mettre en mouvement à tout instant. Nul ne peut en contrôler les caprices et même quand le destin paraît sourire à la femme ou l’homme médiéval, on se garde de s’y fier, car rien n’est jamais figé en ce monde : tôt ou tard, la roue du sort sera inéluctablement amenée à tourner dans un mouvement sans fin, jetant au plus bas celui, au plus haut, que se pensait à l’abri de tout, et élevant, en contrepartie, celui qui, sis au fond du gouffre, espérait que la roue tourne pour mettre sa destinée sous des auspices plus clémentes, fut-ce temporairement.

De nombreux poètes et auteurs médiévaux sont là pour rappeler l’existence de Fortune. Nous avons eu l’occasion d’en approcher déjà un certain nombre dans nos pérégrinations temporelles. Pour n’en citer que quelques exemples, voyez : La roue de fortune, fabliau du XIIIe siècle ou encore la ballade Que ses joyes ne sont fors que droit vent  de Christine de Pizan et La ballade sur les leçons de Fortune», de Michaut Le Caron dit Taillevent. Enfin, difficile ne pas citer le célèbre chant latin O Fortuna du manuscrit des chants de Benediktbeuern, immortalisé par Carl Orff  dans Carmina Burana.

Pour le reste, on appréciera la douceur de cette ballade polyphonique et sa promesse de loyauté courtoise, cette fois-ci, inversée. La roue de fortune peut menacer de tourner, sous la plume de Guillaume de Machaut, la dame s’engage à rester fidèle à son doux amant.

Aux sources manuscrites de cette ballade

Manuscrit ancien et partition de musique médiévale : "De fortune me doi plaindre et loer" de Guillaume de Machaut
De fortune me doi plaindre et loer dans le Ms Français 1586 de la Bnf (gallica.fr)

Ci-dessus, nous vous proposons cette ballade notée, telle qu’elle apparaît dans le manuscrit ancien Ms Français 1586. Comme nous l’avions déjà vu, cet ouvrage médiéval, daté du XIVe siècle, est un des plus anciens manuscrits illustrés connus de l’œuvre de Guillaume de Machaut. Il est actuellement conservé à la BnF et consultable au format numérique sur gallica.fr. Pour ne citer que deux autres sources manuscrites de la même période, vous pourrez également retrouver ce chant polyphonique dans le Français 1584 de la BnF ou encore dans le Codex Chantilly 0564 de la bibliothèque du château de Chantilly (image en-tête d’article).

Pour la transcription de cette ballade en graphie moderne, nous nous sommes appuyé sur le Tome 1 de l’ouvrage Guillaume de Machaut poésies lyriques – édition en deux parties de Vladimir Chichmaref (Editions Honoré Champion, 1909).

De fortune me doi pleindre, la version de l’ensemble Musica Nova

L’ensemble Musica Nova
et la passion des musiques anciennes

Nous avons déjà mentionné l’Ensemble Musica Nova lors d’articles passés au sujet du XIIe Festival des Musiques et histoire de Fontfroide mais aussi à l’occasion d’une des dernières éditions du Festival Voix et Route Romane. Toutefois, c’est la première fois qu’il nous est donné de vous le présenter plus en détail et ce sera un plaisir.

Formé à Lyon, par Lucien Kandel, au début des années 2000, cet ensemble de musique ancienne a acquis, depuis, ses lettres de noblesse sur la scène médiévale, avec de nombreuses reconnaissances de ses pairs. Très fortement orientée sur des prestations vocales, la formation s’entoure aussi, au besoin, d’instrumentistes. Elle a, jusque là, présenté un répertoire polyphonique qui va du Moyen Âge au baroque, mais qui peut aussi s’étendre à d’autres périodes et d’autres horizons.

Discographie de Musica Nova

Du point de vue discographie, Musica Nova a, à ce jour, fait paraître 8 albums qui se distinguent tous par leur qualité. Pour ce qui est de l’œuvre de Guillaume de Machaut, l’ensemble lui a particulièrement fait honneur. On pourra, en effet, retrouver dans ses productions, un album consacré à la Messe notre dame, un double album portant sur tous les motets du maître de musique, et enfin Ballades, l’album du jour, qui explore les ballades polyphoniques du maître de musique.
Le reste de la discographie de Musica Nova propose des incursions du côté de l’œuvre de compositeurs célèbres comme Johannes Ockeghem, Josquin Despres, ou encore Guillaume Dufay. S’y ajoute également un album autour du compositeur du Moyen Âge tardif Jacob Handl.

Autres activités de l’ensemble

En plus de ses programmes et albums, l’intérêt de l’ensemble Musica Nova pour la restitution historique, l’ethnomusicologie et le partage l’a conduit à élargir certaines de ses prestations à des aspects plus pédagogiques orientés sur la transmission. Ces interventions s’adressent à des publics profanes ou amateurs comme à des publics plus avertis, en fonction des objectifs visés : ateliers de sensibilisation, stages, master-classes, concerts-conférences, milieu scolaire, etc… Pour plus d’informations sur ces aspects, ainsi que sur l’agenda de la formation ou ses albums, nous vous invitons à consulter son site web très complet.

Guillaume de Machaut (c. 1300-1377) : Ballades

L’album du jour est, donc, tout entier dédié aux Ballades de Guillaume de Machaut. Il a été proposé au public en 2009. Sur 78 minutes de durée, il propose 12 pièces polyphoniques et ballades du compositeur du Moyen Âge tardif, ainsi qu’une treizième pièce non signée et demeurée anonyme. La ballade du jour ouvre le bal, en laissant d’emblée présager de la qualité du reste. On peut retrouver cet album de musique médiévale à la vente sur le site de l’ensemble Musica nova (voir lien vers le site ci-dessus).

Artistes et instrumentistes présents sur cet album

Christel Boiron (cantus), Marie-Claude Vallin (cantus), Thierry Peteau (tenor), Marc Busnel (bassus), Lucien Kandel (tenor et direction), Pau Marcos (violon), Birgit Goris (violon), Julien Martin (flûtes), Marie Bournisien (harpe).


De Fortune me doy pleindre et loer
ballade à 4 voix de Guillaume de Machaut


De Fortune me doy pleindre et loer
Ce m’est avis, plus qu’autre creature
Car quant premiers encommancay l’amer
Mon cuer, m’amour, ma pensee, ma cure
Mist si bien à mon plaisir
Qu’a souhaidier peüsse je faillir
N’en ce monde ne fust mie trouvee
Dame qui fust si tres bien assenée.

Du sort (destin) je dois (à la fois) me plaindre et me féliciter,
me semble-t-il, plus que toute autre créature
Car quand, pour la première fois, je commençais à l’aimer
Il (le sort) mit mon cœur, mon amour, ma pensée, mes attentions (soins)
si parfaitement au service de mon plaisir

Que je n’aurais pu échouer à désirer
Ni en ce monde il n’aurait jamais pu se
trouver
Dame qui fut si bien pourvue (ss entendu que moi)
(1).

Car je ne puis penser n’imaginer
Ne dedens moy trouver c’onques Nature
De quanqu’on puet bel et bon appeller
Peust faire plus parfaite figure
De celui, ou mi desir (comme est cils, où mi désir)
Sont et seront a tous jours sans partir;
Et pour ce croy qu’onques mais ne fu née
Dame qui fust si tres bien assenée.

Car je ne puis penser ou imaginer
Ni, au dedans de moi, trouver comment la Nature
De tout ce qu’on pourrait nommer bon et juste
Pourrait jamais trouver une forme si parfaite
Que celui, dans lequel mes désirs
Sont et seront, pour toujours et sans fin ;
Et pour cela je crois que jamais auparavant ne fut née
Dame qui fut si bien pourvue.

Lasse! or ne puis en ce point demourer
Car Fortune qui onques n’est seûre
Sa roe vuet encontre moy tourner
Pour mon las cuer mettre a desconfiture
Mais en foy, jusqu’au morir
Mon dous ami weil amer et chierir.
C’onques ne dut avoir fausse pensee
Dame qui fust si tres bien assenée.

Hélas! pourtant je ne puis demeurer en ce point,
A cause de Fortune (destin, sort) qui jamais n’est sûre
Elle veut tourner sa roue contre moi
Pour plonger mon malheureux cœur dans la détresse.
Mais, dans la fidélité (foi, honneur) jusqu’à ce que je meure
Je veux aimer et chérir mon doux ami (amour),
Car jamais ne devrait avoir de fausse pensée

Dame qui fut si bien pourvue.


(1) « bien placée » fig : choyée par le sort, en l’occurrence nantie en amour.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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NB : sur l’image en-tête d’article, derrière le portrait de Lucien Kandel au premier plan (crédits photos et copyright hesge.ch), vous pourrez retrouver cette même ballade de Guillaume de Machaut dans le Codex 0564. Daté du XVe siècle, ce recueil médiéval de ballades et chansons, avec musique annotée est conservée au Musée Condé et à la Bibliothèque du château de Chantilly, dans les  Hauts-de-France.