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Au moyen-âge central, le jongleur et trouvère Rutebeuf déroule sa poésie entre farces et satires, mais encore exposé public de sa pauvreté et ses grandes misères. Plus près de nous, Léo Ferré et d’autres l’ont chanté et si son parcours reste entouré de mystère, Rutebeuf est, incontestablement un des poètes qui ont marqué le Moyen-âge.

Nous partirons, ici, à sa rencontre avec des études de ses poésies ou fabliaux en vieux-français (commentés et traduits, pour vous, en Français moderne). Nous approcherons aussi des œuvres plus contemporaines à son sujet (émissions, ouvrages, chansons, etc…).

La Grièche d’hiver, une poésie d’anthologie de Rutebeuf sur ses misères au jeu

pauvre_rutebeuf_poesie_medievale_occitan_joan_pau_verdierSujet  : poésie médiévale, poésie réaliste,  trouvère, vieux français, langue d’oil, adaptation, traduction, jeux   de dés,  grièche
Période  : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur :    Rutebeuf (1230-1285?)
Titre  : Ci encoumence li diz de la Griesche D’Yver

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous repartons, aujourd’hui, pour le XIIIe siècle avec une nouvelle complainte du « Pauvre Rutebeuf« . Pauvreté, misère et, cette fois, jeux d’argent, on reconnaîtra sans peine, dans  les lignes du trouvère,  la source directe d’inspiration de certains vers de la chanson de Léo Ferré, à son sujet. A la fin des années 50, l’indomptable anarchiste avait, en effet, remis le poète médiéval et ses infortunes au goût du jour.  La chanson fut maintes fois reprise, et même jusqu’à l’étranger ; elle redonna une popularité toute fraîche, et un peu inattendue, à l’auteur du moyen-âge central (voir article).

Sur la Grièche d’Hiver

Ci encoumence li diz de la Griesche D’Yver (ou, plus  La Grièche d’Hiver) est un texte d’anthologie de Rutebeuf, sans doute un de ses plus connus. Dans une certaine mesure, on peut se demander si cette poésie ne pourrait même être une clef pour expliquer les misères dont  le trouvère ne cesse de nous parler. Affligé, sans le sou, il se montre en déroute dans nombre de ses textes, même si, entre ses lignes, on détecte, tout de même, la marque d’une classe sociale qui n’est pas celle des plus déshérités  : il y parle d’un cheval, de servante, etc… Si tout cela ne respire pas non plus la grande noblesse, il en ressort les signes    d’une certaine bourgeoisie ou petite noblesse.

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Les déboires d’un joueur invétéré ?

Alors pourquoi tant de misère ? Rutebeuf avait-il une autre activité en dehors de ses poésies ? On ne le sait pas, mais on peut supposer que son niveau de lettres et d’instruction aurait pu lui permettre d’en tenir une et d’occuper des fonctions de clerc, par exemple. deco_rutebeuf_auteur_poesie_medievale_moyen-age_XIIIe_siecle  A-t-il été pris par le jeu d’argent jusqu’à l’obsession, et les dés, dont il nous dit, ici, qu’ils le tentent et le poursuivent, auraient-ils causé sa ruine ? Le cas échéant, cela pourrait expliquer aussi cette  défiance de son entourage à son encontre (amis, préteurs, …)  qui transparaît, là aussi, dans un grand nombre de ses textes : « on lui tourne le dos,  on se rit de lui, personne ne veut plus lui prêté :

J’ai vescu de l’autrui chatei
Que hon m’a creü et prestei:
Or me faut chacuns de creance,
C’om me seit povre et endetei.

La  Pauvreté Rutebeuf

Dans cette poésie, en manière de doléance à Saint-Louis, il n’hésitait pas à affirmer que sa pauvreté et son insolvabilité étaient notoires. Mais si l’on pose que le jeu d’argent peut lever un coin du voile, il faudrait, du coup, admettre que c’est le cas d’un tas d’autres choses que l’auteur médiéval énumère, par ailleurs, pour justifier sa condition : cet ami puissant et sa cour qui lui  ont fermé leur porte (la Paix Rutebeuf), sa santé (la complainte de l’œil), la charge de sa famille, le monde et le siècle, son mauvais mariage, etc… Au fond, tout l’accable et il finit presque, invariablement, par tout nous présenter comme la cause de sa grande pauvreté. Alors, quel crédit accordé à tout cela ?  Devant le peu d’informations le concernant, hors de son oeuvre même, on en est réduit à spéculer.

 Rutebeuf au pied  de la lettre

C’est un fait pourtant. On finit, souvent, par être tenté de prendre Rutebeuf au pied de la lettre, au sujet de toutes ses  disgrâces. Léo Ferré y a lui-même souscrit en colportant l’image romantique du poète miséreux, dans le Paris médiéval du XIIIe siècle. Mais  ce n’est pas tant par les faits avérés (il n’y en a pas) que par un effet d’accumulation que nous y sommes conduits :  c’est   deco_rutebeuf_auteur_poesie_medievale_moyen-age_XIIIe_sieclele nombre de misères que Rutebeuf nous conte qui nous amène à supposer qu’il est réellement victime d’une pluie permanente d’infortunes.

Bien sûr, il y a, sans doute, un fond de vérité dans tout cela. Dans La Pauvreté  Rutebeuf  ou dans certains autres de ses envois (destinés à recueillir quelques subsides),  ces vers ne trompent pas sur la nature dramatique de sa situation financière. Certaines descriptions sont aussi très factuelles et les détails ne manquent jamais, comme ici, dans la grièche où l’on sent qu’il connaît bien son sujet. Ses vers panachent donc, à l’évidence, vécu et  littérature (caricature ?). Comme tous les auteurs, il se sert du matériau réel de sa vie pour créer son univers. C’est à tel point, d’ailleurs, qu’on dit même quelquefois de lui qu’il a été un des inaugurateur initiateur de ce « je » psychologique, affligé, affecté et ancré dans le quotidien, placé au centre de son oeuvre.

Le vrai du faux ?

Assez paradoxalement, cette même accumulation pourrait aussi nous conduire à nous questionner de manière inverse. Si les infortunes du trouvère parviennent encore à nous toucher à plus de 700 ans de son existence, sous ses dehors affichés de rustre un peu éploré et de victime permanente de tout, rien ne semble, en effet, jamais simple chez lui  :  à certains moments, peut-il s’agir d’un  « procédé »   ? Une façon de théâtraliser sa poésie ? Un tour stylistique ? Une manière qui lui serait propre  de se rire du monde et de se rire de lui-même ?  Quand il se glisse dans la peau d’un bonimenteur dans le Dit de l’Herberie, on ne doute pas, par exemple, qu’il  ne fasse, là, une pitrerie. Quand il nous conte le Testament de l’âne ou le pet du vilain,  son parti-pris humoristique est, là  encore, évident.

deco_rutebeuf_auteur_poesie_medievale_moyen-age_XIIIe_siecleLe surnom que le trouvère s’est choisi brouille aussi les cartes et on peut même se demander à quel point  il donne le La de l’ensemble de  son oeuvre. Voilà, en effet, un  « bœuf un peu rustre » qui, il nous l’affirme lui-même, pourra aussi « nous mentir » par instants, exagérer, caricaturer. Imaginez un instant, un comique qui, de nos jours, se ferait appeler, disons, « Gros lourdeau ».  Une fois, un tel cadre posé, comment interpréteriez-vous ses paroles ou ses textes ?  Rutebeuf est  un grand adepte du double-sens. Sa poésie n’est pas exempte  de ce que nous appellerions, aujourd’hui, une forme de deuxième de degré. Elle s’appuie, sans doute, sur un fond de vérité, mais où placer exactement le curseur entre réalité et exagération, entre sérieux et moquerie, entre jeu et je ? Rutebeuf est-il comique, par moments et totalement tragique à d’autres ? Est-il toujours un peu, à la fois, tragi-comique ? C’est une question difficile. Analyser toutes les subtilités de ses textes et la place faite à l’humour, dans le contexte du monde médiéval et de la langue d’oïl du XIIIe siècle, relève de la gageure.

Ayant dit cela, en recul sur son oeuvre, sa Grièche d’hiver résonne, pour nous  d’une grande dimension  dramatique. Aujourd’hui, on aurait même  sans doute du mal à y voir autre chose que le récit tragique d’un homme piégé par sa passion du jeu et criblé de dettes.


La grièche d’hiver de Rutebeuf
de la langue  doïl au français moderne

Pour cette traduction, nous nous sommes largement appuyés sur le travail déjà effectué sur l’auteur médiéval par Michel Zink.  :  Œuvres complètes de Rutebeuf, 1990, Garnier.  La traduction n’est pas une discipline fermée. Qu’il soit donc clair que  nous n’avons pas, ici la prétention de plus de justesse que le grand académicien, loin s’en faut ! Il est plutôt question d’alimenter la réflexion sur le vieux français de Rutebeuf, en proposant d’autres alternatives. Dans un bon nombre de cas, nous avons d’ailleurs reporté les traductions du célèbre médiéviste entre parenthèse pour  favoriser ce travail de comparaison et de réflexion.

Ci encoumence li diz de la Griesche D’Yver

Contre le tenz qu’aubres deffuelle,
Qu’il ne remaint en branche fuelle
Qui n’aut a terre,
Por povretei qui moi aterre,
Qui de toute part me muet guerre,
Contre l’yver,
Dont mout me sont changié li ver,
Mon dit commence trop diver
De povre estoire.

Povre sens et povre memoire
M’a Diex donei, li rois de gloire,
Et povre rente,
Et froit au cul quant byze vente:
Li vens me vient, li vens m’esvente
Et trop souvent
Plusors foies sent le vent.
Bien le m’ot griesche en couvent
Quanque me livre:
Bien me paie, bien me delivre,
Contre le sout me rent la livre
De grand poverte.

Au temps que les arbres s’effeuillent
Qu’il ne reste sur branche, feuille
Qui n’aille à terre,
Par la pauvreté qui m’atterre
De tous côtés me fait la guerre,
Au temps d’Hiver
Qui affecte jusque mes vers
Je commence mon triste dit,
Par un lamentable récit.

Pauvre esprit et pauvre mémoire,
M’a donné Dieu, le roi de gloire
Et pauvre rente,
Et froid au cul quand bise vente :
Le vent me frappe, le vent m’évente
Et sans relâche
Et je le sens à chaque instant.
La grièche m’avait bien promis
tout ce que, depuis, elle me livre:
elle me paie bien et bien me livre,
Contre un sou elle me rend une livre
de grande  misère.

Povreteiz est sus moi reverte:
Toz jors m’en est la porte overte,
Toz jors i sui
Ne nule fois ne m’en eschui.
Par pluie muel, par chaut essui:
Ci at riche home !
Je ne dor que le premier soume.
De mon avoir ne sai la soume,
Qu’il n’i at point.
Diex me fait le tens si a point,
Noire mouche en estei me point,
En yver blanche.

Ausi sui con l’ozière franche
Ou com li oiziaux seur la branche:
En estei chante,
En yver pleure et me gaimente,
Et me despoille ausi com l’ante
Au premier giel.
En moi n’at ne venin ne fiel:
Il ne me remaint rien souz ciel,
Tout va sa voie.
Li enviauz que je savoie
M’ont avoié quanque j’avoie
Et fors voiié,
Et fors de voie desvoiié.
Foux enviaus ai envoiié,
Or m’en souvient.

La pauvreté m’est retombée dessus :
Sa porte m’est toujours ouverte,
Toujours j’en suis,
Aucune fois n’en suis sorti.
Par pluie me trempe, Au chaud, m’essuie:
Ah !  Le riche homme  que voici !
Je ne dors que mon premier somme.
De mes biens, ne connais la somme
Puisque   je n’ai rien.
Dieu me fait les saisons  à point :
Mouche noire en été me pique,
Et en Hiver, c’est la blanche.

Ainsi, suis comme l’osier franche (sauvage)
Ou comme l’oiseau sur la branche:
L’été, je chante
En hiver, pleure et me lamente,
Et me dépouille comme une ente (un greffon, une jeune pousse)
Au premier gel.
Il n’y a en moi ni venin ni fiel:
Il ne me reste rien sous le ciel,
Tout suit son cours.
Les mises dont j’étais coutumier
Ont englouti tous mes avoirs
Et  fourvoyé
Hors du chemin, m’ont dévoyé.
J’ai parié des mises insensées,
Je m’en souviens.

Or voi ge bien tot va, tot vient,
Tout venir, tout aleir convient,
Fors que bienfait.
Li dei que li decier on fait
M’ont de ma robe tot desfait,
Li dei m’ocient,
Li dei m’agaitent et espient,
Li dei m’assaillent et desfient,
Ce poize moi.
Je n’en puis mais se je m’esmai:
Ne voi venir avril ne mai,
Veiz ci la glace.

Or sui entreiz en male trace.
Li traïteur de pute estrace
M’ont mis sens robe.
Li siecles est si plains de lobe !
Qui auques a si fait le gobe;
Et ge que fais,
Qui de povretei sent le fais?
Griesche ne me lait en pais,
Mout me desroie,
Mout m’assaut et mout me guerroie;
Jamais de cest mal ne garroie
Par teil marchié.
Trop ai en mauvais leu marchié.
Li dei m’ont pris et empeschié:
Je les claim quite!

Mais à présent, je le vois bien : tout va, tout vient,
Il faut bien que tout aille et vienne,
Hormis les bienfaits.
Les dés que l’artisan a faits
M’ont dépouillé de mes habits,
Les dés me tuent,
Les dés me guettent, les dés m’épient,
Les dés m’attaquent et me défient,
Cela me pèse (j’en souffre).
Je n’y puis rien mais m’en émeus (c’est l’angoisse, je n’y peux rien) :
Ne vois venir avril ni mai,
Voici  déjà que vient le gel.

Or, me voilà sur la mauvaise pente.
Les traîtres  (trompeurs) de basse extraction (cette sale race )
M’ont laissé sans aucun habit.
Ce monde est si plein de  tromperies !
Dès qu’on possède  un peu, on fait le vaniteux ;
Et moi, qu’est-ce que je fais,
Qui sens le fardeau de la pauvreté ?
La grièche ne me laisse en paix,
Elle ne cesse de m’égarer,
de m’attaquer, me guerroyer ;
Jamais je ne guérirai de ce mal
Au vue  ma situation
    (à ce compte-là).

Je me suis placé dans un trop mauvais pas.
Les dés se sont saisis de moi :
J’y  renonce désormais ! (dico : crier « quitte » – faire grâce)

Foux est qu’a lor consoil abite :
De sa dete pas ne s’aquite,
Ansois s’encombre;
De jor en jor acroit le nombre.
En estei ne quiert il pas l’ombre
Ne froide chambre,
Que nu li sunt souvent li membre,
Dou duel son voisin ne li membre
Mais lou sien pleure.
Griesche li at corru seure,
Desnuei l’at en petit d’eure,
Et nuns ne l’ainme.

Cil qui devant cousin le claime
Li dist en riant: « Ci faut traime
Par lecherie.
Foi que tu doiz sainte Marie,
Car vai or en la draperie
Dou drap acroire,
Se li drapiers ne t’en wet croire,
Si t’en revai droit à la foire
Et vai au Change.
Se tu jures saint Michiel l’ange
Qu’il n’at sor toi ne lin ne lange
Ou ait argent,
Hon te verrat moult biau sergent,
Bien t’aparsoveront la gent:
Creuz seras.
Quant d’ilecques te partiras,
Argent ou faille enporteras. »

Or ai ma paie.
Ensi chascuns vers moi s’espaie,
Si n’en puis mais.

Explicit.

Fou est qui s’en remet à leurs conseils (qui s’obstine à les écouter):
De sa dette, jamais ne s’acquitte,
Pire,  il en alourdit la charge;
De jour en jour, en croît le nombre.
En été, il ne cherche point l’ombre
Ni chambre fraîche,
Car ses membres sont souvent nus.
La peine de son voisin, il ne s’en souvient plus,
Mais il pleure sur la sienne.
 La grièche    lui est tombée dessus,
L’a dépouillé en un instant,
Et nul ne l’aime.

Celui qui,  avant, l’appelait  « cousin »
Dit en riant: « Tu es usé jusqu’à la corde (1)
Par la luxure  (débauche).
Par la foi que tu dois à Sainte-Marie,
Rends-toi donc chez le drapier
Acheter du drap à crédit.
Si le drapier ne veut te faire confiance,
Va-t-en alors droit à la foire
Et  rends-toi au bureau de change ( voir les banquiers).
Si tu jures par l’ange Saint Michel
Que dans aucun repli de tes vêtements
Il n’y a d’argent caché,
On te trouvera bonne mine,
Et les gens te verront d’un bon œil     (tu ne passeras pas inaperçu) :
On te fera confiance.
Et quand tu en partiras,
Tu auras ramassé de l’argent ou un morceau d’étoffe (une veste). »

Me voilà bien payé !
C’est ainsi que chacun s’acquitte envers moi,
Je n’y puis rien .


(1) « Ci faut traime par lecherie »: une autre belle traduction de Michel Zink en  « tu es usé jusqu’à la corde ». Littéralement, « ici, tout va de travers », « la trame du tissu va  de travers par la faute de la   luxure ».

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

les Ribauds de Rutebeuf : du Paris du XIIIe siècle au Québec du XXe, avec Benoit Leblanc

pauvre_rutebeuf_poesie_medievale_occitan_joan_pau_verdierSujet : chanson, poésie médiévale, auteur médiéval francophonie, Quebec,
Auteur : Rutebeuf (1230-1285?)
Période: Moyen-âge central, XIIIe
Interprète, compositeur : Benoît LeBlanc
Album :  Le pain le pays la paix (2017)

Bonjour à tous,

Q_lettrine_moyen_age_passionuand, à un peu moins de 800 ans de ses écrits, ce bon vieux Rutebeuf traverse l’océan pour gagner les rivages du Quebec, il en revient tout rafraîchi de nouvelles notes, sous la plume du chanteur-auteur-compositeur Benoît LeBlanc.

Rutebeuf_benoit-leblanc_chanson_poesie_medievale_moyen-age_XIIIe-siecleHomme de poésie et de chansons, doté aussi d’une belle carrière en tant dans le monde de la radio et de la presse, cet artiste Montréalais s’est passionné, de tout temps, de musique ancienne, autant que de musiques traditionnelles américaines de langue française ; de l’Acadie, à la Louisiane, en passant par les mondes créoles. A la source de ses inspirations, on trouve encore les plus grands chanteurs québécois ou français, contemporains du XXe siècle : les Leclerc, les Vigneault, les Charlebois, les Brassens, Brel et Ferré, …

Ribauds de Benoît leBlanc, vidéo réalisée par Douglas Capron)

Le pain le pays la paix

Dans un album sorti en 2017, ayant pour titre Le pain le pays la paix, Benoît LeBlanc nous gratifiait  d’une mise en musique et en chanson du verbe de Rutebeuf.

benoit-leblanc_album_poesie_chanson_rutebeuf_dits-de-pouille_ribauds-de-greveEn dehors de cette pièce, on retrouve dans cette production, pas moins de dix-huit chansons et trois poésies, pour une belle balade musicale qui passe par des styles très variés : du folk, au rock et au blues, jusqu’à  même quelques accents Slam. Du point de la tessiture vocale, on notera aussi, par instant, une parenté certaine avec le chanteur Yves Duteil. Sans doute l’artiste québécois ne renierait-il pas cette référence à l’auteur de la langue de chez nous et de nombreux autres titres.

Visiter le site de Benoit LeBlanc – Ecouter l’album et l’acquérir ici 

Ribauds de Benoît LeBlanc

Pour revenir à cette chanson, elle est inspirée de deux poésies de Rutebeuf adaptées en français moderne, tout d’abord et principalement, le dit des Ribauds de grève : de son verbe aiguisé, l’auteur médiéval nous y contait les déboires de ces ribauds qui traînaient leur misère, au gré des saisons, dans le Paris du XIIIe siècle et en place de Grève (voir  anthologie poétique, le diz des ribaux de Grève) . On retrouvera encore dans cette pièce musicale quelques vers issus du dit de Pouille que nous ne résistons pas à citer ici dans le texte:

Or preneiz a ce garde, li groz et li menu,
Que, puis que nos sons nei et au siecle venu,
S’avons nos pou a vivre, s’ai je bien retenu.
Bien avons mains a vivre quant nos sommes chenu.
Rutebeuf – Le dit de Pouille (extrait)

« Prenez-y garde, grands et petits:
une fois que nous sommes nés et venus au monde,
nous avons peu à vivre, je l’ai bien retenu;
et encore bien moins quand nous avons blanchi. »
Traduction Michel Zink – Œuvres complètes de Rutebeuf 1980

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

La Repentance de Rutebeuf, adaptation en français moderne sur les traces de Léon Clédat

rutebeuf_auteur_medieval_satiriqueSujet : poésie médiévale, poésie réaliste, satirique, jongleur, vieux français, langue d’oil, adaptation, traduction, « trouvère »,
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur ; Rutebeuf (1230-1285?)
Titre : La repentance de Rutebeuf
Ouvrage : Rutebeuf, Léon Clédat (1891)

Bonjour à tous,

oilà longtemps que nous ne nous sommes aventurés dans le moyen-âge de Rutebeuf et nous le faisons, aujourd’hui,  à la faveur d’une adaptation en français moderne de sa célèbre « repentance ».

Comme à chaque fois qu’on entre dans l’oeuvre de ce grand auteur, farceur, jongleur, conteur satirique du XIIIe siècle, en relisant ses « dits » débordant d’un « je » qui nous invective ou nous interpelle, on ne peut faire l’économie de repenser au mystère qui l’entoure. Etait-il un clerc qui occupait son temps à d’autres activités entre ses éclats poétiques et satiriques?  En lisant entre les lignes de ses poésies, on serait tout de même bien tenté de  supposer que non. Il nous le dit dans plus d’un texte,  ressassant à l’envie le tableau de ses misères : privé de ses appuis du côté des puissants, (voir la paix de Rutebeuf article, lecture audio ) ayant emprunté à tous sans jamais rendre, il en est réduit à dormir dans une couche de paille et n’a pas de quoi faire vivre décemment sa « maison » (la pauvreté Rutebeuf article, lecture audio ), et puis, à tout cela, il faut ajouter encore ses déboires de santé, un nouveau-né dont il sait s’il ne pourra le nourrir, etc, etc (la complainte de l’oeil article, lecture audio), Bref, une situation presque toujours inextricable qui, si Dieu lui-même ne l’en sauve, ne pourra trouver remède qu’auprès de quelques mains généreuses, dans son public ou chez les puissants, pour lui faire tomber quelques pièces, en retour de sa poésie.

« Bon clerc est qui mieux sait mentir. » ?

Personnage complexe et multifacette, tout à la fois ou tour à tour, moraliste, satirique, grave, goguenard ou bonimenteur. « Rude ou rustre » comme une excuse à ses mauvaises manières et à « son ignorance », comprenons sa franchise. « Boeuf » tranquille, lent et lourdaud ?  Non pas. mais plutôt résolu et qui charge ses cibles pour les renverser de son verbe impitoyable. Rutebeuf est encore ce trouvère qui présente, en permanence, à son public le miroir de ses infortunes et de  ses misères, en les invitant même à en rire.

Quelle est la part du vrai et de l’artifice ? Faut-il prendre tous les complaintes de ses  « Je » pluriels, au premier degré, comme certains auteurs ont parfois choisi de le faire ? Sous le fard du jongleur,  ces misères sont-elles vraiment siennes ? Dans ses jeux littéraires et stylistiques, il les instrumentalise en tout cas, pour les mettre totalement au service de son personnage, une façon de quémander sa pitance pour son art de jongleur, qui lui fournit, peut-être, au passage une nouvelle excuse pour se dégager des implications de ses dits et de leur force satirique : « Ne me punissez pas ou ne me jugez pas trop durement pour mes propos, Je suis un pauvre type, miséreux, « mal foutu », malchanceux, et Dieu le fait déjà. »

« Ci a boen clerc, a miex mentir ! » Rutebeuf  nous le dira lui-même dans cette poésie du jour « Bon clerc est qui mieux sait mentir ».  Nombre de spécialistes de littérature médiévale et médiévistes contemporains nous enjoindront à la même prudence dans l’approche de ses textes. Même s’il n’est pas non plus question de rejeter comme en bloc tout ce qu’il nous dit pour vrai, ne pas tomber trop vite dans le premier degré, y mettre quelques guillemets.  Au sortir, entre mise en scène et vérité, entre complainte et humour, du « je » au « jeu » de ce grand maître du style, bien malin celui qui, aujourd’hui, pourrait dire où est et qui est le véritable Rutebeuf.

Rutebeuf, par Léon Clédat
Dans la lignée des découvreurs du XIXe

Il faut bien l’avouer, sans quelques connaissances solides en vieux français, la langue de Rutebeuf reste relativement opaque, pour ne pas dire  totalement. De fait, nous en profitons ici pour vous parler d’un petit livre datant de la fin du XIXe siècle et toujours édité sur lequel nous nous sommes largement appuyés : Rutebeuf par Léon Clédat (1891).

Assez concis, l’ouvrage balaye l’oeuvre du poète médiéval sur un peu plus de 200 pages, en en offrant de larges passages traduits et adaptés en vers, de manière heureuse et agréable, tout en restant assez proche du texte original. Pour les amateurs de la vision de « l’infortuné » Rutebeuf par Léo Ferré, vous y trouverez rien moins que des traductions qu’on retrouve pratiquement reprises telles quelles dans les chansons du vieux lion anarchiste parisien du XXe siècle et qui laissent à supposer que ce livre est peut-être passé dans ses mains.

Du côté de la datation de cette traduction (partielle )  de Léon Clédat, un certain nombre de romanistes ou de médiévistes  se sont, me direz-vous, frottés depuis à l’exercice. C’est vrai. Mais ceux qui nous suivent savent que nous cédons souvent aux charmes des grands découvreurs, historiens et paléographes du XIXe siècle et on aurait tord d’y voir, de notre part, une sorte de marotte désuète. Il s’agit pour nous bien plus d’une façon d’avoir les idées claires sur les origines et sur ce que nous devons véritablement à tous ces auteurs. Durant ce siècle, l’Histoire, en tant que science, a connu des bouillonnements sans précédent. Elle y a affirmé d’autant ses méthodes et la littérature médiévale y fut sujette à un véritable fourmillement d’études.

On s’affaire alors autour des manuscrits en s’évertuant à les rendre lisibles au plus grand nombre :  attribution, versions croisées des oeuvres dans les différents documents et codex, nouvelles poésies mises à jour, auteurs ressortis de l’ombre dans lequel les tenaient les lettres gothiques et serrées incompréhensibles au profane,…, Au fil du XIXe et jusque même les premiers années du XXe, toutes les raisons sont bonnes pour enchaîner les publications autour des mêmes auteurs médiévaux. Bien sûr, on s’escrime, voire on s’écharpe aussi, sur les sens, les nuances, les interprétations et les corpus, les approches, mais qu’on se rassure, dans une certaine mesure, les historiens, romanistes et médiévistes le font encore.

Bien entendu,  sur certains aspects et sur certains faits,  on peut aisément convenir que de nouvelles choses ont été découvertes depuis, faits ou documents, affinement de la datation, etc… Notre vision de la littérature et du moyen-âge a changé. Certains experts du XXe ont également beaucoup compté dans l’approche de certains auteurs médiévaux sur la partie biographique quelquefois, sur la façon de nous distancier encore d’avec leurs productions, sur de nouvelles hypothèses qu’ils ont pu mettre à jour, etc. Pour autant, pour revenir à Rutebeuf  et concernant son adaptation, sans vouloir sous-estimer les avancées de la linguistique autour du français ancien ou du vieux français, ni minimiser les efforts d’auteurs plus modernes sur ces questions, l’ouvrage de Léon Clédat trouve encore bien sa place dans une bibliothèque autour du jongleur médiéval.

S’il vous intéresse, il est toujours édité et on peut le trouver en ligne au format broché et même au format kindle

En  croisant cet ouvrage  avec les grands travaux de Michel Zink qui, par humilité sans doute,  a fait le choix de privilégier dans son approche le sens, sur les vers, vous pourrez encore enrichir d’autant la lecture de cette poésie satirique et de ses trésors cachés (voir Rutebeuf, Oeuvres complètes en deux tomes, Michel Zink, 1990),

Quant à la question posée plus haut de savoir qui est Rutebeuf (ce qu’on ne sait finalement toujours pas), mais surtout celle de comment approcher ses différents niveaux de lectures, on trouvera encore chez ce brillant chartiste et philologue, expert de littérature médiévale, doublé d’une vraie plume qu’était Léon Clédat, quelques éléments pertinents à ranger au compte de l’Histographie. La question étant complexe et non tranchée, pour en compléter l’approche, on pourra toujours se reporter aux nombreux et brillants auteurs modernes qui continuent d’essayer de démêler son « Je »  de ses « jeux ».

La repentance de Rutebeuf

Notes sur l’adaptation en français moderne

Pour cette version de la repentance de Rutebeuf (en vieux-français, Ci coumence la repentance Rutebeuf), nous empruntons donc à Léon Clédat la traduction de la plupart des strophes. Comme il en avait laissé trois en berne, nous nous y sommes modestement attelés en usant pour nous éclairer des travaux de Michel Zink mais aussi de quelques copieux dictionnaires d’époque. Autant vous le dire tout de suite, nous y avons pour l’instant consacré moins d’heures que nous l’aurions souhaité et nos strophes mériteraient largement une repasse. Nous la ferons sans doute plus tard dans le temps, mais à tout le moins vous aurez une première approche de leur sens.

Le code

Vert le vieux français de Rutebeuf,
Gris les strophes adaptées de Léon Clédat.
Noir notre pâle complément d’adaptation des strophes manquantes.

Ci coumence la repentance Rutebeuf

I
Laissier m’estuet le rimoier,
Car je me doi moult esmaier
Quant tenu l’ai si longuement.
Bien me doit li cuers larmoier,
C’onques ne me soi amoier
A Deu servir parfaitement,
Ainz ai mis mon entendement
En geu et en esbatement,
C’onques n’i dignai saumoier.
Ce pour moi n’est au Jugement
Cele ou Deux prist aombrement,
Mau marchié pris a paumoier.

Renoncer me faut a rimer,
Et je me dois moult étonner
Quand l’ai pu faire si longtemps!
Bien me doit le cœur  larmoyer
Que jamais ne me pus plier
A Dieu servir parfaitement.
Mais j’ai mis mon entendement
En jeu et en ébattement,
Jamais ne daignai dire psaumes.
Si ne m’assiste au Jugement
Celle en qui Dieu reçut asile,
J’ai passé bien mauvais marché.

II
Tart serai mais au repentir,
Las moi, c’onques ne sot sentir
Mes soz cuers que c’est repentance
N’a bien faire lui assentir.
Coment oserai je tantir
Quant nes li juste auront doutance ?
J’ai touz jors engraissié ma pance
D’autrui chateil, d’autrui sustance:
Ci a boen clerc, a miex mentir !
Se je di: « C’est par ignorance,
Que je ne sai qu’est penitance ».
Ce ne me puet pas garentir.

Tard je viendrai au repentir.
Pauvre moi! Point ne sut comprendre
Mon fol cœur  ce qu’est repentance,
Ni à bien faire se résoudre!
Comment oserais-je mot dire
Quand justes même trembleront ?
Tous les jours j’engraissai ma panse
Du bien d’autrui, d’autrui substance.
Bon clerc est qui mieux sait mentir.
Si je dis « C’est par ignorance,
Car je ne sais qu’est pénitence »,
Cela ne peut me garantir* (sauver)

III
Garentir ? Diex ! En queil meniere ?
Ne me fist Diex bontés entiere
Qui me dona sen et savoir
Et me fist en sa fourme chiere ?
Ancor me fist bontés plus chiere,
Qui por moi vout mort resovoir.
Sens me dona de decevoir
L’Anemi qui me vuet avoir
Et mettre en sa chartre premiere,
Lai dont nuns ne se peut ravoir
Por priere ne por avoir:
N’en voi nul qui revaigne arriere.

Me sauver ? Dieu ! De quelle manière ?
Dieu, dans sa bonté entière 
En me donnant sens et savoir (raison et sagesse)
Me me fit-il à sa chère image  ?
Et me fit Bonté d’avantage
(celui) Qui pour  moi, a reçu la mort.  (le Christ)
Me donnant le sens (l’intelligence, le bon sens) de duper
L’ennemi (le diable) qui me veut avoir
Et mettre en sa geôle première
Là d’où nul ne peut s’enfuir
Contre prières ou contre avoirs.
Je n’en vois  nul  en revenir

IV
J’ai fait au cors sa volentei,
J’ai fait rimes et s’ai chantei
Sus les uns por aux autres plaire,
Dont Anemis m’a enchantei
Et m’arme mise en orfentei
Por meneir au felon repaire.
Ce Cele en cui toz biens resclaire
Ne prent en cure m’enfertei,
De male rente m’a rentei
Mes cuers ou tant truis de contraire.
Fusicien n’apoticaire
Ne m’en pueent doneir santei.

J’ai fait au corps sa volonté,
J’ai fait rimes et j’ai chanté
Sur les uns pour nus autres plaire
Car l’Ennemi m’a enchanté
Et rendu mon Âme  orpheline
Pour la mener au noir repaire.
Si celle en qui brille tout bien
Ne prend en souci mon affaire,
Mauvaise rente m’a valu
Mon cœur  d’où me vient tel tourment.
Médecins ni apothicaires
Ne me peuvent donner santé.

V
Je sai une fisicienne
Que a Lions ne a Vienne
Non tant com touz li siecles dure
N’a si bone serurgienne.
N’est plaie, tant soit ancienne,
Qu’ele ne nestoie et escure,
Puis qu’ele i vuelle metre cure.
Ele espurja de vie oscure
La beneoite Egyptienne:
A Dieu la rendi nete et pure.
Si com est voirs, si praigne en cure
Ma lasse d’arme crestienne.

Je connais une physicienne (femme médecin)
A  Lyon, ni même à Vienne
Pas plus que dans le monde entier
Il n’est si bonne chirurgienne.
Il n’y a de plaie, fut-elle ancienne
Qu’elle ne nettoie et ne récure.(désinfecter)
Elle expurgea de tout péché
La bienheureuse égyptienne
La rendant à Dieu, nette et pure
Comme elle le fit (Si vrai que), puisse-t-elle soigner
Ma pauvre et lasse âme chrétienne

VI
Puisque morir voi feble et fort,
Coument pantrai en moi confort,
Que de mort me puisse deffendre ?
N’en voi nul, tant ait grant effort,
Que des piez n’ost le contrefort,
Si fait le cors a terre estendre.
Que puis je fors la mort atendre ?
La mort ne lait ne dur ne tendre
Por avoir que om li aport.
Et quant li cors est mis en cendre,
Si couvient l’arme raison rendre
De quanqu’om fist jusqu’a la mort.

Comme je vois mourir faibles et forts
Où trouver en moi réconfort
Qui de mort me puisse défendre ?
N’en voit nul, malgré ses efforts
Dont elle n’ôte des pieds le support
Pour faire, au sol, son corps s’étendre.
Qu’y puis-je, sinon la mort attendre ?
La mort n’épargne ni durs, ni tendres
Peu lui chaut avoirs et apports
Et quand le corps est rendu cendre,
A l’âme il faut bien raison rendre 
De ce qu’elle fit jusqu’à la mort.

VII
Or ai tant fait que ne puis mais,
Si me covient tenir en pais.
Diex doint que ce ne soit trop tart !
J’ai touz jors acreü mon fait,
Et j’oi dire a clers et a lais:
« Com plus couve li feux, plus art. »
Je cuidai engignier Renart:
Or n’i vallent enging ne art,
Qu’asseür est en son palais.
Por cest siecle qui se depart
Me couvient partir d’autre part.
Qui que l’envie, je le las.

J’ai tant fait que plus je ne puis
Aussi me faut tenir en paix
Dieu veuille que ne soit trop tard!
Tous les jours j’ai accru mon fait,
Et chacun dit, clerc ou laïque
« Plus le feu couve, plus il brûle ».
J’ai pensé engeigner * (tromper) Renard
Rien n’y valent engins ni arts,
Tranquille il est en son palais.
Pour ce siècle qui se finit,
Il m’en faut partir d’autre part
Nul n’y peut rien, je l’abandonne.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
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