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Ars nova : les yeux tristes de Francesco Landini

Sujet :  musique médiévale, musiques anciennes, ballade, chants polyphoniques, Ars nova, chanson médiévale.
Période :  moyen-âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Francesco Landini (1325-1397)
Titre :  Ochi dolenti mie
Interprètes :  La Reverdie
Concert : Baarn, Hollande (2019)
Album : Francesco Landini, l’occhio del Cor (2019).

Bonjour à tous,

rand maître de l’Ars nova, Francesco Landini a ravi le Florence du XIVe siècle, de sa musique et de ses compositions. De son vivant, son talent a même dépassé largement les frontières italiennes pour le faire reconnaître dans d’autres contrées de l’Europe médiévale d’alors.

Celui dont le handicap visuel avait infléchi le destin en le poussant vers la musique, et que l’on avait surnommé l’aveugle des orgues (il Cieco degli organi), a légué à la postérité pas moins de 154 pièces polyphoniques. A plus de cinq siècles de sa disparition, on les joue encore sur la scène des musiques médiévales et anciennes. Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir l’une d’elle et son interprétation par l’ensemble La Reverdie.

L’affliction d’un maître de musique

« Ochi dolenti mie » dans cette pièce polyphonique, Francesco Landini s’adresse à ses propres yeux qui pleurent de ne pouvoir voir l’objet de leur amour, autant qu’ils pleurent la retenue de leur détenteur. Ce dernier a en effet décider de ne pas poursuivre l’objet de son désir de peur d’en retirer de trop grandes souffrances et tourments.

Aux sources médiévales de cette chanson

On peut retrouver cette pièce dans le somptueux Codice Squarcialupi (Ms Med Pal 87). Daté des débuts du XVe siècle, ce manuscrit médiéval superbement enluminé est conservé à la Bibliothèque Laurentienne de Florence, en Italie. Il demeure un des grands témoins de l’Ars nova italien du trecento et réunit pas moins de 354 pièces, entre madrigaux, « ballatte » et chants polyphoniques. Douze compositeurs et auteurs du XIVe siècle y sont répertoriés et c’est Francesco Landini qui occupe la plus large place de ce codex. On trouvera, ci-contre, le feuillet correspondant à la pièce du jour et sa partition d’époque.

Ochi dolenti mie par l’ensemble La Reverdie & Christophe Deslignes.

La Reverdie, 35 ans de passion
sur la scène des musiques médiévales

Nous avions déjà eu le plaisir de vous présenter l’ensemble médiéval italien La Reverdie. Fondée en 1986 par deux couples de sœurs musiciennes, la formation italienne fut rejointe par d’autres collaborateurs au fil de ses albums. Depuis, elle a fait un long chemin, avec une belle carrière, pavée de reconnaissance, qui célèbre, cette année, ses 35 ans.

La discographie de La Reverdie est riche de pas moins de 16 albums à la découverte de la musique sacrée et profane du moyen-âge. Guillaume Dufay, Hildegarde de Bingen, les Carmina Burana, musiques de cour et Ars nova, ne sont que quelques-uns des thèmes ou auteurs médiévaux que l’on peut y retrouver. Dans une production de 2019, l’ensemble décidait de célébrer à nouveau le codex Squarcialupi et l’œuvre de Francesco Landini. A cette occasion, il faisait appel au talent de l’organiste français Christophe Deslignes.

L’album : Francesco Landini,
L’occhio Del CorSongs of invisible love

On retrouve, dans cet album, édité chez Arcana, pas moins de 15 pièces de Francesco Landini, pour près de 65 minutes d’écoute. Le compositeur médiéval ne voyait plus depuis son jeune âge et l’ensemble musical a décidé de partir, ici, à la recherche des références mettant en avant l’influence de la condition de Landini sur sa poésie amoureuse. Cela donne un album qui découvre la grande sensibilité de Landini et, en quelque sorte, un œil plus intérieur et plus secret, celui du cœur.

D’un point de vue musical, le défi est merveilleusement relevé et La Reverdie affirme, une fois de plus, un don pour le répertoire médiéval qu’on dirait presque inné , s’il n’était aussi le fruit de temps d’années de travail. Les voix et les orchestrations y sont sublimes et servent à la perfection l’œuvre du grand maître de l’Ars nova italien. Déjà largement familier avec le répertoire de l’organiste florentin, Christophe Deslignes y prête, avec virtuosité, ses talents d’instrumentiste. Du côté distribution, vous devriez pouvoir trouver cet album assez facilement chez votre revendeur habituel. On le trouve aussi en ligne au format mp3 comme au format CD. Voici un lien utile pour plus d’informations : L’occhio Del Cor de l’Ensemble Reverdie.

Musiciens présents sur cet album

Claudia Caffagni (chant et luth), Livia Caffagni (chant et luth),
Elisabetta De Mircovich (chant, rebec et vièle), Teodora Tommasi (harpe, zang), Matteo Zenatti (chant, harpe et tambourin), Christophe Deslignes (organetto ou orgue portatif)

Extrait de concert au Prelude Classical Music

Ochi dolenti mie, le chant polyphonique du jour est issu de cet album mais nous avons décidé d’en partager la version enregistrée lors d’un concert organisé, à Baarn, en Hollande, par Prelude Classical Music. Boutique de musique, mais aussi lieu de rencontres, d’actualité et information, cette véritable institution sur la scène des musiques anciennes organisait aussi de nombreux concerts. Hélas, après 30 ans d’activité, la société a dû fermer ses portes en septembre 2020. Elle laisse, sur sa chaîne youtube, de nombreuses pièces de concert interprétées par de belles formations de musique médiévale, renaissante ou plus classique (on espère que cette chaîne pourra être maintenue).


Ochi dolenti mie, che pur piangete
de Francesco Landini

Ochi dolenti mie, che pur piangete,
Po’ che vedete,
Che sol per honestà non vi contento.

Mes yeux dolents (affligés, douloureux), qui, toujours, pleurez,
Car vous avez vu
Que, c’est seulement par honnêteté, que je ne vous satisfais pas.

Non a diviso la mente’1 disio
Con voi che tante lagrime versate
Perchè da voi si cela ci viso pio
Il qual privato m’a da libertate.

Mon esprit désire exactement la même chose que vous,
Qui pleurez tant de larmes.
Parce que de vous, se cache ce joli (pieu) visage,
Qui m’a privé de ma liberté.

Gran virtù è rafrenar volontate
Per honestate,
Che segui è sofferir tormento.


C’est grande vertu que de s’abstenir volontairement
Par honnêteté,
Quand poursuivre (cette dame) serait souffrir un grand tourment.

Ochi dolenti mie, che pur piangete,
Po’ che vedete,
Che sol per honestà non vi contento.

Mes yeux dolents, qui, toujours, pleurez,
Car vous avez vu
Que, seulement par honnêteté, je ne vous satisfais pas.


En vous souhaitant très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-Âge sous toutes ses formes.

troubadour et trobairitz : quand GUiraud de bornelh tentait de sauver un amour perdu

Sujet  : musique, chanson médiévale, poésie médiévale, tenso, troubadour, manuscrit médiéval, occitan, oc, amour courtois, razo, trobairitz
Période  : moyen-âge central, XIIe et XIIIe s
Auteur  :  Guiraut de Bornelh, Giraut de Borneil, Guiraut de Borneill, (?1138-?1215)
Titre : Si’us Quèr Conselh, Bel Ami Alamanda
Interprètes : Hespèrion XX, Jordi Savall ‎
Album : Cansos de Trobairitz, España Antigua

Bonjour à tous,

ous vous entraînons, aujourd’hui, du côté du pays d’oc médiéval, en compagnie du troubadour Giraut de Borneil. Cette fois-ci, c’est dans une « tenson » (tençon) que nous le retrouvons. cette forme littéraire occitane qui consistait, au moyen-âge, en un dialogue ou, si l’on préfère, une joute poétique entre deux protagonistes.

La chanson du jour suivant les razos

En lisant à travers les lignes de la poésie du troubadour, un récit biographique (razo) nous contera que ce dernier s’était épris d’une dame gasconne du nom d’Alamanda d’Estanc. La noble était alors réputée pour son esprit autant que sa beauté et, longtemps, il la courtisa, la suppliant de lui céder, à grand renfort de chansons, de louanges et de promesses courtoises qu’on n’a peine à imaginer.

Le razo nous dit que la dame ne céda jamais totalement aux avances de Giraut mais qu’elle se laissait gentiment courtiser. Pour l’encourager, elle lui avait même laissé son gant en gage, ce qui avait contenté le poète et avait même fait, longtemps, sa joie. Hélas, notre troubadour aurait fini par perdre le gage et en aurait éprouvé beaucoup de peine. Pour couronner le tout, quand la dame l’apprit, elle s’en offusqua grandement, accusa notre homme de trahison et rejeta même, à partir de là, son amour et ses avances. Meurtri, dolent, et dans le plus grand désarroi, Giraut alla demander conseil à une autre damoiselle du nom de Alamanda également. La donzelle, suivante de la dame ou proche d’elle, était très sage. Au fait des choses de l’amour et de la courtoisie, elle aurait même maîtrisé l’art de « trobar ». Aussi, Giraut s’en remit à elle. Cherchant conseil autant qu’une alliée susceptible d’intercéder auprès de la dame, il lui conta ses misères de cœur. C’est là que serait intervenue la tenson du jour : elle met en scène l’échange verbal entre cette deuxième Alamanda et le poète en détresse, suite à ses déconvenues amoureuses.

Le razo original en langue d’oc

« Giraut de Borneil si amava una dompna de Gascoina qe avia nom N’alamanda d’Estanc. Moul era prezada dompna de sen, et de . . . valor e de beutat, & ella si sofria los precs el entendemen d’en Giraut, per lo gran enansamen qu’el li fazia de dretz e d’onor e per las bonas chansos qu’el fasia d’elle, don ella s’en deleitava mout, per qu’elle las entienda ben. Lonc temps la preget, & ella, com bels ditz e com bels honramenz e com bellas promissions, se defendet de luis cortezamen, qe anc noil fetz d’amor nil det nuilla joia, mas un son gan, dont el visquet lonc temps gais e joios, e pueis n’ac mantas tristessas, qant l’ac perdut; que madomna n’Alamanda quan vi qu’el la preissava fort qu’ella li feses plaser d’amor, e saub q’el avia perdut lo gan, ella s’en corozet del gan, dizen que mal l’avia gardat, e qu’ella noil daria nulla joia ni plaser noil faria mais d’amor, e que so qu’elle li avia promes li desmandava, qu’elle vesia ben qu’el era fort loing eissitz de sua comanda. Quant Girautz ausi la novella ocasion el comjat que la domna li dava, mout fo dolens e triz, e venc s’en ad una donzella qu’ell avia, que avia nom Alamanda, si com la domna. La doncella si era mout savia e cortesa, e sabia trobar ben et entendre . E Girautz sil dis so que la domna li avia dit, e demandet le conseil a la doncella que el devia far et dis : Si us quer conselh, bel’ ami’ Alamanda. »

Les Biographies des troubadours en langue provençale – Camille Chabaneau (Ed Edouard Privat -1885)

Trier le vrai du faux ?

Récit alambiqué ? Très certainement romancé en tout cas. En suivant les pas de Michel Zinc, il faut bien se souvenir que les vidas et les razos des troubadours, écrites longtemps après ces derniers, sont d’abord à appréhender comme des récits épiques et littéraires. Ils se basent, d’ailleurs, en majeure partie, sur la poésie de l’auteur qu’ils synthétisent en la prenant au pied de la lettre, puis en la romançant.

Si l’histoire du gant est plausible dans le contexte courtois – Don par la dame d’un gage pour signifier l’existence d’un lien affectif, qui semble au passage provenir d’un rituel vassalique (1) elle n’est confirmée, à aucun moment, par le troubadour lui-même dans cette chanson. S’agit-il d’une allégorie de la part de l’auteur du razo ? Comme on le verra, s’il a existé, ce gant ou ce gage perdu n’est pas posé, dans cette tenson, comme l’objet véritable de la discorde. Trahison du poète plus loyal amant sur le papier que dans les faits ? Trahison de la dame ? La perte de ce gage ne serait elle pas plutôt une excuse de sa part, pour balayer son prétendant courtois d’un revers de main ? Un autre razo (à prendre avec les mêmes réserves que le premier), penchera clairement en faveur de cette hypothèse, n’hésitant pas à affirmer que la Dame avait trahi plusieurs fois l’amour et la confiance de Giraut. C’est d’ailleurs ce que le poète suggèrera, lui même, ici, pour se défendre.

Une Alamanda peut en cacher une autre

En suivant la piste de la véracité historique, on s’étonne un peu de la coïncidence des deux prénoms au point de se demander si le poète ne joue pas au jeu de la chaise vide, en s’inventant une conseillère imaginaire ou, peut-être même, des amours imaginaires. Si cette deuxième Alamanda a vraiment existé, la relation que Guiraut a entretenu avec elle, apparaît, en tout cas, bien étroite et familière dans cette poésie.

Au jeu habituel des devinettes médiévales et à 800 ans de distance, un certain nombre d’érudits penche, en tout cas, en faveur d’une Alamanda troubairitz réelle contemporaine de Guiraut de Bornelh. Certains auteurs parlent, notamment, d’une certaine Alamanda de Castelneau, troubairitz à la cour de Toulouse. Dans cette hypothèse, elle aurait pu avoir écrit sa part de vers, dans cet échange plutôt rythmé, qui se joue sur fond de franchise. Pour d’autres médiévistes, le tout est plutôt à mettre au crédit de Giraut, ou même totalement de cette dame Alamanda.

De notre côté, nous ne nous aventurerons pas à trancher. Aussi, pour courir après l’historiographie de toutes ces possibles Alamanda, réelles, historiques, fictives ou hypothétiques, vous pouvez vous reporter valablement à l’ouvrage suivant de Robert A Taylor : A Bibliographical Guide to the Study of Troubadours and Old Occitan Literature, sorti chez Medieval Institute Publications, en 2015.

Aux sources de cette chanson médiévale

La chanson de Giraud de Borneil dans le Canzionere Provenzale estense, Modena (MS.  alfa.r.4.4)

La présence de cette tenson de Giraut de Borneil dans de nombreux manuscrits médiévaux plaide, en faveur, de sa popularité. Elle a même certainement influencé d’autres textes d’époque (2). On a également pu faire remarquer des parentés de ton entre cette pièce et le serventois de Bertran de Born D’un sirventes no.m cal far loignor ganda et la pièce (3).

Du point de vue des formes, certains philologues ont également souligné des convergences de style et d’argumentaires entre les vers de la trobairitz de cette pièce et la chanson « A chantar m’er de so qu’eu no volria » de la comtesse Béatrice de Die. Du point de vue des sources manuscrites, nous vous la présentons (ci-dessus) dans le Canzionere provenzale de la Bibliothèque d’Estense de Modène, en Italie (cote alfa.r.4.4). Ce recueil de pièces de troubadours est référencé, quelquefois, sous le nom de chansonnier D.

Une belle interprétation d’Hespèrion XX
sous la direction de Jordi Savall

Pour son interprétation, nous avons choisi celle que nous proposaient Jordi Savall et son ensemble médiéval Hespèrion XX (désormais rebaptisé Hespèrion XXI), à la fin des années 70.

La belle version de Jordi Saval, Montserrat Figueras et Hespèrion XXI

Cansos de Trobairitz
un album en hommage aux trobairitz occitanes

Cette version de la chanson de Giraut de Borneil, par Hespèrion XX est apparue, pour la première fois, dans l’album Cansos de Trobairitz . Enregistré en 1977 et paru en 1978, ce dernier proposait de redonner de la voix aux poétesses et compositrices occitanes, du XIIe siècle au tout début du XIIIe. On y retrouve ainsi, pour une durée de 50 minutes d’écoute, 7 pièces d’exception en provenance du moyen-âge central et toutes en occitan médiéval. La sélection se partage entre compositions originales (paroles et musiques) et contra factum : soit, dans un esprit très médiéval, l’adaptation ou utilisation, par le directeur catalan, d’une musique existante de la même époque, sur une chanson demeurée, jusque là, sans notation.

Sur Cansos de Trobairitz, aux côtés de la chanson du jour de Guiraut de Bornelh, on pourra découvrir : une pièce de la comtesse de Provence et Gui de Cavaillon sur une musique de Gaucelm Faidit, trois pièces de la Comtesse Béatrice de Die (une sur une musique de cette dernière et deux autres, sur des compositions empruntées à Raimon de Miravla et Bernard de Vendatorn). Enfin, viennent s’ajouter à ce tableau sonore, une pièce anonyme sur une musique de Arnaut de Maruelh et encore, une chanson du troubadour Cadenet (Elias Raimond Bérenger).

Musiciens présents sur cet album :

Montserrat Figueras (voix), Josep Benet (voix), Pilar Figueras (voix), Jordi Savall (vièle & lyre), Hopkinson Smith (lute & guitarre), Lorenzo Alpert (flûte), Gabriel Garrido (flûte et percussion), Christophe Coin (vielle & rebab)

« España Antigua » un voyage en musique
du moyen-âge central à la période baroque

Sauf erreur, l’album original Cansos de Trobairitz n’a pas été réédité récemment. On pourra toujours tenter de le chercher d’occasion en version vinyle. Une autre option est de le retrouver dans une compilation de 8 CDs signés Hespèrion XX et Jordi Savall et ayant pour titre España Antigua. C’est même le premier CD de la série.

Sorti chez Warner Music en 2001, ce coffret assez accessible en terme de prix, au regard de son généreux contenu, est une véritable invitation au voyage à travers l’œuvre du grand maître de musique catalan. En prenant le large, depuis les rives du XIIe siècle, ces 8 CDs d’exception emporteront l’auditeur jusqu’à l’ère baroque espagnole, de la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle : tout un programme à la façon unique de Jordi Savall. Voir ce lien pour plus d’informations : Espana Antigua : Spanish Secular Music (Coffret 8 CD)


Si us quer conselh, bel’ ami’ Alamanda
en occitan médiéval et en français moderne

Si us quer conselh, bel ami Alamanda,
No.l me vedetz, c’om cochatz lo.s demanda;
Que so m’a dich vostra domna truanda
Que lonh sui fors issitz de sa comanda
Que so que.m det m’estrai er’ e.me desmanda.
Que.m conselhatz?
C’a pauc lo cor dins d’ira no m’abranda,
Tan fort en sui iratz’-

Si je cherche conseil auprès de vous, belle amie Alamanda
Ne me le refusez pas, cas c’est un homme en détresse qui le demande ;
Puisque votre dame traîtresse m’a dit
Que je suis désormais fort loin de son pouvoir
Et que ce qu’elle m’avait donné, à présent, elle me le reprend.
Que me conseillez-vous ?
Car pour peu mon cœur s’embrase de chagrin,

De manière si forte que j’en suis affligé.

Per Deu, Giraut, ges aissi tot a randa
Volers d’amic no.s fai ni no.s garanda;
Car si l’us falh, l’altre conve que blanda,
Que lor destrics no crescha ni s’espanda.
Pero si.us ditz d’alt poi que sia landa,
Vos la.n crezatz,
E plassa vos lo bes e.l mals que.us manda;
C’aissi seretz amatz.-

Par Dieu, Giraut, les choses ne sont pas ainsi, tout soudain
Désir d’amant ne se fait, ni ne se réalise ainsi ;
Car si l’un faute, il convient que l’autre s’adoucisse,
Afin que leurs peines ne croissent et ne s’étendent.
Mais si elle vous dit d’une haute colline que c’est une plaine
Vous devez l’en croire.
Et que vous plaisent le bien et le mal qu’elle vous envoie;
Car c’est de cette façon que vous serez aimé.

No posc mudar que contr’ orgolh no gronda,
Ja siatz vos, donzela, bel’ e blonda.
Pauc d’ira.us notz e paucs jois vos aonda;
Mas ges n’etz primera ni segonda!
Et eu que tem d’est’ira que.m confonda,
Qe m’en lauzatz,
Si.m tem perir, que.’m traia plus vas l’onda?
Mal cut que.m chabdelatz!-

Je ne peux me taire et ne pas gronder contre l’orgueil,
Bien que vous soyez, Donzelle, belle et blonde.
Peu de peine vous afflige et peu de joie vous comble:
Mais en cela vous n’êtes ni première, ni seconde !
Et je suis celui qui redoute que ce chagrin ne me détruise,
Que me recommanderez-vous (là),
Si je crains de périr (noyer), cela ne va t-il pas m’attirer plus encore vers l’onde ?
Je crois que vous me guidez bien mal !

Si m’enqueretz d’aital razo preonda,
Per Deu, Giraut, no sai com vos responda;
Pero, si.us par c’ab pauc fos jauzionda,-
Mais volh pelar mo prat c’altre. me tonda.
E s’e.us er’oi del plach far dezironda,
Ja l’encerchatz
Com so bo cor vos esdui’ e.us resconda;
Be par com n’etz cochatz!-

Si vous me questionnez à propos d’un sujet si profond
Par Dieu, Girau, je ne sais comment vous répondre ;
Mais si vous avez pensé que je suis de nature à me satisfaire de peu
Je préfère raser (récolter) mon propre champ plutôt qu’un autre ne le tonde.
Et si vous êtes désireux d’aboutir à un réconciliation,
Vous devez chercher à comprendre d’abord
Pourquoi elle éloigne de vous et vous cache son beau corps
Ce par quoi vous êtes bien tourmenté !

Donzel, oimais no siatz trop parlera!
S’ilh m’a mentit mais de cen vetz primera,
Cudatz vos donc que totztems l’o sofera?
Semblaria c’o fezes per nescera
D’altr’ amistat-er’ ai talan que.us fera,
Si no.chalatz!
Melhor conselh dera na Berengera
Que vos no me donatz.-

Donzelle, ne soyez pas si bavarde !
Car elle m’a mentit cent fois la première,
Croyez vous donc que je le supporterai éternellement ?
Il semblerait que vous le faites par sottise (Je passerais pour un ignorant).
J’aurais envie de trouver d’autres amitiés
Si vous ne vous tenez pas coite !
Dame Berengera donnerait de meilleurs conseils
Que ceux que vous me donnez.

L’ora vei eu, Giraut, qu’ela.us o mera,
Car l’apeletz chamjairitz ni leugera;
Per so cudatz que del plach vos enquera?
Mas no cut ges que sia tan manera;
Ans er oimais sa promessa derrera,
Que que.us diatz,
Si s’en destrenh tan que ja vos ofera
treva ni fi ni patz.-

Désormais je vois, Giraut, comment elle vous récompense en retour
Pour la traiter de femme changeante et volage,
Vous croyez que cela vous aidera dans cette querelle ?
Je ne pense pas que ce soit la chose à faire ;
Au contraire, à présent, elle mettra sa promesse plus en arrière encore,
Quoi que vous en disiez.
Si encore elle prend sur elle de jamais vous offrir (à nouveau)
Trêve, foi ou paix.

Bela, per Deu, no perda vostr’ aiuda,
Car be sabetz com me fo convenguda.
S’eu m’ai falhit per l’ira c’ai aguda,
No.m tenha dan; s’anc sentitz com leu muda
Cor d’amador, ami’, e s’anc fotz druda,
Del plach pensatz;
Que be vos dic: Mortz sui, si l’ai perduda,
Mas no l’o descobratz!-

Belle, par Dieu, ne me retirez pas votre aide,
Quand vous savez bien ce qui m’a été promis
Si je me suis égaré par ma tristesse (ma colère)
Ne m’en gardez pas dommage ; si vous n’avez jamais senti comment est mu aisément, un cœur amoureux, amie, et si jamais vous fûtes aussi amante
Prenez soin de cette réconciliation.

Car je vous le dit bien clairement : je mourrai si je l’ai perdu
Mais ne lui révélez pas cela !

Senher Giraut, ja n’agr’eu fi volguda,
Mas ela.m ditz c’a drech ses irascuda,
C’altre.n preietz, com fols, tot a saubuda,
Que no la val, ni vestida ni nuda.
No fara donc, si no.us gic, que vencuda
S’altre.n preiatz?
Be.us en valrai, ja l’ai’ eu mantenguda,
Si mais no.us i mesclatz.-

Seigneur Giraut, j’aurais déjà voulu que tout cela finisse
Mais elle me dit qu’elle a le droit d’être en colère,
Quand vous en courtisiez une autre
, comme un fou, au vu et au su de tous,
Une qui ne la vaut ni vêtue, ni dénudée,
Ne ferait-elle, alors, montre de faiblesse, si elle ne vous quittait pas
Alors que vous en courtisez une autre ?

Mais je vous soutiendrai auprès d’elle, je l’ai toujours fait
A condition que vous ne fassiez plus de telles choses (fig commerce charnel ?)

Bela, per Deu, si d’ela n’etz crezuda,
per me lo.lh afiatz!-

Belle, par Dieu, si vous avez sa confiance
Rassurez la pour moi.

Ben o farai; mas can vos er renduda
S’amors, no la.us tolhatz!


Je m’en chargerai, mais quand elle vous aura rendu
son amour, ne reprenez pas le vôtre
(ne la privez pas du votre ie respectez vos engagements courtois).


NB : Après m’être attelé un sérieux nombre d’heures à cette traduction, en croisant sources et dictionnaires diverses, versions déjà traduites par d’éminents chercheurs, dans des langues variées (espagnol, anglais, italien, français,…) je dois avouer que certaines zones d’ombre demeurent. A l’habitude, il est donc question d’approcher le sens, quelquefois même de l’extrapoler. Il n’y a aucune prétention de l’épuiser.

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

PS : l’enluminure ayant servi à l’image d’en tête est tirée du Manuscrit des Cantigas de Santa Maria de la Bibliothèque de l’Escurial, à Madrid.

(1) La Réception des troubadours au Moyen âge (oc et oïl), Revue des langues romanes, T CXXIV N°2, Isabel de Riquer

(2) Los Debates entre Trobairitz y el conselh, Tania Vázquez García, Estudios Románicos, Volumen 26, 2017

(3) Chansons de guerre : la voix de Bertran de Born, Sarah Kay, Magazine Transposition Musique et sciences sociales (H-Série 2 -2020)

musique Maestro : sortie de Kaamelott premier volet, l’album

Sujet  :   Kaamelott, série télévisée,     médiéval-fantastique, comédie, légendes arthuriennes, musique, album, bande originale, film, cinéma
Auteur -compositeur :-   Alexandre Astier
Musique  :  Kaamelott premier volet, l’album
Dates : sortie le 25 novembre 2020

Bonjour à tous,

ialoguiste, scénariste, réalisateur, musicien, auteur-compositeur, Alexandre Astier a de quoi surprendre et ça tombe bien parce qu’il aime ça. D’une certaine façon, il vient à nouveau de le faire puisqu’à l’heure où les mesures sanitaires n’en finissent plus de pleuvoir, Regular Prod, sa maison de production, vient d’annoncer la sortie de l’album de la musique de Kaamelott, le film, premier volet pour le 25 novembre.

Une sortie de la musique du film
en phase avec la sortie en salles

En réalité, il s’agit plus d’une confirmation que d’une surprise puisque cette date coïncide avec celle annoncée (et toujours officielle) de la sortie du film en salles. Le seul élément étonnant tient donc moins à ce choix de calendrier qu’aux doutes que pourrait faire planer la gestion du Covid sur une sortie cinématographique sereine du premier volet de la trilogie Kaamelott. En général, une bande originale de film sort en même temps, voire un peu après un film, même si, dans l’histoire du cinéma, il a pu arriver que l’inverse se produise et que la musique d’un film draine les spectateurs au cinéma.

Alors faut-il y voir une façon de faire la nique à ce Covid qui n’en finit plus de nous pourrir la vie, tout en confirmant que le film sortira bien à l’échéance convenue ? Ou la décision suit-elle simplement le plan de distribution prévu ? Point ne le sait. En tout cas, quelles que soient les mesures qui paralysent le pays, son économie, ses spectacles et sa culture, la musique du film Kaamelott, suivra, elle au moins, le calendrier et c’est une bonne chose.

Sergio Astier ou Alexandre Morricone ?

« Pour Alexandre Astier, chaque projet artistique est avant tout prétexte à écrire de la musique. »

Pensant à cette musique qui pourrait peut-être pré-exister à la découverte du film, je relisais cette citation au sujet d’Alexandre Astier, glané dans un dossier de presse, et tout cela m’évoquait un peu certains interviews, redécouverts dernièrement sur youtube du légendaire Sergio Leone. Celui qui avait fini par s’allier comme complice, dans la plupart de ses films, le grand compositeur et directeur Ennio Morricone, concevait la musique comme quelque chose qui devait se trouver au cœur du 7ème art. Pour Leone, elle n’était jamais un accessoire de l’œuvre cinématographique mais un pilier et presque un préalable. Elle devait, tout à la fois, venir poser, prolonger, soutenir l’univers. Il n’est pas question ici de fond, mais quelquefois même de poser le cadre : renforcer les dialogues au point de les rendre superflus, remplir de sens les longs silences des personnages. On raconte que le réalisateur italien la diffusait même, parfois, sur les plateaux et demandait aux acteurs de s’en imprégner parce qu’elle contenait une partie des clés pour les aider à comprendre leur personnage.

un beau teaser musical à se mettre sous la dent en attendant la sortie de l’album

Aujourd’hui, repenser aux grandes réalisations de Sergio Leone sans que la musique d’Ennio Morricone ne vienne à l’esprit relève de la gageure. Ce n’est pas dû qu’au talent de ce dernier ou du réalisateur, c’est une alchimie entre les deux. une façon d’écrire et faire en sorte que la musique participe entièrement de l’œuvre.

Avec le premier opus de cette fresque Kaamelott sur grand écran, il va être intéressant de voir à quel point Alexandre Astier a adopté cette « écriture » entremêlée ; comme il en est à la fois l’auteur, le réalisateur et le compositeur, on ne doute pas qu’il y soit allé franchement. La musique était déjà indissociable de la sérié télévisée. On se souvient même qu’elle y a pris une ampleur grandissante, à partir du Livre V et au fil des formats qui gagnaient en durée.

Sous la direction de Frank Strobel

Du côté de la direction d’orchestre, vu le perfectionnisme de A. Astier et son goût pour la chose, on est presque étonné qu’il l’ait déléguée ; on se souvient aussi d’avoir vu quelques teasers le montrant face au grand Orchestre national de Lyon et laissant présager qu’il « faisait » l’orchestre à sa main. C’est le cas puisqu’il signe la composition mais aussi l’orchestration de cet album. Quant à la direction, elle a été confiée à Frank Strobel, talentueux chef d’orchestre allemand au brillant parcours.

Compositeur, arrangeur et interprète des plus grands compositeurs, Frank Strobel est un directeur de renom qui a, lui-même, beaucoup travaillé sur les interrelations entre musique et cinéma. Il a même été projectionniste avant de se consacrer à la musique d’où cette double passion. Avec le temps, il est devenu un grand spécialiste de la direction de musiques de films et on a pu le voir à la tête de nombreux orchestres de renommée internationale sur des projets touchant le 7eme art et la télévision. Avec une baguette de cette trempe, on peut être sûr que l’œuvre musicale de ce « Kaamelott premier volet » sera desservie comme il se doit.

« Dans la grande tradition de la musique symphonique pour le cinéma »

Pour Frank Strobel, l’alchimie a, en tous les cas, fonctionné puisque le grand chef d’orchestre a laissé un belle éloge à l’attention du compositeur.

« La musique d’Alexandre Astier est enracinée dans la grande tradition symphonique de musique pour le cinéma. Il faut se souvenir que ce qu’on appelle aujourd’hui le “Hollywood sound” a été créé en majorité par des compositeurs européens qui ont fui leur continent pour l’Amérique dans les années 1930. (…) Alexandre Astier, en choisissant une formation de 85 musiciens, s’inscrit dans cette tradition postromantique, mais conserve une “French touch”. Parfois, ses notes s’envolent de manière délicieuse, ses changements de couleurs sonores sont subtils : c’est presque impressionniste et assez français selon moi. »

Frank Strobel

La main à la pâte

Avec 34 pièces au menu, si Alexandre Astier s’est affranchi de la direction de ce généreux premier volet musical, c’est peut-être pour mieux céder au plaisir de mettre la main à la pâte en tant que musicien. Dans l’album, on le retrouvera, en effet, comme soliste à des instruments variés dont certains peu connus voir même exotiques : piano, guembri, ghungroo, cajón, dholak, hulusi, Bon courage aux fans de Kaamelott qui vont s’empresser de les googleliser s’ils ne les connaissent pas déjà. Retenons pour l’instant que l’auteur donne là un échantillon de ses larges talents d’instrumentiste sur claviers, percussions et instruments à cordes.

Il ne sera pas le seul à plonger dans l’arène puisque cette musique du film Kaamelott réunit autour d’elle pas moins de 115 artistes : l’Orchestre national de Lyon, le Choeur de chambre Spirito, ainsi que les solistes Cyril Dupuy (cymbalum), Gabriel Rignol (théorbe).


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Enigme, décryptage et jeu de piste ?

Pour ce qui est des 34 pièces, les titres en sont très évocateurs. En bon auteur, Alexandre Astier, soigne toujours cette partie là. Un peu moins énigmatiques que certaines autres fois, à leur lecture, on imagine même déjà les vidéos des youtubeurs venues pêcher quelques vues, en essayant de deviner ou d’anticiper ce que sera le film et ses intrigues. Bon courage à eux. Hors comédie musicale, une bande originale de film est bien souvent plus étendue que ce que le film en donne à entendre. Attention par contre ! Le titre numéro 32 de cet album risque d’en faire bondir, trembler et spéculer plus d’un. Oui je sais, c’est dur. A moi aussi, ça me le fait, faut pas croire. En cherchant un peu vous devriez le retrouver facilement.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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« Qui d’amours se plaint » au XIIIe siècle, fine amor et motet du chansonnier de Montpellier

trouveres_troubadours_musique_poesie_medievale_musique_ancienneSujet :   codex de Montpellier,   musique, chanson médiévale, amour courtois, vieux-français,  chants polyphoniques, motets, fine amor
Période :   XIIIe, moyen-âge central
Titre: 
Qui d’amours se plaint,  Lux magna
Auteur :   
 Anonyme
Interprète :  Anonymous 4
Album :   
Love’s Illusion Music from the Montpellier Codex 13th Century    (1993-94)

Bonjour à tous,

C_lettrine_moyen_age_passionelui qui « d’amour se plaint » et n’en a pas aimé jusqu’aux doux maux, comment pourrait-il prétendre avoir jamais aimé, ou plutôt, avoir jamais su le faire en amant loyal et véritable ?

Dans ses formes littéraires et poétiques les plus exacerbées, le moyen-âge codifie un amour qu’il encense jusqu’à dans sa non réalisation, dans ses souffrances, dans son attente et dans un désir inassouvi, voué,  peut-être, à ne jamais devoir se poser sur son objet.  Toutes ces tensions n’ont pas de prix. Mieux même, si elles n’étaient pas partie intégrante   de l’expérience, ou si l’amant devait ne pas s’en délecter et s’y complaire, alors son amour ne serait pas vraiment l’amour. Il  n’en serait pas digne et son  cœur ne serait pas assez grand.

La fine amor : des formes « psychologiques » aux formes sociales

Au delà de ces aspects psychologiques codifiés qui pourraient nous paraître tortueux à certains égards, le monde  médiéval peut encore se plaire à ajouter une dimension sociale transgressive à son amour courtois.

deco_medievale_enluminures_trouvere_On le chante encore volontiers, quand il devient sulfureux et qu’il s’affirme envers et contre tous : contre la raison, contre les médisants, contre les conventions sociales, contre le devoir des époux, contre le cloisonnement entre la petite et moyenne noblesse et la haute :  le chevalier amoureux de la reine,  le troubadour et petit seigneur en émoi pour une princesse lointaine et qu’il n’a jamais vu,  le vassal ou le poète (bien né mais pas suffisamment) qui flirte avec  la belle de son suzerain ou  qui louche, avec convoitise, sur la fille ou la cousine de ce dernier. Le poète a-t-il alors, comme seule excuse ou comme seul refuge, son unique volonté d’éluder le passage à l’acte ? Non, pas toujours, même si le loyal amant pourrait parfois, comme il nous le dit, « mourir » pour un seul baiser.

A l’opposé de ces transgressions, le monde médiéval pourra encore faire entrer certains codes de cette fine amor dans le  sentiment religieux. Devenu pur et chaste, on appliquera alors à la vierge et au culte marial  cet amour de loin et inaccessible. Les codes sont les mêmes, leur  vocation change. D’une certaine façons, ils sont alors plus normatifs  ou « compatibles » au sens médiéval chrétien du terme.

 Aujourd’hui,  c’est sous sa forme profane, datée des XIIe et XIIIe siècles que nous vous invitons à retrouver cette lyrique courtoise. Nous serons, pour le faire, en compagnie du codex de Montpellier et d’un très beau quatuor féminin.  Pour la transcription en graphie moderne de la pièce que nous avons choisie, nous nous appuierons, une nouvelle fois, sur l’ouvrage Recueil de Motets français des XIIe et XIIIe siècles  de   Gaston Raynaud  (1881).

La courtoisie mise en musique
dans le codex H196 de Montpellier

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Avec ses 395 feuillets garnis de compositions et de motets annotés musicalement, le Chansonnier de Montpellier  H196    chante cette fine amor, à travers des pièces assez courtes  et demeurées anonymes ( consulter ce manuscrit médiéval en ligne).  La chanson médiévale du jour s’inscrit tout entière dans cette tradition courtoise.  On verra que le poète  y fait une véritable apologie des (doux) maux d’amour. Tout en les gardant tacites,  il nous expliquera que celui qui aime loyalement et qui a du cœur, ne s’en plaindra jamais et n’en ressentira aucun mal. Mieux même, quand il aura trouvé et éprouvé ces maux, les bienfaits et la récompense n’en seront que plus grands, au bout du chemin.

« Qui d’amours se plaint » par la quatuor féminin Anonymous 4

Love’s Illusion ou le chansonnier    de Montpellier  par le quatuor féminin Anonymous 4

chanson-musique-medievale-album-amour-courtois-codex-montpellier-moyen-ageNous vous avons déjà touché un mot dans un article précédent, du quatuor américain Anonymous 4, mais aussi de leur album Love’s illusion. Sortie en 1994, cette production  faisait une large place au codex de Montpellier avec 29 pièces  toutes issues   du célèbre manuscrit médiéval. Avec près de 65 minutes d’écoute,   Love’s Illusion, Motets français des XIIIe et XIVe siècles  a été réédité en   2005 chez Harmonia mundi USA. Il est donc toujours   disponible à la vente au format CD ou dématérialisé.

Membres de la formation Anonymous 4  :   Ruth Cunningham, Marsha Genensky, Susan Hellauer, Johanna Rose


« Qui d’amours se plaint »  ,  paroles en vieux français et clés de vocabulaire

NB : concernant la traduction littérale de cette pièce, du vieux-français vers une langue plus actuelle, nous l’avons jugé un peu inutile pour le moment. A quelques clés de vocabulaire près, que nous vous indiquons, cette chanson se comprend, finalement, assez bien .   

Qui d’amours se plaint
Omques de cuer n’ama
Car nus qui bien aint (aime loyalement)
D’amours ne se clama  (se plaindre);
Ja loiaus amans ne se feindra  (hésiter, manquer de courage)
Ne ne se pleindra
Des doz maus d’amer ja,
Nuit ne jor tant n’en avra,  (nuit et jour, il n’en aura jamais assez)
Car douçour si trés grant i trovera
Qui bon cuer a,
Que ja mal ne sentira.
Por ce ne departira   (se séparer,   s’en défaire)
Nus tant n’en dira
De cele que tou mon cuer a :
Touz jors est la,
Ja voir ne s’em partira,
Car quant les maus trovés a,
Si doz les biens partrovera (partrover : trouver) :
Trop douz si les a.


En vous souhaitant une  excellente journée

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.