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« Fines Amouretes ai » la fine amor d’Adam de la Halle à la Nouvelle-Orléans

trouveres_troubadours_musique_poesie_medievale_musique_ancienneSujet : musique, chanson, poésie médiévale, vieux français, trouvères d’Arras,  fin’amor rondeau. amour courtois, langue d’Oïl.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur : Adam de la Halle (1235-1285)
Titre : Fines Amouretes ai
Interprète : New Orleans Musica da Camera
Album : Les Motés d’Arras (2003)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons une nouvelle chanson médiévale du trouvère Adam de la Halle. Ce rondeau polyphonique à trois voix qui se classe dans le registre de la lyrique courtoise et de la fin’amor nous fournira l’occasion de vous toucher un mot d’une célèbre formation de musiques médiévales outre-atlantique :  le New Orleans Musica da Camera.

Le New Orleans Musica da Camera
Un demi-siècle de musiques et de scène

musiques-medievales_trouveres-Arras_New_Orleans_Musica_da_Camera_Milton-ScheuermannFondé dans le courant de l’année 1966, l’ensemble New Orleans Musica da Camera compte parmi les formations de musiques anciennes américaines à la plus longue carrière. Ils ont, en effet, joué pendant près de 52 ans et donné près de 700 concerts. On doit sa création à l’architecte et passionné de early music Milton G. Scheuermann Jr.

Leur répertoire couvre une période qui s’étend du moyen-âge central jusqu’au début de la période baroque. Au plus près de l’ethnomusicologie, l’ensemble privilégie les instruments anciens, en tentant de restituer au plus près les techniques d’époque.   Visiter le site web de la formation

Les Motés d’Arras, Song of Arras

Enregistré au début des années 2000, l’album Song of Arras ou Les Motés d’Arras du New Orleans Musica da Camera partait à la rencontre du XIIIe siècle et de la prolifique cité médiévale.

musique_medievale_trouveres_moyen-age-central_Adam-de-la-halle_New_Orleans_Musica_Da_CameraDe Jean Bodel, à Adam de la Halle en passant par Moniot d’Arras, Gauthier de Dargies, et encore quelques autres auteurs d’époque et compositions anonymes, l’ensemble proposait ainsi quatorze  pièces en provenance du moyen-âge central. Adam de la Halle y occupait la  place principale avec pas moins de cinq titres de son répertoire. On trouve encore cet excellent album à la vente et son éditeur a même eu la bonne idée de le proposer au format MP3, en plus du format CD : The Song of Arras – New Orleans Musica da Camera


Fines Amouretes ai,
un rondeau d’Adam de la Halle

Fines amouretes ai ,
Dieus ! si ne sai
Quant les verrai.

Or manderai mamiete
Qui est cointe* (coquette, élégante) et joliete
Et s’est si savérousete* (savoureuse, délicieuse)
C’astenir ne m’en porrai.

Fines amouretes ai , etc.

Et s’ele est de moi enchainte (1)
Tost devenra pale et teinte ;
S’il en est esclandèle* (blâmée) et plainte
Déshonnerée l’arai.

Fines amouretes ai, etc.
Miex vaut que je m’en astiengne,
Pour li joli* (plaisant, enjoué) me tiengne,
Et que de li me souviengne;
Car s’onnour le garderai.

Fines amouretes ai , etc.

(1) Littré :   XIIIe s.  « Enchainte suis d’Ugon, si qu’en leve mes gris (ma robe de gris) »Audefroi le Bastard, Romancero; – XIIe s. « Quant la dame se sent enceinte, Si est forment muée e teinte »Grégoire le Grand, p. 10  – 


Partition – Notation moderne

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-Age sous toutes ses formes.

Vox in Rama et les chants de Saint-Antoine : une Interview exclusive de Frédéric Rantières

ordre_des_antonins_freres-hospitaliers_moyen-age_central_mal-des-ardents_mystique-chretienneSujet : musique médiévale, plain-chant, chants médiévaux, chants polyphoniques, Saint-Antoine, monachisme chrétien,  ordre des Antonins, album, opération participative.
Période : 
moyen-âge central à tardif
Ensemble médiéval : Vox in Rama
Evénement : CD Album « Chants de dévotion à Saint-Antoine »
 

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous avons le grand plaisir de retranscrire un entretien exclusif que nous a accordé Frédéric Rantières, le fondateur et directeur artistique de Vox-In-Rama. Cet échange nous a fourni l’occasion de parler de l’opération lancée par l’ensemble médiéval, en collaboration avec l’Association Française de l’Ordre des Antonins, autour d’un programme et d’un album dédié aux chants des Antonins et à  Saint-Antoine l’Égyptien.

Au Sujet de Saint-Antoine l’Égyptien

Pour rappel, à propos de Saint-Antoine l’Ermite, le Grand ou l’Égyptien, ce grand mystique des IIIe et IVe siècles, père du monachisme chrétien, a donné naissance, sur le sol français et durant le moyen-âge central, à l’Ordre des Antonins. D’abord frederic-rantieres_vox-in-ramaorganisée autour des reliques du Saint qui, disait-on, soignait le mal des ardents, cette confrérie a connu, par la suite, un essor sans précédent. Reconnue par Rome, l’ordre essaima bientôt, depuis son berceau isérois d’origine de Saint-Antoine l’Abbaye, sur les terres d’Europe et au delà. De nombreux établissements virent ainsi le jour, destinés à accueillir les infortunés frappés d’ergotisme. (voir notre article précédent sur le sujet)


L’interview  de Frédéric Rantières,
directeur de l’ensemble Vox in Rama

Parcours, recherche et itinéraire artistique

—  Bonjour Frédéric, tout d’abord un grand merci de nous accorder cet entretien. Parlons un peu de vous pour commencer. Votre parcours semblait plutôt vous destiner à écumer les bibliothèques et à vous investir dans de fastidieuses recherches en Sciences Humaines, Comment a débuté l’aventure Vox-in-Rama ? 

Tout a commencé en avril 2006, lorsque j’ai formulé le souhait de fonder un ensemble qui soit un lieu de pratique vocale et surtout un laboratoire d’expériences artistiques où les traditions de chant médiévales, en particulier liturgiques et sacrées, puissent se reconnecter aux réseaux de pensée dans lesquels elles sont nées et se réactualiser dans notre époque. En 2008 l’ensemble a été fondé en association et depuis nous n’avons pas cessé de découvrir et de travailler dans cet état d’esprit. Quatre CD de chant médiéval sont nés depuis ainsi que la vidéo d’un spectacle original sur les chants et les visions de Hildegarde de Bingen (vous pouvez vous procurer ces produits sur le site Vox-in-Rama). Un cinquième est en projet pour décembre 2019 sur les chants de dévotion à saint Antoine abbé, dont le berceau de la création provient de l’église fascinante de Saint-Antoine l’Abbaye en Isère.

— Cet investissement musical et cette implication à travers vos ateliers notamment de chants grégoriens laissent-ils encore la place à des travaux dans le domaine des sciences humaines ?

— Aujourd’hui, je me considère plus cherchant que chercheur, dans la mesure où les investigations que je mène sur le chant médiéval et, en ce moment sur le chant antonin, ont pour but essentiel de se concrétiser dans une forme artistique (et donc variable) et que je ne considère pas qu’une forme d’expression soit supérieure à une autre, qu’elle soit écrite ou orale. Bien sûr, je suis toujours heureux de mettre en forme de manière « scientifique » mes découvertes, mais pour moi cette distinction relève plus aujourd’hui d’une question de forme que de fond.

saint-antoine-le-grand_ermite_saints_moyen-age_antonins_monde-medieval-chretienLes chantres, chanteurs, tropeurs et compositeurs du Moyen Âge étaient des hommes et des femmes comme nous le sommes, c’est-à-dire imparfaits et en quête d’à-venir, nourris par un désir de perfection qui se structurait envers et contre leur héritage. Je crois que c’est cette filiation dont nous provenons qui me semble importante aujourd’hui, car notre mentalité, que l’on pourrait dire postmoderne, en voulant rompre avec le primat de la rationalité et du sujet, ne laisse pas forcément, malgré toutes ses tentatives, la juste place aux filiations spirituelles et humaines. Or, dans l’expression fourre-tout que l’on appelle « Moyen Âge », l’on met justement tout ce qui relève de l’esprit de la rhapsodie, c’est-à-dire tout ce qui est le produit d’un lent tissage d’héritages textuels et mélodiques qui, malgré les guerres, les destructions, les tremblements de terre de toute sorte et les distances entre les êtres, continue son chemin coûte que coûte et se transmet de bouches à oreilles et d’oreilles à calames. C’est cela qui m’émerveille le plus dans un manuscrit de chant, cette oralité qui se veut être « cousue » d’un seul tissu et qui, à chaque fois, avec ses infimes variantes et corruptions, affirme toujours à nos yeux un désir inébranlable de rester fidèle à son héritage et de le prolonger.

— C’est un peu la même question mais comment votre formation en anthropologie religieuse s’articule-t-elle avec votre approche artistique et musicale ? Les deux choses sont-elles cloisonnées ? Y-a-t-il des ponts ?

— La réalité, bien sûr, est extrêmement cloisonnée, et il est toujours aujourd’hui un défi de vouloir relier les mondes de l’art, même médiévaux, à ses auteurs et surtout à ses penseurs. Mais ça tombe bien, j’aime les défis ! Une des raisons de Vox In Rama est bien celle-ci : ouvrir des espaces-temps où plusieurs formes d’art, pris en tant que savoir-faire, qu’ils soient musicaux, picturaux, littéraires, philosophiques, théologiques, etc. se rencontrent et laissent tinter leurs harmoniques. Je n’ai pas de tabou en matière de recherche, car tout m’intéresse, et ce que j’aime en particulier, c’est entendre les échos de pensées que l’on a oubliées, qui se sont stratifiées. À chaque fois, l’émerveillement est le même : rien est nouveau, tout disparaît pour mieux s’innover, se reformer !  

Le programme sur les chants de Saint-Antoine

La tentation de Saint-Antoine, Joos Van Craesbeeck, XVIIe siècle
La tentation de Saint-Antoine, Joos Van Craesbeeck, XVIIe siècle

— Après le Mystère Vox Sanguinis de Hildegarde de Bingen, comment est né ce projet autour de Saint-Antoine ? La mystique médiévale est-elle un fil conducteur de votre travail ou l’enchaînement de ce nouveau programme avec les visions de l’abbesse rhénane n’est-il que le fruit du hasard ?

— Personnellement, je pense que le hasard fait extrêmement bien les choses, et j’accorde une grande confiance à sa bienveillance ! Bien sûr, vous avez raison, le fil conducteur des thèmes que je choisis est souvent en lien avec des phénomènes mystiques ou spirituels médiévaux. Même s’il ne s’agit pas des mêmes époques – Hildegarde de Bingen était une femme et abbesse bénédictine du XIIe siècle, et les Antonins, du moins à l’époque de l’expansion de leur art, étaient des hommes de la fin du Moyen Âge – une croyance néanmoins très puissante les relie : celle dans le pouvoir des reliques et de leur filiation avec le Christ! La première fois que je suis allé à Saint-Antoine l’Abbaye pour y animer un stage de chant grégorien, j’ai été intrigué en particulier dans mes lectures pas le Saint-Vinage, cette préparation à base de vin local et de plantes que les chanoines antonins sanctifiaient au contact des os d’Antoine, l’ermite égyptien, dont les reliques furent translatées dans ledit village durant la seconde moitié du XIe siècle. Lors de ma rencontre avec les responsables du palais abbatial et du musée, j’ai appris l’existence de livres de chœur qui avaient été conservés depuis la dissolution de l’Ordre antonin en 1776. J’ai tout de suite voulu en découvrir plus !

— Pouvez-nous vous parler de ce programme et son contenu musical plus en détails ?

— Ce programme comprend des chants figurant dans des manuscrits et imprimés rattachés de près ou de loin à l’Ordre antonin que j’ai pu retrouver à Saint-Antoine l’Abbaye et dans plusieurs bibliothèques. Il se concentre sur un office qui fut bien connu au Moyen Âge mais dont les traces ont totalement disparu à la dissolution de l’Ordre : l’office de saint Antoine abbé, souvent confondu avec celui de saint Antoine de Padoue ! Dans les chants que j’ai pu retrouver, de magnifiques parts sont confiées à l’intercession de l’anachorète, à ses tentations, son ascension céleste et ses vertus thaumaturgiques (pouvoir de guérison par l’intercession du saint ou par contact avec ses reliques) que l’on se devait d’invoquer contre le mal des ardents, cette terrible maladie contractée par l’ergot de seigle. C’est à la cure de ce grand fléau que les laïcs hospitaliers puis les chanoines réguliers de l’Ordre de Saint-Antoine se sont consacrés jusqu’à son extinction.

— Cette messe de Du Fay qui intervient aussi n’est pas la plus connue du compositeur ? Comment s’inscrit-elle dans son œuvre ? En dehors de son thème de prédilection, quelles sont ses particularités du point de vue technique ou musicale ?

— En effet, elle est une messe particulière, dont l’attribution directe a été remise en doute par Alejandro Enrique Planchart, le spécialiste émérite de Guillaume Du Fay, qu’il considère être plutôt l’œuvre d’un élève du maître cambrésien. Au cours de mes recherches sur les mélodies de l’office de saint Antoine abbé, j’ai pu retrouver les mélodies de plain-chant que ce pseudo-Du Fay a connues et à partir desquelles il a pu composer les mouvements de sa messe, comprenant l’ordinaire et le propre de l’office.

saint-antoine-egyptien_ordre-monastique-medieval_moyen-age-chretien_chants_guerison_mal-des-ardentsLe projet de CD qui sera enregistré dans l’église de Saint-Antoine l’Abbaye en octobre prochain, en partenariat avec l’Association des Amis des Antonins (AFAA), aura pour but essentiel de faire connaître et de diffuser ces chants qui sont des chefs-d’œuvre textuels et mélodiques et qui furent très certainement confectionnés par des chanoines de l’abbaye chef-d’ordre ou de commanderies qui y étaient rattachées. Bien sûr, la messe de Saint Antoine abbé de Du Fay ou de son double seront mises en regard, ses sources éclairant sa création en mettant en valeur le travail mélodique et harmonique absolument magnifique effectué sur le plain-chant antonin, avec notamment l’emploi de dissonances et de résolutions parfois étonnantes, l’usage de libertés rythmiques qui donnent à la prosodie du chant une grande élasticité, mais aussi le déploiement d’immenses phrases vocales qui donnent aux textes latins une temporalité sans limite.

— La restitution des chants à saint Antoine pour la guérison du mal des ardents est une initiative unique en son genre. La mise en place de ce programme autour de Saint-Antoine a-t-elle nécessité beaucoup de recherches et de travail sur les manuscrits ou de retranscription ?

— La première phase a consisté d’abord dans le « pistage » dans les inventaires et catalogues des traces d’incipit et de mentions de l’office. Après de multiples collations de ses informations, j’ai pu retrouver des pièces manuscrites dont certaines complètent la collection des livres de chœur du Trésor de l’abbaye, et d’autres contiennent des copies de l’office de saint Antoine abbé, dans sa forme antonine. Il s’agit de maillages qui, en continuant les recherches, déboucheront encore sur de nouvelles découvertes.

Spectacle vivant, mystère, supplément d’âme ?

— À travers les projections d’iconographies autour de la vie du Saint, durant le récital, il y a, là encore, une volonté d’immerger le public dans des aspects visuels et sensoriels au-delà de l’écoute ? Ce parti-pris d’amener les prestations de Vox In Rama sur le terrain du « spectacle vivant » est-il en train de devenir une des signatures originales de votre formation ?

— Oui, tout à fait ! mais qui dit spectacle vivant sous-entend qu’il existerait une autre forme de spectacle ou de prestation qui serait mort… je ne préfère pas rentrer dans ce débat, mais selon moi toute forme de représentation relève du vivant, en tant qu’elle le réanime, lui rappelle qu’il a une âme, et que malgré les vicissitudes du temps et sa fuite inexorable, la conscience de l’être et tout ce qui s’y rattache n’a pas d’âge et n’a de limites que celles que l’on veut bien lui donner.  

Pour le spectacle sur Hildegarde de Bingen, plutôt que « spectacle », j’ai préféré employer le terme « mystère » – même si parfois j’emploie le terme « spectacle » pour en simplifier l’approche – ce sur quoi je me suis expliqué dans le livret du CD. Je préfère le deuxième au premier car un spectacle implique une manifestation étonnante, qui puisse surprendre, ce qui dans la mentalité de notre époque n’a plus rien d’étonnant, alors qu’un mystère, dans son essence propre, doit rester voilé, et ce n’est que par des détours successifs, comparables à ceux que fait une vie, qu’il peut s’appréhender, s’apprécier, se « penser », ce qui est de nos jours plutôt original, car peu enclin à la consommation. Par sa polysémie, le mystère est également infiniment plus « moderne » que le spectacle, car sa résonance traverse les temps et, à ce titre, il peut mieux s’en libérer. Si l’on accepte de ne pas le réduire à sa seule acception chrétienne, il relie d’un seul élan l’Antiquité à notre époque, en transitant par le mystère et sa relation au sacrement dans le christianisme. Si, aujourd’hui, il revêt davantage un aspect fantasmagorique et imaginaire, il peut encore réveiller la conscience, car ses significations n’ont jamais pu être totalement arrêtées.

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L’opération de financement participatif

— Enfin quid de cette nouvelle opération de financement participatif ? Il s’agit de la deuxième opération de ce genre que vous lancez et la première avait été une vraie réussite. Comment va-t-elle se dérouler et quelles seront les avantages de ceux qui y souscriront ? Comment participer ?

— L’Association Française des Amis des Antonins (AFAA) qui porte le projet de création du CD a mis en place un système de Financement Participatif Helloasso avec des contreparties tout à fait originales qui font entrer les contributeurs dans la l’histoire fascinante de l’Ordre antonin. Le mieux est de vous en rendre compte par vous-même en allant sur  Helloasso Redecouvrez les chants disparus de l’Ordre des Antonins.  Chaque contributeur pourra assister de près au déroulement du projet en s’abonnant à l’événement Facebook  ainsi qu’aux sites internet de l’AFAA et de Vox in Rama.  Des reportages, articles, extraits sonores et vidéos seront proposés au public et lui permettront de s’immerger dans cet univers ainsi que de le partager avec leurs amis et réseaux intéressés.

— Quelles sont les dates clés prévues ? 

— Le calendrier de ce projet sera marqué par des dates importantes. La première fut le concert du 6 avril dernier à Saint-Antoine des Quinze-Vingts. La seconde sera remarquable en ce qu’elle aura lieu dans l’abbaye mère de l’Ordre, où ces chants ont été pratiqués pendant des siècles. Je veux bien sûr parler de l’église abbatiale de Saint-Antoine l’Abbaye en saint_antoine_abbaye_isereIsère. En partenariat avec le musée et le diocèse, Vox In Rama y présentera le jeudi 30 mai à 18h les chants de dévotion à saint Antoine abbé que les chanoines pratiquaient pour les fêtes de leur saint patron, notamment le jour de l’Ascension, où le Saint-Vinage était sanctifié ! Tout le monde est convié à ce concert original, où les contributeurs Helloasso pourront entendre les chants pour la restitution desquels ils auront apporté leur soutien, afin qu’ils puissent être enregistrés dans les conditions nécessaires.  C’est aussi dans ce lieu que le CD sera enregistré courant octobre 2019, ce qui donne à ce projet encore plus de force, reliant à la fois la mémoire de ses chants à celles de ce lieu consacré à la dévotion et à la guérison.  Enfin la sortie du CD sera fêtée publiquement soit le samedi 14 soit le samedi 15 décembre 2019 (dates en cours) dans la même abbaye avec les contributeurs qui auront pu venir et toutes les personnes intéressées.

— Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions, nous vous souhaitons encore une très belle réussite pour cette ambitieuse opération.


Rappel des liens utiles

Opération participative : Helloasso Redecouvrez les chants disparus de l’Ordre des Antonins

Organisateurs : Site web de L’AFAA   – Site web de Vox in Rama

Vous pouvez également  télécharger cette interview au format PDF en cliquant sur le lien suivant.

En vous souhaitant une excellente journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Chant de croisade : les vers du lavoir ou l’appel de Marcabru à la reconquista

troubadour_moyen-age-central_musique_chanson_poesie_medieval_occitan_oc_occitanie_MarcabruSujet : troubadours, langue d’oc, poésie, chanson, musique médiévale,  chant de croisade. poésie satirique, occitan
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Auteur : Marcabru  (1110-1150)
Titre :  « Lo vers del lavador»
Interprète : Jordi Savall, Hespérion XXI
Album:  Jerusalem, la ville des deux paix
 (2014)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn plein cœur du Moyen-âge central, le troubadour Marcabru exhortait ses contemporains à la croisade, celle d’outre-mer mais plus encore celle, bien plus proche, des terres d’Espagne et de la « Reconquista ». Nous vous proposons, aujourd’hui, d’étudier de près cette chanson médiévale du XIIe siècle, ainsi que de vous en fournir la traduction. Du côté de l’interprétation et pour le temps de ce voyage, nous serons accompagnés de  l’Ensemble médiéval Hespèrion XXI et la grande voix de Marc Mauillonsous la direction de Jordi Savall.

Les vers du lavoir de Marcabru, par Hespérion XXI et Jordi Savall

Jerusalem, la ville des deux paix,
sous la direction de Jordi Savall

En 2008, Jordi Savall et Montserrat Figueiras accompagnés de La Capella Reial de Catalunya, la formation Al-Darwish et l’ensemble Hespèrion XXI, partaient à la redécouverte musicale de Jerusalem. Ils signaient ainsi un livre double-album, riche de 52 pièces, au carrefour de nombreuses influences musicales et civilisationnelles. La virtuosité de l’exercice fut salué par la scène des musiques anciennes et l’album fut primé d’un Diapason d’Or.

jordi_savall_fusion_art_et_recherche_musique_ancienne_medievaleComme à son habitude, Jordi Savall était bien décidé à transcender la simple interprétation musicale, pour se situer dans un message résolument humaniste et pacifiste. Sous sa maestria, Jérusalem devenait ainsi la ville des deux paix, paix céleste et paix terrestre et il déclarait à son sujet:

« Ce projet a été conçu comme un hommage à Jérusalem, la ville construite et détruite à l’infini par l’homme, dans sa quête du pouvoir sacré et du pouvoir spirituel. Par le pouvoir de la musique et des paroles, ce fruit de la collaboration passionnée et engagée de musiciens, poètes , chercheurs, écrivains et historiens de 14 pays, ainsi qu’Alia Vox et les équipes de la Fondation CIMA, est devenu une fervente invocation pour la paix. »  Jordi Savall

Au delà de son agencement savant de compositions et chants profanes, chrétiens, juifs ou musulmans, le maître de musique catalan nous proposait ici un véritable appel à la paix, en réunissant aussi autour de lui des musiciens européens, juifs, palestiniens et jordi_savall_hesperion_XXI_album_jerusalemvenus encore du monde arabe. D’un point de vue narratif, l’oeuvre évoquait la cité sainte, à travers les âges, au large d’un périple de plus de 3000 ans : Jérusalem la juive de l’antiquité, Jérusalem la chrétienne et médiévale des pèlerinages, puis l’ottomane et musulmane, pour, finalement, s’ouvrir sur une dernière partie plus contemporaine et qui se voulait porteuse de réconciliation et d’espoirs, envers toutes les cultures en présence,

Cet album est toujours édité et vous pouvez le retrouver sur le site Alia-Vox ou encore au lien suivant :Jérusalem, la ville des deux paix

Pax in nomine Domini,
la chanson du lavoir de Marcabru

Contexte historique, 2e croisade et reconquista

Dans ce Pax in nomine Domini, plus connu encore sous le nom de les vers ou la chanson du lavoir (Vers del lavador), le célèbre troubadour comparait l’engagement aux croisades à un « lavoir » dans lequel tout chevalier et combattant chrétien pouvait et devait même « se laver » (se purifier de ses péchés). Mise à l’épreuve de sa foi véritable mais aussi purification de l’âme avec assurance d’y gagner le Paradis, il y pointait du doigt, au passage, les péchés de luxure et l’absence de foi de certains de ces contemporains.

Au sujet des nobles et seigneurs auxquels le poète médiéval fait allusion dans ce chant de croisade, on peut se risquer avec l’appui des médiévistes à quelques conclusions, même si certains éléments sont encore sujets à débat, Du point de vue datation, il semble que cette chanson ait été composée dans l’année 1149 et sans doute dans sa deuxième moitié.

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(ci-contre le Pax in nomine Domini de Marcabru tronqué, mais accompagné de sa partition, Mss Français 844 de la Bnf)

Un an auparavant, la deuxième croisade s’enlisait devant Damas et, au début de l’année 1149, Louis VII levait le siège en mettant fin à la deuxième croisade, expliquant sans doute les critiques que Marcabru adresse aux français, dans sa dernière strophe. Du côté espagnol, et depuis quelques années, le comte de Barcelone Raimond-Berenguer IV avait accumulé les succès dans la reconquête de l’Aragonais contre les Maures. Autour de 1147, il leur avait notamment repris Tortosa, héritant ainsi du titre de Marquis de Tortosa. C’est sans doute de lui dont le troubadour nous parle dans l’avant dernière strophe de cette poésie.

Quant au comte défunt auquel Marcabru souhaite le repos de l’âme, à la toute fin de ce chant de croisade, et bien que les avis soient mitigés sur la question, on peut tout de même avancer qu’il s’agit sans doute de Raymond d’Antioche (1098-1149) (1). Les débats entre experts au sujet de cette identité gravitent principalement autour du fait que le noble était désigné sous le titre de « prince d’Antioche » et non de « comte » (2). Pour le reste, outre le fait qu’il était le second fils de Guillaume IX de Poitiers, lui-même duc d’Aquitaine et comte de Poitiers, Raymond d’Antioche est justement décédé dans le courant de l’année 1149, lors de la prise d’Antioche par le sultan Nur ad-Din, et durant la bataille d’Inab (29 juin 1149). Dès lors et si c’est bien de lui dont il s’agit ici, on peut supputer que Marcabru rédigea ses vers, peu après avoir appris la nouvelle. Cela, du reste, cadrerait tout à fait avec cette « Antioche » dont  « le prix et la valeur sont pleurés par la Guyenne et le Poitou » dans la même strophe.

Concernant le lieu où le troubadour écrivit ses vers, là encore les avis ne sont pas tranchés. Il peut les avoir écrit alors qu’il était à la cour d’Espagne (probablement au service d’Alphonse VII) ou bien, ce que pourrait suggérer son chant, alors qu’il se trouvait encore en Aquitaine.

De l’Oc de Marcabru  au français moderne

Pour la traduction de cette chanson, nous nous appuyons, à nouveau, largement, sur l’ouvrage de JML Dejeanne (Poésies complètes du troubadour Marcabru (1909) mais en les croisant avec quelques autres sources (notamment l’article de Silvio Melani (1)) et recherches complémentaires.

Dans l’interprétation musicale proposée plus haut, Jordi Savall a fait le choix de tronquer deux des strophes de la poésie originale (la 3 et la 4). De notre côté, nous vous la livrons dans son entier.


I
Pax in nomine Domini
Fetz Marcabrus los motz e.l so.
Aujatz que di :
Cum nos a fait, per sa doussor,
Lo Seingnorius celestiaus
Probet de nos un lavador,
C’anc, fors outramar, no.n fon taus,
En de lai deves Josaphas:
E d’aquest de sai vos conort.

Pax in nomine Domini
Marcabru a fait les paroles et l’air* (la musique) .
Écoutez ce qu’il dit :
Comme nous a fait, par sa bonté,
Le Seigneur céleste,
Il a fait près de nous un lavoir
tel qu’il n’y en eut jamais, sinon outre-mer, 
là-bas, vers Josaphat,
et c’est pour celui qui est près d’ici que je vous exhorte.

II
Lavar de ser e de maiti
Nos deuriam, segon razo,
Ie.us o afi.
Chascus a del lavar legor!
Domentre qu’el es sas e saus,
Deuri’ anar al lavador,
Que.ns es verais medicinaus!
Que s’abans anam a la mort,
D’aut en sus aurem alberc bas.

Nous devrions nous laver, soir et matin,
Si nous étions raisonnables,
Je vous l’assure;
Chacun peut s’y laver à loisir !
Pendant qu’il est encore sain et sauf,
Chacun devrait aller au lavoir
Car c’est pour nous un véritable remède;

De sorte que si nous allons à la mort avant cela,
notre demeure ne sera pas là-haut, mais nous
l’aurons bien bas.

III
Mas Escarsedatz e No-fes.
Part Joven de son compaigno.
Ai cals dois es,
Que tuicl volon lai li plusor,
Don lo gazaings es enfernaus!
S’anz non correm al lavador
C’ajam la boca ni·ls huoills claus,
Non i a un d’orguoill tant gras
C’al morir non trob contrafort.

Mais Mesquinerie et absence de foi
Séparent de Jeunesse son compagnon.
Ah! quelle douleur c’est
Que le plus grand nombre vole là
Où on ne gagne que l’Enfer !
Si nous ne courons au lavoir
Avant d’avoir la bouche et les yeux clos,
Il n’en est pas un si gonflé d’orgueil
Qui, dans la mort, ne trouve(ra) son adversaire (3) 

IV
Que·l Seigner que sap tot quant es
E sap tot quant er e c’anc fo,
Nos i promes
Honor e nom d’emperador.
E-il beutatz sera, sabetz caus
De cels qu’iran al lavador?
Plus que l’estela gallz ignalls
Ab sol que vengem Dieu del tort
Que’ill fan sai, e lai vas Domas.

Car le Seigneur, qui sait tout ce qui est,
Et sait tout ce qui sera et qui fut,
Nous y a promis
Honneur au nom de l’empereur.
Et savez-vous quelle beauté sera celle
De ceux qui se rendront au lavoir?
Plus grande que celle de l’étoile du matin,
Pourvu que nous vengions Dieu du tort
Qu’on lui fait ici, et là-bas, vers Damas.

V
Probet del lignatge Cai,
Dei primeiran home felho,
A tans aissi
C’us a Dieu non porta honor!
Veirem qui.ll er amics coraus!
C’ab la vertut del lavador
Nos sera Jhezus comunaus!
E tornem los garssos atras
Qu’en agur crezon et en sort

Proches du lignage de Caïn,
De ce premier homme félon,
Il y en a tant ici
Qui à Dieu ne portent honneur !
Nous verrons qui sera son ami cordial !
Car, par la vertu du lavoir,
Jésus sera avec nous tous.
Et nous ferons reculer les misérables* (JML Dejeanne :  « mauvais garnements »)
Qui croient aux augures et aux sorts.

VI
C.il luxurios corna-vi,
Coita-disnar, bufa-tizo,
Crup-en-cami
Remanran inz ei felpidor!
Dieus vol los arditz e.ls suaus
Assajar a son lavador!
E cil gaitaran los ostaus!
E trobaran fort contrafort,
So per qu’ieu alor anta.ls chas.

Ces libertins, cornes-à-vin* (ivrognes),
Presse-dîner, souffle-tison,
Ces accroupis sur le chemin (4)
Resteront dans les souillures* (folpidor, fumier)
Dieu veut les hardis et les doux
Éprouver à son lavoir !
Et ceux-là guetteront les maisons !
Et trouveront un rude adversaire
C’est pourquoi, à leur honte, je les chasse.

VII
En Espaigna, sai, Io Marques
E cill del temple Salamo
Sofron Io pes
E.I fais de l’orguoill paganor,
Per que Jovens cuoill avollaus.
E.I critz per aquest lavador
Versa sobre.ls plus rics captaus
Fraitz, faillitz, de proeza Ias,
Que non amon Joi ni Deport.

En Espagne, ici, le Marquis
Et ceux du Temple de Salomon
Souffrent le poids
Et le fardeau de l’orgueil des païens
Par quoi Jeunesse recueille mauvaise louange.
Et le blâme, à cause de ce lavoir,
Tombe sur les plus puissants seigneurs,
Brisés, faillis, vides de prouesse
Et qui n’aiment ni joie ni amusements.

VIII
Desnaturat son li Frances,
Si de l’afar Dieu dizon no,
Qu’ie.us ai comes.
Antiocha, Pretz e Valor
Sai plora Guiana e Peitaus.
Dieus, Seigner, ai tieu lavador
L’arma dei comte met en paus:
E sai gart Peitieus e Niort
Lo Seigner qui ressors dei vas

Dépravés sont les Français
S’ils se refusent à soutenir Dieu,
Car je les ai mis en demeure.
Antioche, ton Prix et ta Valeur
Sont pleurés ici par Guyenne et Poitou.
Dieu, Seigneur, en ton lavoir
Donne paix à l’âme du comte,
Et ici, puisse garder Poitiers et Niort!
Le Seigneur qui ressuscita du Sépulcre.


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En vous souhaitant une agréable journée.

Frédéric EFFE
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Sources

(1) « Intorno al Vers del lavador. Marcabruno e la riconquista ispanica », Medioevo romanzo, XXII (s. iii, ii), 1997, Silvio Melani.

(2) Marcabru: A Critical EditionMarcabrun, Simon Gaunt, Ruth Harvey and Linda Paterson Brewer, Cambridge, UK, 2000.

(3) « C’al morir non trob contrafort ».  Contrafort  : adversaire. JML Dejeanne (op cité) traduit : « Qui dans la mort ne trouve un vainqueur » ou « Qui ne soit vaincu par la mort ».  Concernant  cet adversaire, Silvio Melani (1) y voit plutôt sous-entendu « le diable ». 

(4) Crup-en-cami. Là encore divergence de traduction entre JML Dejeanne « Accroupi sur le chemin » et une interprétation de Silvio Melani qui se référera de son côté au « Crup-en-cendres » utilisé par ailleurs par Giraut de Borneil.  Autrement dit, ceux qui restent accroupi sur le chemin pour l’un et pour l’autre ceux qui restent accroupi auprès de la cheminée ou de l’âtre, pour se chauffer le dos et ne rien faire.

 

les Ribauds de Rutebeuf : du Paris du XIIIe siècle au Québec du XXe, avec Benoit Leblanc

pauvre_rutebeuf_poesie_medievale_occitan_joan_pau_verdierSujet : chanson, poésie médiévale, auteur médiéval francophonie, Quebec,
Auteur : Rutebeuf (1230-1285?)
Période: Moyen-âge central, XIIIe
Interprète, compositeur : Benoît LeBlanc
Album :  Le pain le pays la paix (2017)

Bonjour à tous,

Q_lettrine_moyen_age_passionuand, à un peu moins de 800 ans de ses écrits, ce bon vieux Rutebeuf traverse l’océan pour gagner les rivages du Quebec, il en revient tout rafraîchi de nouvelles notes, sous la plume du chanteur-auteur-compositeur Benoît LeBlanc.

Rutebeuf_benoit-leblanc_chanson_poesie_medievale_moyen-age_XIIIe-siecleHomme de poésie et de chansons, doté aussi d’une belle carrière en tant dans le monde de la radio et de la presse, cet artiste Montréalais s’est passionné, de tout temps, de musique ancienne, autant que de musiques traditionnelles américaines de langue française ; de l’Acadie, à la Louisiane, en passant par les mondes créoles. A la source de ses inspirations, on trouve encore les plus grands chanteurs québécois ou français, contemporains du XXe siècle : les Leclerc, les Vigneault, les Charlebois, les Brassens, Brel et Ferré, …

Ribauds de Benoît leBlanc, vidéo réalisée par Douglas Capron)

Le pain le pays la paix

Dans un album sorti en 2017, ayant pour titre Le pain le pays la paix, Benoît LeBlanc nous gratifiait  d’une mise en musique et en chanson du verbe de Rutebeuf.

benoit-leblanc_album_poesie_chanson_rutebeuf_dits-de-pouille_ribauds-de-greveEn dehors de cette pièce, on retrouve dans cette production, pas moins de dix-huit chansons et trois poésies, pour une belle balade musicale qui passe par des styles très variés : du folk, au rock et au blues, jusqu’à  même quelques accents Slam. Du point de la tessiture vocale, on notera aussi, par instant, une parenté certaine avec le chanteur Yves Duteil. Sans doute l’artiste québécois ne renierait-il pas cette référence à l’auteur de la langue de chez nous et de nombreux autres titres.

Visiter le site de Benoit LeBlanc – Ecouter l’album et l’acquérir ici 

Ribauds de Benoît LeBlanc

Pour revenir à cette chanson, elle est inspirée de deux poésies de Rutebeuf adaptées en français moderne, tout d’abord et principalement, le dit des Ribauds de grève : de son verbe aiguisé, l’auteur médiéval nous y contait les déboires de ces ribauds qui traînaient leur misère, au gré des saisons, dans le Paris du XIIIe siècle et en place de Grève (voir  anthologie poétique, le diz des ribaux de Grève) . On retrouvera encore dans cette pièce musicale quelques vers issus du dit de Pouille que nous ne résistons pas à citer ici dans le texte:

Or preneiz a ce garde, li groz et li menu,
Que, puis que nos sons nei et au siecle venu,
S’avons nos pou a vivre, s’ai je bien retenu.
Bien avons mains a vivre quant nos sommes chenu.
Rutebeuf – Le dit de Pouille (extrait)

« Prenez-y garde, grands et petits:
une fois que nous sommes nés et venus au monde,
nous avons peu à vivre, je l’ai bien retenu;
et encore bien moins quand nous avons blanchi. »
Traduction Michel Zink – Œuvres complètes de Rutebeuf 1980

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
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« Ab l’alen tir vas me l’aire » : l’ode à la Provence, mâtinée d’amour courtois, d’un troubadour en exil

peire_vidal_troubadour_toulousain_occitan_chanson_medievale_sirvantes_servantois_moyen-age_central_XIIeSujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue occitane, langue d’oc, amour courtois, Provence médiévale.
Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle
Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210)
Titre : Ab l’alen tir vas me l’aire
Interprète : Camerata Mediterranea, Joel Cohen.
Album : Lo Gai Saber : Troubadour and Minstrels 1100-1300 (1990)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons de partir à la découverte (ou la redécouverte) d’une chanson médiévale du troubadour toulousain Peire Vidal. En plus de sa traduction, cette pièce nous fournira l’occasion de parler d’un ensemble de renom : le Boston Camerata.  Né outre atlantique dans les années 60-70, cette formation a trouvé également des prolongements sur les terres européennes, sous l’impulsion de son directeur Joel Cohen et à travers la Camerata Mediterranea.

« Ab l’alen tir vas me l’aire », Peire Vidal par la Camerata Mediterranea

Joel Cohen : de la Boston Camerata
à la Camerata Mediterranea

Ensemble dédié aux musiques anciennes, le Boston Camerata a vu le jour au milieu des années 50. Attaché dans un premier temps au Musée des Arts de la ville, il prit son indépendance 20 ans plus tard, joel-cohen_boston-camerata_passion_musiques-anciennes_troubadoursdans le courant de l’année 74. Sous la direction du luthiste passionné de « Early Music » Joel Cohen, assisté bientôt de la chanteuse soprano française Anne Azéma (son épouse), la formation a produit dès lors un nombre considérable d’albums et de programmes. Son répertoire de prédilection s’étend du moyen-âge à la période baroque, mais va même jusqu’à des musiques classiques, populaires ou folkloriques du XIXe siècle. Le Boston Camerata est, à ce jour, toujours actif et Anne Azéma en a repris l’entière direction depuis 2008. A côté de cela, cette dernière a également créé,  dans le courant des années 2000, l’Ensemble Aziman.

anne-azema_boston-camerata_passion_musiques-anciennes_troubadoursDans le courant de l’année 1990, Joel Cohen fut également à l’initiative de la création de la Camerata Mediterranea,  organisme à but non lucratif visant à promouvoir la recherche, les échanges et la communication entre artistes issus particulièrement du berceau méditerranéen et des trois religions monothéistes, autour du répertoire des musiques  traditionnelles et anciennes, C’est sous l’égide de cette organisme que s’inscrivait l’album Lo Gai Saber : Troubadour and Minstrels 1100-1300, enregistré en France et dont est issue la chanson de Peire Vidal que nous vous présentons ici.

Pour plus d’informations sur les productions et les activités du Boston Camerarata, vous pouvez consulter le leur site web au lien suivant

Lo Gai Saber : un album de choix
autour des troubadours du moyen-âge central

Fort de vingt-une pièces, ce bel album tout entier dévoué à l’art des troubadours du sud de France médiévale, s’étendra même jusqu’à l’Espagne et au galaïco-portugais puisque ce sont les « Ondas de Mar » de Martim Codax qui en feront l’ouverture, Elles seront suivies de près par deux compositions de Peire Vidal, mais encore des chansons des plus célèbres représentants de la langue d’oc du moyen-âge central : Gaucelm Faidit, Bertrand de Born, Raimbault de Vaqueiras, Guillaume IX de Poitiers, Marcabru, Bernard de Ventadorn et bien d’autres encore.

troubadour_trouvere_peire_vidal_musique_chanson_medievale_boston-camerata_moyen-age_XIIeDès sa sortie, l’album fut encensé par la presse spécialisée. Entourés de grands noms de la scène des musiques anciennes, Joel Cohen et Anne Azema y prêtent leur voix et leur talent. A leur côtés, on retrouve Cheryl Ann Fulton  à la harpe, Shira Kammen à la vielle et au rebec, mais aussi Jean-Luc Madier et François Harismendy à la voix. On peut encore trouver cette production à la vente au format CD ou même au format MP3 dématérialisé. A toutes fins utiles, voici un lien utile pour vous le procurer : Joel Cohen: Lo Gai Saber – Troubadours and Minstrels 1100-1300.

« Ab l’alen tir vas me l’aire » : la Provence médiévale de Peire Vidal

P_lettrine_moyen_age_passion-copiaour revenir à la pièce du jour, Joel Cohen se livrait ici à l’exercice (au demeurant très médiéval) du contrefactum, puisqu’il plaquait sur les vers et la poésie de Peire Vidal, une mélodie datant du XIIIe siècle, par ailleurs attachée à une chanson du trouvère Conon de Bethune  : « Chanson legiere a entendre ».

« Ab l’alen tir vas me l’aire qu’eu sen venir de Proensa« , « avec l’haleine, je tire vers moi l’air que je sens venir de Provence »,  ce texte est sans doute l’un des plus célèbres du troubadour du moyen-âge central. Voyageur par goût, mais, on le suppute aussi, un peu contraint par la force des événements, l’auteur médiéval faisait ici tribut à sa Provence natale et aimée. Dans un élan de lyrique courtoise, il y évoquait aussi immanquablement la dame qu’il avait dû laisser derrière lui mais qui continuait d’occuper toutes ses pensées. S’agit-il de l’épouse de son protecteur, Barrai de Baux, vicomte de Marseille ? Une légende court sur un baiser volé et on avance quelquefois que les transports du poète à l’égard de la noble dame lui aurait peut-être valu de se faire bannir de la ville. Le mystère demeure et il peut encore s’agir de cette dame autour de Carcassonne auquel le poète fait allusion dans d’autres poésies.

Pour la traduction, nous nous basons sur celle de Joseph Anglade, dans son ouvrage consacré aux Poésies de Peire Vidal en 1913, tout en les revisitant un peu sur la base de recherches personnelles .


Les paroles de la chanson de Peire Vidal
avec leur traduction en français moderne

I
Ab l’alen tir vas me l’aire
Qu’eu sen venir de Proensa :
Tôt quant es de lai m’agensa,
Si que, quan n’aug ben retraire,
Eu m’o escout en rizen
E – n deman per un mot cen :
Tan m’es bel quan n’aug ben dire.

Avec mon haleine j’inspire l’air
que je sens venir de Provence;
tout ce qui vient de là me plaît ;
De sorte que quand j’en entends bien rapporter,
moi,  j’écoute en souriant
et 
 j’en demande pour un mot, cent.
Tant il m’est agréable d’en entendre dire du bien.

II
Qu’om no sap tan dous repaire
Com de Rozer tro qu’a Vensa,
Si com clau mars e Durensa,
Ni on tan fis jois s’esclaire.
Per qu’entre la franca gen
Ai laissât mon cor jauzen
Ab leis que fa*ls iratz rire.

Car on ne connaît pas de si doux pays
que celui qui va du Rhône à Vence
et qui est enclos entre mer et Durance ;
et il n’en est pas qui procure tant de joie ;
c’est pourquoi chez ces nobles gens 
j’ai laissé mon coeur joyeux,
auprès de celle qui rend la joie aux affligés.

III
Qu’om no pot lo jorn mal traire
Qu’aja de leis sovinensa,
Qu’en leis nais jois e comensa.
E qui qu’en sia lauzaire,
De ben qu’en diga no’i men ;
Quel melher es ses conten
E-l genser qu’el mon se mire.

Car on ne peut être malheureux le jour
Quand on a d’elle souvenance;
car en elle naît et commence la joie ;
quel que soit celui qui fait son éloge
et quelque bien qu’il en dise, il ne ment pas ;
car elle est la meilleure sans conteste
et la plus gracieuse et aimable qu’on puisse trouver en ce monde.

IV
E s’eu sai ren dir ni faire,
Ilh n’aja*l grat, que sciensa
M’a donat e conoissensa,
Per qu’eu sui gais e chantaire.
E tôt quan fauc davinen
Ai del seu bel cors plazen,
Neis quan de bon cor consire.

Et je ne sais rien dire, ni faire
dont le mérite ne lui revienne, car science
elle m’a donné et talent (connaissance? )
Grâce auxquels je suis gai et chantant.
Et tout ce que je fais de beau
m’est inspiré par 
son beau corps plaisant,
même quand cela vient du plus profond de mon coeur.
(1)

(1) Joseph Anglade traduit ce dernier vers comme  « même quand je rêve de bon coeur (?) » ce qui n’a pas tellement de sens. Nous penchons plus en faveur d’une traduction dans laquelle il fait de la dame de son coeur, la source d’inspiration de ses plus beaux vers, même quand ils viennent du plus profond de son être.


En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
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