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Tous à la Taverne avec la poésie médiévale goliardique et Carmina Burana

carmina_burana_goliards_poesie_humour_medievale_moyenagepassionSujet : poésie et chanson médiévales, humour médiéval, Goliards et poésie goliardique.
Période : moyen-âge central, XI au XIIIe siècle
Média : « in tabernum », tirée de Carmina Burana,
Compositeur :  Carl Orff
Interprètes : Artefactum

In tabernum, Carmina Burana de Carl Orff

Humour médiéval  au sens propre

Q_lettrine_moyen_age_passionue les puristes et amateurs d’Histoire médiévale se réjouissent, aujourd’hui, en plus de parler de poésie, nous abordons l’humour médiéval sous une perspective historique. Jusque là, vous l’aviez compris, cette rubrique du site s’adressait plus à des façons modernes de rire du moyen-âge qu’à des commentaires éclairés sur l’humour médiéval d’époque. Cela ne changera d’ailleurs pas, dans cette rubrique, il sera bien toujours question de se divertir et de rire plus que de faire une sorte d’anthologie du rire médiéval, (qui, en réalité, serait surement nettement moins drôle comme le sont souvent les ouvrages qui parlent d’humour sans en faire). Nous allons donc continuer de maintenir cette partie du site dans son esprit original mais, une fois n’est pas coutume, nous dérogeons un peu à la règle, ici, pour parler de poésie satirique et d’humour médiéval « d’époque » donc.

troubadour_artefactum_musique_poesie_medievale_moyen-age_passionCet article a aussi sa place dans la rubrique musiques médiévales puisque nous postons ici un extrait de Carmina Burana par le groupe Artefactum (photo de droite): « cantate scénique du XXe siècle », me direz-vous! A quoi je répondrai: « certes!, » mais les paroles de cette cantate sont inspirées de poésies médiévales et goliardiques du XIIIe siècle, tirées justement du manuscrit du même nom, « Carmina Burana » découvert en 1803 à l’abbaye de Benediktbeuern, d’où sa légitime présence ici. (illustration en tête d’article, roue de la fortune, tiré de ce manuscrit)

Qui étaient les goliards?

Pour la plupart, les Goliards étaient de jeunes clercs, insoumis, qui ne s’intégraient pas aux institutions, ou même des étudiants en théologie ou en droit ayant délaissé leurs brillantes études ou ne les ayant pas encore achevées. Dans le courant du XIIe et XIIIe siècle, ce terme a donc désigné ces jeunes gens qui avaient pris la route et vagabondaient, troquant leur pitance contre leurs services, leurs poésies, ou leurs enseignements. Insouciants et peu conformistes, ces clercs chantaient alors, en latin et avec humour, les joies de la taverne – vantant les jeux et la boisson que l’on y trouvait -, mais aussi les plaisirs de la chair, et raillaient encore les religieux ou taverne_medieval_humour_medieval_les_goliards_moyen-age_passiondétournaient les ouvrages sacrés pour s’en moquer. Se faisant, ils suscitèrent, d’ailleurs, les foudres de l’Eglise et des universités qui, dans le courant du XIIIe siècle, condamnèrent, à diverses reprises ces clercs « ribauds » (débauchés) pour leurs agissements. (à droite, une miniature flamande  de la fin du XVe siècle, scène de beuverie).

Goliards, littérature et poésie goliardique

Les Goliards nous ont laissé pour héritage des chansons et poésies satiriques et le nom d’un genre littéraire que l’on a regroupé sous l’appellation de poésie goliardique. Au sujet de leur influence littéraire, on va quelquefois jusqu’à leur prêter d’être à la genèse de la tradition satirique européenne ancienne et moderne (1) et on leur reconnaît souvent d’avoir eu une influence certaine sur l’art et la poésie de Rutebeuf et, plus tard, de Villon. Il faut noter qu’en dehors de ces clercs errants dont l’Histoire pour la plupart, n’a pas retenu les noms, d’autres auteurs jeu_taverne_humour_medieval_goliards_moyen-age_passioncélèbres s’étaient aussi essayés au genre dès le début du XIIe siècle (Abélard, Archipoeta de Cologne, Hugues d’Orléans, Gautier de Châtillon entre autres).

Les Goliards se sont-ils également inspirés de ces textes et de cette littérature, en la nourrissant à leur tour, de leurs créations? D’une certaine manière, nous sommes un peu face à la question de la poule et de l’oeuf; s’il est, en effet, facile de repérer l’influence de cette tradition satirique dans certains écrits et, par là, de savoir qui alimente cette littérature, affirmer qui en a allumé le feu ou peut en revendiquer la paternité est une autre paire de manches. Pour rester prudent, disons donc, pour l’instant, que l’ensemble de la poésie que l’on a nommé « goliardique » s’inscrit dans un corpus que ces jeunes clercs errants ont participé activement à alimenter, et en tout cas, suffisamment pour que la chose nommée dérive de l’appellation qu’on leur donnait.

(1) voir article de Pierre Heugas sur Persée  « Création et continuité : de la poésie à la prose, des Goliards à la modernité »

Confrérie organisée ou mouvement isolé?

Pour rejoindre les réserves ci-dessus, en fait d’accorder à ces goliards d’être les grands inspirateurs d’une certaine tradition satirique, d’autres auteurs, ailleurs, s’accordent plus à voir en ces clercs miséreux et à demi mendiants, de simples groupes d’ivrognes suffisamment lettrés pour écrire le latin, quand ce ne sont pas que des adolescents encore rebelles et bientôt rangés. O vérité historique, combien ta quête est quelquefois difficile! Voilà encore un sujet qu’il faudra creuser, plus avant, pour le démêler un peu. humour_medieval_goliards_taverne_moyen-age_passion 

(ci-contre scène de beuverie dans une taverne médiévale, fin du XIVe, British Library, Londres)

Au titre des questions qui courent sur les goliards, en tant que mouvement social et humain, les opinions entre historiens restent également  partagées. Allaient-ils en bandes itinérantes véritablement structurées, ou, même, comme le suggérait à la fin du XIXe siècle l’historien médiéviste Joseph Bédier (1864-1938), étaient-ils un groupe de pression puissant, organisé comme une confrérie ou une société secrète? Bien loin de ces affirmations, Daniel POIRION (1927-1996), un autre grand historien, spécialiste du moyen-âge, nous enjoint, là encore, à la prudence. Selon lui, les sources historiques ne nous permettent d’établir rien de certain sur la dimension sociale et humaine du mouvement des goliards, et il reste de l’avis qu’en l’absence de faits avérés, il vaut mieux plutôt s’intéresser à la tradition littéraire goliardique qui est, je le cite, « d’une grande violence satirique, mais aussi d’une belle puissance poétique ». (2)

 (ci-dessous taverne médiévale, manuscrit taverne_moyen-age_goliard_humour_medievalTacuinum sanitatis, Rhénanie, XVe, BNF)

Une fois de plus, il semble que le temps et l’absence de sources, ont, pour l’instant, emporté avec eux une bonne partie des secrets de ces Goliards, en nous laissant un peu sur notre faim les concernant. Fort heureusement, il nous reste, tout de même d’eux, quelques textes qui ont traversé les âges et qui témoignent d’un certain regard insoumis, satirique, humoristique et festif sur ce moyen-âge central dont ils étaient contemporains. De l’humour médiéval donc, du vrai et de l’irrévérencieux!

(2) voir l’article de Danier Poirion « Goliards » sur universalis.fr

L’inspiration goliardique de Carmina Burana

La vidéo musicale, en tête de cet article et qui nous a fourni le prétexte à aborder la question des Goliards, est un extrait de la cantate Carmina Burana du compositeur allemand Carl Orff (1895-1982) (photo ci-dessous) interprété ici par l’excellent groupe, amateur de musique médiévale, ArteFactum . On doit à Carl Orff d’autres pièces que celle-ci, mais le succès populaire de cette cantate aura, d’une certaine manière, éclipsé le reste de son oeuvre auprès du grand public. D’ailleurs, Carmina Burana n’est qu’une partie d’un tryptique qui comprend deux autres pièces qui n’ont pas non plus rencontré, pour l’instant en tout cas, le même écho.carmina_burana_goliard_poesie_humour_medieval_moyen-age_passion Quoiqu’il en soit, la cantate Carmina Burana  reste, comme nous le disions plus haut, inspirée de poésies médiévales et goliardiques du XIIIe siècle et le texte « quand nous sommes à la taverne » dont nous vous livrons ci-dessous les paroles est, bien évidemment, issu de cette tradition.


« In taberna quando sumus »,  version latine

In taberna quando sumus,
non curamus quid sit humus,
sed ad ludum properamus,
cui semper insudamus.
quid agatur in taberna
ubi nummus est pincerna,
hoc est opus ut quaeratur;
si quid loquar, audiatur.

Quidam ludunt,
quidam bibunt,
quidam indiscrete vivunt.
sed in ludo qui morantur,
ex his quidam denudantur,
quidam ibi vestiuntur,
quidam saccis induuntur;
ibi nullus timet mortem,
sed pro Baccho mittunt sortem.

Primo pro nummata vini;
ex hac bibunt libertini;
semel bibunt pro captivis,
post haec bibunt ter pro vivis,
quater pro Christianis cunctis,
quinquies pro fidelibus defunctis,
sexies pro sororibus vanis,
septies pro militibus silvanis.
octies pro fratribus perversis,
nonies pro monachis dispersis,
decies pro navigantibus,
undecies pro discordantibus,
duodecies pro paenitentibus,
tredecies pro iter agentibus.

Tam pro papa quam pro rege
bibunt omnes sine lege.
Bibit hera, bibit herus,
bibit miles, bibit clerus,
bibit ille, bibit illa,
bibit servus cum ancilla,
bibit velox, bibit piger,
bibit albus, bibit niger,
bibit constans, bibit vagus,
bibit rudis, bibit magus,
Bibit pauper et aegrotus,
bibit exul et ignotus,
bibit puer, bibit canus,
bibit praesul et decanus,
bibit soror, bibit frater,
bibit anus, bibit mater,
bibit ista, bibit ille,
bibunt centum, bibunt mille.

Parum sescentae nummatae
durant cum immoderate
bibunt omnes sine meta,
quamvis bibant mente laeta;
sic nos rodunt omnes gentes,
et sic erimus egentes.
qui nos rodunt confundantur
et cum iustis non scribantur.

« Quand nous sommes à la taverne »
version français moderne

Quand nous sommes à  la taverne
que nous importe de n’être que poussière ,
mais nous nous hâtons pour les jeux ,
qui nous mettent toujours en sueur
Ce qui se passe dans la taverne
où l’argent est le roi
ça vaut le coup de demander
et d’écouter ce que je dit.

Certains jouent , certains boivent ,
d’autres vivent sans pudeur
De ceux qui jouent ,
certains se retrouvent nus
certains sont rhabillés
d’autres sont mis à sac .
Personne ici ne craint la mort
mais ils misent le sort pour Bacchus .

Le premier est pour le tournée ,
puis les affranchis boivent ,
une autre fois pour les prisonniers ,
une troisième pour les vivants ,
une quatrième pour les Chrétiens ,
une cinquième pour les fidèles défunts ,
une sixième pour les sœurs légères ,
une septième pour la troupe en campagne .

Une huitième pour les frères pervertis ,
une neuvième pour les moines dispersés ,
une dixième pour ceux qui naviguent
une onzième pour les plaideurs ,
une douzième pour les pénitents ,
une treizième pour les voyageurs ,
une pour le pape une pour le roi
tous boivent sans loi .

La patronne boit , le patron boit ,
le soldat boit , le prêtre boit ,
celui-ci boit , celle-ci boit ,
l’esclave boit avec la servante ,
l’agile boit , le paresseux boit ,
le blanc boit , le noir boit ,
le pondéré boit , l’inconstant boit ,
le fou boit , le sage boit ,
Le pauvre et le malade boivent ,
l’exilé et l’étranger boivent ,
l’enfant boit , le vieux boit ,
l’évêque et le doyen boivent ,
la sœur boit , le frère boit ,
la vieille boit , la mère boit ,
celui-ci boit ,celui-là boit ,
cent boivent , mille boivent .

Six cent pièces filent
vite , quand , sans retenue
tous boivent sans fin .
Mais ils boivent l’esprit gai ,
ainsi nous sommes ceux que tous méprisent
et ainsi nous sommes sans le sou ,
Ceux qui nous critiquent iront au diable
et avec les justes ne seront pas comptés.


Voilà pour aujourd’hui, mes amis, donc, cette fois-ci, une belle journée et si d’aventure cet article vous a donné grand soif, une bonne santé avec modération!

Fred
Pour moyenagepassion.com
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La vérité historique en images : Le message de paix du roi des tartares à Saint louis

LA VERITE HISTORIQUE EN IMAGES :
Le message de paix du roi des tartares a Saint louis

moyen-age_passion_histoire_medievale_lettres_saint_louis_de_joinville_kubilai_khanCliquez sur l’image pour l’ouvrir

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour ceux qui sont passés à côté, autant que pour les besoins de l’indexation, je reposte ici l’illustration que la lettre de l’empereur de Chine et roi tartare Kubilai Khan au roi de France Louix IX nous avait inspirée. Cette lettre ayant été retranscrite par Jean de Joinville, chroniqueur de Saint-Louis, dans le courant du XIIIe siècle, il était normal qu’il trouve aussi sa place, ici.

Catégorie : humour médiéval.
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle

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Documentaire médiéval : Kubilai Khan ou la destinée chinoise d’un roi mongol

kubilai_khan_roi_mongol_moyen-age_passion_monde_medievalSujet : Kubilai Khan (1214-1295), roi tartare, grand khan mongol, Empereur de chine (épelé quelquefois Kublaï ou Qubilaï  Khan ), et Marco Polo, explorateur & marchand vénitien (1254-1324).
Média : vidéo, documentaire médiéval
Période : XIIIe siècle, moyen-âge central

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, pour changer, nous vous proposons une incursion au cœur du monde médiéval dans sa riche histoire asiatique et extrême orientale. Dans notre article précédent, nous parlions de la lettre au roi Saint Louis, du roi de tartare, grand Khan mongol, petit-fils de Ghengis Khan, Kubilaï Khan.  Ce documentaire tombe donc bien à propos pour connaître un peu mieux la destinée et le Legs de ce personnage médiéval  qui, de nomade, devint empereur de Chine et fonda la Dynastie Yuan.

Kubilaï Khan, dans les yeux de Marco Polo

marco_polo_enluminure_histoire_medievale_moyen_age_passion« J’ai résolu de faire dans ce second livre la description de la pompe, de la magnificence, de la somptuosité de la puissance, des richesses et du gouvernement de l’empire de Koubilaï, empereur des Tartares, qui tient présentement le sceptre. Car il surpasse de beaucoup tous ses prédécesseurs en magnificence, et, dans l’étendue de son domaine, il a tellement reculé les limites de son empire qu’il tient presque tout l’Orient sous sa domination. »
Marco Polo (1254-1324), Le Livre des Merveilles, Livre II, »De la puissance et de la magnificence de Koublaï, très grand roi des Tartares ». (photo ci-dessus : enluminure du livre des merveilles 1307, BNF)

ghengis_khan_roi_mongole_statue_moyen-age_passion_monde_medieval
« La statue du papy », Ghengis Khan (1162 -1227), roi mongol, Oulan Bator, Mongolie

Une bonne partie des informations que nous avons sur Kubilai Khan nous vient des récits  de Marco Polo, ce célèbre marchand vénitien, qui, voyageant vers l’Asie, devint conseiller de cet empereur de Chine hors du commun. Ayant passé plus de dix-sept ans à la cour et aux services de Kubilai Khan, l’explorateur s’émerveille de la grande tolérance de l’empereur (et à travers lui de la dynastie mongole Yuan implantée en Chine), à l’égard de chaque croyance et chaque culture présentes dans la chine d’alors. Il semblerait aussi que ce très conquérant et ambitieux petit fils de Ghengis  Khan ait su s’entourer de gens aux origines les plus diverses pour asseoir son règne. Faut-il y voir une grande tolérance ou une subtile manière de se protéger dans une province finalement conquise en n’évitant de trop s’entourer d’autochtones vaincus, peut-être prompts à se retourner? La moyen_age_passion_marco_polo_kublai_khan_roi_mongol_enluminurequestion reste ouverte.

( ci-contre: enluminure du Livre des   merveilles de Marco Polo,  XVe siècle, BNF)

Quoiqu’il en soit, le règne de Kubilaï Khan est souvent dépeint comme un règne de sagesse et de tolérance, et nos contemporains semblent souvent y lire, à travers les yeux de Marco Polo qui le servait, une certaine modernité, si ce n’est une sorte d’exemplarité, que traduit bien le ton de ce documentaire. Très entre nous, même si je ne veux préjuger du contraire, je me méfie assez de ce genre de rapprochements et je reste sur la réserve. Quelquefois, la tentation d’encenser ou de dénigrer les hommes du moyen-âge, au filtre de nos valeurs actuelles, nous font perdre un peu de vue les nuances. Il serait franchement intéressant de connaître la version chinoise de la même histoire pour s’en faire une idée juste. Hélas, mon mandarin et mon cantonnais sont à peu près aussi inexistants que les dromadaires  albinos le sont en Papouasie occidentale.

La dynastie Yuan du roi mongol Kubilai Khan
La dynastie Yuan du roi mongol et empereur de Chine Kubilai Khan

Le legs de la Dynastie Yuan de Kubilaï Khan

De manière factuelle, au moins, la dynastie mongole, devenue dynastie Yuan, aura assurément accompli de grandes choses, et Kubilaï Khan, en plus d’être un grand guerrier et un grand conquérant, s’est avéré être aussi un fin politique. Son règne, en terres étrangères et conquises, a tenu bon et l’unification de l’empire autour de cet homme favorisa fortement les échanges commerciaux et l’expansion économique de cette chine médiévale et de l’Asie. C’est notamment sous la dynastie Mongole Yuan que Pekin deviendra, pour la première fois, la capitale de l’ensemble de la Chine. Les Arts dont Kubilaï Khan se fera le grand protecteursculpture_dynastie_yuan_moyen-age_passion_monde_medieval connaîtront également un nouvel essor sous son règne (ci-contre Statue de bois, Dynastie Yuan, XIVe siècle, The Victoria and Albert Museum, Londres). Un peu plus d’un demi-siècle plus tard, la dynastie Yuan tombera au profit de la dynastie Ming.

Avant de conclure, il faut ajouter qu’à l’époque de Marco Polo, un certain nombre de débats a entouré la véracité de ses dires. Ces débats ont même perduré jusqu’à récemment et on allait même jusqu’à dire que l’ensemble de ses récits n’étaient que de seconde main: nul doute que les marchands du moyen-âge, dans leur grands périples, échangeaient entre eux ou avec leurs acheteurs, et réussissaient, ainsi, à glaner et de nombreux récits ou rumeurs. Il semble pourtant que le récit de Marco Polo ait, depuis, été rétabli dans ses grandes lignes et même si de nombreuses affirmations du marchand vénitien restent invérifiables, personne ne s’accorde plus à dire qu’il n’a fait qu’affabuler.

Une belle journée à tous où que vous vous trouviez en ce monde.

Frédéric EFFE
moyenagepassion.com

La pauvreté Rutebeuf ou les misères d’un grand poète contées au Roi Saint-Louis

rutebeuf_trouvere_poete_auteur_medieval_pauvreteSujet : poésie médiévale, trouvères, troubadours
Auteur : Rutebeuf (1230-1285) poète, trouvère et auteur satirique du moyen-âge (XIIIe siècle).
Titre : « La pauvreté Rutebeuf »
Période : moyen-âge central

J_lettrine_moyen_age_passion‘ai beau faire, j’ai beau dire, je ne peux me lasser de Rutebeuf et de la magie de son Art poétique. Voilà encore, ici, un cri de détresse, une complainte sur la pauvreté et la misère, la sienne, qu’il conte en vers au bon roi Louis IX, Saint Louis ( photo ci-contre : statue de Saint Louis à l’église Saint-Pierre de Mainneville, XIIIe siècle). Aura-t’elle été entendue? Rien n’est moins sûr, car s’il implore son souverain dans ce poème, il le critique vertement en d’autres endroits, toute chosepauvrete_rutebeuf_trouvere_medieval_saint_louis_statue de nature à ne pas plaire à un roi, fut-il magnanime. Quoiqu’il en soit, Louis IX trouvera également la mort pendant ce siège de Tunis. A titre d’exemple de la satire de Rutebeuf à l’égard du roi de France, voici quelques vers de la métamorphose de Renard.

« Renart est mort, Renart est en vie !
Renart est infect, Renart est ignoble ;
et pourtant Renart est roi ! »

Comme nous le disions dans un article précédent, Rutebeuf n’est pas uniquement ce trouvère poète, à nu, miséreux, et en détresse. Même s’il nous a conté souvent ses propres déboires, c’est aussi un auteur engagé, un témoin des enjeux de son siècle et il a écrit, dans les près de quatorze mille vers qu’il nous a laissé, bien d’autres pièces plus satiriques, critiquant la cour du roi, dénonçant encore « l’hypocrisie » des ordres mendiants franciscains qui essaimaient au XIIIe siècle, et finalement, les hommes, les religieux et les politiques de son temps. Nous aurons l’occasion d’en partager quelques autres ici, mais, pour l’instant, place à cette complainte sur la pauvreté dont le titre autant que le contenu aura assurément aussi inspiré la chanson de Léo Ferré sur ce grand trouvère du XIIIe siècle.

La poésie de Rutebeuf et sa traduction

L’exercice de la traduction est toujours difficile et se complique encore d’autant quand il s’agit de poésie. On est finalement toujours pris entre traduction littérale et nécessité de conserver une certaine musicalité à la poésie de Rutebeuf. On trouve ici ou là un mélange de ces deux tendances. La traduction de Rutebeuf ci-dessous et un travail de croisement entre ces deux exigences. Pour certaines parties de ce texte, je me suis inspiré notamment de la traduction qu’en fait l’académicien, philosophe et membre du  collège de France, Michel Zink en la croisant à d’autres sources.

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La version originale de cette complainte de Rutebeuf  (nettement plus ardue)!

Je ne sai par ou je coumance,
Tant ai de matyere abondance
Por parleir de ma povretei.
Por Dieu vos pri, frans rois de France,
Que me doneiz queilque chevance,
Si fereiz trop grant charitei.
J’ai vescu de l’autrui chatei
Que hon m’a creü et prestei:
Or me faut chacuns de creance,
C’om me seit povre et endetei.

Vos raveiz hors dou reigne estei,
Ou toute avoie m’atendance.

Entre chier tens et ma mainie,
Qui n’est malade ne fainie,
Ne m’ont laissié deniers ne gages.
Gent truis d’escondire arainie
Et de doneir mal enseignie:
Dou sien gardeir est chacuns sages.
Mors me ra fait de granz damages;
Et vos, boens rois, en deus voiages
M’aveiz bone gent esloignie,
Et li lontainz pelerinages
De Tunes, qui est leuz sauvages,
Et la male gent renoïe.

Granz rois, c’il avient qu’a vos faille,
A touz ai ge failli sans faille.

Vivres me faut et est failliz;
Nuns ne me tent, nuns ne me baille.
Je touz de froit, de fain baaille,
Dont je suis mors et maubailliz.
Je suis sanz coutes et sanz liz,
N’a si povre juqu’a Sanliz.
Sire, si ne sai quel part aille.
Mes costeiz connoit le pailliz,
Et liz de paille n’est pas liz,
Et en mon lit n’a fors la paille.

Sire, je vos fais a savoir,
Je n’ai de quoi do pain avoir.
A Paris sui entre touz biens,
Et si n’i a nul qui soit miens.
Pou i voi et si i preig pou;

Il m’i souvient plus de saint Pou
Qu’il ne fait de nul autre apotre.
Bien sai Pater, ne sai qu’est notre,
Que li chiers tenz m’a tot ostei,
Qu’il m’a si vuidié mon hostei
Que li credo m’est deveeiz,
Et je n’ai plus que vos veeiz.

La pauvreté Rutebeuf

Au roi Louis

Je ne sais par où je commence,
Tant j’ai de matière abondance
Pour parler de ma pauvreté.
Par Dieu vous prie, franc roi de France,
Que me donniez quelques subsides,
Ainsi ferez grand’charité.
J’ai vécu d’argent emprunté
Que l’on m’a en crédit prêté;
Or ne trouve plus de créance,
On me sait pauvre et endetté
Mais vous, hors du royaume, étiez,
Où toute aviezc mon espérance

Entre vie chère et ma famille*
Point malade et toujours vie,
ne m’ont laissé deniers ni gages;
les gens sont prompts à esquiver
et sont mal instruits à donner ;
Du sien garder est chacun sage.
La Mort m’a fait de grands dommages,
et vous, bon roi, en deux voyages
gens de bien m’avez éloigné
avec le lointain pèlerinage
de Tunis, qui est lieu sauvage
et les méchants gens reniés***.

* Cette strophe est souvent omise et de fait non traduite dans de nombreuses versions du web
** les gens  habiles et habitués à refuser
*** reniés de Dieu car non chrétiens. infidèles.

Grand roi, s’il advient qu’à vous faille,
(A tous ai-je failli sans faille)
Vivre me faut et suis failli.
Nul ne me tend, nul ne me baille,
Je tousse de froid, de faim bâille,
Dont je suis mort et assailli.
Je suis sans couverture et sans lit,
N’a si pauvre jusqu’à Senlis;
Sire, ne sais quelle part j’aille.
Mon côté connaît le paillis,
Et lit de paille n’est pas lit,
Et en mon lit n’y a que paille.

Sire, je vous fais à savoir :
Je n’ai de quoi du pain avoir.
A Paris je vois tous ces biens,
Mais il n’y a rien qui y soit mien.
J’y vois peu et j’en reçois peu ;

Il me souvient plus de saint Paul
Qu’il ne le fait de nul apôtre,
Bien sais Pater, ne sais qu’est nôtre,
Car la vie chère m’a tout ôté,
Elle m’a tant vidé mon logis
Que le Credo m’est refusé,
Et n’ai plus que ce que voyez.


Une belle journée à tous!
Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com