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Saints moines et moines dévoyés: deux figures archétypales d’une dynamique sociale & chrétienne médiévale

monde_medieval_moyen-age_central_vie_monastique_valeurs_chretiennes_sociales_litterature_satiriqueSujet: vie monastique, valeurs chrétiennes médiévales, archétype, saints moines, moines dévoyés, tradition satirique
Période: Moyen-âge central, XI et XIIe siècle

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour rebondir sur l’article précédent au sujet du frère Lubin que nous y dépeignait Clément Marot, nous adjoignons ici quelques réflexions du côté du moyen-âge central chrétien et de ses moines.

La figure monastique occupe, en effet, une position d’importance au sein des sociétés de l’Europe médiévale autant qu’au sein de leurs valeurs chrétiennes. A ce titre, il est intéressant de noter à quel point on n’en finit pas d’opposer les contraires quand il s’agit des représentations la concernant: au moine lettré, sanctifié par son mode de vie christique, s’oppose le moine dévoyé et cupide, au moine mendiant s’oppose le moine replet, « trop » bien nourri, et finalement encore à la prêche évangélisatrice et salvatrice, la fausse parole et l’hypocrisie d’un frère Louvel ou Lubin.

Le moine médiéval: figure archétypale
de l’élévation dans les valeurs chrétiennes.

Moyen-âge et exemplarité de la vie monastique: les louanges
Moyen-âge et exemplarité de la vie monastique: les louanges

S_lettrine_moyen_age_passioni le personnel de l’épiscopat, prêtres ou même évêques, ne sont pas non plus épargnés par les critiques, sous le signe du reproche ou de la moquerie littéraire, la vie monastique a ceci d’intéressant qu’elle représente, quant à elle, un chemin de vie au plus près des valeurs chrétiennes. Outre les louanges des moines qui pour l’ensemble des fidèles est un gage de s’attirer les bonnes augures et la clémence du créateur, on  prête à ces derniers une exemplarité qui vaut même jusqu’au sein de l’église où ils sont alors écoutés et respectés. En soi, le moine est l’archétype du bon chrétien: il vit en communauté avec d’autres hommes comme le christ et ses apôtres, il se tient dans le célibat et retiré du monde, il est en prière et en méditation constante, et depuis Saint-Benoit et sa règle, il vit encore dans le silence et la prodigalité. Indéniablement de tous les chrétiens engagés du côté de l’église, c’est alors celui qui suit au plus près l’image que l’on se fait de la vie christique; qu’il s’agisse d’une « construction » ou non n’est d’ailleurs pas la question, dans les faits, la figure du moine est reconnue comme saint_francois_assise_monde_medieval_figure_monastique_moyen-age_central_vie_valeurs_chretiennes_satireporteur de cet idéal et, en ce sens, on peut le traiter comme une figure archétypale des valeurs chrétiennes médiévales.

(Saint François d’Assise, El greco, XVIe siècle)

Dans le même ordre d’idée, le saint moine d’un côté et le moine dévoyé de l’autre peuvent être pris comme deux figures diamétralement opposées de ce même archétype, avec l’idéal chrétien et christique d’un côté, et de l’autre la perdition ou la perversion de cet idéal. Entre ces deux pôles, oscillent la foi et la dévotion chrétienne d’un côté, et une tradition critique et satirique de l’autre. Concernant cette dernière, elle durera jusqu’aux siècles suivants, en versant dans un anticléricalisme de plus en plus marqué.

Empressons-nous d’ajouter que ce court article en forme d’essai ne soulève que quelques idées qui mériteraient un développement bien plus systématique et plus creusé sur ces questions; il faudrait sans doute distinguer des nuances entre toutes les valeurs que la satire peut projeter sur l’image du moine « dévoyé »: cupidité, tromperie, débauche, privilèges, grivoiserie, gloutonnerie, enivrement. Il y a sans doute des degrés de « gravité » et des nuances à apporter. L’enivrement ou même la grivoiserie, ne peut sans doute pas être mis sur le même plan que la cupidité, la tromperie, les relations adultérines, même s’il faut garder en tête qu’étant un modèle de valeurs supposées, la faute ne peut jamais être totalement anodine sur le plan de la symbolique.

Grivoiserie et moine dévoyé, peinture de Cornelis van Haarlem XVIIe siècle
Grivoiserie et moine dévoyé, peinture de Cornelis van Haarlem XVIIe siècle

Saint moine, moine dévoyé :
une réalité derrière la satire

A_lettrine_moyen_age_passionu delà de la farce, il semble que ces critiques que l’on retrouvera en germe dans la littérature des XIe et XIIe siècles, aient correspondu à des réalités sociales fortes, sans préjuger de leur caractère statistiquement marginal ou non dans la réalité d’ailleurs; il suffit quelquefois d’une pomme gâtée dans le panier pour rendre toutes les autres suspects et le problème des écarts individuels au sein des entités corporatives et qui font tâche ne date pas d’hier.

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Au niveau symbolique, il faut bien comprendre l’enjeu derrière tout cela.  Nous sommes dans des siècles où le salut de l’âme pour la vie d’après, est au centre des préoccupations existentielles et justement parce que l’on est chrétien, on se sent alors fondé à exiger de ceux qui prétendent vous guider sur le chemin dans la vie incarnée, a fortiori quand ils sont censés incarnés les valeurs spirituelles les plus hautes, une exemplarité et une probité irréprochable. Or, sans peut-être encore parler d’anticléricalisme fort, bien avant Clément Marot, les XIe et XIIe siècles semblent tout de même nous envoyer des signes marqués sur le dévoiement de certains membres de l’épiscopat, même si l’on peut y voir souvent, plus qu’un discrédit jeté sur l’institution, des appels du pied à l’Eglise Romaine pour qu’elle fasse le tri de ses propres brebis galeuses.

Erhard Schön, gravure (1491-1542) ou l'image terrible du moine dévoyé
Erhard Schön, gravure (1491-1542) ou l’image terrible du moine dévoyé

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour autant que tout cela soit fait souvent par le rire et la dérision, la figure du prêtre ou du moine dévoyé et cupide y émergent tout de même avec insistance. On conviendra aisément que si ces représentations ne reposaient sur rien, ni sur quelques savoirs populaires supposés et partagés, elles ne seraient drôles pour personne. En outre et pour aller plus loin, derrière la légèreté de ton, il faut peut-être encore lire  l’expression d’une forme plus profonde d’inquiétude et, pourquoi pas, par endroits, de désespoir puisqu’on dit que l’humour en est la politesse.

Dit autrement, l’intrusion de la bassesse ou de « l’humain » dans le sacré fait rire, mais il fait aussi rire jaune car dans un monde trempé de valeurs chrétiennes on sait bien que de la même façon que la frontière est ténu entre le pouvoir d’élever vers le divin et le salut, et celui de tout mettre en péril.  Et si l’on n’est déjà plus gaulois et que l’on ne craint plus que le ciel s’effondre sur nos têtes, il en faudrait pourtant peu pour que le monde ne s’écroule car on ne peut pas prêter à l’homme médiéval le même détachement sur ces questions que celui que l’on peut avoir aujourd’hui après le passage de la renaissance, l’ère du matérialisme rationnel et plus d’un siècle de laïcité. Il faut se souvenir encore que depuis la réforme grégorienne, poesie_humour_medieval_grivoiserie_moine_volage_grivois_clement_marotle salut passe tout entier par l’église et puisque cette dernière a voulu que l’homme ait à transiter par elle et ses représentants, pour s’adresser à son créateur et trouver le salut, il faut bien qu’elle en soit à la hauteur. A-t-elle mis la barre trop haute?

Pour contrebalancer, il faut encore insister sur le fait qu’à l’autre extrémité du spectre, l’image du moine « saint » et même sanctifié est encore bien présente. S’ils n’ont pas été les seuls à en produire, les ordres monastiques n’ont pas été avares de Saints, et ces derniers sont largement célébrés  et continuent de fournir, dans ce moyen-âge central, des modèles de perfection de la foi et de la vie chrétienne. Il ne s’agit bien encore une fois d’un modèle à deux pôles et si nous nous intéressons un peu plus ici à l’émergence de la figure du moine dévoyé, c’est qu’il nous semble y lire un signe plus profond qui va au delà de la simple farce et pointe du doigt un malaise spirituel et social réel au regard des valeurs du temps.

Du questionnement à une dynamique chrétienne de renouveau

M_lettrine_moyen_age_passionoine sanctifié, moine dévoyé, d’une certaine manière, ces figures aux deux extrêmes de la réalité monastique chrétienne ou de ses représentations médiévales, battent encore d’un mouvement pendulaire, qui marque le questionnement des valeurs chrétiennes  et s’annonce aussi comme générateur de renouveau au sein de l’église. Il semble, en effet, que si un certain relâchement intervient dans les rigueurs de la vie monde_medieval_gravure_satirique_moine_replet_moyen-age_monastique_chrétienmonastique, un mécanisme intervient bientôt pour le réguler et le ramener vers un idéal plus conforme à un « christianisme des origines ».

La fracture peut venir de l’extérieur, mais vient encore souvent de l’intérieur-même avec l’émergence de nouveaux ordres, la création de nouvelles règles, prônant un retour à des sources plus épurées de la pratique et des textes. Sans doute peut-on en voir les prémices dans l’arrivée de la règle de Saint Benoit au VIe siècle dans son contexte, pour venir en quelque sorte ré-évangéliser de l’intérieur les ordres monastiques et les ramener vers quelque discipline de modération et de tenue chrétienne. On notera au passage que le changement ne se fait pas sans heurt et que les oppositions peuvent être meurtrières, pour preuve Saint-Benoit échappa de peu à l’empoisonnement. Dans leur forme les plus archétypales, saints moines et moines dévoyés ne se vouent, en général, pas grand respect et quand les uns sont dans le lâcher prise matériel, il n’est pas rare que les autres s’y accrochent.

La vie communautaire des moines bénédictins, Bibliothèque royale de Belgique
La vie communautaire des moines bénédictins, Bibliothèque royale de Belgique

D_lettrine_moyen_age_passione la même façon, quelques siècles plus tard, à partir du XIIe siècle, à ce clergé aristocratique économiquement surpuissant qui, commence même à se draper dans ses évêchés d’habits de prestige et à dispendre autour de lui des signes de plus en plus ostentatoires de richesse, à l’opulence encore des abbayes cisterciennes et leurs pouvoirs – politique, économique et foncier – affichés, viendra bientôt « répondre » la naissance des ordres mendiants et leurs tentatives de retour à un évangélisme dépouillé et christique des origines. Garants des valeurs chrétiennes et de leur bonne tenue, les moines questionnent leur pratique et leur chemin de foi dans une tension qui se joue entre ses deux figures  du dépouillement et du trop plein, dusse-t-elle faire éclater de l’intérieur l’ordre établi ou le faire essaimer plus loin.

Dans le même ordre d’idées et au niveau social, suivant le fil de la satire et de l’émergence de la figure du moine dévoyé, ces siècles seront aussi ceux de la naissance des dissidences albigeoises et vaudoises qui iront toutes dans le sens du retour à un christianisme dépouillé de tout artifice.  A  défaut d’entrer dans les rangs, – En auront-elles les moyens doctrinaux ou même le souhait? Ou étaient-elles déjà perdues à  jamais pour l’église? – elles seront toutes écrasées, quand leurs pratiquants ne seront pas absorbés par les saint_francois_assise_monde_medieval_figure_monastique_moyen-age_central_vie_valeurs_chretiennes_litterature_satiriquenouveaux ordres mendiants, satisfaits de la réponse que ces derniers fourniront à des aspirations pour un christianisme plus proche de la lettre, autant qu’à une plus grande ouverture sociale aux candidats de la vie monacale.

(Portrait de Saint-François, par Francisco  de Zubarán, 17e siècle)

Les franciscains et les dominicains seront les ordres monastiques triomphants de ce mouvement d’ouverture et de renouveau. Pourtant ces ordres mendiants auront tôt fait d’être dénoncés à leur tour, par la satire d’un Rutebeuf, au point qu’on se demande à quel point le ver de l’apparat, des richesses et de la cupidité est entré dans le fruit pour en gâter pour longtemps la saveur ou, en tout cas, le rendre à jamais suspect pour certains. Quoiqu’il en soit,  si elle ne permettra pas toujours de « réparer » aux yeux de tous ou de « restaurer » pour le dire autrement, une foi aussi aveugle dans les représentants de l’église que celle que l’on pouvait alors avoir dans la Sainte mère ou le fils de Dieu mort en croix, cette forme de régulation procédera, à tout le moins, d’une avancée dans les pratiques spirituelles chrétiennes à laquelle une certaine forme de critique sociale et, peut être même pourquoi pas?, l’idée est plaisante, la satire auront contribué.

En vous souhaitant une excellente journée
Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

La pauvreté Rutebeuf ou les misères d’un grand poète contées au Roi Saint-Louis

rutebeuf_trouvere_poete_auteur_medieval_pauvreteSujet : poésie médiévale, trouvères, troubadours
Auteur : Rutebeuf (1230-1285) poète, trouvère et auteur satirique du moyen-âge (XIIIe siècle).
Titre : « La pauvreté Rutebeuf »
Période : moyen-âge central

J_lettrine_moyen_age_passion‘ai beau faire, j’ai beau dire, je ne peux me lasser de Rutebeuf et de la magie de son Art poétique. Voilà encore, ici, un cri de détresse, une complainte sur la pauvreté et la misère, la sienne, qu’il conte en vers au bon roi Louis IX, Saint Louis ( photo ci-contre : statue de Saint Louis à l’église Saint-Pierre de Mainneville, XIIIe siècle)Aura-t’elle été entendue? Rien n’est moins sûr, car s’il implore son souverain dans ce poème, il le critique vertement en d’autres endroits, toute chosepauvrete_rutebeuf_trouvere_medieval_saint_louis_statue de nature à ne pas plaire à un roi, fut-il magnanime. Quoiqu’il en soit, Louis IX trouvera également la mort pendant ce siège de Tunis. A titre d’exemple de la satire de Rutebeuf à l’égard du roi de France, voici quelques vers de la métamorphose de Renard.

« Renart est mort, Renart est en vie !
Renart est infect, Renart est ignoble ;
et pourtant Renart est roi ! »

Comme nous le disions dans un article précédent, Rutebeuf n’est pas uniquement ce trouvère poète, à nu, miséreux, et en détresse. Même s’il nous a conté souvent ses propres déboires, c’est aussi un auteur engagé, un témoin des enjeux de son siècle et il a écrit, dans les près de quatorze mille vers qu’il nous a laissé, bien d’autres pièces plus satiriques, critiquant la cour du roi, dénonçant encore « l’hypocrisie » des ordres mendiants franciscains qui essaimaient au XIIIe siècle, et finalement, les hommes, les religieux et les politiques de son temps. Nous aurons l’occasion d’en partager quelques autres ici, mais, pour l’instant, place à cette complainte sur la pauvreté dont le titre autant que le contenu aura assurément aussi inspiré la chanson de Léo Ferré sur ce grand trouvère du XIIIe siècle.

La poésie de Rutebeuf et sa traduction

L’exercice de la traduction est toujours difficile et se complique encore d’autant quand il s’agit de poésie. On est finalement toujours pris entre traduction littérale et nécessité de conserver une certaine musicalité à la poésie de Rutebeuf. On trouve ici ou là un mélange de ces deux tendances. La traduction de Rutebeuf ci-dessous et un travail de croisement entre ces deux exigences. Pour certaines parties de ce texte, je me suis inspiré notamment de la traduction qu’en fait l’académicien, philosophe et membre du  collège de France, Michel Zink en la croisant à d’autres sources.

La pauvreté Rutebeuf

Au roi Louis

Je ne sais par où je commence,
Tant ai de matière abondance
Pour parler de ma pauvreté.
Par Dieu vous prie, franc roi de France,
Que me donniez quelques subsides,
Ainsi ferez grand’charité.
J’ai vécu d’argent emprunté
Que l’on m’a en crédit prêté;
Or ne trouve plus de créance,
On me sait pauvre et endetté
Mais vous, hors du royaume, étiez,
Où toute aviez mon espérance

Entre vie chère et ma famille*
Point malade et toujours vie,
ne m’ont laissé deniers ni gages;
les gens sont prompts à esquiver
et sont mal instruits à donner ;
Du sien garder est chacun sage.
La Mort m’a fait de grands dommages,
et vous, bon roi, en deux voyages
gens de bien m’avez éloigné
avec le lointain pèlerinage
de Tunis, qui est lieu sauvage
et les méchants gens reniés***.

* Cette strophe est souvent omise et de fait non traduite dans de nombreuses versions du web
** les gens  habiles et habitués à refuser
*** reniés de Dieu car non chrétiens. infidèles.

Grand roi, s’il advient qu’à vous faille,
(A tous ai-je failli sans faille)
Vivre me faut et suis failli.
Nul ne me tend, nul ne me baille,
Je tousse de froid, de faim bâille,
Dont je suis mort et assailli.
Je suis sans couverture et sans lit,
N’a si pauvre jusqu’à Senlis;
Sire, ne sais quelle part j’aille.
Mon côté connaît le paillis,
Et lit de paille n’est pas lit,
Et en mon lit n’y a que paille.

Sire, je vous fais à savoîr:
Je n’ai de quoi du pain avoir.
A Paris je vois tous ces biens,
Mais il n’y a rien qui y soit mien.
J’y vois peu et j’en reçois peu ;

Il me souvient plus de saint Paul
Qu’il ne le fait de nul apôtre,
Bien sais Pater, ne sais qu’est nôtre,
Car la vie chère m’a tout ôté,
Elle m’a tant vidé mon logis
Que le Credo m’est refusé,
Et n’ai plus que ce que voyez.
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La version originale de cette complainte de Rutebeuf (nettement plus ardue)!

Je ne sai par ou je coumance,
Tant ai de matyere abondance
Por parleir de ma povretei.
Por Dieu vos pri, frans rois de France,
Que me doneiz queilque chevance,
Si fereiz trop grant charitei.
J’ai vescu de l’autrui chatei
Que hon m’a creü et prestei:
Or me faut chacuns de creance,
C’om me seit povre et endetei.

Vos raveiz hors dou reigne estei,
Ou toute avoie m’atendance.

Entre chier tens et ma mainie,
Qui n’est malade ne fainie,
Ne m’ont laissié deniers ne gages.
Gent truis d’escondire arainie
Et de doneir mal enseignie:
Dou sien gardeir est chacuns sages.
Mors me ra fait de granz damages;
Et vos, boens rois, en deus voiages
M’aveiz bone gent esloignie,
Et li lontainz pelerinages
De Tunes, qui est leuz sauvages,
Et la male gent renoïe.

Granz rois, c’il avient qu’a vos faille,
A touz ai ge failli sans faille.

Vivres me faut et est failliz;
Nuns ne me tent, nuns ne me baille.
Je touz de froit, de fain baaille,
Dont je suis mors et maubailliz.
Je suis sanz coutes et sanz liz,
N’a si povre juqu’a Sanliz.
Sire, si ne sai quel part aille.
Mes costeiz connoit le pailliz,
Et liz de paille n’est pas liz,
Et en mon lit n’a fors la paille.

Sire, je vos fais a savoir,
Je n’ai de quoi do pain avoir.
A Paris sui entre touz biens,
Et si n’i a nul qui soit miens.
Pou i voi et si i preig pou;

Il m’i souvient plus de saint Pou
Qu’il ne fait de nul autre apotre.
Bien sai Pater, ne sai qu’est notre,
Que li chiers tenz m’a tot ostei,
Qu’il m’a si vuidié mon hostei
Que li credo m’est deveeiz,
Et je n’ai plus que vos veeiz.

Une belle journée à tous!
Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com

Citation médiévale, poésie médiévale, Rutebeuf

L’ETAT DU MONDE, Rutebeuf

« Parce que le monde change
Plus souvent qu’un denier au Change,
Je veux rimer sur ce monde changeant.
L’été est passé, maintenant c’est l’hiver ;
Le monde était bon, maintenant c’est différent,
Car personne ne sait plus
Travailler au bien d’autrui,
S’il ne pense pas y trouver son profit. »

Citation et poésie médiévales pour moyenagepassion.com

Je vous partage ci dessus, la première strophe d’un poème célèbre de Rutebeuf, écrivain, trouvère satyrique du XIIIe siècle. Après sept cent ans, le texte reste d’actualité et l’on est même surpris en songeant que le  XIIIe, siècle encore profondément chrétien, voyait se répandre de plus en plus les ordres mendiants.