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Marie de France : Le Loup & la grue ou l’ingratitude des tyrans

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie satirique, langue d’oïl, ingratitude, tyran, bestiaire médiéval.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)

Bonjour à tous,

n route pour le XIIe siècle à la découverte d’une nouvelle fable de Marie de France. Au Moyen Âge central, la première poétesse en langue française nous a légué de nombreuses histoires de ce type en s’inspirant indirectement du legs de Phèdre.

Dans l’histoire du jour, il sera question d’un loup et d’une grue et, à travers leurs mésaventures, de l’ingratitude des tyrans envers les petites gens se trouvant sur leurs fiefs.

Nos contemporains connaissent bien plus sûrement ce conte animalier sous un autre titre même si la forme n’en varie guère. Longtemps après Marie de France, Jean de La Fontaine et sa plume talentueuse allaient, en effet, lui redonner un nouveau souffle pour le faire perdurer bien des siècles après lui.

L’homme de lettres du XVIIe siècle garderait le loup mais changerait l’oiseau pour faire de la grue une cigogne. L’ingratitude des puissants resterait au menu. Fabrice Lucchini n’était pas encore né. Il faudrait encore attendre pour qu’il réenchante La Fontaine.

La fable de Marie de France avec une enluminure exclusive tirée de divers manuscrits.

Les fables au temps de Marie de France

Au Moyen Âge central, les versions des fables qui circulent sont le plus souvent inspirées de Phèdre plutôt qu’Esope. Plusieurs manuscrits médiévaux témoignent de cette tradition qui émerge dans l’Angleterre du Haut Moyen Âge (700-1000) et dont l’un des auteurs de référence, vraisemblablement plus médiéval qu’antique, est un traducteur latin du nom de Romulus.

C’est au début du XVIIIe siècle, qu’on trouve une des plus anciennes recompilations latine de ce corpus . L’ouvrage date de 1709 et a pour titre Fabulae antiquae ex Phædro fere servatis ejus verbis desumptæ, et soluta oratione expositæ (Fables antiques tirées de Phèdre et expliquées librement).

On connait aussi cette publication sous le nom de Romulus Nilantii du nom de son auteur Johan Frederik Nilant, professeur, philologue et juriste néerlandais. L’ouvrage a été réédité en édition bilingue latin français chez Honoré Champion, en 2020 1.

On s’accorde, en général, sur le fait que c’est ce corpus médiéval qui aurait inspiré Marie de France plutôt que Phèdre dans le texte ou même Esope. Concernant la fable du jour, la poétesse franco-normande la reprendra à son compte en la transposant quelque peu.

Des versions médiévales adaptées de Phèdre, elle conservera le loup, le volatile à long cou et le scenario. Toutefois, elle développera la morale de son histoire dans un contexte plus féodal et donc aussi plus médiéval. Le « méchant » deviendra ainsi « le mauvais seigneur », autrement dit le tyran abusif qui fustige les petites gens sur son fief ; sa seule gratitude envers eux consistant à les épargner.

Enluminure retouchée de la fable du Loup et de la Grue dans le manuscrit ms Français 24428 de la BnF (datation milieu du XIIIe siècle)
Enluminure du Loup et de la Grue dans le ms Français 24428 de la BnF (à consulter sur Gallica)

Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
dans l’anglo-normand de Marie de France

Ensi avint k’uns Leus runja
Uns os que el col li entra ;
E quant el col li fu entreiz,
Mult en fu durement greveiz.
Tutes les Bestes assanbla,
E les Oisielz à sei manda,
Puiz lur fait à tuz demander
Se nus l’en seit mediciner.

Entr’ax unt lur cunsoile pris
E chascuns en dist son avis:
Fors la Grue, se dient bien,
Ni ad nulz d’iauz ki saiche rien.
Le col ad lunc è le bec groz
Si en purreit bien tirer l’oz ;
Li Lox li pramist grant loier
Pur tant ke la volsist aidier ;

La Grue met le bec avant
Dedenz la goule au mal-feisant ;
L’os en atrait, puis li requist
Que sa promesse li rendist.
Li Leuz li dist par mal-talent,
E afferma par sairement
Que li sambleit, è vertez fu,
Que bon loüer en aveit eu,
Qant sa teste en sa gule mist
K’il ne l’estrangla è oscist.

Tu es, fist-il, fole pruvée
Kant de moi es vive escapée ;
E tu requiers autre loier ?
De ta char ai grant désirier,
Maiz mult me tieng ore pur fol
Qant mes denz n’estrangla ton col.

Autresi est dou mal Seignur,
Se povres Hum li fet henur
E puis démant le guerredun
Jà n’en aura se maugrei nun,
Portant k’il soit en sa baillie
Mercier le deit de sa vie.

les Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)T2


Du loup et de la grue qui lui ôta un os de la gueule

Traduction de la fable de Marie de France en français actuel.

Ainsi advint qu’un loup rongea
Un os qui, une fois, avalé
Dedans son cou vînt se loger
Et quand il fut bien coincé là
Il en fut bien incommodé.
Toutes les bêtes il assembla
Et les oiseaux il fit quérir
Pour que chacun se prononça
Et s’empresse de le secourir.

Ainsi les bêtes tinrent conseil
Et chacun donna son avis
Hormis la grue, affirmèrent-ils,
Nul autre ne pourra l’aider.
Avec son gros bec et long cou
Elle pourrait bien retirer l’os ;
Le loup promît grande récompense
Si l’oiseau voulait bien l’aider.
La Grue mis le bec en avant
Dedans le gorge du méchant ;
En retire l’os et puis requiert
Qu’on lui rétribue son salaire.

Le loup lui rétorque, en sifflant
Et jure bien haut que par serment,
Il lui semble en vérité
Qu’elle a déjà été payée
De ne point être dévorée,
Quand son cou elle mit dans sa gueule.
« Tu es, dit-il, folle avérée
Quand t’étant de moi réchappé
Tu viens encore quémander ? »
De ta chair j’ai grand désir
Mais je me tiens là, pure folle,
Sans que mes crocs ne te déchirent.

Ainsi va du mauvais seigneur,
Si pauvres gens lui font honneur
Et puis en demandent salaire
Jamais il n’en éprouvera de gratitude,
Tant qu’ils sont sur son territoire
Il doivent le remercier d’être en vie.


Lupus et Gruis, chez Phèdre

Qui pretium méritei ab improbis desiderat,
bis peccat : primum quoniam indignos adiuvat,
impune abire deinde quia iam non potest.
Os devoratum fauce cum haereret lupi,
magno dolore victus coepit singulos
inlicere pretio ut illud extraherent malum.
Tandem persuasa est iureiurando gruis,
gulae quae credens colli longitudinem
periculosam fecit medicinam lupo.

Pro quo cum pactum flagitaret praemium,
« Ingrata es » inquit « ore quae nostro caput
incolume abstuleris et mercedem postules ».

Version française

Il est dangereux de secourir les méchants.

Qui exige des méchants la récompense d’un bienfait, commet deux fautes : l’une en ce qu’il oblige ceux qui en sont indignes ; l’autre parce qu’il ne peut guère s’en tirer sain et sauf.

Un os qu’un loup avait avalé, lui demeura dans le gosier : pressé par une vive douleur, il tâcha à force de promesses d’engager les autres animaux à le tirer de ce danger. Enfin, la Grue persuadée par son serment, confia son cou à la gueule du loup et lui fit cette dangereuse opération.

Comme elle lui réclamait le prix de son service : « vous êtes une ingrate, dit-il ; vous avez retiré votre tête saine et sauve d’entre mes dents et vous demandez récompense !« 

Les fables de Phèdre affranchi d’Auguste en latin et en françois, L’abbé L.D.M, Ed Nicolas et Richart Lallemant (1758).


Le loup et la grue dans le Romulus de Nilant

La version du Romulus Nilantii est sensiblement équivalente à l’originale de Phèdre sur le fond. L’histoire ne change pas et là encore, la morale est en défaveur de l’ingénu qui commet la double erreur de se mettre au service du méchant, tout en espérant, en plus, des récompenses ou des mérites.

« Qui pretium meriti ab improbo desiderat , plus peccat: primum quia indignos juvat importune ; deinde quia ingratus postulat, quod implere non possit. »

« Celui qui attend une récompense d’un homme méchant pèche doublement : d’abord parce qu’il aide indignement l’indigne ; ensuite, parce qu’il exige de l’ingrat ce qu’il ne peut donner. »


Le Loup et la Cigogne de Jean de La Fontaine

Venons-en à la version qui nous est sans doute la plus familière celle de Jean de La Fontaine. Chez lui, la morale reste, pour cette fois, tacite. Il laisse le soin au lecteur de la tirer.

Les Loups mangent gloutonnement.
Un Loup donc étant de frairie
Se pressa, dit-on, tellement
Qu’il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,
Près de là passe une Cigogne.
Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l’Opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire.

« Votre salaire ? dit le Loup :
Vous riez, ma bonne commère !
Quoi ? Ce n’est pas encore beaucoup
D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte. »

Les Fables de Jean de La Fontaine


Un mot de l’enluminure sur l’illustration

Sur l’illustration et en-tête d’article, l’enluminure du loup et de la grue sur fond de lac et de châteaux est une création de votre serviteur à partir de manuscrits médiévaux.

Enluminure du loup et de la grue sur fond de châteaux et de nature.

Le paysage provient du ms Français 9140 : Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, traduit du latin par Jean Corbechon et daté du XVe siècle (enlumineur Évrard d’Espinques).

La grue est tirée du bestiaire lat. 6838B de la BnF : anonymi tractatus de quadrupedibus, de avibus et de piscibus. L’ouvrage est daté du XIVe siècle. Le loup est sorti, quant à lui, tout droit du MS. Bodley 130, un bel herbier et bestiaire médiéval conservé à la Bodleian Library et daté de la fin du XIe siècle. Quelques autres éléments de décor ont été glanés ça et là.

En bons acteurs, le loup et la grue se sont prêtés au jeu de la mise en scène et de l’opération. J’ai dans l’idée qu’après des siècles à poser sur leur parchemin respectif, sans remuer un œil ou une patte, prendre un peu l’air leur à fait du bien.

Vu sur la tapisserie de Bayeux

une représentation d'un grue extrayant un os de la gueule d'un animal (lion ou loup ?), tapisserie de Bayeux.

Du point de vue iconographique, il est intéressant de noter qu’on retrouve encore notre fable sur une bordure de la tapisserie de Bayeux. Le loup semble même s’y être changé en lion. Ce n’est pas impossible quand on sait que c’est aussi le cas de certaines versions de cette fable dans certains manuscrits (manuscrit 2168, anciennement côte Regius 7989-2, cf note Roquefort, op cité).

Voilà pour ce petit voyage dans le monde des fables du XIIe siècle, à la découverte de Marie de France.

En espérant que cet article vous ait appris quelques petites choses, merci encore de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


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Notes

  1. Le Romulus de NilantÉdition bilingue, éd. Baptiste Laïd, Paris, Champion, 2020, par Jean Meyers ↩︎

Humour & poésie satirique, Eustache Deschamps : De deux celles le cul à terre

Sujet  : poésie, auteur médiéval,  moyen français, ballade, poésie satirique, poésie morale, humour médiéval.
Période  : Moyen Âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur :  Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :  «De deux celles le cul a terre»
Ouvrage  :  Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps, Vol 5,   Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878), Œuvres  inédites d’Eustache Deschamps, Prosper Tarbé (T1)

Bonjour à tous

ous revenons au XIVe siècle, pour y découvrir une nouvelle poésie satirique du bon vieux Eustache Deschamps.

Au cours de sa longue vie, cet auteur champenois a mis littéralement tout ce qui passait à sa portée en vers. Il en a résulté une œuvre prolifique, dont plus de 1000 ballades sur un grand nombre de sujets, qui fait le bonheur des médiévistes spécialistes du Moyen Âge tardif. Aujourd’hui, c’est une poésie humoristique et satirique qui retiendra notre attention.

La ballade du jour et une enluminure du pèlerin face à convoitise, tiré du manuscrit français 376 de la BnF -

Satyre et humour à la cour

Tout au long de son œuvre, Eustache n’a jamais perdu une occasion de s’adonner à la poésie morale et critique. L’officier de cour et huissier d’armes pour le roi Charles V a notamment su dépeindre avec causticité les mœurs des gens de cour de son temps. Il le fait, une fois encore et sous un nouvel angle, dans la ballade du jour.

S’il en profitera pour se gausser des gens qu’on y trouve entre personnes agréables ou lourdaudes, ce sont les serviteurs de cour que le poète médiéval ciblera plus particulièrement ici. Jeux de pouvoir, convoitise de meilleures positions ou de fonctions, ambition et volonté de paraître, sont au programme d’un propos qui finira par déborder du contexte curial pour s’élargir à tout un chacun.

Vouloir s’élever et mieux chuter

Pèlerin face à convoitise - Enluminure du ms Français 376 de la BnF.  "Le pélerinage de l'âme", par Guillaume de Digulleville
Pèlerin face à la convoitise, Français 376 de la BnF

« De deux celles le cul a terre. » scande le refrain de notre ballade satirique. A vouloir s’asseoir sur deux sièges à la fois, on pourrait bien finir par se retrouver le cul par terre.

Autrement dit, à convoiter une position trop haute et qui n’est pas la sienne, on risque bien de n’en plus avoir aucune, en s’étant tourné, au passage, en ridicule. Ici, « l’élévation » que tente le sergent, autrement dit l’officier ou le serviteur de cour, en empilant deux sièges n’est qu’une allégorie de la volonté de se hisser de statut ou de position (l’état, la condition, …).

Eloge du contentement

Au delà de la nature humoristique de la ballade, l’auteur médiéval nous parle, encore une fois, de la voie moyenne et de l’importance de savoir se contenter de sa condition, de son statut, de ses possessions, etc…

La « médiocrité dorée » qu’on trouve déjà chez des auteurs antiques comme Horace, est un thème cher à Eustache. Il lui a dédié un certain nombre de ballades en le reprenant à son compte : « Pour ce fait bon l’estat moien mener », « Benoist de Dieu est qui tient le moien » (nous vous invitons à en retrouver quelques-unes en pied d’article).

Au cœur de cette ballade, le protagoniste tombé le cul à terre pour avoir voulu s’élever trop haut, devient ainsi un exemple édifiant de cet éloge du contentement.

Sources historiques, le manuscrit français 840

Quand on désire aborder sérieusement les écrits d’Eustache Deschamps du point de vue des sources manuscrites anciennes, il est difficile de faire l’impasse sur le ms Français 840 de la BnF. Ce manuscrit médiéval du XVe siècle reste la référence la plus complète pour découvrir l’œuvre du poète champenois.

La ballade satirique du jour dans le manuscrit médiéval français 840 de la BnF.
La ballade du jour dans le Français 840 de la BnF (à découvrir au complet sur Gallica.fr)

Pour la transcription en graphie moderne du texte du jour, nous nous sommes appuyés sur les Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps du Marquis de Queux de Saint-Hilaire et Gaston Raynaud (vol 5, 1878). Vous pourrez également retrouver cette poésie satirique dans les Œuvres inédites d’Eustache Deschamps, publié avant cela par Proper Tarbé (vol 1, 1849).


« De deux celles le cul a terre »
dans le moyen français d’Eustache

A une grant court tres notable
Alay pour vir seoir le gens
Dont maint se mistrent a la table,
Les uns lourdes, les autres gens
(des lourdauds et des gentils) ;
Mais la fut uns petiz sergens
(serjant : serviteur, huissier domestique)
Qui aises sist sur basse selle
(bien assis sur un petit siège) ;
Or ne lui souffisoit pas celle,
Une autre mist sus, qu’il va querre
(chercher);
Mais il chut, en cheant sur elle :
De deux celles
(sièges) le cul a terre.

A maint
(pour beaucoup) fut ce fait agreable,
Chascun s’en rit; la ot venans
Qui pour ceste chose muable
Sont les .II. celles agrapans ;
(saisissant les deux chaises & s’asseyant dessus)
Sus se sirent. « Las! moy repans,»
Dist cilz qui chut, « caille ay prins belle,
« Bien deçus suy par ma cautelle
(ruse) ;
« Qui bien est, s’il se muet, il erre
(celui qui est bien, s’il bouge, il se trompe) :
« Cheus suy, par folie nouvelle
(j’ai chu par mon action insensée),
« De deux celles le cul a terre. »

Cest exemple est bien recitable
(qu’on peut citer, édifiant)
Et moral pour pluseurs servans
Qui ont office proufitable
Et qui sont autres convoitans,
Puis sont l’un et l’autre perdans.
Au petit ru boit teurterelle
(tourterelle)
Plus aise qu’en riviere isnelle
(rapide),
Son nife
(nid) en lieu moien (peu élevé) enserre:
Cheoir ne veult, par hault voul d’aelle
(haut vol d’aile),
De deux celles le cul a terre.

L’ENVOY

Prince, estre doit chascuns contens
De son estat
(condition) selon son sens,
Il ne fait pas bon trop acquerre
Ne vouloir monter es haulz rens
Dont chéent les plus acquerans
De deux celles le cul a terre.


Retrouvez d’autres ballades morales et satiriques d’Eustache Deschamps sur un thème similaire :

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour Moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

NB : pour l’illustration et le texte en graphie moderne, nous avons utilisé une enluminure du Français 376. Elle représente le pèlerin face à la convoitise et ses tentations. Ce manuscrit daté du milieu du XIVe siècle contient la trilogie du moine cistercien et poète Guillaume de Digulleville : Le pèlerinage de humaine voyage de vie humaine, Le pèlerinage de l’âme et Le pèlerinage de l’âme Jhesu Crist. Il est actuellement conservé à la BnF et consultable sur gallica.

Fable médiévale : Le Paon mécontent son Chant, Marie de France

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, franco-normand, auteur médiéval, poésie satirique, langue d’oïl, vanité, envie, contentement, bestiaire médiéval.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou Poon qi pria qu’il chantast miex
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous partons pour le Moyen Âge central à la découverte d’une nouvelle fable médiévale de Marie de France. Au XIIe siècle, celle qu’on considère comme une des premiers écrivains en langue vernaculaire s’adonne à l’écriture de lais, de récits religieux. mais aussi à l’adaptation de fables antiques en franco-normand. Son isopet fut même le premier recueil de fables connu en langue française.

Dans la fable du jour, la poétesse nous invite à suivre un paon mécontent de son sort et surtout de son chant. A l’habitude, nous remonterons aux origines historiques de ce récit. Nous vous en proposerons également un commentaire et une traduction en français actuel. Avant cela, disons un mot du paon et de quelques symboles qui lui sont attachés dans les bestiaires médiévaux.

Le paon des bestiaires médiévaux

Enluminure d'un paon faisant la roue dans le Bodley Bestiary, manuscrit MS Bodley 764 daté du XIIIe et conservé à la la Bibliothèque Bodléienne d'Orford (Bodleian Library).
Enluminure d’un paon faisant la roue, Bodley Bestiary, manuscrit MS Bodley 764 (XIIIe s)

Au Moyen Âge central, on retrouve souvent le Paon et sa roue associés au symbole de la vanité. Dans Li livres dou tresor (1260-1267), Brunetto Latini reconnaît à l’oiseau des qualités esthétiques : « une poitrine de couleur saphir et une riche queue de diverses couleurs dont il se réjouit incroyablement« .

L’auteur décrit aussi le paon comme ayant une tête de serpent, une voix de diable et il lui prête une vanité qui confine à la vulgarité. Quant à sa chair elle est, toujours selon Latini, dure et nauséabonde.

En fait de chant, il est vrai que le cri du volatile s’approche plus du  braillement que du gazouillis de certains de ses congénères à plumes. Sur l’idée de vanité, on peut lire encore que si ce cri est effroyable c’est qu’à son réveil l’oiseau panique et s’étrangle de peur d’avoir perdu sa beauté.

Chez Hildegarde de Bingen on trouve une description qui décrit le paon comme une créature assez ambivalente et vicieuse. Brisant les œufs de sa propre engeance, il n’hésite pas non plus, selon elle, à verser dans des habitudes déviantes et des accouplements contre-nature avec d’autres animaux 1.

Dans d’autres bestiaires, on trouvera encore le paon lié à la renaissance ou la résurrection. Sa symbolique est donc assez ambivalente et complexe.

Du Paon qui implorait un meilleur chant

Enluminure d'un Rossignol  dans le Bodley Bestiary, manuscrit MS Bodley 764
Enluminure de Rossignol, MS Bodley 764

Pour revenir à cette fable médiévale de Marie de France, un paon furieux s’y plaint auprès de Junon de posséder un chant exécrable.

La déesse a beau lui faire remarquer qu’il a reçu, d’entres tous les oiseaux, le plus beau des plumages, le volatile reste inconsolable. Il continue de loucher vers le Rossignol qui, bien que plus petit que lui et bien moins remarquable en apparence, possède un chant plus enviable.

Au sortir, Junon restera sourde aux jérémiades du paon et s’en irritera même. Elle finira par lui enjoindre de se contenter de ce que la nature et les dieux lui ont déjà donné. Vanité et envie contre importance du contentement 2 sont donc au programme de cette fable mais d’où vient cette référence à Junon, la déesse de déesse ?

Argos, Junon et les paons

Nul n’ignore la beauté du paon et de sa roue. Selon les mythologies grecque et romaine, il aurait justement hérité de cet apparat par la déesse Junon (Héra en grec), épouse de Jupiter (Zeus) et reine des dieux auquel cet oiseau est attaché depuis l’antiquité.

Junon et ses paons, enluminure du MS Français 9197, Libvre des eschés amoureux, ou des eschés d'amours (XVe s), BnF département des manuscrits.
Junon & ses paons, enluminure du Français 9197

La Mythologie nous conte que Jupiter s’était entiché de la belle Io, fille du dieu fleuve Inachos. Afin de la soustraire à la terrible jalousie de Junon, le Dieu des dieux décida de changer sa maîtresse en génisse.

Il en fallait toutefois plus pour calmer la méfiance de Junon. Voulant s’assurer que sa rivale soit totalement neutralisée, la déesse la fit garder par Argus, le géant aux cent yeux. Ayant appris cela, Jupiter décida de libérer Io. Il manda son fils Mercure (Hermès) endormir le colosse à l’aide d’une flute de pan. Une fois dans les bras de Morphée, la tête du gardien fut tranchée.

Découvrant Argus mort, Junon fort attristée décida de le récompenser en parant les plumes de son oiseau favori, le paon, des cent yeux du géant.


"Du poon qi pria qu'il chantast miex", texte de la fable du jour en franco-normand avec enluminure d'un paon tirée du manuscrit BM 14 de la Bibliothèque de Chalons (fin XIIIe siècle)

Dou Poon qi pria qu’il chantast miex
dans la langue de Marie de France


Uns Poons fu furment iriez
Vers sei-méisme cureciez
Pur ce que tele voiz n’aveit,
[a]Cum à sa biautei aveneit.
A la Diesse le mustra
E la Dame li demanda
S’il n’ot assez en la biauté
Dunt el l’aveit si aorné ;
De pennes l’aveit fait si bel
Qe n’aveit fait nul autre oisel.

Le Poons dist qu’il se cremeit
Q’à tuz oisiauz plus vilx esteit
Pur ce que ne sot bel chanter.
Ele respunt lesse m’ester,
Bien te deit ta biauté soufire ;
Nenil, fet-il, bien le puis dire
Qant li Rossegnex q’est petiz
A meillur voiz, j’en sui honniz.

MORALITÉ.

Qui plus cuvoite que ne deit
Sa cuvoitise le deçeit ;
Pur cet Fable puvez savoer
Que nuz Hum ne puit avoer
Chant è biauté tute valor.
Pregne ce qu’a pur le meilor.

Du paon qui voulait mieux chanter
(adaptation en français actuel)

Un paon était fort irrité
Et courroucé envers lui-même
Pour ne posséder un chant tel
Qui convienne à sa beauté.
Il s’en plaignit à la Déesse
Qui, à son tour, lui demanda
S’il n’avait assez de la beauté
Dont elle l’avait si bien parée ;
Son plumage était le plus beau
Supérieur à bien des oiseaux.

Le paon dit qu’il se trouvait, lui,
Le plus vil d’entre les oiseaux
Car il ne savait bien chanter.
Elle répondit, « laisse moi en paix
Contente-toi de ta beauté » ;
« – Nenni, fit-il, et je l’affirme,
Quand le rossignol si petit,

Chante bien mieux, j’en suis honni (honteux, bafoué)« .

Moralité

Qui plus convoite qu’il ne doit
Sa convoitise le déçoit.
Cette fable nous fait savoir
Que nul homme ne peut avoir
Chant et beauté tout à la fois (de même valeur)
Qu’il prenne ce qu’il a de meilleur
3.


De Phèdre à Marie de France

Douze siècles avant Marie de France, on trouvait déjà la fable du paon et de Junon chez Phèdre (10 av J-C. -50) . La version de la poétesse française en est assez semblable. Seule différence, le fabuliste illustrait son propos à l’aide d’autres exemples pris dans le règne aviaire.

Voici cette fable de Phèdre dans sa version latine, suivie de sa traduction en français.

Pavo ad Junonem
Phèdre, livre III, fable XVIII

Tuis conteus no concupiscas aliena

Pavo ad Junonem venit, indigne ferens
Cantus luscinii quod sibi no tribuerit;
Illum esse cunctis auribus mirabilem,
Se derideri simul ac vocem miserit.
Tunc consolandi gratia dixit dea:
Sed forma vincis, vincis magnitudine;
Nitor smaragdi collo præfulget tuo,
Pictisque plumis gemmeam caudam explicas.

Quo mi inquit mutam speciem si vincor sono?
Fatorum arbitrio partes sunt vobis datæ;
Tibi forma, vires aquilæ, luscinio melos,
Augurium coruo, læva cornici omina;
Omnesque propriis sunt contentæ dotibus.
Noli adfectare quod tibi non est datum,
Delusa ne spes ad querelam reccidat.


Le paon se plaint à Junon
traduit du latin de Phèdre

Content du tien, n’envie point celui des autres

Le paon vint trouver Junon, piqué de ce qu’elle ne lui avait point donné le chant du rossignol, qui faisait l’admiration de tous, tandis qu’on se moquait de lui dès qu’il montrait son chant.

La déesse, pour le consoler, lui répondit alors : « aussi l’emportez-vous par votre beauté, par votre grandeur. L’éclat de l’émeraude brille sur votre cou, et avec vos plumes bien colorées, vous déployez une queue semée de pierreries: « A quoi me sert tant de beauté, dit le paon, si je suis vaincu du côté de la voix. »

Junon lui rétorqua : « l’ordre des destins vous a donné à chacun votre part ; à vous la beauté, la force à l’Aigle, la voix mélodieuse au Rossignol, l’augure au Corbeau, les mauvais présages à la Corneille, et tous sont contents des avantages qui leur sont propres. Ne désirez pas ce que vous est étranger, de peur que vos espérances ne s’évanouissent en regrets superflus. »

Phèdre affranchi d’Auguste, en latin et en françois
ed Nicolas et Richard Lallemant (1758) .


Le Paon se plaignant à Junon de La fontaine

Plus de 400 ans après Marie de France, Jean de La Fontaine s’est, lui aussi, penché sur cette fable de Phèdre pour en proposer sa version. En suivant le récit du fabuliste latin du premier siècle, le talentueux auteur français du XVIIe siècle reprenait la liste des qualités données à chaque oiseau.

Après bien des déboires et à travers l’histoire, le paon vaniteux de la fable apprit donc une leçon d’importance de la bouche même de Junon. Il lui faudrait se contenter des avantages que la nature lui a donnés.

Une belle journée, en vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Monde Médiéval sous toutes ses formes.


Notes

NB : sur l’image d’en-tête, vous retrouverez l’enluminure d’un paon aux couleurs très vives tirée du BM 14 de la Bibliothèque de Chalons. Ce manuscrit médiéval daté de la fin du XIIIe siècle peut être consulté en ligne ici. Sur notre illustration, nous l’avons installé sur un joli fond de verger médiéval. Cette autre enluminure est tirée du Livre des propriétés des choses de Barthélemy l’Anglais ou ms Français 136 de la BnF. Ce codex est un peu plus tardif puisqu’il date du XVe siècle.

  1. Hildegard von Bingen’s Physica: The Complete English Translation of Her Classic Work on Health and Healing, Pricscilla Throop, Healing Arts Press, 1998 ↩︎
  2. On trouvera souvent cette idée de contentement au Moyen Âge. Voir par exemple cet extrait du Roman de la Rose ↩︎
  3. Qu’il se contente de ce qu’il a de mieux. ↩︎

Princes Déchus & Siècle Perdu dans la Bible de Guiot de Provins

Sujet : poésie médiévale, poésie satirique,  trouvère, bible, moine, moyen-âge chrétien, poésie politique, nostalgie médiévale, langue d’Oïl
Période : Moyen Âge central, XIIe, XIIIe siècle
Auteur : Guiot de Provins (Provens) (1150 – 12..)
Manuscrit ancien : MS français 25405 BnF
Ouvrage : La Bible, les Oeuvres de Guiot de Provins, poète lyrique et satirique, John Orr (1915)

Bonjour à tous

ous vous proposons, aujourd’hui, d’avancer sur la poésie satirique médiévale à travers un nouvel extrait de la Bible du trouvère Guiot de Provins. Dans le courant des XIIe et XIIIe siècles, cet ouvrage sans concession ouvre sur un siècle (autrement dit des temps) décrit, par son auteur, comme « puant et horrible ».

D’après ses propres écrits, Guiot a beaucoup voyagé de cour en cour en tant que trouvère dans la France médiévale et au delà même, jusqu’aux croisades. Dans cette première partie de sa vie, il aurait côtoyé de nombreux seigneurs avant de se faire moine. Les conditions et le faste des cours avaient alors changé, peut-être d’ailleurs, sous la pression des croisades successives et de leur impact sur la noblesse. Quoi qu’il en soit, dans sa bible satirique, au long de quelques 2700 vers, Guiot de Provins n’épargna guère ses contemporains, religieux ou civils. Dans les extraits du jour, nous nous intéressons notamment à sa critique des princes et des puissants.

Extrait de la bible de Guiot de Provins sur les Princes avec enluminure tirée de la Chanson de Roland (Manuscrit de Saint Gall, Staatsbibliothek XIIIe siècle)

Princes tyrans et puissants dévoyés
dans la poésie satirique médiévale

Le Moyen Âge a beaucoup chanté ses princes et ses rois. Dans les cours, on les loue et on les flatte. On leur rédige même quelquefois des chroniques historiques sur mesure. Sur le plan politique, on écrit aussi à leur intention des guides de bonne conduite et des « Miroirs des princes ». On trouvera de tels ouvrages au Moyen-Orient chez des auteurs comme Saadi (voir le Gulistan ou le Boustan) mais ils se répandent aussi en Occident et deviennent très appréciés comme le Livre des Secrets du Pseudo Aristote.

Pendant de cette tendance, les mauvais princes reçoivent aussi leur lot de critiques et la poésie satirique médiévale n’hésitera pas à les égratigner. On pense au Prince de Châtelain, à certaines ballades d’Eustache Deschamps ou encore à des diatribes de Jean Meschinot, entre ses ballades contre Louis IX et ses lunettes des Princes. On pourrait encore ajouter à cette liste, le tyran et sa misérable vie de Pierre d’Ailly et un nombre incomptable d’écrits d’autres auteurs médiévaux.

Dans la veine de ses satires et précédant même certaines d’entre elles, la Bible de Guiot de Provins contient de nombreux vers à l’adresse des mauvais princes. Nous en avions déjà cité quelques-uns dans un article précédent sur sa bible. En voici quelques autres :

Que sont les princes devenus ?
extraits de la bible de Guiot de Provins

NB : la langue d’oïl de Guiot de Provins n’est pas toujours simple à déchiffrer. A l’habitude, nous vous fournissons des clefs de vocabulaire pour mieux la transposer en français actuel.


(V 156) Trop est nostre loz au desoz (Trop est notre gloire abaissée):
Qui bien nos vorroit jugier toz,
Si con
(comme) je sais et con je croi,
Ja
(jamais) n’en eschapperoient troi
Que ne fussent dampnei
(damner)sens fin,
Ou sont li saige, ou sont li prou
(les preux) ?
S’ils estoient tuit
(tous) en un fou (feu),
Ja des princes, si con je cuit
(cuidier : croire, penser);
Mais se li fellon i estoient,
Sil qui Dieu voirement ne croient
(ceux qui ne croient vraiment en Dieu),
Et li villain et li eschars
(les avares),
molt i aroit des princes ars
(de ardoir : brulés);
Onques si loaus fous ne fui
Qu’il valdroient muez
(mieux) cuit que crui (cru de croire, jeu de mot « cru »).

A grant tort les appelle on princes :
Des estapes
(pièges) et des crevices (écrevisse)
Font mais empereors et rois.
Les Alemans et les Inglois
Voi bien des princes esgareiz
(égarés),
Si voi je les autres aisseiz :
Tuit sont esbahi per lou mont
(le monceau, la quantité)
Des mavais princes qui il ont.

Et chevalier sont esperdu
(éperdus, déconcertés) :
Sil ont auques
(quelque peu) lor tens perdu ;
A
(r)belestrier, et meneour (mineurs)
Et perrier
(artilleurs de perrières), et engeneor
Seront de or avant plus chier
(plus estimés, plus précieux).
Encuseor
(délateurs) et losangier (beaux parleurs, faux),
Sil ont passei
(survécu). Et que feront
Sil qui lou siecle vëu ont
Si vallant con il a estei ?
(1)
Deus ! con estoient honorei
Li saige, li boin vavassour !
(les bons vassaux)
Sil furent li consoilloour
Qui savoient qu’estoit raison ;
Sil consilloient les barons,
Sil faisoient les dons doneir
Et les riches cors assembler.


(…) Que sont li prince devenu ?
Deus ! Que vi je et que voi gié !
(Qu’ai-je vu et que vois-je (à présent))
Mout mallament
(lamentablement) some changié :
Li siecles fu ja
(jadis) biaus et grans
Or est de garçons et d’enfans.
Li siècles, sachiez voirement
(vraiment),
Fadrait per amenuisement ;
Per amenuisement faudra
Et tant per apeticera
(rapetisser, diminuer),
Qu’uit
(huit) homes batront en un for (four)
A flaels lou bleif toute jor,
(2)
Et dui home, voire bien quatre,
Se poront en un pout
(pot) combatre.
Iteils li siecles devenra
(tels les temps deviendront),
Sachier de voir ceu avenra :
As princes le poez veoir,
Et k’on ne doit prisier avoir
Don l’on ne fait honor ne bien.

Tout est mais perdeu, ne vaut rien :
Trop est li sicles vis et oirs
(trop sont les temps vils et ignobles).
Certes, je voldroie estre mors
Quant me membre
(me souviens) des boins barons,
Et de lors fais et de lor nons,
Et des haus princes honoreiz
Qui tuit sont mort. Or esgardez
Quels eschainges nos en avons
(ce qui nous avons en retour),
Que argens est devenus plons !
Trop belle oevre fait on d’argent ;
Aï ! Bieu sire Deus, coment
Seme prodon
(homme honorable honnête) mavais grainne ? –
Molt est l’aventure vilainne
(triste, affligeante).

(1) Et que feront Sil qui lou siecle vëu ont Si vallant con il a estei : et qu »adviendra-t-il de ceux qui ont été témoin des temps de grande valeur du passé.
(2) Qu’uit homes batront en un for a flaels lou bleif toute jor : qu’il faudra à huit hommes en un four toute une journée pour battre le blé au fléau.


Aux Sources manuscrites de la Bible de Guiot de Provins

On peut trouver la bible de Guiot de Provins dans un certain nombre de manuscrit médiévaux dont le MS Français 25405 de la BnF (voir sur Gallica). Ce manuscrit, daté du XIIIe siècle, contient le texte satirique du trouvère dans son entier. De nombreux autres manuscrits du Moyen Âge n’en propose qu’un partie. C’est notamment le cas du manuscrit médiéval enluminé Ms-5201 de la bibliothèque de l’Arsenal (image ci-dessous).

La Bible de Guiot de Provins enluminée dans le Manuscrit Français 5201 de la Bibliothèque de l'Arsenal

Nostalgie médiévale et héros du passé

Avec quelques réserves sur les définitions, une forme de nostalgie traverse la littérature médiévale, sous la plume de ses esprits les plus lettrés. Le Moyen Âge a bien eu ses héros antiques ou plus contemporains, mais à peine reconnus et salués, il semble à peu près tous lui avoir filé entre les doigts pour ne laisser place qu’à un grand vide : Alexandre le Grand, Charlemagne et Roland ou encore Arthur de Bretagne et, avec lui, les glorieuses heures de la chevalerie de Chrétien de Troyes font partie des figures souvent évoquées. Tous ces noms ont largement inspiré les plus grands auteurs et poètes des Moyen Âge central à tardif, mais souvent comme les spectres regrettés d’un temps à jamais enfui et dont on déplorait la perte.

Les célèbres Neiges d’Antan de Villon sont un autre signe de cette nostalgie, comme sa ballade un peu moins connue sur les seigneurs du temps jadis : « Mais où est le preux Charlemagne? ». Toutefois, François de Montcorbier est loin d’être le seul à avoir évoqué les illustres personnages du passé et cette idée d’une grandeur révolue. Les poésies lyriques et satiriques médiévales sont pétries de références de cette sorte.

Bien sûr, le Moyen Âge a su aussi rendre hommage et louer ses héros en leur temps, les Duguesclin, les Bayard ou les Jeanne d’Arc. Pourtant, cette nostalgie des grands disparus chantée par tant d’auteurs et, avec elle, le constat de valeurs en perdition, ne peut que frapper celui qui s’aventure dans les méandres de la littérature médiévale, et notamment celle des XIIIe au XVe siècles.

Idéal de perfection morale et valeurs en sursis

Pour être des siècles reconnus généralement comme ceux de l’épanouissement du Moyen Âge chrétien et du catholicisme, il demeure étonnant de voir combien l’actualisation des valeurs morales chrétiennes fait justement problème pour de nombreux auteurs moraux ou satiriques médiévaux. On pourrait d’ailleurs y ajouter les fabliaux et leur moquerie de la gente religieuse.

Dans ce constat d’un temps glorieux révolu, les petits hommes et leur mesquinerie ont supplanté les « preudons », même chez les puissants. Convoitise, avidité, soif de pouvoir et de possession ont gâté les valeurs d’antan et la morale chrétienne des origines. On invoque alors souvent la mémoire des grands du passé pour mieux souligner les bassesses des hommes du présent et leur peu de hauteur morale. Chez Guiot de Provins, les temps rapetissent et les hommes deviennent des enfants.

Nostalgie des valeurs en fuite, constat de princes qui n’en sont plus tout à fait et de valeurs chevaleresques à jamais enfuies. Tout se passe comme si un certain Moyen Âge n’aura cessé de courir après son ombre dans une quête nostalgique de perfection (chevaleresque, chrétienne et peut-être même christique) condamnée à n’être plus jamais atteinte. Bien sûr, c’est sûrement parce que ces valeurs là (et leur idéal) étaient si actuelles dans les mentalités médiévales qu’elles ont servi d’étalon pour juger d’un présent qui, sous la plume des auteurs satiriques ou les poètes, se montre assez rarement à la hauteur des exigences philosophiques et morales de la société d’alors. Mais le constat est là, le Moyen Âge porte déjà en lui et à travers ses auteurs, une forme de nostalgie de ses propres origines.

Pour conclure, précisons que dans le cas de Guiot de Provins, les références ne sont pas toujours si lointaines et abstraites. Le trouvère parle, en effet, de mémoire et sa bible étale aussi de longue litanie de nobles et princes médiévaux dont certains qu’il a pu côtoyer. Il est d’ailleurs d’autant déçu par ses contemporains qu’il dit avoir connu ou entendu parler de tels grands hommes :

Les rois et les empereors
Et ceaus dont j’ai oï parler
Ne vuel je pas tous ci nomer ;
Mais ces princes ai je vëus,
Por ceu sui je si esperdus
Et abahis, ce n’est pas gais.

(…) La mort nos coite et esperonne ;
Trop m’ait tolut de mes amis.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.