A l’approche de Noël et des fêtes de fin d’année, nous formons le vœu que vous les passiez agréablement, dans la paix et dans la joie.
NB : l’enluminure que nous avons choisie pour cette carte de fêtes est tirée du ms14 de Bruges. Elle est détaillée dans notre article précédent sur les enluminures de la nativité.
En vous souhaitons de belles fêtes à vous et vos proches de la part de Moyenagepassion.com et en vous remerciant encore de votre fidélité.
Frédéric Effe. Pour Moyenagepassion.com. A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
Sujet : poésie, auteur médiéval, moyen français, ballade, poésie satirique, poésie morale, humour médiéval. Période : Moyen Âge tardif, XIVe siècle. Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406) Titre : «De deux celles le cul a terre» Ouvrage : Œuvres complètes d’Eustache Deschamps, Vol 5, Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878), Œuvres inédites d’Eustache Deschamps, Prosper Tarbé (T1)
Bonjour à tous
ous revenons au XIVe siècle, pour y découvrir une nouvelle poésie satirique du bon vieux Eustache Deschamps.
Au cours de sa longue vie, cet auteur champenois a mis littéralement tout ce qui passait à sa portée en vers. Il en a résulté une œuvre prolifique, dont plus de 1000 ballades sur un grand nombre de sujets, qui fait le bonheur des médiévistes spécialistes du Moyen Âge tardif. Aujourd’hui, c’est une poésie humoristique et satirique qui retiendra notre attention.
Satyre et humour à la cour
Tout au long de son œuvre, Eustache n’a jamais perdu une occasion de s’adonner à la poésie morale et critique. L’officier de cour et huissier d’armes pour le roi Charles V a notamment su dépeindre avec causticité les mœurs des gens de cour de son temps. Il le fait, une fois encore et sous un nouvel angle, dans la ballade du jour.
S’il en profitera pour se gausser des gens qu’on y trouve entre personnes agréables ou lourdaudes, ce sont les serviteurs de cour que le poète médiéval ciblera plus particulièrement ici. Jeux de pouvoir, convoitise de meilleures positions ou de fonctions, ambition et volonté de paraître, sont au programme d’un propos qui finira par déborder du contexte curial pour s’élargir à tout un chacun.
Vouloir s’élever et mieux chuter
Pèlerin face à la convoitise, Français 376 de la BnF
« De deux celles le cul a terre. » scande le refrain de notre ballade satirique. A vouloir s’asseoir sur deux sièges à la fois, on pourrait bien finir par se retrouver le cul par terre.
Autrement dit, à convoiter une position trop haute et qui n’est pas la sienne, on risque bien de n’en plus avoir aucune, en s’étant tourné, au passage, en ridicule. Ici, « l’élévation » que tente le sergent, autrement dit l’officier ou le serviteur de cour, en empilant deux sièges n’est qu’une allégorie de la volonté de se hisser de statut ou de position (l’état, la condition, …).
Eloge du contentement
Au delà de la nature humoristique de la ballade, l’auteur médiéval nous parle, encore une fois, de la voie moyenne et de l’importance de savoir se contenter de sa condition, de son statut, de ses possessions, etc…
La « médiocrité dorée » qu’on trouve déjà chez des auteurs antiques comme Horace, est un thème cher à Eustache. Il lui a dédié un certain nombre de ballades en le reprenant à son compte : « Pour ce fait bon l’estat moien mener », « Benoist de Dieu est qui tient le moien » (nous vous invitons à en retrouver quelques-unes en pied d’article).
Au cœur de cette ballade, le protagoniste tombé le cul à terre pour avoir voulu s’élever trop haut, devient ainsi un exemple édifiant de cet éloge du contentement.
Sources historiques, le manuscrit français 840
Quand on désire aborder sérieusement les écrits d’Eustache Deschamps du point de vue des sources manuscrites anciennes, il est difficile de faire l’impasse sur le ms Français 840 de la BnF. Ce manuscrit médiéval du XVe siècle reste la référence la plus complète pour découvrir l’œuvre du poète champenois.
Pour la transcription en graphie moderne du texte du jour, nous nous sommes appuyés sur les Œuvres complètes d’Eustache Deschamps duMarquis de Queux de Saint-Hilaire et Gaston Raynaud (vol 5, 1878). Vous pourrez également retrouver cette poésie satirique dans les Œuvres inédites d’Eustache Deschamps, publié avant cela par Proper Tarbé (vol 1, 1849).
« De deux celles le cul a terre » dans le moyen français d’Eustache
A une grant court tres notable Alay pour vir seoir le gens Dont maint se mistrent a la table, Les uns lourdes, les autres gens (des lourdauds et des gentils) ; Mais la fut uns petiz sergens (serjant : serviteur, huissier domestique) Qui aises sist sur basse selle (bien assis sur un petit siège) ; Or ne lui souffisoit pas celle, Une autre mist sus, qu’il va querre (chercher); Mais il chut, en cheant sur elle : De deux celles (sièges) le cul a terre.
A maint (pour beaucoup) fut ce fait agreable, Chascun s’en rit; la ot venans Qui pour ceste chose muable Sont les .II. celles agrapans ; (saisissant les deux chaises & s’asseyant dessus) Sus se sirent. « Las! moy repans,» Dist cilz qui chut, « caille ay prins belle, « Bien deçus suy par ma cautelle (ruse) ; « Qui bien est, s’il se muet, il erre (celui qui est bien, s’il bouge, il se trompe) : « Cheus suy, par folie nouvelle (j’ai chu par mon action insensée), « De deux celles le cul a terre. »
Cest exemple est bien recitable (qu’on peut citer, édifiant) Et moral pour pluseurs servans Qui ont office proufitable Et qui sont autres convoitans, Puis sont l’un et l’autre perdans. Au petit ru boit teurterelle (tourterelle) Plus aise qu’en riviere isnelle (rapide), Son nife (nid) en lieu moien (peu élevé) enserre: Cheoir ne veult, par hault voul d’aelle (haut vol d’aile), De deux celles le cul a terre.
L’ENVOY
Prince, estre doit chascuns contens De son estat (condition) selon son sens, Il ne fait pas bon trop acquerre Ne vouloir monter es haulz rens Dont chéent les plus acquerans De deux celles le cul a terre.
Retrouvez d’autres ballades morales et satiriques d’Eustache Deschamps sur un thème similaire :
Frédéric EFFE Pour Moyenagepassion.com. A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
NB : pour l’illustration et le texte en graphie moderne, nous avons utilisé une enluminure du Français 376. Elle représente le pèlerin face à la convoitise et ses tentations. Ce manuscrit daté du milieu du XIVe siècle contient la trilogie du moine cistercien et poète Guillaume de Digulleville : Le pèlerinage de humaine voyage de vie humaine, Le pèlerinage de l’âme et Le pèlerinage de l’âme Jhesu Crist. Il est actuellement conservé à la BnF et consultable sur gallica.
Sujet : animations médiévales, reconstituteurs, marché médiéval, compagnies médiévales, histoire vivante, guerre de cent ans, Bertrand du Guesclin. Période : Moyen Âge central, XIVe siècle. Evénement : Les 8e Médiévales de Tiffauges 2025 Lieu : château de Tiffauges, Vendée, Pays de la Loire. Date : 27 & 28 septembre 2025
Bonjour à tous,
la fin de ce mois, le château de Tiffauges reconvoquera en ses murs sa vibrante histoire médiévale. Portée par le département de Vendée et l’Association du Roi Uther, cette manifestation connait un succès grandissant. A l’occasion de leur 8eme édition, les Médiévales de Tiffauges affirmeront, à nouveau, leur ambition de porter haut la reconstitution historique et l’évocation de la guerre de cent ans.
Tiffauges : immersion au cœur du siège.
Cette année, les visiteurs se trouveront plongés au cœur d’une forteresse assiégée.
Nous sommes dans le dernier tiers du XIVe siècle. Les temps sont à l’affrontement entre les troupes françaises guidées par le Dogue noir de Brocéliande, le célèbre Bertrand du Guesclin et les anglais commandés par John Chandos, limier du prince noir. Débarqués fraichement d’Angleterre, ces derniers sont bien décidés à s’accrocher à leurs derniers bastions fortifiés en terre de France. Pour du Guesclin, il est question de les en déloger sans ménagement.
On retrouvera, d’un côté, un ost français composé de soldats mais aussi de barons, de mercenaires, d’experts en siège et de sapeurs réunis par du Guesclin. De l’autre, un ost anglais constitué principalement d’archers et de soldats de métiers.
Scénarisation & réalisme historique
Immerger le visiteur dans l’atmosphère d’un véritable siège médiéval, voilà donc le défi ambitieux de cette 8eme édition. C’est d’autant plus vrai que les Médiévales de Tiffauges sont toujours très scénarisées avec un fort parti-pris de réalisme historique.
Ici, pas question de simples mêlées désordonnées, ni de mélange d’époques ou de genres. Tous les aspects de l’événement ont fait l’objet d’un cahier de charges précis. Cela va des tenues, aux armes, aux attitudes en combat, jusqu’à la sécurité et l’organisation générale de l’événement.
Des mouvements de troupes, aux échauffourées en passant par le rôle des civils, des ingénieurs ou des artisans, l’ensemble des reconstituteurs sera là pour contribuer à la cohérence de l’ensemble (historique, hiérarchique, scénaristique).
Revivre un siège médiéval et revisiter l’Histoire
Au delà du spectacle, se niche une volonté affichée de transmission historique. En plus de l’atmosphère bouillonnante, l’événement entend bien faire découvrir au public un certain nombre de réalités à l’œuvre lors d’un siège au Moyen Âge tardif. Voici quelques aspects qui seront soulignés à l’occasion de ces Médiévales de Tiffauges :
Découverte de la poliorcétique avec présentation détaillée des machines de siège et construction sur place d’un couillard,
Démonstration du travail des sapeurs et de leur œuvre de sabotage incontournable durant les sièges médiévaux,
Constructions d’abris de soldats loin de l’image habituelle des forêts de tentes en toile,
Reconstitution de l’écologie des camps de guerre avec leurs personnels militaires, civils et religieux, leurs classes dirigeantes.
Autre ambition à souligner de Tiffauges 2025, s’attacher à souligner les différences entre les écoles de guerre médiévale anglaise et française.
Une volonté d’incarner l’Histoire
A l’habitude, les différents corps militaires, chevaliers et soldats ne seront pas les seuls à accompagner l’armée. Experts, artisans, personnels civils et religieux seront aussi là pour soutenir l’effort de guerre de chaque camp. A Tiffauges, c’est vraiment tout un monde que les organisateurs s’attachent à faire revivre avec son écologie, ses acteurs et ses différents corps sociaux et finalement sa réalité historique et organique.
Pas question donc de simple figuration pour les 400 reconstituteurs issus des troupes françaises et européennes venus se joindre à l’événement. Chacun sera là pour incarner un statut, une fonction, un ensemble d’actions inspirées de rôles définis qui prennent place dans une hiérarchie et un objectif collectif. L’effort de cohérence historique est donc loin de se limiter aux costumes et à la simple présence sur site.
Dans le même esprit, les actions de siège et de défense s’articuleront entre stratégies militaires offensives, missions secrètes et psychologiques (sape, sabotage, empoisonnement, …), interventions civiles (construction, ravitaillement, etc…) sous l’égide des maréchaux de chaque armée.
Là encore, cette scénarisation est le fruit d’une travail précis de reconstitution historique.
Quelques autres temps forts à Tiffauges
Entre actions continues et effervescence permanente sur le champ de bataille, des temps forts permettront de revivre en grand les manœuvres des troupes, des revues à l’entraînement.
Les puissants tirs d’artillerie et autres rebondissements spectaculaires assureront aussi le spectacle. Ils côtoieront des moments plus inédits et plus tranquilles comme l’appel à la trêve dominicale par les prêtres ou d’autres actions que l’on a rarement l’occasion de voir lors d’un événement médiéval même très orienté sur la reconstitution.
Nous le disons chaque année mais nous le redirons encore ici, le terme de « Médiévales » semble décidemment un peu étroit pour retraduire le soubassement de cet événement. Ici, pas de Moyen Âge fourre-tout. A Tiffauges, les organisateurs ont à cœur de faire œuvre d’une grande ambition historique et d’un perfectionnisme assez unique.
Compagnies médiévales & Reconstituteurs
Mesnie Enguerran – Alliance des Lions d’Anjou – Mesnie de l’Hermine – Genz d’Armes 1415 – Compagnie Guesclen – Milite Nothi – Les Tards Venus – La Guerre des Couronnes – Via Historiae – L’Ost du Phenix – Soudarded – Obliti Milites – La Guilde des 3 Couronnes – La Grand Compaigne – Les Ecorcheurs Stimwe – Les PLantagenets – Cercle d’Armes du Dauphiné – Gallina Solaris – Mesnie de Wittelbach – Le Feu Liegeois – Alsaciae Protectores – La Quintefeuille – L’Ost du Castel – Mignoned Ar Bro – Emptivus Miles – Les Penthièvres
Marché médiéval & ripailles
Si cette programmation étourdissante vous en laisse le temps, un marché médiéval est également prévu sur place. Bien sûr, collations et ripailles seront aussi là pour assouvir ou étancher grand-faim et grand-soif.
Voilà donc pour ces Médiévales de Tiffauges 2025 et leur alléchant programme. En cette fin septembre, la guerre de cent ans avec sa vibrante histoire et ses héros médiévaux revivront sur les terres de Vendée.
Le château tombera-t-il sous les assauts de l’ost français, au terme d’un week-end d’émotions fortes et d’immersion complète ? Pour le moment, le roi Uther en garde jalousement le secret et il faudra, pour le découvrir, se rendre à Tiffauges, les 27 & 28 septembre prochain.
Sujet : poésie, auteur médiéval, moyen français, ballade, défiance, beaux-parleurs, poésie morale. Période : Moyen Âge tardif, XIVe siècle. Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406) Titre : «Car homme n’est qui ait point de demain» Ouvrage : Œuvres complètes d’Eustache Deschamps, T VII, Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878)
Bonjour à tous,
ous revenons, aujourd’hui, à l’œuvre d’Eustache Deschamps avec une jolie ballade. Dans le pur style de ses poésies morales ou ses ballades de moralités, le poète champenois nous donnera ici une leçon de défiance.
L’Œuvre d’Eustache en quelques mots
Nous sommes au Moyen Âge tardif et Eustache Deschamps a largement servi la cour de princes et des rois. Il a connu la guerre, les voyages, la peste, la vie de cour, durant ses soixante ans de vie. En plus de ses fonctions successives d’écuyer, d’huissier d’armes pour le compte de Charles V et Charles VI, ou encore ses titres de bailli de Senlis et de châtelain de Fismes, l’officier de cour a aussi composé des poésies.
Elève de Machaut dont il se réclame, sa plume est même intarissable et il écrit littéralement sur tous les thèmes qui passent à sa portée. Rondeaux, chants royaux, lais et ballades, traités de poésies, l’œuvre d’Eustache est monumentale et n’a guère d’équivalent en son temps (peut-être des auteurs un peu plus tardifs comme Alain Chartier ou Georges Chastelain). Il faudra toutefois attendre le XIXe siècle pour commencer vraiment à la redécouvrir.
Mise à plat de l’œuvre et manuscrit Français 840
Les ballades de moralité d’Eustache sélectionnées par Georges-Adrien Crapelet ouvriront le bal et attireront l’attention en 1832. Des ajouts et publications de poésie inédites suivront en 1850, à l’initiative de Prosper Tarbé. Dans la foulée, le Marquis de Queux de Saint-Hilaire s’attellera à la retranscription de l’ensemble de l’oeuvre d’Eustache Deschamps, bientôt relayé en cela par Gaston Paris.
La Ballade du jour dans le manuscrit médiéval Français 840 de la BnF (à consulter sur Gallica)
Au cœur de ce travail, le manuscrit médiéval Français 840 de la BnF, un ouvrage contemporain d’Eustache où est venu s’empiler son legs impressionnant sur pas moins de 593 feuillets. Du milieu du XIXe au début du XXe siècle, l’œuvre complète d’Eustache Deschamps sera ainsi consignée dans onze volumes signés de la main de Queux de Saint Hilaire et de Gaston Paris.
Actualité de l’œuvre d’Eustache Deschamps
Depuis sa remise à plat, de nombreux médiévistes férus de cette partie du Moyen Âge se sont penchés sur le legs d’Eustache. Les approches sont nombreuses, les angles souvent thématiques. L’œuvre du champenois s’y prête particulièrement : épidémies, tournois, duels, gastronomie, mœurs de cour, politique, guerre de cent ans, …. Les écrits du prolifique champenois font encore des historiens en quête d’une meilleure compréhension des mœurs du XIVe siècle.
D’un point de vue stylistique et poétique, si tout n’est pas égal, il reste encore de belles perles à dénicher dans le large travail d’Eustache. Sa franchise peut quelquefois surprendre ou amuser. Sa morale vise souvent juste et nous permet, en tout cas, de nous replonger au cœur du Moyen Âge chrétien et ses valeurs. Des traits d’humour émergent ça et là et la courtoisie est aussi présente dans son œuvre même si, de notre point de vue, ce n’est pas là que son talent s’exprime le mieux.
Dans tous les cas et indépendamment de l’approche privilégiée ou même des réserves que l’on peut émettre sur l’ensemble du legs d’Eustache d’un point de vue stylistique, on ne peut enlever à l’auteur champenois son opiniâtreté et sa persévérance à tout vouloir mettre en vers et consigner.
Une ballade contre les beaux-parleurs
« On ne doit pas croire à tout homme », le refrain ne peut être plus clair. Avis aux apparences et aux beaux-parleurs ! Le thème de la défiance est au cœur de la ballade médiévale du jour. Et pour mieux appuyer la trahison, le serpent venimeux et perfide (forcément toujours un peu biblique et, déjà présent dans une fable d’Eustache), est appelé à la rescousse.
Jeux de cours, trahisons, fausses promesses, on pourrait être tenté de remettre cette poésie en contexte, à la lumière des longues années de services d’Eustache auprès de la cour et des puissants. Durant sa longue carrière, la franchise et certaines de ses poésies critiques lui ont inévitablement valu des ennemis. Les vers du jour pourraient en être un autre signe. Dans le même temps, cette ballade a la qualité de tout texte, fable et toutes bonnes poésies morales : une certaine intemporalité. Aujourd’hui encore, la verve d’Eustache nous reste accessible et sa ballade a plutôt bien traversé le temps.
« On ne doit pas croire a tout homme, » dans le français ancien d’Eustache Deschamps
Le moyen français d’Eustache peut présenter quelques difficultés sur certains textes. Cela nous semble moins le cas de celui-ci. Pour vous aider dans sa compréhension, nous vous proposons tout de même quelques clés de vocabulaire.
Gar toy de l’oiseleur qui prant Les oiseaulx pour chant contrefait, A sa roix soutive (dans l’ingénieux filet) qu’il tent, Par soutil langaige deffait. Gar toy de femme qui te fait Doulz semblant, et ami te nomme C’est pour toy jouer d’un faulx trait (d’un mauvais trait, coup) : On ne doit pas croire a tout homme.
Avise au venimeux serpent Qui en la douce herbe se trait Et s’i caiche soutivement (habilement), Si que quant aucuns s’i retrait L’erbe cueillant, lors mort de fait (il les mort ensuite); De son venin point et assomme Le cueillant, qui lors crie et brait ; On ne doit pas croire a tout homme.
Ne le parler d’aucune gent Qui semble doulz com miel ou lait, Ou l’en treuve venin souvent Quant aucun ont a eulx attrait. Ainsi doulz parler se deffait En fiel mortel soubz douce pomme; Donc pour eschiver ce meffait, On ne doit pas croire a tout homme.
L’ENVOY
Princes, saiges est qui aprant, Qui parle pou et qui entent, Qui se taist et qui en soy somme (mesure, pèse) Le parler d’autruy saigement ; Pour eschiver paine et tourment, On ne doit pas croire a tout homme.
NB : sur l’image d’en-tête, vous retrouverez la ballade d’Eustache dans le français 840 de la BnF. Pour l’illustration, nous avons opté pour une magnifique enluminure du serpent biblique. Elle est tirée du manuscrit Français 1537 intitulé « Chants royaux sur la Conception, couronnés au puy de Rouen de 1519 à 1528. » Ce manuscrit daté du XVI e siècle est lui aussi conservé au département des manuscrits de la BnF.
En vous souhaitant une belle journée Fred Pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.