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SAGA HISTORIQUE « Les trois pouvoirs » : un entretien exclusif avec Xavier Leloup

Sujet : auteur, roman historique, guerre de cent ans, aventure, fresque historique, Jeanne d’Arc, Charles VI, roman, histoire médiévale.
Période : XVe siècle, moyen-âge tardif
Titre : Les Trois pouvoirs T1 et T2, Librinova, 2019-2020
Auteur : Xavier Leloup

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous avons le plaisir de vous présenter une nouvelle formule puisqu’il s’agit d’un entretien échange. Nous le faisons avec d’autant plus de plaisir que notre premier invité est, à la fois, une homme de droit, un homme de lettres et un auteur.

Le thème reste bien sûr le moyen-âge puisqu’il s’agit de Xavier Leloup, auteur de la saga historique : Les Trois Pouvoirs dont il a déjà fait paraître deux tomes qui connaissent déjà un grand succès. Sans plus attendre, nous vous laissons découvrir cet entretien de toute fraîcheur.


Rencontre : une plongée au cœur du XVe siècle avec Xavier Leloup

Propos recueillis  par Frédéric EFFE le 5 février 2021

Itinéraire, du droit à l’écriture

Moyenagepassion : Bonjour Xavier,
Merci d’avoir accepté cette entrevue pour nous parler de votre parcours de jeune auteur, ainsi que de vos deux romans historiques « les trois pouvoirs » paru chez Librinova. De notre côté, nous sommes ravis de pouvoir faire découvrir, à nos lecteurs, ces ouvrages, dont une partie de la presse s’est déjà largement faite l’écho. On rappelle, en préalable, que ce sont des romans qui se déroulent au XVe siècle et au moyen-âge tardif et qui gravitent, en partie, autour du personnage de Jeanne d’Arc.

Alors, pour commencer, peut-être vous pourriez nous dire un mot de votre parcours ? Vous avez eu plusieurs vies avant tout cela en travaillant comme avocat, notamment dans le monde des affaires et de l’édition. Vous savez certainement que l’auteur d’un des ouvrages historiques qui a connu un des plus grands succès dans les 20 dernières années était, lui-même, avocat. Je veux parler de la Cathédrale de la mer de ldelfonzo Falcones. Je ne sais pas si cela a pu être à l’origine de votre vocation. Bref, deux mots de votre parcours avant de vous lancer à plein dans l’écriture et peut-être du déclencheur qui vous y a conduit ?

Xavier Leloup : J’ai connu deux tranches de vie : juridique d’abord, avec un cursus international qui m’a conduit au barreau d’affaires, journalistique ensuite, et plus parisienne, à travers la création d’un magazine dédié à la finance. Avec le recul, je dirais que la profession d’avocat apprend la rigueur et l’esprit d’analyse, quand celle de journaliste développe la curiosité d’esprit et l’habitude d’écrire. Pour un auteur de romans historiques qui doit sans cesse alterner entre ses recherches et la fiction, ces deux professions constituent la meilleure préparation qui soit. Pour le reste, tout est affaire de persévérance !

La passion de l’histoire et de la littérature

Moyenagepassion : Pourquoi un roman historique et pourquoi le moyen-âge ? C’est un thème auquel vous êtes lié pour une raison particulière ou peut-être plus une fascination pour ce qui entoure le personnage de Jeanne d’Arc ? Comment est née votre inspiration ?

Xavier Leloup : J’ai toujours été passionné par l’histoire de France et la littérature. Mais comme beaucoup parmi ma génération, j’ai aussi été soumis très tôt à l’influence de la culture américaine, que ce soit au travers de films ou d’œuvres littéraires. Jusqu’à ce que, arrivé à la trentaine, je découvre les grands classiques de la littérature historique. C’est à ce moment-là que s’est produit le déclic. J’ai soudain été saisi du désir viscéral de bâtir une grande fresque ancrée dans un cadre non pas américain, imaginaire, ou futuriste, mais dans l’histoire de France. Or pour ce faire, quoi de plus évocateur que le personnage de Jeanne d’Arc, figure emblématique de notre pays à travers le monde ?

Le choix s’est fait d’autant plus naturellement que j’ai grandi au milieu des vieilles pierres, au cœur d’un Val de Loire longtemps prisé par la dynastie des Valois. C’est notamment au château de Chinon que s’est faite la fameuse rencontre entre Jeanne d’Arc et le futur Charles VII. J’ajouterais que le Moyen Âge représente ce que j’aime le plus dans l’histoire de France : le royal, le chrétien, l’héroïque. J’ai voulu faire revivre notre passé dans ce qu’il a de plus puissant et de plus épique, de plus universel aussi.

Jeanne d’Arc entre monde rural et guerrier, sur cette enluminure du Ms Latin 12665 de la BnF

Un regard nouveau sur l’histoire de Jeanne d’Arc

Moyenagepassion : A ce sujet, qu’est ce qui le différencie des œuvres habituelles qu’on trouve sur Jeanne d’Arc ? On est loin ici des épopées habituelles qui suivent la jeune héroïne médiévale dans son périple de reconquête, souvent à partir de sa rencontre avec le dauphin. On y assiste aussi à un beau défilé de personnages historiques avec en fond cette demi-folie du roi Charles VI qui donne presque à cette période et par endroits, des allures surréalistes. Pour mettre un peu l’eau à la bouche de nos lecteurs. Pouvez-vous nous résumer en quelques mots, ce qu’ils trouveront dans Les Trois Pouvoirs ?

Xavier Leloup : Ils découvriront une saga historique au sens classique du terme, c’est-à-dire dans la lignée des Dumas, Druon et autres Walter Scott. Mais ils trouveront également une nouvelle façon d’aborder le personnage de Jeanne d’Arc qui n’est ni naturaliste, ni mystique, mais je dirais, épique, et doté d’une forte dimension visuelle. Mes romans se prêteraient volontiers à une adaptation télévisée.

D’un point de vue scénaristique, la principale originalité de la saga consiste à raconter l’histoire de Jeanne d’Arc depuis ses origines, et même, ses origines cachées. Son point de départ est le règne de Charles VI. Nous sommes en pleine guerre de Cent Ans, durant une période de trêve. Mais le roi est fou, et une sourde rivalité entre princes déchire son royaume. J’invite ainsi le lecteur à se plonger dans un règne aussi méconnu que passionnant, peuplé de personnages shakespeariens comme Isabelle de Bavière, reine infidèle et tourmentée, ou Jean Sans Peur, le puissant duc de Bourgogne revenu des croisades de Hongrie. Et puis, il y a Yolande d’Aragon ; cette grande féodale qui a sauvé la France et sans laquelle Jeanne d’Arc n’aurait jamais pu mener sa mission à bien. On pourrait donc presque dire que dans ses premiers tomes, les Trois Pouvoirs constituent une « prequel » de l’épopée johannique.

Être romancier sur les chemins de l’Histoire

Moyenagepassion : C’est une question inévitable quand on fait face à un roman historique. Comment est-ce que vous définiriez votre roman ? Ce n’est pas véritablement une uchronie. Il y a un vrai fil conducteur historique, alors ce serait quoi ? Plutôt une fresque historique avec, dans les zone d’ombres, une fiction qui se tisse à la croisée de possibles ? Quelle est la part de fiction ?

Xavier Leloup : Alexandre Dumas avait l’habitude de dire : « Mieux vaut l’histoire écrite par les romanciers que l’histoire écrite par les historiens, d’abord parce qu’elle est plus vraie, et ensuite parce qu’elle est plus amusante ». C’est aussi mon credo. Je m’emprunte les chemins détournés de la littérature pour faire revivre le Moyen Âge et guerre de Cent Ans.

Mais pour répondre à votre dernière question, Les Trois Pouvoirs sont globalement très fidèles à la réalité historique. Ceci est si vrai qu’à certains moments, mes personnages s’expriment avec les mots rapportés par les chroniqueurs de l’époque. Cela étant dit, j’ai aussi imaginé et pris quelques libertés avec la chronologie. Je pense que pour un romancier, c’est inévitable et même nécessaire. Il faut laisser vivre ses personnages et leur prêter des passions, s’abstraire de leur existence strictement historique pour en faire des êtres incarnés, de chair et de sang.

Immersion et secrets de fabrique

Moyenagepassion : Sur les aspects de cuisine historique, tous les romanciers ont leur petit secret. On sait que les plus célèbres, comme Ken Follett s’entourent de nombreux documentalistes et informateurs. Comment avez-vous abordé vos recherches et comment avez-vous réussi à vous plonger dans cette période ? Il y a un gros travail sur le Paris du XVe siècle dans le tome 1 notamment. Comment parvient-on à un tel travail d’immersion et de restitution ?

Xavier Leloup : Vous avez utilisé le mot juste : « immersion ». On peut connaître les dates ou les faits historiques, les habitudes d’une l’époque, mais je crois que pour la restituer à sa juste mesure, il convient surtout de la comprendre. J’ai donc naturellement lu de nombreux livres d’histoire au moment de préparer le premier tome, avant de sélectionner ceux qui me seraient les plus utiles pour bâtir la trame de mon récit et construire mes personnages. À partir d’un moment, il faut savoir s’arrêter dans son enquête et choisir un angle. Je continue toutefois de lire avec assiduité les grands maîtres de la littérature. Car c’est, à mon avis, en lisant et relisant les meilleurs auteurs qu’on améliore son style et trouve de nouvelles idées.

Actualité, sortie du Tome 3 et projets

Moyenagepassion : Pour passer à des choses plus concrètes, côté distribution et actualité. Vos deux premiers romans ont trouvé leur rythme de croisière et un vrai public. Ils sont d’ailleurs disponibles à la commande au format papier dans toutes les bonnes librairies et même au format ebook. Mais quid du 3eme tome ? Il est, on l’imagine, déjà en cours ? Avez-vous une date de sortie en tête ?

Xavier Leloup : Mes livres sont disponibles sur toutes les plateformes numériques et dans plus de 5000 librairies en France. Pour les Parisiens, je recommande plus particulièrement la librairie Eyrolles, dans le Ve, ainsi que dans les Yvelines, la librairie Gibert-Joseph à Saint-Germain-en-Laye. Le tome III est en cours d’écriture et devrait sortir d’ici la fin de l’automne. Je me suis fixé comme objectif la publication d’un livre par an au cours des trois prochaines années.

Moyenagepassion : Dernière question, avec la Covid, nous sommes tous plus ou moins consignés mais on vu certains organisateurs d’événements autour du livre ou du moyen-âge se montrer plutôt optimistes pour les mois à venir. Avez-vous des salons du livre ou des événements en perspective pour 2021 ? Où est-ce que les férus de roman historique ou les passionnés de Moyen Âge peuvent vous retrouver ? On sait que vous cultivez aussi votre présence en ligne, et notamment sur YouTube, puisque y vous faîtes régulièrement des vidéos pour présenter un peu mieux le contexte et les personnages historiques qui traversent vos romans.

Xavier Leloup : Les lecteurs peuvent retrouver toutes mes actualités sur Facebook, LinkedIn et YouTube, où j’ai créé la chaîne des TROIS POUVOIRS qui permet d’en apprendre davantage sur l’univers de la saga à travers des vidéos animées. Si la plupart de mes dédicaces ont été reportées en raison du contexte sanitaire, mes lecteurs devraient néanmoins pouvoir me retrouver les 27 et 28 mars prochain, lors de la 10ème édition du Salon du Roman Historique de la ville de Levallois.

Moyenagepassion : Merci beaucoup de votre temps Xavier, Nous invitons tous les lecteurs de moyenagepassion à se pencher de près sur vos romans et nous leur souhaitons encore beaucoup de succès pour les mois à venir.

Xavier Leloup : Merci à vous.


Se procurer ces deux romans historiques

Vous pourrez trouver les livres de Xavier Leloup au format broché chez votre libraire habituel, ainsi que dans toutes les grandes librairies en ligne (format papier ou ebook). Voici également deux liens vous permettant de vous les procurer.

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Les trois pouvoirs: T 1
Le prince meurtrier
Les Trois Pouvoirs T 2:
Le chevalier noir

Voilà mes amis, merci de votre lecture.

Concernant cette nouvelle formule de l’entretien-rencontre, nous espérons pouvoir la développer et vous proposer, dans le futur, plus d’échanges vivants avec des auteurs, historiens, créateurs qui gravitent autour du monde médiéval. N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires.

Une belle journée à tous.

Frédéric Effe
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-Age  sous toutes ses formes.

NB : sur l’image d’en-tête, l’enluminure en arrière plan du portrait de l’auteur est tirée du manuscrit  Ms Français 2646 de la BnF : Chroniques de Jean Froissart. Elle représente le roi Charles VI, pris d’un accès de folie dans la forêt du Mans (expédition contre Pierre de Craon). Celle ayant servi à l’image « entretien rencontre avec un auteur » est tiré du Manuscrit Ms 4 de la Royal Library de Copenhague. Il représente un moine achetant du parchemin à un artisan et vérifiant sa qualité.

moyen-âge, idées reçues & révolution des machines

Sujet : citations, moyen-âge, idées reçues, barbarie, modernité, révolution, technologie, moyen-âge, préjugés.

Bonjour à tous,

l y a quelque temps déjà, nous vous avions touché un mot de l’ouvrage Sacré Moyen-âge de Martin Blais, daté de 1997. L’enseignant historien et philosophe québécois y prenait le contrepied de quelques idées reçues sur le monde médiéval. Comme nous l’avions déjà remarqué, il n’était pas le premier à le faire, loin de là. Nous reviendrons d’ailleurs là-dessus, dans une deuxième temps de cet article mais pour l’instant place à l’extrait du jour.

I. Quand les préjugés ont un train de retard

Les avancées techniques et les inventions du moyen-âge ont été souvent mises en avant, par de nombreux auteurs, pour contrer les habituels préjugés autour de cette période ; on avait même pu la décrire, quelquefois, comme une sorte de temps mort de plus de mille ans durant lequel les hommes auraient tout oublié de l’héritage du passé et de l’antiquité, en se contenant de surnager et de stagner.

La réalité historique est aux antipodes de cette vision éculée. Au titre de ces grandes évolutions technologiques du moyen-âge sur lesquels les siècles suivants assoiront leur développement, on pourra citer de manière non exhaustive : roue à filer, meules, pilons, fouloirs, maillets, grue (cage d’écureuil), gouvernail d’étambaut, sextant, lunettes, fer à cheval, amélioration du joug et de l’outillage, charrue, brouette, soufflet, métallurgie, haut fourneau, aimant, aiguille aimantée, boussole, horloge mécanique, engins de siège, …

Mécanisation, nouveaux usages énergétiques,
l’amorce d’une première révolution industrielle

S’il y a bien un caractéristique importante du moyen-âge c’est l’invention ou la généralisation de techniques permettant d’aider ou de suppléer au travail de l’homme, au moyen de transferts énergétiques : énergie hydraulique, éolienne, ou encore énergie animale. Pour apporter du grain à moudre à cette idée, voici un extrait de l’ouvrage Sacré Moyen-âge sur les moulins. Il est un peu long mais il est édifiant. Il faut aussi avouer que le ton simple et l’écriture directe de Martin Blais font de son petit précis sur le monde médiéval, un ouvrage très agréable à lire et à portée de tous. Dans ce passage, l’auteur emboite le pas de l’ouvrage « La Révolution industrielle au Moyen Âge » (1975) de l’historien Jean Gimpel. Il le citera même à son tour.

Energie hydraulique et moulins à eau

« La première révolution industrielle date du Moyen Âge. Les XIe, XIIe et XIIIe siècles ont créé une technologie sur laquelle la révolution industrielle du XVIIIe siècle s’est appuyée pour prendre son essor. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les découvertes de la Renaissance n’ont joué qu’un rôle limité. En Europe, dans tous les domaines, le Moyen Âge a développé, plus qu’aucune autre civilisation, l’usage des machines. C’est un des facteurs déterminants de la prépondérance de l’Occident sur le reste du monde.

La principale machine du Moyen Âge, c’est le moulin : moulin à eau, moulin à vent, moulin actionné par la marée. L’énergie hydraulique revêt l’importance du pétrole ou de l’électricité au XXe siècle. Les monastères, ces PME du Moyen Âge, rendent à l’énergie hydraulique un vibrant hommage :

« Un bras de rivière, traversant les nombreux ateliers de l’abbaye, se fait partout bénir par les services qu’il rend. […] La rivière s’élance d’abord avec impétuosité dans le moulin, […] tant pour broyer le froment sous le poids des meules, que pour agiter le crible fin qui sépare la farine du son. La voici déjà dans le bâtiment voisin ; elle remplit la chaudière et s’adonne au feu qui la cuit pour préparer la bière des moines si les vendanges ont été mauvaises. […] Les foulons établis près du moulin l’appellent à leur tour. Elle était occupée à préparer la nourriture des moines, maintenant elle songe à leur habillement. […]. Elle élève ou abaisse alternativement ces lourds pilons, ces maillets ou, pour mieux dire, ces pieds de bois et épargne ainsi aux moines de grandes fatigues […]. Au sortir de là, elle entre dans la tannerie, où elle prépare le cuir nécessaire à la chaussure des [moines] ; […] puis, elle se divise en une foule de petits bras pour visiter les différents services, cherchant diligemment partout ceux qui ont besoin de son aide, qu’il s’agisse de cuire, tamiser, broyer, arroser, laver ou moudre, ne refusant jamais son concours. Enfin, pour compléter son œuvre, elle emporte les immondices et laisse tout propre. (La Révolution industrielle au Moyen Âge Jean Gimpel) »

(…)La société médiévale remplaça le travail manuel par le travail des machines. Les administrateurs que Guillaume le Conquérant dépêcha, en 1086, pour recenser les biens du royaume d’Angleterre nous fournissent quelques chiffres sur le nombre impressionnant de ces précieux auxiliaires de l’homme. Pour une partie de l’Angleterre dont la population s’élève à 1 400 000 habitants, les recenseurs de Guillaume ont inventorié 5 624 moulins. Une certaine rivière comptait 30 moulins sur 16 kilomètres, soit un moulin à tous les 500 mètres. À Paris, au début du XIVe siècle, il y avait environ 70 moulins flottants amarrés sur la rive droite de la Seine.

Sacré moyen-âge – Martin Blais (1924-2018)


II. 50 ans à l’encontre des préjugés
sur le monde médiéval

Nous le disions en introduction. Martin Blais n’est pas le seul à avoir pris le contrepied des idées reçues sur les temps médiévaux. Depuis la deuxième moitié du XXe siècle et jusqu’à très récemment, une longue cohorte d’historiens médiévistes s’est évertuée à produire des ouvrages de vulgarisation pour tenter de déconstruire un moyen-âge fantasmé, de manière trop souvent négative et manichéenne.

Une cohorte d’ouvrages contre l’ignorance

On pourra citer les nombreux ouvrages de Régine Pernoud, dont le célèbre « Pour en finir avec le moyen-âge » (1977) ou encore ceux de Jean Verdon dont « Le Moyen Age, ombres et lumières » (2004). Plus près de nous et, dans la même veine, on aurait de quoi remplir plusieurs rayons de bibliothèque tant nombreux sont les livres qui se donnent pour mission de faire la chasse aux préjugés sur le monde médiéval. Citons-en quelques-uns de plus : « Le Moyen Age, une imposture » de Jacques Heers (2008), « Regards sur le moyen âge« , Sylvain Gouguenheim (2009), « Le Moyen Age : 10 siècles d’idées reçues« , Laure Verdon (2014), « Le vrai visage du Moyen Age : au-delà des idées reçues, de Nicolas Weill-Parot et Véronique Sales (2017), « La Légende noire du Moyen Âge« , Claire Colombi (2017), « Quoi de neuf au Moyen-Age ? » Isabelle Catteddu (livre de l’exposition du même nom), « Surprenant Moyen-âge » de Didier Chirat (2020).

En empilant les références, nous ne cherchons pas à en déprécier la valeur. La notion de vulgarisation étant « élastique », du plus anecdotique et digeste à des choses plus ambitieuses et fouillées, chacun de ces ouvrages apporte son propre éclairage et trouve son public. L’effort est donc louable. D’ailleurs, sans que les médiévistes fassent spécialement leur cheval de bataille, de la traque aux idées reçues, on pourrait faire remarquer que tout ouvrage de vulgarisation, un tant soit peu généraliste, sorti au cours des 50 dernières années, emporte presque fatalement, son lot de déconstruction d’idées fausses, tant celles-ci ont meublé, longtemps, les esprits au sujet du monde médiéval.

Un éternel recommencement

Si le chantier est encore largement ouvert, l’idée d’une chasse aux préjugés sur le moyen-âge, présentée inlassablement comme nouvelle, a fini de l’être depuis de nombreuses années déjà. Nous le disions, la période, autant que le sujet, sont vastes ; l’intérêt n’est donc pas en cause. Les idées fausses sont aussi sérieusement enracinées et le moyen-âge n’est finalement pas une période qu’on étudie beaucoup à l’école, au regard de sa durée et son importance dans la constitution de notre civilisation.

Alors, tant qu’on entendra dire, à tout bout de champ et à tout propos, « on se croirait revenu au moyen-âge », cette chasse se présentera, sans doute, comme un perpétuel recommencement, au risque de 4eme de couverture un tantinet répétitives. Du reste, même quand les auteurs n’ont pas spécialement la prétention d’opérer une révolution complète et définitive sur tous les préjugés à l’encontre du moyen-âge, je soupçonne les éditeurs de se charger, quelquefois, d’y ajouter une petite touche de sensationnalisme qui finit, à la longue, par niveler le tout : « Combien de fois n’entendons nous pas dire : Holala c’est le moyen-âge »… Attention, après avoir lu cet ouvrage, vous ne verrez plus jamais cette période de la même façon ! » On ne peut leur jeter la pierre. Le segment est porteur et, en ce bas monde, le livre est aussi un produit sur un marché.

Déconstruction à tous les étages

Pour sortir des rayons de librairies, il faudrait désormais adjoindre à cette croisade contres les idées reçues au sujet du monde médiéval, un certain nombre d’autres médias : grandes expositions sur cette période, programmes de radio, télévision quand elle décide de s’intéresser un peu sérieusement à l’histoire.

On pourrait même, désormais, y ajouter certaines vidéos de vulgarisations de youtubers historiens pas trop mal faites, voire même sérieuses. On s’empressera, tout de même, de les mettre en opposition avec d’autres qui « bachotent » des exposés un peu léger, en n’ayant d’excuses (insuffisantes) que la pêche à l’attention et aux vues, sur des sujets racoleurs. Mais, me direz-vous, le problème concerne plus les réseaux que le moyen-âge… Cf Les barbares. Essai sur la mutation d’Alessandro Baricco ou quand la barbarie change de nom : « Peut- être sommes- nous dans un tel moment. Et que ceux que nous appelons barbares sont une espèce nouvelle, qui a des branchies derrière les oreilles et qui a décidé de vivre sous l’eau. »

Enfin, dans la veine des médias qui entendent parler du moyen-âge de manière sourcée, on pourra encore citer une opération récente en vue de monter une chaîne SVOD dédiée sur le sujet.

Les vulgarisations peaux de bananes

Pour reprendre le fil des préjugés sur le monde médiéval, c’est bien connu, il n’est de sujet plus glissant que celui qu’on pense déjà connaître et dont on mesure peu la complexité. C’est, d’ailleurs, tout le problème des idées reçues qu’elles viennent fermer la porte, par défaut, à la curiosité ouverte et, pire, à une certaine humilité. Or, le moyen-âge couvrant une durée immense et des réalités infiniment diverses, sa vulgarisation est une exercice extrêmement périlleux. Ainsi, toute phrase commençant par « au moyen-âge, on faisait ceci ou cela », ou « au moyen-âge, on pensait que… » devrait sonner comme une invitation instantanée à la défiance. Pour ceux qui s’y lancent, sans circonscrire très précisément leur sujet, la période d’observation et son espace géographique, cela équivaut, un peu, à se lancer dans un champ semé de peaux de bananes. Pour chaque « thèse » ou « affirmation », on trouvera souvent des exceptions, au point qu’il est rendu presque impossible de ne pas tiquer quand certaines généralisations/vulgarisations prennent trop de hauteur de vue, même chez des spécialistes. Scientifiquement, le monde médiéval est un objet d’une très grande complexité.

Les historiens émérites le savent bien du reste qui passent leur temps à échanger des arguments, voire s’écharper sur des points de détails. Dans la même veine, de nombreux ouvrages qui reviennent sur les idées reçus au sujet du moyen-âge prennent souvent d’infinies précautions méthodologiques, de par la complexité même de l’objet dans l’espace et dans le temps, et la méconnaissance relative qu’on en a. En se gardant de tout couvrir, ils choisissent souvent quelques sujets précis qui permettent de mettre de revenir sur une généralité ou deux.

III. Pourquoi ces préjugés ont-ils la vie dure ?

50 ans de « sorties du bois » d’universitaires, d’auteurs, de médiévistes et d’étudiants et des préjugés qui semblent perdurer. Le peu d’insistance que l’ont fait, sur cette période, dans les programmes des cycles primaires et secondaires au regard de sa complexité, est certainement en partie, en cause. Disons-le aussi, une fois sortis des bancs de l’école, on n’évitera de compter sur les séries Netflix ou sur le cinéma (américain) pour rétablir un semblant de vérité dans les esprits. Quant au moyen-âge fantasy (dont on peut être friand pour d’autres raisons), il n’est hélas d’aucun secours pour appréhender la réalité du monde médiéval. A certains égards, de nombreux films ou livres du genre couvre même cette dernière, d’un voile déformant.

La culture grand public au secours du réalisme ?

Du côté de la culture grand public, et en particulier du 7eme art, la France semble avoir peu ou plus de grande tradition pour un cinéma historique, à tout le moins sur cette période. Si elles existaient, ces inclinaisons semblent s’être arrêtées aux portes des années 80-90. Se peut-il qu’elles se soient simplement éteintes en même temps que la volonté de maintenir un certain roman national ? C’est une vraie question. Au titre des raisons possibles de ce recul et sans s’y étendre, on pourra lister plusieurs pistes : poussée post-soixante-huitarde contre une certaine France des valeurs traditionnelles et spirituelles, promotion de plus en plus agressive d’une Histoire des vaincus et de la repentance, entrée dans l’Europe maastrichtienne et déterminations politiques et ultralibérales d’y dissoudre, de plus en plus, l’idée de nation et de culture nationale, universalisme et idéologies progressistes et mondialistes, …

En tout état de cause, ces dernières années, les sujets (quand ils sont historiques), semblent buter, de plus en plus, sur une période qui se cantonne au XXe siècle. Pour trouver de grandes productions sur le moyen-âge, on se souvient d’une reprise franco-italienne et télévisuelle des rois maudits (aux débuts des années 2000) et un peu avant du Jeanne d’Arc de Luc Besson (aux portes de 1999). S’ils ont connu de vrais succès populaires, Les Visiteurs ou la série Kaamelott sont plus des exercices de comédie moderne. Quant Au Nom de la rose, de 1986, encore dans toutes les mémoires, s’il est de haute tenue cinématographique à bien des égards, historiquement, cela grince tout de même aux entournures (voir notre article sur la légende noire de l’inquisition médiévale).

Cinéma historique et roman national

Au sortir, et sauf erreur, on trouve sans doute plus de productions (et encore télévisuelles) du côté de l’Allemagne ou de l’Italie sur cette période (hagiographies, aventures…). Si les réalisateurs anglo-saxons semblent aussi férus de monde médiéval, les plus américains d’entre eux privilégient un genre qui n’est pratiquement jamais historique (Arthur, Robin Hood, the last knights, ….) et, d’une certaine façon, c’est presque pire quand ils y prétendent. Peu de secours, donc, de tous ces côtés, pour faire la nique aux préjugés sur le moyen-âge mais, au fond, qui a dit que le cinéma devait être au service du réalisme historique ? Il est bien plus souvent à la main des idéologies modernes ou d’un certain roman national, même quand il est historique. Il faut se tourner du côté des cinémas asiatiques, du cinéma coréen pour trouver de telles œuvres, ou même du cinéma américain quand il décide de revisiter sa propre histoire.

Du coté français, ce ne sont pas des canaux de communication sur lesquels on puisse vraiment compter pour l’instant. Phénomène de modes ou plus sûrement choix de financement et idéologie ? L’heure n’est plus, semble-t-il, à la mise en valeur d’une certaine histoire nationale, même si un nombre grandissant de voix l’appelle de ses vœux, face à tant de forces demeurées, si longtemps et manifestement, contraires.

Ce « moyen-âge » qui perdure

C’est en tout cas une évidence : s’il n’existait un vent d’ignorance pour continuer de souffler à contresens, encouragé, sans doute, par certaines forces idéologiques et, même encore, la défiance, d’une certaine modernité à l’égard des choses passées, on finirait par se demander comment toutes ses idées fausses sur le moyen-âge viennent à perdurer, face à la quantité d’efforts déployés pour lutter contre elles, depuis de nombreuses décennies ? Et si c’est une question de canaux et que les plus efficaces (ie grand public, éducation,…) ne sont pas au rendez-vous, alors c’est certainement qu’un approche réaliste du sujet n’est pas prioritaire, voire jugée peu souhaitable, pour ceux qui les tiennent et les financent.

Quoi qu’il en soit, le résultat est là. La nature a horreur du vide et tout se passe comme si le moyen-âge était venu occuper dans les esprits la place d’un référent qui a, sans doute, existé, de tout temps, sous des étiquettes différentes. C’est un peu le double négatif de ce que nous ne sommes plus, de ce que nous ne voulons plus être mais qui menace de revenir si nous n’y prenons garde et qui, quelquefois, sort sa tête hors de l’ombre : contre le progrès et la modernité, un certain « arriérisme » technologique ou même encore, seulement une réserve par rapport à certaines avancées : « tu n’as pas d’iphone ? Tu vis au moyen-âge ou quoi ? ». Contre la république, la tyrannie et l’arbitraire (« aujourd’hui, on vote, on n’est plus au moyen-âge »). Contre la liberté de conscience, l’inquisition, contre la tolérance, les croisades, contre la transparence, l’obscurantisme, contre la civilisation, la sauvagerie, contre l’hygiène et la santé, la crasse et le spectre du fléau et de la maladie, contre l’éducation, l’ignorance, etc…

De la nécessité des barbares et du mouton noir

Bref, vous avez compris le principe, le moyen-âge est devenue une notion un peu fourre-tout finalement, qu’on évoque presque comme un « concept », un dénominateur commun qui désigne un ensemble de réalités convenues, mais qui n’a plus grand chose à voir avec la période de temps polymorphe et complexe, porteuse de ses propres nuances et ses propres réalités, telle que l’étudie les historiens, D’une certaine manière, il est passé dans le langage commun. Il a même son propre adjectif : « moyenâgeux » qui n’est donc pas « médiéval », mais qui correspond à ce moyen-âge des oppositions. On a ça un peu avec la préhistoire à ceci près que celle-ci renvoie plus à l’absence de confort, ou de technologie. Le moyen-âge est une notion qui catalyse bien plus de possibles. A cet égard, il a supplanté l’homme des cavernes sur le podium. Exit Cro-Magnon et même Neandertal.

A y regarder de plus près, si ce moyen-âge fantasmé est si difficile à déloger, c’est peut-être qu’il a, malgré lui, hérité d’une fonction : celle d’être devenue, dans le langage profane commun, ce sombre passé qui contient en lui tous les contraires indésirables au regard de nos idéologies modernes et de notre situation actuelle. C’est un besoin sans doute, dans la psyché humaine et dans la sphère langagière, d’avoir un point de référence comme celui ci, et qu’importe s’il ne correspond pas vraiment à une réalité objective. Il faut dans un langage, une culture, un lot de notions repoussoirs, comme il faut la menace d’un grand méchant loup ou la figure d’un barbare. Cela permet de définir ce qu’est ma culture dans l’espace et dans le temps, tout en la distinguant, de ce qu’elle n’est pas et de ce qu’elle ne veut surtout pas être. Ainsi le moyen-âge serait devenu un peu ce mouton noir temporel. Il en a la fonction : faire briller le présent, et s’y accrocher de peur que ne vienne planer, au dessus de ce dernier, le possible retour d’un temps sombre et révolu.

Mieux vaut en rire qu’en pleurer

Pour dédramatiser, ces archétypes se prêtent aussi à toutes les caricatures. Ainsi le moyen-âge se présente, également, comme un temps qui peut faire beaucoup rire ou dont on peut moquer les « personnages » qui y vivent pour leur travers et leurs manières un peu rustres : Homo « Moyenâgis ». Ce phénomène crée sans doute, une autre forme d’attachement émotionnel aux préjugés nourris à l’égard de cette période, mais nous savons tous qu’il s’agit de références partagées dont on peut rire, ensemble, de bonne grâce, à des degrés variables (1er, 2eme,…).

Les paysans de Kaamelott qui ne se lavent jamais ou Karadoc qui mange et pète tout te temps, le Jacquouille la Fripouille crasseux et aux chicots pourris des Visiteurs auquel on jette quelques restes … Toutes ces images fonctionnent et nous font rire, que nous connaissions ou pas le moyen-âge. D’ailleurs, ceux qui connaissent un peu mieux cette période, rient, eux aussi, souvent de bon cœur à ces caricatures, et sont moins indulgents quand le thème est traité sérieusement.

Empilement de forces antagonistes

Bien sûr, au delà de cette sorte d’instrumentalisation/ banalisation langagière du terme, ne nous voilons pas la face sur ce statut d’exception. L’émergence d’un moyen-âge obscur, dés la renaissance, n’aurait sans doute, pas suffi à en faire persister l’image négative jusqu’à nous. Pour que le sombre tableau s’enracine, il a fallu qu’il soit sujet à de nouveaux empilements idéologiques modernes auxquels les médiévistes actuels, pas plus que les romantiques du XIXe siècle, avec leurs rêves de châteaux et leurs belles envolées gothiques, n’ont permis totalement de surseoir. Mais c’est un sujet qui nous emmènerait bien plus loin, aussi, pourra-t-il faire plutôt l’objet d’un futur article.

En vous souhaitant une excellente journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

NB : les deux enluminures de l’illustration, ainsi que celle de l’image d’en-tête sont respectivement issues : du codex Bodmer 144 (Cod.Bodmer 144) de la fondation Martin Bodmer, Cologny. Enluminé par Jean Colombe, son contenu est Le mortifiement de vaine plaisance de René D’Anjou et il date du milieu du XVe. La seconde illustration (au pied de la deuxième image) provient de la Romance of Alexander (ou Codex MS. Bodl. 264), conservé à la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford (Bodleian Library). Daté du milieu du XIVe, ce codex a été enluminé par Jehan de Grise.

Le Villon de jean favier et 5 médiévisteS pour un programme d’exception signé france culture

Sujet  : poésie médiévale, moyen-français,  historiens médiévistes, littérature médiévale, biographie.
Auteur  :      François Villon    (1431-?1463)
Période    : moyen-âge tardif, XVe siècle.
Titre    :  Les Lundis de l’Histoire, France Culture
Ouvrage     :    François Villon, Jean Favier, Fayard (1982)

Bonjour à tous,

e 1966 à 2014, France Culture a présenté, chaque début de semaine, en milieu d’après-midi, un programme dédié à la passion de l’Histoire et à ses plus grands auteurs et chercheurs. Cette émission d’anthologie avait pour titre Les Lundis de l’Histoire. Las ! après une longue aventure de presque 50 ans, elle s’est finalement, arrêtée avec le décès de Jacques le Goff qui l’avait animée, de son brillant esprit, dès 1968.

Cinq experts pour éclairer la biographie et l’oeuvre de François Villon

Actuellement, on peut trouver, sur le site de France Culture, un nombre important de podcasts des Lundis de l’Histoire. Ils couvrent une période allant de 2005 à 2014. Pourtant, à ce jour, il ne semble pas qu’il y ait d’archives publiques sur les éditions précédentes de cette grande émission. Tout en étant heureux de retrouver déjà près de 400 opus sur le site de la radio, on peut le déplorer, en espérant que le futur verra naître un tel projet. En près d’un demi-siècle, ce programme radiophonique a, en effet, vu passer, sous la houlette du médiéviste Jacques Le Goff, les plus prestigieux historiens et esprits du temps ; elle a aussi traité tous les thèmes, finissant, par entrer, à son tour, dans l’Histoire, mais aussi dans l’Histoire de l’Histoire, soit l’Historiographie.

Dans l’attente de voir, peut-être un jour, des archives complètes, aujourd’hui, il nous faut rendre grâce à la très littéraire chaîne Youtube Eclair Brut de Arthur Yasmine (jeune auteur qui a, par ailleurs, déjà fait publier plusieurs ouvrages de poésies) pour être parvenue, une fois de plus, à débusquer une pièce rare. Issue d’une édition des Lundis de l’histoire diffusée à l’automne 1982, ce programme réunit quatre éminents experts du moyen âge, auxquels on ajoutera, bien sûr, l’animateur lui même : l’historien Jacques le Goff. Le thème de cette émission nous est cher puisqu’elle traite de François de Montcorbier, que nous connaissons tous mieux sous le nom de François Villon ; ce programme d’exception fut enregistré à l’occasion de la sortie, cette même année 1982, par Jean Favier (lui-même grand historien de la période médiévale) de son ouvrage : « François Villon » chez Fayard.

Villon, son oeuvre et sa vie, sous l’œil de grands chercheurs et historiens du XXe siècle

Un Villon plus réel que jamais

« Des écoles aux tavernes, du port en Grève au cimetière des Innocents, de la cour chevaleresque du roi René au bouge de la Grosse Margot, les véritables héros de ce livre sont la vie et la mort, Dieu et la Fortune, l’amour et la haine, la justice et la misère. Mais l’oeil du poète est malicieux, et il a cent facettes. »

François Villon, Jean Favier ( Fayard, 1982)

Plus qu’un tour complet de l’oeuvre de Villon, on abordera, dans ce programme, des éléments au plus près de la vie de cet auteur du moyen-âge tardif. C’est même d’ailleurs tout l’intérêt de cette émission même si, bien entendu, les deux ne peuvent être démêlées si facilement : comme pour bien des auteurs de cette période, l’oeuvre alimente nécessairement une partie de ce que les historiens tentent de déduire de sa biographie, même en y mettant, bien sûr, tous les guillemets que cela suppose. Sur Villon, il existe heureusement quelques sources historiques et juridiques sur lesquels on peut s’appuyer pour effectuer quelques croisements supplémentaires.

Loin des caricatures faciles

On le doit sans nul doute aux esprits éclairés qui l’ont animé voilà près de 40 ans, mais un des atouts majeurs de ce programme est de soulever des questions tout à fait ouvertes sur la vie véritable de Villon. Pour peu, on y découvre presque un nouveau Villon, petit clerc, qui pourrait bien s’être démené pour tenter de devenir un auteur suffisamment reconnu pour en vivre. Aurait-il conçu son testament comme une sorte de book ? Angles nouveaux, hypothèses plus qu’affirmations, discussions et réflexions nourries en tout cas. On n’y tombe jamais dans la caricature facile et un peu romanesque d’un Villon repris à la sauce du XXe siècle : mauvais garçon, poète maudit, fornicateur et jouisseur patenté, voleur, criminel notoire, peut-être même coquillard, etc… Le tableau est impressionniste, il se découvre par petites touches entre ombre et lumière.

Au sortir, vous en apprendrez sur Villon dans cette émission qui remet un peu les pendules à l’heure, tout en se défendant de trancher aveuglément. On s’y posera des questions sur l’itinéraire professionnel comme sur les errances de Villon. On interrogera aussi, au passage, cette Ballade contre les ennemis de la France que nous avons déjà abondamment commentée. Était-elle une commande ou plutôt l’oeuvre spontanée d’un Villon naturellement attaché aux valeurs de la France ? Elle laissera nos intervenants un peu désaccordés aux portes du mystère. On y fera encore de belles incursions dans le Paris du milieu du XVe siècle et dans le cœur de ses tavernes.

De la vulgarisation en histoire

Au sortir de cette approche tout en nuances, qui ne craindra pas de laisser en chemin de belles interrogations et quelques espaces vides habités de mystère, on ne pourra s’empêcher de se dire que Jacques le Goff faisait encore, ici, la démonstration d’une chose : on pouvait (et on peut sans doute toujours) réunir autour d’une table d’excellents chercheurs universitaires et de brillants historiens tout en réussissant à faire une émission qui s’adresse à tout le monde, au public averti comme au grand public. Le tout sans tomber dans une histoire schématique, simplifiée, ni dans une sorte de « vulgate » narrative à un seul degré. Et s’il s’agit là d’une forme de « vulgarisation » (concept un peu fourre-tout dont il faut quelquefois se défier en ce qu’il commence à la sortie des laboratoires pour finir on ne sait où, et quelquefois jusque dans des productions à des lieues des vérités historiques sous prétexte de les mettre à portée), mais, soit, s’il s’agit là d’une forme de « vulgarisation », disais-je, alors elle devrait donner le La ou au moins de vraies lettres de noblesses à sa définition.

Jean Favier : grand historien-archiviste des XXeme-XXIeme siècle

Eléments de biographie

Jean Favier (1932-2014) est un historien archiviste chartiste des XXe et XXIe siècles. Egalement agrégé d’histoire, il suivit une brillante carrière universitaire débuté à Rennes puis Rouen et qui le conduisit finalement à être directeur d’Etudes à la prestigieuse Ecole Pratiques des Hautes Etudes. Il y officia de longues années, avant d’aller enseigner la Paléographie médiévale à la Sorbonne.

Au cours de son parcours, il a également été très actif dans le domaine de la culture ; il a notamment conduit, pendant plus de 20 ans, de grandes œuvres et travaux pour les archives nationales. Entre autres fonctions notables, on le retrouvera également président de l’Académie des Belles Lettres et, dans le domaine de la publication, directeur de la Revue Historique pendant 25 ans. Son action dans le domaine de la Culture, de l’Histoire et des Archives lui ont valu de nombreux titres honorifiques. Pour l’ensemble de son parcours et de ses contributions, Jean Favier est à juste titre, reconnu, à la fois comme un grand historien médiéviste et comme un grand serviteur de l’Etat.

L’ouvrage de Jean Favier sur François Villon

Ce livre est encore édité chez Fayard au format broché. Voici un lien utile pour plus d’informations : François Villon

Quelques autres publications

Si les contributions et publications de Jean Favier ne se sont pas cantonnées au Moyen-âge, il a tout de même produit un nombre considérable d’ouvrages dans ce domaine. Citons pour exemple : Philippe le Bel (1978, Fayard), La Guerre de Cent Ans (sorti chez Fayard en 1980 et qui lui vaudra plusieurs prix), La France féodale (1995, GLM ). Sur les circuits des affaires et le monde économique médiéval, on pourra également lire De l’Or et des épices : naissance de l’homme d’affaires au Moyen Âge (1987, Fayard), ou encore le Bourgeois de Paris au Moyen Âge (2012, Tallandier). Enfin, on pourra compléter cette esquisse de bibliographie par des ouvrages comme Louis XI (2001, Fayard) ou Les Plantagenêts  : origines et destin d’un empire (2004, Fayard), et on mentionnera encore son impressionnant Dictionnaire de la France Médiévale, sorti en 1993, chez Fayard également.

Les autres intervenants de cette émission

Philippe Contamine grand historien et universitaire, longtemps enseignant d’histoire du moyen-âge à Paris X, puis à Paris V (voir son excellente conférence sur les Français aux temps médiévaux)

Félix Lecoy (1903-1997): philologue, romaniste et universitaire, spécialisé en littérature médiévale. Enseignant au Collège de France (chaire de langue et littérature française du Moyen Âge).

Bernard Guénée (1927-2010) : enseignant-chercheur, académicien et historien français, normalien, professeur émérite d’Histoire médiévale à La Sorbonne, directeur d’études  à l’EPHE.

Jacques le Goff (1924-2014) : historien-médiéviste, directeur de l’EPHE, co-directeur de la revue Les Annales, co-producteur et présentateur de l’émission les Lundis de l’Histoire. A l’image des trois autres, il est difficile de résumer son parcours en 2 phrases, mais disons que dans la ligne de la Nouvelle histoire, il a fait de l’histoire des mentalités du Moyen-âge et de l’anthropologie historique de l’Occident médiéval ses grandes spécialités. (voir d’autres articles à son sujet sur le site)

 En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Guillaume IX d’Aquitaine : une biographie du tout premier troubadour avec Gérard Zuchetto

poesie-medievale-troubadour-guilhem--Poitiers-Guillaume-IX-Aquitaine-moyen-ageSujet : musique médiévale, biographie, troubadours,  portrait, vidas, naissance de l’art des troubadours
Auteur  médiéval   :  Guilhem de Poitiers ou Guillaume IX d’Aquitaine   (1071-1126)
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Ouvrage :   La Tròba, l’invention lyrique occitane des troubadours XIIe-XIIIe s. Gérard Zuchetto, éd Tròba Vox, 2020 (2e édition)

Bonjour  à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion-copiaoilà longtemps que nous nous étions promis de  tirer le portrait de Guilhem de Poitiers ou Guillaume IX d’Aquitaine, seigneur et poète que l’histoire nous désigne encore comme le tout premier troubadour du moyen-âge. « A tout seigneur, tout honneur », notre plaisir est, aujourd’hui, doublé puisque  c’est avec  Gérard Zuchetto que nous allons  le faire. Ce talentueux musicologue, chanteur et musicien chercheur, spécialiste de ces questions  nous fait, en effet, la grande faveur de nous autoriser à partager, ici, un extrait de son ouvrage  La Tròba, l’invention lyrique occitane des troubadours des XIIe-XIIIe siècles :  celui qui concerne, justement, la présentation du comte Guilhem de Peiteus, ainsi que des éléments de sa biographie .

Quelques notes sur le débat des origines

deco_medievale_enluminures_trouvere_Où et comment naissent les idées et les formes culturelles ? C’est un thème cher aux ethnologues ou  aux anthropologues culturels, comme on les nomme quelquefois. Concernant l’origine de l’art des troubadours, ce vaste sujet a été balayé plus qu’à son tour par les médiévistes et les folkloristes, depuis le XIXe siècle.  On pourrait même se divertir à la lecture de certaines envolées  ou  oppositions entre certains débats nord/sud (de France) ou encore entre orientalistes et occidentalistes. Il suffit, pour cela, de marcher dans les traces de l’historiographie et, par exemple, de relire quelques passages de l’Histoire des trouvères du très normand et, sans doute, un peu partisan, Abbé Delarue pour mesurer la taille de certains grands écarts entre hypothèse d’un art provençal ex-nihilo et revendications d’origines nordiques et celtiques.

Un poète de langue d’oc peut en cacher un autre ?

Avant notre comte Guillaume, n’y-a-t-il eu « quelques épaules de géants pour lui  permettre de voir plus loin » ? Sans même s’éloigner du pays d’Oc et concernant la reconnaissance d’une paternité entière de l’art des troubadours  à notre cher coens de Poetieus, on pourrait, avec  Maria Dimistrescu,  se poser la question de la possible influence, sur la poésie de notre noble seigneur, de certains de ses contemporains, et notamment  de    Eble II de Ventadour

Selon la médiéviste, l’homme,  lui-même vicomte de Ventadorn et vassal de Guilhem, aurait pu être, pour ce dernier et pour d’autres, une sorte de mentor en poésie. C’est en tout cas la thèse qu’elle défendit  à la fin des années 60.   Elle  alla même au delà de la simple idée d’inspiration en formant l’hypothèse que certaines chansons attribuées à notre troubadour du jour auraient  bien pu avoir été reprises par lui, mais écrites de première main, par cet autre poète et seigneur languedocien (voir  Èble II de Ventadorn et Guillaume IX d’Aquitaine – Cahiers de civilisation médiévale n°43 (1968), Maria Dimistrescu).   Il faut dire que le  double   registre de notre troubadour « bifronte », capable de manier, avec virtuosité, grivoiserie et courtoisie, pouvait avoir de quoi dérouter. Quoiqu’il en soit, l’hypothèse soulevée par la médiéviste ne put jamais véritablement être tranchée. En l’absence de sources écrites d’époque permettant de l’établir, elle a donc rejoint le rang des spéculations invérifiables (infalsifiables dirait Popper) et à ce jour,  Guillaume IX d’Aquitaine n’a  pas été officiellement détrôné de son statut légitime de premier des troubadours.

Mais alors quoi ? Pour le reste, cet art des troubadours, est-ce une forme culturelle totalement ex-nihilo ? Est-ce encore une variation, une adaptation, un « contrepied », un art qui naît à la faveur de la féodalité et de ses nouvelles normes politiques et relationnelles, ou encore une réponse, qui pourrait prendre, par endroits, des allures de contre feu  à la réforme grégorienne   (voir Amour courtois : le point avec 3 experts  ou encore   réflexions sur la naissance de l’amour courtois) ? Tout cela est possible mais, au delà de toute hypothèse et avec 800 à 900 ans de recul, il résulte que l’art des troubadours fait encore figure de nouveauté culturelle aux formes originales : nouvel exercice littéraire,  nouvelle façon de versifier, nouveaux codes qui vont promouvoir, au moins dans le verbe, de nouveaux modèles relationnels, de nouvelles  formes du sentiment amoureux, etc…

La Tròba de Gerard Zuchetto
ou l’invention lyrique occitane des troubadours

Laissons  là le  grand débat des origines sur l’art des troubadours.  Il est nécessairement complexe comme le sont tous les objets culturels et leur circulation. Il est temps de s’engager  sur  les pas du comte, pour lever un coin du voile sur sa personnalité, son art et quelques uns de ses vers, accompagné de notre érudit du jour, Gerard Zuchetto, en le remerciant encore chaleureusement de cette contribution.

chanson-poesie-medievale-livre-troba-biographie-traduction-art-des-troubadours-gerard-zuchetto-moyen-ageAvant même de lui laisser la parole, précisons que son ouvrage dont est tiré ce portrait de Guillaume IX d’Aquitaine, comte de Poitiers, est toujours disponible à la vente en librairie ou en ligne.  Il a même fait l’objet d’une toute nouvelle édition en 2020.

Au format broché, vous y découvrirez plus de 800 pages sur le sujet des troubadours.  En dehors de votre librairie habituelle, vous pourrez le trouver en ligne au lien suivant :   La troba : L’invention lyrique occitane des troubadours XIIe-XIIIe siècles.  Inutile d’ajouter que nous vous le recommandons vivement.

Sur ce, nous vous laissons  en bonne compagnie,  en  vous souhaitant    une  excellente lecture.


Une biographie de Guilhem de Peiteus   – Guilhem de Poitiers  par  G Zuchetto.

Farai un vers de dreg nien
Je ferai un vers sur le droit néant

Qu’eu port d’aicel mestier la flor
Car moi je porte de ce métier la fleur

L’inventeur !

L’un des premiers troubadours connus fut un des plus grands seigneurs de l’Europe médiévale : lo coms de Peiteus, Guilhem, septième comte de Poitou et neuvième duc d’Aquitaine, né en 1071.
Lorsqu’il hérite de son père, en 1086, le Poitou, la Gascogne, l’Angoumois et le Limousin, des territoires immenses  entre Nord et Sud, de l’Anjou aux Pyrénées, et d’Est en Ouest du Massif central à l’Atlantique, ses domaines sont bien  plus importants que ceux du roi de France, Philippe Ier, qui ne contrôle réellement à la même époque qu’un petit fief  autour de Paris, Etampes et Orléans, la “little France”, pour les Anglais, une île.
Bon chevalier d’armes, jovial et vantard, le fier vicomte du Limousin est poète. Il chante pour réjouir ses companhos, compagnons de batailles et de distractions.

Companho farai un vers [pauc] convinen
et aura·i mais de foudatz no·i a de sen
et er totz mesclatz d’amor e de joi e de joven.

Compagnons, je ferai un vers peu convenable
et il y aura plus de folie que de bon sens
et il sera tout mêlé d’amour, de joie et de jeunesse !

Pour chanter amor, joi e joven, le seigneur de Poitiers l’exprime en romans, terme qui désigne la langue occitane en opposition au latin :

Merce quier a mon companho
s’anc li fi tort qu’il m’o perdo
et eu prec en Jesus del tron
et en romans et en lati.

Je demande merci à mon compagnon
si jamais je lui fis tort qu’il me pardonne
et je prie Jésus sur son trône
en romans et en latin.

A l’exemple des joglars, ces jongleurs-musiciens aux multiples talents qui allaient par les chemins vendre leurs services, mais avec la finesse du lettré, ce grand trichador de domnas se joue des mots et les versifie adroitement pour plaire aux  dames et les tromper : Si·m vol midons… Ma dame veut me donner son amour, je suis prêt à le prendre, à l’en remercier,  à le cacher, et à la flatter et à dire et faire ce qu’il lui plaît, et à honorer son mérite et à élever ses louanges…Guilhem  annonce ainsi l’aube du trobar :

Mout jauzens me prenc en amar
un joi don plus mi volh aizir…

Très joyeux je me prends à aimer
une joie dont je veux jouir davantage…

premier-troubadour-biographie-guillaume-aquitaine-poesie-chanson-medievale-moyen-ageA l’amour légitime, Guilhem, qui s’était marié avec Ermengarda d’Anjou, puis avec Filipa, veuve du roi d’Aragon,  préfère l’amour hors du contrat social et politique, l’amour hors du mariage-arrangement organisé par la classe  seigneuriale et béni par l’Église. Au légat pontifical Girart, évêque d’Angoulême, entièrement chauve, qui lui fit  reproche de ses “liaisons dangereuses” avec la vicomtesse de Chatellerault, surnommée la dangeroza, il rétorqua : “Tu pourras peigner tes cheveux sur le front avant que je répudie la vicomtesse !”

Le comte est “Ennemi de toute pudeur et de toute sainteté”,    écrit Geoffroy Le Gros, un chroniqueur de l’époque. Ce libertin joyeux et fanfaron, n’est pourtant pas un rustre, il recommande à ses auditeurs et surtout au fin aman, l’amant pur :

Obediensa deu portar
a manhtas gens qui vol amar
e conve li que sapcha far
faitz avinens
e que gart en cort de parlar
vilanamens.

Il doit montrer obédience / obéissance
à maintes gens celui qui veut aimer
et il lui convient de savoir accomplir
des faits avenants
et de se garder, à la cour, de parler
comme un vilain.

Guilhem invente les mots-clefs et les règles du trobar, et il se vante d’être le premier, l’inventeur. Et, sûr de sa valeur de trobador e d’amador, il tient à exposer son métier : “J’ai nom Maître infaillible et jamais ma maîtresse ne m’aura une  nuit sans vouloir m’avoir le lendemain car je suis si bien instruit en ce métier, et je m’en vante, que je puis gagner mon  pain sur tous les marchés.” Il se donne lui-même le titre de maistre certa, maître infaillible, en amour comme en poésie.

Guilhem de Peiteus, l’homme politique et chef d’Etat, ne fut ni un grand batailleur, ni un conquérant zélé. Au retour d’un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, sentant sa fin proche, le poète écrivit son adieu au monde, Pois de  chantar…, en tant que troubadour, comte de Poitiers et chrétien. Guilhem mourut à Poitiers le 10 février 1126 après  quarante ans de règne, et l’on suppose qu’il fut enterré en l’abbaye de Saint-Jean-l’Évangéliste à Montierneuf.

La biographie tardive résume sa vie en quelques lignes laconiques :
Lo coms de Peiteus si fo uns dels maiors cortes del mon e dels maiors trichadors de domnas, e bon cavalier d’armas e   larcs de domneiar ; e saup ben trobar e cantar.
Le comte de Poitiers fut l’un des plus grands courtois du monde et le plus grand trompeur de dames, et bon chevalier d’armes et généreux en amour; et il sut bien trouver et chanter.

Sur les onze vers connus de Guilhem de Peiteus, seuls deux poèmes nous ont été transmis avec les mélodies en notation  carrée :   Companhos farai un vers pauc convinen et Pois de chantar m’es pres talens.

deco_medievale_enluminures_trouvere_Le début de la mélodie Pois de chantar m’es pres talens… se retrouve dans le jeu de Sainte Agnès, un mystère du XIVe siècle écrit en langue d’oc, dont le planctus, Bel senher Deus tu sias grasitz…, comporte cette indication : Et faciunt  omnes simul planctum in sonu comitis pictavensis. La chanson de Guilhem, ou bien sa façon de chanter, devait avoir  marqué les mémoires, pour être imitée plus de deux cents ans après ! Dès les premiers chants courtois nous sont posées les questions d’interprétation des troubadours : comment chanter, dire ou réciter les poèmes lyriques ? Quelquefois les auteurs eux-mêmes ou les chroniqueurs de l’époque nous donnent des éléments de réflexion : Orderic Vital, historiographe, contemporain de Guilhem rapporte que ce dernier “en homme joyeux et plein d’esprit récita souvent ses   misères de captivité en compagnie de rois et de personnages importants en déclamant des vers rythmés avec des    modulations subtiles.” [Historia Ecclesiastica X 21] Ces “modulations” faisaient-elles référence à un jeu de voix exagéré  de comédien ou bien à une imitation virtuose des ornementations mélodiques de la liturgie ?

Guilhem, qui avait délaissé le latin de l’Église, s’était-il amusé à détourner la musique liturgique en composant des poèmes sur des airs existant déjà dans les tropes et les versus, par défi et pour réjouir ses compagnons ?

Les Maîtres du troubar  :  Guilhem de Peiteus   – Guilhem de Poitiers (1071-1126) –  La Tròba, l’invention lyrique occitane des troubadours XIIe-XIIIe s.   (Tròba Vox, 2020)

Gérard Zuchetto

Sources :
Manuscrit (s) à notation musicale : STMart. fol. 51v ; F : Chigi fol 81
Principale (s) édition (s) : Jeanroy Alfred, Les Chansons de Guillaume IX duc d’Aquitaine, Paris, 1913 et 1927 (Ed. Champion) ; Durrson Werner, Wilhelm von  Aquitanien. Gesammelte Lieder, Zurich, 1969 ; Pasero Nicolo, Gugliemo IX, poesie, Modena, 1973 (Società tipografica editrice Modenese) ; Bezzola Reto Guillaume IX et les origines de l’amour courtois, Paris, 1940 (Romania vol. LXVI) ; Payen Jean- Charles, Le Prince d’Aquitaine. Essai sur Guillaume IX et son oeuvre, Paris, 1980 (Champion)
Miniature : BNF Ms. fr.12473, fol.128


Au sujet de Gérard Zuchetto, voir également Mos cors s’alegr’ e s’esjau    de Peire Vidal     et  Quan Veil la lauzeta mover de Bernart de Ventadorn.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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