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Architecture médiévale, une reconstitution 3D du Pont Saint-Bénézet d’Avignon

Sujet : pont,avignon_ecu_blason_armoirie_heraldique_provence_ville_historique reconstitution 3D, vidéo, architecture médiévale, Provence médiévale,  monument historique, Saint Bénézet.
Période : Moyen-âge central, XIVe siècle
Lieu : Pont Bénézet, Avignon, PACA

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn 2015, après quatre ans de recherches et de travail assidus, une équipe pluridisciplinaire du CNRS, composée d’historiens médiévistes, d’archéologues, d’ingénieurs, d’architectes, ainsi que d’infographistes 3D redonnait vie au Pont Saint-Bénézet d’Avignon, en présentant au public une reconstitution 3D exceptionnelle de l’ouvrage médiéval.

En plus de la vidéo dévoilée à l’issue du projet que vous retrouverez ci-dessous, une application de réalité augmentée voyait également le jour. Elle permet, encore aujourd’hui, aux visiteurs du monument dotés d’une Iphone et d’un Ipad, d’observer l’ouvrage à deux moments clés de son histoire : le moyen-âge tardif et le XIVe siècle (1350) et la fin du XVIIe (1675).

La reconstitution 3D du pont d’Avignon par le CNRS

Saint Bénézet et le Pont d’Avignon

R_lettrine_moyen_age_passionendu populaire par une chanson du XVe siècle, le célèbre pont d’Avignon fut construit, dans le courant du XIIe siècle, sur les restes d’un ouvrage romain. Son édification fit l’objet d’une légende bien connue qui possède, sans doute, un fond de vérité puisqu’il semble que le personnage qui en est à l’origine ait véritablement existé. C’est celle d’un modeste pâtre ardéchois du nom de Bénézet (Petit Benoit) qui, sur la foi d’une vision divine et dans le courant de l’année 1177, en aurait posé la première pierre,  alors qu’il était tout juste âgé de 12 ans. Au vue du poids exceptionnel de cette dernière, l’histoire conte que les habitants furent bientôt convaincus de la dimension miraculeuse et divine de l’injonction et se mirent à l’aider à édifier l’ouvrage. Dans la même veine, la construction du pont fut encore à la source de nombreux autres miracles parmi lesquels on compte près d’une vingtaine de guérisons miraculeuses opérées par celui qui devint bientôt Saint-Bénézet (1165 -1184), un Saint Provençal non canonisé par Rome. Las!, ce dernier ne vit pas la fin de son entreprise puisqu’il décéda prématurément, à l’âge de 19 ans, un avant que l’ouvrage ne soit achevé.

Un ouvrage médiéval d’exception

D’une longueur de plus de 900 mètres, le pont enjambait alors les deux bras du Rhône pour rallier la cité royale de Villeneuve-lès- Avignon, sur l’autre rive. Au sortir de sa première construction, il possédait encore un tablier de bois et ce n’est que dans le courant du XIIIe qu’il sera édifié en pierre dans sa totalité. Il fut, depuis lors, l’objet de nombreuses reconstructions et ce, jusqu’au XVIIe siècle qui, pour autant, ne architecture_medievale_pont_avignon_benezet_infographie-3D_moyen-age_spermirent pas son maintien.

A la faveur notamment d’un changement climatique et de la glaciation qui à touché l’occident du XIIIe au XVe siècle, l’oeuvre du puissant fleuve et de ses crues ont fini par avoir raison de la presque totalité de l’ouvrage médiéval. Aujourd’hui, il n’en subsiste plus que quatre arches qui s’arrêtent net au dessus du fleuve et lui confèrent une étrange aura de mystère. Du point de vue patrimonial, il fut classé monument historique en 1840.

Pour revenir à l’histoire de Bénézet et d’une manière plus factuelle, il semble que sa volonté s’était aussi accompagnée de grandes collectes et d’aumône pour réunir les moyens nécessaires à la construction de l’ouvrage. Il fonda même une confrérie laïque dont Jean Mesqui (voir article ic) nous apprend qu’elle était « sous l’autorité d’un prieur et qu’elle disposait d’une chapelle et d’un chapelain ». La confrérie demeurait alors dans une maison proche du pont pour veiller sur l’ouvrage et moins d’un demi-siècle plus tard, un hôpital dédié aux pauvres y fut également ouvert.

Oeuvres de pont et frères Pontifes

Concernant l’édification du Pont d’Avignon et de quelques autres ouvrage du couloir rhodanien de la même époque, à la légende du pâtre Bénézet, quelques auteurs des XVIIIe et XIXe allaient bientôt soulevé l’hypothèse d’un ordre monacal puissant, celui des frères pontifes (les fratres pontifices) qui, dans le courant du XIIIe siècle auraient construit certains ponts le long des fleuves et en aurait même garder l’accès contre d’éventuels brigandages, protégeant ainsi Pèlerins et voyageurs. Depuis lors et au vue de la disparité des sources, les historiens médiévistes ont pourtant réfuté ces hypothèses. S’il existait bien des fraternités de pont qui assumaient l’entretien des ouvrages et leur protection, il ne semble pas qu’un ordre de bienfaiteurs religieux unique ait été en charge de cette mission. Comme l’affirme Jean Mesqui dans l’exemple d’Avignon, dans un certain nombre de cas, c’étaient bien plutôt des laïques locaux, qui, ayant eux-même participé à la construction des ponts, prolongeaient tout naturellement leurs œuvres sur la gestion de ces mêmes ouvrages. On trouve encore la confirmation de ce fait dans l’ouvrage de Daniel Le Blévec La part du pauvre. L’assistance dans les pays du Bas-Rhône, du XIIe siècle au milieu du XVe siècle. (Rome, Ecole Française, 2000).

En vous souhaitant une excellente  journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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La Cantiga 189 : dragon, poison et guérison miraculeuse pour un courageux pélerin

musique_espagne_medievale_cantigas_santa_maria_alphonse_de_castille_moyen-age_centralSujet :  musique médiévale, chanson, cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, Dragon, Vierge, lèpre.
Epoque : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur :  Alphonse X  (1221-1284)
Titre : Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon
Interprète : Eduardo Panigua
Album : Remedios Curativos  (1997)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionotre exploration du culte marial du moyen-âge central se poursuit, aujourd’hui, à travers l’étude des Cantigas de Santa Maria du roi de Castille Alphonse X. Est-il un miracle que la Sainte ne puisse accomplir pour l’homme médiéval doté de foi véritable ? Il semble que non et cette Cantiga 189 va encore nous le démontrer.

Le récit d’une guérison miraculeuse

cantiga-santa-maria-189_dragon_miracle_culte_marial_enluminures_manuscrit-ancien_moyen-age_XIIIe-siecle_sOn croise bien des dangers sur les chemins de pèlerinage, a fortiori quand l’on décide de les arpenter seul, mais l’égaré, guidé par sa foi en la Sainte mère du Christ, peut compter sur la protection de cette dernière ou sur son intervention pour réparer et effacer les plus terribles des disgrâces et des incidents de parcours. Sur les rives les plus fantastiques de ces chants dévots du XIIIe siècle, il est ici question, tout à la fois, de dragon, de poison, de lèpre (on se souviendra que ce dernier terme désignait alors un grand ensemble d’affections) et de guérison miraculeuse.

La Cantiga de Santa Maria 189 par Eduardo Paniagua

« Remedios Curativos », les remèdes curatifs
dans les Cantigas de Santa Maria

Comme nous l’avions déjà indiqué, en présentant dans un article précédent Eduardo Paniagua, on doit à ce grand musicien espagnol, passionné de répertoire médiéval, l’enregistrement de l’ensemble des Cantigas d’Alphonse X de Castille. Il y a ainsi consacré un grand nombre d’albums en cantigas_santa-maria_miracle_culte_marial_moyen-age_musique_chanson_medievale_eduardo_paniagua_alphonse-Xopérant souvent, pour se faire, des regroupements thématiques particuliers au sein de ce vaste corpus.

En 1997, sous le titre Remedios curativos, avec sa formation spécialisée dans les musiques anciennes et médiévales, il proposait ainsi un bel album regroupant onze Cantigas de Santa Maria (dont trois en version instrumentale) sur le thème de la guérison miraculeuse.  L’album est toujours édité et vous trouverez ici un lien permettant de le pré-écouter ou de l’acquérir au format CD ou MP3 :  Remedios Curativos – Cantigas de Santa Maria

L’ermitage de Sainte-Marie de Salas

Le pèlerinage dont il est question dans cette chanson est celui de Sainte-Marie de Salas, à Huesca, au Nord de l’Espagne et dans l’Aragonais. Un ermitage y fut construit au début du XIIIe qui fit l’objet de nombreux récits de miracles.  Comme dans nombre d’autres cas, certains d’entre eux furent sans doute forgés, au départ,  autour des lieux Saints par ceux-là même qui y officiaient afin d’attirer plus de pèlerins. De fait, le lieu connut une grande popularité et vit affluer de nombreux croyants dans le courant du moyen-âge central.


Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon,
Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison

Note : cette traduction du galaïco-portugais vers le français moderne a été effectuée, comme à l’habitude, par votre serviteur, à l’aide de sources et recherches diverses. Elle n’a pas la prétention de la perfection mais simplement de s’approcher, au plus près, du sens général du texte.

Esta é como un ome que ya a Santa Maria de Salas achou un dragon na carreira e mató-o, e el ficou gafo de poçon, e pois sãou-o Santa Maria.

Celle-ci conte comment un homme qui allait  à Sainte-Marie de Salas, croisa un dragon en chemin et le tua, et il en devint lépreux et, suite à cela, Sainte Marie le guérit.

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon,
pois madr’ é do que trillou o basilisqu’ e o dragon.

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison
Puisqu’elle est la mère de celui qui terrassa le basilic* et le dragon.

(* bête légendaire, symbole biblique de Satan)

Dest’ avo un miragre a un ome de Valença que ya en romaria
a Salas soo senlleiro, ca muit’ ele confiava na Virgen Santa Maria;
mas foi errar o camynno, e anoiteceu-ll’ enton
per u ya en un monte, e viu d’estranna faiçon

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

De là, un miracle survint à un homme de Valence allé en pèlerinage
à Salas, seul et sans compagnie, car il avait une grande confiance en la Vierge Sainte-Marie;

Mais il se trompa de chemin et la nuit le surprit
tandis qu’il se trouvait sur une montagne,  et il vit une étrange face

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…

A ssi vir ha bescha come dragon toda feita, de que foi muit’espantado;
pero non fugiu ant’ ela, ca med’ ouve se fogisse que seria acalçado;
e aa Virgen beita fez logo ssa oraçon
que o guardasse de morte e de dan’ e d’ ocajon.

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

Venir jusqu’à lui, toute semblable à un dragon, dont il fut très effrayé:
Mais il ne s’enfuit pas face à elle, de crainte qu’elle ne le poursuive;
Et à la Vierge bénite, il fit alors sa prière,
Pour qu’elle le garde de la mort, des dommages et des disgrâces.

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…

A oraçon acabada, colleu en ssi grand’ esforço e foi aa bescha logo
e deu-ll’ ha espadada con seu espadarron vello, que a tallou per meogo,
assi que en duas partes lle fendeu o coraçon;
mas ficou enpoçõado dela des essa sazon.
Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

La prière finie, il prit sur lui et, dans un grand effort, s’approcha de la bête
Et il lui donna un coup  avec sa vieille épée qui la trancha en deux moitiés
De sorte qu’il lui fendit le cœur en deux
Mais à partir de là, il fut empoisonné

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…

Ca o poçon saltou dela e feriu-o eno rosto, e outrossi fez o bafo
que lle saya da boca, assi que a poucos dias tornou atal come gafo;
e pos en ssa voontade de non fazer al senon
yr log’ a Santa Maria romeiro con seu bordon.

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

Car le poison surgit et le toucha au visage, ainsi que la vapeur
Qui sortait de la bouche de la bête, de sorte que quelques jours après, il devint comme un lépreux;
Et il mis toute sa volonté à ne faire rien d’autres, sinon
de se rendre  avec son bâton de pèlerin, jusqu’à Sainte Marie.

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…

Aquesto fez el muy cedo e meteu-ss’ ao camo con seu bordon ena mão;
e des que chegou a Salas chorou ant’ o altar muito, e tan toste tornou são.
E logo os da eigreja loaron con procisson
a Virgen, que aquel ome guariu de tan gran lijon.

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

Ainsi, fit-il cela sans délai, et il se mit en chemin, son bâton à la main;
Et dès qu’il arriva à Salas, il se mit à beaucoup pleurer en face de l’autel, et, aussitôt, il se trouva soigné.
Et après cela ceux de l’église ont loué, en procession,
La vierge qui avait guéri cet homme d’une si grande blessure.

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…


Pour les plus mélomanes  d’entre vous, n’hésitez pas à consulter le site suivant  : Cantigas de Santa Maria. Animé par un expert du sujet, il est en anglais, mais vous y trouverez de nombreuses indications musicales et rythmiques sur les Cantigas d’Alphonse le Sage.

Nous vous invitons également à consulter ici l’index des Cantigas, présentées, analysées et traduites en français moderne, par nos soins.

En vous souhaitant une belle écoute et une excellente journée!

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Tournois, animations et joyeuses ripailles au 9e Marché de Noël médiéval de Provins

agenda_sorties_fetes_marches_medieval_theme_moyen-age_Sujet : fêtes,  événement, marché médiéval, moyen-âge, sorties, week end, animations médiévales. marché de noel. compagnies médiévales.
Evénement : 9ème marché médiéval de Noël de Provins. Un Noël Insolite à Provins.
Lieu : Seine-et-Marne, Île-de-France
Dates : 15 et 16 décembre 2018

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionvec l’approche des fêtes de la nativité, les médiévistes et les passionnés d’animations autour du moyen-âge ne sont pas tous entrés en hibernation. On en trouve, en effet, quelques uns pour égayer, de leur présence, des marchés de Noël teintés de médiéval comme ce sera le cas, à Provins, ce week-end.

Au Programme

marche-de-noel-medieval_provins_animations-moyen-age_tournoi_behourd_musique_campements_Île-de-FranceOrganisé par l’Association les Gardes-Foires de Champagne en partenariat avec la municipalité, il s’agit de la 9e édition de cet événement.

Comme Provins entend bien tenir sa réputation d’excellence quand il est question de célébrer le monde médiéval, un grand nombre de troupes et de spectacles sera au rendez-vous et on peut, une nouvelle fois, faire confiance aux organisateurs pour que l’ambiance et les divertissements soient à la hauteur des ambitions affichées.

Animations et compagnies médiévales

Musiciens, saltimbanques, jongleurs, conteurs, danseurs, on pourra encore découvrir, sur place, des campements animés d’époque, avec leur démonstration d’artisanat ou de combat (Béhourd) et leurs passionnés de reconstitution médiévale. Le samedi, une Nocturne fera suivre le banquet et le bal médiéval, par divers spectacles de feu et de joyeuses animations et l’on pourra encore flâner, à la lueur des bougies, dans les allées du marché.

Compagnies médiévales présentes (hors artisans)

Merween – Les Tritons Ripailleurs – Tengri – Ethnomus – Les R’monTemps – Pater Patriae – Les Danceries Thibaud de Champagne – La Forge du Berry – L’amici D’Orbais – Le Clan du Lys – Le Cercle des hors destins – Tournois XIII

Marché artisanal et vente aux enchères de matériel médiéval

A_lettrine_moyen_age_passionvec près de 60 artisans démonstrateurs, ce marché de Noël fournira encore l’occasion de découvrir des produits liés aux temps médiévaux et leur évocation, mais également des produits gastronomiques réalisés dans les règles de l’art et de la tradition. Pour les reconstituteurs et médiévistes férus de pièces d’armures ou d’armes inspirées du moyen-âge, une vente aux enchères de matériel aura également lieu sur place.

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Bien sûr, ce marché thématique sera encore agrémenté de nombreux éléments traditionnels de cette période (traîneau du père Noël, crèche vivante de Saint-François d’Assise, tombola de Noël, etc…) mais aussi de visites guidées du patrimoine et des monuments de la cité.

Découvrir le programme détaillé du Marché de Noël de Provins – Voir la page Facebook officielle de l’événement

Enfin, si vous passez par là-bas, n’oubliez pas de faire un tour à la belle Librairie du Roy Lire. Vous y trouverez de belles histoires et de beaux livres à lire au coin d’un feu, pour les longues soirées d’hiver à venir.

Voir aussi nos articles sur l’édition précédente du marché de Noël de Provins

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric F
Pour moyenagepassion.com
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Larmes et plaintes : pauvreté et devoir des princes sous la plume médiévale de Jean Meschinot

manuscrit_24314_jean_Meschinot_poete_breton_medieval_poesie_politique_satirique_moyen-age_tardifSujet : poésie satirique, morale, poésie médiévale, poète breton. devoirs des princes, miroirs des princes, poésie politique, auteur médiéval, Louis XI
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491)
Manuscrit ancien : MS français 24314 bnf
Ouvrage : Les lunettes des Princes & poésies diverses.

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans le courant du XVe siècle, à l’aube de la renaissance, le poète breton Jean Meschinot s’élevait avec véhémence contre la poigne et les abus de la couronne, en la personne de Louis XI. De sa plume satirique et acerbe, l’auteur médiéval contribuait ainsi à alimenter la légende du roi tyrannique, injuste et cruel qui allait suivre longtemps le souverain du moyen-âge tardif (voir par exemple le verger du roi Louis de Théodore de Banville) (1).

O vous qui yeux avez sains et oreilles,
Voyez, oyez, entendez les merveilles -,
Considérez le temps qui présent court.
Les loups sont mis gouverneurs des oueilles ;
Fut-il jamais (nenny!) choses pareilles?
Plus on ne voit que traisons à la court.

Je croy que Dieu paiera en bref ses dettes,
Et que l’aise qu’avons sur molles couettes
Se tournera en pouvretez contraintes.
Puisque le chef qui deust garder droicture
Fait aux pouvres souffrir angoisse dure
Et contre luy monter larmes et plaintes.

Les bestes sont, les corbins et corneilles,
Mortes de faim, dont peines non pareilles
Ont pouvres gens : qui ne l’entend est sourd !
Las ! ilz n’ont plus ne pipes ne bouteilles,
Cidre ne vin pour boire soubz leurs treilles,
Et, bref, je vois que tout meschief leur sourt…

Seigneur puissant, saison n’est que sommeilles,
Car tes subjectz prient que tu t’esveilles.
Ou aultrement leur temps de vivre est court.
Que feront-ils si tu ne les conseilles ?
Or n’ont-ilz plus bledz, avoines ne seigles,
De toutes parts misère leur accourt.

A grant peine demeurent les houettes.
L’habillement des charrues et brouettes,
Qu’ilz ne perdent et aultres choses maintes,
Par le pillart* (allusion au roi) qui telz maulx leur procure,
Auquel il faut de tout faire ouverture.
Et contre luy montent larmes et plaintes.

(…)

Le peuple donc qu’en main tenez
Ne le mettez à pouvreté,
Mais en grant paix le maintenez,
Car il a souvent pouvre esté,
Pillé est yver et esté,
Et en nul temps ne se repose :
Trop est batu qui pleurer n’ose.

Croyez que Dieu vous punira
Quant vos subgectz oppresserez;
L’amour de leurs cueurs plus n’ira
Vers vous, mais haine amasserez ;
S’ilz sont pouvres, vous le serez,
Car vous vivez de leurs pourchas* (leurs avantages, leur travail)

Bien sûr, le contexte a changé et il ne s’agit pas de comparer la France de Louis XI à celle du XXIe siècle, et encore moins l’action de ce souverain à celle de nos dirigeants en date.

Si ce dernier a rien moins que tripler ou quadrupler l’impôt au cours de son règne, l’usage qu’il en fit reste sans commune mesure avec les politiques actuelles. Pour n’en dire que quelques mots, il modernisa, en effet, le royaume, mis à mal la féodalité et œuvra dans le sens de sa prospérité économique. A tout cela et pour mieux se resituer dans le contexte, il faut encore ajouter que Meschinot était pris activement dans le conflit qui opposait alors le roi de France à ses nobles et vassaux, sous la bannière de la ligue féodale du bien public auquel le duc de Bretagne avait adhéré.

Au delà de tout cela, il reste tout de même, de ces Lunettes des princes de Meschinot quelques belles leçons de morale politique qui continuent encore, aujourd’hui, de faire sens sur le fond.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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(1) Sur les représentations complexes et paradoxales autour de la personne de Louis XI et notamment l’usage qu’en firent les romantiques du XIXe siècle, voir l’article de Isabelle Durand-Le Guern : Louis XI entre mythe et Histoire, Figures mythiques médiévales aux XIXe et XXe siècles, CRMH, 11.2004.

Eustache Deschamps, une ballade médiévale sur les exactions des grands seigneurs

poesie_ballade_morale_moralite_medievale_Eustache_deschamps_moyen-age_avidite_gloutonnerieSujet : poésie médiévale, littérature médiévale,  auteur médiéval, ballade médiévale, poésie morale, réaliste, satirique, ballade, moyen-français,  exactions, puissants, seigneurs.
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre :  « Sà, de l’argent, çà, de l’argent»
Ouvrage :  Poésies morales et historiques d’Eustache Deschamps, par Georges Adrien Crapelet, 1832

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous partageons une nouvelle ballade satirique et politique d’Eustache Deschamps.  Direction la deuxième moitié du XIVe siècle donc, comme d’autres l’avaient fait avant lui et le feront après, le poète du moyen-âge tardif critique ici les exactions des seigneurs et prend la défense, comme il l’a souvent fait, des petites gens.

Rapacité et prédation des Seigneurs
contre misères du petit peuple

Sur le mode de la fable, notre auteur médiéval met ainsi en scène les pauvres animaux fermiers, saignés à blanc, par l’avidité des puissants ( loups, lions et autres prédateurs) et qui défilent pour se plaindre. Bien sûr,  on s’empresse d’ignorer leurs doléances et leurs misères pour leur réclamer à tue-tête : « Sà de l’argent, ça de l’argent » qu’on pourrait traduire : « Ici, de l’argent ! », « Allez ! de l’argent », « Envoyez votre argent ! » ou encore « Par ici la monnaie ! ». Bref, vous avez compris l’idée générale.

A la fin du texte, suite à la remarque d’une fée, le poète, dans un élan d’ironie et d’humour grinçant, aura tout de même une maigre consolation : certaines de ses bêtes  (prédatrices)  fréquentent aussi la cour où elles ne sont pas non plus épargnées puisque c’est là qu’elles ont entendu répété ces tristes mots.

eustache_deschamps_ballade_medievale_poesie_satirique_politique_morale_fable_moyen-age

Publié par Georges Adrien Crapelet dans la catégorie des fables (voir référence en tête d’article), rééditée un demi-siècle  plus tard et classée  par le Marquis de Queux de Saint-Hilaire dans les chants royaux (Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps Tome VII, 1882), cette poésie n’est pas sans évoquer des accents que l’on retrouvera quelques années plus tard, sous la plume de Jean Meschinot et ses Lunettes de Princes

Pour le reste, l’histoire est vieille comme le monde qui nous conte ce moment où celui qui est censé incarner le pasteur et le protecteur se change en loup pour devenir le prédateur de ses propres brebisSans pour autant gommer les aspects historiques, on sait bien que les meilleures des poésies morales tendent à transcender leur contexte d’émergence pour sembler, quelquefois, ne pas prendre de rides. De fait, toute résonance avec l’actualité pourrait bien, au bout du compte, ne pas être totalement fortuite.

Ballade médiévale
Des exactions des grands Seigneurs

En une grant fourest et lée
Nagaires que je cheminoie,
Où j’ay mainte beste trouvée ;
Mais en un grant parc regardoye,
Ours, lyons et liepars *(léopards) veoye,
Loups et renars qui vont disant
Au poure *(pauvre) bestail qui s’effroye :
Sà, de l’argent; çà, de l’argent.
(Allez de l’argent ! par ici de l’argent !)

La brebis s’est agenoillée,
Qui a respondu comme coye :
J’ay esté quatre fois plumée
Cest an-ci ; point n’ay de monnoye.
Le buef et la vaiche se ploye.
Là se complaingnoit la jument,
Mais on leur respont toute voye :
Sà, de l’argent; çà, de l’argent.

Où fut tel paroule trouvée
De bestes trop me merveilloie. 
La chièvre dist lors : Ceste année
Nous fera moult petit de joye ;
La moisson où je m’attendoye
Se destruit par ne sçay quel gent;
Merci, pour Dieu. — Va ta voye ;
Sà, de l’argent ; sà , de l’argent.

La truie, qui fut désespérée,
Dist : Il fault que truande soye* (que je sois mendiante)
Et mes cochons ; je n’ay derrée* (denrée)
Pour faire argent. —Ven de ta soye,
Dist li loups ; car où que je soye
Le bestail fault estre indigent ;
Jamais pitié de toy n’aroye :
Sà, de l’argent; sà, de l’argent.

Quant celle raison fut fînée, *(quand tous ces discours s’achevèrent)
Dont forment esbahis estoye, *(dont j’étais fortement surpris)
Vint à moi une blanche fée,
Qui au droit chemin me ravoye* (me remit)
En disant : Se* (de cela) Dieux me doint joye , 
Sers(Ces? Cerfs ?) bestes vont à court souvent ;
Sont ce mot retenu sanz joye :
Sà, de l’argent; sà, de l’argent.

Prince, moult est auctorisée
Et court partout communément
Ceste paroule acoustumée :
Sà, de l’argent ; sà, de l’argent.

Une belle journée à tous.

Fred
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