Sujet : roman historique, fresque médiévale, aventure médiévale Période : XIIe, moyen-âge central Titre : les piliers de la terre Auteur : Ken Follett. Parution : 1990 pour la VF. Editeur : Le livre de poche
« Les piliers de la Terre », roman historique magistral
« On ne récompense pas les perdants, moine. Dans le monde où nous vivons, il n’y a pas de pitié. Les canards avalent les vers, les renards tuent les canards, les hommes abattent les renards et le diable poursuit les hommes. » Ken Follett. Les Piliers de la terre.
icencié de philosophie, puis journaliste, Ken Follett est surtout devenu un auteur prodigue et touche à tout qui s’intéresse à l’Histoire au sens large. Ses romans couvrent différentes périodes et s’inscrivent toujours dans la trame des faits historiques avec beaucoup de sérieux et de manière toujours très documentée. Pour le sujet qui nous touche particulièrement, le moyen-âge et le monde médiéval, l’auteur gallois nous a légué deux ouvrages qui se passent dans le même monde mais sont séparés dans le temps par deux siècles « les piliers de la terre » et « Un monde sans fin« . Il en prépare même un troisième qui viendra compléter la trilogie et nous nous intéressons, dans cet article, au premier: « les piliers de la terre ». Une série en a été tirée, il y a quelques années, mais pour l’instant c’est au roman de l’auteur que nous dédions cet article et non sur son adaptation télévisuelle, qui, à n’en pas douter et comme c’est toujours le cas, a permis encore de booster les ventes de l’ouvrage. Même s’il date déjà de plus d’un quart de siècle, ce roman magistral trouve naturellement sa place ici pour ses grandes qualités, historiques, autant que littéraire. (ci-contre portrait de l’auteur Keen Follett)
Une épopée médiévale
dans l’Angleterre des cathédrales
« Priez pour demander des miracles, mais plantez aussi des choux. » Les piliers de la terre. Ken Follett
L’action des Piliers de la Terre nous emmène autour de la construction d’une cathédrale, à Kingsbridge – ville fictionnelle portant le nom d’une autre ville bien réelle mais qui n’a jamais eu de cathédrale – , dans une Angleterre déchirée entre guerre civile et conflit de succession. Pour être fictif, le chantier autour de l’édifice religieux n’en est pas moins abordé de manière très sérieuse et sourcée, mais ne vous y fiez pas pour autant, les travaux autour de la cathédrale sont loin d’épuiser le sujet du livre. C’est, en effet, à la découverte profonde de ce XIIe siècle, sous toutes ses dimensions politiques, religieuses, sociales, que Ken Follett nous entraîne, à travers cette épopée médiévale haletante, à laquelle il ne manque rien. Avec un souci toujours croissant du réalisme, l’auteur a su s’entourer d’une équipe de spécialistes, historiens et documentalistes pour élever son roman à la hauteur d’une véritable fresque qui ne cède pourtant, à aucun moment, un pouce à l’action. On retrouve bien là le Ken Follett des thrillers et des romans de d’espionnage qui sait, avec talent, tenir son lecteur en haleine. Le moyen-âge y est vibrant et bien réel, l’action et l’aventure sont là; Au final, l’immersion est totale.
« Tom était de ces gens qui gardent leur religion au fond du cœur. Ce sont parfois les meilleurs. » Les piliers de la terre, Ken Follett
Porté par des personnages qui diffèrent par le milieu social et dont on suit, au fil du roman, les déboires, les vicissitudes, les trahisons et finalement la destinée, l’oeuvre réussit à nous faire revivre ce douzième siècle à travers les yeux de chacun d’eux: la dure réalité de leur vie, leur condition humaine et sociale, leurs trajectoires hasardeuses entre jeux de pouvoir et survie. Au delà, dans une aventure menée de main de maître, se mêleront encore au roman, ambitions et luttes de pouvoir intestines, à l’intérieur de l’Eglise comme entre les nobles, rivalités entre église et pouvoir politique aussi, et encore lutte contre les éléments, contre la misère et pour la vie, dans la violence, la haine, la passion et l’amour sur fond d’un monde médiéval, trempé de religion où la présence de Dieu et la mystique restent omniprésentes.
Une trilogie bientôt achevée
« Vous êtes jeune, frère Godwyn. Avec le temps, vous apprendrez que les puissants ne montrent jamais de gratitude et acceptent comme un dû celle que nous leur manifestons. »
Un monde sans fin, Ken Follett
Best seller absolu, traduit dans de nombreuses langues, les piliers de la terre a, à ce jour, dépassé les 20 millions d’exemplaires vendus dans le monde, suivant son éditeur.
Faisant suite à ce roman, l’excellent ouvrage Un monde sans fin est de la même veine. Il nous invite à nouveau dans le même monde, mais cette fois-ci sur fond de XIVe siècle. Le temps a passé et ce sont les descendants des héros du premier opus que nous retrouverons dans ce deuxième roman d’aventure. L’action et l’excellence sont encore au rendez-vous et pour ceux qui ont lu déjà ces deux excellents livres, un troisième est actuellement en cours de rédaction qui viendra compléter la trilogie et devrait paraître, des mots même de l’auteur, autour de l’automne 2017.
Un jeu vidéo sur les piliers de la terre
Les piliers de la terre, le jeu vidéo et la ville fictive de Kingsbridge réconstituée par Daedalic entertainement
Plus de 25 ans après sa sortie et du côté « actualité », l’histoire du roman de Ken Follett a aussi inspiré un jeu vidéo, actuellement en préparation chez Daedalic Entertainment, un studio de production allemand qui entend bien tenir le titre prêt, autour des mêmes dates que la sortie prévue du troisième livre de l’auteur sur le petit monde de Kingsbridge et ses héros.
Transposer une aventure aussi fouillée et détaillée relèvera surement de la gageure sans parler d’y introduire la nécessaire interactivité qu’on peut attendre de tout bon jeu qui se respecte. De fait, c’est certainement plus dans le « monde » des piliers de la terre et de ses personnages que le titre nous transportera mais sans coller totalement à l’ensemble du roman. L’expérience ne saurait, en effet, être comparable à la lecture, même si la société de production allemande dit vouloir mettre la barre assez haute en terme d’ambition « littéraire » du jeu. Je vous traduis ici les mots de Carsten Fichtelmann, fondateur et CEO de Daedalic Entertainment dans un communiqué de presse sur le sujet au moment d’initier le projet (2014):
D’un point de vue graphique le studio Daedalic penche pour l’instant, pour un côté plus « bandes dessinées » que réaliste.
« Nous sommes parfaitement conscients et nous ressentons la responsabilité qui nous échoit avec un tel projet. Les Piliers de la terre est un des best-sellers de littérature les plus lus dans le monde et il est suivi, depuis longtemps, par une large base constituée de millions de fans. Etre à la hauteur de leurs attentes sur notre jeu sera un défi formidable. mais que nous sommes fortement motivés à relever. Ensemble avec Bastei Lübbe (le distributeur du jeu) et Ken Follett, nous avons déterminé que le genre qui conviendra le mieux et sera le plus adapté pour exprimer la profondeur d’un tel roman historique sera le jeu d’aventure. Les jeux d’aventure sont une forme de littérature interactive et chez Daedalic nous nous sommes dédiés à perfectionner ce genre de jeux. Nous sommes heureux et nous sentons extrêmement honorés de voir que notre travail est reconnu par un des plus grands auteurs de best-sellers au monde. et d’avoir la possibilité de mettre son travail en interactivité. » Carsten Fichtelmann, Daedalic Entertainment (Article original ici)
e projet datant de 2014, voilà déjà presque deux ans que le studio de production y est affairé et nous en partageons ici un petit avant-goût pour les amateurs de jeu vidéos, autant que pour les curieux.
Comme il faudra encore patienter jusqu’en 2017 pour que le jeu vidéo inspiré de l’oeuvre de Ken Follett voit le jour, en attendant et pour revenir à cet excellent roman, n’hésitez pas si vous ne l’avez pas encore lu, les Piliers de la terre reste un ouvrage indémodable et de très grande qualité.
En vous souhaitant une très belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com « A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes »
Sujet : Templiers, reconstitution historique d’une commanderie, troisième croisade, fortifications médiévales, ferme fortifiée Période : XIIe, XIIIe moyen-âge central, Média : vidéo documentaire en 3D, 2012 Réalisation : Conseil général de l’Aube, Okénite Animation et de nombreux experts en archéologie médiévale.
Bonjour à tous,
« Au mois de mars 1139, le pape Innocent II confirme l’institution des moines combattants par sa bulle Omne datum optimum. Cette confirmation favorisa le développement temporel de l’ordre, auquel s’ajoutèrent de nombreux privilèges et exemptions. Il en résulta, aussi bien en Orient qu’en Occident, un accroissement considérable des biens et du nombre des frères. » Laurent DAILLIEZ, « Templiers », (Universalis.fr)
oilà un vidéo-documentaire sur le moyen-âge comme on n’aimerait en voir plus souvent et qui nous plonge au coeur du XIIe siècle, sous le règne de Philippe-Auguste et dans le contexte de la troisième croisade. Il nous présente une commanderie des templiers en Champagne: la commanderie de Payns, du nom d’un des chevaliers qui créa l’ordre des Pauvres Chevaliers du Christ en 1119, ordre qui sera rebaptisé, quelques temps après, l’ordre du temple. Proposée par le conseil général de l’Aube, cette belle reconstitution historique a été réalisée par une équipe d’experts, à l’aide de sources très sérieuses: un sondage archéologique sur le site de Payns, datant de 1998, et les sites d’Aubois de Fresnoy et d’Avalleur pour la modélisation des bâtiments, (ci-contre portrait de Hugues de Payns (Payens)1070–1136, fondateur historique de l’ordre du temple, XIXe siècle, Musée de Versailles)
Fondée en 1127 et occupant un vaste site de 2,5 hectares, la commanderie de Payns, est une des douze infrastructures de ce type que l’on dénombrera en Champagne à la fin du XIIe siècle. Le documentaire est concis mais nous permet d’avoir une vision réaliste de l’économie et de l’activité autour de ce type d’installation durant cette période. Les templiers n’y manquent ni de moyens, ni de richesses, privilégiés par le prélèvement de la dîme autant que par les nombreuses donations que les évêques et les seigneurs leur font alors, mais on sait aussi y faire fructifier la terre. En plus d’être des moines guerriers, les templiers avaient encore de véritables compétences de gestionnaires et savaient allier agriculture, commerce et développement économique. Pour s’en convaincre, il suffit de voir les différents élevages et la variété des productions que l’on retrouve dans cette commanderie du moyen âge central: laine, miel, vin, ovins, maraîchage, plantes médicinales. En plus des templiers, ce sont encore plus de cent paysans qui gravitent autour de ce véritable centre social, économique et religieux et son infrastructure n’est pas sans rappeler ce que l’on peut rencontrer aux mêmes époques, dans les abbayes cisterciennes ou autour de leurs granges.
Les templiers en Terre Sainte, illustration d’Angus Mc Bride
Nous sommes avec ce documentaire à l’aube de l’ordre du temple et l’ordre du temple bénéficie alors de tout le respect et la confiance de l’Eglise et même des princes pour aider à financer et à mener les croisades en terre sainte. Son règne durera jusqu’à début du XIVe siècle, le 13 octobre 1307 précisément, date à laquelle, Philippe IV, dit Philippe le Bel, onzième roi de la dynastie capétienne, y mettra fin (portrait ci-dessous). Les templiers lui avaient refusé l’ordination, et se trouvant en plus dans la nécessité de renflouer les caisses de l’Etat, le souverain leur portera un coup fatal en les faisant tous arrêter. Le souverain récupérera bien sûr au passage leurs richesses mettant ainsi fin à un ordre des moines-chevaliers légendaires qui avait duré près de trois cent ans. Revenus en terre de France après l’effondrement de l’empire chrétien d’Orient, fait dont on considérait les templiers à demi-responsables, la fin de cet ordre dont la puissance devenait gênante pour le pouvoir royal, mais aussi peut-être pour l’Eglise – le maître du temple jacques de Molay, ayant refusé, peu avant, d’unir son ordre à celui des Hospitaliers – s’écrira dans le sang avec la complicité passive de la papauté qui les avait consacré et fortement soutenu depuis leur naissance et qui s’en détourna à ce moment là.
La fin des templiers et l’exécution du dernier grand maître de l’ordre Jacques de Molay
« Les cent quarante templiers de Paris subirent les pires tortures de la part des inquisiteurs dominicains, qui usèrent de tous les moyens en leur pouvoir (ruse, mensonge, chevalet, bûcher). Cent trente-sept d’entre eux avouèrent des ignominies incroyables ; mais, par la suite, plusieurs se rétractèrent. L’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, l’Allemagne, l’Écosse reconnurent l’innocence du Temple et de ses membres. De son côté, le pape Clément V, faible et lâche, circonvenu par Philippe le Bel, fit lire à l’ouverture de la deuxième session du concile de Vienne, le 3 avril 1312, la bulle Vox clamantis qui portait la suppression par provision de l’ordre en attendant le jugement définitif d’un prochain concile ; celui-ci ne devait jamais se réunir. Il fut décidé qu’en attendant la réunion d’une assemblée tous ceux qui porteraient le costume et continueraient à se faire appeler templiers seraient excommuniés. Le soir du 18 mars 1314, le maître Jacques de Molay et le commandeur de Normandie furent brûlés vifs dans l’île aux Juifs. » Laurent DAILLIEZ, « Templiers », (Universalis.fr)
Leur arrestation brutale par le roi de France pour des raisons souvent présentées comme uniquement vénales, autant que les aveux choquants qui ont suivi leur arrestation, même s’ils avaient été soutirés sous d’affreuses tortures ont marqué les mémoires et n’ont pas encore fini de susciter de polémiques. Malgré cela ou peut-être même du fait de cela, la légende a traversé les siècles et avec elle, le trésor des templiers autant que l’aura de mystère et de puissance qui a entouré leur ordre. Elle continue de s’écrire dans notre monde moderne jusque dans des romans de littérature contemporaine et inspire même encore nombre d’objets à leur effigie, comme on peut le voir ici. En bref, l’affaire des templiers, autant que leur histoire est un sujet qu’un seul article ne saurait épuiser mais en voilà au moins un premier, à la faveur de cette reconstitution de la commanderie de Payns.
Un très belle journée à tous. Fred pour moyenagepassion.com « A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes »
« Nous devons considérer que l’un des meilleurs traitements, l’un des plus efficaces, consiste à accroître les forces mentales et psychiques du patient, à l’encourager à la lutte, à créer autour de lui une ambiance agréable, à le mettre en contact avec des personnes qui lui plaisent. »
Citations médiévales, « Canon de la médecine », Avicenne Ibn Sina (980-1037), grand savant, philosophe et médecin du moyen âge.
4. XIIe, XIIIe siècles
L’ÂGE D’OR DES CHATEAUX FORTS
« Sur un territoire couvert de châteaux fortifiés occupés par des seigneurs turbulents, audacieux, la guerre était et devait être à l’état chronique. D’ailleurs, celui qui possède une arme n’attend que l’occasion de s’en servir, et la provoque au besoin. De même celui qui possède une forteresse ne vit pas sans un secret désir de la voir attaquer, ne fût-ce que pour prouver sa puissance. »
Eugène Viollet Le Duc,
Dictionnaire Raisonné de l’architecture française, 1856
ous voilà donc rendu dans le courant du XIIe siècle. Aux points de tensions les plus forts, à la faveur de la disponibilité du matériau mais aussi de la capacité des seigneurs les plus fortunés et les plus aptes à s’entourer d’experts dans la construction, les fortifications de pierre viennent peu à peu se substituer aux palissades de bois des siècles précédents. Bien sûr, les disparités régionales commandent et, comme nous l’avons déjà dit dans les articles précédents, on construira encore longtemps des mottes castrales de terre et de bois. Certaines continueront même d’être occupées durant plusieurs siècles, sans être fortifiées par la pierre.
A la faveur du tassement de la terre, il faut quelquefois attendre plus de cinquante ans pour pouvoir jucher une haute tour de pierre sur une butte, mais on admet généralement que dans le courant du XIe siècle, on commencera graduellement à ériger des donjons en pierre sur de nombreuses mottes castrales en lieu et place des tours de bois. Graduellement, les murailles défensives, entourant cette grande tour – et même celles de la basse-cour quand on le peut – seront elles-mêmes construites dans ce matériau bien plus résistant au feu que le bois. Quand l’espace et le diamètre de la butte castrale à son point le plus élevé le permettra, on construira aussi, directement sur la motte de véritables châteaux. (photo ci-dessus château Guillaume le Conquérant, ou château de falaise, un des premiers châteaux normands en pierre, sa construction s’étale du Xe au XIIIe siècle)
En l’absence de place sur la motte pour y construire tous les édifices utiles au seigneur, les bâtiments connexes pourront aussi venir s’appuyer contre la butte même comme à Windsor. Dans d’autres cas encore, on désertera tout simplement les mottes castrales pour des endroits plus accessibles et plus spacieux sur lesquels on s’installera à la faveur de la sécurité qu’offre la pierre. Au fond, même si l’élévation reste appréciée pour les avantages défensifs qu’elle confère, avec l’usage plus systématique de la pierre, la possibilité est aussi offerte d’élever des remparts bien plus hauts et bien plus résistants. De fait, même si l’on continuera à jucher des châteaux sur des hauteurs ou des promontoires durant ce siècle, l’élévation du terrain ne sera peut-être déjà plus une donnée aussi sensible pour la construction de telles forteresses, fait que l’avènement de l’architecture philippienne viendra encore consacrer.
« Enchâtellement » et monde féodal
Château-Gaillard, XIIe siècle, le château d’un roi d’Angleterre au cœur de la Normandie
En réalité, il faut bien encore le répéter, aucune généralité ne convient vraiment quand il s’agit de dépeindre l’histoire des châteaux forts et l’Histoire de ces terres de France qui se fortifient durant le Moyen Âge central; l’architecture médiévale défensive reste hétérogène parce que ses avancées sont avant tout commandées par la loi du contexte, des moyens et ressources en présence, et encore de la nécessité. Les donjons de pierre ou les châteaux de pierre existent déjà dans certains endroits depuis le XIe siècle et on connait aussi les enceintes castrales, sans même parler des monastères ou des fortifications d’origines urbaines, villageoises ou religieuses. Tous les châteaux sont loin d’être à motte en ce début de XIIe siècle. Malgré cette disparité, une vérité semble aujourd’hui indéniable, durant ce siècle comme celui qui le suivra, on verra les châteaux ou les donjons de pierre se multiplier. « L’enchâtellement » se poursuivra donc et ce maillage du territoire par des édifices défensifs et des seigneurs vassalisés connaîtra encore de beaux jours. La féodalité n’est pas encore à son automne même si Philippe Auguste s’emploiera à la mettre à mal pour renforcer sa couronne et avec elle, le pouvoir du roi sur les terres de France et sur les grands vassaux. (ci contre château de Lassay, Loire, construction du XIIe au XVe siècle. Comme bien d’autres châteaux, ce bel édifice est construit en lieu et place d’une ancienne motte.)
Quoiqu’il en soit, avec l’avènement de la pierre, quelques hommes juchés sur un rempart ou un tour de pierre pourront ainsi défendre de manière encore plus efficace le territoire mais surtout le seigneur qui occupe le château et y vit. Les temps où une poignée d’hommes déterminés pouvait mettre en échec une motte castrale sont en recul et les châteaux forts entrent dans leur âge d’or. Le simple feu désormais ne suffit plus et, du point de vue des techniques de siège, il semble désormais que sans alliés dans la place prompts à trahir le maître des lieux, seul le blocus du château-fort en lui coupant les voies de communication, ou même une armée forte et experte en travail de mines ou dotée d’engins de siège puisse faire échec à ces édifices. Pour les assaillants les plus empressés, il faudra même faire appel à de plus gros engins de siège que les simples catapultes afin d’en venir à bout .
Quand le château de pierre fait le seigneur
« Si l’on en juge par les comptes de l’Échiquier anglais, de telles constructions en pierre étaient très coûteuses. Seuls les grands princes pouvaient en assumer les frais. Leur multiplication est un signe d’un renforcement du pouvoir monarchique en Occident. Tandis que s’opérait cette révolution, la masse des seigneurs continuait à vivre dans des châteaux périmés. Certains élevaient encore des mottes – désormais quadrangulaires – dans la première moitié du XIIIe siècle. S’épuisant à moderniser leur demeure, beaucoup étaient entraînés dans un processus de déclassement qui touchait en même temps le lignage et le bâtiment. » Michel Bur. Château Fort, Universalis
D’un point de vue sociologique et pour faire écho à Michel Bur sur ces questions, durant les siècles précédents, là où quelques hommes et paysans, rangés aux côtés d’un seigneur ou d’un vassal (même de prestige modeste), pouvaient construire en quelques temps une motte castrale, une tour ou une palissade de bois, l’ère des châteaux de pierre marquera encore la distance, à l’intérieur même de la classe des seigneurs, en permettant aux plus puissants et riches d’entre eux de se distinguer de leurs pères par le prestige tout autant que l’efficacité défensive du château de pierre.
L’architecture philippienne et les nouveaux standards d’un roi bâtisseur pour les châteaux
Le Louvre de Philippe Auguste (XIIe, XIIIe siècle), pionnier de l’architecture philippienne
Dans le courant de ce XIIe siècle, le roi de France, Philippe Auguste, lancera la construction du Louvre. (ci-dessous portrait de Philippe-auguste par Louis-Félix Amiel, XIXe, Château de Versailles). Il en profitera pour formaliser et synthétiser, avec ses bâtisseurs, les standards de tout bon château-fort qui se respecte; l’architecture que l’on nommera de son nom « philippienne » verra alors le jour: murs à créneaux et courtines, chemin de ronde cintrant l’édifice et courant sur les murailles d’une tour à l’autre permettant de les protéger plus efficacement, porterie et corps de garde solidement plantés à l’entrée et défendant l’accès principal, trouées d’archères dans les tours ou les murs, tours flanquées aux angles des remparts, et présence d’un donjon qui, du centre de la forteresse, se déplacera bientôt sur l’un des angles. Le standard évoluera avec les successeurs de ce roi « bâtisseur » au très long règne, et influencera, indubitablement, les siècles qui suivront, rayonnant au delà des frontières du royaume, et notamment en Angleterre.
Château de Bodiam, Angleterre, XIVe siècle, tribut tardif d’un chevalier anglais à l’architecture philippienne?
Avec l’architecture philippienne, on admet généralement que la défense passera aussi de passive à active puisque la masse de la pierre ne sera plus la seule parti-prenante à la défense du bâtiment et, plus loin, du territoire. Il ne s’agit plus, en effet, d’opposer simplement l’inertie de la matière et l’élévation aux attaquants: ouverts aux quatre orients et sis sur ses remparts, le château-fort pourra désormais protéger l’ensemble des terres qui l’entourent et les hommes juchés sur son chemin de ronde ou embusqués dans son corps de garde, pourront par les dispositifs défensifs des tours et des murailles, autant par la circulation facilitée sur les courtines, défendre activement l’édifice. De fait, comme nous le suggérions plus haut, on se mettra même à construire les châteaux philippiens en plaine, sans nécessairement avoir à le jucher sur une hauteur.
Du XIIe au XIIIe siècles : continuité dans les innovations de l’architecture défensive
Maquette du Château de Dourdan, début XIIIe très bel exemple d’architecture philippienne, de fait propriété de Philippe Auguste
Dans la série des innovations que ce siècle verra encore émerger, les architectes médiévaux privilégieront progressivement la tour ronde plutôt que la tour carrée parce qu’elle offre moins de prise aux projectiles. Cette nouvelle forme architecturale connaîtra un succès plus marqué lors du siècle suivant, même si en fonction des disparités culturelles on continuera dans certaines régions de privilégier le haut donjon résidentiel carré (Michel Bur, château fort, Universalis).
Ce XIIe siècle verra aussi les mâchicoulis ou les bretèches commencer à s’ouvrir dans les hauteurs des murs de pierre, des porteries ou des remparts, pour remplacer progressivement les hourds de bois. On ne démontra pas forcément ces derniers notamment quand ils forment les supports des toitures sur le haut des tours mais les nouveaux châteaux leur préféreront désormais, les mâchicoulis, bien plus résistants au feu mais aussi aux projectiles.
Du point de vue des porteries, on note l’émergence des herses (porticullis) et autres grilles de fer ou de bois, et les barbacanes à double porte renforcée qui peuvent être dotées d’assommoirs, viennent encore s’ajouter à la panoplie défensive (Jean Mesqui. La fortification des portes avant la guerre de cent ans). Enfin, dans le courant du XIIIe siècle et face aux progrès de l’enceinte, impulsée sous Philippe auguste, le donjon disparaîtra même dans un nombre important de nouveaux édifices et le logis du Seigneur sera alors construit dans la cour intérieure, appuyé sur l’une des murs d’enceintes.
En définitive, l’image du château fort « type » que nous avons souvent en tête doit beaucoup aux innovations de ces XIIe et XIIIe siècles. Concernant le pont-levis, il faudra toutefois attendre la fin du XIIIe au début du XIVe siècle pour les voir émerger et se standardiser, même si les siècles précédents connaîtront déjà l’existence de ponts mobiles: « les ponts torneis » et les « postis ». (Eugène Viollet le Duc. dictionnaire raisonné d’architecture médiévale. sur les ponts).
Château fort de Douvres, XIe siècle et suivant. illustration du XIXe siècle. Place forte historiquement célèbre fortifiée par Guillaume de Normandie puis Henri II
L’héritage sarrasin et l’expérience acquise
au retour des croisades
Dans le courant de ce même siècle, les croisés reviendront de l’Orient, aguerris de dures batailles à l’issue pas toujours favorable, mais avec dans leurs bagages de notables améliorations des engins et des techniques de siège. Plus que d’une véritable révolution en matière de poliorcétique, on aura finalement renoué avec l’héritage gréco-romaine enrichi de la science des sarrasins.
Et de la même façon qu’ils rapportèrent les écrits et le canon de la médecine du génial Avicenne et d’autres écrits de savants arabes, et avec eux Aristote, les croisés ramèneront aussi les progrès effectués sur les engins et techniques de siège, à la lumière des connaissances scientifiques et mathématiques sarrasines, et encore à la richesse des échanges avec ingénieurs italiens ou d’autres provenances qui se sont joints à eux sur le terrain des batailles. Connaissances certainement, mais expérience aussi, car les croisés reviennent aguerris par le fruit des combats, et tout cela aura permis d’éprouver à la fois la discipline militaire dans les sièges autant que leurs stratégies d’attaque. (ci-dessus Godefroi de Bouillon (1058-1100) attaque Jerusalem, ‘Roman De Godefroy De Bouillon et de Saladin’, 1337)
Dans le même temps, ces croisades joueront en faveur des rois. En plus de renforcer le sentiment national et le pouvoir des rois, elles auront pour conséquence d’affaiblir la féodalité et la puissance des seigneurs qui auront pris la croix, puisque ces derniers quand ils n’y laisseront pas leur peau en reviendront bien souvent ruinés, ce qui renforcera leur dépendance vis à vis du trésor royal. Au final, l’ost qui tirera le bénéfice de toute cette expertise militaire semble bien l’armée du roi, même s’il faudra encore attendre le règne de Saint Louis qui poursuivra l’oeuvre de Philippe Auguste pour que la féodalité et le pouvoir des vassaux soient en plus net recul.
Première croisade, prise d’Antioche, source Bnf, manuscrit du XVe siècle
Trébuchets à contrepoids & Mangonneaux
C’est également autour de cette période du XIIe siècle que l’on verra émerger l’usage du Trébuchet à Contrepoids. Il est assez difficile de dater précisément son apparition durant les sièges mais on s’entend généralement sur le fait que c’est son usage qui impulsa la naissance de l’architecture philippienne et que c’est pour contrer cet engin qu’il décida de formaliser et améliorer avec ses ingénieurs militaires l’architecture des châteaux forts. L’ombre de la poule plane sur l’œuf.
On peut lire, encore, en certains endroits, que le trébuchet était connu et utilisé dès le VIe siècle en Europe. Peut-être l’était-il de manière marginale? Cela reste à vérifier. Il semble en tout cas que son usage se soit généralisé dans le bassin méditerranéen autour du XIIe siècle. Dans le même registre, concernant cette redoutable machine de jet, certains historiens en avaient fait une invention française du XIIe siècle, mais à la lumière d’autres études, la version médiévale que nous connaissons de cet engin, semble bien n’être que l’importation tardive et l’adaptation d’une invention chinoise du Ve siècle avant Jésus Christ.
Capable de propulser des blocs de pierre de plus de cent kilos contre les murailles et les tours des châteaux, cet engin de siège impressionnant, pèche, toutefois, par son peu de maniabilité et la lenteur de sa cadence de tir; des variations plus légères et plus rapides sur le principe de la fronde avec contrepoids, verront le jour (bricoles) même si elles ne pourront pas rivaliser avec lui en matière de capacité de propulsion. On a fait également du Trébuchet un engin de siège représentatif de la guerre biologique médiévale.
De la même façon en effet, que les défenseurs utilisaient les hourds ou les mâchicoulis pour jeter, entre autres choses, sur la tête des assaillants, immondices, excréments, et autres entrailles d’animaux dans l’espoir de les contaminer, le tir en cloche du Trébuchet aurait été utilisé pour projeter des cadavres infectés à l’intérieur des remparts de la fortification ou du château assiégé. Pas très ragoutant, forcément, mais c’était l’effet recherché.
Dans cette famille des engins de siège « mastodontes », il y aura encore le mangonneau qui, par un système complexe de contrepoids, compensera certaines limites du trébuchet. Mais il reste que ces deux engins supposent tout de même de mobiliser un nombre conséquent d’hommes pour les manipuler, les connaissances suffisantes pour les fabriquer ou les monter, et faut de mieux, les deniers pour les acquérir. Il n’est donc à pas à la portée d’un quelconque vassal.
Inquiétants mais pas suffisamment dissuasifs pour faire perdre la foi dans les châteaux
Aussi terrifiant soient-ils, ces engins de siège ne freineront pourtant pas la confiance que l’on pouvait alors avoir dans la pierre et dans l’efficacité stratégique des châteaux pour défendre les terres. Au contraire, le XIIe siècle est encore considéré comme l’âge d’or des châteaux forts et le siècle suivant verra encore s’élever nombre de ces édifices de pierre. Ils évolueront encore sous l’arrivée de la poudre et il faudra encore la conjonction de plusieurs facteurs pour que l’on cesse d’en construire et ceci fera l’objet d’un prochain article.
Voilà, c’est donc tout pour aujourd’hui, mes amis. Comme nous l’avions indiqué dans le début de cette série d’articles, notre prétention n’est pas encyclopédique, l’idée étant plutôt de jeter les bases de l’histoire des châteaux forts. En attendant le prochain article sur le sujet, et comme toujours, nous vous souhaitons une merveilleuse journée où que vous vous trouviez sur les terres de ce vaste monde.
Fred
Pour moyenagepassion.com « A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes »