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Science médiévale et idées reçues : terre ronde, terre plate, que croyait-on vraiment au moyen-âge?

conference_science_medievale_moyen-age_jean_marc_mandosio_prejuges_idees_fausses_sur_le_moyen-ageSujet : terre plate, terre ronde, Aristote, science, histoire médiévale, idées reçues, préjugés.
Période : moyen-âge.
Média  : Conférence  2014.  Café.Histoire.Chronos
Titre : La forme de la Terre, un aperçu de la science médiévale
Conférencier : Jean-Marc Mandosio,  maître de conférences à l’École pratique des hautes études (EPHE).

Bonjour à tous,

T_lettrine_moyen_age_passionordre le cou aux préjugés sur le moyen-âge voilà un objectif louable que finit par se fixer naturellement toute personne qui s’intéresse de près à cette longue période de l’Histoire.

prejuges_idees_fausses_homme_medieval_sciences_encyclopedie_tresor_brunetto_latini_moyen-age_terre_rondeDans la masse de ces idées reçues, un nombre important sont, en réalité, des constructions idéologiques que nous devons aux penseurs du siècle des lumières et de la renaissance. Un certain nombre d’entre eux  éprouvèrent, en effet, le besoin de rabaisser l’image des périodes précédentes pour mieux se déterminer, mais aussi pour s’élever vis à vis de leur passé. ie : ils étaient le progrès, la nouveauté contre ce qui les avait précédés.

Obscurantiste, illettré, sale et ignorant, quand il n’est pas en plus barbare, l’homme médiéval est devenu un peu à l’homme moderne et à l’Histoire, ce que l’Homo Neanderthalensis  fut longtemps et est encore, dans une certaine mesure, au Sapiens Sapiens : une sorte de repoussoir dans lequel se mirent et se gaussent nos egos satisfaits, pétris de belle modernité. Ne sommes-nous pas, en effet, différents de tout cela et si délicieusement évolués ? Homme des cavernes, homme médiéval, fantômes presque jumeaux d’un passé révolu, doubles figés de tout ce qui n’est plus « nous », puisque nous nous en sommes si glorieusement affranchis, baignés des lumières intenses du monde matérialiste post-industriel en marche vers le futur.

Terre plate au moyen-âge

Déconstruire l’homme médiéval
au sein de la mythologie post-moderne

Du point de vue de l’Histoire et des sciences humaines, le XIXe siècle n’est pas tout à fait parvenu à déconstruire cet homme médiéval obscur et ignorant dont il avait encore besoin et qui finalement cadrait plutôt bien dans le schéma de ces théories évolutionnistes et racialistes alors galopantes. La figure du barbare et du bon sauvage y avaient encore la vie dure. Pourtant le romantisme avait aussi restauré la nostalgie d’un certain moyen-âge flamboyant et de ses châteaux. Certains auteurs louchaient vers elle pour meubler leur spleen et peut-être faut-il faire  justice à ce siècle et alléger un peu le fardeau de ses idéologies. La science humaine y était balbutiante et souffrait encore d’un certain manque de méthodes même si on les cherchait activement. Le XIXe connait aussi, en nombre, de très grands historiens et finalement, il pourrait faire un peu figure, dans ses « tâtonnements », d’une première de période de gestation significative pour une « vérité médiévale » dont le XXe siècle poursuivra l’accouchement ; le « travail » est encore en cours.

monde_homme_medieval_obscurantisme_prejuges_idees_recus_jacquouille_fripouille_conferencePourtant, même si depuis, les médiévistes et historiens ont fait de notables efforts pour rétablir quelques vérités et remettre un peu mieux à leur place l’homme médiéval et ses mentalités, de nombreux préjugés résistent encore. Ils prennent leurs racines dans des mythes fondateurs d’une modernité qui a tout l’air d’en avoir encore désespérément besoin, sans doute pour les mêmes raisons que les hommes des XVIe et XVIIe en avaient eu l’utilité: un peu de fard sur les paupières pour habiller la mariée.

Réalités médiévales contre sensationnalisme

Au constat, à l’aube du XXIe, il reste encore fort à déconstruire pour approcher l’homme médiéval dans sa réalité, et bien savoir aussi que la « rue » et le laboratoire de recherche sont deux choses distinctes. Il faut encore ajouter qu’en plus de raisons idéologiques liées à notre modernité, du côté de l’information de masse, les vérités « toutes plates » ne font pas toujours vendre. Nous sommes aux temps de l’émotionnel et du sensationnalisme. Les contrastes l’emportent sur les nuances, et les titres ravageurs font plus recette que le fait de rétablir d’ennuyeuses évidences. Sans doute cela joue-t-il. En matière de réalités historiques, le médiéviste pourrait même quelquefois, faire figure de rabat-joie en venant, par exemple, expliquer qu’un Jacquouille la fripouille (Les visiteurs, Christian Clavier) rigolard, repoussant et à la limite de la débilité profonde, ou un Karadoc (Kaamelott) sale, goinfre et péteur ne sont que des constructions désopilantes certes, mais sans doute à quelque distance de la réalité de l’homme médiéval et de son état « d’éveil »  autant que d’hygiène.

Encore une fois, il est indéniable que ces images étroitement associées au moyen-âge continuent de nous faire rire. Nous nous y sommes attachés. Elles font référence et sens, même si cet homme médiéval là a été construit au fil des siècles, quelquefois assez loin de sa réalité historique. Difficile de mesurer combien à travers nos rires, ces « archétypes » nous rassurent aussi sur notre propre monde, sa modernité et sa tangibilité en terme de sens.

Alors « au moyen-âge on ne savait pas lire », « au moyen-âge on ne se lavait pas », « au moyen-âge, tout le monde mourrait à 30 ans »« au moyen-âge, on croyait que la terre était plate » et tant d’autres encore. Aujourd’hui c’est à ce dernier préjugé que nous allons tordre le cou grâce à Jean-Marc Mandosio.

Li livres dou tresor, une encyclopédie médiévale du XIIIe siècle par Brunetto Latini
Li livres dou tresor, une encyclopédie médiévale du XIIIe siècle par Brunetto Latini

Science médiévale et idées reçues:
la terre est ronde au moyen-âge

Croyez-le ou non donc et si ce n’est pas encore le cas, vous en serez convaincu à l’issu de cette conférence du jour, au moyen-âge, on savait pertinemment que la terre n’était pas plate et,mieux même, on est même tout à fait certain qu’elle était ronde ou même plus précisément sphérique.

prejuges_idees_fausses_homme_medieval_sciences_moyen-age_terre_rondeNous suivrons ici Jean Marc Mandosio sur les traces de la théorie aristotélicienne mais aussi à la rencontre de l’encyclopédie et du livre du trésor de Brunetto Latini. On y verra que si les théories qui mènent à considérer la terre ronde sont encore éloignées de nos données astronomiques et physiques les conclusions sont pourtant  bien là.

Et si notre conférencier ne se prononce pas pour affirmer si, pour l’homme de simple condition, l’évidence de la terre ronde est bien admise, on peut tout de même supposer que ce fut le cas. Il n’y a, en effet, on le verra avec lui, que quelques rares auteurs très marginaux (deux en tout et pour tout) et qui ne sont pas des « scientifiques » pour se prononcer en défaveur de la terre ronde, ceux là même dont on s’est servi plus tard pour fonder le mythe d’une terre plate aux temps médiévaux. Dans ce contexte, on n’a un peu de mal à imaginer comment les hommes du moyen-âge, quelque soit leur condition, auraient pu suivre ces deux auteurs contre tous les autres, ou échafauder d’eux-mêmes une théorie tout à fait contraire à celle en vogue depuis de longs siècles.

Conférence : la forme de la Terre, un aperçu de la science médiévale

Jean-Marc Mandosio universitaire, polémiste, essayiste

Maître de conférences à l’École pratique des hautes études (EPHE), Jean-Marc Mandosio y est en charge de la Conférence de latin technique du XIIe siècle au XVIIIe siècle.

jean_marc_mandosio_conference_science_medievale_moyen-age_central_prejuges_idees_recuesSpécialisé en littérature néo-latine, ses axes de recherches vont de l’histoire de la philosophie et des sciences à la classification de ces dernières, et il est également versé dans le domaine de l’alchimie, la magie & la philosophie naturelle.

En dehors de ses occupations universitaires,  on le connait aussi pour ses essais et sa plume de polémiste. Il a, notamment, fait paraître de nombreux écrits aux éditions de  l’Encyclopédie des nuisances, maison d’édition militante et engagée, fondée dans les années 90 par Jaime Semprun et qui s’inscrit dans un courant  idéologique anti-industriel.

En vous souhaitant une bonne conférence et une très belle journée.
Fred F
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

La Ballade « qui se finist toute par R » ou Ballade de Villon a s’amye

françois_villon_poesie_francais_moyen_ageSujet : poésie médiévale, réaliste, ballade, auteur médiéval, acrostiche, les amours de Villon. le testament.
Période : moyen-âge tardif
Titre :  « Le Grand Testament » Extrait
Auteur :  François Villon (1431- ?1463)
Titre : Ballade de Villon a s’amye

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous publions aujourd’hui la Ballade « Qui se finist toute par R », plus connue encore sous le titre de la ballade de Villon à S’amie. C’est un poème « acrostiche », autrement dit, il contient quelques francois_villon_poesie_litterature_monde_medieval_ballade_amye_mie_moyen-age_tardifmots cachés que l’ont peut découvrir en lisant de haut en bas la première lettre des premières strophes. En l’occurrence, le poète médiéval nous y dévoile son prénom, que nous connaissions déjà, mais surtout celui de cette « mie », semble-t-il orgueilleuse et bien froide à laquelle il dédie ses rimes.

A lire les deux strophes du Grand Testament qui précèdent cette ballade, François Villon met tout de même entre lui et la dame quelque distance et se montre même  un rien blasé. Il nous explique, en effet, qu’il écrit cette poésie pour « s’acquitter envers Amours plus qu’envers elle » (la dame en question) car « oncques n’y peuz acquester (*acquérir)/ D’espoir une seule étincelle ». L’affaire est perdue, la cause semble entendue.

Cela dit, un rien de contradiction subsiste tout de même et, à l’évidence, quelques attachements puisque, pour piquant et acerbe qu’il se montre dans ce texte,  notre poète médiéval  priera tout de même cette Marthe tout du long de le considérer un peu mieux et même de le « secourir ».  Avant la ballade toujours et dans les strophes la précédant, il nous fait aussi comprendre qu’il entend faire porter ses vers à la belle pour qu’elle les lise. Le voilà donc en échec dans ses amours et, comme nous le disions quelque peu blasé, mais peut-être pas encore tout à fait « désespéré »  au point de s’en tenir là.

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Voici les deux strophes en question :

LXXXII
Ce nonobstant. pour m’acquitter

Envers amours plus qu’envers elle
(Car oncque n’y peuz acquester
D’espoir une seule étincelle;
Ne sçay s’a tous est si rebelle.
Qu’à moy : ce ne m’est grand esmoy
Mais par Saincte Marie la belle!
Je n’y voy que rire pour moy),

LXXXIII
Ceste Ballade luy envoye.

Qui se finist toute par R .
Qui la portera? que j’y voye ;
Ce sera Pernet de la Barre
Pourveu, s’il rencontre en son erre’
Ma damoyselle au nez tortu,
Il Iuy dira, sans plus enquerre:
 » Orde*  paillarde, d’où viens-tu? » (*triste)

On recroisera encore, dans cette ballade, le thème de la beauté passagère que Villon abordera à plusieurs reprises dans son oeuvre (voir entre autre les regrets de la belle heaulmière).

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Ballade de Villon à S’amye

Faulse beaulté, qui tant me couste cher,
Rude en effect, hypocrite doulceur ;
Amour dure, plus que fer à mascher;
Nommer que puis, de ma deffaçon soeur, (1)
Cherme  félon , la mort d’ung povre cueûr
Orgueil mussé (2), qui gens met au mourir; 
Yeulx sans pitié ! ne vouldrois de rigueur,
Sans empirer, ung pauvre secourir ?

Mieulx m’eust valu avoir esté crier
Ailleurs secours, c’eust esté mon bonheur: (3)
Rien ne m’eust sceu de ce faix harier,
Trotter m’en fault en fuyte et déshonneur,
Haro, haro, le grand et le mineur* (4)!
Et qu’est cecy? mourray, sans coup ferir,
Ou pitié veult, selon ceste teneur,
Sans empirer, ung povre secourir?

Ung temps viendra, qui fera desseicher,
Jaulnir, flestrir, vostre espanie fleur :
J’en risse alors, se tant peusse marcher,
Mais nenny : lôrs (ce seroit donc foleur*), (*folie)
Vieil je seray; vous, laide, et sans couleur.
Or, beuvez fort, tant que ru peult courir.
Ne reffusez, chassant ceste douleur,
Sans empirer, ung povre secourir.

ENVOI

Prince amoureux, des amans le greigneur (5)
Vostre mal gré ne vouldroye encourir,
Mais tout franc cueur doit, por Nostre Seigneur,
Sans empirer, ung povre secourir.

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1.  Deffaçon soeur : soeur, cause de ma ruine
2.  Mussé : caché
3. Honneur dans certains manuscrits
4. A l’aide, le grand comme le petit!
5. Le greigneur : le plus grand, le meilleur

Un  excellente journée à tous !

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
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Carmina Burana: « Bache, Bene Venies » chanson à boire & poésie goliardique du moyen-âge central

carmina_burana_goliards_poesie_humour_medievale_moyenagepassionSujet : poésie et chanson médiévales, humour médiéval, Goliards,  poésie goliardique, chanson à boire, latin,  chants de Benediktbeuern
Période : moyen-âge central, XI au XIIIe siècle
Titre: « Bache, Bene Venies », Carmina Burana,
 Auteur : anonyme. Compositeur :  Carl Orff
Interprètes : Oni Wytars & Ensemble Unicorn

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passion la faveur de la fin de semaine, revenons un peu  à la bonne humeur et à la fête avec la poésie goliardique de la Cantate Carmina Burana de Carl Orff, tirée elle- même du manuscrit ancien du moyen-âge central appelé le Codex Buranus 179 et connu encore sous le nom des Chants de  Benediktbeuern.

Codex Buranus, détail miniature, poésie goliardique, chanson à boire, moyen-âge central
Codex Buranus, détail miniature, poésie goliardique, chanson à boire, moyen-âge central

Comme pour les plus de trois-cents autres textes et poésies du manuscrit, l’auteur du chant du jour est resté anonyme.  A la manière des goliards, ces joyeux clercs itinérants, quelque peu portés sur la boisson et les plaisirs de la chair, on célèbre le Dieu Bacchus dans cette chanson à boire  et, avec lui,  les plaisirs du vin.

Chanson à boire latine du moyen-âge central

Oni Wytars & Ensemble Unicorn

N_lettrine_moyen_age_passionous avons déjà mentionné ici, à plusieurs reprises, les deux formations Oni Wytars et Unicorn toutes entières dédiées au répertoire musical médiéval et qui ont alliées leurs talents et leurs artistes à la faveur de plusieurs productions.

poesie_medievale_goliardique_goliards_carmina_burana_chanson_a_boire_latin_Ensemble_Unicorn_Oni_Wytars_moyen-age_central

En 1997, dans l’album intitulé « Carmina Burana, Medieval Poems and songs »  dont est extraite la pièce du jour et donc nous avons également déjà parlé ici, les deux ensembles (allemand pur Oni Wytars et autrichien pour Unicorn) rendaient hommage à la cantate de Carl Orff et à la poésie goliardique. « Bache, bene venies », cette véritable ode à Bacchus et au vin ouvrait d’ailleurs l’album et lui donnait le ton.

Bache, bene venies, les paroles latines et leur adaptation/traduction  libre en français

Bache, bene venies
gratus et optatus,
per quem noster animus
fit letificatus

Bacchus, soit le bienvenu,
Toi le plaisant et  désiré,
Par qui notre esprit
Se remplit de joie.

Istud vinum, bonum vinum,
vinum generosum
reddit virum curialem,
probum, animosum

Ce vin, ce bon vin,
Le vin généreux,
Rend l’homme noble,
Probe et courageux.

Bachus forte superans
pectora virorum
in amorem concitat
animos eorum

Bacchus en dominant
Le cœur des hommes
Attise l’amour
Dans leur âme

Bachus sepe visitans
mulierum genus
facit eas subditas
tibi, o tu venus

Bacchus, qui visite souvent
Les femmes,
Les subjugue et les soumet,
Ô Vénus.

Bachus venas penetrans
calido liquore
facit eas igneas
veneris ardore

Bacchus, en pénétrant les veines
De sa chaude liqueur
Les enflamme toutes à la fois
Du feu de Vénus.

Bachus lenis leniens
curas et dolores
confert jocum, gaudia,
risus et amores

Bacchus adoucit et allège
Les soucis et les peines,
Et prodigue jeux, joies,
Rires et amours.

Bachus mentem femme
solet hic lenire,
cogit eam citius
viro consentire.

Bacchus apaise toujours
L’esprit des femmes,
Et les pousse plus facilement
A consentir leurs amants.

A qua prorsus coitum
nequit impetrare,
bachus illam facile
solet expugnare.

A celle dont on ne pouvait
Obtenir la jouissance,
Bacchus en facilite
La conquête.

Bachus numen faciens
hominem jocundum,
reddit eum pariter
doctum et facundum.

Bacchus rend puissant
L’homme heureux,
Et le fait également
Aussi savant qu’ éloquent.

Bache, deus inclite,
omnes hic astantes
leti sumus munera
tua prelibantes.

Bacchus, illustre dieu,
Chacun de nous ici
est heureux
De célébrer tes bienfaits.

Omnes tibi canimus
maxima preconia,
te laudantes merito
tempora per omnia.

Tous nous chantons
Tes plus grandes louanges
et tes grands mérites
Pour les siècles des siècles.

 En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Sur les traces des goliards, poésie « à boire » du XVe siècle et du moyen-âge finissant

humour_poesie_ancienne_moyen-age_tardif_renaissance_ecole_marotique_recreation_passetemps_triste_ouvrage_ancien_clement_marotSujet : poésies courtes, épigrammes, ouvrage ancien, humour, gauloiserie,  goliards, poésie « goliardique »
Période :  hiver du moyen-âge, renaissance
Auteurs : collectif (1575,  1595). Clément Marot pour cette  poésie.
Titre : La  récréation et passetemps des tristes, recueil d’épigrammes et de petits contes en vers (1862)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous partageons aujourd’hui un nouvel épigramme issu de l’ouvrage récréation et passe-temps des tristes . S’ils n’étaient déjà en bonne langue françoise du XVe siècle, ces quelques vers dédiés au vin pourraient presque prendre des allures tardives de poésie goliardique, mais le XIIe siècle des goliards est déjà loin, et on continuera de chanter longtemps après eux et sans eux, comme on le fait d’ailleurs encore, les joies de l’ivresse (avec modération, mais pas toujours).

Bien sûr, il faut aussi lire de l’humour dans cette courte poésie « à boire ». Comme nous l’avions dit précédemment, celui-ci traverse de part et en part ce petit recueil d’épigrammes du moyen-âge finissant.

Pour rendre à César ce qui lui appartient et même si, comme l’ensemble des autres poésies présentes dans ce recueil, celle-ci n’est pas signée, elle est en réalité de Clément Marot.  On peut la retrouver dans le Tome 3 de ses oeuvres complètes, par Pierre Jannet (1868).

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De ceux qui par trop boire
ont les yeux bordés d’escarlate

Le vin qui m’est si cher vendu,
M’a la force des yeux ravie,
Pour autant il m’est deffendu,
Dont tous les jours m’en croist l’enuie:
Mais puisqu’en luy seul est ma vie,
Malgré les fortunes senestres
Les yeux ne seront point les maistres,
Sur tout le corps, car par raison,
J’aime mieux perdre le fenestres,
Que perdre toute la maison.
La récréation et Passetemps des tristes,
(ré-édition de 1862 sur la base de l’édition de 1595)

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Les yeux bordés d’écarlate

L_lettrine_moyen_age_passion‘expression « les yeux bordés d’escarlate« , autrement dit, « les yeux rouges sur les bords » suivant le Littré, ce que l’on avait à peu près compris, mais aussi dans d’autres dictionnaires anciens « les yeux aux paupières rougis » ou même encore « les yeux fort rouges » est ici employée pour désigner les marques que laissent sur leur sillage d’innombrables ivresses. Cette expression a pu aussi désigner les marques de la vieillesse. On la retrouve usitée de cette manière dans le Candide de Voltaire : « la vieille leur parla en ces termes : je n’ai pas toujours eu les yeux éraillés et bordés d’écarlate ». Elle peut encore comme ici au XVIIIe siècle, désigné un trait de laideur :

« – Qui ne seroit pas idolâtre
De ces beautés, de ces trésors ;
Dont la nature orna ton corps
De ton nez de corail , de tes lèvres d’albâtre ,
De ces cheveux dorés, de ces os que ta peau
Laisse aisément compter, tant elle est délicate;
De tes yeux bordés d’écarlate ?
Enfin , qui ne seroit charmé , belle Isabeau ,
De ce teint à la mosaïque,
Et qui de l’arc-en-ciel imite les couleurs
De cette bouche grande , oblique ,
Et de cette dent, fille unique,
Qui porte le deuil de ses sœurs ? » 
Portrait d’une Laide, Le Brun. Dictionnaire de pensées ingénieuses,
tant en vers qu’en prose, des meilleurs écrivains françois
 (1773)

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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