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La complainte de Richard Coeur de Lion, version de l’ensemble médiéval français Alla Francesca

Sujet : poésie, musique et chanson médiévales, troubadours et trouvère du moyen-âge.
Titre ; La complainte du prisonnier, « Ja nuns hons pris »
Période : moyen-âge central , fin du XIIe siècle (1193-1194?)
Auteur : Le roi Richard 1er d’Angleterre,   Richard Coeur de Lion
Interprètes : ensemble médiéval Alla Francesca

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans le registre musique et poésie médiévale, voici une autre version de la complainte du Roi Richard Coeur de Lion prisonnier en Autriche, dont nous avons déjà parlé ici, il y a quelques temps.

alla_francesca_musique_poesie_medievale_richard_coeur_de_lionCette fois-ci, c’est l’excellent ensemble de musique médiévale Alla Francesca qui nous la propose. C’est un peu plus lyrique et, ma foi, très plaisant aussi! D’une certaine façon, et sans déprécier, aucunement la version très belle que nous présentions dans notre précédent article, les tonalités de celle d’aujourd’hui et cette façon de chanter me sembleraient presque plus proches de celles du monde richard_coeur_de_lion_philippe_auguste_croisade_moyen_age_passionmédiéval. (ci contre Philippe-Auguste et Richard Coeur  de Lion, durant la première croisade, BNF) 

Je ne vous refais pas ici, toute l’histoire de cette chanson, ni de ses paroles qui datent du moyen-âge et pour être plus précis, de la fin du XIIe siècle, vous pouvez retrouver le tout, commenté, dans l’article que nous avions fait alors. En voici le lien si vous l’avez manqué ou même si vous souhaitez réentendre l’autre version :  la complainte de Richard de Lion par le troubadour moderne Owain Phyfe

Longue vie à tous et bonne écoute!
Fred
Pour moyenagepassion.com

Estuans intrinsecus : Carmina Burana, l’archipoète et la poésie goliardique remise à la sauce rock néo-médiévale

archipoete_confession_goliard_poesie_medievale_moyen-age_corvus_coraxSujet : poésie et chanson médiévales goliardiques,Troubadours modernes
Style : rock néo-médiéval
Titre :
Estuan Interius, les confessions de l’Archipoète, les confessions de Golias.
Période : XIIe siècle, moyen âge central
Interprétation : Corvus Corax.  (
XXe!)

Carmina Burana version Corvus Corax

Estuans Intrinsecus (Interius),
les confessions de l’Archipoète de Cologne.

Bonjour à tous

N_lettrine_moyen_age_passionous restons, ici encore, en compagnie de la poésie médiévale des  Goliards, pour, cette fois, présenter le poème médiéval Estuans Intrinsecus, que l’on connait encore sous le nom de confessions de l’Archipoète, ou confessions de Golias.

Cette fois-ci, l’interprétation moderne et musicale de ce texte ne va pas du côté de Carmina Burana de Carl Orff, même si c’est dans le même ouvrage qui avait inspiré la cantate du compositeur allemand que cette poésie a été retrouvée, et même si on peut supposer que c’est par le biais que le groupe Corvus Corax, également allemand, l’a découvert. Avec cette interprétation des confessions de Golias, nous nous éloignons donc clairement des orchestrations de Carl Orff pour partir à la découverte d’une version  résolument « rock néo-médiéval » qui part dans des accélérations qui ne vont pas sans rappeler certains titres de la troupe des compagnons du Gras jamboncorvus_corax_troubadours_medievale_poesie_goliardique_moyen-age_passion. Au fond, remis au goût musical du jour, le contenu de cette poésie qui nous conte la vie d’un poète vagabond en révolte s’y prête assez bien.

Estuans Interius ou Estuans Intrinsecus est donc un chant profane latin qui s’inscrit totalement dans la tradition goliardique et la poésie des Goliards. On dit d’ailleurs de son auteur, l’Archipoète de Cologne, qu’il était un immense poète du XIIe siècle et du moyen-âge central et on le désigne même souvent comme un des maîtres de cette tradition littéraire satirique.

Qui est l’archipoète ou plutôt qui n’est-il pas?

O_lettrine_moyen_age_passionn rapproche quelquefois l’archipoète de Hugues Primat, autre poète médiéval quelque peu mieux connu. On a même pu dire qu’il n’était qu’une seule et même personne, seulement voilà, il demeure également de nombreux points d’interrogations sur la vie et l’identité réelle de ce Hugues « Primat » et le fait qu’il ait pu cacher comme seconde identité et signature celle de l’archipoète n’est confirmé, au final, presque nulle part: il y a, pourtant, il est vrai, des parentés troublantes entre ces deux personnages que l’on attache, de manière égale, à la tradition goliardique.

frederic_1er_barberousse_histoire_medievale_moyen-age_passionTout d’abord, les deux hommes sont contemporains puisque l’archipoète a supposément vécu entre 1130-1167, et Hugues « Primat » (d’Orléans?) en 1095-1160, même si l’on date, avec encore quelques incertitudes, le poésie et chanson Estuans Intrinsecus de 1162-1164, date à laquelle Hugues Primat est supposé être déjà décédé. On reconnaît, aussi, aux deux auteurs un don véritable et un talent égal pour la poésie en latin. Primat était, en effet, au même titre que l’Archipoète, un surdoué du verbe; certaines chroniques du XIIIe siècle (rédigées donc près de cent ans plus tard, ça part mal…) reportent de lui qu’il était un « grand truand et grand farceur, et surtout grand versificateur et improvisateur » et ne tarissent pas d’éloges sur sa capacité à improviser et son aisance avec les mots et les vers (1). En même temps, deux grands poètes peuvent être contemporains, cela s’est vu et ne prouve, au final, pas grand chose.

Au titre des « similitudes » encore, on ajoute souvent à notre mystérieux Archipoète, la « particule » de Cologne, car on le disait alors protégé par  Reginald Von Dassel, archevêque de Cologne et chancelier de Frédéric Barberousse (ci-dessus portrait de Frédéric 1er, Barberousse) (2) Concernant Hugues Primat, certains  textes anciens affirment  qu’il était chanoine de Cologne, mais en d’autres endroits, d’autres soutiennent qu’il était chanoine d’Orléans. Nous voilà donc bien avancé. D’une certaine manière, on comprend les tentations qui ont pu voir le jour, à un moment donné, de ranger ces confessions de Golias sous le corpus de Hugues Primat et de lui en attribuer la paternité,  mais il reste que sur le papier, rien n’est sûr du tout.

Quand les auteurs se changent en corpus

Manuscrit de Maître Ermengaut. "Bréviaire d'amour'', fin du XIIe siècle. Bibliothèque royale de Madrid.
Manuscrit de Maître Ermengaut. « Bréviaire d’amour », fin du XIIe siècle. Bibliothèque royale de Madrid. (un peu remanié, je l’avoue, l’original n’a pas de trous)

C_lettrine_moyen_age_passiononcernant ce type de regroupement d’un corpus de textes sous un même auteur, il n’est, hélas, pas rare qu’on ait procédé de la sorte à un certain moment, soit par confusion, soit par commodité. On l’a fait avec de nombreux auteurs du passé et les plus célèbres d’entre eux, au moins. L’Histoire n’en est d’ailleurs sans doute pas l’unique responsable. « On ne prête qu’aux riches », dit-on, mais pour rester dans l’étymologie de l’usure, il faut avouer que c’est parfois usant, même si les historiens du XIXe et le XXe siècles ont contribué à démêler un certain nombre de malentendus.

Au final, dans son article sur Hugues Primat (qui n’est donc pas l’archipoète de Cologne jusqu’à ce que des sources fiables établissent le contraire), l’historien du XIXe siècle Léopold Delisle (portrait ci-contre) va poesie_medievale_goliard_moyen-age_passion_historien_leopold_delislemême d’ailleurs jusqu’à désintégrer pratiquement Hugues Primat, l’homme à défaut du poète, pour en faire une sorte de mythe archétypal ou disons au moins, un « nom »  sous lequel les étudiants ou les Goliards, ces clercs insubordonnés du XIIe siècle , « rangeaient »,  en quelque sorte, les textes goliardiques : « C’est un type légendaire, c’est la personnification de l’écolier farceur et quelque peu mauvais sujet » (sic). Et voilà, cette fois, voilà un auteur dissout totalement dans un  corpus !

L’archipoète de cologne,
un grand maître de la poésie goliardique

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour revenir à notre archipoète, il semble bien que notre homme, si grand fut-il, ait souhaité rester anonyme ou le soit, de fait, demeuré. Dans le contexte de l’époque, on peut, cela dit, supposer et comprendre qu’une certaine prudence des poètes goliardiques ait pu être de mise, au moment de signer de leur main certaines de leurs poésies ou chansons. goliards_poesie_medieval_satirique_moyen-age_passionConcernant son oeuvre, on lui connait peu de textes, le plus célèbre à ce jour restant ces confessions reprises par Carl Orff dans la cantate Carmina Burana, et par quelques autres troubadours modernes dont notre groupe allemand (décapant) du jour.

Quoiqu’il en soit, quelque soit l’homme qui se cachait derrière cette mystérieux plume, et espérant que l’Histoire fasse, à la faveur de nouvelles découvertes, un peu plus de lumière sur lui, les critiques restent unanimes à louer son style, son rythme et son verbe latin. L’encyclopédie Larousse va même jusqu’à reconnaître qu’il est sans conteste un des grands maîtres de la poésie médiévale des goliards :  « ses compositions sur des sujets politiques ou satiriques font de lui un des maîtres de la poésie latine rythmique et portent la tradition poétique des clercs errants à son apogée. » (3).

De fait, outre la beauté du texte, ces confessions de l’Archipoète font l’effet d’un véritable manifeste de l’esprit des goliards et reflètent bien l’inspiration qu’ont suivi ces clercs insoumis ou ces étudiants qui prirent la route pour se laisser aller à l’hédonisme, aux plaisirs d’une vie au jour le jour, mais aussi au vagabondage, dans le courant du XIIe siècle.

V_lettrine_moyen_age_passion copiaoilà donc notre poète médiéval, vagabond, errant et insubordonné, son « manifeste » parvenu jusqu’à nous, et qui peut, encore aujourd’hui et pour certains, faire figure d’ancêtre lointain aux premiers poètes « maudit ». Et l’on n’est pas surpris de voir que l’on attache à son nom celui d’un François Villon, d’un Rutebeuf, mais encore d’un William Blake et d’autres de nos poètes contemporains. Avec le vent de liberté qui y souffle, ces confessions, devenue un véritable symbole de la poésie satirique des goliards du XIIe siècle, demeurent comme le lointain témoignage d’une volonté de s’affranchir des normes et la bienséance sociale  et, pour être resté anonyme, on est bien forcé de constater que notre archipoète n’en est pas moins entré, à sa manière, dans la postérité!

(1). Encyclopédie larousse en ligne à propos de l’archipoète
(2). La musique au Moyen Âge, Volume 1, Par Richard H. Hoppin
(3). Le poète primat, article de Léopold Delisle sur Persée

Estuans intrinsecus (interius) traduction
paroles latines originales et version française

N_lettrine_moyen_age_passione nous en veuillez pas mais nous avons fait à notre habitude. Il existe de très belles et très allégoriques traductions de cette poésie, du côté des anglais notamment ( voir The Wandering Scholars of the Middle Ages, de Helen Waddell), mais elles demeurent presque totalement intraduisibles sans être revisitées totalement, ce qui les éloignerait encore d’autant du texte original. On trouve encore sur le web  une très jolie version du côté belge (André Wibaux). Fortement remaniée, elle se présente plus comme une poésie à part entière, inspirée de l’originale. Du côté français, il existe encore quelques traductions plus littérales mais hélas peu convaincantes. Alors face à tout cela, nous avons décidé de vous proposer, en toute modestie, notre propre adaptation de ces confessions de Golias et cet Estuans intrinsecus; l’idée étant d’approcher le sens originel de cette poésie, nous n’avons pas cherché la rime à tout prix. Nous y reviendrons sans doute plus tard;  un peu comme un bon vin, il faut toujours un peu de temps pour s’approprier une poésie.

ira vehementi
in amaritudine
loquor mee menti:
factus de materia,
cinis elementi
similis sum folio,
de quo ludunt venti.

Colère Bouillonnante
aux relents amers
Je vous livre ma pensée:
Moi qui suis fait de matière,
élément de poussière,
Je suis semblable à la feuille
dans le vent joueur.

Cum sit enim proprium
viro sapienti
supra petram ponere
sedem fundamenti,
stultus ego comparor
fluvio labenti,
sub eodem tramite
nunquam permanenti.

Comme il est approprié
pour un homme sage,
d’asseoir sur pierre solide
fondations et bases,
Je suis, quant à moi, un fou
un ruisseau sauvage,
suivant le même trajet
sans jamais dévier.

Feror ego veluti
sine nauta navis,
ut per vias aeris
vaga fertur avis;
non me tenent vincula,
non me tenet clavis,
quero mihi similes
et adiungor pravis.

Navire sans matelot
Je vais, je dérive,
et, dans l’air, comme l’oiseau
me laisse porter,
Nulle chaîne qui me tienne,
Nulle clef qui me lie,
Je cherche ceux comme moi
Et rejoint leurs meutes.

Mihi cordis gravitas
res videtur gravis;
iocus est amabilis
dulciorque favis;
quicquid Venus imperat,
labor est suavis,
que nunquam in cordibus
habitat ignavis.

La gravité de mon cœur
m’est trop lourd fardeau;
plaisanter plus agréable,
plus doux que le miel.
Que Vénus me commande
et la tâche est douce,
car elle n’habite jamais
dans le cœur des faibles.

Via lata gradior
more iuventutis
inplicor et vitiis
immemor virtutis,
voluptatis avidus
magis quam salutis,
mortuus in anima
curam gero cutis.

Je vais sur la large route,
en pleine jeunesse,
Me laissant aller au vice
oubliant ma vertu,
Avide de voluptés,
Plus que de Salut;
Et si mon âme est perdue
Je soigne ma peau.

_______________________________________________
Bonne journée!

Fred
pour moyenagepassion.com.

Tous à la Taverne avec la poésie médiévale goliardique et Carmina Burana

carmina_burana_goliards_poesie_humour_medievale_moyenagepassionSujet : poésie et chanson médiévales, humour médiéval, Goliards et poésie goliardique.
Période : moyen-âge central, XI au XIIIe siècle
Média : « in tabernum », tirée de Carmina Burana,
Compositeur :  Carl Orff
Interprètes : Artefactum

In tabernum, Carmina Burana de Carl Orff

Humour médiéval au sens propre

Q_lettrine_moyen_age_passionue les puristes et amateurs d’Histoire médiévale se réjouissent, aujourd’hui, en plus de parler de poésie, nous abordons l’humour médiéval sous une perspective historique. Jusque là, vous l’aviez compris, cette rubrique du site s’adressait plus à des façons modernes de rire du moyen-âge qu’à des commentaires éclairés sur l’humour médiéval d’époque. Cela ne changera d’ailleurs pas, dans cette rubrique, il sera bien toujours question de se divertir et de rire plus que de faire une sorte d’anthologie du rire médiéval, (qui, en réalité, serait surement nettement moins drôle comme le sont souvent les ouvrages qui parlent d’humour sans en faire). Nous allons donc continuer de maintenir cette partie du site dans son esprit original mais, une fois n’est pas coutume, nous dérogeons un peu à la règle, ici, pour parler de poésie satirique et d’humour médiéval « d’époque » donc.

troubadour_artefactum_musique_poesie_medievale_moyen-age_passionCet article a aussi sa place dans la rubrique musiques médiévales puisque nous postons ici un extrait de Carmina Burana par le groupe Artefactum (photo de droite): « cantate scénique du XXe siècle », me direz-vous! A quoi je répondrai: « certes!, » mais les paroles de cette cantate sont inspirées de poésies médiévales et goliardiques du XIIIe siècle, tirées justement du manuscrit du même nom, « Carmina Burana » découvert en 1803 à l’abbaye de Benediktbeuern, d’où sa légitime présence ici. (illustration en tête d’article, roue de la fortune, tiré de ce manuscrit)

Qui étaient les goliards?

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour la plupart, les Goliards étaient de jeunes clercs, insoumis, qui ne s’intégraient pas aux institutions, ou même des étudiants en théologie ou en droit ayant délaissé leurs brillantes études ou ne les ayant pas encore achevées. Dans le courant du XIIe et XIIIe siècle, ce terme a donc désigné ces jeunes gens qui avaient pris la route et vagabondaient, troquant leur pitance contre leurs services, leurs poésies, ou leurs enseignements. Insouciants et peu conformistes, ces clercs chantaient alors, en latin et avec humour, les joies de la taverne – vantant les jeux et la boisson que l’on y trouvait -, mais aussi les plaisirs de la chair, et raillaient encore les religieux ou taverne_medieval_humour_medieval_les_goliards_moyen-age_passiondétournaient les ouvrages sacrés pour s’en moquer. Se faisant, ils suscitèrent, d’ailleurs, les foudres de l’Eglise et des universités qui, dans le courant du XIIIe siècle, condamnèrent, à diverses reprises ces clercs « ribauds » (débauchés) pour leurs agissements. (à droite, une miniature flamande  de la fin du XVe siècle, scène de beuverie).

Goliards, littérature et poésie goliardique

L_lettrine_moyen_age_passiones Goliards nous ont laissé pour héritage des chansons et poésies satiriques et le nom d’un genre littéraire que l’on a regroupé sous l’appellation de poésie goliardique. Au sujet de leur influence littéraire, on va quelquefois jusqu’à leur prêter d’être à la genèse de la tradition satirique européenne ancienne et moderne (1) et on leur reconnaît souvent d’avoir eu une influence certaine sur l’art et la poésie de Rutebeuf et, plus tard, de Villon. Il faut noter qu’en dehors de ces clercs errants dont l’Histoire pour la plupart, n’a pas retenu les noms, d’autres auteurs jeu_taverne_humour_medieval_goliards_moyen-age_passioncélèbres s’étaient aussi essayés au genre dès le début du XIIe siècle (Abélard, Archipoeta de Cologne, Hugues d’Orléans, Gautier de Châtillon entre autres).

Les Goliards se sont-ils également inspirés de ces textes et de cette littérature, en la nourrissant à leur tour, de leurs créations? D’une certaine manière, nous sommes un peu face à la question de la poule et de l’oeuf; s’il est, en effet, facile de repérer l’influence de cette tradition satirique dans certains écrits et, par là, de savoir qui alimente cette littérature, affirmer qui en a allumé le feu ou peut en revendiquer la paternité est une autre paire de manches. Pour rester prudent, disons donc, pour l’instant, que l’ensemble de la poésie que l’on a nommé « goliardique » s’inscrit dans un corpus que ces jeunes clercs errants ont participé activement à alimenter, et en tout cas, suffisamment pour que la chose nommée dérive de l’appellation qu’on leur donnait.

(1) voir article de Pierre Heugas sur Persée  « Création et continuité : de la poésie à la prose, des Goliards à la modernité »

Confrérie organisée ou mouvement isolé?

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour rejoindre les réserves ci-dessus, en fait d’accorder à ces goliards d’être les grands inspirateurs d’une certaine tradition satirique, d’autres auteurs, ailleurs, s’accordent plus à voir en ces clercs miséreux et à demi mendiants, de simples groupes d’ivrognes suffisamment lettrés pour écrire le latin, quand ce ne sont pas que des adolescents encore rebelles et bientôt rangés. O vérité historique, combien ta quête est quelquefois difficile! Voilà encore un sujet qu’il faudra creuser, plus avant, pour le démêler un peu. humour_medieval_goliards_taverne_moyen-age_passion (ci-contre scène de beuverie dans une taverne médiévale, fin du XIVe, British Library, Londres)

Au titre des questions qui courent sur les goliards, en tant que mouvement social et humain, les opinions entre historiens restent également partagées. Allaient-ils en bandes itinérantes véritablement structurées, ou, même, comme le suggérait à la fin du XIXe siècle l’historien médiéviste Joseph Bédier (1864-1938), étaient-ils un groupe de pression puissant, organisé comme une confrérie ou une société secrète? Bien loin de ces affirmations, Daniel POIRION (1927-1996), un autre grand historien, spécialiste du moyen-âge, nous enjoint, là encore, à la prudence. Selon lui, les sources historiques ne nous permettent d’établir rien de certain sur la dimension sociale et humaine du mouvement des goliards, et il reste de l’avis qu’en l’absence de faits avérés, il vaut mieux plutôt s’intéresser à la tradition littéraire goliardique qui est, je le cite, « d’une grande violence satirique, mais aussi d’une belle puissance poétique ». (2) (ci-dessous taverne médiévale, manuscrit taverne_moyen-age_goliard_humour_medievalTacuinum sanitatis, Rhénanie, XVe, BNF)

Une fois de plus, il semble que le temps et l’absence de sources, ont, pour l’instant, emporté avec eux une bonne partie des secrets de ces Goliards, en nous laissant un peu sur notre faim les concernant. Fort heureusement, il nous reste, tout de même d’eux, quelques textes qui ont traversé les âges et qui témoignent d’un certain regard insoumis, satirique, humoristique et festif sur ce moyen-âge central dont ils étaient contemporains. De l’humour médiéval donc, du vrai et de l’irrévérencieux!

(2) voir l’article de Danier Poirion « Goliards » sur universalis.fr

L’inspiration goliardique de Carmina Burana

L_lettrine_moyen_age_passiona vidéo musicale, en tête de cet article et qui nous a fourni le prétexte à aborder la question des Goliards, est un extrait de la cantate Carmina Burana du compositeur allemand Carl Orff (1895-1982) (photo ci-dessous) interprété ici par l’excellent groupe, amateur de musique médiévale, ArteFactum . On doit à Carl Orff d’autres pièces que celle-ci, mais le succès populaire de cette cantate aura, d’une certaine manière, éclipsé le reste de son oeuvre auprès du grand public. D’ailleurs, Carmina Burana n’est qu’une partie d’un tryptique qui comprend deux autres pièces qui n’ont pas non plus rencontré, pour l’instant en tout cas, le même écho.carmina_burana_goliard_poesie_humour_medieval_moyen-age_passion Quoiqu’il en soit, la cantate Carmina Burana  reste, comme nous le disions plus haut, inspirée de poésies médiévales et goliardiques du XIIIe siècle et le texte « quand nous sommes à la taverne » dont nous vous livrons ci-dessous les paroles est, bien évidemment, issu de cette tradition.

« In taberna quando sumus », version latine

In taberna quando sumus,
non curamus quid sit humus,
sed ad ludum properamus,
cui semper insudamus.
quid agatur in taberna
ubi nummus est pincerna,
hoc est opus ut quaeratur;
si quid loquar, audiatur.

Quidam ludunt,
quidam bibunt,
quidam indiscrete vivunt.
sed in ludo qui morantur,
ex his quidam denudantur,
quidam ibi vestiuntur,
quidam saccis induuntur;
ibi nullus timet mortem,
sed pro Baccho mittunt sortem.

Primo pro nummata vini;
ex hac bibunt libertini;
semel bibunt pro captivis,
post haec bibunt ter pro vivis,
quater pro Christianis cunctis,
quinquies pro fidelibus defunctis,
sexies pro sororibus vanis,
septies pro militibus silvanis.
octies pro fratribus perversis,
nonies pro monachis dispersis,
decies pro navigantibus,
undecies pro discordantibus,
duodecies pro paenitentibus,
tredecies pro iter agentibus.

Tam pro papa quam pro rege
bibunt omnes sine lege.
Bibit hera, bibit herus,
bibit miles, bibit clerus,
bibit ille, bibit illa,
bibit servus cum ancilla,
bibit velox, bibit piger,
bibit albus, bibit niger,
bibit constans, bibit vagus,
bibit rudis, bibit magus,
Bibit pauper et aegrotus,
bibit exul et ignotus,
bibit puer, bibit canus,
bibit praesul et decanus,
bibit soror, bibit frater,
bibit anus, bibit mater,
bibit ista, bibit ille,
bibunt centum, bibunt mille.

Parum sescentae nummatae
durant cum immoderate
bibunt omnes sine meta,
quamvis bibant mente laeta;
sic nos rodunt omnes gentes,
et sic erimus egentes.
qui nos rodunt confundantur
et cum iustis non scribantur.

« Quand nous sommes à la taverne »
version français moderne

Quand nous sommes à la taverne
que nous importe de n’être que poussière ,
mais nous nous hâtons pour les jeux ,
qui nous mettent toujours en sueur
Ce qui se passe dans la taverne
où l’argent est le roi
ça vaut le coup de demander
et d’écouter ce que je dit.

Certains jouent , certains boivent ,
d’autres vivent sans pudeur
De ceux qui jouent ,
certains se retrouvent nus
certains sont rhabillés
d’autres sont mis à sac .
Personne ici ne craint la mort
mais ils misent le sort pour Bacchus .

Le premier est pour le tournée ,
puis les affranchis boivent ,
une autre fois pour les prisonniers ,
une troisième pour les vivants ,
une quatrième pour les Chrétiens ,
une cinquième pour les fidèles défunts ,
une sixième pour les sœurs légères ,
une septième pour la troupe en campagne .

Une huitième pour les frères pervertis ,
une neuvième pour les moines dispersés ,
une dixième pour ceux qui naviguent
une onzième pour les plaideurs ,
une douzième pour les pénitents ,
une treizième pour les voyageurs ,
une pour le pape une pour le roi
tous boivent sans loi .

La patronne boit , le patron boit ,
le soldat boit , le prêtre boit ,
celui-ci boit , celle-ci boit ,
l’esclave boit avec la servante ,
l’agile boit , le paresseux boit ,
le blanc boit , le noir boit ,
le pondéré boit , l’inconstant boit ,
le fou boit , le sage boit ,
Le pauvre et le malade boivent ,
l’exilé et l’étranger boivent ,
l’enfant boit , le vieux boit ,
l’évêque et le doyen boivent ,
la sœur boit , le frère boit ,
la vieille boit , la mère boit ,
celui-ci boit ,celui-là boit ,
cent boivent , mille boivent .

Six cent pièces filent
vite , quand , sans retenue
tous boivent sans fin .
Mais ils boivent l’esprit gai ,
ainsi nous sommes ceux que tous méprisent
et ainsi nous sommes sans le sou ,
Ceux qui nous critiquent iront au diable
et avec les justes ne seront pas comptés.

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Voilà pour aujourd’hui, mes amis, donc, cette fois-ci, une belle journée et si d’aventure cet article vous a donné grand soif, une bonne santé avec modération!

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la recherche du monde médiéval sous toutes ses formes.

Un conte médiéval « moderne » par des troubadours catalans

Sujet : troubadour et trouvère, conte médiéval
Type de musique : folk médiévale, folk catalan
Groupe : Esquirols (les écureuils)
Auteur de la chanson : Joan Vilamala
Période :  moyen-âge imaginaire, monde féodal
Tiré de : album « Fent Cami » sorti en  1975

Le conte médiéval folk d’Esquirols 

Nous continuons aujourd’hui notre ballade dans le moyen-âge rêvé ou imaginaire avec une pièce de musique et un conte évocateurs du monde médiéval mais plus moderne que véritablement anciens.

Les langues des troubadours du moyen-âge

 

O_lettrine_moyen_age_passionn peut difficilement éviter les langues provençales  ou encore le vieux français quand on s’intéresse de près aux auteurs, poètes, trouvères ou troubadours du moyen-âge. Or, dans le berceau de nos langues latines, il en est une encore bien vivante qui court de l’Espagne au Sud de la France et qui est le Catalan.

La Catalogne au Moyen-âge, Anton van den Wyngaerde 1563
La Catalogne au Moyen-âge, Anton van den Wyngaerde 1563

A_lettrine_moyen_age_passionttachée autant à la défense de sa langue qu’à celle de sa propre culture, la Catalogne se passionne beaucoup de moyen-âge et d’Histoire et à travers ces thèmes de sa propre histoire et ses propres racins. L’avocat et écrivain Ildefonso Falcones, à qui l’on doit un certain nombre de beaux romans historiques ayant pour théâtre la Catalogne et, notamment, la cathédrale de la mer, est bien loin, en effet, d’être le seul à se passionner de ces questions et nombre d’amis troubadour_trouvere_monde_medieval_moyen_age_feodal_enluminurecatalans pourraient vous surprendre tant ils sont intarissables sur ces sujets. Pour toutes ses raisons, c’est un plaisir pour nous de vous faire partager, aujourd’hui, ce « conte médiéval » catalan, sur une musique et un texte moderne aux accents anciens et qui nous vient d’un groupe catalan mythique des années soixante-dix. Ils s’appellent « Esquirols » (les « écureuils ») et pour vous faire apprécier pleinement cette belle chanson, nous nous sommes fendu d’en traduire et d’en adapter les paroles en français.

conte_medieval_catalan_moyen-age_passion_vilains_seigneur
Moyen-âge et monde féodal : serfs moissonant le blé dans leur champ


Traduction libre  du  « conte médiéval »


J_lettrine_moyen_age_passion
e vous propose, ici, une traduction « libre » de ce conte, en ce sens que j’ai revu quelques tournures pour la rime et pour l’adapter, autant qu’il était possible de letroubadour_menestrel_moyen-age_conte_medieval_esquirols faire, sans le dénaturer.  Peut-être vous plaira-t-il de vous y essayer, à l’occasion d’une veillée entre amis?

L’histoire se passe donc durant le moyen-âge féodal et nous parle d’un seigneur et baron abusif, mauvais et cupide, dont le peuple finira par se défaire à l’aide d’un troubadour. Le petit ménestrel itinérant leur donnera, en effet, avec une simple chanson, la force de se soulever.

Temps era temps hi havia
en un poblet medieval
un baró de mala jeia
que a tothom volia mal

Il était, il y avait une fois
dans une ville médiévale
un baron méchant et mauvais
Qui à tous voulait du mal

Amb carrossa d’or i plata
passetjava tot superb
pel seu terme que moria
d’esquifit i famolenc

En carrosse d’or et d’argent
Il passait tout fier de lui
sur ses terres qui mouraient
de faim et de rachitisme

Xics i grans mig morts de gana
li sortien al seu pas
demanant-li amb ulls plorosos
que tingués d’ells pietat

Jeunes et Vieux moitié mort de faim
sortaient tous sur son chemin
l’implorant les yeux embués
qu’il les prenne en  pitié

Però ell somreia, i burleta
els cridava amb veu de tro:
« A pencar males abelles,
necessito molt més or »

Mais lui souriait et se moquait
Leur criant d’une voix de tonnerre
« Au travail, mauvaises abeilles
J’ai besoin de bien plus d’or »

Els diumenges a la tarda
organitzava un gran joc.
« Villageois venez à la fête,
Vilatans vinga a la festa,
a la festa de la mort »

Les dimanches après-midi
Il organisait un grand jeu
« Villageois,venez à la fête,
A la fête de la mort »

« Vull setze joves per banda
amb espases i garrots
a fer d’escacs a la plaça
i que guanyin els més forts »

Je veux seize jeunes en bandes
avec épée et bâtons
croisant le fer sur la place
et que gagne le plus fort!

Xics i grans mig morts de pena
li sortien al seu pas
demanant-li amb ulls plorosos
que tingués d’ells pietat

Jeunes et Vieux moitié mort de peine
Sortaient tous sur son passage
L’implorant les yeux mouillés
Qu’il les prenne en pitié

Però ell somreia, i burleta
els cridava amb veu de tro:
« A jogar batua l’olla,
que a mi m’agrada aquest joc »

Mais lui souriait et se moquait
Criant d’une voix de tonnerre
‘Tous au jeu, Diables de vous,
A moi ce jeu plait beaucoup »

Un juglar passà pel poble
avançada la tardor
que amb senzilla veu cantava
i així deia la cançó:

Au village vint un menestrel
Tandis qu’avançait l’automne
qui d’une voix simple chantait
Et ainsi son chant disait

« Ai! del poble, ai! de la vila
que té un lladre per senyor
si vol pau que sigui justa
l’haurà de guanyar amb suor »

Hélas, gens du peuple! Hélas gens de la ville
Qui avez un voleur pour seigneur
si vous voulez paix et justice,
les devrez gagner par la sueur

Xics i grans tots l’escoltaven
li donàven la raó
els neixia l’esperança
van anar a trobar el baró

Jeunes et vieux  l’écoutèrent
Et raison il lui donnèrent
Une espérance était née
Et baron s’en furent trouver

Però ell somreia, i burleta
els cridava amb veu de tro:
« Us faré tallar una orella
si escolteu el trobador »

Mais lui souriait et se moquait
Criant d’une voix de tonnerre
« Je ferais couper l’oreille
de qui écoute ce trouvère »

Els vilatans es negaren
a pagar més els tributs,
a palau armats anaren
i parlaren sense embuts:

Les villageois refusèrent
de payer plus de tributs,
Au palais venus armés,
Ils parlèrent sans retenue

« No et volem per baró nostre,
no et volem ves-te’n d’aquí
que si et quedes ai! de tu,
a la forca has de morir »

Ne te voulons pas pour Baron, 
pars d’ici, ne te voulons plus,
car si tu restes, Hélas!
tu devras mourir pendu

Xics i grans tots a la una
li cantaven la cançó,
« Ai! del poble, ai! de la vila
que té un lladre per senyor »

Jeunes et vieux tous ensemble
entonnèrent la chanson
Hélas, du peuble, Hélas de la ville
qui avez un voleur pour seigneur

I ell callava, i de ràbia,
se li corsecava el cor
mentre el poble repetia
la cançó del trobador:

Et lui se tut, et de rage
son coeur se consuma
tandis que tous entonnaient
la chanson du troubadour

« Ai! del poble, ai! de la vila
que té un lladre per senyor
si vol pau que sigui justa
l’haurà de guanyar amb suor »

Hélas du peuple! Hélas de la ville!
Qui avez un voleur pour seigneur
Pour avoir paix et justice,
les devrez gagner par la sueur.

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Une très belle journée à tous!

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com

« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publiliue Syrus  Ier s. av. J.-C

« Douce dame jolie » de Guillaume de Machaut, brillant compositeur médiéval du XIVe siècle

Guillaume-de-Machaut_trouvere_poete_medieval_moyen-age_passionSujet : musique médiévale, musicien, compositeur médiéval, poète médiéval, chanson médiévale,
Titre : « Douce Dame Jolie », Virelai*
Auteur: Guillaume de Machaut (1300-1377)
Période : XIVe siècle, bas moyen-âge
InterprétesAnnwn
Album : Orbis Alia (2007)

Bonjour à tous,

C_lettrine_moyen_age_passionette fois-ci, les amateurs de musique médiévale authentique devraient s’en réjouir, nous partageons ici une pièce de Guillaume de Machaut, auteur du moyen-âge, reconnu par tous comme l’un des plus grand poète et musicien du XIVe siècle.

Douce dame jolie de Guillaume de Machaut, par Annwm

Annwm, folk médiéval ou mystique folk en provenance d’allemagne

F_lettrine_moyen_age_passion-copiaondée en 2006, par l’archéologue, chanteuse et harpiste (uf!) Sabine Hornung, la formation allemande Annwm se classe bien plus du côté du « Folk », d’inspiration médiévale que de l’ethno-musicologie au sens strict.

Les inspirations puisent dans le répertoire du moyen-âge ou même celui du folk et des musiques plus traditionnelles et proviennent des origines les plus diverses : celtiques, nordiques, bretonnes, séfarades, mais encore d’autres pays de l’Europe médiévale. Elles sont prises dans le répertoire profane, comme dans le liturgique. Au gré des pièces proposées, les compositions sont revisitées et modernisées et les instruments anciens y côtoient les plus électriques ou récents.

Baptisée par la formation elle même « Mystic folk », on peut tout de même rattacher cette approche à un mouvement folk médiéval qui a musique_folk_medievale_album_orbis_allia_Annwn_Sabine_Hornungpris, au début des années 2000, une certaine ampleur,  notamment en Allemagne, et dans lequel on peut trouver des formations comme  Faun.

La pièce du jour de Guillaume de Machaut est tirée de l’album Orbis Alia, sorti un an après la création de la formation, dans lequel on pouvait encore découvrir une sélection éclectique de compositions en provenance des quatre coins d’Europe (France, Suède, Allemagne, Pays de Galles, Espagne), et s’étalant du XIIIe siècle à des périodes plus récentes, en passant par la renaissance.

L’album est toujours disponible en ligne au format CD import. Si vous souhaitez plus d’informations, en voici le lien : Orbis Alia [Import allemand]. Pour information, l’interprétation de la chanson du jour est également disponible, séparément et au format MP3, au lien suivant : Douce Dame Jolie par Annwn

Guillaume de Machaut, brillant musicien, poète,  et compositeur du moyen-âge

Eléments de biographie

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Guillaume de Machaut, XIVe siècle

O_lettrine_moyen_age_passionn ne sait pas grand chose des premières vingt années de vie de ce poète compositeur, ni de sa date ou son lieu de naissance exacts que les historiens font balancer entre la Champagne et les Ardennes. Sa vie nous est mieux connue à partir des années 1323, quand étant clerc, il entre comme secrétaire au service du roi de Bohème, Jean de Luxembourg. Par la suite, il voyagera et suivra Jean 1er dans de nombreuses expéditions ou campagnes, et l’influence à la fois de l’éthique du clerc autant que les valeurs attachées à la chevalerie, se feront nettement ressentir dans ses écrits et son oeuvre. Après la mort de Jean 1er de bohème durant la bataille de Crécy, Guillaume de Machaut servira différents seigneurs et plus tard, il s’installera comme chanoine attaché à la Cathédrale de Reims, période durant laquelle son oeuvre sera plus productive.

L’oeuvre laissée par Guillaume de Machaut

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On lui doit de nombreuses pièces – messes, lais, virelais, ballades, chants royaux, oeuvres narratives, complaintes  et autres rondeaux – et on reconnait assez largement chez les spécialistes que sa maîtrise des formes classiques et lyriques, s’il ne les a pas inventées lui-même, lui a permis de mieux les préciser, tout en les amenant plus loin, préfigurant ainsi la musique moderne. Il a aussi largement contribué au développement de la musique polyphonique. En bref, il y aura un avant et un après Guillaume de Machaut.

L’amour courtois 

L_lettrine_moyen_age_passiona pièce que nous partageons aujourd’hui est sans doute une des plus populaires du compositeur médiéval. C’est une pièce de lyrique courtoise et il y chante ici cette fine amor littéraire et très codifiée qui,  durant le XIIe siècle et une partie du XIIIe, influencera une partie des valeurs de la chevalerie. Colporté et promu, et chanté abondamment par les troubadours et trouvères du moyen-âge central, on le retrouvera aussi sous la plume de nombreux auteurs médiévaux. Du côté chevaleresque, on pense notamment à Chrétien de Troyes et ses légendes arthuriennes.

Adoubement Lancelot, Évrard d'Espinques, 1475 Bibliothèque Nationale de France
Adoubement Lancelot, Évrard d’Espinques, 1475 Bibliothèque Nationale de France

D’entre tous les chevaliers de la table ronde, Lancelot sera le plus sûr représentant de cet amour courtois, au moins jusqu’à ce que certaines suites du roman arthurien lui offrent l’opportunité de la transgression et du passage à l’acte.

Amour prude souvent chaste et  hors mariage, du chevalier pour sa dame, préférablement de haut rang et dont il lui faut séduire le coeur avec courtoisie, la fine amor s’épanche bien souvent dans un désir contraint à demeurer inassouvi et qui se traduit dans la douleur du refus, de l’impossibilité d’être, ou encore de la distance ou de l’attente; en position basse, le fine amant, fébrile, tout entier « au service » de sa dame, vit au bord du gouffre et à la merci de son propre sentiment dont il est « prisonnier »; autant d’épreuves à traverser qui, pense-t-on, font la force autant que la faiblesse de ces jeux amoureux courtois. Leurs tourments sont leurs plus grands délices dans un mouvement qui oscille entre frustration et espérance.

*Virelai : « forme poétique du XIVe siècle (fin XIIIe), particulièrement prisée par les trouvères (Guillaume de Machaut). Dans sa forme la plus simple, le virelai se compose d’une strophes rimée de deux vers, suivie d’une strophe refrain ou formule répétitive, propre à la reprise en choeur. Plus complexe, il mêle des strophes de différentes métriques, le refrain pouvant alors changer, mais par exemple avoir un mètre (en général court) et une assonance particuliers, comme une réponse régulière obstinée.  Lire la suite sur musicologie.org.

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Les paroles de Douce Dame Jolie 
dans le moyen-français de Guillaume de Machaut

Douce dame jolie,
Pour dieu ne pensés mie
Que nulle ait signorie
Seur moy fors vous seulement.

Qu’adès sans tricherie
Chierie
Vous ay et humblement
Tous les jours de ma vie
Servie
Sans villain pensement.

Helas! et je mendie
D’esperance et d’aïe;
Dont ma joie est fenie,
Se pité ne vous en prent.

Douce dame jolie,
Pour dieu ne pensés mie
Que nulle ait signorie
Seur moy fors vous seulement.

Mais vo douce maistrie
Maistrie
Mon cuer si durement
Qu’elle le contralie
Et lie
En amour tellement

Qu’il n’a de riens envie
Fors d’estre en vo baillie;
Et se ne li ottrie
Vos cuers nul aligement.

Douce dame jolie,
Pour dieu ne pensés mie
Que nulle ait signorie
Seur moy fors vous seulement.

Et quant ma maladie
Garie
Ne sera nullement
Sans vous, douce anemie,
Qui lie
Estes de mon tourment,

A jointes mains deprie
Vo cuer, puis qu’il m’oublie,
Que temprement m’ocie,
Car trop langui longuement.

Douce dame jolie,
Pour dieu ne pensés mie
Que nulle ait signorie
Seur moy fors vous seulement.

deco_frise

Sur ces belles paroles, excellente journée à tous !

Fred
Pour moyenagepassion.com

« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publilius Syrus  Ier s. av. J.-C