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Hygiène médiévale & usage du bain avec l’Ecole de Salerne

medecine_medievale_ecole_salerne_science_savant_Regimen_SanitatisSujet : médecine, citations médiévales, école de Salerne, Europe médiévale, moyen-âge, ouvrage, manuscrit ancien. bains, étuves.
Période: moyen-âge central (XIe, XIIe siècles)
Titre:  l’Ecole de Salerne (traduction de 1880)
Auteur :  collectif d’auteurs anonymes
Traducteur : Charles Meaux Saint-Marc

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous revenons aujourd’hui sur le flos médicinae de l’Ecole italienne de Salerne, ce traité versifié en latin autrement connu sous le titre original de « Regimen Sanitatis Salernitanum » et traduit plus laconiquement par « l’Ecole de Salerne », par Charles Meaux Saint-Marc qui nous fit la grâce de l’adapter en français moderne, à la fin du XIXe siècle.

Comme nous l’avions déjà mentionné, cette médecine médiévale venue d’Italie et notamment ce traité d’hygiène et de santé « préventive » traversa une grande partie du moyen-âge central, avec une influence qui dura même jusqu’au moyen-âge tardif. On s’en souvient, dans le courant du XIIIe siècle, l’ouvrage fut aussi repris, arnaud_villeneuve_villanova_medecine_medievale_salerne_regime_sanitatis_salernitanum_commente_XIIIe_moyen-age_centralannoté et « popularisé » (auprès d’une certaine élite aristocratique s’entend) par le célèbre médecin catalan et valencien  Arnaud de Villeneuve ou Arnau de Villanova, enseignant à Montpellier et formé lui-même à Salerne. On retrouvera d’ailleurs des éditions de cet ouvrage publiées jusque dans les siècles suivants (ci-contre, gravure d’un exemplaire de la fin du XVe).

Les possibles facteurs de propagations
de la pratique des bains au XIIIe siècle ?

E_lettrine_moyen_age_passionst-ce un hasard si, à partir de ce même XIIIe siècle, les infrastructures publiques liées à l’hygiène, aux étuves et aux bains se multiplient dans de nombreux lieux en Europe, en même temps que se manifeste un engouement grandissant pour les traitements médicinaux par les  eaux curatives et thermales ?

Les traités d’hygiène que le XIIIe semble avoir affectionnés et qui s’y répandent même s’ils visent sans doute plus une classe lettrée y sont-ils pour quelque chose ? Peut-être. Peut-être et plus sûrement participent-ils d’un mouvement général dont ils sont aussi les signes. Dans la continuité du mouvement amorcé au siècle précédent, le XIIIe siècle verra, en effet, émerger et s’affirmer les universités. Elles enseigneront, entre autres disciplines, la médecine; les cursus seront alors longs et spécialisés et la profession de médecin s’affranchira bientôt de l’exercice que les monastères avaient pu en faire dans les siècles précédents. Pour mieux comprendre cette prise d’autonomie de la discipline, il faut encore se souvenir que différents conciles avaient, dans le courant du XIIe siècle, ramené les moines dans le giron d’une médecine de l’âme, plus résolument que dans celle du corps, leur laissant l’usage des simples mais les privant, entre autres, de celui de la chirurgie.

bain_etuver_hygiene_medecine_medievale_manuscrit_enluminure_Valerius_Maximus_XVe

Miniature issue de Valerius Maximus, Faits et dits mémorables, manuscrit ancien du XVe, (1425) Bnf

Au rang des hypothèses expliquant cet intérêt croissant du XIIIe pour les bains et, participant de la même dynamique,  il faut également ajouter les retours des croisades et la découverte sur le sol moyen et proche-oriental d’une tradition solidement implantée dans ce domaine particulier de l’hygiène corporelle, et se souvenir encore de l’influence des médecines juives et arabes sur la jeune médecine occidentale médiévale. Enfin, pour en avoir une vision juste, il faut sans doute aussi ajouter que même si certaines pratiques, la nudité des corps, leur joyeuse mixité et certains autres plaisirs associés au bain, ne furent, dans certains établissements du sol occidental, sans doute pas pour ravir une partie de la classe religieuse de l’Europe médiévale catholique, (le XVe siècle verra d’ailleurs poindre quelques interdictions) la purification et même la sanctification par l’eau, au coeur du baptême chrétien, ne pouvaient pas non plus tout à fait contredire certains bienfaits du bain.

La marque certaine d’une hygiène collective médiévale mais un inventaire difficile à faire

« N’en déplaise à Michelet *, les hommes du Moyen Âge se baignaient. Ni en Orient, ni en Occident, ils ne négligèrent la toilette et ils usèrent avec profit de l’eau ou de la vapeur d’eau pour prendre des bains. La présence d’étuves dans les villes de France — comme à Paris au XIIIe siècle — le confirme amplement. »
Didier BOISSEUIL, Espace et pratiques du bain au moyen-âge,
Revue Médiévales – Numéro 43

S_lettrine_moyen_age_passioni les médiévistes s’entendent bien aujourd’hui pour affirmer que le moyen-âge central a réservé une place plus importante à l’hygiène corporelle que certaines idées reçues et forgées plus tard ont bien voulu l’affirmer, il demeure intéressant de noter, en suivant le fil de l’article de Didier BOISSEUIL dont nous empruntons ici les premières lignes, combien la modestie « monumentale » des installations de l’occident médiéval dans ce domaine a pu parfois compliquer la tâche de leur identification pour les historiens comme pour les archéologues. Nous ne sommes pas, en effet, face à une culture  comparable à celle du monde musulman et de ses hammams ou même ses installations thermales, ni plus tout à fait dans celle de la civilisation romaine et de ses traditions des bains ou des thermes.

Hors des infrastructures publiques inventoriées et mises à jour, qui, encore une fois, se multiplient dans le courant de ce XIIIe siècle, on peut encore trouver les traces documentaires ou archéologiques d’installations élaborées (étuves, bains, faisant appel à de la tuyauterie, certains modes de chauffage de l’eau, de la ecole_salerne_medecine_medievale_enluminure_bain_hygiene_etuve_moyen-age_centralvapeur, etc ) dans des habitats « luxueux » et aristocratiques, même si,  là encore, la taille autant que l’ingénierie des installations peuvent rendre la tâche de l’identification difficile. Que dire alors quand ce type de demeure ne comporte que de simples lieux dédiés à de modestes bains, au cuvier ? Dans ce contexte, on le comprend bien, faire un panorama exhaustif du sujet et des pratiques  relève,  de la gageure.

Dans son ouvrage: Les temps de l’eau: la cité, l’eau et les techniques : nord de la France, André GUILLERME, admet, lui aussi, les signes clairs au XIIIe siècle de l’émergence d’une hygiène publique (sans doute réservée, nous dit-il, avec quelques précautions, à une certaine aristocratie) mais il relève bien à son tour, la nature problématique de « l’inventorisation » :

« Au vrai, il est difficile d’apprécier l’hygiène domestique du citadin du XIIIe siècle. On en est réduit à relever ça et là quelques mentions de « bassines » et de « cuviaux » dans les testaments des riches marchands ou la présence de baigneurs dans les miniatures.« 
André GUILLERME (opus cité)

Hygiène de classes & pratiques sociales au moment du bain

codex_manesse_bain_hygiene_medecine_medievale_ecolle_salerneMiniature tirée du codex Manesse, Manessische Handschrift XIVe, 1310-1340

Si, dans le courant du XIIIe siècle, les infrastructures publiques ou les installations dans les habitats nobles ou aristocratiques attestent d’un goût indéniable pour la pratique du bain (avec ou sans  vapeur), on ne peut donc pas pour autant réduire l’hygiène corporelle de l’homme médiéval à la seule présence de ses dernières. Là encore, la division sociale commande et pour autant que les valeurs d’hygiène puissent être partagées, les classes ont chacune leur lieu et leur façon de la mettre en pratique. En dehors des espaces privatifs des habitations seigneuriales et aristocratiques, et concernant les installations publiques, leurs tarifs semblent, en effet, les réserver à une classe relativement aisée de citadins et peut-être, à une classe un peu plus modeste, de manière occasionnelle. Pour les classes les plus démunies, en milieu urbain comme en milieu rural, il reste encore les fontaines, les rivières, ou les points d’eau qui peuvent encore fournir l’occasion du bain et, à défaut d’un bain chaud ou à la vapeur, il fallait bien savoir se contenter d’une toilette au baquet.  

Tout cela étant dit, répétons-le une fois de plus pour être bien certain que cela soit acquis, la présence notable des installations publiques en milieu urbanisé, autant que l’engouement pour les eaux thermales et les traités d’hygiène faisant mention des bienfaits du bain, restent les signes indéniables d’une hygiène corporelle présente et importante dans le courant du moyen-âge central. Pour faire un peu la nique au siècle des lumières, notons que ce type d’infrastructures, finira par se raréfier autour du XVIe siècle dénotant bien cette fois-ci, en pleine Renaissance, d’une baisse notable de l’hygiène publique.

La médecine de Salerne au temps des bains

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour abonder dans le sens d’une hygiène médiévale bien plus prégnante qu’on avait pu l’avancer, on notera l’insistance que mettait déjà l’école de Salerne sur le bain, quelques siècles déjà avant le XIIIe siècle. Nous sommes toujours ici dans les préceptes d’hygiène généraux du Flos Medicinae mais avant même de lui dédier les vers que nous vous présentons aujourd’hui sur le sujet, le bain était déjà mentionné à d’autres reprises en début d’ouvrage, marquant bien l’importance que le collectif des médecins médiévaux de Salerne accordait à la propreté corporelle dans la prévention des maladies.

Indéniablement, pour eux, le bain est une affaire sérieuse que l’on doit entourer de certaines précautions; ils lui préféreront même dans certains cas, la saignée qu’ils ont décidément grand coeur de promouvoir. Ajoutons enfin qu’ils mentionnent encore ici (et ce n’est pas non plus la première fois), le « commerce amoureux », entendez charnel, affirmant bien la distance et une certaine liberté prise à l’égard des préceptes ascétiques catholiques, par nature, pas très prompts à promouvoir ouvertement de tels plaisirs.

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De l’Usage des Bains, De Usu Balneorum

Veux-tu, robuste, atteindre à la verte vieillesse.
Des préceptes suivants pratique la sagesse:
Ne va pas boire à jeun quand tu descends du lit;
Que ton front découvert redoute un froid subit
Ou d’un soleil ardent l’atteinte meurtrière.
Une fraîche blessure, une fièvre, un ulcère,
Douleur de tète ou d’yeux, l’estomac irrité
Ou vide d’aliments, l’air pesant de l’été,
Te prescriront de bains un entier sacrifice.
Cherche dans la saignée un prompt et sûr office.

Le bain, après la table, épaissit, mais avant
Il amaigrit le corps; sec, il est échauffant,
Mais humide il engraisse. Au sortir de la table,
Pour l’estomac rempli le bain si redoutable,
Quand les mets sont passés, n’a rien de dangereux.
Le repos après bain ou commerce amoureux,
De peur d’épuisement, doit toujours se prescrire.
Si tu tiens à tes yeux, garde-toi lors d’écrire;
Garde-toi bien encor (le conseil en est sain)
De boire ou de manger, dès que tu sors du bain.
Eau de mer pour le corps est âcre et desséchante;
Eau de lotion, froide; eau de fleuve, astringente.
Ne siège pas longtemps au bain chaud apprêté,
Untel contact, du corps accroît l’humidité.

l’Ecole de Salerne (traduction de 1880)

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Fabliau du moyen-âge : le testament de l’âne de Rutebeuf, adapté en vers

rutebeuf_troubadour_medieval_musique_moyen_age_passionSujet : fabliau, « poésie » médiévale, troubadour, trouvère, poésie médiévale
Titre : le testament de l’âne
Auteur : Rutebeuf
Période :  XIIIe siècle, moyen-âge central

Bonjour à tous,

J_lettrine_moyen_age_passion‘espère que ce billet de blog vous trouve en joie.  Nous revenons encore, ici,  sur le trouvère et poète du XIIIe siècle Rutebeuf auquel nous avons déjà consacré quelques articles ici, mais, cette fois, pour aborder un de ses fabliaux : le testament de l’âne.

Le fabliau,  est un genre qui a été extrêmement populaire pendant une grande partie du moyen-âge. Dans ces petites histoires légères, paraboles de la société médiévale, on faisait passer de la critique, des satires sociales et de l’humour et pour aborder ce genre, nul mieux que  Rutebeuf ne pouvait nous servir d’introduction. Dans le texte original, Rutebeuf est presque toujours dur à comprendre à la première lecture, quelquefois même impossible. Le français qu’il utilise est un lointain ancêtre de notre langue, si loin que les formes ont pour la plupart changé. Pourtant l’homme, était, dit-on, jongleur et peut-être de cet art, a-t’il tiré son habileté à jongler avec les mots. La musicalité de ses textes, autant que les mystères qu’ils semblent refermer fascinent encore et sont autant d’invitations au voyage, en l’occurrence un voyage vers le passé et vers le monde qui nous préoccupe ici, le monde médiéval.

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De l’humour de Rutebeuf et du temps passé

On a souvent dit de Rutebeuf que  son humour, ses jeux de mots ou ses sous-entendus étaient à tiroir et difficiles à comprendre ou à retraduire dans toute leur subitilité et rien n’est moins vrai. Mais nous le savons bien que l’humour est toujours lié à l’air du temps, et ce même quand il touche des vérités profondes. Et même un trait d’humour peut nous faire encore rire ou sourire en traversant les âges, il perd presque toujours une partie de ses sous-entendus souvent impénétrables pour qui est totalement étranger à la culture ou à l’époque qui l’a vu naître. Pour prendre un exemple trivial, emprunté au cinéma,  il n’est pas rare que si nous avons aimé et ri d’un film comique, en le revoyant dix ans après, on se rende compte que le monde a changé et si les références nous le_testament_de_l_ane_rutebeuf_poesie_medievale_moyen-age_passionfont encore rire, c’est souvent parce que nous savons les replacer alors dans cette même époque ou ce temps que nous avons connu. Et quand l’humour ne touche rien de profond et n’a d’autres ambitions que de nous faire rire de l’air du temps, il peut même devenir déplacé ou désuet, même parfois pour qui l’a connu. Que dire alors d’un humour qui nous vient de près de huit cent ans en arrière? Comment pourrait-on prétendre en avoir toutes les clés? Si nous ne pouvons les avoir, peut-être peut-on au moins deviner entre les lignes, l’époque dont cet humour nous parle. Sans doute est-ce, avec Rutebeuf, ce à quoi il nous faut en partie nous résigner: tenter d’attraper un peu de ce monde médiéval au vol quand nous le traduisons, un peu de l’esprit de l’auteur, conscient que comprendre toutes ses subtilités nous impose encore d’autres détours qui ne suffiront sans doute pas à nous aider à le percer.

L’outrecuidance de traduire

D’une manière générale et sans parler uniquement d’humour, on pourra encore argumenter avec Alain Guerreau, cet esprit aiguisé et acerbe, merveilleux empêcheur de tourner en rond des historiens médiévistes, qu’il est vain, sans mille précautions, d’essayer de traduire les mots, les poésies, les textes qui nous proviennent du monde médiéval, tant c’est un monde éloigné du notre, au point de nous être étranger. Nous ne pouvons, pourtant, nous y résigner mais puisse la conscience des limites de l’exercice nous servir, ici, un peu d’excuse à notre outrecuidance.

fabliau_rutebeuf_satire_argent_eglise_testament_de_l_ane_monde_medievalJ’ajouterai encore que si on lit et l’on savoure les fables d’un Jean de
la Fontaine, en ce qu’il adresse des vérités de la condition humaine qui nous paraissent intemporelles, pourquoi ne pourrait-on faire de même avec un Rutebeuf en espérant qu’il nous transmette peut-être au sortir aussi quelques vérités immuables, ou à tout le moins, un peu de cette modernité qui lui ferait nous ressembler, dont nous puissions nous délecter ou que nous puissions transposer. Quoiqu’il en soit, il y a quelque chose venant de ce jongleur et trouvère du XIIIe siècle aux manies malgré tout bourgeoises, qui encore nous interpelle. Dans sa langue ou dans leur musique, dans sa truculence verbale. C’est ce quelque chose qui fait que nous ne voulons pas renoncer à en percer le sens sans préjuger aucunement de ce que nous y trouverons et le découvrant en quelque sorte au fil des textes.  A défaut d’être celui qui, de sa fenêtre, connait déjà tout de sa rue, nous sommes, nous, ce passant en ballade qui flâne, curieux de tout, les yeux neufs. (photo ci-dessus, évêques, prêtres et chanoines en prière pour un sculpture gothique de la fin du XVe siècle)

Méthode utilisée pour versifier
« le  testament de l’âne » en français moderne

Je ne doute qu’il existe déjà des versions du testament de l’âne en vers, mais pour être très honnête, je n’ai pas, il me faut bien l’avouer, écumé toutes les bibliothèques de France et de Navarre pour les débusquer. Je pense que même si j’en avais trouvé j’aurais, de toute façon, fait ce même travail de recherche du sens original, à la source du texte de Rutebeuf, pour comparer ou comprendre les interprétations d’un éventuel traducteur-versificateur. Qu’on ne m’accuse donc pas de plagiat mais plutôt d’ignorance si des versions existent, proches de la version que je testament_de_l_ane_fabliau_satirique_rutebeuf_monde_medievalprésente ici  et que j’ai  travaillé sans m’appuyer sur des versifications existantes. (ci contre enluminure médiévale, non datée)

Concernant la méthode, j’ai cherché à la ronde des traductions de ce testament de l’âne. Il en existe plusieurs. des légions de versions en prose, qui ne m’intéressaient qu’à moitié, puisque je recherchais en plus du sens à retraduire la musicalité des vers.  Dans certaines de ces versions, il y a même des approches qui pourraient paraître fantaisistes tant leurs digressions semblent s’éloigner du texte original, c’est ce moment où se mêle inextricablement l’interprétation du conteur ou du traducteur aux intentions de Rutebeuf. C’est le cas notamment des commentaires de Jean-Baptiste Legrand d’Aussy, dans son ouvrage « Fabliaux ou contes, fables et romans du XIIe et du XIIIe » (daté du XVIIIe siècle). L’auteur y fait dire à Rutebeuf et son testament de l’âne des choses qu’il n’a pas dite et qui en sont même fort loin. C’est un exercice parmi d’autres mais cela ne présente pas grand intérêt pour notre démarche. Nous cherchons en effet  à comprendre le michel_zink_rutebeuf_oeuvres_completes_testament_de_l_ane_fabliau_medievalpoète et non son traducteur ou celui qui en parle.

Nous préférons largement pour ce qui nous intéresse les oeuvres originales de Rutebeuf, transcrites à la virgule et l’ouvrage du XIXe siècle d’Achille Jubinal : Œuvres complètes de Rutebeuf, trouvère du XIIIe siècle, recueillies et mises au jour pour la première fois. (Nouvelle édition, revue et corrigée, Paris, Daffis, 1874-1875). Il y a enfin et je crois que, sans ce support, nous ne nous serions sans doute pas attelé à la tâche, la référence incontournable de l’académicien Michel Zink : Rutebeuf, Oeuvres complètes ( en photo ci-dessus), Dans son approche et son travail de traduction, il n’a pas, lui, cherché à retraduire la musique de Rutebeuf mais s’est attaché uniquement au sens ce qui est fort louable et extrêmement utile pour l’exercice auquel nous nous livrons. Sa compréhension n’est ainsi pas bridée par l’exercice du ver et de la rime et se livre entière, sans cette contrainte. Pour remettre ce testament de l’âne en français moderne et en vers, nous n’avons pourtant pas suivi toutes les idées de notre académicien et, dans quelques cas de figures, nous y avons préféré une approche du texte de Rutebeuf qui nous semblait plus littérale. Je l’avais dit « Outrecuidance quand tu nous tiens! » Nous nous sommes aussi appuyé sur un article de synthèse de Jacques E Merceron que je cite plus bas.

Sur l’interprétation de ce fabliau

Je ne vais pas, ici, me lancer dans une interprétation longue des différents niveaux de lecture de ce fabliau de Rutebeuf et je préfère le livrer nu et entier à votre sagacité. Certaines notes que j’ajoute à la fin de la traduction sont importantes toutefois. Pour être encore honnête, la traduction étant fraîche, je trouve que ce testament de l’âne offre une lecture satyrique à plusieurs niveaux assez complexe et je serais bien présomptueux d’affirmer que j’ai déjà démêlé cet écheveau. Peut-être en ferons-nous un article futur, c’est à voir. Souvenons-nous simplement, tout du long, que la critique de Rutebeuf se fait toujours depuis l’intérieur de sa propre foi. Dans ce fabliau, c’est un chrétien qui interpelle les mauvais chrétiens ou les mauvais prêtres, en plus de fustiger les conséquences de l’obsession du gain. Ainsi nous y voilà encore? L’argent met tout le monde d’accord? La satire peut-elle échapper à une certaine forme de cynisme? C’est une vraie question. Quoiqu’il en soit, pour l’instant, ce texte garde encore ainsi de son mystère et l’exercice de la versification en français moderne ne l’a, semble-t-il et heureusement, pas épuisé. Avant de vous livrer cette traduction, je vous conseille si vous voulez avoir une vision un peu plus claire de ce que peut cacher le phrasé de Rutebeuf et notamment une forme d’ironie qui ne se rutebeuf_troubadour_trouverre_ppete_moyen-agelivre peut-être pas au premier abord, l’article de Jacques E. Merceron sur ce testament de l’âne et sur la notion de « bontei » utilisée par notre trouvère du XIIIe siècle dans ce fabliau.


Important : utilisation de cette version en vers  du testament de l’âne de Rutebeuf

Si vous souhaitez utiliser cette traduction, sur le web ou ailleurs, voici les liens à inclure sur vos pages.

Lien vers cet article : https://www.moyenagepassion.com/index.php/2016/03/28/fabliau-du-moyen-age-le-testament-de-lane-de-rutebeuf-traduit-en-vers/

Réferénce au site  à inclure: traduction du testament de l’âne de Rutebeuf de  http;//www. moyenagepassion.com  » A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes ».


Le testament de l’âne de Rutebeuf
en français moderne et en vers

Ainsi, nous voilà donc, le texte original de Rutebeuf dans une main, la traduction de Michel Zink de l’autre et la ferme intention de retrouver la musique de ce fabliau autant que son sens profond en le passant de son français ancien dans notre français moderne; en bref, coller au plus près de Rutebeuf et de sa poésie, tout en respectant l’exercice du ver et du pied. Je dois avouer que dans deux cas de figure précis, le sens ne pouvait pas être retranscrit  sauf à y ajouter un pied, notre version a donc deux pieds de plus que la sienne. Si je voulais faire de l’humour je dirais que si vous voyez deux pieds dépassés, ce sont donc ceux de votre serviteur, mais je n’y céderais pas de craint que vous ne pensiez que je l’ai fait  à dessein juste pour faire ce mot.

Le testament de l’âne

Qui veut du monde être à l’honneur
Tout en suivant la vie de ceux
Qui ne vivent que pour l’argent (1) 
En récolte bien des nuisances
Tout entouré de médisants
Ne songeant qu’à lui faire du tord
Le voilà cerné d’envieux
Fussent-ils aussi beaux que gracieux,
Sur dix qui sont assis chez lui,
Des médisants, il y en a six
Et des envieux pas moins de neuf.
Dans son dos, ils n’ont cure de lui, (2) 
Mais par devant, ils lui font fête
Chacun inclinant bas la tête
Comment ne seraient-ils envieux
ceux qui n’en profitent avec lui ?
Quand déjà ceux-là, à sa table,
ne sont pour lui ni sûrs, ni fiables?

A l’évidence, ça ne peut être.
Je vous le dis à cause d’un prêtre
Qui avait une bonne église*  (*paroisse)
mais dont la seule aspiration
était d’enrichir ses avoirs
Il y passait tout son savoir
Couvert de robes et de deniers
Et du blé tout plein ses greniers
Car le prêtre savait s’y prendre (3)
et pour la vente se faire attendre
de la pâques à la Saint-Rémi.
Et il n’avait d’ami si cher
qui puisse rien tirer de lui,
sauf à grand force l’y soustraire.
Chez lui, il y avait un âne
Comme on n’en vit de mémoire d’homme,
Qui vingt ans entiers le servit
Jamais pareil serf, on ne vit
Mais l’âne mourut de vieillesse
Qui tant avait fait sa richesse
Et au prêtre il était si cher
Qu’il ne voulut qu’on l’écorchât
Et l’enfouit dans le cimetière
pour que sa dépouille y resta (4) 

L’évêque avait d’autres manières
ni cupide, ni grippe-sous
Mais courtois et bien éduqué
A tel point que même alité,
à la vue d’un homme de bien,
on n’eut pu le tenir au lit.
La compagnie des bons chrétiens
c’était sa médecine à lui.
Sa grande salle toujours pleine,
Rien à redire sur sa Maison,
Et quoiqu’il ait pu désirer,
Nul de ses gens ne s’en plaignait.
S’il avait meubles, c’était des dettes,
car qui trop dépense s’endette.

Un jour qu’en grande compagnie
Se tenait notre homme de bien
On parla de ces riches clercs
et des prêtres avares et chiches
Qui ne font bonté ni honneur
A leur évêque, ni au seigneur.
On fit son affaire à ce prêtre
si riche et si plein de lui-même.
Ainsi sa vie fut bien décrite,
Aussi bien qu’un livre l’eut fait,
Et on lui prêta plus d’avoirs
Que trois comme lui eurent pu avoir
Car l’on en dit toujours bien plus
Que ce qu’à la fin on y trouve.
« Il a encore fait quelque chose
Qui faudrait son pesant d’argent
pour qui voudrait le révéler »
Dit-un qui veut se faire bien voir,
« Et qui vaudrait grande récompense »
– « Et qu’a-t’il fait? » s’enquiert le sage
– Il a fait pire qu’un bédouin
puisqu’il a, son âne Baudouin,
enterré en la terre bénite.
– Maudit soit-il!
fait l’évêque, si cela était avéré
Honni soit-il, lui et ses biens!
Gautier, convoquez-le ici
écoutons ce prêtre répondre
Sur ce dont Robert l’accuse,
Et je dis, que Dieu m’y assiste
Si c’est vrai, j’en aurais l’amende!(5)
« – Sire je veux bien que l’on me pende,
Si ce que j’ai dit n’est pas vrai
Je l’affirme, à votre bonté,
jamais il ne rendit  hommage, » (6)

On convoqua donc le prêtre,
il est là, il lui faut répondre
A son évêque de l’affaire
Qui peut le faire destituer.
« Traître à Dieu, Homme déloyal,
Qu’avez-vous donc fait de votre âne?
dit l’évêque, quel grand méfait* (*offense)
A notre église* avez-vous fait? (*Sainte)
Jamais je n’en vis de plus grand
Qui avez mis en terre votre âne
Là où l’on enterre les chrétiens!
Par Sainte Marie l’égyptienne
si la chose peut être établie
par des témoins dignes de foi,
je vous ferais mettre en prison.
Jamais n’ais ouïe de si grand crime! » (7)
« Très doux seigneur, dit le prêtre

bien des choses peuvent se dire,
mais je demande un jour entier
pour réfléchir à cette affaire
Ce serait un juste délai
pour y repenser, s’il vous plait
(non qu’il me plaise d’argumenter) (8)

« Je vous donne cette journée »
mais ne me tiens pas acquitté
de cette chose, si elle est vraie. »
« Monseigneur, il ne faut y croire. »
Sur ce l’évêque renvoie le prêtre
sans trouver l’affaire amusante.
Mais le prêtre ne s’émeut point
qui sait qu’il a pour bonne amie
sa bourse qui toujours se tient prête
pour réparer ou au besoin.
Le fou peut bien dormir ou non,
voilà que déjà le temps vient. (9) 
Le temps vient, le prêtre revient.
Vingt livres cachées dans une ceinture
Bien comptées et en bon argent
voilà ce qu’il porte avec lui
sans craindre la faim ou la soif (10)
Quand l’évêque le voit venir
il ne peut contenir ses mots:
« Votre délai est expiré
Prêtre au bon sens dévoyé ! » (11)
« Sire, j’ai réfléchi, il est vrai,
Mais laissons dehors les querelles
Ne devez-vous en étonner
Qu’au conseil il faille concilier.
Je veux vous parler en conscience
et s’il m’en coûte pénitence
Sur mes biens ou sur ma personne
Alors que vous me l’infligiez.

L’évêque approche alors l’oreille
pour recevoir les confidences
Et le prêtre lève le chef* (*la tête)
Alors peu soucieux de son or. (12)
Sous sa cape, il tenait l’argent
Qu’il n’osait pas montrer à tous
Et chuchotant, conta son conte
« Monseigneur, il y a peu à dire.
Mon âne a vécu bien longtemps
Il me fut d’une aide précieuse (13)
Et m’a servi sans rechigner
Fort loyalement, vingt ans entiers
Et que Dieu veuille bien m’absoudre
Chaque année, il gagnait vingt sous
Si bien qu’il épargnât vingt livres
Et pour échapper aux enfers
Il vous les lègue en testament.
L’évêque dit  » Dieu le protège »
« Que ses fautes soient pardonnées
Et tous les péchés qu’il a fait ! »

Ainsi, vous avez pu l’entendre,
Voilà l’évêque réjoui,
du riche prêtre pour sa méprise
Qui la bonté lui a appris   (variante : Qui lui apprit à s’amender) (14)

Rutebeuf nous dit et enseigne
Qui deniers tient dans ses affaires (15)
n’ait crainte de faire de faux-pas
Notre âne est demeuré chrétien
Mais nos rimes s’arrêtent là
Car il a bien payé son legs (16)

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Notes sur la traduction

(1) s’extasier devant le gain
(2) « Par derrier nel prisent un oef ». Intraduisible litteralement
(3) Savait bien vendre
(4) Ici demeurerait ses restes, sa dépouille: « ici lairait cette matiere »
M Zink traduit : « En voilà assez sur ce sujet. » Je pense qu’il y a jeu de mots de Rutebeuf, ici, sur la matière du corps de l’âne et la matière, le sujet dont il parle.
(5) « Si c’est vrai il m’en répondra » » « Si c’est vrai, il réparera ». « Se c’est voirs, j’en avrai l’amende. » M Zink : j’en aurais « réparation ». Pas nécessairement pécuniaire. 
(6) Un pied de plus ici :  « Si ne vos fist onques bontei ». M Zink ; « D’ailleurs pour vous il ne fut jamais attentionné »
(7) « C’onques n’oÿ teil mesprison »  Variante : car jamais je ne vis tel crime.
(8)  « Non pas que je i bee en plait ». Michel Zink : « non que je sois procédurier »
(9) Un pied de plus ici aussi « Que que foz dors, et i termes vient »
Cela ressemble à un début de proverbe adapté un peu, quelque chose que je comprends un peu comme cela : « le fou peut bien dormir ou non, le temps passe et passe toujours »
(10) « N’a garde qu’il ait fain ne soi » Comme sa bourse est plein d’argent il ne craint pas d’avoir faim ou soif car il peut y pourvoir
(11)  « Qui aveiz votre senz beü. » M Zink traduit par « vous qui avez noyé votre bon sens dans la boisson ».  Même si litteralement « qui avez votre bon sens bu » pourrait le suggérer, je ne pense pas que l’évèque traite le prêtre d’alcolique, mais plutôt que c’est une expression pour lui signifier qu’il a perdu tout bon sens.
(12) Qui alors n’en menait pas large et ne s’attachait plus à l’argent. « Qui lors n’out pas monoie chiere. »
(13) »Mout avoie en li boen escu ». Intéressant de voir ici la notion de protection de bouclier du verbe original de Rutebeuf,
(14) « A bontei faire li aprist. » Même si elle est surement décevante en tant que chute parce qu’un peu compliquée, je pense vraiment que la traduction : « qui lui apprit à s’amender » est de loin la plus juste parce qu’elle contient le double sens de s’amender : « devenir meilleur » et s’amender: « payer tribu ou payer sa charge », en l’espèce et en espèces, à son évêque. Variantes : « Qui à faire le bien, lui apprit. »  M Zink :  « qui lui apprit à avoir des intentions, à être attentionné » (envers son évêque). J. Dufournet : « l’évêque se réjouit que le prêtre ait péché, car il lui apprit ainsi à faire le bien ». Cette phrase est probablement la plus difficile à traduire de tout le texte parce que la subtilité de Rutebeuf s’y exprime tout entière. On peut la traduire encore par « Qui lui apprit à être bon » ou même « Qui la bonté lui a appris » ou même la charité, sauf à ne pas oublier la charge ironique qu’elle contient de la part de l’auteur. Il n’est en effet ici, pas question du fait que le prêtre soit tout d’un coup devenu bon ou ait développé cette qualité intrinsèque. Puisque visiblement « tout s’achète », l’homme ne changera pas et son système  lui réussit à  l’évidence. Cette preuve de « bonté » doit se comprendre doublement et ironiquement, mais, en l’occurrence, c’est surtout dans le cadre ecclésiastique qu’elle s’exerce car, enfin, c’est envers son église et plus surement envers son évêque (« dispendieux, mondain et endetté », nous dit Jacques E Merceron ), que le prêtre « fait bonté » ou « montre ses attentions ». Sur le fond, et Rutebeuf en joue sûrement aussi ici, il y a une relation hiérarchique et presque organique du prêtre à l’évêque qui induit que si le prêtre se conduit bien il fait « honneur » à son évêque, « il rend hommage à la bonté de son évêque » « il lui fait amende » « il s’amende envers lui » et du même coup envers l’église tout entière. Pour le coup, il semble que ce soit dans la poche de l’évêque que l’argent aille échouer et c’est encore, ici, Rutebeuf, le bon chrétien qui satirise sur les hommes dévoyés que l’argent achète, et sur les hommes cupides qui pensent que tout peut s’acheter, fait auquel, je le déplore un peu, ce texte donne raison avec cynisme, mais s’il ne le faisait pas sans doute serait-il moins drôle. C’est ce monde dont Rutebeuf nous dit peut-être encore, que même les ânes deviennent chrétiens pourvu qu’ils en aient les moyens.
(15) variantes : Que ceux à la bourse bien pleine
(16) variantes :  car son leg paya bel et bien


 La version originale de Rutebeuf :
C’est li testament de l’Asne

Qui vuet au siecle a honeur viure
Et la vie de seux ensuyre
Qui beent a avoir chevance
Mout trueve au siecle de nuisance,
Qu’il at mesdizans d’avantage
Qui de ligier li font damage,
Et si est touz plains d’envieux,
Ja n’iert tant biaux ne gracieux.
Se dix en sunt chiez lui assis,
Des mesdizans i avra six
Et d’envieux i avra nuef.
Par derrier nel prisent un oef
Et par devant li font teil feste:
Chacuns l’encline de la teste.
Coument n’avront de lui envie
Cil qui n’amandent de sa vie,
Quant cil l’ont qui sont de sa table,
Qui ne li sont ferm ne metable?

Ce ne puet estre, c’est la voire.
Je le vos di por un prouvoire
Qui avoit une bone esglise,
Si ot toute s’entente mise
A lui chevir et faire avoir:
A ce ot tornei son savoir.
Asseiz ot robes et deniers,
Et de bleif toz plains ces greniers,
Que li prestres savoit bien vendre
Et pour la venduë atendre
De Paques a la Saint Remi.
Et si n’eüst si boen ami
Qui en peüst riens nee traire,
S’om ne li fait a force faire.
Un asne avoit en sa maison,
Mais teil asne ne vit mais hom,
Qui vint ans entiers le servi.
Mais ne sai s’onques tel serf vi.
Li asnes morut de viellesce,
Qui mout aida a la richesce.
Tant tint li prestres son cors chier
C’onques nou laissat acorchier
Et l’enfoÿ ou semetiere:
Ici lairai ceste matiere.

L’evesques ert d’autre maniere,
Que covoiteux ne eschars n’iere,
Mais cortois et bien afaitiez,
Que, c’il fust jai bien deshaitiez
Et veïst preudome venir,
Nuns nel peüst el list tenir:
Compeigne de boens crestiens
Estoit ces droiz fisiciens.
Touz jors estoit plainne sa sale.
Sa maignie n’estoit pas male,
Mais quanque li sires voloit,
Nuns de ces sers ne s’en doloit.
C’il ot mueble, ce fut de dete,
Car qui trop despent, il s’endete.
Un jour, grant compaignie avoit.
Li preudons qui toz bien savoit.
Si parla l’en de ces clers riches
Et des prestres avers et chiches
Qui ne font bontei ne honour
A evesque ne a seignour.
Cil prestres i fut emputeiz
Qui tant fut riches et monteiz.
Ausi bien fut sa vie dite
Con c’il la veïssent escrite,
Et li dona l’en plus d’avoir
Que trois n’em peüssent avoir,
Car hom dit trop plus de la choze
Que hom n’i trueve a la parcloze.
« Ancor at il teil choze faite
Dont granz monoie seroit traite,
S’estoit qui la meïst avant,
Fait cil qui wet servir devant,
Et c’en devroit grant guerredon.
– Et qu’a il fait? dit li preudom.
– Il at pis fait c’un Beduÿn,
Qu’il at son asne Bauduÿn
Mis en la terre beneoite.
– Sa vie soit la maleoite,
Fait l’esvesques, se ce est voirs!
Honiz soit il et ces avoirs!
Gautiers, faites le nos semondre,
Si orrons le prestre respondre
A ce que Robers li mest seure.
Et je di, se Dex me secoure,
Se c’est voirs, j’en avrai l’amende.
– Je vos otroi que l’an me pande
Se ce n’est voirs que j’ai contei.
Si ne vos fist onques bontei. »

Il fut semons. Li prestres vient.
Venuz est, respondre couvient
A son evesque de cest quas,
Dont li prestres doit estre quas.
« Faus desleaux, Deu anemis,
Ou aveiz vos vostre asne mis?
Dist l’esvesques. Mout aveiz fait
A sainte Esglise grant meffait,
Onques mais nuns si grant n’oÿ,
Qui aveiz votre asne enfoÿ
La ou on met gent crestienne.
Par Marie l’Egyptienne,
C’il puet estre choze provee
Ne par la bone gent trovee,
Je vos ferai metre en prison,
C’onques n’oÿ teil mesprison. »
Dist li prestres: « Biax tres dolz sire,
Toute parole se lait dire.
Mais je demant jor de conseil,
Qu’il est droit que je me conseil
De ceste choze, c’il vos plait
(Non pas que je i bee en plait).

– Je wel bien le conseil aiez,
Mais ne me tieng pas apaiez
De ceste choze, c’ele est voire.
– Sire, ce ne fait pas a croire. »
Lors se part li vesques dou prestre,
Qui ne tient pas le fait a feste.
Li prestres ne s’esmaie mie,
Qu’il seit bien qu’il at bone amie:
C’est sa borce, qui ne li faut
Por amende ne por defaut.
Que que foz dort, et termes vient.
Li termes vient, et cil revient.
Vint livres en une corroie,
Touz sés et de bone monoie,
Aporta li prestres o soi.
N’a garde qu’il ait fain ne soi.
Quant l’esvesque le voit venir,
De parleir ne se pot tenir:
« Prestres, consoil aveiz eü,
Qui aveiz votre senz beü.
– Sire, consoil oi ge cens faille,
Mais a consoil n’afiert bataille.
Ne vos en deveiz mervillier,
Qu’a consoil doit on concillier.
Dire vos vueul ma conscience,
Et, c’il i afiert penitance,
Ou soit d’avoir ou soit de cors,
Adons si me corrigiez lors. »

L’evesques si de li s’aprouche
Que parleir i pout bouche a bouche.
Et li prestres lieve la chiere,
Qui lors n’out pas monoie chiere.
Desoz sa chape tint l’argent:
Ne l’ozat montreir pour la gent.
En concillant conta son conte:
« Sire, ci n’afiert plus lonc conte.
Mes asnes at lonc tans vescu,
Mout avoie en li boen escu.
Il m’at servi, et volentiers,
Moult loiaument vint ans entiers.
Se je soie de Dieu assoux,
Chacun an gaaingnoit vint soux,
Tant qu’il at espairgnié vint livres.
Pour ce qu’il soit d’enfers delivres
Les vos laisse en son testament. »
Et dist l’esvesques: « Diex l’ament,
Et si li pardoint ses meffais
Et toz les pechiez qu’il at fais! »

Ensi con vos aveiz oÿ,
Dou riche prestre s’esjoÿ
L’evesques por ce qu’il mesprit:
A bontei faire li aprist.

Rutebués nos dist et enseigne,
Qui deniers porte a sa besoingne
Ne doit douteir mauvais lyens.
Li asnes remest crestiens,
A tant la rime vos en lais,
Qu’il paiat bien et bel son lais.

Explicit.


Références bibliographiques

Œuvres complètes de Rutebeuf, trouvère du XIIIe siècle, recueillies et mises au jour pour la première fois par Achille Jubinal. Nouvelle édition, revue et corrigée, Paris, Daffis, 1874-1875

Rutebeuf, Œuvres complètes, Michel Zink

Fabliaux ou contes, fables et romans du XIIe et du XIIIe, Jean-Baptiste Legrand d’Aussy

Bonteï et Amende dans le testament de l’âne de Jacques E Merceron, professeur de littérature médiévales aux Etats-Unis

Situation de l’Histoire médiévale, Alain Guerreau


Articles déjà parus sur moyenagepassion à propos de Rutebeuf :

Lectures audios : « la pauvreté Rutebeuf » en Vieux français et en Français moderne.

La pauvreté Rutebeuf ou les misères d’un grand poète  contées au Roi Saint-Louis

« Pauvre Ruteboeuf », la complainte du trouvère et poéte médiéval Ruteboeuf, par Léo Ferré

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En vous souhaitant une très belle journée.
Frédéric EFFE
moyenagepassion.com
« A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes »

Estuans intrinsecus : Carmina Burana, l’archipoète et la poésie goliardique remise à la sauce rock néo-médiévale

archipoete_confession_goliard_poesie_medievale_moyen-age_corvus_coraxSujet : poésie et chanson médiévales goliardiques, Troubadours modernes
Style : rock néo-médiéval
Titre :
Estuan Interius, les confessions de l’Archipoète, les confessions de Golias.
Période : XIIe siècle, moyen âge central
Interprétation : Corvus Corax.  (
XXe!)

Estuans Intrinsecus (Interius),
les confessions de l’Archipoète de Cologne.

Bonjour à tous

N_lettrine_moyen_age_passionous restons, ici encore, en compagnie de la poésie médiévale des  Goliards, pour, cette fois, présenter le poème médiéval Estuans Intrinsecus, que l’on connait encore sous le nom de confessions de l’Archipoète, ou confessions de Golias.

Cette fois-ci, l’interprétation moderne et musicale de ce texte ne va pas du côté de Carmina Burana de Carl Orff, même si c’est dans le même ouvrage qui avait inspiré la cantate du compositeur allemand que cette poésie a été retrouvée, et même si on peut supposer que c’est par le biais que le groupe Corvus Corax, également allemand, l’a découvert. Avec cette interprétation des confessions de Golias, nous nous éloignons donc clairement des orchestrations de Carl Orff pour partir à la découverte d’une version  résolument « rock néo-médiéval » qui part dans des accélérations qui ne vont pas sans rappeler certains titres de la troupe des compagnons du Gras jamboncorvus_corax_troubadours_medievale_poesie_goliardique_moyen-age_passion. Au fond, remis au goût musical du jour, le contenu de cette poésie qui nous conte la vie d’un poète vagabond en révolte s’y prête assez bien.

Estuans Interius ou Estuans Intrinsecus est donc un chant profane latin qui s’inscrit totalement dans la tradition goliardique et la poésie des Goliards. On dit d’ailleurs de son auteur, l’Archipoète de Cologne, qu’il était un immense poète du XIIe siècle et du moyen-âge central et on le désigne même souvent comme un des maîtres de cette tradition littéraire satirique.

Carmina Burana  version  Corvus    Corax

Qui est l’archipoète ou plutôt qui n’est-il pas?

On rapproche quelquefois l’archipoète de Hugues Primat, autre poète médiéval quelque peu mieux connu. On a même pu dire qu’il n’était qu’une seule et même personne, seulement voilà, il demeure également de nombreux points d’interrogations sur la vie et l’identité réelle de ce Hugues « Primat » et le fait qu’il ait pu cacher comme seconde identité et signature celle de l’archipoète n’est confirmé, au final, presque nulle part: il y a, pourtant, il est vrai, des parentés troublantes entre ces deux personnages que l’on attache, de manière égale, à la tradition goliardique.

frederic_1er_barberousse_histoire_medievale_moyen-age_passionTout d’abord, les deux hommes sont contemporains ; l’archipoète a supposément vécu entre 1130-1167  et Hugues « Primat » (d’Orléans?) en 1095-1160, même si l’on date, avec encore quelques incertitudes, la chanson Estuans Intrinsecus  de 1162-1164, date à laquelle Hugues Primat est supposé être déjà décédé. On reconnaît, aussi, aux deux auteurs un don véritable et un talent égal pour la poésie en latin. Primat était, en effet, au même titre que l’Archipoète, un surdoué du verbe; certaines chroniques du XIIIe siècle (rédigées donc près de cent ans plus tard, ça part mal…) reportent de lui qu’il était un « grand truand et grand farceur, et surtout grand versificateur et improvisateur » et ne tarissent pas d’éloges sur sa capacité à improviser et son aisance avec les mots et les vers (1). En même temps, deux grands poètes peuvent être contemporains, cela s’est vu et ne prouve, au final, pas grand chose.

Au titre des « similitudes » encore, on ajoute souvent à notre mystérieux Archipoète, la « particule » de Cologne, car on le disait alors protégé par  Reginald Von Dassel, archevêque de Cologne et chancelier de Frédéric Barberousse (ci-dessus portrait de Frédéric 1er, Barberousse) (2) Concernant Hugues Primat, certains  textes anciens affirment  qu’il était chanoine de Cologne, mais en d’autres endroits, d’autres soutiennent qu’il était chanoine d’Orléans. Nous voilà donc bien avancé. D’une certaine manière, on comprend les tentations qui ont pu voir le jour, à un moment donné, de ranger ces confessions de Golias sous le corpus de Hugues Primat et de lui en attribuer la paternité,  mais il reste que sur le papier, rien n’est sûr du tout.

Quand les auteurs se changent en corpus

Manuscrit de Maître Ermengaut. "Bréviaire d'amour'', fin du XIIe siècle. Bibliothèque royale de Madrid.
Manuscrit de Maître Ermengaut. « Bréviaire d’amour », fin du XIIe siècle. Bibliothèque royale de Madrid. (un peu remanié, je l’avoue, l’original n’a pas de trous)

Concernant ce type de regroupement d’un corpus de textes sous un même auteur, il n’est, hélas, pas rare qu’on ait procédé de la sorte à un certain moment, soit par confusion, soit par commodité. On l’a fait avec de nombreux auteurs du passé et les plus célèbres d’entre eux, au moins. L’Histoire n’en est d’ailleurs sans doute pas l’unique responsable. « On ne prête qu’aux riches », dit-on, mais pour rester dans l’étymologie de l’usure, il faut avouer que c’est parfois usant, même si les historiens du XIXe et le XXe siècles ont contribué à démêler un certain nombre de malentendus.

poesie_medievale_goliard_moyen-age_passion_historien_leopold_delisleAu final, dans son article sur Hugues Primat (qui n’est donc pas l’archipoète de Cologne jusqu’à ce que des sources fiables établissent le contraire), l’historien du XIXe siècle Léopold Delisle (portrait ci-contre) va même d’ailleurs jusqu’à désintégrer pratiquement Hugues Primat, l’homme à défaut du poète, pour en faire une sorte de mythe archétypal ou disons au moins, un « nom »  sous lequel les étudiants ou les Goliards, ces clercs insubordonnés du XIIe siècle , « rangeaient »,  en quelque sorte, les textes goliardiques : « C’est un type légendaire, c’est la personnification de l’écolier farceur et quelque peu mauvais sujet » (sic). Et voilà, cette fois, voilà un auteur dissout totalement dans un  corpus !

L’archipoète de cologne,
un grand maître de la poésie goliardique

Pour revenir à notre archipoète, il semble bien que notre homme, si grand fut-il, ait souhaité rester anonyme ou le soit, de fait, demeuré. Dans le contexte de l’époque, on peut, cela dit, supposer et comprendre qu’une certaine prudence des poètes goliardiques ait pu être de mise, au moment de signer de leur main certaines de leurs poésies ou chansons. Concernant son oeuvre, on lui connait peu de textes, le plus célèbre à ce jour restant ces confessions reprises par Carl Orff dans la cantate Carmina Burana, et par quelques autres troubadours modernes dont notre groupe allemand (décapant) du jour.

goliards_poesie_medieval_satirique_moyen-age_passionQuoiqu’il en soit, quelque soit l’homme qui se cachait derrière cette mystérieux plume, et espérant que l’Histoire fasse, à la faveur de nouvelles découvertes, un peu plus de lumière sur lui, les critiques restent unanimes à louer son style, son rythme et son verbe latin. L’encyclopédie Larousse va même jusqu’à reconnaître qu’il est sans conteste un des grands maîtres de la poésie médiévale des goliards :  « ses compositions sur des sujets politiques ou satiriques font de lui un des maîtres de la poésie latine rythmique et portent la tradition poétique des clercs errants à son apogée. » (3).

De fait, outre la beauté du texte, ces confessions de l’Archipoète font l’effet d’un véritable manifeste de l’esprit des goliards et reflètent bien l’inspiration qu’ont suivi ces clercs insoumis ou ces étudiants qui prirent la route pour se laisser aller à l’hédonisme, aux plaisirs d’une vie au jour le jour, mais aussi au vagabondage, dans le courant du XIIe siècle.

Voilà donc notre poète médiéval, vagabond, errant et insubordonné, son « manifeste » parvenu jusqu’à nous, et qui peut, encore aujourd’hui et pour certains, faire figure d’ancêtre lointain aux premiers poètes « maudit ». Et l’on n’est pas surpris de voir que l’on attache à son nom celui d’un François Villon, d’un Rutebeuf, mais encore d’un William Blake et d’autres de nos poètes contemporains. Avec le vent de liberté qui y souffle, ces confessions, devenue un véritable symbole de la poésie satirique des goliards du XIIe siècle, demeurent comme le lointain témoignage d’une volonté de s’affranchir des normes et la bienséance sociale  et, pour être resté anonyme, on est bien forcé de constater que notre archipoète n’en est pas moins entré, à sa manière, dans la postérité!

(1). Encyclopédie Larousse en ligne à propos de l’archipoète
(2). La musique au Moyen Âge, Volume 1, Par Richard H. Hoppin
(3). Le poète primat, article de Léopold Delisle sur Persée

Estuans intrinsecus (interius) traduction
paroles latines originales  et version française

Ne nous en veuillez pas mais nous avons fait à notre habitude. Il existe de très belles et très allégoriques traductions de cette poésie, du côté des anglais notamment ( voir The Wandering Scholars of the Middle Ages, de Helen Waddell), mais elles demeurent presque totalement intraduisibles sans être revisitées totalement, ce qui les éloignerait encore d’autant du texte original. On trouve encore sur le web  une très jolie version du côté belge (André Wibaux). Fortement remaniée, elle se présente plus comme une poésie à part entière, inspirée de l’originale. Du côté français, il existe encore quelques traductions plus littérales mais hélas peu convaincantes. Alors face à tout cela, nous avons décidé de vous proposer, en toute modestie, notre propre adaptation de ces confessions de Golias et cet Estuans intrinsecus; l’idée étant d’approcher le sens originel de cette poésie, nous n’avons pas cherché la rime à tout prix. Nous y reviendrons sans doute plus tard;  un peu comme un bon vin, il faut toujours un peu de temps pour s’approprier une poésie.


ira vehementi
in amaritudine
loquor mee menti:
factus de materia,
cinis elementi
similis sum folio,
de quo ludunt venti.

Colère Bouillonnante
aux relents amers
Je vous livre ma pensée:
Moi qui suis fait de matière,
élément de poussière,
Je suis semblable à la feuille
dans le vent joueur.

Cum sit enim proprium
viro sapienti
supra petram ponere
sedem fundamenti,
stultus ego comparor
fluvio labenti,
sub eodem tramite
nunquam permanenti.

Comme il est approprié
pour un homme sage,
d’asseoir sur pierre solide
fondations et bases,
Je suis, quant à moi, un fou
un ruisseau sauvage,
suivant le même trajet
sans jamais dévier.

Feror ego veluti
sine nauta navis,
ut per vias aeris
vaga fertur avis;
non me tenent vincula,
non me tenet clavis,
quero mihi similes
et adiungor pravis.

Navire sans matelot
Je vais, je dérive,
et, dans l’air, comme l’oiseau
me laisse porter,
Nulle chaîne qui me tienne,
Nulle clef qui me lie,
Je cherche ceux comme moi
Et rejoint leurs meutes.

Mihi cordis gravitas
res videtur gravis;
iocus est amabilis
dulciorque favis;
quicquid Venus imperat,
labor est suavis,
que nunquam in cordibus
habitat ignavis.

La gravité de mon cœur
m’est trop lourd fardeau;
plaisanter plus agréable,
plus doux que le miel.
Que Vénus me commande
et la tâche est douce,
car elle n’habite jamais
dans le cœur des faibles.

Via lata gradior
more iuventutis
inplicor et vitiis
immemor virtutis,
voluptatis avidus
magis quam salutis,
mortuus in anima
curam gero cutis.

Je vais sur la large route,
en pleine jeunesse,
Me laissant aller au vice
oubliant ma vertu,
Avide de voluptés,
Plus que de Salut;
Et si mon âme est perdue
Je soigne ma peau.


Bonne journée!

Fred
pour moyenagepassion.com.
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes