Sujet : poésie médiévale, ballade, auteur médiéval, poète, moyen-français, poésie satirique, humour, satire. Auteurs : François Villon (1431-?1463) Titre : « Les contredits de Franc-Gontier » Période : moyen-âge tardif, XVe siècle. Oeuvre : le testament de François Villon Album : Poètes immortels, François Villon,
dit par Alain Cuny (60/70)
Bonjour à tous,
uite à notre article sur la Ballade des Contredits de Franc-Gontier de François Villon, en voici une belle lecture audio. Elle est tirée d’une série d’albums que le label Disque Festival avait dédié, dans les années 60/70, aux « poètes immortels » français,
A l’occasion de l’album consacré à François Villon, le grand acteur Alain Cuny (1908-1994) prêtait sa voix à douze pièces issues de la poésie de l’auteur médiéval dont cette ballade que voici.
Les contredits de Franc-Gonthier de François Villon par Alain Cuny
En vous souhaitant une excellente journée!
Fred
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Sujet : poésie médiévale, ballade, auteur médiéval, poète, moyen-français, poésie satirique, vie curiale, humour Auteurs : Philippe de Vitry (1291-1361), François Villon (1431-?1463) Titre : « Le dit de Franc-Gontier » et « les Contredicts de Franc-Gontier » Période : Moyen Âge tardif, XVe siècle. Ouvrages : oeuvres de Villon, PL Jacob (1854) , oeuvres de phillipe de Vitry, Prosper tarbé (1850)
Bonjour à tous,
ans le courant du XIVe siècle, Philippe de Vitry (1291-1361), évêque de Maux, auteur savant, poète et grand musicien champenois célèbre et apprécié de son temps, écrivit une poésie connue sous le nom de « dit de Franc-Gontier » (Gonthier).
Empreinte de lyrisme, faisant l’éloge des plaisirs simples et champêtres, l’auteur y mettait en perspective une vie rupestre, devenue symbole d’une certaine liberté et indépendance, qu’il opposait à une vie curiale aux valeurs dévoyées, emplie de compromis, de trahison, de convoitise, d’ambition, etc.. Dans son élan, Philippe de Vitry n’hésitait pas à désigner les courtisans comme des « serfs », suggérant que le moins libre des hommes, entre celui qui travaillait la terre et celui qui traînait ses chausses à la cour, n’était pas forcément celui que l’on croyait.
Certes, on ne pouvait à la fois vouloir la paix d’une vie retirée au grand air et espérer dans le même temps, richesse, luxe et confort. Le Dit de Franc-Gontierencensait donc aussi une certaine simplicité corollaire de ce choix de vie et on pouvait encore lire, dans ce plaisant récit demeuré une pièce célèbre de poésie et de littérature médiévale, l’éloge d’un travail de la terre faisant sens et étant même en soi une récompense; belle réhabilitation au passage du vilain ou du serf, de leur labeur et de la vie rupestre élevés avec ce poème et dans ce courant de XIVe siècle, au dessus de certaines moqueries communes dont ils avaient été si souvent l’objet au cours des siècles précédents (voir article les vilains des fabliaux).
Le dit de Franc-Gonthier
de Philippe de Vitry
Soubs feuille verd, sur herbe delictable Sur ruy bruyant et sur claire fontaine Trouvay fichee une borde portable, Là sus mangeoient Gontier o dame Heleyne Fromage frais, laict, beurre, fromagée, Cresme, maton, prune, noix, pomme, poire, Cibor, oignon, escaillongne froyee Sur crouste grise (bise) au gros sel pour mieulx boire. Au groumme burent; et oisellons harpoient Pour rebaudir et le dru et la drue, Qui par amours depuis s’entrebaisoient Et bouche et née, et polie, et barbue Quand eurent prins des doux mets de nature, tantot Gonthier hache au col au bois entre Et Dame Héleine si mit toute sa cure A ce buer, qui cueuvre dos et ventre. ‘J’ouïs Gonthier en abattant son arbre Dieu mercier de sa vie très sure: “Ne scai, dit-il, que sont piliers de marbre, Pommeaux luisans, murs vestus de peincture; Je n’ay paour de trahison tissue Soubz beau semblant, ne qu’empoisonné soye En vaisseau d’or. Je n’ay la teste nue Devant tyran, ne genoil qui se ploye. Verge d’huissier jamais ne me desboute, Car jusques la ne me prend convoitise, Ambition, ne lescherie gloute. Labour me paist en joieuse franchise : Moult j’ame Helayne et elle moy sans faille, Et c’est assez. De tombe n’avons cure.” Lors je dy : “Las! serf de court ne vault maille, Mais Franc Gontier vault en or jame pure”.
Version de Prosper Tarbé – les Œuvres de Philippe de Vitry (1850)
Dans le courant du même siècle et même du suivant, les thèmes de ce Franc-Gontier seront repris par d’autres auteurs médiévaux, souvent eux-même lassés de la vie curiale et de ses artifices. On pourra compter parmi eux Eustache Deschamps (voir ballade sur l’estat moyen ou encore ballade je n’ay cure d’être en geôle) ou encore Alain Chartier (1385-1430), pour ne citer que ces deux-là.
Comme référence encore plus directe, il faut encore mentionner Pierre d’Ailly (ou Ailliac) qui, dans le courant de ce même XIVe siècle et dans une petite pièce très réussie, connue d’ailleurs sous le nom de « Contre-dicts de Franc-Gontier » rendra explicitement grâce à la vie du Franc Gontier de Philippe de Vitry et à ses valeurs, contre celles du tyran dont il fera le portrait vitriolé dans sa poésie.
« Las ! Trop mieulx vaut de Franc-Gontier la vie, Sobre liesse, et nette povreté, Que poursuivir, par orde gloutonnie, Cour de tyran, riche malheureté. »
« Les contredits de Franc-Gontier » ou « Combien est misérable la vie du tyran », par Pierre d’Ailly (1351-1411), Notice historique et littéraire sur le Cardinal Pierre d’Ailly, Eveque de Cambray au XVe siècle, par M Arthur Dinaux (1824)
Satire et contre satire,
Le franc-Gontier de François Villon
Contrairement à la pièce citée de Pierre d’Ailly qui avait reconnu volontiers une certaine exemplarité dans le choix de vie du Franc-Gontier de Philippe de Vitry, les contredits de François Villon, écrits dans le courant du siècle suivant, se situeront dans un contre-pied distancié et moqueur. Grandi au milieu de l’agitation et du bruit des rues de Paris, Villon reste sans doute plus que tout un urbain, et la vie rustre, sans grand faste, sans confort et pire que tout, à l’eau et sans vin, n’ont rien pour le séduire.
« Il n’est trésor que de vivre à son aise. », il se gaussera donc « gentiment » des vers de Philippe de Vitry en invoquant l’image satirique d’un gros chanoine jouisseur et bon vivant, se tenant avec sa maîtresse dans une chambrée confortable et s’adonnant à tous les plaisirs, aidés de torrents d’Hypocras. Plus loin, poursuivant sa raillerie, il mettra encore en opposition le confort d’une bonne couche contre le lit d’herbe sous le rosier et se moquera encore de la nourriture campagnarde qui avait l’objet de tous les éloges de l’évêque de Maux, fustigeant, au passage, l’haleine chargée d’ail des deux tourtereaux, Bref, Villon tournera en dérision le Franc Gontier de Philippe de Vitry, en affirmant tout de même qu’il ne veut les juger et que chacun est libre, mais que cette vie n’est surtout pas pour lui.
Opposition entre confort et rusticité, et peut-être même au fond entre l’urbain, l’homme de la ville et l’homme de la ruralité, on ne peut s’empêcher de voir encore à travers cette ballade, le Villon gouailleur qui se fait, par jeu et par farce et avec un plaisir jamais dissimulé, le porte-parole des bons vivants, des « francs jouisseurs » et des fêtards. Pour peu, on l’imagine même bien lire cette ballade à voix haute dans quelque taverne parisienne, en faisant rire, à gorge déployée, ses compagnons de beuverie.
Pourtant et c’est finalement assez cocasse, à la relative profondeur de la satire que Philippe de Vitry avait opposé à son siècle et à la vie curiale et ses excès (convoitise, pouvoir, ambition, etc…) en prônant le retour à une certaine « vérité » des valeurs, Villon vient opposer à son tour, une contre satire qui, pour être provocatrice dans son humour et les images (anticléricales) qu’elle soulève n’est pas dénuée d’un certain conformisme sur le fond.
Contre ce monde médiéval chrétien qui tente pourtant si fort d’en freiner les ardeurs, le désir de richesse, de confort, et même plus loin de débauche et de luxure, les hommes et les satires n’en sont-ils pas déjà pleins ? Qu’ils suffisent de lire les fabliaux ou les diatribes de tous bords, adressées aux puissants, aux princes ou même au personnel de l’église et du clergé par la plupart des auteurs satiriques pour s’en convaincre. Dans ce contexte, qu’est-ce que le véritable anti-conformisme ? On en jugera mais finalement, peut-être que, depuis l’aube des temps, l’image du marginal ou du « voyou », polisson, jouisseur, dispendieux, etc, ne va-t’elle jamais tout à fait contre certaines voies tracées par les tenants du pouvoir et n’en est qu’une caricature ou une débauche exacerbée. De ce point de vue, en forme de clin d’oeil et de question ouverte, de Vitry à Villon et même si leurs manières diffèrent, on pourra se poser la question de savoir quel est le plus satirique des deux ?
Les Contredicts de Franc-Gontier
Ballade médiévale de François Villon
Sur mol duvet assis, ung gras chanoine, Lez ung brasier, en chambre bien nattée*, A son costé gisant dame Sydoine, Blanche, tendre, pollie et attaintée : Boire ypocras, à jour et à nuyetée, Rire, jouer, mignonner et baiser, Et nud à nud, pour mieulx des corps s’ayser, Les vy tous deux, par un trou de mortaise : Lors je congneuz que, pour dueil appaiser, Il n’est trésor que de vivre à son aise.
Se Franc-Gontier et sa compaigne Heleine Eussent ceste doulce vie hantée, D’aulx et civotz, qui causent forte alaine, N’en mengeassent bise crouste frottée . Tout leur mathon, ne toute leur potée. Ne prise ung ail, je le dy sans noysier. S’ils se vantent coucher soubz le rosier, Ne vault pas mieulx lict costoyé de chaise ? Qu’en dictes-vous? Faut-il à ce muser ? Il n’est trésor que de vivre à son aise.
De gros pain bis vivent, d’orge, d’avoine, El boivent eau, tout au long de l’année. Tous les oyseaulx, d’îcy en Babyloine, A tel escot, une seule jouinée Ne me tiendroient, non une matinée.. Or s’esbate, de par Dieu, Franc-Gontier, Hélène o luy, soubz le bel esglantier; Si bien leur est, n’ay cause qu’il me poise ; Mais , quoy qu’il soit du laboureux mestier, Il n’est trésor que de vivre à son aise.
Envoi.
Prince, jugez, pour tous nous accorder. Quant est à moy (mais qu’à nul n’en desplaise), Petit enfant, j’ay ouy recorder Qu’il n’est trésor que de vivre à son aise.
En vous souhaitant une excellente journée!
Fred
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Sujet : poésie médiévale, littérature médiévale, auteur médiéval, ballade médiévale, poésie morale, poésie satirique, ballade, moyen-français, gloutonnerie, convoitise, avidité. Période : Moyen Âge tardif, XIVe siècle Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406) Titre : « Qui trop prant, mourir fault ou rendre» Ouvrage : Œuvres complètes d’Eustache Deschamps, Tome VIII. Marquis de Queux Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)
Bonjour à tous,
n parcourant l’œuvre conséquente d’Eustache Deschamps, on ne cesse d’être frappé par le nombre impressionnant de sujets sur lesquels cet auteur prolifique du XIVe siècle a pu écrire.
Nous l’avons déjà dit ici, il est un des premiers à avoir amené la ballade médiévale sur des terrains aussi et cette forme poétique semble être véritablement pour lui, comme un deuxième langage.
Au delà des formes versifiées qu’il affectionne, l’angle moral et satirique demeure chez lui comme une seconde nature et habite la majeure partie de son œuvre. Adepte de la voie moyenne: cette « aurea mediocritas« , qu’on trouvait déjà chez les classiques et notamment chez le poète latin Horace, elle se teinte chez Eustache Deschamps de résonances chrétiennes.
« Benoist de Dieu est qui tient le moien« , « Pour ce fait bon l’estat moien mener« , il y est question d’une vie sans excès et sans grand bruit, mais aussi d’une conduite de la mesure que l’on trouve appliquée à de nombreux domaines. Si la ballade du jour se situe dans cet état d’esprit, c’est aussi une poésie sur la thème de la gloutonnerie qui s’élargit finalement, pour devenir une allégorie de la convoitise et de l’avidité.
On ne sait précisément à qui l’auteur médiéval fait ici allusion avec ces « pluseursqui sont trop replect » mais il s’adresse sans doute, de manière voilée, à certains de ses contemporains qu’il voit ou qu’il a vu évoluer à la cour.
« Qui trop prant, mourir fault ou rendre »
Ballade médiévale en moyen-français
Dans l’ouvrage cité en référence (Œuvres complètes d’Eustache Deschamps, Marquis de Queux Saint-Hilaire, Gaston Raynaud 1893), cette ballade est titrée : « Comment les excès et couvoitise de trop mangier et prandre des biens mondains sont a doubter ».
Le temps vient de purgacion A pluseurs qui sont trop replect De mauvaise replection, Pour les grans excès qu’ilz ont fet. C’est ce qui nature deffet De trop et ce qu’en ne doit prandre ; Pour ce les fault purgier de fect : Qui trop prant, mourir fault ou rendre.
Car par la delectacion De trop prandre sont maint infet* (affaiblis, malades) Viande de corrupcion, Qu’om prant par couraige imparfect ; Trop couvoiteus par ce meffet, La grief * (péniple, douloureuse, fâcheuse) maladie ou corps entre, Dont maint homme ont esté deffait : Qui trop prant, mourir fault ou rendre.
Lors convient avoir pocion Pour les maulx vuider, qui sont blet* (frappés par la maladie) Souffrir mal, paine et passion Qu’om a par sa folie attret* (de attraire: attirée); Ceuls qui ont trop d’argent retret, N’aront pas phisicien* (médecin) tendre, Mais dur, qui fera chascun net : Qui trop prant, mourir fault ou rendre.
L’envoy
Princes, cellui n’est pas preudom Qui tout veult bouter en son ventre ; Au derrain* (en dernier lieu, au final) en a dur guerdon*(récompense) : Qui trop prant, mourir fault ou rendre.
En vous souhaitant une très belle journée.
Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com. A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
Sujet : troubadours, langue d’oc, poésie, chanson, musique médiévale, lyrique courtoise. poésie satirique, sirvantes, occitan Période : Moyen Âge central, XIIe siècle Auteur : Marcabru (1110-1150) Titre : « Lo vers comens quan vei del fau» Interprète : Ensemble Céledon Album: Nuits Occitanes (2014)
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous vous proposons une nouvelle chanson et poésie médiévale de Marcabru, troubadour et maître occitan du « trobar clus ». Comme nous le disions dans l’article précédent, nous sommes, en effet, avec cet artiste médiéval face à une poésie hermétique faite d’allusions et de sous-entendus qui ne se livre pas toujours simplement. Avec la longueur de temps passé, la difficulté se corse d’autant et prétendre en détenir toutes les clés relève de la gageure. Tout cela étant dit, nous donnerons tout de même quelques éclairages sur la chanson du jour et nous en approcherons même la traduction.
Quant à l’envoûtante version musicale et vocale de cette pièce médiévale occitane que nous vous présentons ici, elle provient de l’Ensemble Céladon, uneformation française pointue dans le domaine de la musique ancienne dont nous n’avions pas encore parlé jusque là. Cet article nous en fournira donc l’occasion.
Lo vers comens quan vei del fau, de Marcabru par l’Ensemble Céladon
Paulin Bündgen et l’Ensemble Céladon
Formé en 1999, l’Ensemble Céladon explore le répertoire des musiques anciennes, sur une période qui va du Moyen Âge à l’ère baroque. Sorti avec un premier prix de conservatoire quelques temps après la création de la formation, son directeur artistique, le contre-ténor Paulin Bündgen, n’avait que 22 ans au moment où il la fonda. Il a, depuis, fait un long chemin.
Présent dans de nombreux festivals, très actif sur la scène artistique, des musiques anciennes au classique en passant par l’opéra et en allant même jusqu’à la musique contemporaine, ce talentueux artiste dirige aussi, chaque année, Les Rendez-vous de Musique Anciennede Lyon. Quand il ne se produit pas avec son propre ensemble, Il intervient, au niveau international, au sein de prestigieuses formations et sa discographie comprend déjà près de 40 titres.
De son côté et depuis ses premiers pas, l’Ensemble Céladon a produit huit albums. Sur le plan médiéval, leurs productions couvrent des thèmes aussi variés que l’art des troubadours, les chansons d’amour courtois de Jehannot de Lescurel, et encore les musiques autour de la guerre de cent ans ou les chants de quête et d’amour sur les chemins des croisades. Sur des périodes plus récentes, il faut encore ajouter à leur répertoire la musique européenne de la renaissance, les cantates sacrées de Maurizio Cazzati, compositeur italien du XVIIe mais aussi l’exploration de la musique contemporaine.
En près de vingt ans, le parti-pris de l’Ensemble Céladon n’a pas dévié et reste l’exploration d’un répertoire « hors des sentiers battus » selon la définition même de ses artistes. Sans épuiser la richesse de leur travail artistique ni la résumer à cela, le timbre de voix autant que le talent de son fondateur et directeur a largement guidé leurs choix de répertoires et demeure une des signatures originales de l’ensemble. Du côté de l’Ethnomusicologie et de leur exigence de restitution, il faut encore ajouter qu’à l’occasion de chaque album, l’ensemble s’entoure de conseillers historiques et d’experts éclairés.
Toujours actifs sur la scène, ils se produisent notamment en France sur les mois à venir. Pour aller les entendre en direct et connaître leur agenda de concerts, voici deux liens indispensables :
Leur belle interprétation de la chanson Lo vers comens quan vei del faude Marcabru est tirée d’un album enregistré en 2013 et sorti à la vente en 2014. A cette occasion, l’ensemble célébrait ses quinze ans de carrière.
L’album a pour titre Nuits Occitanes et il reçut 5 diapasons dès sa sortie. Comme son titre l’indique, l’ensemble partait ici en quête de l’art des premiers troubadours et de leur poésie. On peut ainsi y retrouver Marcabru en compagnie de huit autres compositeurs en langue occitane du Moyen Âge central et des XIe et XIIe siècles : Raimon de Miraval, Bernart de Ventadorn, Bertran de Born, entre autres noms, et encore la trobaraitz Beatriz de Dia.
L’album est toujours disponible en ligne sous forme CD mais aussi sous forme dématérialisée (MP3). Pour plus d’informations, en voici les liens :
Les paroles de la chanson occitane de Marcabru & leur traduction en français
Pour revenir au contenu de la chanson du jour, si, dès le départ, et comme dans nombre de poésies courtoises, Marcabru nous transporte avec lui dans la nature, nous sommes, cette fois-ci, plongé dans un paysage désolé et entré en hibernation.
« E segon trobar naturau, Port la peir’ e l’esc’ e’l fozill, »
« Et suivant l’art naturel de trouver, je porte la pierre (silex), l’amorce et le briquet », le « trouveur », le troubadour est celui qui allume le feu de la création et qui en porte l’étincelle. Marcabru veut-il encore nous dire par là que c’est aussi celui qui révèle, qui fait la lumière ? De fait, il nous sert ici un Sirvantès (servantois); le ton sera donc satirique et le poète y adressera les moeurs de son temps, autant que ses détracteurs. Et peu lui importera ceux qui le moquent ou se rient de ses vers, il ne cédera pas devant leurs moqueries et il les défiera même de lui chercher des poux dans la tête.
Au pied d’un arbre rendu sans feuille, le poète médiéval attend donc le renouveau mais il n’est pas vraiment question ici de conter fleurette. Les jeux de l’amour reviendront un peu avant la fin de la poésie. Est-ce simplement par convention ou règle-t-il ici tout en sous-entendu des comptes avec une maîtresse qui l’aurait éconduit? Difficile de l’affirmer. L’amour ne sera, en tout cas pas au centre des préoccupations du troubadour dans cette poésie et le thème restera traité dans un contexte satirique plus global. Au fond, si les jeux d’amour sont biaisés, ce n’est qu’une des conséquences de ce « siècle » aux usages corrompus.
Victoire de la cupidité sur la loyauté et la droiture, l’hiver dont Marcabru nous parle ici est indéniablement celui des valeurs. On se drape des meilleurs apparats pour commettre le pire, on se comporte comme des animaux en matière de pouvoir comme en matière d’amour. Bref tout va mal, comme si souvent d’ailleurs, dans les poésies morales. Le troubadour ira même jusqu’à faire une allusion aux prophéties bibliques annonciatrices de grands changements et de destruction (Jérémie). « Le seigneur devient le serf, le serf devient le seigneur ». Ce thème de l’inversion et du vilain qui se fait « courtois » se retrouvera dans d’autres de ses poésies.
Densité thématique et sujets imbriqués
our conclure, comme nous le disions en introduction, même une fois traduite, la poésie de Marcabru peut s’avérer assez difficile à décrypter. Elle est faite assurément de son actualité immédiate mais elle est aussi codée pour s’adresser à un public d’initiés.
Comme c’est encore le cas ici, à l’intérieur d’une même poésie, le troubadour semble souvent sauter d’un sujet à l’autre, d’une strophe à l’autre, avec une désinvolture qui pourrait presque paraître désarmante à nos yeux. Encore une fois tout ceci n’est peut-être qu’une impression (représentations modernes, hermétisme du code, …) mais d’une certaine manière, cet effet « d’empilement » ou de « sujets imbriqués » interpelle et questionne nos vues sur la notion de « cohérence » thématique. Sans être totalement décousu non plus, loin s’en faut, le procédé pourrait presque, par moments, prendre des allures de soliloque ou de « causerie » à parenthèses. Quoiqu’il en soit, au final, on ne peut que constater le fait ce « vers comens » nous met face à une grande densité et variété thématique.
Pour le reste et sur le fond, si nous avons perdu en route quelques éléments de contexte (historique) ou si encore certains codes de la poésie de ce troubadour occitan nous demeurent inaccessibles, peut-être faut-il aussi savoir l’apprécier sans chercher à l’épuiser totalement rationnellement. C’est d’ailleurs l’éternel débat en poésie. Pour goûter l’oeuvre de Marcabru, il faut aussi savoir simplement se laisser aller à la beauté et à la musicalité de la langue occitane et de la composition et, plutôt que buter dessus, savoir apprécier l’aura de mystère qui continue d’entourer ses mots.
Notes sur l’adaptation /traduction
Concernant l’adaptation, si je me sers encore largement des oeuvres complètes de Marcabru, annotées et traduites par le Docteur Jean-Marie Lucien Dejeanne (1842-1909), je m’en éloigne toutefois à quelques reprises, sous le coup de recherches personnelles. Je ne reporte dans les notes que les écarts les plus significatifs. Je dois avouer et je le fais d’autant plus facilement que le bon docteur l’avait lui-même affirmé (voir article), que certaines de ses traductions ne me convainquent pas totalement. Pour être très honnête, j’aurai d’ailleurs, à mon tour, à coeur de revenir sur celles que je fais ici pour les retravailler, mais il faudra du temps. Qu’on les prenne donc pour ceux qu’elles sont, une première approche ou un premier jet, et pas d’avantage.
Lo vers comens quan vei del fau
Lo vers comens quan vei del fau Ses foilla lo cim e·l branquill, C’om d’auzel ni raina non au Chan ni grondill, Ni fara jusqu’al temps soau Qu·el nais brondill.
Je commence mon vers (ma poésie) quand du hêtre je vois la cime et les branches effeuillés Quand de l’oiseau ou de la grenouille, On n’entend ni le chant ni le coassement Et qu’il en sera ainsi jusqu’à la douce saison où naîtront les nouveaux rameaux.
E segon trobar naturau Port la peir’ e l’esc’ e’l fozill, Mas menut trobador bergau Entrebesquill, Mi tornon mon chant en badau En fant gratill.
Et selon l’art naturel de trouver Je porte la pierre, l’amorce et le briquet, Mais d’insignifiants troubadours frelons et brouillons* (embrouilleurs, entremis) Tournent mon chant en niaiseries Et s’en moquent (1)
Pretz es vengutz d’amont aval E casegutz en l’escobill, Puois avers fai Roma venau, Ben cuig que cill Non jauziran, qui·n son colpau D’aquest perill.
Le(s) prix s’est venu du haut vers le bas Et a chu dans les balayures* (immondices); Puisque les possessions rendent Rome vénale Je crois bien que ceux-là Ne s’en réjouiront pas qui sont coupables de ce danger* (de cette situation périlleuse).
Avoleza porta la clau E geta Proez’ en issill! Greu parejaran mais igau Paire ni fill! Que non aug dir, fors en Peitau, C’om s’en atill.
La bassesse* (vileté, lâcheté) porte la clef* (est souveraine) Et jette les prouesses en exil ! Il sera difficile désormais que paraissent égaux Les pères comme les fils ! Car je n’entends pas dire, sauf en Poitou, Que l’on s’y attache. (que l’on s’en préoccupe)
Li plus d’aquest segle carnau Ant tornat joven a nuill, Qu’ieu non trob, de que molt m’es mau, Qui maestrill Cortesia ab cor leiau, Que noi·s ranquill.
Les plus nombreux de ce siècle* (monde) charnel Ont changé la jeunesse en mépris, (ont dévoyé leur jeunesse ?) Car je n’en trouve pas, ce qui m’émeut grandement, Qui pratiquent avec maestria (avec art, habileté) La courtoise et la loyauté de coeur Et qui ne soient pas « boiteux ».
Passat ant lo saut vergondau Ab semblan d’usatge captill! Tot cant que donant fant sensau, Plen de grondill, E non prezon blasme ni lau Un gran de mill.
Ils ont sauté le pas sans vergogne Sous l’apparence des usages (habitudes) souverains ! Tout ce qu’ils donnent est contre rétribution (tribut, redevance) (2), (et ils suscitent) plein de grondements (grognements) (3) Et blâme ou louange leur importent aussi peu
qu’un grain de mil.
Cel prophetizet ben e mau Que ditz c’om iri’ en becill, Seigner sers e sers seignorau, E si fant ill, Que·i ant fait li buzat d’Anjau, Cal desmerill.
Celui-là prophétisa bien et mal Et qui dit comment viendrait un « bouleversement », Le seigneur serf et le serf seigneur* (« seigneuriant »), Et ils font déjà ainsi, Comme ont fait les buses d’Anjou (4) Quelle déchéance* (démérite) !
Si amars a amic corau, Miga nonca m’en meravill S’il se fai semblar bestiau Al departill, Greu veiretz ja joc comunau Al pelacill.
Si Amour (une amante maîtresse) a ami loyal Je ne m’étonne plus du tout Qu’on se comporte comme des animaux Au moment de la séparation Car vous ne verrez jamais facilement un jeu commun (égal. Dejeanne: « parité complète ») au jeu d’amour.
Marcabrus ditz que noil l’en cau, Qui quer ben lo vers e·l foill Que no·i pot hom trobar a frau Mot de roill! Intrar pot hom de lonc jornau En breu doill.
Marcabru dit qu’il ne lui en chaut Que l’on recherche bien dans son vers (sa poésie) et le fouille, Car aucun homme n’y peut trouver en fraude Un mot de rouille ! Un grand homme (un ainé, homme d’expérience, ) peut passer Par un petit trou. (5)
NOTES
(1) trad Docteur JML Dejeanne : en font des gorges chaudes
(2) Donner à cens : louer contre rétribution en nature ou en espèces.
(3) « Plen de grondill »,trad Docteur JML Dejeanne « ce qui fait gronder beaucoup ». Ce « plen de grondill » pourrait aussi s’appliquer dans le sens, il donnent à cens mais le font en plus de mauvaise grâce?
(5) trad Docteur JML Dejeanne : « je consens qu’un homme grand passe par un petit trou (?) ».Il me semble plutôt que Marcabru parle de lui ici et explique qu’étant plus âgé et expérimenté il est habile et ne prête pas le flan à la critique.
En vous souhaitant une belle journée!
Fred
Pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.