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L’habit ne fait pas l’Homme: une ballade d’Eustache Deschamps sur les apparences et l’apparat

poesie_medievale_satirique_eugene_deschamps_moyen_ageSujet : poésie médiévale, poésie morale et satirique, auteur médiéval. ballade.
Période : moyen-âge tardif, XIVe,XVe siècle.
Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406).
Titre : Ballade, « l’habit ne fait pas l’homme » ou « On ne connaît aux robes la pensée »

Bonjour à tous,

O_lettrine_moyen_age_passionn doit à Eustache Deschamps que l’on surnomma aussi Eustache Morel pour, dit-on, son teint halé, de nombreuses poésies moralistes, satiriques et critiques et même encore des ballades qui contiennent des fables et que nous ne tarderons pas à partager ici. Mais en plus d’aimer sa poésie et ballade_poesie_monde_medieval_eustache_deschamps_poete_moral_et_critiqued’y trouver souvent l’écho d’une « modernité » (au sens illusoire et biaisé où nous l’entendons certainement), nous gardons une tendresse véritable pour cet observateur du monde médiéval dont on a dit, par endroits, que sa poésie satirique mais aussi son apport sur les ballades (il en écrit plus de 1000), ouvrira la voie ou, tout du moins, annoncera la venue d’un François Villon, quelques cinquante ans plus tard.

ballade_eustache_deschamps_poesie_monde_medieval_habit_ne_fait_pas_homme

De ses premiers pas d’homme d’armes instruit, serviteur à la cour, qui, se riant de lui-même, se décrit comme laid et peu amène, jusqu’à la sagesse de cet Eustache Deschamps vieilli qui a survécu aux fléaux de son temps et vu, comme beaucoup d’hommes d’alors, ses amis décimés par la peste, les conflits répétés qui mettent le pays à sang, les vaines conquêtes pétries de l’orgueil des rois et, bien sûr, cette interminable guerre de cent ans, cet auteur médiéval nous a laissé le courage de dire et celui de s’élever, de beaux textes sur l’honneur et les valeurs humaines sagesse_medievale_poesie_moyen-age_eustache_deschampspour nous en délecter et, je le dis encore, certains écrits sur lesquels le temps ne semble pas avoir de prise et qui raisonne d’une certaine modernité.

Pour ce qui est de la ballade d’aujourd’hui, le thème du jugement sur les apparences, la « mise » ou  les stigmates, cet habit qui, au fond, n’a jamais fait l’homme ni le moine est-il médiéval  ou n’est-ce pas, plutôt, un thème classique, aussi vieux qu’Hérode lui-même ? Voilà en tout cas, sur le sujet, la belle version d’Eustache Deschamps en forme de ballade.

« On ne congnoist aux robes la pensée »
Ballade  en moyen-français original

Trop de gens sont qui honourent l’abit ,
Et au corps font pour robe révérence
Et ne tiennent compte de l’esperit
De cil qui a bonnes meurs et science;
Et n’ont regart à la sufficience
Du corps, s’il n’est parez de riches draps ;
Combien que tel vest robe de bourras*
Ou la porte cointe et intercisée
Qui plus a sens qu’en telz est advocas :
On ne congnoist aux robes la pensée.

L’entendement et la voulenté fist
Dieu, des hommes formez à sa semblance;
Nuz les créa , et puis l’ame leur mist
Ou chétif corps, sanz faire différence
De nul qui soit au naistre , n’en semence. 
Les grans robes saiges ne les font pas
Ne sos aussi; riens n’y font en ce cas
Poures habiz, fors science approuvée,
Sens naturel et le bien faire. Hélas !
On ne congnoist aux robes la pensée. 

Les apostres ne le doulz Jhesu Crist
Ne portèrent draps de grant apparance;
Mais leurs vertus furent de grant proufit,
Qui ont partout donné bonne créance.
Robes de vair ne de gris n’ont puissance 
D’assagir nul; mais puisque le sens as
De robes vestus, pour ce ne le perdras;
Foulz sa foleur pour sa robe herminée
Ne laissera, ne son sens l’omme bas :
On ne congnoist aux robes la pensée.

ENVOI

Prince, n’aiez nul saige homme en despit,

Se grant estât n’a ou robe fourrée;
Car tel scet moult, qui est poure et petit :
On ne congnoist aux robes la pensée.

Traduction/Adaptation en français moderne

Trop de gens sont qui honorent l’habit
Et au corps font pour robe révérence
Et ne tiennent compte de l’esprit
De celui qui a bonnes mœurs et science,
Et n’ont regard à la valeur
Du corps, s’il n’est paré de riches draps
Suivant qu’un tel se vêt d’une robe de Bourras*
Ou la porte de manière galante et bien taillée
Celui qui prétend juger en cette matière est avocat
On ne connaît aux robes les pensées.

(* Bourras : Etoffe grossière lin)

L’entendement et la volonté fit
A Dieu faire les hommes à sa semblance
Nus les créa, et puis âme leur mit
Ou corps chétif, sans faire de différence
Entre tous ceux qui soient à naître, ou à semer,
Les grandes robes, sages ne les font pas
Ni sots non plus, rien n’y font dans ce cas
Pauvres habits, force science approuvée,
Bon sens et bonne conduite. Hélas!
On ne connaît aux robes les pensées.

Les apôtres ni le doux Jésus Christ
N’étaient drapés de grandes apparences
Mais leur vertus furent de grand profit
Qui ont partout inspiré la confiance
Robe verte, ni grise n’ont de puissance
D’assagir personne, mais l’homme de bon sens
D’une robe vêtue, pour ce ne le perdra.
Le fou, sa folie pour sa robe herminée
ne laissera, ni son bon sens l’homme bas*
On ne connaît aux robes les pensées.

(* l’homme de simple condition)

ENVOI

Prince, n’ayez aucun homme sage en dépit*
S’il n’a grand mise ou robe fourrée
Car celui là peut en savoir beaucoup, qui est pauvre et petit
On ne connaît aux robes les pensées.

(* Prince, ne vous offensez d’aucun homme sage)

Une merveilleuse journée à tous dans la joie.
Fred
Pour moyenagepasion.com
« A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes »

Un peu d’histoire sur les troubadours, leur art et la langue occitane

troubadour_langue_oc_musique_poesie_monde_medieval_moyen-age_passionSujet : poésie, musique médiévale,langue d’oc, occitan, provençal, langues des troubadours
Période : du moyen-âge à nos jours
Média : vidéo documentaire

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passiont si on parlait un peu d’histoire des langues sur notre belle terre de France aujourd’hui et notamment du parlé et du chanté des mythiques troubadours provençaux du moyen-âge? Voici donc quelques réflexions et informations sur le sujet, accompagnées d’un documentaire court mais très informatif aux couleurs du Languedoc d’aujourd’hui et de la belle langue provençale d’oc, de ses racines passées à ses plus belles feuilles contemporaines. Nous parlerons ensuite de manière un peu plus précise des troubadours.

Vidéo-documentaire  sur la langue occitane

On sourira peut-être à la pensée que c’est à un poète-écrivain Italien du moyen-âge, le grand Dante Alighieri (portrait ci-dessous par Sandro Botticelli, 1495) que l’on doit une des premières mentions de la langue d’oc. Il avait en effet  dans son ouvrage « De vulgari eloquentia » (le parler commun ou le parler « vulgaire » au sens commun) classifié les langues romanes suivant la façon de dire « Oui ».: « Oil » au nord, « Oc » au Sud, « Si » en Italie.

Langue millénaire parlée par une bonne moitié sud de la France pendant de nombreux siècles et jusqu’à aujourd’hui dans une moindre mesure, on fait remonter la naissance de l’occitan autour du VIIIe siècle. C’est donc une langue romane qui a aussi des formes dialectales et dont l’espace allait alors de l’Atlantique à la plaine du Pô en Italie, jusqu’au nord du Massif Central et des Pyrénées.

langue_oc_occitan_poesie_musique_monde_medieval_troubadours

Pour la période médiévale qui nous concerne, on doit, entre autres choses, à la langue d’oc et à ses troubadours la création d’une forme poétique chantée unique en son genre qui comprend, notamment, les grands chants courtois et qui rayonna au delà des frontières occitanes dans le bassin méditerranéen et bien sûr jusqu’au nord de la France où les trouvères qui, eux, s’exprimaient en vieux français et ou plutôt même en langue d’oil, s’en inspirèrent largement.

L’Art des troubadours  et la langue d’Oc
au coeur du moyen-âge central

Dans un article sur la question des troubadours (universalis en ligne),  Paul  Zumthor, romancier et poète suisse, spécialiste de poésie médiévale, nous apprend que l’on dénombrait entre les années 1100 et 1350 et dans la France médiévale, plus de 450 troubadours et plus de 2500 chansons. Ces chiffres donnent la mesure de l’ampleur du phénomène et du berceau de créativité incroyable qu’a été le pays d’oc durant ces périodes. Des artistes, hommes et femmes (les « trobairitz » photo ci-dessous) s’adonnent à cet Art musical et poétique et la « canso » occitane (chanson, vers chantés) connaît son apogée.

femme_troubadour_poesie_musique_medievaleIl n’y a pas, alors, dans les chansons des troubadours que les chants d’amour courtois que l’on a souvent retenu. Ces poètes de monde médiéval déclinent, en effet, leur Art sous d’autres formes: polémiques ou satiriques (le Sirventès), ou en forme d’homélie ou de lamentations sur la mort d’un être aimé (le Planh). Fait qui nous en dit encore beaucoup sur les troubadours et l’exercice de leur art, l’absence de notation dans les compositions laisse alors libre champ à l’interprétation de l’artiste sur la rythmique:  « le compositeur abandonnait à son interprète le soin de quantifier les temps » (Paul  Zumthor. op cité). Au fond, le troubadour et son Art n’existent que face à un public et pour ce public. Dans le même esprit, il y  aura aussi les chants improvisés, mais encore les défis poétiques que se lancent entre eux les troubadours pour donner le spectacle. Même si cet leur Art obéit dans l’écriture à des codes, cela reste donc bien une école de la créativité et du jeu.

Les racines et les influences des troubadours et de leurs « cansos » (chansons)

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Le plus étonnant de ce phénomène artistique et de ces troubadours qui enflammèrent littéralement le moyen-âge demeure que l’on n’a toujours pas trouvé les traces d’une inspiration claire des formes artistiques uniques qu’ils ont crée; entendez par là qu’historiquement, les formes musicales et versifiées de leur poésie leur sont propres et sont originales, Elles ne semblent pas émerger clairement de quelques copies ou influences « historiques » directes leur ayant pré-existé. On a émis quelquefois l’hypothèse que l’ouverture à l’Espagne musulmane d’alors et certaines formes de poésies soufies aient pu les inspirer mais rien ne permet de l’établir de manière certaine. Il est possible encore que certaines formes musicales sémitiques aient également influencé certains d’entre eux; les communautés juives étant alors nombreuses en France méridionale et médiévale. Quoiqu’il en soit, on reste, face à tout cela, dans le champ des hypothèses et si ce petit monde des troubadours semble bien s’entendre sur des formes artistiques  « communes », il demeure relativement hétérogène.

Les amours impossibles et contrariées de Tristan et Yseult par Rogelio de Egusquiza y Barrena (XIXe siècle)
Les amours impossibles et contrariées de Tristan et Yseult par Rogelio de Egusquiza y Barrena (XIXe siècle)

Pour avoir une vision un peu plus complète du tableau, il faut ajouter que ces artistes, qu’ils soient rois, chevaliers, clercs ou même anonymes, avaient souvent, à leur actif, une bonne culture latine. Concernant enfin les formes de l’amour courtois dont ils feront une promotion active, marquant ainsi à jamais notre littérature comme notre culture, l’influence des légendes celtiques de Tristan et Yseult a aussi  indéniablement compté au nombre de leurs sources d’inspiration. Cette légende et de nombreux récits autour d’elle seront, en effet, publiés sous plusieurs formes en Europe dans le troubadours_musique_poesie_medievale_bernard_de_ventadorn_langue_occitane_moyen-agecourant même du XIIe siècle (Angleterre, France, Allemagne) et des troubadours tels que Bernard de Ventadorn (portrait ci-contre, enluminure du XIIIe siècle) ou Raimbaut d’Orange auront tôt fait, dès ce même siècle, de les chanter, en comparant leurs propres amours à celles contrariées des deux amants bretons qui, ne pouvant le faire de leur vivant, choisirent pour s’aimer de se rejoindre dans la mort.

Bernard de Ventadour (Ventadorn), « Tant ai mo cor ple de joya »
Extrait en version originale occitane

« Eu n’ai la bon’ esperansa.
Mas petit m’aonda,
C’atressi.m ten en balansa
Com la naus en l’onda.
Del mal pes que.m desenansa,
No sai on m’esconda.
Tota noih me vir’ e.m lansa
Desobre l’esponda.
Plus trac pena d’amor
De Tristan l’amador,
Que.n sofri manhta dolor
Per Izeut la blonda. »

Traduction français moderne
« j’ai le coeur si plein de joie »

« Je garde bonne espérance,
– Qui m’aide bien peu –
Car mon âme est balancée
Comme nef sur l’onde.
Du souci qui me déprime
Où m’abriterai-je?
La nuit il m’agite et jette
Sur le bord du lit :
Je souffre plus d’amour
Que l’amoureux Tristan
Qui endura maints tourments
Pour Iseult la blonde. « 

Bernard de Ventadour ou Bernard de Ventadorn (1145-1195)

Quelques réflexions hors champ
pour élargir un peu sur le mythe de Babel

« Une langue différente est une autre vision de la vie »
Federico Fellini

Theodor Rombouts -le joueur de Luth, (The Lute Player), XVIIe siècle
Theodor Rombouts -le joueur de Luth, (The Lute Player), XVIIe siècle

Pardonnez-nous la digression qui va suivre mais tout cela nous donne l’occasion de parler un peu de l’apprentissage des langues en général parce qu’au delà de l’appellation « langue régionale » qui semble quelquefois reléguer le débat à quelques documentaires aux heures de peu d’écoute de France 3, il faut se souvenir que plus qu’un assemblage de mots, chaque langue cache d’infinies richesses, un monde de représentations, une façon d’être au monde et de le percevoir. Un mot, un vocable, ne désigne pas seulement la chose mais il l’a crée aussi ou lui donne corps. Chez les touaregs et l’exemple est connu, il existe de nombreux mots pour désigner le sable parce que l’observation et la connaissance de leur milieu de vie les ont conduits à percevoir des nuances là où l’étranger n’y voit goutte (vous me direz dans un désert, cela peut se comprendre). Quoiqu’il en soit, il en est de même langage_babelpour les choses comme pour les sentiments ou les représentations du monde. Contre toutes idées reçues, apprendre une langue, quelle qu’elle soit, ne sert jamais à rien.

On peut, quelquefois, avoir la tentation de souhaiter une certaine fin de Babel, en rêvant d’un monde où nous pourrions tous « enfin » nous comprendre: une langue unique, un esperanto, mais il suffit, en général, d’imaginer que nous perdions notre propre langue maternelle au détriment d’une autre (l’anglais par exemple) pour comprendre combien se diluerait avec cette perte toute une vision des choses, des sentiments, du monde. Fort heureusement, l’homme est un animal linguistique et il n’y a jamais rien eu d’incompatible à apprendre un idiome commun tout en gardant le sien. Louons donc le bilinguisme, le trilinguisme, le quadrilinguisme et plus pourquoi pas, puisque nous en sommes tout à fait capables pour peu qu’on nous en laisse la possibilité.

La tour de Babel de Pieter Brueghel l'Ancien, 1563
La tour de Babel de Pieter Brueghel l’Ancien, 1563

De tout temps,  la lutte des sociétés aux pouvoirs centralisées (et elles le sont désormais toutes), contre leurs langues intra-muros, a toujours été bien plus politique que fondée sur la capacité des hommes à   apprendre et manier plusieurs langages. Le dire ne casse pas trois pattes à un canard, ni ne révolutionne l’usage du fil à couper le beurre, mais ce n’est jamais langue_culture_et_societetant la facilité des échanges que l’on cherche que l’uniformisation des consciences: la langue unique, le citoyen unique et finalement, allons-y, à l’heure de la mondialisation, le marché unique. Une seule étiquette pour tout le monde sur les pots de Yaourt, le bonheur enfin! J’ironise à peine mais, encore une fois, tout cela n’est pas vraiment un projet culturel pour l’homme et n’en prend, en tout cas, jamais la forme (ci-dessus illustration tirée du célèbre film The Wall des Pink Floyd). D’ailleurs, dans les régions où les identités culturelles se défendent encore pour ne pas s’éteindre, les détracteurs l’ont bien compris puisqu’ils en prennent le contre-pied en défendant leur langue d’une manière qui pourrait même, parfois, dérouter le visiteur, quand ce n’est pas le compatriote. Imaginez que je parle français mais que quand vous m’adressiez la parole je vous réponde en Limousin, vous percevrez un peu mieux mon exemple. Il faut vivre quelque temps à Barcelone et en Catalogne pour comprendre tout cela mais du même coup, comprendre un peu mieux aussi le Quebec. Il faut encore rencontrer les indiens Bribri du Costa Rica ou d’autres endroits pour comprendre que les priver de leur langue revient à les priver de leurs racines, de leur histoire et de leur identité profonde. Ils l’ont compris d’ailleurs et se remettent à l’apprendre et à l’enseigner à leurs langage_babel_apprentissage_languesenfants, en plus de l’Espagnol, comme quoi encore une fois, cela n’est pas incompatible.

Comment défendre son identité culturelle sans défendre sa langue dans un contexte qui  l’oppresse? C’est une question très difficile même si contre le repli, il faut sans doute mieux plaider pour l’ouverture. Apprendre les langues du monde et conserver la sienne?Inviter l’autre à découvrir sa propre langue et, avec elle, s’ouvrir à un monde insoupçonné? Encore une fois, rien d’impossible! 

Pour revenir au monde médiéval, Roger Bacon, le célèbre savant et érudit du XIIIe siècle nous disait déjà que  «la connaissance des langues est la porte de la sagesse». Avoir la chance  ou le privilège d’apprendre une langue étrangère à la sienne est une richesse que l’on mesure souvent, une fois l’étape franchie mais à n’en pas douter, les vraies richesses des hommes sont nichées dans leurs cultures et de leurs différences, et qu’on le veuille ou non, tout cela passe par leur langage. C’est aussi cela qui a fait, depuis des millénaires, marcher le monde et avancer l’humanité. Au fond, Babel est peut-être aussi un défi merveilleux qui recèle d’infinis trésors. Il faut aimer les langues et les cultures si l’on aime les hommes et il faut les aimer, même si c’est difficile quelquefois, car ils en ont besoin et n’ont peut-être, au fond même, que ce seul vrai besoin là.

Une belle journée à tous!

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

la vie dans les méandres du temps et quelques notes « blues » de François Pétrarque

petrarque_citations_extraits_poesie_moyen-age_notes_blues

« La vie hélas s’enfuit et ne s’arrête guère,
Et la mort va bientôt devant nous à grands pas.
Tout ce qui est, qui fut, et tout ce qui sera
Font à mon coeur troublé une éternelle guerre. »
François Pétrarque (1304-1374),  extrait, citations médiévales.
Grand poète, auteur, érudit et humaniste italien du XIVe siècle

Bonjour à tous,
V_lettrine_moyen_age_passion copiaoici quelques jolis vers de Petrarque en note blues sur le temps, la vie et la mort. Enfin cela dit, et pour élargir un peu, j’ai envie de dire, ne nous laissons pas abattre quand même. Au delà de la poésie du grand auteur médiéval italien du XIVe siècle et des charmes indéniables d’une certaine nostalgie au regard du temps qui passe – particulièrement quand elle s’exprime de manière aussi belle que dans cet extrait – sachons aussi nous défier de l’esprit qui se perd un peu trop à baguenauder du passé au futur sans se fixer sur rien, sauf sur le présent et son lot infini de petits bonheurs cachés et de réjouissances. Au fond et en plus de tout cela, quelque soit le temps qui reste, il nous appartient, alors un très beau dimanche à tous, en profitant bien de chaque instant!

Joie et longue vie!

Fred
moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Sur le néant des choses de ce monde, Eustache Deschamps, XIVe siècle

poesie_medievale_satirique_eugene_deschamps_moyen_ageSujet : ballade, poésie médiévale, poésie satirique
Auteur : Eustache DESCHAMPS (Morel) (1346-1406)
Période : moyen-âge tardif, bas moyen-âge, XIVe
Titre : Ballade sur le néant des choses de ce monde

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons une autre pièce du grand Eustache Deschamps, dit Morel, C’est cette fois-ci, clairement, une poésie satirique sur les conflits de son temps. Souvenez-vous que ce poète médiéval a eu le privilège de vivre assez longtemps. Officier de cour, tour à tour messager, écuyer, huissier d’armes, il a occupé des emplois d’importance variable à la cour et a pu, au long de sa longue vie durant laquelle il ne cessa d’écrire, servir deux souverains.  Concernant sa longévité, les avis sont partagés, dans la préface d’un ouvrage du XIXe siècle sur ses eustache_deschamps_poesie_medievale_satirique_guerre_cent_ans_moyen-ageœuvres poétiques et satiriques, on lui prêtait près de vingt ans de vie en plus qu’on ne lui  prête aujourd’hui.

Quoiqu’il en soit, Eustache Deschamps connaîtra les guerres et les conflits de son temps, l’interminable guerre de cent ans, le pays à feu et à sang, les épidémies de peste, encore, qui ravagent les terres.  Avec ces réflexions en forme de poésie sur le néant des choses de ce monde, il s’attaque frontalement, à  l’orgueil et la vanité des puissants, aux vaines conquêtes qui ne cessent de mettre les pays à feu et à sang. Jusqu’au bout du texte, on sent l’homme d’expérience désabusé, las des guerres et des conflits de pouvoir mis face à l’évidence de la vacuité des choses et nous retrouvons encore, ici, un Eustache Deschamps engagé,  témoin critique et satirique de son temps.

Ballade d’Eustache Deschamps
Sur le néant des choses de  ce monde

Las ! que j’ay veu de tribulacion,
De tempestes et de mortalitez,
De haines, de peuples mocion ,
De grans orgueilz et de grans vanitez ,
De traïsons et de crudelitez,
Puis cinquante ans ; et vengence soudaine
Conflis de Roys en France et en Espaigne
Pour nos péchiez , et universel guerre
Pour le débat de France et d’Angleterre,
Pais ardoir, tout destruire à larronde,
Pour convoitier et seignourie acquerre :
C’est tout néant des choses de ce monde.

Car nul n’en a vraie posession,
N’estre ne puct qu’à sa vie héritez,
Au mieulx venir, et par déception
En sont pluseurs ou par force privez
A leur vivant. Entre vous, qui vivez,
Aiez regart aux conquests Charlemaine,
Ceulx d’Alixandre et de la gent romaine,
Qui tant de maulx soufrirent pour conquerre ;
Mais puis leur mort tout fut cas comme un voirre ,
Et divisé ; ainsi fault que tout fonde
Des biens mondains; foulz est qui pour eulx erre :
C’est tout néant des choses de ce monde.

Quatre lignie et généracion
Ay veu des Roys , depuis que je fu nez :
Philippe, Jehan, Charle en succession
Le cinquième , Charles ses filz ainsnez
Régna après, dont furent subjuguez
A Rosebeth Flament sur la montaigne;
Vingt-six mille moururent soubz s’enseigne ;
Que treize ans n’ot quant les ala requerre;
Après au Dant par siège les va querre ;
Bonbourc assist ; à celle fois seconde
Ses ennemis en desloge et desserre :
C’est tout néant des choses de ce monde.

A Amiens vi la conjunction ,
Et les noces quant il fut espousez
A Ysabel qui de l’estracion
De Bavière est. Je vis ses osts menez
En la duchié de Guclre, et feux boutez ;
Le duc venir es tentes en la plaine
Devers le Roy, et sa volunté plaine
Faire du tout. Et qui en veult enquerre
A Saint-Denis un chafault , et par terre
Joustes très grans où l’or luit et habonde ;
Mais qui vouldroit jugier à droitte esquerre ;
C’est tout néant des choses de ce monde.

La feste vi passant en mission
Toutes autres, de la Royne entendez,
Faicte à Paris après l’Ascencion ;
Pour la guerre j’ay veu pluseurs traictez ,
Les grans trêves des deux Roys ; assemblez
Dessoubz Ardre leur gent et leur compaigne,
La fille au roy de France qu’il amaine
Au roy Anglois , qui pour femme o lui erre
Droit à Calays ; n’a que sept ans soubz serre,
Là espousa la vierge enfant et monde ;
Mais qui ces poins sent dont li cuers me serre :
C’est tout néant des choses de ce monde.

ENVOI

Prince, j’ay vu les temps desordonnez;
Sanz droit, sanz loy, païs habandonnez;
Tous maulx courir , iniquité parfonde,
Lesquelz je voy en mieulx estre espérez ;
Mais jà pour ce trop ne vous y fiez :
C’est tout néant des choses de ce monde.

Une belle journée à tous.

Fred
Moyenagepassion.com
« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publiliue Syrus  Ier s. av. J.-C