Sujet : musique médiévale, danse médiévale, estampie, manuscrit ancien, Période : moyen-âge central, XIIIe siècle, Titre : la tierche (tierce) Estampie roiale (royale), manuscrit du Roy (Roi), chansonnier du Roy, manuscrit français 844. Auteur : anonyme Interprète : The Dufay Collective Album :A dance in the garden of Mirth Chandos (1994)
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous vous proposons un peu de danse médiévale avec un retour au célèbre Manuscrit ou Chansonnier du Roy ( MS Français 844) du moyen-âge central. Nous avions déjà publié ici la prime, la seconde, la quarte et même la septième estampie royale, toutes issues de ce précieux codex et voici donc venir la tierche ou tierce.
Avec plus de six-cent pièces, ce Manuscrit ancien demeure un témoignage de grande importance de la musique et des chansons médiévales des XIIe et XIIIe siècles. Pour plus de détails, le concernant et pour en découvrir d’autres pièces, n’hésitez pas à suivre le lien suivant : musiques et chansons médiévales du Chansonnier du Roy (roi) ou Manuscrit 844.
La tierce estampie royale par les anglais du Dufay Collective
« A dance in the garden of mirth »
Danses médiévales du XIIIe et du XIVe
L’interprétation du jour nous est proposée par le groupe anglais The Dufay Collective. Elle est tirée d’un album sorti en 1994, et ayant pour titre A dance in the garden of mirth.
Comme pour l’album dont nous avions parlé dans notre article précédent, ne vous fiez pas au côté un peu « rock british » de la couverture, cet ensemble est, en effet, bien dévoué aux musiques du moyen-âge et de la renaissance. Estampies, trotto, saltarello, dans cet album instrumental, les artistes anglais nous proposaient une sélection de danses médiévales, en provenance principalement de la France du XIIIe siècle et de l’Italie du XIVe, avec également une pièce provenant d’Angleterre.
Pour plus d’informations sur cette productionou pour l’acquérir en ligne, voici un lien utile : A Dance In The Garden Of Mirth
Actualité et agenda ?
Concernant l’actualité du Dufay Collective, le groupe ne semble pas s’être produit activement sur scène depuis 2013, même si leur dernier album Love and Devotion in Medieval England date de 2015. Pour les suivre, le moyen le plus simple reste donc leur Page Facebook officielle.
On peut aussi valablement s’intéresser à son directeur, le compositeur et musicien William Lyons et à son actualité. Extrêmement actif dans le champ des musiques anciennes, cet artiste compositeur et instrumentiste polyvalent (joueur de flûtes, luth, cornemuse et encore percussionniste) collabore avec des nombreuses institutions et ensembles dans ce domaine, sur la scène anglaise (Royal College of Music, Shakespeare Globe Theater, etc…). et il a encore contribué en tant que compositeur ou interprète à de nombreuses bandes sonores de films pour la télévision ou le cinéma ( Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban, Robin Hood ou le Hobbit, entre autres titres célèbres). Pour les anglophones, son site web est ici : William-Lyons.com
En vous souhaitant une très belle journée et une belle écoute.
Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.
Sujet : littérature, poésie médiévale, fine amor, amour courtois, histoire, définition, contexte d’émergence, hypothèses. Période : moyen-âge central (XIIe et XIIIe siècles) Média : émission de radio, France Culture Titre : la fabrique de l’Histoire, l’amour courtois (2016) par Emmanuel Laurentin Intervenants : Michel Zink, Didier Lett, Damien Boquet.
Bonjour à tous,
‘où vient la notion d’Amour Courtois ? En dehors de son « invention » au XIXe siècle par Gaston Paris, que recouvre-t-elle de réalités médiévales et quelles furent les conditions de son émergence ? Voilà autant de questions que France Culture se proposait d’adresser en mars 2016 dans le cadre de son programme la Fabrique de l’Histoire, en invitant à sa table trois éminents universitaires et spécialistes d’histoire et de littérature médiévale : Michel Zink, professeur au Collège de France (Chaire de Littératures de la France médiévale), Didier Lett (professeur d’histoire médiévale à l’université de Paris 7) et Damien Boquet (maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille I).
NB ; ce n’est pas à proprement parler une conférence mais comme il s’agit d’un échange assez ouvert et informatif sur la question, nous indexons aussi cet article sous cette catégorie.
L’amour courtois, invention originale
du monde médiéval et occidental chrétien
Né dans le contexte d’une réforme grégorienne qui affirme plus que jamais le mariage comme institution et définit aussi clairement les lignes entre prêtres et laïques en faisant injonction formelle à ses derniers de demeurer célibataires, faut-il y voir là une relation de cause à effet ou constater plus prudemment avec Michel Zink que cette poésie qui met au centre cette fin amor ou cet amour courtois n’émergera, en effet, qu’au sein du moyen-âge occidental chrétien et lui sera propre.
Au vue du contexte dogmatique et clérical des XIIe et XIIIe siècles, on pourra alors sans doute mieux comprendre ce sentiment amoureux ou cette définition d’une « nouvelle forme » d’amour (littéraire), qui se cherche entre l’interdiction du passage à l’acte (hors mariage pour l’homme, adultérin pour la femme) et l’assouvissement symbolique d’un désir interdit, condamné d’avance à ne jamais se poser sur son objet :
« … C’est une poésie (celle de l’amour courtois) qui essaye d’intégrer à la vision chrétienne de l’amour cet amour relevant de l’Eros, mais qui dépasse largement le simple désir charnel et qui essaye de le récupérer… » Michel Zink – Extrait La Fabrique de l’Histoire
Ce serait donc aussi ce même « Amour » avec un grand A qui se tient au centre du christianisme, celui de Dieu, celui des uns et des autres qu’on cherche aussi à décliner, dusse-t-on le tirer du côté charnel et émotionnel, tout en ménageant les conditions pour transcender ces deux dimensions matérielles et le rendre, finalement, spirituel ?
En dehors de cette idée de l’exaltation, cette Delectatio Morosa qui lui sert de pendant ou d’argument (ce plaisir venu de l’attente et de la non satisfaction du désir qui excite et agite l’imagination), cette fine amor (fin’amor) et son désir jamais assouvi (quand la dame est sage ou que l’on respecte les interdits,) se transforme si souvent en souffrance et en complainte – celle de l’attente, celle de la distance infranchissable physique ou symbolique, celle du rejet, celle de la frustration pesante du non passage à l’acte, cet état où l’on n’en finit pas de se mourir d’amour – qu’on pourrait se demander s’il ne ménage pas encore une forme de « pénitence » qui ne serait, après tout, pas totalement étrangère au christianisme.
Pourtant, s’il est si chrétien, dans son essence, cet amour courtois, pourquoi se pose-t-il si souvent sur la dame du seigneur et de l’homme de pouvoir, et de fait aussi la femme déjà mariée ?
Faut-il voir là une forme de valorisation symbolique de l’adultère, et une sorte de « poésie résistante » ou plutôt ne pas perdre de vue que cet amour courtois naît aussi, au sein des méandres et des jeux de pouvoir de la féodalité. N’y aurait-il pas, encore ici, une forme de report ou d’extension symbolique de la relation de soumission, forte et codée du seigneur à ses vassaux ou ses sujets, vers ses proches ? En d’autres termes, faut-il aimer ou louer la dame de son maître comme on est supposé l’aimer et le louer lui et lui être fidèle ? Peut-être, à condition de ne pas déraper trop loin sur le terrain glissant des analyses de genre et de la théorie des « affects », en invoquant un peu hâtivement la grille commode de la psychanalyse moderne pour la calquer sur l’époque.
Et puisque nous n’en sommes plus à une question près, si je voulais ici semer une autre hypothèse, sans doute plus terre à terre et en tout cas plus micro-sociologique, au risque de me faire tirer l’oreille pour son manque cuisant de romantisme. Sans prétendre épuiser le sujet mais pour offrir un autre angle : au delà du simple attrait et de la séduction qu’inspire la femme du seigneur, et par contagion quelquefois sa sœur, sa cousine, bref encore la gente féminine alliée au pouvoir et souvent de condition supérieure à celui qui la convoite, pourrait-il y avoir, là aussi, quelques niches secondaires, pour paraphraser Erving Goffman dans Asiles, ou, pour le dire plus trivialement, quelques avantages indirects à retirer (économiques, politiques, jeux d’influences ou supplément de soupe, etc…) quand on est poète ou petit noble, en cherchant à devenir, à tout prix, le favori de la dame, au risque de se perdre dans ce jeu littéraire d’un désir à jamais inassouvi, ou même de se faire chasser de la cour par le seigneur en cas de dépassement des bornes ?
Bref, pour en revenir à l’émission du jour, si elle ne répond pas à toutes les questions, elle a le mérite d’en soulever un certain nombre en donnant trois approches assez différentes de cet amour courtois, qui peuvent se rejoindre par endroits (quoique) : une qui se centre sur l’analyse des genres et les lignes de démarcation entre les sexes, l’autre un peu plus axée sur la fine amor comme une forme de réponse littéraire, « anticléricale » ou « résistante » dans le cadre de la réforme grégorienne, et la troisième, sans doute un peu moins sociale ou psychologique et, de fait, plus prudente et moins spéculative aussi, basée sur une analyse qui se situe plus au niveau littéraire et au cœur des textes.
En vous souhaitant une bonne écoute et une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.
PS ; vous aurez certainement reconnu, tout au long de cet article, des miniatures (quelque peu retouchées par nos soins) du Codex Manesse, célèbre manuscrit ancien allemand, contenant près de 700 chansons d’amour courtois.
Sujet : musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, pèlerinages médiévaux. Epoque : Moyen Âge central, XIIIe siècle. Auteur : Alphonse X de Castille (1221-1284) Titre : Maravillosos e piadosos , cantiga 139 Interprète : Guy Robert et l’Ensemble Perceval
Album : L’art Du Luth au moyen-âge (1980 )
Bonjour à tous,
n route pour la grande Espagne médiévale du XIIIe siècle, celle de la cour d’Alphonse le Sage et l’incontournable héritage musical et poétique qu’il nous a laissé avec les célèbres Cantigas de Santa Maria.
Il s’agit, cette fois, d’une version instrumentale plutôt enlevée et aux accents, par instants, presque byzantins de la Cantiga 139, arrangée et interprétée avec brio par le luthiste Guy Robert et l’ensemble Perceval (dont le musicien était, par ailleurs, le directeur et le co-fondateur).
La Cantiga Santa Maria 139 par Guy Robert et l’Ensemble Perceval
Guy Robert, l’Ensemble Perceval
et l’art du luth au Moyen Âge
On se souvient que l’Ensemble Perceval se forma à la faveur du film d’Eric RohmerPerceval le Gallois. Guy Robert en assuma alors la direction musicale et artistique et décida, par la suite, de poursuivre sur cette lancée sa riche exploration du répertoire des musiques médiévales avec une partie de l’équipe (comédiens et musiciens) que le film avait permis de constituer. Le travail artistique engagé depuis lors se poursuivit avec une partie de l’équipe originelle, pour donner naissance aux Productions Perceval dont nous avons déjà parlé ici.
La pièce musicale que nous partageons aujourd’hui est extraite d’un album sorti en 1980, chez Arion. Tout entier dédié à l’art du Luth au Moyen Âge et gravitant autour de la virtuosité instrumentale de Guy Robert, l’album présentait onze pièces musicales : estampies italiennes et même anglaises, virelais, ballades, motets et encore cantiga. Avec, entre autres sources, le Manuscrit de Montpellier, le Chansonnier du Roy ou le Codex Faenza, l’ensemble médiéval y revisitait au Luth ou à la guitare sarrasine, les musiques de l’Europe médiévale des XIIIe et XIVe siècles. On pouvait encore y trouver une version du virelai Douce Dame Jolie de Guillaume de Machaut.
Sorti originellement en vinyle, l’album fut réédité, plus tard dans le temps, au format CD pour le plus grand plaisir des amateurs de Luth tout autant que de danses et de musiques médiévales. On le trouve toujours disponible à la vente en ligne, sous un format dématérialisé. En voici le lien si vous êtes intéressés : L’Art du Luth au Moyen-âge (format MP3).
La Cantiga Santa Maria 139 : miracles de Sainte-Marie et culte marial médiéval
Même si la version du jour est instrumentale, nous présentons tout de même ici les paroles de cette Cantiga en vous fournissant quelques clés de compréhension. Nous aurons, sans doute, dans le futur l’occasion d’en poster une version vocale et nous prenons ainsi un peu d’avance.
Intitulé Maravillosos e piadosos, autrement dit Merveilleux et pieux, la cantiga 139 loue, une fois de plus, la vierge et ses miracles. La pièce est scandée tout du long par un refrain qu’on peut traduire ainsi:
« Merveilleux, plein de piété et très beaux, sont les miracles que tu fais, Sainte-Marie qui nous guide à la perfection de nuit comme de jour et nous apporte la paix. »
Un enfant généreux sauvé par le christ
Il est donc ici question d’un miracle survenu en Flandres, nous dit le poète. Une femme avait apporté à la vierge et en son église, son petit enfant pour que la Sainte le prenne sous sa garde et le protège du malheur.
Dans un élan spontané, l’enfant offrira alors le pain qu’il tenait à la main à l’image du Christ (la statue) en lui demandant s’il avait faim. La vierge s’adressera alors au Christ qui, à son tour, répondra directement à l’enfant, à haute voix : « Tu mangeras demain avec moi au ciel, et quand tu m’auras vu tu resteras toujours avec moi et tu entendras comment chaque saint chante, car je chante et défais le mal ».
Ainsi, l’enfant mourra et sera accueilli directement au Paradis où « Dieu fait règner la joie et le rire » ( Gozo y rizo). ie : récompensé pour sa bonté et sa charité (le partage spontané du pain), il sera délivré de l’emprise du mal et du malin, et accédera au royaume de Dieu, en évitant une vie de souffrance. Au passage, on note bien ici dans le culte marial, cette idée que la vierge (plus humaine par nature) peut intercéder directement auprès du Christ puisque le poète médiéval nous conte, dans ce Miracle de la Cantiga de Santa Maria 139, qu’elle le fait même directement et à haute voix.
Maravillosos et piadosos et mui Fremosos miragres faz Santa Maria, a que nos guia Ben noit’ e dia et nos dá paz
E d’est’ un miragre vos contar quero Que en Frandes aquesta Virgen fez Madre Deus, maravillos’ et fero, por Hua dona que foi hua vez A sa eigreja d’ esta que seja Por nós et veja-mola sa faz No parayso, u Deus dar quiso Goyo et riso a quen lie praz
Maravillosos e piadosos ….
A questa dona leuou un menynno Seu fillo, sigo, que en offrecon Deu aa Virgen, mui pequenynno Que de mal ll’ o guardass’ e d’ oqueijon Et lle fezesse per que disesse Sempr’ e soubesse den ben assaz Que, com’ aprendo, seu pan comendo Foi mui correndo, parouss’ en az
Maravillosos e piadosos ….
Cabo do Fillo daquela omagen E diss’ o menynno: « Queres papar? » Mais la figura da Virgen mui sagen Diss’ a seu Fillo: « Dille sen tardar Que non ss’espante, mais tigo jante U sempre cant’ e aja solaz E seja quito do mui maldito Demo que scrito é por malvaz. »
Maravillosos e piadosos ….
Quand’ esto diss’, a omagen de Christo
Respos ao menynno: « Pparas Cras mig’ en Ceo; e que me visto Ouveres, senpre pois migo seerás U ouças, que chanto e mal desfaz. » Esto comprido foi, e transsido E moç e ydo a Deus viaz
Maravillosos e piadosos ….
En vous souhaitant une bonne écoute et une belle journée.
Sujet : amour courtois, musique, poésie médiévale, Cantigas de amigo, galaïco-portugais, troubadour. Période : XIIIe siècle, moyen-âge central Auteur : Lourenço Jograr (Jogral) Interprète :Paulina Ceremuzynska Titre: Três moças cantavam d’amor Album : E moiro-me d’Amor (2006)
Bonjour à tous,
l y a tant de beaux auteurs, artistes, poètes, trouvères et troubadours qui nous viennent du monde médiéval qu’il pourrait parfois sembler difficile de savoir par où commencer. De notre côté, dans cette aventure, nous avons choisi de privilégier un voyage exploratoire qui ne suit pas nécessairement les sentiers balisés, ni les frontières des terres de la France d’alors. Notre objet est donc vaste mais nos pas restent libres de toute entrave.
Bien sûr, en matière de poésie et de littérature médiévale, il y a des classiques, des hiérarchies dans les auteurs, des influences réputées plus certaines que d’autres. En plongeant dans la discipline fascinante qu’est la codicologie, on peut même compter les codex et les manuscrits anciens pour mesurer la popularité de certains textes, ou projeter leur influence, même si cela reste un exercice délicat, comme nous le rappelait Richard Trachsler dans son excellente conférence sur le roman arthurien, donnée à l’Ecole de Chartes. Avec le temps et si Dieu nous prête vie, nous finirons bien par rattraper tous ces « classiques », mais encore une fois, nous n’en avons pas, jusque là, fait notre priorité systématique.
Ainsi, aujourd’hui, nous continuons d’emprunter, à notre façon, les chemins de traverse, à la découverte de ce fascinant moyen-âge et ce faisant, nous partons à la rencontre des Cantigas de Amigo et des Cantigas de Amor, autrement dit ces chansons des troubadours de l’Espagne et du Portugal médiéval qui sont des pièces de lyrique courtoise toutes entières dédiées à l’ami (soit l’être aimé) ou à l’amour.
Nous voilà donc à l’abordage des rives du moyen-âge central pour vous parler d’un troubadour du XIIIe siècle: Lourenço Jograr (ou Xograr), que l’on pourrait traduire, s’il le fallait, par Laurent ou Laurencin le Jongleur. Et comme souvent, cet article nous fournit encore l’occasion de parler d’une artiste passionnée de musique médiévale. C’est une chanteuse et soliste contemporaine d’origine polonaise. Elle a pour nom Paulina Ceremuzynska et elle nous offre ici une très belle interprétation d’une chanson de ce Lourenço, mais avant de la découvrir disons quelques mots de ce dernier.
Lourenço Jograr ( Xograr ou Jogral )
Laurencin ou Laurent le Jongleur
Les informations concernant la biographie de ce troubadour proviennent essentiellement de ses propres poésies ou des dits d’autres troubadours de son temps le concernant. Le fait qu’il ne soit désigné pratiquement que par son prénom complique encore son identification certaine dans les sources. Contemporain de la deuxième moitié du XIIIe siècle, il était, semble-t-il, d’origine portugaise, et a certainement fréquenté, au moins un temps, la cour d’Alphonse X de Castille.
Son oeuvre, à tout le moins celle qui nous est parvenue, n’est pas immense en taille. Elle comprend une dizaine de cantigas de amigo ou de amor réparties dans plusieurs manuscrits anciens (voir image ci-contre). On y trouve encore quelques jeu-partis demeurés célèbres entre lui et le chevalier et troubadour João Garcia de Guilhade (Johan Garcia de Guilhade) au service duquel Lourenço a certainement été.
TRÊS MOÇAS CANTAVAM D’AMOR par Paulina CEREMUZYNSKA
Paulina Ceremuzynska & l’art des troubadours galaïco-portugais du XIIIe
Nous devons l’interprétation du jour à la chanteuse et artiste Paulina Ceremuzynska. Avec une prédilection pour les musiques anciennes et en particulier celles provenant de la période médiévale et du moyen-âge central, Paulina est diplômée en musicologie à l’université de Varsovie. Titulaire encore d’un master en Interprétation de la musique médiévale, obtenu à l’Université Paris-Sorbonne, elle a étudié le chant et la direction artistique sous l’égide de prestigieux professeurs au nombre desquels on conte le célèbre contre-ténor et chanteur lyrique Richard Levitt.
En 2004, lors d’études et de recherches dans le cadre du Centre de recherches en sciences humaines de Saint-Jacques de Compostelle, elle s’attela à la transcription musicale et à l’interprétation du Parchemin Sharrer, document ancien comprenant des cantigas contemporaines du règne de Denis 1er du Portugal (1279-1325), monarque éclairé connu encore sous le nom du roi poète ou du roi troubadour. Outre ses célèbres réformes dans le milieu agraire, l’homme était un féru de littérature et de culture. Il fonda d’ailleurs l’université de Lisbonne et on lui attribue près de 140 cantigas.
A l’occasion de ses recherches historiques, musicales et médiévales, Paulina se forma aussi au galaïco-portugais et l’ensemble de ce travail donna lieu à un premier CD : Cantigas de Amor e Amigo dans lequel elle présentait des chansons du Roi Denis et du troubadour Martin Codax. Si cet album vous intéresse, vous le trouverez disponible à la vente en ligne sous ce lien : Cantigas de Amor E Amigo
Ce travail fut aussi, indubitablement, la confirmation pour l’artiste d’un vif intérêt, sinon d’une passion, pour la poésie des troubadours de cette période et de cette langue. Elle poursuivit d’ailleurs ses recherches dans la même direction, pour aboutir en 2006 à l’album E moiro-me d’Amor qui se situait encoreautour des troubadours de langue galaïco-portugaise du moyen-âge central. Il s’agit là d’un travail de restitution dont l’ambition est de se situer au plus près de l’esprit médiéval des Cantigas de Amigo. Il s’articule autour d’une sélection de chansons prises dans le répertoire des troubadours les plus prestigieux de l’école galicienne. C’est de cet album qu’est tirée sa sublime interprétation de la chanson de Lourenço Jograr que nous vous proposons aujourd’hui.
A noter encore concernant cette artiste qu’elle est la fondatrice et la directrice artistique de l’Ensemble Meendinhospécialisé dans les chants monophoniques médiévaux et les musiques anciennes. Pour la suivre, voici l’adresse de sa page facebook.
Três moças cantavam d’amor :
le chant d’amour de trois damoiselles pour un troubadour ému
La chanson du jour met en scène trois jeunes filles en peine d’amour et l’une d’elles, qui se trouve être la belle du troubadour propose aux deux autres de chanter la chanson d’un « ami » (l’artiste lui-même donc). Et voilà donc notre troubadour devant la scène, touché, pour ne pas dire émoustillé, que sa chanson puisse avoir été choisie par l’élue de son cœur, y voyant là, à l’évidence, une belle preuve d’amour. Derrière l’émotion du poète, on pourra, bien sûr, argumenter à l’envie sur la nature « auto-élogieuse » du chant, il semble d’ailleurs que quelques troubadours de la même période que l’auteur, l’aient fait, pour le moquer un peu mais la nature épurée de cette chanson d’amour « en miroir » l’emporte tout de même au final.
Les paroles médiévales
et leur adaptation en français moderne
Nous vous proposons une adaptation française du cru ; elle est issue de la traduction espagnole et anglaise des paroles et de recherches personnelles sur la langue originale. Encore une fois, il s’agit de s’en faire une idée, il reste, quoiqu’il en soit, difficile de retraduire toute la richesse de ce texte dans son contexte:
Três moças cantavam d’amor, mui fremosinhas pastores, mui coitadas dos amores. E diss’end’ũa, mia senhor: – Dized’amigas comigo o cantar do meu amigo.
Trois demoiselles chantaient d’amour c’étaient de très belles bergères Souffrant de peines amoureuses Et l’une d’elles disait, qui est ma dame : – Chantez, mes amies, avec moi, le chant de mon ami. (bien-aimé)
Todas três cantavam mui bem, come moças namoradas e dos amores coitadas. E diss’a por que perço o sem Dized’amigas comigo o cantar do meu amigo.
Toutes les trois chantaient fort bien Comme des filles amoureuses Et prises en détresse d’amour, Et elle dit, ce qui me troubla les sens : – Chantez, mes amies, avec moi, le chant de mon bien-aimé.
Que gram sabor eu havia de as oir cantar entom! E prougue-mi de coraçom quanto mia senhor dizia: – Dized’amigas comigo o cantar do meu amigo.
Quel grand plaisir j’ai eu alors de les entendre chanter! Et comme cela a touché mon coeur quand ma dame leur disait: – Chantez, mes amies, avec moi, le chant de mon bien-aimé.
E se as eu mais oísse, a que gram sabor estava! E quam muito me pagava de como mia senhor disse: – Dized’amigas comigo o cantar do meu amigo
Et, moi, plus je les entendais, Quelle grande joie c’était! Et combien cela me plaisait Comme ma dame disait : – Chantez, mes amies, avec moi, le chant de mon bien-aimé.
En vous souhaitant une belle écoute et une excellente journée!
Fred
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.
PS : dans les sources utiles sur la poésie et les cantigas médiévales gallego-portugaises (amigo et amor) , il faut citer pour ceux d’entre vous qui parlent portugais ou anglais cet excellent site web attaché, indirectement, à la faculté de Lettres de Lisbonne :Cantigas medievais galego-portuguesas.