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Cantiga de Santa Maria 106 : le miracle des deux écuyers sauvés de la prison

Sujet : Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracle, Sainte-Marie, prison, évasion.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : Alphonse X  (1221-1284)
Titre : Cantiga de Santa Maria 106  « Prijôn fórte nen dultosa » 
Album :  Cantigas del Norte de Francia, Eduardo Paniagua (2019).

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nos recherches médiévales nous entraînent à la cour d’Alphonse X de Castille pour un nouveau chant à la vierge : la Cantiga de Santa Maria 106. Celle-ci nous ramènera vers le nord de la France et à Soissons pour y découvrir l’histoire de deux écuyers sauvés in-extremis d’une dure geôle par un miracle marial.

La grande compilation de chants mariaux d’Alphonse X

Les deux écuyers voleurs sont capturés par des soldats en arme et montés. Enluminure du Codice Rico, CSM 106.
Pris sur le fait, les deux écuyers sont capturés.

Au XIIIe siècle, le grand roi savant, féru de composition, de poésie et de littérature fit compiler et mettre en musique de nombreux chants à la vierge : chants de Louanges mais surtout récits de miracles qui circulaient alors sur les routes et dans les lieux de pèlerinage médiévaux.

Ils formeront le riche corpus des Cantigas de Santa Maria, soit quelques 420 chansons annotées musicalement, léguées à l’Espagne médiévale et témoins de l’importance du culte marial au Moyen Âge central.

De nos jours, les cantigas sont encore abondamment jouées par les ensembles musicaux de la scène médiévale tandis que les riches enluminures de certains de leur codex continuent d’inspirer les médiévistes ou les musicologues par leur présentation d’instruments anciens et leurs détails.

La CSM 106 : absolution et évasion pour deux écuyers prisonniers

Jeté en prison, les deux écuyers voleurs échangent sur leur condition d'infortune, enluminure du Codice Rico, CSM 106
Prisonniers, les deux écuyers échangent sur leur sort.

Il n’est de prison suffisamment forte pour contrer la volonté de Marie. Le récit de miracle de la Cantiga de Santa Maria 106 est là pour l’affirmer et le fait que les deux écuyers soient enfermés, au départ, pour des actes délictueux n’y changera rien.

« Voleurs » dit la Cantiga. L’enluminure médiévale en tête d’article les montrent proches de bêtes de ferme et on les imagine volontiers pillant ou cherchant leur pitance en prélevant du bétail. Mais le délit ici n’est pas le propos et le chant ne s’y appesantit pas. Leur vœu de souscrire un don important pour la construction et les travaux de l’église de Soissons sera entendu.

Une offrande de clous

Le don consistera en cent clous d’offrande pour l’un et mille pour l’autre. S’agit-il de très précieux clous de girofle, épice très prisée au Moyen Âge ou plutôt des clous frappés sur certaines monnaies médiévales de la péninsule ibérique, en évocation de la croix christique ? Quoi qu’il en soit, les fers seront brisés et la porte de la cellule s’ouvrira pour laisser s’enfuir les deux prisonniers, au nez et à la barbe de leurs gardes.

Aux temps médiévaux comme aux temps bibliques, les voies divines restent impénétrables. Contre la justice des hommes, les deux écuyers voleurs seront libérés par leur intention sincère de contribuer à l’édification d’une église.

Puissance et immédiateté de l’intercession mariale

Illustration médiévale représentant les deux prisonnier enfermés :celui qui s'est libéré de ces chaînes explique à l'autre comment le miracle s'est accompli. enluminure du Codice Rico, CSM 106
Les deux écuyers prient pour leur libération.

Eloge des bonnes œuvres et de la charité, éloge de la foi en l’Eglise et en la sainte, le sens du récit de la Cantiga 106 reste clair. Il n’y a pas de limites au pouvoir de rédemption de la Vierge et il n’est jamais trop tard pour s’amender.

Comme dans de nombreux miracles mariaux médiévaux, on est frappé de l’immédiateté de l’intercession. Une fois le vœu ou la prière exprimés, le miracle s’accomplit dans une proximité confondante.

Au Moyen Âge, le monde du surnaturel et du divin jouxte de très près le monde temporel. Et si, comme l’enseignent les évangiles, « La foi soulève des montagnes« , le monde médiéval ne cesse de le manifester à travers sa foi en Marie.

Quelle église à Soissons ?

L’église dont il est question pourrait-elle être la cathédrale Saint-Gervais-et-Saint-Protais de Soissons ? C’est possible. Au moment de cette cantiga et dans les temps qui la précédent, l’édifice était encore en chantier. Il pourrait encore s’agir de l’église Saint-Pierre vestige de l’abbaye bénédictine de Notre-Dame, et qui semble avoir connu, elle aussi, des travaux de réfection et de construction autour du XIIe siècle1.

La Cantiga de Santa Maria 106 et ses enluminures dans le Codice Rico de la Bibliothèque de L'Escurial
La Cantiga de Santa Maria 106 dans le très beau Códice rico de la bibliothèque de l’Escurial.

Aux sources médiévales de la CSM 106

Scène tirée d'un manuscrit médiéval à l'intérieur d'une église : un prisonnier assis dans une geôle, deux garde le surveille, tandis que le premier prisonnier s'échappe. une tour se dresse à l'arrière-plan. enluminure du Codice Rico, CSM 106.
Le premier écuyer s’évade sous l’œil de son compère.

Pour présenter cette cantiga, nous revenons, une fois de plus, sur le Códice rico et ses précieuses enluminures.

Conservé à Madrid, sous la garde de la Bibliothèque Royale de l’Escurial, le Ms. T-I-1 fait partie des grandes références en matière de Cantiga de Santa Maria.

S’il existe d’autres codex autour des cantigas, ce manuscrit médiéval se partage la vedette avec le MS B.I.2 de l’Escorial, également connu comme códice de los músicos. Ce dernier fait toutefois une plus grande place aux enluminures de musiciens. Comme on peut le constater sur les illustrations de cet article, celles du Códice rico sont plus proches du narratif des cantigas.


Eduardo Paniagua et les Cantigas du Nord de France

La version en musique de ce chant à la vierge nous ramène encore vers le maître de musique espagnol Eduardo Paniagua. Il est, à ce jour, le seul, qui compte dans sa discographie, d’avoir enregistré l’ensemble du corpus des Cantigas de Santa Maria.

Face à l’immensité de la tâche, il a procédé à de nombreux recoupements thématiques sans ménager sa peine. On peut même, quelquefois, retrouver des cantigas enregistrées dans des versions différentes sur différents albums.

Cantigas del Norte de Francia - Eduardo Paniagua, pochette de l'album.

La version en musique de la Cantiga 106 du jour est tirée de son album Cantigas del Norte de Francia. Enregistré en 2019, le directeur espagnol y présentait pas moins de 21 cantigas en provenance du nord de France pour une durée d’écoute de 120 minutes.

Vous pouvez retrouver cet album chez votre disquaire favori. À défaut, vous pourrez également l’acquérir sur les plateformes en ligne au format CD ou dématérialisé. Voici un lien utile pour vous le procurer : Cantigas del Norte de Francia, Eduardo Paniagua.


La Cantiga 106 en galaïco-portugais et sa traduction française

Esta é como Santa María sacou dous escudeiros de prijôn.

Prijôn fórte nen dultosa
non pód’ os presos tẽer
a pesar da Grorïosa.

Cette cantiga conte comment Sainte-Marie fit sortir deux écuyers de prison.

Il n’est pas de prison si forte
qui ne puisse retenir des prisonniers
contre la volonté de la Glorieuse.


Desta razôn vos direi
un miragre que achei
escrito, e mui ben sei
que farei
del cantiga saborosa.
Prijôn fórte nen dultosa…

À ce sujet, je vais vous parler
D’un miracle que j’ai trouvé
Écrit et je ne doute pas
Que j’en ferai
Un chant réjouissant (savoureux).
Il n’est pas de prison si forte…


E contarei sen mentir
como de prijôn saír
fez dous presos e fogir
e pois ir
en salv’ a mui Precïosa.
Prijôn fórte nen dultosa…


Et je conterai sans mentir
Comment d’une prison
La très précieuse
Fit s’échapper deux prisonniers
Et se mettre à l’abri.
Il n’est pas de prison si forte…


Dous escudeiros correr
foron por rouba fazer;
mais fôronos a prender
e meter
en prijôn perigoosa.
Prijôn fórte nen dultosa…


Deux écuyers s’en furent en virée
pour voler,
Mais ils furent pris
Et jetés
Dans une prison fort dangereuse.
Il n’est pas de prison si forte…


Jazend’ en aquel logar,
ũu deles se nembrar
foi com’ en Seixôn lavrar
e pintar
viu eigreja mui fremosa.
Prijôn fórte nen dultosa…


Enfermés en ce lieu,
L’un des écuyers se souvint
Comment, à Soissons,
Il avait vu une très belle église peinte
et en construction.
Il n’est pas de prison si forte…


E diss’ a séu compannôn:
“Se éu saír de prijôn,
cen cravos darei en don
a Seixôn
que é óbra mui costosa.”
Prijôn fórte nen dultosa…


Et il dit à son compagnon :
« Si je parviens à sortir de cette prison,
Je donnerai cent clous en offrande
à l’église de Soissons,
Car c’est un chantier très coûteux. »
Il n’est pas de prison si forte…


E pois esto prometeu,
lógo ll’ o cepo caeu
en térra; mais non s’ ergeu:
atendeu
ant’ a noite lubregosa.
Prijôn fórte nen dultosa…


Dès qu’il eut fait cette promesse,
Ses fers tombèrent au sol,
Mais il ne bougea pas,
et attendit
Jusqu’à la nuit obscure.
Il n’est pas de prison si forte…


Mais poi-la noite chegou,
a séu compannôn contou
como ll’ o cepo britou
e sacou
end’ a Virgen pïedosa.
Prijôn fórte nen dultosa…


Mais dès que le nuit vint,
Il conta à son compagnon,
Comment la Vierge miséricordieuse
Avait brisé
et ôté ses chaines.
Il n’est pas de prison si forte…


O outro lle diss’ assí:
“Per quant’ éu a vós oí,
mil cravos levarei i
se mi a mi
tóll’ esta prijôn nojosa.”
Prijôn fórte nen dultosa…


Et l’autre lui dit ainsi :
« Comme je t’ai entendu le dire,
Je porterai mille clous
si elle me libère moi aussi
De cette horrible prison.»
Il n’est pas de prison si forte…


Pois s’ o primeiro sentiu
sólto da prijôn, fogiu,
A guarda, quand’ esto viu,
lóg’ abriu
a cárcer mui tẽevrosa.


Puis, le premier prisonnier libre
S’échappa de prison et s’enfuit,
Et les les gardes quand ils virent cela,
Ils ouvrirent alors
La cellule obscure.


polo outr’ i guardar ben,
ca atal éra séu sen;
mas dele non achou ren,
e porên
houv’ a Virgen sospeitosa,


Pour bien surveiller le prisonnier restant.
Mais de lui ils ne trouvèrent aucune trace
Et par la suite
Ils soupçonnèrent la vierge,


madre de Nóstro Sennor,
que lle fora soltador
dos presos e guïador,
sen pavor,
como Sennor poderosa.
Prijôn fórte nen dultosa…


Mère de notre Seigneur,
D’avoir aidé les deux prisonniers
À s’échapper et de les avoir guidé
Sans peur,
Comme la grande dame puissante qu’elle est.
Il n’est pas de prison si forte…


Retrouvez ici plus de Cantigas de Santa Maria traduites en français, avec versions en musique, partitions et sources.

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


  1. L’Abbaye Notre-Dame à Soissons,  Jacques Thiébaut
    Bulletin Monumental,  Année 1971, Persée. ↩︎

Retouche d’enluminure : La carole du Roman de la Rose

détail enluminure ms 5226, joueur de viele.

Sujet : enluminure, manuscrit médiéval, retouche numérique, feuille d’or, ms 5226, poésie médiévale, littérature médiévale, vieux français.
Période : Moyen-âge central, XIIIe siècle.
Titre : Le Roman de la Rose
Auteur :  Guillaume De Lorris (1200-1238) et Jean De Meung (1240-1305).

Bonjour à tous,

ous vous proposons, aujourd’hui, une nouvelle retouche d’enluminure. L’illustration originale représente la célèbre carole du Roman de la Rose. Elle est tirée d’un manuscrit médiéval daté du XIVe siècle.

Nous avions fait cette retouche ou plutôt ce « rafraîchissement » à l’occasion de notre dernière carte de vœux de fin d’année et nous vous la présentons ici sous forme d’animation en plusieurs étapes.

Des centaines de manuscrits pour un best seller médiéval

De nombreux manuscrits médiévaux du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris et Jean de Meung nous sont parvenus. En jetant un œil sur le site arlima.net, vous en trouverez près de 300 référencés. Un nombre important sont des éditions complètes de l’ouvrage. D’autres codex n’en présentent que certaines parties ou extraits.

En matière de codicologie (cf l’excellente conférence de Richard Trachsler sur le roman arthurien), la quantité d’exemplaires ayant traversé les siècles renseigne, à elle seule, sur la grande popularité médiévale du Roman de la Rose. L’ouvrage se classe, indéniablement, dans le top des Best Sellers du Moyen Âge.

Dans l’ensemble de ce corpus, disséminé à travers les plus prestigieuses bibliothèques d’Europe et même d’outre-Atlantique, on retrouve, bien sûr, un nombre important de manuscrits enluminés.

Le ms 5226 de la Bibliothèque de l’Arsenal

Le manuscrit médiéval qui nous occupe aujourd’hui est le ms 5226 de la la Bibliothèque de l’Arsenal.

Daté du XIVe siècle, l’ouvrage présente sur 154 feuillets une édition complète du Roman de la Rose. Il a été copié et enluminé par Jeanne et Richard de Montbaston, un couple de libraire et enlumineur qui avait leur atelier à Paris, vers le milieu de ce même siècle. On peut le consulter sur Gallica.

Ce manuscrit est agrémenté de vingt-quatre miniatures qui ont plutôt bien résisté au temps. Les fonds diaprés sont particulièrement bien conservés (damiers ou losanges or et couleur).

Sur certains fonds unis (feuille d’or), le matériel s’est un peu défraîchi et a perdu de sa brillance mais sans que cela altère nullement la lisibilité des scènes. Après plus de six siècles, quelques détails se sont aussi altérés sur certaines enluminures : visages ou traits effacés ou brouillés partiellement.

L’enluminure retouchée

Dans l’ensemble, on se trouve face à un manuscrit enluminé dans une bel état de conservation. L’exercice du jour est donc plus un léger rafraîchissement sur quelques tracés et sur le fond de feuille d’or. Il n’a rien d’une retouche ou d’une reprise en profondeur. Nous l’avons restitué ici en quelques passes.

cliquez sur l’enluminure pour charger l’animation

La carole du Roman de la Rose

La scène est bien connue. L’auteur, dans sa quête d’amour et de courtoisie, est attiré dans un verger où des gens dansent ensemble une charmante carole. Le poète verra s’y succéder les composantes de la courtoisie : liesse, plaisir, beauté, amour, etc…

En voici un extrait en vieux-français original et sa traduction en vers dans l’édition de Pierre Marteau daté de 1878 : Le Roman de la Rose par Guillaume de Lorris et Jean de Meung, Édition accompagnée d’une traduction en vers.

Lors m’en alai tout droit à destre,
Par une petitete sente
Plaine de fenoil et de mente;
Mès auques près trové Déduit,
Car maintenant en ung réduit
M’en entré où Déduit estoit.
Déduit ilueques s’esbatoit;
S’avoit si bele gent o soi,
Que quant je les vi, je ne soi
Dont si très beles gens pooient
Estre venu; car il sembloient
Tout por voir anges empennés,
Si beles gens ne vit homs nés.

Ceste gent dont je vous parole,
S’estoient pris à la carole,
Et une dame lor chantoit,
Qui Léesce apelée estoit:
Bien sot chanter et plesamment,
Ne nule plus avenaument,
Ne plus bel ses refrains ne fist,
A chanter merveilles li sist;

Qu’ele avoit la vois clere et saine,
Et si n’estoit mie vilaine;
Ains se savoit bien desbrisier,
Ferir du pié et renvoisier.

Ele estoit adès coustumiere
De chanter en tous leus premiere:
Car chanter estoit li mestiers
Qu’ele faisoit plus volentiers.
Lors véissiés carole aller,
Et gens mignotement baler,
Lors véissiés carole aller,
Et faire mainte bele tresche,
Et maint biau tor sor l’erbe fresche.

Traduction en français actuel de Pierre Marteau

Lors donc, à droite je m’engage
Dans un sentier tout parfumé,
De menthe et de fenouil semé.
Tout près de là, suivant mon guide,
J’entrai dans un réduit splendide
Où le beau Déduit se trouvait.
En ce lieu Déduit s’ébattait;
Si belle était sa compagnie,
Que soudain ma vue éblouie
Crut voir des anges empennés,
Comme onc n’en virent hommes nés,
Et ne savais d’où pouvaient être
Venus gens si beaux, si beau maître.

Cette troupe que je devise
A la karole s’était prise;
Une gente dame chantait
Que Liesse l’on appelait.
A chanter elle était savante,
Car d’une façon ravissante
Elle modulait ses refrains
Gracieux, entraînants, divins.

Elle avoit la voix claire et saine,
Et n’était pas non plus vilaine,
Mais sa taille souple ondulait
Et lestement son pied frappait.

Elle était toujours coutumière
De chanter partout la première,
Car chanter pour elle c’était
Ce que plus volontiers faisait.
Vous eussiez vu gens en cadence
Mener karole et fine danse,
Et mainte tresce et maint beau tour
Sur l’herbe fraîche d’alentour.


Découvrir d’autres articles sur le Roman de la Rose :

En vous souhaitant une excellente journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Chanson de toile pour une belle mal mariée et maltraitée

Sujet : musique  médiévale, chansons de toile, chanson de mal mariée, amour courtois, maltraitance, vieux français, trouvères, langue d’oïl.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : En un vergier, lez une fontenele
Interprète :  Ensemble Ligeriana
Album Chansons de toile, Bele Ysabiauz pucele bien aprise (2007)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous faisons route vers le Moyen Âge central et le XIIIe siècle pour y découvrir une nouvelle chanson de toile. Cette pièce en vieux français est l’œuvre d’un trouvère demeuré anonyme.
À l’habitude, nous vous en proposerons un commentaire, des sources manuscrites, ainsi qu’une version en musique et une traduction en français actuel.

Cuens Guis ou « En un Vergier » : chanson de toile ou de mal mariée ?

Comme dans de nombreuses chansons de toile, il est question ici d’une belle d’origine noble (ici c’est même une fille de roi) qui attend son amant. En l’occurrence, ce dernier est lui aussi de sang bleu puisqu’il s’agit d’un comte.

Au delà du thème de la belle amoureuse et son attente, celui de la mal-mariée ressort, plus encore, de cette chanson médiévale. La brutalité du récit pourrait même éclipser sa dimension courtoise si cette dernière ne triomphait à la fin, dans une certaine mesure.

Contre les médisants qui se tiennent si souvent en arrière plan dans la lyrique courtoise, on verra que la belle paye ici, très concrètement et dans sa chair, le prix de sa passion secrète.

Mauvais mariage, maltraitance et prix des amours courtoises

Prisonnière d’une union arrangée avec un vieillard, la dame est inconsolable et son cœur est ailleurs. Séquestrée jour et nuit par ce mauvais mari, elle sera violement battue par lui après qu’il l’ait surprise en train de s’épancher sur sa peine et son amour.

Le cadre idyllique du verger (lieu d’amour ou de transgression ?) se transformera donc, pour elle, en un théâtre de supplice et de châtiment. Face à ce mari ivre de jalousie, la nature dangereuse des jeux amoureux courtois se trouve explicitement soulignée ici.

Dans la lyrique courtoise, c’est assez peu fréquent pour être souligné. On y meurt, en effet, souvent d’amour mais de manière plus allégorique que littérale.

Quoi qu’il en soit, il en faudra plus pour freiner les amours de la belle ; sa seule consolation sera l’espoir d’une nouvelle rencontre secrète avec son amant. Dieu lui-même intercédera pour exaucer ses vœux, sauvant ainsi doublement l’amour véritable et la courtoisie.

Aux sources manuscrites de cette chanson

Le premier paragraphe de cette chanson est tiré, à peu de variation près, du Lai d’Aristote. Ce fabliau,  attribué originellement à Henri d’Andeli (trouvère normand du XIIIe siècle) et plus récemment à Henri de Valenciennes, rencontra un franc succès au Moyen Âge 1.

Dans ce récit satirique, le philosophe et mentor d’Alexandre le Grand se trouve trompé et ridiculisé par une courtisane qui le chevauchera même littéralement au vue et au su de tous.

La chanson "comte guis ou en un vergier lez une fontenele" dans le ms Français 20050 de la BnF, dit chansonnier de Saint-Germain-des-Prés.
« En un vergier lez une fontenele » dans le ms Français 20050 de la BnF (à découvrir sur gallica.fr).

Pour la version notée musicalement de cette chanson de toile, on citera ici le manuscrit médiéval ms Français 20050 de la BnF, également connu sous le nom de Chansonnier de Saint-Germain-des-près.

Daté du XIIIe siècle, cet ouvrage propose sur 173 feuillets des pièces variées de trouvères et de troubadours du Moyen Âge central. Sur l’ensemble des textes présentés, vingt-quatre pièces sont notées musicalement dont celle du jour. De nombreuses lignes de partitions y sont présentes mais sont restées vides de notes.

Pour sa transcription en graphie moderne, vous pourrez retrouver cette chanson médiévale aux côtés de nombreuses autres dans Le Romancero françois de Paulin Paris, daté de 1833 et sous-titré : Histoire de quelques anciens trouvère et choix de leurs chansons, le tout nouvellement recueilli.

L’interprétation en musique que nous avons choisie est celle de l’ensemble médiéval Ligeriana.

La version musicale de cette chanson de toile par l’ensemble Ligeriana

L’ensemble Ligeriana et les chansons de Toile

L’ensemble musical Ligeriana a été fondé au début de l’année 2000 par Katia Caré, directrice, musicienne et chanteuse reconnue de la scène musicale médiévale ( voir notre portrait de l’ensemble Ligeriana et sa discographie.

En 2007, la formation faisait une incursion dans les chansons de toile du XIIIe siècle. Enregistré à l’abbaye de Fontevraud, cet album présentait sept pièces médiévales pour plus de 73 minutes d’écoute.

Chanson de Toiles, l'album de Ligeriana.

On y trouve quelques chansons d’auteurs anonymes aux côtés de trois d’autres attribuées à Audefroi le Bastart (Audefroi le Bâtard), trouvère artésien de la fin du XIIe siècle.

L’album ne semble pas avoir été réédité à ce jour mais vous pourrez peut-être le trouver en passant par votre disquaire habituel ou sur certaines plateformes de streaming légales.

Musciens ayant participé à cet album

Carole Matras (voix, harpe), Estelle Nadau (voix), Caroline Montier (voix), Estelle Garreau-Boisnard (voix, flûte traversière médiévale), , Évelyne Moser (narration, vielle à archet, psaltérion), Florence Jacquemart (flûtes à bec médiévales), Katia Caré (voix et direction)


« En un vergier, lez une fontenele »,
version originale en langue d’oïl


En un vergier, lez une fontenele,
Dont clere est l’onde et blanche la gravele,
Siet fille a roi, sa main a sa maxele.
En sospirant son douz ami rapele
“Ae, cuens Guis amis,
La vostre amors me tout salas et ris!”

Cuens Guis amis, com male destineie!
Mes pere m’a a un viellart donee,
Qui en cest meis m’a mise et enserree:
N’en puis eissir a soir n’a matinee.
“Ae, cuens Guis…”

Li mals mariz en oï la deplainte.
Entre el vergier, sa corroie a deseeinte.
Tant la bati q’ele en fu perse et tainte :
Entre ses piez por pou ne l’a estainte.
“Ae, cuens Guis…”

Li mals mariz, qant ill’ot lai dangie,
Il s’en repent, car il ot fait folie,
Car il fu ja de son pere maisnie.
Bien seit q’ele est fille a roi, koi qu’il die.
“Ae, cuens Guis…”

La bele s’est de pameson levee.
Deu reclama par veraie penseie:
“Bels sire douz, ja m’avez vos formee ;
Donez moi, sire, que ne soie obliee,
Ke mes amis revengne ainz la vespree.”
“Ae, cuens Guis…”

Et nostre Sires l’a molt bien escoutee:
Ez son ami, qui l’a reconfortee.
Assis se sont soz une ante ramee ;
La ot d’amors mainte larme ploree.
“Ae, cuens Guis…”


Traduction en français actuel

Dans un verger, près d’une source,
Où l’eau est limpide et le sable blanc,
Est assise la fille d’un roi, sa main posée sur sa joue (maxele : joue ou menton) .
En soupirant, elle se souvient de son doux amant :
« Hélas, comte Guy, mon amour,
Mon amour pour vous a chassé toute consolation et toute joie ! »

« Comte Guy, mon ami, quel triste sort !
Mon père m’a donnée à un vieillard,
Qui, dans cette maison, m’a mise et enfermée:
Je n’en puis sortir ni le matin ni le soir :
Hélas, comte Guy, mon amour… »

Le mauvais mari entendit ses lamentations ;
Il entra dans le verger et ôta sa ceinture.
Il la battit tellement qu’elle fut couverte de bleus,
Gisant à ses pieds ; il faillit la tuer.
Hélas, comte Guy, mon amour…

Le mauvais mari, après l’avoir meurtrie (maltraitée),
Regretta son acte, car c’était une folie.
Comme il était de la maison (maisnie) du père de sa femme,
Il savait bien, quoi qu’il en dise, qu’elle était fille de roi,
Hélas, comte Guy, mon amour…

La belle dame ayant repris ses esprits.
Implora Dieu de tout son cœur :
« Beau et doux Seigneur qui m’avez créée,
Accordez moi, sire, que je ne sois oubliée,
Et que mon amant revienne avant le soir :
Hélas, comte Guy, mon amour…

Et notre Seigneur exauça sa prière :
C’est son amant qui la consola.
Et ils s’assirent sous un bosquet feuillu (branche d’arbre feuillu)
Où elle versa bien des larmes d’amour.
Hélas, comte Guy, mon amour…


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En vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
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  1. Voir manuscrit 3516, Bibliothèque de l’Arsenal, Paris ↩︎

« Hé, Dame jolie », un joli motet courtois du Codex de Montpellier

Enluminure amour courtois

Sujet :   codex de Montpellier,  musique médiévale, chanson médiévale, amour courtois, vieux-français,  chants polyphoniques, motets, fine amor, traduction.
Période :   XIIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre:  « 
E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir« 
Auteur :   Anonyme
Interprète :  Sinfonye
Album : 
 Trois soeurs, Three Sisters, 13th c , french songs (1995).

Bonjour à tous,

os pérégrinations médiévales du jour nous entraînent vers les musiques polyphoniques du XIIIe siècle. Elles nous donneront l’occasion de lever le voile sur un joli motet courtois issu du Codex de Montpellier. Au passage, nous découvrirons aussi une formation de musiques anciennes de haute tenue : l’ensemble Sinfonye fondé par la musicienne et compositrice Stevie Wishart.

L’amour courtois du Codex de Montpellier

La pièce du jour s’inscrit dans la parfaite continuité de nombreux motets présentés dans le codex de Montpellier ou chansonnier de Montpellier. Ce précieux manuscrit médiéval est conservé à la Bibliothèque Inter-Universitaire de la ville du même nom sous la référence H196.

Avec plus de 330 chansons et motets annotés musicalement pour un grand nombre de pièces courtoises, ce codex forme un témoignage important des œuvres polyphoniques des XIIe et XIIIe siècles.

Le manuscrit a conservé l’anonymat des auteurs des pièces qu’il propose mais on peut retrouver tout de même certaines paternités en croisant les manuscrits. En l’occurrence, celle du jour ne semble pas avoir d’auteur précis.

Le motet "E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir" & sa partition, dans le codex de Montpellier (H196) - manuscrit enluminé du XIIIe siècle
Le motet « E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir » & sa partition, dans le codex de Montpellier (H196)

Ce motet se situe dans la veine de l’amour courtois de cette période. On y retrouvera l’amant-poète se laissant bercer par ce « mal d’aimer » qui lui procure, toute à la fois, douleur et joie. La dame de son cœur sera, quant à elle, couverte d’éloges et louer comme il se doit. Enfin, pour sceller l’accomplissement parfait de la lyrique courtoise, les habituels jaloux et médisants pointeront aussi leur nez pour essayer d’entraver les idylles des amants.

Pour la découverte en musique de ce motet du Moyen Âge central, nous avons choisi une belle version très épurée, celle de l’ensemble médiéval Sinfonye.

La formation Sinfonye de Stevie Wishart

Sinfonye est un groupe de musique médiévale fondé en 1986 par la compositrice, musicienne et chanteuse Stevie Wishart.

Formée à Cambridge puis à Oxford et à la Guildhall School of Music and Drama de Londres, Stevie Wishart s’est illustrée en tant que compositrice dans le domaine de la musique contemporaine. Parallèlement, elle a mené une partie importante de sa carrière autour des musiques anciennes et médiévales avec un parti-pris d’ethnomusicologie et de restitution. C’est dans cet esprit qu’elle a fondé Sinfonye.

Depuis sa formation, l’ensemble a développé une riche discographie autour de la musique médiévale sur des thématiques assez variées. Les albums vont de l’amour courtois à l’œuvre d’Hildegarde de Bingen, en passant par des thèmes comme les musiques de Noel dans l’Angleterre médiévale, les cantigas de Santa Maria, des danses et musiques de l’Italie du XIVe siècle, des musiques du temps d’Aliénor d’Aquitaine, ou même encore un album consacré à la femme médiévale « amante, poétesse, protectrice et sainte ».

Côté actualité, les dernières productions de Sinfonye datent des années 2010. Depuis, la formation a, semble-t-il, arrêté de se produire mais sa directrice continue ses recherches autour de la fusion/rapprochement entre musiques médiévales et univers musicaux plus contemporains.

L’album Trois soeurs, Three Sisters, chansons du 13e siècle – France

Le motet du jour est tiré d’un album de 1995, originellement sorti sous le titre « Three sisters on the seashore« .

La pochette de l'album Three sisters de Sinfonye.

Cette production de Sinfonye propose 33 pièces dont la grande majorité sont des chansons et motets polyphoniques du XIIIe siècle. Une bonne partie d’entre elles sont anonymes et tirées du codex de Montpelier H196.

Les 58 minutes d’écoute sont agrémentées de quelques estampies mais aussi d’une composition plus moderne de la directrice Stevie Wishart, dans l’esprit d’un motet médiéval.

Depuis sa sortie initiale, l’album a été réédité par Glossa Music qui le propose encore dans son catalogue. A défaut de vous le procurer via l’éditeur ou votre disquaire habituel, vous pourrez aussi le retrouver sur certaines plateformes légales de streaming.

Musicien et artistes présents sur cet album :

Vivien Ellis (voix), Jocelyn West (voix), Stevie Wishart (voix, vièle à archet, vielle à roue, direction)


E, Dame Jolie, mon cuer sans fauceir
La version en vieux-français


E dame jolie
Mon cuer sans fauceir
Met an vostre bailie
Ke ne sai vo peir.

Sovant me voit conplaignant
Et an mon cuer dolosant
D’une malaidie
Dont tous li mons an amant
Doit avoir le cuer joiant
Cui teilz malz maistrie
Si formant m’agrie.
Li dous malz d’ameir
Ke par sa signorie
Me convient chanteir


E dame jolie….

J’ain de cuer an desirant
Dou monde la mués vaillant
Et la plus prixie
Plus saige ne mués parlant
N’a honor mués antandant
On mont ne cuit mie.
Ne sai ke j’an die
Mais a droit loweir
C’est la muez ensaignie
C’on puxe trover.


E dame jolie….

Bien sai ke fellon cuxant
M’ont estei souvant nuxant
Ver vostre partie
Tres douce dame a cors gent
Por Deu, ne-s croiez pas tant
Ces gens plain d’anvie.
Jai si corte vie
Lor puist Deus doneir
K’il ne me puxent mie
Ver vous plus grever.

E dame jolie….


La traduction de ce motet en français actuel

NB : pour éclairer ce motet, nous avons opté pour une traduction complète du vieux français original (relativement ardu) au français actuel.

Ah ! belle dame,
Je remets mon cœur
Sincèrement en votre pouvoir ,
Car je sais que vous êtes sans égale.

Souvent je me plains
En mon cœur affligé
D’un mal
Qui donne à tous ceux qui aiment,
Et que cette douleur accable,
Un cœur rempli de joie.
Le doux mal d’aimer
Me tourmente tellement
Que, sous son emprise,
Il me faut chanter.

Ah ! belle dame, …

J’aime sincèrement, et désire
La femme la plus digne du monde,
Et la plus précieuse ;
Je ne crois pas qu’il y en ait d’autre
Plus sage et plus éloquente au monde
Ni plus respectueuse de l’honneur.
Je ne sais qu’en dire de plus,
Si ce n’est lui rendre un hommage mérité (la louer comme il convient):
Elle est la femme la plus cultivée
Qu’on puisse trouver.

Ah belle dame, …

Je sais bien que des calomniateurs
S’en sont souvent pris à moi
Pour me nuire (diffamer) auprès de vous.
Ma très chère dame, si belle à voir,
Pour l’amour de Dieu, ne croyez pas tant
Ces gens plein d’envie.
Que Dieu leur accorde
Une vie brève,
Afin qu’ils ne puissent plus
Vous faire de tort (vous opprimer).


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En vous souhaitant un belle journée et en vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
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