Sujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue occitane, langue d’oc, amour courtois, courtoisie Période : Moyen Âge central, XIIe, XIIIe siècle Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210) Titre : Mos cors s’alegr’ e s’esjau Interprètes : Gérard Zuchetto, Patrice Brient, Jacques Khoudir Album : Gérard Zuchetto chante les Troubadours des XIIe et XIIIe siècles, Vol. 1 (1988)
Bonjour à tous,
ous repartons, aujourd’hui, au pays d’oc et en Provence médiévale. Nous sommes à la fin du XIIe siècle pour y découvrir une nouvelle chanson du troubadour Peire Vidal, au sujet de ses pérégrinations. Cette fois-ci, ce n’est pas en Espagne que nous le retrouverons mais, ayant séjourné à l’ouest de Carcassonne, dans le département de l’Aude actuel et s’apprêtant à rejoindre Barral, son protecteur marseillais.
Récit d’un séjour en Languedoc
sur fond de valeurs courtoises
Au menu de cette poésie, on retrouve un Peire Vidal un peu plus « sage », ou en tout cas, un peu moins grandiloquent qu’à l’habitude, mais tout aussi désireux de défendre les valeurs de la courtoisie. Pour preuve, elles lui sont si chères que même un ennemi farouche qui en porterait le flambeau pourraient devenir pour cela un ami.
Source : le chansonnier occitan H
On peut retrouver cette pièce du troubadour occitan dans le manuscrit médiéval connu sous le nom de Chansonnier Occitan H et référencé Vatican Cod. 3207, à la bibliothèque apostolique du Vatican où il est conservé.
Avec ses 61 feuillets à l’écriture tassée, cet ouvrage, daté de la fin du XIVe siècle, contient des chansons, sirventès et pièces poétiques de troubadours du Moyen Âge central. Si vous en avez la curiosité, vous pourrez le consulter en ligne ici.
Pour la traduction de la pièce du jour, de l’Occitan vers le Français moderne, si nous continuons de nous servir de l’ouvrage de Joseph Anglade : Les poésies de Peire Vidal (1913), nous l’avons toutefois largement reprise et remaniée, en nous servant d’autres sources et dictionnaires. Pour son interprétation, voici la belle version que Gérard Zuchetto en proposait à la fin des années 80.
Mos cors s’alegr’ e s’esjau de Peire Vidal par Gérard Zuchetto
Gérard Zuchetto Chante les
Troubadours des XIIe et XIIIe siècles (vol 1)
C’est en 1988 que Gérard Zuchetto, accompagné de Patrice Brient et Jacques Khoudir, allait partir à la conquête des plus célèbres troubadours du pays d’Oc.
Avec 9 titres, ce premier volume, sorti chez Vde-Gallo, allait faire une large place à Raimon de Miraval. Cinq pièces de cet album y sont, en effet, consacrées à cet auteur médiéval. Quant aux autres titres, on en retrouve deux de Arnaud Daniel, un de Raimbaud d’Orange et enfin, la pièce du jour, tirée du répertoire de Peire Vidal. Les deux opus suivants de cette série « Gérard Zuchetto Chante les troubadours… » sortiraient quelques années plus tard, en 1992 et 1993. D’une certaine manière, ils ne feraient qu’ouvrir le bal de l’oeuvre prolifique que le musicien, chercheur et compositeur allait consacrer, par la suite, à l’art des troubadours et à la « Tròba »,
I Mos cors s’alegr’ e s’esjau Per lo gentil temps suau E pel castel de Fanjau Que -m ressembla paradis ; Qu’amors e jois s’i enclau E tot quant a pretz s’abau E domneis verais e fis.
Mon cœur est joyeux et se réjouit Pour ce temps agréable et doux Et pour le Château de Fanjeaux, Qui me semble être le paradis : Puisque amour et joie s’y enclosent Et tout ce qui sied à l’honneur (valeur, mérite), Et courtoisie sincère et parfaite (véritable).
II Non ai enemic tan brau, Si las domnas mi mentau Ni m’en ditz honor e lau, Qu’eu nol sia bos amis. Et quar mest lor non estau, Ni en autra terra vau, Planh e sospir e languis.
Je n’ai pas d’ennemi si farouche (dur, brave) Qui, s’il me parle des dames Et m’en dit honneur et louange, Ne devienne un ami loyal. Et comme je ne suis pas parmi elles Et que je vais sur d’autres terres Je me plains et soupire et languis.
III Mos bels arquiers de Laurac, De cui m’abelis e*m pac, M’a nafrat de part Galhac E son cairel el cor mis ; Et anc mais colps tan no’m plac, Qu’eu sojorne a Saissac Ab fraires et ab cozis.
Mon bel archer de Laurac, Auprès duquel j’éprouve tant de plaisir et de joie à me tenir M’a blessé du côté de Gaillac Et m’a percé le cœur de son carreau d’arbalète : Et jamais coup ne me fut si doux Puisque j’ai séjourné à Saissac Avec ses frères et ses cousins.
IV Per totz temps lais Albeges E remanh en Carcasses, Que-l cavalier son cortes E las domnas del païs. Mas Na Loba a -m si conques, Que, si m’ajut Deus ni fes, Al cor m’estan sei dous ris.
Pour toujours je quitte l’Albigeois, Et je reste dans le Carcassonnais, Puisque les chevaliers Et les dames du pays y sont courtois. De plus, Dame Louve m’a si bien conquis Qu’avec l’aide de Dieu et ma foi (si Dieu me prête soutien et foi) Je garde, dans mon cœur, ses doux rires.
V A Deu coman Monrial E-l palaitz emperial, Qu’eu m’en torn sai a’N Barral, A cui bos pretz es aclis ; E cobrar m’an Proensal, Quar nulha gens tan no val, Per que serai lor vezis.
A Dieu, je remets Montréal Et le palais impérial, Car je m’en retourne, à présent, vers Barral* Que la gloire accompagne (auquel mérites, grande valeur est acquise) ; Les provençaux me recouvriront (retrouveront) bientôt, Car nulle gens n’a tant de valeur Et pour cela je serai des leurs (littéral : leur voisin).
* Barral : Raymond Geoffrey, Vicomte de Marseille, protecteur du troubadour
En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes
Sujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue d’oc, amour courtois, fine amor, fine amant, chansonnier provençal E Période : Moyen Âge central, XIIe, XIIIe siècle Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210) Titre :Baros de mon dan covit Interprète : Musica Historica Evénement : concert pour les 20 ans de l’ensemble à Budapest (2008)
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous retournons aux siècles des premiers troubadours du pays d’Oc avec Peire Vidal. Grandiloquent, tonitruant, claironnant presque, le poète provençal se pose, une fois encore, en chevalier émérite, « fine » amant d’exception, et même grand séducteur fatal et renommé. Pour un peu, il serait presque l’égal des rois si ceux-là ne finissaient par l’envier. Quant à ceux qui le raillent et le critiquent, la couleur est annoncée d’emblée, notre troubadour les salue de son mépris. Là encore, le fameux thème des « déloyaux » et « médisants », récurrent dans la courtoisie, refait surface (voir autre article sur ce sujet).
La chanson de Peire vidal dans le Chansonnier Provençal E de la BnF (1270-1350) Manuscrit Français 1749 – Consulter ce manuscrit médiéval ici
Pour le reste, faut-il prendre Peire Vidal au sérieux dans ses grandes envolées lyriques et « superlatives » ? Le ton finit par devenir humoristique et on serait presque tenter d’y voir, par endroits, une sorte de Don Quichotte avant l’heure ? A l’évidence, le troubadour ne craint pas non plus d’enchaîner les contradictions. Ainsi, les dames sont à ses pieds. Il folâtre même avec toutes, nous dit-il, tout en s’affirmant, dans le même temps, comme amant parfait au service d’une seule. Quoiqu’il en soit, par son style, son ton libre et cette façon unique de se mettre en avant, il demeure un troubadour tout à fait particulier (et plaisant), de cette période du Moyen Âge.
Pour finir sur l’approche de cette chanson, notons qu’on y retrouve également son grand goût du voyage. Il l’exprime même ici comme un des traits qui aurait fait partie intégrante de sa réputation : une forme de nécessité de mouvement qui lui était propre et qui aurait presque pu paraître, à ses propres yeux, comme une fâcheuse habitude, et peut-être même une « maladie » (malavei).
Pour découvrir cette belle pièce occitane médiévale, nous vous proposons l’interprétation de Musica Historica.
« Baron de mon dan covit » de Peire Vidal avec Musica Historica
L’ensemble Musica Historica
Fondé en 1988 à Budapest, l’ensemble Musica Historica s’est doté d’un répertoire assez large qui part de la période médiévale pour s’étendre jusqu’à des musiques plus folkloriques et populaires des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Du point de vue des aires géographiques, on retrouve, chez eux, des compositions en provenance de l’Europe de l’ouest même si leur terrain de prédilection se situe plutôt en Europe de l’est.
Rumen István Csörsz, le fondateur du groupe (au centre de la photo ci-dessous) est aussi celui qui prête sa voix à la pièce de Peire Vidal que nous présentons aujourd’hui. En plus d’une solide formation en musique classique, ce multi-instrumentiste et directeur a également longuement étudié l’histoire, la poésie et la littérature Hongroise, notamment sa relation avec les musiques folk et populaire des XVIIIe et XIXe siècles. Ceci explique la forte empreinte de ces thématiques sur le répertoire du groupe.
Discographie et concerts
Musica Historica ne semble quasiment jamais se produire en France. On retrouve bien plus la formation en Hongrie, Autriche et Slovakie mais encore en Allemagne et Italie. Sa discographie est riche d’une dizaine d’albums, dont la majeure partie est centrée sur le répertoire hongrois ancien, comme nous le mentionnions plus haut. Au delà de la scène, les membres du groupes, accompagnés d’autres collaborateurs ont également fondé en 1997, la Musica Historica Cultural Association, dont la vocation s’étend de la promotion d’événements autour de la musique ancienne à son enseignement.
« Baros de mon dan covit »
De l’occitan au français moderne
Note sur la traduction : nous suivons encore de près , ici, les travaux du philologue et romaniste Joseph Anglade (1868-1930) dans son ouvrage les poésies de Peire Vidal (1913).
I Baros de mon dan covit, Fals lauzengiers desleials, Qu’en tal domna ai chauzit, On es fis pretz naturals. Et eu am la de fin cor, ses bauzia, E sui totz seus, quora qu’ilh sia mia, Quar sa beutatz e sa valors pareis, Qu’en leis amar fora honratz us reis, Per qu’eu sui rics sol que’m denh dire d’oc.
Je méprise les seigneurs qui sont de faux et déloyaux médisants, (1 !) car j’ai choisi une dame où la distinction parfaite est une qualité innée. Et je l’aime d’amour parfait, sans fausseté, et je suis tout à elle, quel que soit le moment où elle voudra être mienne ; car sa beauté et sa valeur sont si manifestes Qu’en l’aimant un roi serait honoré ; aussi, suis-je riche pourvu qu’elle daigne me dire oui.
II Que res tan no m’abelit Com sos adreitz cors leials, On son tug bon aip complit E tug ben senes totz mals. Pos tot i es quan tanh a drudaria, Ben sui astrucs, sol que mos cors lai sia ; E si merces, per que totz bos aips creis Mi val ab leis, bems pose dir ses tot neis, Qu’anc ab amor tant ajudar no’m poc.
Car rien ne me charme plus Que son cœur droit et loyal Dans lequel sont réunis toutes les vertus Et tout le bien sans aucune trace de mal. Puisqu’elle a tout ce qui convient à l’amour, Je serai heureux, pourvu que je sois à ses côtés ; Et si la pitié, en laquelle résident toutes les bonnes qualités, M’est de quelque valeur auprès d’elle, je puis bien vous dire encore (2) Que jamais en amour, elle ne pourra m’être d’un plus grand secours.
III Chant e solatz vei falhit, Cortz e dos e bels hostals, E domnei no vei grazit, Si’lh domn’ e-l drutz non es fals. Aquel n’a mais que plus soven galia. Non dirai plus, mas com si volha sia. Mas peza me quar ades non esteis premiers fals que comenset anceis : E fora dreitz, qu’avol eissemple moc.
Je vois les chants et les divertissements faire défaut (3) Les réunions, la bonne hospitalité et la libéralité; La courtoisie (Anglade : galanterie) n’est plus honorée, A moins que dame et amant ne soient faux (Anglade : fourbes). Celui-là a la plus belle récompense qui trompe le plus ; Je n’en dirai pas plus, mais qu’il en soit ainsi (4). Mais ce qui me chagrine c’est qu’il n’ait pas disparu sur le champ : Le premier fourbe qui débuta cela (5) Ce serait juste, car il montra un bien mauvais exemple.
IV Mon cor sent alegrezit, Quar me cobrara’N Barrals. Ben aja cel que’m noirit E Deus ! quar eu sui aitals; Que mil salutz me venon cascun dia De Catalonha e de Lombardia, Quar a totz jorns poja mos pretz e creis. Quar per un pauc no mor d’enveja’l reis, Quar ab domnas fauc mon trep e mon joc.
Je sens mon cœur réjoui, Car Barral (6) m’aura de nouveau. Heureux celui qui m’a élevé Et que Dieu le protège ! Car je suis si connu Que mille salutations m’arrivent chaque jour De Catalogne et de Lombardie ; Car tous les jours montent et grandit ma renommée. Au point que, pour un peu, le roi en mourrait d’envie, Car je fais mes folâtreries et mes jeux avec les dames.
V Ben es proat et auzit Com eu sui pros e cabals, E pos Deus m’a enriquit, No-s tanh qu’eu sia venals. Cen domnas sai que cascuna’m volria Tener ab se, si aver me podia. Mas eu sui cel qu’anc no-m gabei ni-m feis Ni volgui trop parlar de mi mezeis, Mas domnas bais e cavaliers desroc.
Ma vaillance et ma supériorité Sont choses connues et prouvées (7); Puisque Dieu m’a enrichi, Il ne convient pas que je sois vénal. Je connais cent femmes dont chacune voudrait
Me tenir auprès d’elle, si elle le pouvait m’avoir.
Mais je suis celui qui, jamais, ne parle pour ne rien dire, ni n’affabule (ni n’est vaniteux)(8) Je n’ai jamais trop voulu parler de moi-même, Mais j’embrasse les dames et met à terre les cavaliers. (Anglade : renverse)
VI Maint bon tornei ai partit Pels colps qu’eu fier tan mortals, Qu’en loc no vau qu’om no crit : » So es En Peire Vidais, » Cel qui mante domnei e drudaria » E fa que pros per amor de s’amia, » Et ama mais batalhas e torneis » Que monges patz, e sembla-l malaveis » Trop sojornar et estar en un loc. »
J’ai mis fin à maints bons tournois Par les coups mortels que j’ai porté ; De sorte qu’il n’est d’endroits où j’aille où on ne s’écrit : « Voilà messire Peire Vidal, Celui qui maintient courtoisie et galanterie, Qui agit en vaillant homme (avec mérite) pour l’amour de sa mie, Et aime mieux batailles et tournois Qu’un moine n’aime la paix et pour qui semble une maladie De séjourner et de rester trop longtemps dans un même lieu. »
VII Plus que no pot ses aiga viure-l peis, No pot esser ses lauzengier domneis, Per qu’amador compron trop car lor joc.
Pas plus que le poisson ne peut vivre sans eau, La Courtoisie ne peut vivre sans médisants : C’est pourquoi les amants payent bien cher leur joie.
Notes
(1) Peire Vidal a-t-il vraiment donné, dans cette chanson, le visage des puissants aux médisants comme l’a traduit Joseph Langlade en son temps ? « Baros de mon dan covit » : « je méprise les seigneurs faux et desloyaux ». Ou faut-il plutôt y voir une adresse, une virgule absente et traduire « Seigneurs, Barons, je méprise les médisants et les déloyaux » ? Cela semblerait plus plausible et, en tout cas, largement moins provocateur comme entrée en matière. (2) Anglade : « je puis bien vous dire sans hésitation, sans mensonge » (3) Anglade :« je vois la poésie en décadence, ainsi que les joyeux entretiens » (4)Anglade : « que les choses aillent comme elles voudront » (5)Anglade : « celui qui commença à être fourbe » (6)Barral : Raymond Geoffrey, Vicomte de Marseille, un des protecteurs de Peire Vidal (7) Cette fois, je laisse la version d’Anglade mais je mets ici une alternative de notre cru parce que les adjectifs « pros » et « cabals » sont tout de même à tiroirs : il est bien connu et établi combien je suis valeureux (méritant, bon) et puissant (excellent, juste, loyal). (8) Anglade : « Mais je suis d’un naturel à ne jamais faire le fanfaron »
Sujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue d’oc, amour courtois, Provence médiévale, fine amor, fine amant Période : Moyen Âge central, XIIe, XIIIe siècle Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210) Titre :S’eu fos en cort Interprète : Ensemble Peregrina Album : Cantix (2013)
Bonjour à tous,
n suivant les pas de Peire Vidal et de ses désillusions amoureuses, nous vous entraînons, cette fois, du côté de la Provence médiévale. Nous sommes quelque part entre la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle et le troubadour nous conte comme il se trouve mis à mal par l’indifférence de sa dame. Sous les formes (habituelles pour l’époque) de la courtoisie, cette chanson médiévale est l’histoire d’une impasse et, comme tout bon loyal amant continue de l’être, quelquefois, au delà de toute raison, le poète s’accroche à ses sentiments autant qu’à son désespoir de ne pas les voir aboutir.
Pour servir cette belle chanson en occitan médiéval, dont nous vous proposerons une traduction, nous avons choisi l’interprétation d’une formation de talent : l’Ensemble Peregrina, ce qui nous donnera l’occasion de vous la présenter.
S’eu fos en cort, de Peire Vidal par l’Ensemble Peregrina
L’Ensemble Peregrina
L’ensemble Peregrina a été fondé à Bâle, en 1997, par la musicologue et chanteuse Agnieszka Budzińska-Bennett(au centre, sur la photo ci- dessous). Il a des relations étroites avec la Schola Basiliensis Cantorum puisque c’est là que ses membres se sont rencontrés. On se souvient que cette école suisse spécialisée dans l’apprentissage des musiques anciennes et médiévales a vu passer des professeurs de renom (voir autobiographie intellectuelle de Jordi Savall) mais qu’elle a aussi favorisé la formation de nombreux ensembles de talent.
Dès sa formation, Peregrina a opté pour un répertoire très clairement médiéval avec une prédilection pour les musiques sacrées ou profanes du Moyen Âge central à tardif (XIIe au XIVe siècle). Depuis sa création, il y a presque 20 ans, l’ensemble a fait du chemin. Il s’est produit en concert sur de nombreuses scènes en Europe (Suisse, Pologne, Espagne, Allemagne, France, Angleterre, Estonie, …) mais aussi aux Etats-Unis. Il a également produit un nombre important d’albums sur les thèmes les plus divers : musiques médiévales de l’Europe du nord (Finlande, Suède et Danemark), musiques du Tyrol, compositions autour de Saint-Nicolas , chants dévots à la vierge du XIIe siècle, etc… A différentes occasions, Peregrina a reçu de nombreux prix et sa reconnaissance sur la scène des musiques médiévales est, aujourd’hui, largement établie.
L’album Cantrix Musique Médiévale pour Saint Jean-Baptiste
Enregistré en 2012 et mis à la distribution l’année suivante, l’album Cantrix a pour vocation de faire tribut aux musiques médiévales autour de Saint Jean-Baptiste, notamment tel qu’on le chantait dans les couvents royaux des hospitalières de Sigena et des Cisterciennes de Las Huelgas.
On y retrouve des musiques principalement liturgiques extraites, dont une grande partie, issues du Codex de Las Huelgas. L’ombre de la Reine Sancha qui fonda un monastère en Aragon plane aussi sur cet album. Ceci explique la présence de pièces issues du répertoire des troubadours, une de Rostainh Berenguier de Marselha et celle du jour de Peire Vidal. On la retrouve sous deux formes dans l’album : en version vocale et musicale. Comme on le verra, dans sa chanson, le troubadour provençal et occitan fait allusion à la grandeur d’une reine d’Aragon et son roi et leur adresse même cette création. Au vue des éloges qu’il y prodigue à leur encontre, il semble bien qu’il s’était fait des deux monarques des protecteurs très appréciés et bienveillants.
Pour revenir à l’album Cantrix, sa sortie coïncidait aussi avec l’anniversaire les 900 ans de l’Ordre de Malte et sa reconnaissance par le pape. Il a d’ailleurs été co-produit par l’Association Suisse pour le règne souverain de l’Ordre de Malte (la Swiss Association of the Sovereign Order of Malta). On y retrouve 24 pièces dont une majorité de chants polyphoniques et motets, mais aussi des pièces plus instrumentales.
Agnieszka Budzińska-Bennett (dir, voix, harpe), Kelly Landerkin, Lorenza Donadini, Hanna Järveläinen, Eve Kopli, Agnieszka Tutton (voix), Baptiste Romain (vièle), Matthias Spoerry (voix)
S’eu fos en cort de Peire Vidal
de l’Occitan au Français moderne
Pour nous guider dans la traduction de cette chanson, nous avons suivi les travaux de Joseph Anglade : Les poésies de Peire Vidal (1913). Nous les avons complétés avec des recherches personnelles sur divers lexiques et dictionnaires occitans. Se faisant, il n’est jamais question d’arrêter une version définitive, ni d’en avoir la prétention, mais plus d’ouvrir d’autres pistes et même, par endroits, de susciter certaines interrogations sur les sens et les interprétations.
S’eu fos en cort on hom tengues dreitura, De ma domna, sitôt s’es bon’ e bela, Me clamera, qu’a tan gran tort mi mena Que no m’aten plevi ni covinensa. E donc per que.m promet so que no.m dona, No tem peccat ni sap ques es vergonha.
Si j’étais dans une cour où on obtienne justice, De ma dame, quoiqu’elle soit bonne et belle, Je me plaindrais, car elle me traite avec tant d’injustice, En ne respectant ni promesse, ni convention (gage, accord). Et puisqu’elle me promet ce qu’elle ne me donne pas; Elle ne craint pas le péché et ne sait ce qu’est la honte.
E valgra.m mais quem fos al prim esquiva, Qu’ela’m tengues en aitan greu rancura ; Mas ilh o fai si com cel que cembela, Qu’ab bels semblans m’a mes en mortal pena, Don ja ses leis no cre aver garensa, Qu’anc mala fos tan bêla ni tan bona.
Il eut mieux valu qu’elle me fut, d’emblée, farouche, Puisqu’elle me tient dans un chagrin (rancune ?) si grand et si sévère Mais elle a fait comme celui qui tend un piège (au moyen d’un leurre) Puisqu’avec ses belles apparences, elle m’a mis dans une peine mortelle, Dont jamais sans elle, je ne crois pouvoir me guérir Tant, pour mon malheur, elle n’eut sa pareille en beauté et en bonté.
D’autres afars es cortez’ e chauzida, Mas mal o fai, car a mon dan s’abriva, Que peitz me fai, e ges no s’en melhura, Que mals de dens, quan dol en la maissela; Que.l cor me bat e.m fier, que no.s refrena, S’amors ab leis et ab tota Proensa.
En d’autres affaires, elle est courtoise et distinguée (indulgente, avisée ?) Mais elle agit mal, car elle s’acharne à me causer de la peine, En me faisant le pire et cela ne s’améliore en rien, Pas plus que le mal de dents quand il s’étend à la mâchoire ; Au point que mon cœur bat et frappe, sans se refréner, D’amour pour elle, dans toute la Provence.
E car no vei mon Rainier de Marselha, Sitot me viu, mos viures no m’es vida ; E.l malautes que soven recaliva Garis mout greu, ans mor, si sos mals dura. Doncs sui eu mortz, s’enaissi.m renovela Aquest dezirs que.m tol soven l’alena.
Et puisque je ne vois mon Rainier de Marseille, Quoique je vive, ce n’est pas une vie ; Et comme le malade, qui ne cesse d’avoir de la fièvre Est plus dur à guérir, et meurt, si son mal persiste. Ainsi je suis bien mort, si ne cesse de se renouveler, Ce désir qui me prive souvent de respiration.
A mon semblan mout l’aurai tart conquista, Car nulha domna peitz no s’aconselha Vas son amic, et on plus l’ai servida De mon poder, eu la trob plus ombriva. Doncs car tan l’am, mout sui plus folatura Que fols pastres qu’a bel poi caramela.
A ce qu’il me semble, je l’aurais conquise trop tard, Car nul femme ne prend de si dures résolutions, Envers son ami (amant), et plus je l’ai servie De toutes mes forces, plus je la trouve ombrageuse. Ainsi puisque je l’aime tant, je suis encore plus fou Que le pâtre qui joue du chalumeau sur une belle colline.
Mas vencutz es cui Amors apodera ; Apoderatz fui quan ma domn’ aic vista, Car nulh’autra ab leis no s’aparelha De pretz entier ab proeza complida. Per qu’eu sui seus e serai tan quan viva, E si no.m val er tortz e desmezura.
Mais il est vaincu celui que l’amour possède Je fus pris dès que j’ai vu ma dame, Car nulle autre ne lui ressemble, De ses mérites entiers à sa bonté parfaite. Et pour cela je suis à elle et le resterais aussi longtemps que je vivrais Et si elle ne me porte secours ce sera tort et démesure.
Chansos, vai t’en a la valen regina En Arago, quar mais regina vera No sai el mon, e si n’ai mainta quista, E no trob plus ses tort e ses querelha. Mas ilh es franc’ e leials e grazida Per tota gent et a Deu agradiva.
Chanson, va-t-en jusqu’à la vaillante reine En Aragon, car reine plus authentique Je ne connais au monde, et pourtant j’en ai vu plus d’une Et je n’en trouve d’autre, sans tort et sans tâche Mais, elle, est franche, et loyale et gracieuse aimée de tous et de Dieu.
E car lo reis sobr’autres reis s’enansa, Ad aital rei coven aitals regina.
Mon Gazanhat sal Deus e Na Vierna, Car hom tan gen no dona ni guerreja.
Et puisque le roi au dessus des autres rois s’élève, A un tel roi convient une telle reine.
Beau Castiat (1), votre mérite surpasse tous les mérites, car il s’élève par de plus hauts faits (nobles actions).
Dieu sauve mon Gazanhat (profit, protecteur ?) et dame Vierna (2), Car personne ne sait mieux qu’eux donner et guerroyer.
Notes
(1) Castiatz : Raymon V de Toulouse, protecteur du troubadour. d’après M.E Hoepffner suivi par une grande majorité de médiévistes depuis.
(2) Na Vierna : Dame très souvent mentionnée dans les poésies de Vidal, et qui d’après Hoepffner vivait certainement dans l’entourage du comté de Toulouse. Dans ses poésies, Peire Vidal la mentionne, en effet, systématiquement en même temps que Castiatz. Dans un article de 1943, la philologue et médiéviste Rita Lejeune nous apprend que son nom véritable aurait été Vierna de Ganges. Selon elle toujours, cette Na Vierna aurait pu être plus proche du comte de Toulouse que seulement une vassale et lointaine parente. Elle pense même que serait cette dame à laquelle le troubadour aurait volé un baiser qui allait lui coûter son exil de Toulouse par le comte lui même. En suivant son raisonnement, ce serait peut-être encore la dame à laquelle est destinée cette pièce. Très sincèrement, il n’existe aucun moyen de vérifier cela aussi libre à vous de suivre ou non la médiéviste dans ses allégations et son raisonnement. (Voir Les personnages de Castiat et de Na Vierna dans Peire Vidal, Annales du Midi, Tome 55, N°217-218, 1943).
En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.
Sujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue d’oc, amour courtois, Provence médiévale, fine amor, fine amant Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210) Titre : Pos tôrnatz sui en Proensa Interprète : Ensemble Beatus Album : l’Orient des Troubadours (2011)
Bonjour à tous,
ous revenons, aujourd’hui, à l’art des troubadours du moyen-âge central, en compagnie de Peire Vidal. De retour dans sa chère Provence natale, le poète dédiait cette pièce, à sa dame, à son seigneur mais encore, et peut-être même, principalement, à la fine amor (fin’amor) et aux qualités supposées du fine amant véritable.
La belle interprétation que nous avons choisie de vous proposer de cette chanson médiévale courtoise nous est servie par l’Ensemble Beatus avec Jean-Paul Rigaud au chant, accompagné de Jasser Haj Youssef. Nous profiterons de cet article pour vous présenter cette formation plus en détail.
« Pos tôrnatz sui en Proensa » avec l’Ensemble médiéval Beatus
L’ensemble Beatus aux temps médiévaux
Fondé dans le courant de l’année 2005, en terre limousine, l’ensemble Beatus s’est distingué, depuis, sur la scène des musiques médiévales. On connait, par ailleurs, son fondateur et directeur Jean-Paul Rigaud pour être unpassionné du genre. Ce dernier a été, en effet, maintes fois, salué et primé pour la qualité de ses interprétations, aux côtés de Diabolus In Musica, mais encore de Sequentia, Perceval ou Organum, pour ne citer que ces ensembles.
Bien qu’enfant du sol occitan et trempé de racines limousines, Beatus n’a pas limité son répertoire à l’art des anciens troubadours locaux. On le retrouve, en effet, à l’exploration des musiques et chants, profanes ou liturgiques, du Moyen-âge, des XIIe au XVe siècles, Le travail privilégié par la formation se situe au carrefour de l’ethnomusicologie et de la musique contemporaine et, pour son directeur, il est avant tout question de développer « une approche de ces répertoires dans leur relation avec la création artistique, musicale et littéraire actuelle. »
Beatus a produit, jusque là, quatre albums. Les deux premiers, dont celui du jour, sont dédiés à l’art des troubadours, Le troisième, intitulé le Lys et le lion, porte sur les chants polyphoniques de la France et de l’Angleterre médiévales du XIVe siècle. Enfin, le quatrième « Lux Lucis », part à la redécouverte des chants sacrés médiévaux d’Occident et d’Orient, sur le thème de la lumière, avec l’appui des Manuscrits anciens de l’abbaye Saint-Martial de Limoges.
En 2011, Jean-Paul Rigaud s’associait au musicien, violoniste et compositeur tunisien Jasser Haj Youssef. Muni de sa viole d’amour. ce dernier délaissait un temps le Jazz, pour une excursion aux sources de l’imaginaire courtois, sous l’angle des influences arabo-andalouses de l’art des tout premiers troubadours. Du point de vue de l’interprétation et de la restitution, une certaine modernité était, là aussi, de mise avec un programme, qui, des propres mots de l’Ensemble « ne prétend pas à une reconstitution historique mais propose, à partir des sources manuscrites, une interprétation actuelle des cansos de troubadours dont l’oeuvre est imprégnée d’un Orient vécu ou rêvé ».
Ainsi, avec un total de douze pièces, l’album suggère et souligne de possibles rapprochements entre Orient et Occident médiéval, en alternant des chansons et compositions de troubadours célèbres – Guillaume d’Aquitaine, Peire Vidal, Rimbaut de Vaqueiras, Gaucelm Faidit, Jaufre Rudel, etc… – avec des pièces instrumentales issues du
répertoire oriental traditionnel et qui laissent une large place à l’improvisation. L’album est toujours disponible à la vente au format CD ou MP3. Voici un lien utile pour plus d’informations : L’Orient des troubadours par l’Ensemble Beatus
« Pos Tornatz Sui en Proensa », le fine amant courtois tout entier livré au bon vouloir de sa dame
En caricaturant un peu, on friserait presque la dialectique du maître et de l’esclave, à travers cette rhétorique dont Peire Vidal se fait ici le chantre. Si le cadre reste la lyrique médiévale courtoise, il nous parle, en effet, dans cette chanson, d’un abandon total du fine amant qui, se livrant sans réserve au pouvoir et au bon vouloir de sa dame (au point même qu’elle pourrait le donner ou le vendre), retirerait à travers cela, une source du pouvoir qu’il peut avoir sur elle. Patience, impeccabilité, fidélité, abandon, voilà les armes véritables de l’amant courtois. Peine et souffrance, son lot, la conquête, sa récompense. Il faut, bien sûr, voir, là, une envolée lyrique, bien plus littéraire que factuelle, tout à fait dans la veine courtoise, et peut-être encore la marque de la grandiloquence qui est une des signatures de ce poète occitan mais l’idée demeure intéressante par les cartes qu’elle met en main du fine amant (prêt à se réduire presque à néant pour parvenir à ses fins) et la dialectique de pouvoir qu’elle sous-tend.
Pour le reste, après quelques vers teintés de mystère (strophe II) qui pourraient évoquer, par leur nature allusive, les formes du Trobar Clus, on ne pourra que louer la qualité et la pureté incomparable du style de Peire Vidal.
E poiran s’en conortar En mi tuit l’autr’ amador, Qu’ab sobresforsiu labor Trac de neu freida foc clar Et aiguà doussa de mar.
En pourront s’en réconforter En moi tous les autres amants, Car, par grands efforts de labeur, Je tire de la neige froide un feu clair Et de l’eau douce, de la mer.
Les paroles adaptées de l’Occitan au français moderne
Pour base d’adaptation de cette chanson médiévale, nous avons suivi la traduction de Joseph Anglade ( Les poésies de Peire Vidal, Librairie Honoré Champion, 1913). Nous nous en sommes toutefois largement éloignés, par endroits, avec l’appui de quelques bons vieux dictionnaires et lexiques d’occitan médiéval.
I Pos tôrnatz sui en Proensa Et a ma domna sap bo, Ben dei far gaia chanso, Sivals per reconoissensa : Qu’ab servir et ab bonrar Conquier hom de bon senhor Don e benfait et honor, Qui be-l sap tener en car : Per qu’eu m’en dei esforsar.
Puisque je suis revenu en Provence, Et que ce retour plait à ma dame Je me dois de faire une chanson joyeuse, Au moins par reconnaissance; Car en servant et en honorant On obtient de bon seigneur Don et bienfait et honneur, Pour qui qui sait bien le chérir : Aussi dois-je m’en efforcer.
II Ses peccat pris penedensa E ses tort fait quis perdo, E trais de nien gen do Et ai d’ira benvolensa E gaug entier de plorar E d’amar doussa sabor, E sui arditz per paor E sai perden gazanhar E, quan sui vencutz, sobrar.
Sans avoir péché je fis pénitence Et sans tort je demandai pardon ; Et je tirai de rien un gentil don, Et de la colère, la bienveillance, Et la joie parfaite, des pleurs, Et de l’amer, la douce saveur ; Et je suis courageux par peur, Et je sais gagner en perdant, Et, quand je suis vaincu, triompher* (surpasser)
III E quar anc no fis falhensa, Sui en bona sospeisso Quel maltraitz me torn en pro, Pos lo bes tan gen comensa. E poiran s’en conortar En mi tuit l’autr’ amador, Qu’ab sobresforsiu labor Trac de neu freida foc clar Et aiguà doussa de mar.
Et comme jamais je ne commis de faute, J’ai bon espoir Que l’effort * (souffrance, peine) tourne à mon profit, Puisque le bien commence si gentiment. En pourront s’en réconforter En moi tous les autres amants, Car, par grands efforts de labeur, Je tire de la neige froide un feu clair Et de l’eau douce, de la mer.
IV Estiers non agra garensa, Mas quar sap que vencutz so, Sec ma domn’ aital razo Que vol que vencutz la vensa ; Qu’aissi deu apoderar Franc’ umilitatz ricor, E quar no trob valedor Qu’ab leis me pose’ aiudar, Mas precs e merce clamar,
Sans cela, je n’aurais pas de salut (secours); Mais quand, me sachant vaincu, Ma dame suit un tel principe Qu’elle veut que, vaincu, la vainque : Car ainsi doit l’emporter La franche humilité sur la puissance (la franche et noble humilité ?) Et je ne trouve aucune aide, Qui, auprès d’elle, me puisse secourir, Autre que lui demander pitié et merci.
V E pos en sa mantenensa Aissi del tôt m’abando, Ja ,no’m deu de no ; Que ses tota retenensa Sui seus per vendr’e per dar. E totz hom fai gran folor Que ditz qu’eu me vir alhor ; Mais am ab leis mescabar Qu’ab autra joi conquistar.
Et puisque, en son pouvoir (territoire, garde, …) Ainsi, tout entier, je m’abandonne, Jamais elle ne me refuse : Car, sans aucune réserve, Je suis sien pour vendre ou pour donner, Et tout homme fait grande folie Qui dit que je me tourne ailleurs, Puisque je préfère faillir auprès d’elle Qu’avec une autre conquérir le bonheur ( me procurer de la joie).
VI E cel que long’ atendensa Blasma, fai gran falhizo ; Qu’er an Artus li Breto, On avian lor plevensa. Et eu per lonc esperar Ai conquist ab gran doussor Lo bais que forsa d’amor Me fetz a mi dons emblar, Qu’eras lo-m denh’ autreiar.
Et celui qui longue attente, Blâme, commet une grande faute : Car, hier, en Arthur, les Bretons avaient mis leur confiance, (1) Et, moi, par une longue attente J’ai conquis avec grande douceur Le baiser que la force d’amour Me fit ravir à ma dame, Et que, désormais, elle daigne m’octroyer.
VII Bels Rainiers, per ma crezensa, Noms sai par ni companho, Quar tuit li valen baro Valon sotz vostra valensa. E pos Deus vos fetz ses par E.us det mi per servidor, Servirai vos de lauzor E d’als, quant o poirai far, Bels Rainiers, car etz ses par.
Beau Rainier, par ma foi, Je ne vous connais ni pair ni compagnon, Car tous les vaillants barons Valent moins que votre vaillance. Et puisque Dieu vous fit sans égal Et me donna à vous pour serviteur, Je vous servirai en faisant votre éloge Et de toute manière que je pourrai, Beau Rainier, car vous êtes sans égal.
(1) traduction de J. Langlade : « car maintenant les Bretons ont leur Arthur où ils avaient mis leur espoir. »
En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric EFFE.
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