Sujet : manuscrits anciens, monde médiéval, Europe médiévale, France médiévale, Angleterre médiévale, mécénat, digitalisation, bibliothèque numérique, patrimoine culturel. Période : du haut Moyen Âge au Moyen Âge central (700-1200) Porteur de projet : Fondation Polonsky en partenariat avec la BnF et la British Library Ouvrage : Bibliologia 57, Editions Denoël et F Siri (2020)
Bonjour à tous,
our les passionnés de manuscrits du Moyen Âge, nous avions mentionné, en 2018, un projet conjoint entre la BnF et la British Library sous l’égide d’un financement de la Fondation Polonsky. Pour en redire un mot, l’opération avait consisté à digitaliser et mettre en ligne 800 manuscrits anciens et médiévaux, datés du VIIIe au XIIIe siècle.
Des deux côtés de la Manche, la création de deux sites avait permis de rendre ce patrimoine médiéval disponible à la consultation publique, ce qui était un des objectifs déclarés de cette grande collaboration. En voici, pour rappel, les adresses web : Site de la BnF – Site de la British Library
Bestiaire de Gérald de Galles, manuscrit médiéval des XIIe-XIIIe siècle (Harley MS 4751)
Un premier ouvrage de réflexion autour de cette précieuse collection
Dans la continuité de l’opération, la BnF vient d’annoncer la parution d’un ouvrage collectif qui vient alimenter les réflexions sur ce corpus nouvellement numérisé.
Sorti tout récemment, aux éditions Charlotte Denoel et Francesco Siri, cet ouvrage est le numéro 57 de la collection Bibliologia. Il regroupe des articles et réflexions issus d’un colloque ayant eu lieu courant 2018. L’événement avait réuni 16 experts français, britanniques et internationaux. Les réflexions approchent la collection de manuscrits à travers des thèmes aussi variés que l’histoire de l’art, l’étude des textes, ou encore les acteurs du Moyen Âge concernés.
Pour résumer l’ambition de l’ouvrage, nous reprendrons les mots même de l’éditeur : « ces actes jettent un regard renouvelé sur les échanges culturels entre France et Angleterre au Moyen Âge, abordés dans une perspective interdisciplinaire ». Nous vous invitons également à consulter ce lien pour obtenir plus d’informations sur le contenu de cet opus 57 de Bibliologia, ainsi que sur ses auteurs contributeurs.
En vous souhaitant une très belle journée.
Frédéric EFFE Pour moyenagepassion.com A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes
NB : en image d’en-tête, enluminure tirée du Topographia Hibernica, Bestiaire avec extraits de Gérald de Galles, manuscrit médiéval des XIIe-XIIIe siècle (cote Harley MS 4751).
Sujet : musique, chanson médiévale, poésie médiévale, sirventès, serventois, troubadour, manuscrit médiéval, occitan, oc, trobar leu Période : Moyen Âge central, XIIe et XIIIe s Auteur : Guiraut de Bornelh, Giraut de Borneil, Guiraut de Borneill, (?1138-?1215) Titre : Leu chansonet’e vil
Bonjour à tous,
près avoir partagé des éléments de biographie sur le troubadour Giraud de Bornelh, nous vous présentons, aujourd’hui, une de ses chansons. Sa partition d’époque ne nous est pas parvenue, les groupes qui s’y sont essayés ont donc dû composer ou, plus souvent, s’adonner à l’art du contrafactum en plaquant sur les vers de Giraud une autre mélodie médiévale.
« Leu chansonet’e vil » : une intention de clarté
Classée comme un sirventes, cette chanson du troubadour limousin affiche, dès le départ, des intentions de légèreté et même de clarté, en se positionnant dans le registre du « trobar leu ». Pourtant, comme on le verra, la distance temporelle et linguistique, autant que le style (qui demeure largement allusif) la rendent encore difficile à saisir. Hors de son contexte médiéval, et même une fois traduite, elle ne se livre donc pas si facilement et continue de conserver quelques mystères.
Sources médiévales et manuscrits
Pour les sources manuscrites, on pourra citer le Chansonnier provençal ou Chansonnier K, sous la cote (Mss Français 12473) au département des manuscrits de la BnF. On y ajoutera encore un autre chansonnier conservé, en Italie, à la Bibliothèque Universitaire d’Estense. Sous la cote alfa.r.4.4, le Canzoniere provenzale estense, connu encore comme le chansonnier D, contient lui aussi un grand nombre de chansons de troubadours occitans et provençaux (consulter en ligne ici).
Traduction et interprétation
Pour une première approche de traduction, nous nous sommes appuyés sur diverses sources avec des recherches complémentaires autour de l’occitan médiéval. A ce stade, pourtant, il nous faut bien l’admettre, quelques flottements subsistent. Aussi, nous dirons qu’il s’agit d’une première version qui gagnerait à être retravaillée. Nous vous la présentons plus bas dans cet article.
Pour son interprétation, un certain nombre de formations médiévales s’y sont attaquées, et nous avons choisi ici la version présentée par l’Ensemble médiéval Tre Fontane dans le deuxième opus de leurs travaux consacrés au Chant des Troubadours.
Un superbe version de la chanson de Giraud de Bornelh par Tre Fontane
l’Ensemble Tre Fontane : le Chant des Troubadours Vol 2
Nous avons déjà eu l’occasion de parler, à plusieurs reprises, de l’Ensemble Tre Fontane et ses grandes qualités. Née au milieu des années 80, cette belle formation a fait du Moyen Âge et des troubadours occitan, un de ses grands répertoires d’élection (voir portrait de cette formation).
En 1993, deux ans après la sortie du volume 1 de leur Chant des Troubadours, autour des compositeurs médiévaux originaires d’Aquitaine, Tre Fontane poursuivait son exploration musicale avec les troubadours du Périgord. Le Volume 2 s’avéra tout aussi réussi que le premier. On pouvait y retrouver une sélection de 11 pièces pour 53 minutes de durée et quatre grands auteurs et poètes occitans du Moyen Âge : Arnaud de Mareuil, Bertrand de Born, Arnaud Daniel et enfin Guiraud de Bornelh.
Une version énergique et enlevée
Pour cette chanson de Giraud, qui clôt d’ailleurs l’album, Tre Fontane a fait un choix mélodique et instrumental plutôt enlevé ; leur version nous entraîne plein sud, aux confins de l’Andalousie, avec des influences même très directement orientales. Sur cette orchestration généreuse et rythmée, la voix puissante et bien posée de Jean-luc Madier vient faire littéralement décoller l’ensemble. Une fois de plus, l’essai est transformé et Tre Fontane parvient à faire revivre et à actualiser un monde occitan médiéval qu’on croyait disparu dans les couloirs du temps.
Sorti originellement chez Adda, l’album a déjà été réédité plusieurs fois. On peut toujours le trouver en ligne au format CD et même sous forme digitalisée. Voici un lien utile pour plus d’informations : Le chant des troubadours vol.2 : Périgord
Les membres de Tre fontane sur cet album
Chant, Jean Luc Madier. Flûtes, Chalémie, Maurice Moncozet. Flûtes, cornamuse : Hervé Berteaux. Vielle à roue, Pascal Lefeuvre. Oud, Thomas Bienabe. Daf, percussions, derbouka, Jacques Détraz.
Leu chansonet’e vil de Giraud de Bornelh avec adaptation en français moderne (V1.001)
Leu chansonet’e vil M’auri’a obs a far Que pogues enviar En Alvernh’al Dalfi. Pero, s’el drech chami Pogues n’Eblon trobar, Be.lh poiria mandar Qu’eu dic qu’en l’escurzir Non es l’afans, Mas en l’obr’esclarzir.
Je m’attacherai à faire Une chanson légère et ordinaire Que je puisse envoyer Au Dauphin, en Auvergne . Mais si, sur le droit chemin, Elle peut trouver Sire Eblon (1) Elle pourrait bien lui être adressé (envoyé) Puisque je dis que l’effort (la difficulté) N’est pas de ‘rendre l’œuvre (le propos) obscur Mais plutôt de l’éclaircir.
E qui de fort fozil No vol coltel tocar, Ja no.l cut afilar En un mol sembeli! Car ges aiga de vi No fetz Deus al manjar, Ans se volc esalzar E fetz esdevenir D’aiga qu’er’ans Pois vi per melhs grazir.
Et celui qui, sur la pierre à polir (le dur fusil) Ne veut poser son couteau Jamais il ne pourra l’aiguiser Avec une douce peau de zibeline. Car en rien, Dieu ne nous fit de l’eau à partir du vin pour nous nourrir. Au lieu de cela, il voulut s’élever Et transforma L’eau qui était là En vin afin qu’on puisse mieux lui rendre grâce.
E qui dins so cortil, On om no.l pot forsar, Se vana d’aiudar, Pois no fai, mas qu’en ri, Pro a de que.s chasti, E qui de sol gabar Vol sos clameus paiar, Ja Deus re can dezir Noca l’enans Ni li lais avenir.
Et celui qui, dans sa forteresse (enclos, cour) Où nul homme ne peut pénétrer par force Se vante d’aider Et puis, n’en fait rien, mais en rit Tirerait profit à se châtier lui-même (qu’on le blâme, réprimande). Et celui qui veut payer ses créanciers, A coup de plaisanteries, (Et celui qui parlant seul, continue de croire qu’il est écouté ?) Ne pourra espérer une seule chose venant de Dieu Jamais il ne le put Et il ne le pourra par la suite.
Per qu’eu d’ome sotil Que sap so melhs triar No.m met a chastiar Ni fort no.m n’atai! Mas un pauc me desvi, Car non o posc mudar- Tan m’es greu a portar- Qui no sap eissernir Cans d’entre tans Ni cui com al partir.
C’est pour cette raison que l’homme subtil Qui sait discerner ce qui est bien pour lui Ne me blâme jamais Pas plus que le fort ne m’inquiète (me cause de tort) ! Mais je me suis un peu égaré, Je ne peux m’en empêcher – Tant cela m’est lourd à porter – Celui qui ne sait pas discerner Une chanson d’une dispute (entre toutes les autres?) Ne peut savoir comment les départager (séparer, répartir).
E si.lh fach son gentil A la valor levar, Aissi.s fan a guidar C’om s’en sen, a la fi! Que lo savis me di Que ges al mech tensar No dei ome lauzar Per so ben escremir Ni per colps grans, Que.l pretz pen al fenir.
Et si les faits sont bons (gracieux favorables) Pour hausser la valeur (d’un homme) Ainsi ils nous guideront Comme on pourra le voir, à la fin ! Puisque les sages me disent Qu’au milieu d’un conflit, Je ne dois louer un homme, Pour ses qualités à combattre, Ni pour les grands coups (qu’il donne ?), Puisque la valeur (le mérite) véritable n’est connue qu’à la fin.
E qui ja per un fil Pen pretz, c’om sol amar, Greu poira pois trobar, Si.s romp, qui ferm lo li! C’a pauc en un trai No son li ric avar, C’aissi, co.s degr’alzar Per els e revenir Pretz e bobans E jois, l’en fan fugir.
Et si par un fil Sont suspendues les valeurs, que nous avons l’habitude de priser, Il sera encore plus dur de trouver S’il se brise, qui pourra le lier solidement à nouveau ! Car peu nombreux Sont les riches qui ne soient pas avares, De telle sorte que quand ils devraient augmenter (monter d’un cran leurs dépenses, leurs valeurs ?) Pour faire revenir (ramener, restaurer) Les mérites, les fastes Et la joie. Ils les font fuir.
Mas eu tri un de mil, Pero no l’aus nomnar Per paor d’encuzar Que.lh dreisses lo coissi! C’oi del ser al mati No pot re melhurar Ni ja apres sopar No l’auziretz re dir, Qu’eis lo mazans No n’esch’apres dormir.
Moi j’en choisis un entre mille Mais je n’ose le nommer De peur qu’on me reproche De redresser ses oreillers !(de le soigner, le flatter inconsidérément) Puisqu’aujourd’hui, du soir au matin, Rien ne peux s’améliorer, Ni même après souper, Je n’entends dire un mot Dont le bruit tapageur Ne naisse qu’une fois endormi (après dormir).
Era.m torn en umil Vas mo Bel-Senhor char! Ren als no.lh sai comtar Mas que s’amors m’auci. Ai, plus mal assesi Noca.m saup envirar Qu’era no posc pauzar! Ans trebalh e consir Si que mos chans Es ja pres del delir.
E deuria.l mandar Mo Sobre-Totz e dir Que.l maier dans Er seus, si.m fai falhir.
Maintenant, je me tourne avec humilité Vers ma chère Bel Senhor (2) Il n’est rien que je sache lui conter Si ce n’est que son amour me tue. Ah, jamais pire assassin, Je n’aurais pu espérer trouver Puisque désormais, je ne trouve aucun repos ! Au contraire, les tourments et les soucis font Que mon chant Est déjà sur le point de s’effacer.
Et je devrais l’envoyer A mon Sobre-Totz (3) et dire Quel grand dommage serait le sien, S’il me faisait défaut (abandonner).
Notes
(1) Eblon : sire Eble II de Ventadour (1086-1155) (voir article sur Guillaume d’Aquitaine) ? S’il s’agissait de lui, il s’agirait d’une allégorie puisque il y a peu de chance qu’il soit encore vivant au moment où Giraut de Borneil écrit ces lignes.
(2) C’est ainsi qu’il nomme sa dame peut-être la fille ainée de Raimon II, vicomte de Turenne ( The Cansos and Sirventes of the Troubadour, Giraut de Borneil, A critical Edition, Ruth Verity Sharman, Ed Cambridge 1989).
(3) Un des razos nous dit qu’il s’agit de Raimon-Bernard de Rovinha (Rouvenac).
En vous souhaitant une excellente journée. Fred pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes
Sujet : poésie médiévale, moyen-français, historiens médiévistes, littérature médiévale, biographie. Auteur : François Villon (1431-?1463) Période : Moyen Âge tardif, XVe siècle. Titre : Les Lundis de l’Histoire, France Culture Ouvrage : François Villon, Jean Favier, Fayard (1982)
Bonjour à tous,
e 1966 à 2014, France Culture a présenté, chaque début de semaine, en milieu d’après-midi, un programme dédié à la passion de l’Histoire et à ses plus grands auteurs et chercheurs. Cette émission d’anthologie avait pour titre Les Lundis de l’Histoire. Las ! après une longue aventure de presque 50 ans, elle s’est finalement, arrêtée avec le décès de Jacques le Goff qui l’avait animée, de son brillant esprit, dès 1968.
Cinq experts pour éclairer la biographie et l’oeuvre de François Villon
Actuellement, on peut trouver, sur le site de France Culture, un nombre important de podcasts des Lundis de l’Histoire. Ils couvrent une période allant de 2005 à 2014. Pourtant, à ce jour, il ne semble pas qu’il y ait d’archives publiques sur les éditions précédentes de cette grande émission. Tout en étant heureux de retrouver déjà près de 400 opus sur le site de la radio, on peut le déplorer, en espérant que le futur verra naître un tel projet. En près d’un demi-siècle, ce programme radiophonique a, en effet, vu passer, sous la houlette du médiéviste Jacques Le Goff, les plus prestigieux historiens et esprits du temps ; elle a aussi traité tous les thèmes, finissant, par entrer, à son tour, dans l’Histoire, mais aussi dans l’Histoire de l’Histoire, soit l’Historiographie.
Dans l’attente de voir, peut-être un jour, des archives complètes, aujourd’hui, il nous faut rendre grâce à la très littéraire chaîne Youtube Eclair Brut de Arthur Yasmine (jeune auteur qui a, par ailleurs, déjà fait publier plusieurs ouvrages de poésies) pour être parvenue, une fois de plus, à débusquer une pièce rare. Issue d’une édition des Lundis de l’histoire diffusée à l’automne 1982, ce programme réunit quatre éminents experts du moyen âge, auxquels on ajoutera, bien sûr, l’animateur lui même : l’historien Jacques le Goff. Le thème de cette émission nous est cher puisqu’elle traite de François de Montcorbier, que nous connaissons tous mieux sous le nom de François Villon ; ce programme d’exception fut enregistré à l’occasion de la sortie, cette même année 1982, par Jean Favier (lui-même grand historien de la période médiévale) de son ouvrage : « François Villon » chez Fayard.
Villon, son oeuvre et sa vie, sous l’œil de grands chercheurs et historiens du XXe siècle
Un Villon plus réel que jamais
« Des écoles aux tavernes, du port en Grève au cimetière des Innocents, de la cour chevaleresque du roi René au bouge de la Grosse Margot, les véritables héros de ce livre sont la vie et la mort, Dieu et la Fortune, l’amour et la haine, la justice et la misère. Mais l’oeil du poète est malicieux, et il a cent facettes. »
François Villon, Jean Favier ( Fayard, 1982)
Plus qu’un tour complet de l’œuvre de Villon, on abordera, dans ce programme, des éléments au plus près de la vie de cet auteur du Moyen Âge tardif. C’est même d’ailleurs tout l’intérêt de cette émission même si, bien entendu, les deux ne peuvent être démêlées si facilement : comme pour bien des auteurs de cette période, l’œuvre alimente nécessairement une partie de ce que les historiens tentent de déduire de sa biographie, même en y mettant, bien sûr, tous les guillemets que cela suppose. Sur Villon, il existe heureusement quelques sources historiques et juridiques sur lesquels on peut s’appuyer pour effectuer quelques croisements supplémentaires.
Loin des caricatures faciles
On le doit sans nul doute aux esprits éclairés qui l’ont animé voilà près de 40 ans, mais un des atouts majeurs de ce programme est de soulever des questions tout à fait ouvertes sur la vie véritable de Villon. Pour peu, on y découvre presque un nouveau Villon, petit clerc, qui pourrait bien s’être démené pour tenter de devenir un auteur suffisamment reconnu pour en vivre. Aurait-il conçu son testament comme une sorte de book ? Angles nouveaux, hypothèses plus qu’affirmations, discussions et réflexions nourries en tout cas. On n’y tombe jamais dans la caricature facile et un peu romanesque d’un Villon repris à la sauce du XXe siècle : mauvais garçon, poète maudit, fornicateur et jouisseur patenté, voleur, criminel notoire, peut-être même coquillard, etc… Le tableau est impressionniste, il se découvre par petites touches entre ombre et lumière.
Au sortir, vous en apprendrez sur Villon dans cette émission qui remet un peu les pendules à l’heure, tout en se défendant de trancher aveuglément. On s’y posera des questions sur l’itinéraire professionnel comme sur les errances de Villon. On interrogera aussi, au passage, cette Ballade contre les ennemis de la France que nous avons déjà abondamment commentée. Était-elle une commande ou plutôt l’oeuvre spontanée d’un Villon naturellement attaché aux valeurs de la France ? Elle laissera nos intervenants un peu désaccordés aux portes du mystère. On y fera encore de belles incursions dans le Paris du milieu du XVe siècle et dans le cœur de ses tavernes.
De la vulgarisation en histoire
Au sortir de cette approche tout en nuances, qui ne craindra pas de laisser en chemin de belles interrogations et quelques espaces vides habités de mystère, on ne pourra s’empêcher de se dire que Jacques le Goff faisait encore, ici, la démonstration d’une chose : on pouvait (et on peut sans doute toujours) réunir autour d’une table d’excellents chercheurs universitaires et de brillants historiens tout en réussissant à faire une émission qui s’adresse à tout le monde, au public averti comme au grand public. Le tout sans tomber dans une histoire schématique, simplifiée, ni dans une sorte de « vulgate » narrative à un seul degré. Et s’il s’agit là d’une forme de « vulgarisation » (concept un peu fourre-tout dont il faut quelquefois se défier en ce qu’il commence à la sortie des laboratoires pour finir on ne sait où, et quelquefois jusque dans des productions à des lieues des vérités historiques sous prétexte de les mettre à portée), mais, soit, s’il s’agit là d’une forme de « vulgarisation », disais-je, alors elle devrait donner le La ou au moins de vraies lettres de noblesses à sa définition.
Jean Favier : grand historien-archiviste des XXeme-XXIeme siècle
Eléments de biographie
Jean Favier (1932-2014) est un historien archiviste chartiste des XXe et XXIe siècles. Egalement agrégé d’histoire, il suivit une brillante carrière universitaire débuté à Rennes puis Rouen et qui le conduisit finalement à être directeur d’Etudes à la prestigieuse Ecole Pratiques des Hautes Etudes. Il y officia de longues années, avant d’aller enseigner la Paléographie médiévale à la Sorbonne.
Au cours de son parcours, il a également été très actif dans le domaine de la culture ; il a notamment conduit, pendant plus de 20 ans, de grandes œuvres et travaux pour les archives nationales. Entre autres fonctions notables, on le retrouvera également président de l’Académie des Belles Lettres et, dans le domaine de la publication, directeur de la Revue Historique pendant 25 ans. Son action dans le domaine de la Culture, de l’Histoire et des Archives lui ont valu de nombreux titres honorifiques. Pour l’ensemble de son parcours et de ses contributions, Jean Favier est à juste titre, reconnu, à la fois comme un grand historien médiéviste et comme un grand serviteur de l’Etat.
L’ouvrage de Jean Favier sur François Villon
Ce livre est encore édité chez Fayard au format broché. Voici un lien utile pour plus d’informations : François Villon
Quelques autres publications
Si les contributions et publications de Jean Favier ne se sont pas cantonnées au Moyen Âge, il a tout de même produit un nombre considérable d’ouvrages dans ce domaine. Citons pour exemple : Philippe le Bel (1978, Fayard), La Guerre de Cent Ans (sorti chez Fayard en 1980 et qui lui vaudra plusieurs prix), La France féodale (1995, GLM ). Sur les circuits des affaires et le monde économique médiéval, on pourra également lire De l’Or et des épices : naissance de l’homme d’affaires au Moyen Âge (1987, Fayard), ou encore le Bourgeois de Paris au Moyen Âge (2012, Tallandier). Enfin, on pourra compléter cette esquisse de bibliographie par des ouvrages comme Louis XI (2001, Fayard) ou Les Plantagenêts : origines et destin d’un empire (2004, Fayard), et on mentionnera encore son impressionnant Dictionnaire de la France Médiévale, sorti en 1993, chez Fayard également.
Félix Lecoy (1903-1997): philologue, romaniste et universitaire, spécialisé en littérature médiévale. Enseignant au Collège de France (chaire de langue et littérature française du Moyen Âge).
Bernard Guénée (1927-2010) : enseignant-chercheur, académicien et historien français, normalien, professeur émérite d’Histoire médiévale à La Sorbonne, directeur d’études à l’EPHE.
Jacques le Goff (1924-2014) : historien-médiéviste, directeur de l’EPHE, co-directeur de la revue LesAnnales, co-producteur et présentateur de l’émission les Lundis de l’Histoire. A l’image des trois autres, il est difficile de résumer son parcours en 2 phrases, mais disons que dans la ligne de la Nouvelle histoire, il a fait de l’histoire des mentalités du Moyen Âge et de l’anthropologie historique de l’Occident médiéval ses grandes spécialités. (voir d’autres articles à son sujet sur le site)
En vous souhaitant une belle journée.
Fred Pour moyenagepassion.com A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.
Sujet : citations médiévales, sagesse persane, conte moral, vanité, orgueil, science, apprentissage, humilité. Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle Auteur : Mocharrafoddin Saadi (1210-1291) Ouvrage : Le Boustan (Bustan) ou Verger, traduction de Charles Barbier de Meynard (1880)
« Le vase qui déborde ne peut plus rien recevoir. (…) Suivez l’exemple de Saadi : parcourez le monde en renonçant à toute chose et vous reviendrez le cœur plein de science.«
MocharrafoddinSaadi – Chapitre IV De l’Humilité – Le Boustan
Bonjour à tous,
ous le savez, il nous arrive de sortir des frontières de l’Europe médiévale pour aller voir, un peu plus loin, ce qui se pense et ce qui s’écrit. Durant ces pérégrinations, nos pas nous ont souvent entraîné du côté du Moyen-Orient ; c’est encore le cas aujourd’hui, puisque nous revoilà dans la Perse du XIIIe siècle : celle du conteur et voyageur Mocharrafoddin Saadi.
La pire des ignorances
« Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. »
Socrate – Platon, l’Apologie de Socrate
Le petit conte du jour est une anecdote édifiante contre l’orgueil et la vanité intellectuelle. Saadi nous y enseigne qu’il n’est plus grand ennemi de la connaissance que la prétention de celui qui pense déjà tout savoir ; ajoutons pour notre compte que c’est même, sans doute, la pire forme d’ignorance.
Ainsi donc, pour pouvoir se remplir de « science », il faut être vide d’aprioris, mais surtout ne pas être plein de soi-même. En creux, on retrouvera l’idée d’une certaine humilité nécessaire dans l’apprentissage. Même si les philosophes grecs anciens ne l’ont pas toujours mise en exergue, on la retrouve relativement présente dans l’histoire de l’éducation et de la pédagogie.
L’humilité, valeur morale, de Saadi à l’Occident médiéval
En tant que valeur morale en soi, l’humilité est omniprésente dans l’histoire des religions et des spiritualités. Les récits de transmission de la tradition asiatique et les relations de maître à disciple en sont remplis et, cinq siècles avant notre ère, Lao Tseu nous en contait déjà les vertus : « Toute noblesse vient de l’humilité. »
Cette même humilité sera louée par Saadi, à plusieurs reprises, dans ses œuvres. Il y consacrera même un chapitre entier du Boustan dont est tirée l’histoire du jour.
« L’humilité, voilà la règle (tarikat) du derviche. Toi qui aspires à la grandeur, sois petit et humble, c’est par là seulement que tu parviendras au faîte ; l’homme doué d’une raison supérieure s’incline humblement, comme l’arbre qui penche vers la terre ses rameaux chargés de fruits.
Saadi – Chapitre IV De l’Humilité – Le Boustan
Devant les hommes, devant Dieu, valeur sociale, valeur morale, valeur d’apprentissage, comme dans de nombreuses spiritualités, c’est, chez lui, une valeur à tiroirs, extensible du monde spirituel au monde réel. Dans le conte du jour, en « contrepoison de l’orgueil » pour paraphraser Voltaire, cette leçon d’humilité sera personnifiée par Abou’l-Hassan Gouschiar (442- 494), grand astronome du cinquième siècle, originaire de la province iranienne du Guilan ; le célèbre personnage refusera même de délivrer son enseignement à un prétendant à l’apprentissage, trop imbu de lui-même.
Au même moment, à des lieues de là, dans le Moyen Âge occidental et sous l’égide du christianisme, l’humilité trouvera également de nombreux arguments sous la plume d’un certain nombre d’auteurs. Ainsi, entre autres exemples, Rutebeuf, contemporain de Saadi, nous en montera la voie dans ses œuvres :
« Humiliteiz est si grant dame Qu’ele ne crient home ne fame, Et li Frere qui la maintiennent Tout le roiaume en lor main tiennent »
RutebeufCi encoumence li diz de la mensonge
Un peu plus tard encore, Eustache Deschamps écrira : « Humilité attrait le cuer des gens » exhortant les puissants à la pratiquer, en en faisant, presque même, un argument de séduction.
Gouschiâr et l’astrologue vaniteux
Un homme qui joignait a quelques connaissances astrologiques un orgueil insensé, fit un long voyage pour aller chez Gouschiâr ; il se présenta, le cœur plein du désir d’apprendre et la tête troublée par les fumées de l’orgueil. Le savant se détourna de lui sans lui apprendre un mot de la science qu’il enseignait ; mais lorsque l’étranger, déçu dans son attente, se préparait à partir, l’illustre astrologue lui dit :
— Tu crois être un savant accompli : mais le vase qui déborde ne peut plus rien recevoir. La vanité remplit ton cœur et voilà pourquoi tu t’en vas les mains vides. Il fallait te présenter à moi sans prétentions, si tu voulais partir riche de connaissances.
– Suivez l’exemple de Saadi : parcourez le monde en renonçant à toute chose et vous reviendrez le cœur plein de science.
En vous souhaitant une belle journée.
Fred Pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.