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Fable médiévale : le chien et la brebis de Marie de France

dragon-moyen-age-fable-ysopets-marie-de-franceSujet  : poésie médiévale, fable médiévale, langue d’oïl, vieux français, anglo-normand, auteur médiéval, ysopets, poète médiéval,   pauvreté, justice, poésie satirique
Période  : XIIe siècle, moyen-âge central.
Titre :  Dou chien et d’une berbis  
Auteur    :   Marie de France    (1160-1210)
Ouvrage    :    Poésies de Marie de France Tome Second, par B de Roquefort, 1820, 

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionutour du  premier siècle de l’ère chrétienne, Caius Iulius Phaedrus, plus connu sous le nom de Phèdre, lègue à la postérité un grand nombre de fables. Il crée ses propres récits, mais, pour une grande part d’entre eux, marche dans les pas du grec Esope qui l’avait précédé de cinq-cents ans.

Ce double-héritage traversera le temps jusqu’au moyen-âge pour y être repris, en partie, sous le nom d’Ysopets ou Isopets.  Ces petits récits où les personnages sont plantés par des animaux inspireront ainsi quelques auteurs médiévaux. A la fin du XIIe siècle, Marie de France  est l’un des plus célèbres d’entre deux.  Deux siècles plus tard,  au moyen-âge tardif, Eustache Deschamps  s’y frottera aussi bien que dans une moindre mesure. Plus tard encore, au XVIIe siècle, par son talent stylistique hors du commun, Jean de  Lafontaine, donnera, à son tour,  à   ses fables antiques de nouvelles lettres de noblesse. Aujourd’hui, nous étudions ensemble la fable médiévale de Marie de France intitulée : dou chien et d’une brebis.

Ou comment les puissants  utilisent
la justice pour dépouiller les faibles

deco_fable_medievale_marie_de_franceOn trouve la trace de cette fable du Chien et de la Brebis chez Phèdre. Elle est , toutefois, reprise    dans des formes un peu différentes chez Marie de France. Chez les deux auteurs, la justice est instrumentalisée de manière perfide par les puissants, au détriment des faibles. En effet, ces derniers  n’hésiteront pas à  produire de faux témoins pour dépouiller la brebis, éternel symbole de pauvreté, d’innocence et de faiblesse. Dans les complices de la malversation, la poètesse franco-normande a ajouté un rapace, qu’on ne trouve pas chez Phèdre et qui vient renforcer cette idée de collusion des prédateurs.

La fin de la fable de Phèdre est aussi  plus heureuse puisque la Brebis paye ce qu’on lui réclame injustement  mais ne périt pas.   Egalement, le loup s’y trouve punit de son mensonge et la notion d’une justice transcendantale est mise en avant : les dieux le font tomber dans une fosse pour son mensonge. Chez Marie  de France, la fin est sans appel. L es pauvres et les faibles  sont sacrifiés par les puissants et on se partage leurs avoirs (et, même leur chair) entre prédateurs.   Faut-il y voir le simple reflet du pessimisme  de la poétesse ? On serait plutôt tenté d’y  décrypter l’influence contextuelle de maux de son temps qu’elle entend dénoncer ainsi, ouvertement.

Le Brebis, le chien et le loup chez Phèdre

Les menteurs n’évitent guère la punition de leurs méfaits. Un Chien de mauvaise foi demandait à la Brebis un pain qu’il soutenait lui avoir laissé en dépôt. Le Loup, cité comme témoin, affirma qu’elle en devait non pas un, mais dix. La Brebis, condamnée sur ce faux témoignage, paya ce qu`elle ne devait pas. Peu de jours après elle vit le Loup pris dans une fosse : « Voilà, dit-elle, comme les dieux récompensent le mensonge! »

 Les Fables de Phèdre, traduites par  par M. E. Panckoucke   (éd de 1864) 

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Dou Chien et d’une berbis
dans l’oïl    franco-normand de Marie de France

Or cunte d’un Chien mentéour
De meintes guises trichéour,
Qui une Berbis emplèda
Devant Justise l’amena.
Se li ad un Pain démandei
K’il li aveit, ce dist, prestei;
La Berbiz tut le dénoia
E dit que nus ne li presta.
Li Juges au Kien demanda
Se il de ce nus tesmoins a
Il li respunt k’il en ad deus,
C’est li Escufles è li Leus.
Cist furent avant amenei,
Par sèrement unt afermei
Ke ce fu voirs que li Chiens dist:
Savez pur-coi chascuns le fist,
Que il en atendoient partie
Se la Berbis perdeit la vie.

Li Jugièrres dunc demanda
A la Berbis k’il apela,
Pur coi out le Pain renoié
Ke li Chienz li aveit baillié,
Menti aveit pur poi de pris
Or li rendist ainz qu’il fust pis.
La Chative n’en pot dune rendre
Se li convint sa leine vendre,
Ivers esteit, de froit fu morte,
Li Chiens vient, sa part enporte
È li Escoffles d’autre par;
E puis li Leus, cui trop fu tard
Ke la char entre aus detreite
Car de viande aveient sofreite.
È la Berbiz plus ne vesqui
E ses Sires le tout perdi.

Cest essample vus voil mustrer,
De meins Humes le puis pruver
Ki par mentir è par trichier,
Funt les Povres suvent plédier.
Faus tesmoignages avant traient,
De l’avoir as Povres les paient;
Ne leur chaut que li Las deviengne,
Mais que chascuns sa part en tiengne.

Du chien et de la brebis
Adaptation en français moderne

NB : nous avons fait le choix d’une adaptation libre et versifiée plutôt qu’une traduction littérale.

On conte d’un chien menteur
Aussi tricheur que trompeur,
Qui, au tribunal, attaqua
Une brebis pour qu’on la jugea.
Un pain elle devrait rembourser
Que, jadis, il lui a prêté.
La brebis nia sans délai :
« Jamais tel prêt ne lui fut fait !
Aussi, le juge requit du chien
Qu’il puisse produire un témoin.
 Le chien rétorqua, sentencieux :
« Milan et loup : ils  seront deux »
Ainsi, témoignèrent les compères 

Et, sous serment, ils affirmèrent
Qu’ils confirmaient du chien, les dires.
Savez-vous pourquoi ils le firent ? 
C’est qu’ils en tireraient partie
Si la brebis perdait la vie.

Lors, le juge demanda,
A la brebis qu’il convoqua
Pourquoi avoir nié qu’un pain
Lui fut bien prêté par le chien ?
C’était là piètre menterie
Qu’elle rende ce qu’elle avait pris !
La pauvrette qui n’avait rien
Dut vendre sa laine à bas prix.
C’était l’hiver elle en périt.
Le chien vint prélever sa part,
Puis le milan vint à son tour 
Et puis le loup, un peu plus tard,
Ainsi la chair fut partagée
Car de viande on avait manqué
Et c’en fut fait de la brebis
Que ces seigneurs avaient trahie. 

Moralité

Cet exemple nous montre bien
(et je pourrais en trouver maints)
Comment par ruse et perfidie
On traîne    les pauvres en plaidoirie
Leur opposant de faux témoins
Qui se payent sur leurs maigres biens.
Peu leur chaut de ce qu’il devienne,
Pourvu que chacun, sa part, prenne.


En vous souhaitant une très belle  journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Poésie satirique : pièges de l’avidité et apologie du contentement avec le roman de la Rose

enluminure_roman-de-la-rose_poesie-medievale-satirique_moyen-age_XIIIe-siecle_manuscrit-francais-24392Sujet : poésie médiévale, littérature médiévale, pauvreté, richesse, poésie morale, poèsie satirique, vieux français, langue d’Oïl. manuscrit ancien, enluminure, miniatures.
Période : Moyen-âge central, XIIIe siècle.
Titre : Le Roman de la Rose
Auteur :  Guillaume De Lorris et Jean De Meung

Bonjour à tous,

L_lettrine_moyen_age_passion‘adage ne date pas d’hier : « L’argent ne fait pas le bonheur ». Au XIIIe siècle, l’un des plus célèbres écrit médiéval, le Roman de la Rose, abordait déjà la question des pièges liés à la course interminable aux richesses et aux avoirs. Contre l’avidité, l’avarice, et leur corollaire : la convoitise du bien d’autrui, l’ouvrage prenait ici un tour satirique, en allant jusqu’à montrer du doigt certaines classes de la société particulièrement propices, selon lui, à choir dans ces travers : marchands, usuriers et autres « lombards« , mais encore avocats et médecins.

Eloge de la pauvreté
ou Apologie du contentement ?

poesie-satirique-medievale_roman-de-la-rose_Guillaume-De-Lorris_Jean-De-Meung_Moyen-Age_XIIIe-siecle« Le Roman de la Rose »
G de Lorris et J de Meung,
Français 24392  (XVe siècle)  BnF,  
(à consulter ici)

L’extrait proposé ici et sa traduction en français moderne, (revisitée quelque peu) sont tirés d’un ouvrage de Louis Petit de Julleville : Morceaux choisis des auteurs français, Moyen Age et Seizième siècle (1881). Le normalien et professeur d’université du XIXe siècle, spécialiste de littérature médiévale, disait alors voir entre ces lignes, un « Éloge de la pauvreté »On pourrait tout autant y percevoir une mise en garde contre la démesure et l’avidité: « Pour autant qu’on ouvre grand la bouche, on ne peut boire toute l’eau en Seine »Sur le terrain moral de la lutte entre « avoir » ou « être », en littérature et poésies médiévales, c’est souvent ce dernier qui ressort victorieux, plus encore quand la poursuite de l’acquis prend la forme de l’obsession. S’il y a éloge, ici, plus que de pauvreté, c’est sans doute plutôt celle du contentement et d’un contentement finalement plus lié à une disposition d’esprit – une « attitude psychologique », dirait-on aujourd’hui -, qu’à des conditions matérielles :  « Nul n’est misérable, s’il ne croit l’être, qu’il soit roi, chevalier, ou ribaud. »

En relisant ces lignes du moyen-âge central, il est utile de se souvenir aussi, qu‘entre l’idéal christique du dépouillement et les excès des marchands du temple, les valeurs spirituelles chrétiennes du monde médiéval ont ménagé une bonne place à la voix du milieu : « Benoit est qui tient le moyen », nous dira  Eustache Deschamps, un peu plus d’un siècle après le Roman deco_medievale_enluminures_moine_moyen-agede la Rose, en marchant sur les traces d’Horace.

Si la pauvreté se trouve « glorifiée », par endroits dans les lettres, en dehors de certaines voies monastiques, elle n’est pas non plus souhaitée ou considérée comme un idéal à atteindre, loin s’en faut. La misère véritable ferait même plutôt peur à nombre de clercs et auteurs médiévaux qui, encore au XIIIe siècle, sont presque toujours issus d’une certaine noblesse ou bourgeoisie, fut-elle modeste. Du reste, pour coller à cette thématique de classes, dans la deuxième partie de cet extrait, au sujet de ces ribauds de la place de grève que Rutebeuf a su également si bien mettre en vers, on pourrait être tenté, de ressentir une pointe de condescendance même si, sans doute un tel jugement demeure subjectif, en plus d’être à contretemps. L’auteur semble, en effet, sincère et il met même l’accent sur une certaine « exemplarité » de ces classes déshéritées. Toutefois, en l’imaginant vivant lui-même dans une certaine aisance, quand il nous explique « regardez comme ils sont heureux, s’ils n’ont rien il s’en passe, sinon on les fait porter à l’Hotel Dieu, etc..« ,  un certain sens critique (sociologique et moderne) pourrait  avoir tendance à nous aiguillonner. Finalement, la bonne vieille question « D’où parlez-vous ? » n’en finit jamais d’être posée, même si elle se complique d’autant, quand de nombreux siècles nous séparent de celui qui porte la plume.


« Éloge de la Pauvreté ».
(Extrait du Roman de la Rose.)

Si ne fait pas richesce riche
Celi qui en trésor la fiche :
Car sofîsance solement
Fait homme vivre richement :
Car tex n’a pas vaillant dous miches
Qui est plus aese et plus riches
Que tex a cent muis de froment.
Si te puis bien dire comment
(…) Et si r’est voirs, cui qu’il desplese,
Nus marcheant ne vit aese :
Car son cuer a mis en tel guerre
Qu’il art tous jors de plus aquerre;
Ne ja n’aura assés aquis
Si crient perdre l’avoir aquis,
Et queurt après le remenant
Dont ja ne se verra tenant,
Car de riens desirier n’a tel
Comme d’aquerre autrui cbatel.
Emprise a merveilleuse peine,
Il bee a boivre toute Saine,
Dont ja tant boivre ne porra,
Que tous jors plus en demorra.
C’est la destresce, c’est l’ardure,
C’est l’angoisse qui tous jors dure;
C’est la dolor, c’est la bataille
Qui li destrenche la coraille,
Et le destraint en tel défaut,
Cum plus aquiert et plus li faut.
Advocat et phisicien
Sunt tuit lié de cest lien ;
Cil por deniers science vendent,
Trestuit a ceste hart se pendent :
Tanl ont le gaaing dous et sade,
Que cil vodroit por un malade
Qu’il a, qu’il en eust quarente,
Et cil pour une cause, trente,
Voire deus cens, voire deus mile,
Tant les art convoitise et guile !..

Non, richesse ne rend pas riche
Celui qui la place en trésors.
Car seul le contentement
Fait vivre l’homme richement.
Car tel n’a pas vaillant deux miches
Qui est plus à l’aise et plus riche
Que tel avec cent muids (1) de froment.
Je te puis bien dire comment.
Et, il est vrai, à quiconque en déplaise
Nul marchand ne vit à l’aise ;
Car son cœur, a mis en telle guerre
Qu’il brûle toujours d’acquérir plus :
Et il n’aura jamais assez de biens 
S’il craint de perdre ceux qu’il détient,
Et court après ce qui lui manque,
Et qui  jamais ne sera sien.
Car tel, il ne désire rien 
Que d’acquérir d’autrui, les biens.
Son entreprise a grande peine ;
Il bée pour boire toute la Seine,
Quand jamais tant boire ne pourra , 
Car toujours, il en demeurera.
C’est la détresse, c’est la brûlure,
C’est l’angoisse qui toujours dure ;
C’est la douleur, c’est la bataille
Qui lui déchire le cœur 
Et l’étreint en tels tourments
Que plus acquiert et plus lui manque.
Avocats et médecins
Sont tous liés par ce lien.
Ceux-là pour deniers vendent science;
Et tous à cette corde se pendent,
Gain leur est doux et agréable;
Si bien que l’un, pour un malade
Qu’il a,  en voudrait quarante;
Et l’autre pour une cause, trente,
Voire deux cents, voire deux mille;
Tant les brûlent convoitise vile.

Mais li autre qui ne se lie
Ne mes qu’il ait au jor la vie,
Et li soflit ce qu’il gaaingne,
Quant il se vit de sa gaaingne,
Ne ne cuide que riens li faille,
Tout n’ait il vaillant une maille,
Mes bien voit qu’il gaaingnera
Por mangier quant mestiers sera,
Et por recovrer chauceiire
Et convenable vesteiire ;
Ou s’il avient qu’il soit malades,
Et truist toutes viandes fades,
Si se porpense il toute voie
Por soi getier de maie voie,
Et por issir hors de dangier,
Qu’il n’aura mestier de mangier ;
Ou que de petit de vilaille
Se passera, comment qu’il aille,
Ou iert a l’Ostel Dieu portés,
La sera moult reconfortés;
Ou, espoir, il ne pense point
Qu’il ja puist venir en ce point
Ou s’il croit que ce li aviengne,
Pense il, ains que li maus li tiengno»
Que tout a tens espargnera
Pour soi chevir quant la sera;
Ou se d’espargnier ne li cliaut,
Ains viengnent li froit et li chaut
Ou la fain qui morir le face,
Pense il, espoir, et s’i solace,
Que quant plus tost definera,
Plus tost en paradis ira…
Car, si corne dit nostre mestre,
Nus n’est chetis s’il ne l’cuide eslre,
Soit rois, chevaliers ou ribaus.

Mais cet autre qui ne se lie
Qu’à chaque jour gagner sa vie
Et à qui suffit ce qu’il gagne,
Quand il peut vivre de son gain ;
Il ne craint que rien ne lui faille,
Bien qu’il n’ait vaillant une maille.
Mais il voit bien qu’il gagnera
à manger, quand besoin aura
De quoi se procurer des chaussures
et un vêtement convenable.
Ou s’il advient qu’il soit malade,
Et trouve toutes viandes fades,
Il réfléchit à toute voie,
Pour se sortir du mauvais pas
Et pour échapper au danger,
Qu’il n’ait pas besoin de manger,
Ou que la moindre victuaille
Lui suffise, vaille que vaille;
Ou à l’Hôtel-Dieu, se fera porter
Où sera bien réconforté.
Ou peut-être ne pense-t-il point
Qu’il puisse en venir à ce point.
Ou s’il craint que tel lui advienne,
Il pense, avant que mal le prenne,
Qu’il aura le temps d’épargner
Quand il lui faudra se soigner,
Et s’il ne se soucie d’épargner,
Viendront alors le froid, le chaud
Ou la faim, qui l’emporteront,
 Peut-être, pense-t-il, et s’en console,
Que tant plus tôt il finira,
Plus tôt en paradis ira.
Ainsi, comme dit notre maître,
Nul n’est misérable, s’il ne croit l’être,
Qu’il soit roi, chevalier, ou ribaud.

Maint ribaus ont les cuers si baus,
Portans sas de charbon en Grieve ;
Que la poine riens ne lor grieve :
Qu’il en pacience travaillent
Et baient et tripent et saillent,
Et vont a saint Marcel as tripes,
Ne ne prisent trésor deus pipes *;
Ains despendent en la taverne
Tout lor gaaing et lor espergne,
Puis revont porter les fardiaus
Par leesce, non pas par diaus,
Et loiaument lor pain gaaignent,
Quant embler ne tolir ne l’daignent;
Tuit cil sunt riche en habondance
S’il cuident avoir soffisance ;
Plus (ce set Diex li droituriers)
Que s’il estoient usuriers !…

Maints ribauds ont les cœurs si vaillants,
Portant sacs de charbon en Grève* (la place de Grève),
Que la peine en rien ne leur pèse;
Mais ils travaillent patiemment,
Et dansent, et gambadent, et sautent;
Et vont à Saint-Marceau  aux tripes* (en acheter),
Et ne prisent trésor deux pipes;
Mais dépensent en la taverne
Tout leur gain et toute leur épargne ;
Puis retournent à leurs fardeaux,
Avec joie et sans en gémir,
Ils  gagnent leur pain avec loyauté,
Et ne daignent  ravir, ni voler;
Tous ceux-là sont riches en abondance,
S’ils pensent avoir leur suffisance,
Plus riches (Dieu le juste le sait)
Que s’ils étaient usuriers ! …

(1) Unité de mesure ancienne.


En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
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« Pauvreté est pire que mort. », Michault Caron Taillevent, le passe-temps, fragments (3)

poesie_medievale_michault_le_caron_taillevent_la_destrousse_XVe_siecleSujet : poésie, littérature médiévale, poète médiéval,  poète bourguignon, bourgogne médiévale, poésie réaliste, temps, vieillesse, pauvreté
Période :  moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur  :  Michault (ou Michaut) Le Caron, dit Taillevent  (1390/1395 – 1448/1458)
Titre  :  Le passe-temps

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionxtraits après extraits, fragments après fragments, nous suivons, pas à pas, le touchant Passe-temps de Michault Taillevent. Celui qui fut, durant la plus grande partie de sa vie, joueur de farces et organisateur de spectacles à la cour de Philippe III de Bourgogne a vieilli; il n’est vraisemblablement plus en activité. Seul et laissé sans rente, il nous livre ici ses réflexions sur l’hiver qui est déjà là et sur le temps qui passe; jeunesse et insouciance contre vieillesse et pauvreté, il nous conte ses angoisses avec une maîtrise et un style qui font sans doute de cette poésie, une des plus brillante du milieu de XVe siècle.

Le « je » au cœur du passe-temps

michault_caron_taillevent_extraits_litterature_poesie_medievale_passe_tempsDans ces élans qui mettent l’auteur, son expérience subjective  et ses déboires au cœur de son propre texte, on ne peut s’empêcher de voir préfigurer quelques traits de la poésie de Villon et, de l’autre côté de la ligne temporelle et vers le passé, d’y voir encore une filiation lointaine avec   Rutebeuf.

Pour autant, entre Michault Taillevent et ce dernier auteur qui le précède de deux siècles, une des différences  parmi d’autres à relever, réside sans doute dans l’intentionnalité ou la destination du texte. Quand Rutebeuf écrit ses complaintes, il est, en effet, encore en activité. Il met donc en scène ses misères pour et face à un public et en vue d’en obtenir quelques retours sonnants et trébuchants, De son côté, le Michault du Passe-temps n’est déjà plus celui de la détrousse (voir article) et il semble se tenir, seul, face à son propre miroir et dans un espace de non représentation. litterature_poesie_medievale_michault_taillevent_passe-temps_moyen-ageBien sûr, il écrit sans doute sa poésie pour qu’elle soit lue mais à quelques distances de Rutebeuf, qui exhibe ses malheurs, en force les traits, s’en rie même parfois entre les lignes et en joue, l’auteur du moyen-âge tardif et du XVe siècle ne cherche pas tellement ici à les mettre en scène, ni à s’en faire plaindre pour en tirer quelques  bénéfices immédiats ; il sait, il nous le dit, ne devoir s’en prendre qu’à lui-même pour n’avoir pas thésauriser ou anticiper. Il accepte même, de manière prosaïque, l’entrée dans l’âge de vieillesse. Ce qui le rend, par dessus tout, soucieux, ce sont les conditions économiques dans lesquelles il est rendu : misère et grand âge ne font pas bon ménage, aujourd’hui, comme au moyen-âge.

Tout cela crée une certaine distance de l’auteur à lui-même qui fait de cette poésie une pièce qui échappe à la complainte pour prendre plus  de hauteur et se situer nettement plus dans l’essai et la réflexion. Si le « Je » est bien au coeur du passe-temps, la filiation avec Rutebeuf reste lointaine, michault_caron_taillevent_litterature_poesie_medievale_moyen-age_XVe-siecleau moins de ce point de vue là.

Du côté de la langue, le verbe de Michault Taillevent est un moyen-français déjà proche du nôtre. Peut-être est-ce d’ailleurs cette proximité, ajoutée à la profondeur de son propos et à l’élégance rare de son style, qui nous rend cette poésie si familière.

Bien que cet auteur médiéval fut redécouvert et retranscrit tardivement, il demeure étonnant que ce texte n’ait pas fait encore l’objet de plus d’intérêt (éducatif, culturel, théâtral, etc…). En publier quelques extraits est une façon d’y remédier.

Le Passe-Temps de Michault Caron
(vers 148 à 217)

La dernière fois, nous en étions resté à la strophe suivante :

Jeunesse, ou peu de gouverne a,
Pour ce que de bon cuer l’amoye,
Mon fait et mon sens gouverna
Se fault y a, la coulpe est moye.
Chose n’y vault que je lermoye,
Et ne feisse riens qu’ouvrer
Temps perdu n’est a recouvrer.

Pour remonter le fil de cette poésie, voir les articles suivants :

Jeunesse m’a donc introduit,
Qui conseil & corps a legier* (agile),
A sa plaisance* (plaisir, agrément) et non trop duit* (de duire : instruire),
Pour moy de viellesse alegier* (soulager).
Mais a mon docteur aleguier
Aucune honte peusse auoir:
Trop cuidier* (croire) vient de peu savoir.

Jeunesse, au temps que je la vis,
A sa guise me gouvernoit.
Je n’avoie mie l’advis
Que finer* (finir, mourir) il me convenoit,
Et pareillement, qu’on venoit
A viellesse devant sa mort:
Jeune serf (cerf) paist ou il s’amort.

Je fuz en jeunesse repeu
D’espoir de tousjours vivre en joye,
Doubtant d’estre a l’arriere peu* (var manuscrit veu).
Mais avoir des biens grant mout joye,
Ce propos jamaiz ne changoye,
Banis* (var manuscrit bains) de joye, ains n’en vy si flos
Nouvelle Saint-Jehan, neufz cifflos.

Tout se change & prent nouveau terme.
Assez de son compte on rabat
D’an en an et de terme en terme.
Viellesse, qui es cuers s’embat* (s’insinuer, se fondre),
En l’omme toute joye abat
& change maniere et propos:
Changer ne vault pintes pour pos.(1)

D’esperance diversement,
Puis que de viellesse ay ung rain,
je suis changie diversement,
Lies au premier, triste au derrain* (dernier).
Se je fuz d’or, je suiz d’arain.
Onques ne passay pire pas:
Qui bien change n’empire pas.

Esperance qui doulz lait a
De mon jouvent a ces grans cours
Si me nourry et alaita
Encor aprez assez grans cours
Et me promist aucun secours,
La m’ahoquay*  (de ahochier, accrocher) a ung chardon:
A grant promesse eschars* (parcimonieux, chiche) don.

A court mes ans legier passay,
En mengant mainte souppe grasse.
A espargner riens ne penssay,
Ne me chaloit fors d’estre en grace.
Mais viellesse, qui tout desbrasse* (défaire),
M’a ores prins a pié levé:
A mangier fault qui a lavé.

Je voy bataille, se me semble,
Qui me fait ja le cuer faillir.
Viellesse et povreté ensemble
Me commencent a assaillir.
Je sauroie bien ou saillir,
Au fort se povreté ne fust:
Armé ne craint ne fer ne fust* (bois, bâton).

Se povreté, sans dire rente* (rens te)
Venoit pour moy la teste fendre,
Je n’ay pas ung denier de rente,
Pour moy encontre elle deffendre.
Si la me fault garder, deffendre
Qu’elle ne m’aguette au passage:
Celui qui ne craint n’est pas sage.

De viellesse suiz bien content.
Bien scay qu’il fault viel devenir,
Et aussi scay je bien qu’on tend
Tousjours a sa fin advenir.
Mais ou elle peut avenir.
& ou elle point picque & mort,
Povreté est pire que mort.

(1) Changer ne vault pintes pour pos : pot de Bourgogne et à Paris XVe siècle : 1 pot = 2 pintes

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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