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LA COMPLAINTE DU PAUVRE COMMUN ET DES PAUVRES LABOUREURS DE FRANCE (3)

Portrait Enguerrand de Monstrelet

Sujet : complainte, poésie médiévale, poésie satirique, guerre de cent ans,  moyen-Français, misère, laboureurs, écorcheurs, routiers.
Période : Moyen Âge tardif,  XVe siècle.
Titre : Complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs de France
Auteur : anonyme – Les chroniques d’Enguerrand de Monstrelet, (1400-1444)

Bonjour à tous,

Nous nous retrouvons, aujourd’hui, pour la troisième et dernière partie de la Complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs de France. Dans ce texte anonyme du XVe siècle, le petit peuple et les paysans lassés des exactions à leur encontre et des disettes grondaient et imploraient de l’aide, tout en pointant du doigt les responsables et les causes de leur détresse.

Les campagnes et le petit peuple
au temps des exactions militaires

Durant la guerre de cent ans, les campagnes et les villes n’ont pas eu à souffrir seulement des armées anglaises et de leurs sièges ou de leurs pillages. Pendant les périodes de trêve ou entre deux batailles, les troupes royales de tout bord ont laissé plus d’une fois, à leur traîne, des soldats et mercenaires qu’elles se gardent de payer. Livrés à eux-mêmes, ces hommes peuvent s’organiser en hordes criminelles qui pillent et rançonnent les petites villes comme les campagnes. « Tard-venus », « grandes compagnies », « écorcheurs » : les mercenaires et fauteurs de trouble ne sont pas toujours en provenance du camp ennemi, ils ont pu être également du parti allié mais pour les paysans et les petites gens cela ne fait guère de différence. Le danger peut venir de tous côtés avec ses troupes errantes.

On connait plusieurs textes qui traduisent les infortunes et les abus connus par le peuple durant cette période. Nous avions eu l’occasion d’étudier, il y a quelque temps, un ballade d’Eustache Dechamps dans cet esprit (voir sa Ballade contre les exactions des routiers). Ce dernier auteur n’a pas manqué de témoigner des souffrances des campagnes au passage de la guerre et des soldats de tout bord sur leurs terres.

Un plaidoyer sur les misères et la condition sociale du petit peuple des campagnes

Nous avons déjà partagé, ici, les deux premières parties de cette complainte particulièrement poignante du Moyen Âge tardif. Ruinés, affamés, mis à mal, les pauvres laboureurs et gens des campagnes en appellent à tous les puissants de la société de leur temps pour en obtenir de l’aide et leur faire souvenance des infortunes qu’ils ont subies.

Dans ce texte, tout vient s’ajouter à l’addition et les écorcheurs à la traîne de l’Ost royal de Charles VII, sont loin d’être les seuls en cause. Une véritable avalanche de déboires y est évoquée ; certains structurels (réalité de classe), d’autres conjoncturels : froid, gel, perte des bovins, mais aussi abus seigneuriaux constants et même encore traitements faits aux paysans par les différentes classes sociales avec lesquels ils sont amenés à traiter.

Dans cette dernière partie tout particulièrement, la complainte s’élargira ici à de nombreuses catégories de la société civile ( bourgeois, avocats, marchands et même artisans) pour leur rappeler les abus subis, les services rendus avant que la misère ne frappe et les fustiger de leur actuelle ingratitude. Bien sûr, tout au long du texte, l’auteur, qui parle au nom de sa classe, s’exprime aussi sous l’œil d’un témoin suprême : Dieu. Le Tout Puissant décidera lui seul de l’issue de tout cela et sa miséricorde est aussi largement invoquée. En revanche, il jugera tout et tous en dernier ressort y compris l’indifférence de ceux à qui s’adressent la complainte.

Pour redire un mot de la datation de cette Complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs de France, à la fin du XIXe siècle, le médiéviste, archéologue et chartiste Jules Quicherat a formé l’hypothèse d’une datation postérieure à 1432. Si l’on sent une colère évidente et beaucoup d’amertume dans ce texte qui avaient pu le faire rapprocher, par certains de ses premiers historiens découvreurs, des grandes jacqueries du XIVe siècle, on semble plus en face de l’impuissance et de l’abattement que d’une réelle volonté d’en découdre.

Voir la première partie de cette complainte Voir la deuxième partie


La complainte du pauvre commun
et des pauvres laboureurs de France (3)

Hélas ! advocats emparlez (emparler : plaider, emparlés : bavards, éloquents),
Maintesfois nous avez brouillez
Et maintenus en plaidoyer :
Dont bien garder vous nous poviez
Se la voulenté en eussiez,
Mais ce n’estoit que voz envies,
Tant qu’eussiez les bources garnies
De nous mettre à nul accord,
Ainçois
(plutôt) que vos voyes subtives (vous montriez ingénieux),
Par voz arts et par vos pratiques,
Nous faisiez du droict le tort :
Bien estes causes les plusieurs
(la plupart)
De partie de nos douleurs,
De noz pertes, et de noz gas
(dégâts, ravages).
Bien en pourriez crier hélas !

Hélas ! bourgeois, qui de nos rentes,
De noz labeurs et de noz plantes,
Avez vescu au temps passé :
Vous voyez nos chiéres dolentes
(nos mines affligées) ,
Et les poux qui nous cheent
(chäoir, chaier… : tomber) des temples (tempes)
De langueur et de povreté.
Maints jours nous avez abusé,
Et recueillis en vostre hostel,
Quand voz rentes vous doubloient :
Mais quand vous nous voyez en debte
Et que nous n’avons ne vin ne bled
(blé),
Plus ne faictes compte de nous :
Pour ce souvent nous faictes vous
Braire
(crier, hurler, se lamenter) et crier haut et bas,
Que ferons nous, chetif
(chétif, misérable : « pauvres de nous »), hélas !

Hélas ! marchans, vous nous avez
Par maintesfois revisitez,
Et voz denrées survendues ;
Mais quand de nous acheptiez
(achetiez)
Vous le nous mesprisiez
(estimer en dessous de sa valeur):
Fay estoit bien en vous perdue.
Vous avez loyauté déceue,
Et vous avez commis usure,
Larrecin et parjurement
(faux serments):
Mais celuy qui rendra droiture
(justice)
A toute humaine créature,
Vous rendra vostre payement
Par son droicturier jugement :
Et mauldirez tous ces amas
(les richesses que vous avez accumulées)
Quand crier vous faudra, hélas !

Hélas ! vous autres de mestiers,
Mareschaux
(officier/artisan en charge des chevaux) et cordouenniers,
Et les tanneaux de peaux velues,
Vous nous avez esté moult chiers
(1) :
Voz parolles nous ont deceues,
Pis nous avez fait que usuriers,
Car pour néant, par chacun jour,
Vous avez eu nostre labour :
Marchands, avant la cueillette
Bien en pourrez avoir mal tour,
Si n’en faictes aucun retour
(2),
Avant que jugement s’y mette ;
Alors saison
(contexte : le temps des semailles) ne sera pas
Que vous faulsist crier, hélas !

Hélas ! vous sçavez tous comment
Nous perdismes nostre froment,
Que entant nous semasme és terres
Pour la gelée dure et grand,
Qui les meit à confondement
(qui les détruisit) :
Et puis vous sçavez tous quels guerres,
Quels meschiefs
(dommage, calamité) et quelles rappines
Nous feirent toutes ses vermines,
Qui vindrent aux saisons nouvelles.
N’y demoura ne pois ne febves
Dont ne tatassent des premiers,
Rats et souris et verminiers
(tas de vermines),
Et les espis en emportoient
Des bleds qui demourez estoient :
Et par moult diverses maniéres
Ils les mettoient en leurs tesniéres,
Et en feirent de grans amas,
Dont maints en ont crié : hélas !

Hélas ! avons crié assez
Pour Dieu que vous nous pardonnez,
Et que vous pensez en vous-mesmes
Si nous vous disons vérité :
Tout notre fait veoir vous povez,
Ainsi que nous faisons nous mesmes.
Courroux, mal talent
(colère) et attaines (querelles, animosité, provocations)
Nous regardent tous chacun heure ;
Beuf ne pourceau ne nous demeure,
Ne brebis, ne noz pauvres vaches,
Dequoy faisions noz laitages,
Qui notre vie soubstenoit,
Et de la faim nous guarissoit :
Mais la mort et le divers temps
Les a fait demourer
(tarder, demeurer) ès champs,
Et morts les trouvons par les tets
(tetel, tette, mamelles ?):
C’est ce que bien souventesfois,
Quand voyons advenir tel cas,
Qui nous fait fort crier : hélas !

Hélas ! sans plus vous dire hélas,
Comment peuvent penser créatures,
Qui bien advisent noz figures
(regardent nos visages en face),
Et ont sens et entendement,
Et nous voyent nuds par les rues
Aux gelées et aux froidures,
Nostre pauvre vie querant :
Car nous n’avons plus rien vaillant,
Comme aucuns vueillent langaigez
(3)
Ils s’en sont tres mal informez ;
Car s’ils pensoient bien en Todigues
(4)
Et Escoçois en leur complices,
Et és yvers qui sont passez,
Et autres voyes fort obliques,
Dont tous estats nous sont reliques
(témoin ?)
Comme chacun nous a plusmé :
Ils seroient bien hérétiques,
S’ils pensoient
(penser, croire) bien en leurs vices,
Qu’il nous fut rien demouré :
Tels langaiges
(belles paroles) ne sont que gas (vaines, négligentes),
Si nous taisons de dire : hélas !

O tres saincte mére l’église,
Et vous tres noble roy de France,
Conseilliers, qui à votre guise
Mettez tout le pays en ballance
(fig : péril),
Advocats de belle loquence,
Bourgeois, marchans, gens de mestiers,
Gens d’armes, qui tout exillés,
Pour Dieu et pour sa doulce mére,
A chacun de vous en droit soy .
Vous plaise penser aucun poy
(n’accorder aucune importance)
En ceste complaincte amére.
Et si vous bien y advisez
(si vous regardez bien les choses en face)
Nous cuidons
(croyons) que appercevrez,
Et que vous voirrez par voz yeux
Le feu bien prés de voz hosteux
(vos demeures),
Qui les vous pourrait bien brusler,
Si garde de prés n’y prenez.

Désormais si nous nous taillons,
Autres lettres vous envoyerons
Closes
(dans le sens de scellées, officielles ?). Dedans voir vous pourrez
Noz faits et noz conclusions,
Et les fins à quoy nous tendons.
S’il vous plaist vous les ouvrirez,
Noz requestes vous conclurez,
Et Dieu du tout ordonnera
A la fin ou quand luy plaira :
Mais Dieu vous y doint
(donner, accorder de, permettre de ) si bien faire,
Qu’acquérir vous puissez sa gloire,
Et qu’en ce ayez tels regards
(considération, attention),
Que plus ne vous crions : hélas !
Amen par sa grâce.


NOTES

(1) « Vous nous avez esté moult chiers« . Deux sens possibles : « cher », au sens propre : « vous ne nous avez pas fait de cadeaux au niveaux de prix ». Au sens figuré « cher au cœur » : « nous vous estimions beaucoup ». Je pencherais plutôt pour la deuxième hypothèse dans le contexte. La question du prix est abordé après : « Pis, nous avez fait que usuriers« 
(2) « Marchands, avant la cueillette, bien en pourrez avoir mal tour, si n’en faictes aucun retour« . En achetant sans contrepartie, cela pourrait bien vous jouer de mauvais tours, si vous ne vous acquittez pas de vos dus.
(3) « Comme aucuns vueillent langaigez » : contrairement à ce que certains beaux parleurs prétendent.
(4) Todigues : Rodrigue de Villandrando, seigneur espagnol à la tête de certaines compagnies de Charles VII et qui n’hésita pas à ravager et piller les campagnes quand il n’obtint pas satisfaction auprès de son contracteur . hypothése J Quicherat (voir l’article sur la deuxième partie de cette complainte). Pour les Escoçois qui suivent, les écossais donc, il peut être question de ceux qui s’étaient également engagés du côté de la couronne française contre les anglais et leurs alliés.


En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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NB : l’enluminure de l’image d’entête et de l’illustration est tirée du manuscrit médiéval Français 2644 de la BnF et daté du XIVe siècle : les chroniques de Jehan Froissart (à consulter en ligne sur gallica) L’événement qu’elle relate est antérieur à celui qui nous intéresse puisqu’elle représente le pillage de la ville de Grantmont par les Gantois en 1381. Voici ce que nous en dit Froissart dans ses chroniques :  » Et furent les Gantois seigneurs de la ville, et non pas du châtel ; car le sire de Widescot le tint vaillamment avec ses compagnons contre eux. Et de là vinrent les Gantois devant Grantmont, qui s’étoit nouvellement tournée devers le comte, par l’effort et traité du seigneur d’Enghien ; et ne sais s’il y eut trahison ou autre chose, mais adonc les Gantois y entrèrent de force. Et en y eut de ceux de dedans moult de morts. Et quand ils eurent fait ces voyages, ils s’en retournèrent en Gand atout grand butinage et grand profit. »

EUSTACHE DESCHAMPS : une Ballade médiévale sur HEUR & Malheur

Sujet  : poésie médiévale, auteur médiéval,  moyen-français, manuscrit ancien, poésie, pauvreté.
Période  : Moyen Âge tardif,  XIVe siècle.
Auteur :  Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre  :  «Ja sur mon corps n’en cherroit une goute»
Ouvrage  :  Œuvres  complètes d’Eustache Deschamps, T IV,   Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878)

Bonjour à tous,

u Moyen Âge tardif, Eustache Deschamps nous a laissé plus d’un millier de poésies entre ballades, rondeaux, chants royaux,… mais aussi des écrits sur l’art de versifier. Fin observateur des mœurs de son temps, sa longue carrière et sa plume prolifique lui ont permis d’écrire sur pratiquement tous les sujets : voyages, vie militaire, mœurs de cour, arts de la table, médecine, courtoisie, valeurs éthiques et dévoiement,…

Tantôt légère ou grinçante, tantôt drôle, tantôt désespérée, souvent morale, sa poésie reste un legs important pour la connaissance de la deuxième moitié du XIVe siècle et les débuts du XVe siècle. Elle continue d’ailleurs d’être décortiquée ou utilisée par les médiévistes pour sa richesse descriptive et historique. D’un point de vue stylistique, si elle ne peut avoir, tout du long, les envolées ou l’intensité vibrante de celle d’un François Villon, on la découvre toujours avec plaisir. Eustache Deschamps a travaillé son art avec sérieux et il reste un maître de la ballade.

Eustache Deschamps : poésie médiéval illustrée avec enluminure

Etats d’âme, déconvenues et malchance

Dans l’ensemble des thèmes traités, ses propres déconvenues n’ont pas échappé à sa plume. Il les a même placées souvent au centre de sa poésie, en étalant des humeurs ou des griefs qui vont de l’agacement et la grogne jusqu’à la révolte ou au désarroi. Sans tomber dans l’exposé systématique de ses misères (un peu comme Rutebeuf avait pu le faire), il nous a, ainsi, légué un grand nombre de ballades sur sa propre condition : déboires et déceptions, ingratitude des puissants à son encontre, petits malheurs, pauvreté, santé déclinante, affres de l’âge. Sur les aspects les plus rudes, il faut dire que sa relative longévité l’a vu passer par bien des épreuves, des mises à l’écart du pouvoir aux vicissitudes de la vieillesse, en passant par les grands maux de son siècle (guerre de cent ans, épidémies de peste, etc…).

Aujourd’hui, nous vous proposons une nouvelle ballade dans cette veine ou plutôt même cette déveine. L’auteur médiéval y affirme qu’il est si déshérité que même si une pluie miraculeuse faisait tomber sur la terre, or fin, trésors, joyaux et florins, pas une seule goutte de tout cela ne choirait sur lui : Ja sur mon corps n’en cherroit une goute. De la même façon, bienfaits, bonheur, largesse à son égard ne sont pas au programme et le bon côté du destin ou de « fortune » semble avoir l’oublié en chemin. Tout au long de la ballade, le propos demeure générique ; Eustache se plaint mais il ne nous donne aucun fait à nous mettre sous la dent pour étayer son humeur, et encore moins pour la contextualiser historiquement.

Sources médiévales & historiques manuscrites

Manuscrit médiéval des œuvres d'Eustache Deschamps (MS Fr 840)
Cette Ballade d’Eustatche dans le MS Fr 840

Vous pourrez retrouver cette ballade dans le Manuscrit Français 840 de la BnF. Cet ouvrage du XVe siècle contient principalement l’œuvre d’Eustache Deschamps, soit un total vertigineux de 1500 pièces. Ce manuscrit est même, sans doute, l’un des premiers à avoir consigné l’œuvre du poète médiéval de manière aussi complète. Chichement orné mais d’une écriture appliquée, il a été copié à plusieurs mains dont la principale est celle de Raoul Tainguy. (1)

Pour la transcription en graphie moderne de cette ballade, vous pouvez vous reporter aux Œuvres complètes d’Eustache Deschamps citées en tête d’article. C’est la version que nous avons utilisée.


Ja sur mon corps n’en cherroit une goute

Se tout li cielz estoit de fueilles d’or,
Et li airs fust estellez
(constellées, étoilées) d’argent fin,
Et tous les vens fussent plains de tresor,
Et les goutes fussent toutes flourin
D’eaue de mer, et pleust soir et matin
Richesces, biens, honeurs, joyauls, argent,
Tant que remplie en feust toute la gent,
La terre aussi en fust moilliée toute,
Et fusse nuz, de tel pluie et tel vent
Ja sur mon corps n’en cherroit une goute.

Et qui pis est, vous puis bien dire encor
Que qui donrroit trestout l’avoir du Rin
(Rhin),
Et fusse la, vaillant un harenc sor
(hareng saur)
N’en venrroit pas vers moy vif un frelin
(menue monnaie);
Onques ne fuy de nul donneur a fin;
Biens me default, tout mal me vient souvent;
(a)
Se j’ay mestier de rien
(si j’ai besoin de quelque chose)
, on le me vent
Plus qu’il ne vault, de ce ne faictes doubte.
Se beneurté
(si le bonheur) plouvoit du firmament
Ja sur mon corps n’en cherroit une goute.

Et se je pers
(quelque chose), ja n’en aray restor (réparation);
Quant rien requier, on chante de Basin;
(b)
Se je faiz bien, neant plus que d’un tor
N’est congneu
(c); tousjours sui je Martin (celui qu’on accable)
Qui coste avoit, chaperon et roucin,
Pain et paine, congnoissance ensement
(également),
Son temps usa, mais trop dolentement
(tristement),
Car plus povre n’ot de lui en sa route
(sa bande).
Je sui cellui que s’il plouvoit pyment
(vin épicé)
Ja sur mon corps n’en cherroit une goute.

L’envoy

Princes, ii poins
(choses) font ou riche ou meschant (misérable):
Eur et meseur, l’un aime et l’autre doubte ;
(d)
Car s’il [povoit] plouvoir mondainement
(des biens en abondance),
Ja sur mon corps n’en cherroit une goute.

(a) Biens me default, tout mal me vient souvent : les biens me manquent mais j’attire le malheur plus souvent qu’à mon tour.
(b) Quant rien requier, on chante de Basin : quand j’ai besoin de quelque chose, c‘est toujours la même rengaine.
(c) Se je faiz bien, neant plus que d’un tor N’est congneu : si je fais le bien, peu s’en faut qu’on n’en retienne que le pire ? Si je fais le bien on ne me traite pas mieux que si c’était un crime ?
(d Eur et meseur, l’un aime et l’autre doubte : heur (chance, ce qui rend heureux) et malheur, j’aime l’un et je crains l’autre.


Voir les articles suivants sur le sujet de fortune et sa roue.

En vous remerciant de votre lecture.
Une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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(1) Pour plus de détail sur le MS Français 840, consulter l’article très complet de Clotilde Dauphant : L’organisation du manuscrit des Œuvres complètes d’Eustache Deschamps par Raoul Tainguy

NB : sur l’image d’en-tête, il s’agit simplement de la page de la ballade d’Eustache dans le Français 840 (consultable ici sur gallica). Quant à la roue de fortune de l’illustration, elle provient du Manuscrit MS Français 130 de la BnF : Jean Boccace, Des cas des nobles hommes et femmes (De casibus virorum illustrium).

Fable médiévale : le chien et la brebis de Marie de France

dragon-moyen-age-fable-ysopets-marie-de-franceSujet  : poésie médiévale, fable médiévale, langue d’oïl, vieux français, anglo-normand, auteur médiéval, ysopets, poète médiéval,   pauvreté, justice, poésie satirique
Période  : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre :  Dou chien et d’une berbis  
Auteur    :   Marie de France    (1160-1210)
Ouvrage    :    Poésies de Marie de France Tome Second, par B de Roquefort, 1820, 

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionutour du  premier siècle de l’ère chrétienne, Caius Iulius Phaedrus, plus connu sous le nom de Phèdre, lègue à la postérité un grand nombre de fables. Il crée ses propres récits, mais, pour une grande part d’entre eux, marche dans les pas du grec Esope qui l’avait précédé de cinq-cents ans.

Ce double-héritage traversera le temps jusqu’au Moyen Âge pour y être repris, en partie, sous le nom d’Ysopets ou Isopets.  Ces petits récits où les personnages sont plantés par des animaux inspireront ainsi quelques auteurs médiévaux. A la fin du XIIe siècle, Marie de France  est l’un des plus célèbres d’entre deux.  Deux siècles plus tard,  au Moyen Âge tardif, Eustache Deschamps  s’y frottera aussi bien que dans une moindre mesure. Plus tard encore, au XVIIe siècle, par son talent stylistique hors du commun, Jean de  Lafontaine, donnera, à son tour,  à   ses fables antiques de nouvelles lettres de noblesse. Aujourd’hui, nous étudions ensemble la fable médiévale de Marie de France intitulée : dou chien et d’une brebis.

Ou comment les puissants  utilisent
la justice pour dépouiller les faibles

deco_fable_medievale_marie_de_franceOn trouve la trace de cette fable du Chien et de la Brebis chez Phèdre. Elle est , toutefois, reprise    dans des formes un peu différentes chez Marie de France. Chez les deux auteurs, la justice est instrumentalisée de manière perfide par les puissants, au détriment des faibles. En effet, ces derniers  n’hésiteront pas à  produire de faux témoins pour dépouiller la brebis, éternel symbole de pauvreté, d’innocence et de faiblesse. Dans les complices de la malversation, la poètesse franco-normande a ajouté un rapace, qu’on ne trouve pas chez Phèdre et qui vient renforcer cette idée de collusion des prédateurs.

La fin de la fable de Phèdre est aussi  plus heureuse puisque la Brebis paye ce qu’on lui réclame injustement  mais ne périt pas.   Egalement, le loup s’y trouve punit de son mensonge et la notion d’une justice transcendantale est mise en avant : les dieux le font tomber dans une fosse pour son mensonge. Chez Marie  de France, la fin est sans appel. L es pauvres et les faibles  sont sacrifiés par les puissants et on se partage leurs avoirs (et, même leur chair) entre prédateurs.   Faut-il y voir le simple reflet du pessimisme  de la poétesse ? On serait plutôt tenté d’y  décrypter l’influence contextuelle de maux de son temps qu’elle entend dénoncer ainsi, ouvertement.

Le Brebis, le chien et le loup chez Phèdre

Les menteurs n’évitent guère la punition de leurs méfaits. Un Chien de mauvaise foi demandait à la Brebis un pain qu’il soutenait lui avoir laissé en dépôt. Le Loup, cité comme témoin, affirma qu’elle en devait non pas un, mais dix. La Brebis, condamnée sur ce faux témoignage, paya ce qu`elle ne devait pas. Peu de jours après elle vit le Loup pris dans une fosse : « Voilà, dit-elle, comme les dieux récompensent le mensonge! »

 Les Fables de Phèdre, traduites par  par M. E. Panckoucke   (éd de 1864) 

fable-medievale-ysopet-marie-de-france-chien-berbis-moyen-age-vieux-francais-oil


Dou Chien et d’une berbis
dans l’oïl    franco-normand de Marie de France

Or cunte d’un Chien mentéour
De meintes guises trichéour,
Qui une Berbis emplèda
Devant Justise l’amena.
Se li ad un Pain démandei
K’il li aveit, ce dist, prestei;
La Berbiz tut le dénoia
E dit que nus ne li presta.
Li Juges au Kien demanda
Se il de ce nus tesmoins a
Il li respunt k’il en ad deus,
C’est li Escufles è li Leus.
Cist furent avant amenei,
Par sèrement unt afermei
Ke ce fu voirs que li Chiens dist:
Savez pur-coi chascuns le fist,
Que il en atendoient partie
Se la Berbis perdeit la vie.

Li Jugièrres dunc demanda
A la Berbis k’il apela,
Pur coi out le Pain renoié
Ke li Chienz li aveit baillié,
Menti aveit pur poi de pris
Or li rendist ainz qu’il fust pis.
La Chative n’en pot dune rendre
Se li convint sa leine vendre,
Ivers esteit, de froit fu morte,
Li Chiens vient, sa part enporte
È li Escoffles d’autre par;
E puis li Leus, cui trop fu tard
Ke la char entre aus detreite
Car de viande aveient sofreite.
È la Berbiz plus ne vesqui
E ses Sires le tout perdi.

Cest essample vus voil mustrer,
De meins Humes le puis pruver
Ki par mentir è par trichier,
Funt les Povres suvent plédier.
Faus tesmoignages avant traient,
De l’avoir as Povres les paient;
Ne leur chaut que li Las deviengne,
Mais que chascuns sa part en tiengne.

Du chien et de la brebis
Adaptation en français moderne

NB : nous avons fait le choix d’une adaptation libre et versifiée plutôt qu’une traduction littérale.

On conte d’un chien menteur
Aussi tricheur que trompeur,
Qui, au tribunal, attaqua
Une brebis pour qu’on la jugea.
Un pain elle devrait rembourser
Que, jadis, il lui a prêté.
La brebis nia sans délai :
« Jamais tel prêt ne lui fut fait !
Aussi, le juge requit du chien
Qu’il puisse produire un témoin.
 Le chien rétorqua, sentencieux :
« Milan et loup : ils  seront deux »
Ainsi, témoignèrent les compères 

Et, sous serment, ils affirmèrent
Qu’ils confirmaient du chien, les dires.
Savez-vous pourquoi ils le firent ? 
C’est qu’ils en tireraient partie
Si la brebis perdait la vie.

Lors, le juge demanda,
A la brebis qu’il convoqua
Pourquoi avoir nié qu’un pain
Lui fut bien prêté par le chien ?
C’était là piètre menterie
Qu’elle rende ce qu’elle avait pris !
La pauvrette qui n’avait rien
Dut vendre sa laine à bas prix.
C’était l’hiver elle en périt.
Le chien vint prélever sa part,
Puis le milan vint à son tour 
Et puis le loup, un peu plus tard,
Ainsi la chair fut partagée
Car de viande on avait manqué
Et c’en fut fait de la brebis
Que ces seigneurs avaient trahie. 

Moralité

Cet exemple nous montre bien
(et je pourrais en trouver maints)
Comment par ruse et perfidie
On traîne    les pauvres en plaidoirie
Leur opposant de faux témoins
Qui se payent sur leurs maigres biens.
Peu leur chaut de ce qu’il devienne,
Pourvu que chacun, sa part, prenne.


En vous souhaitant une très belle  journée.

Frédéric EFFE
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Poésie satirique : pièges de l’avidité et apologie du contentement avec le roman de la Rose

enluminure_roman-de-la-rose_poesie-medievale-satirique_moyen-age_XIIIe-siecle_manuscrit-francais-24392Sujet : poésie médiévale, littérature médiévale, pauvreté, richesse, poésie morale, poèsie satirique, vieux français, langue d’Oïl. manuscrit ancien, enluminure, miniatures.
Période : Moyen-âge central, XIIIe siècle.
Titre : Le Roman de la Rose
Auteur :  Guillaume De Lorris et Jean De Meung

Bonjour à tous,

L_lettrine_moyen_age_passion‘adage ne date pas d’hier : « L’argent ne fait pas le bonheur ». Au XIIIe siècle, l’un des plus célèbres écrit médiéval, le Roman de la Rose, abordait déjà la question des pièges liés à la course interminable aux richesses et aux avoirs. Contre l’avidité, l’avarice, et leur corollaire : la convoitise du bien d’autrui, l’ouvrage prenait ici un tour satirique, en allant jusqu’à montrer du doigt certaines classes de la société particulièrement propices, selon lui, à choir dans ces travers : marchands, usuriers et autres « lombards« , mais encore avocats et médecins.

Eloge de la pauvreté
ou Apologie du contentement ?

poesie-satirique-medievale_roman-de-la-rose_Guillaume-De-Lorris_Jean-De-Meung_Moyen-Age_XIIIe-siecle« Le Roman de la Rose »
G de Lorris et J de Meung,
Français 24392  (XVe siècle)  BnF,  
(à consulter ici)

L’extrait proposé ici et sa traduction en français moderne, (revisitée quelque peu) sont tirés d’un ouvrage de Louis Petit de Julleville : Morceaux choisis des auteurs français, Moyen Age et Seizième siècle (1881). Le normalien et professeur d’université du XIXe siècle, spécialiste de littérature médiévale, disait alors voir entre ces lignes, un « Éloge de la pauvreté »On pourrait tout autant y percevoir une mise en garde contre la démesure et l’avidité: « Pour autant qu’on ouvre grand la bouche, on ne peut boire toute l’eau en Seine »Sur le terrain moral de la lutte entre « avoir » ou « être », en littérature et poésies médiévales, c’est souvent ce dernier qui ressort victorieux, plus encore quand la poursuite de l’acquis prend la forme de l’obsession. S’il y a éloge, ici, plus que de pauvreté, c’est sans doute plutôt celle du contentement et d’un contentement finalement plus lié à une disposition d’esprit – une « attitude psychologique », dirait-on aujourd’hui -, qu’à des conditions matérielles :  « Nul n’est misérable, s’il ne croit l’être, qu’il soit roi, chevalier, ou ribaud. »

En relisant ces lignes du moyen-âge central, il est utile de se souvenir aussi, qu‘entre l’idéal christique du dépouillement et les excès des marchands du temple, les valeurs spirituelles chrétiennes du monde médiéval ont ménagé une bonne place à la voix du milieu : « Benoit est qui tient le moyen », nous dira  Eustache Deschamps, un peu plus d’un siècle après le Roman deco_medievale_enluminures_moine_moyen-agede la Rose, en marchant sur les traces d’Horace.

Si la pauvreté se trouve « glorifiée », par endroits dans les lettres, en dehors de certaines voies monastiques, elle n’est pas non plus souhaitée ou considérée comme un idéal à atteindre, loin s’en faut. La misère véritable ferait même plutôt peur à nombre de clercs et auteurs médiévaux qui, encore au XIIIe siècle, sont presque toujours issus d’une certaine noblesse ou bourgeoisie, fut-elle modeste. Du reste, pour coller à cette thématique de classes, dans la deuxième partie de cet extrait, au sujet de ces ribauds de la place de grève que Rutebeuf a su également si bien mettre en vers, on pourrait être tenté, de ressentir une pointe de condescendance même si, sans doute un tel jugement demeure subjectif, en plus d’être à contretemps. L’auteur semble, en effet, sincère et il met même l’accent sur une certaine « exemplarité » de ces classes déshéritées. Toutefois, en l’imaginant vivant lui-même dans une certaine aisance, quand il nous explique « regardez comme ils sont heureux, s’ils n’ont rien il s’en passe, sinon on les fait porter à l’Hotel Dieu, etc..« ,  un certain sens critique (sociologique et moderne) pourrait  avoir tendance à nous aiguillonner. Finalement, la bonne vieille question « D’où parlez-vous ? » n’en finit jamais d’être posée, même si elle se complique d’autant, quand de nombreux siècles nous séparent de celui qui porte la plume.


« Éloge de la Pauvreté ».
(Extrait du Roman de la Rose.)

Si ne fait pas richesce riche
Celi qui en trésor la fiche :
Car sofîsance solement
Fait homme vivre richement :
Car tex n’a pas vaillant dous miches
Qui est plus aese et plus riches
Que tex a cent muis de froment.
Si te puis bien dire comment
(…) Et si r’est voirs, cui qu’il desplese,
Nus marcheant ne vit aese :
Car son cuer a mis en tel guerre
Qu’il art tous jors de plus aquerre;
Ne ja n’aura assés aquis
Si crient perdre l’avoir aquis,
Et queurt après le remenant
Dont ja ne se verra tenant,
Car de riens desirier n’a tel
Comme d’aquerre autrui cbatel.
Emprise a merveilleuse peine,
Il bee a boivre toute Saine,
Dont ja tant boivre ne porra,
Que tous jors plus en demorra.
C’est la destresce, c’est l’ardure,
C’est l’angoisse qui tous jors dure;
C’est la dolor, c’est la bataille
Qui li destrenche la coraille,
Et le destraint en tel défaut,
Cum plus aquiert et plus li faut.
Advocat et phisicien
Sunt tuit lié de cest lien ;
Cil por deniers science vendent,
Trestuit a ceste hart se pendent :
Tant ont le gaaing dous et sade,
Que cil vodroit por un malade
Qu’il a, qu’il en eust quarente,
Et cil pour une cause, trente,
Voire deus cens, voire deus mile,
Tant les art convoitise et guile !..

Non, richesse ne rend pas riche
Celui qui la place en trésors.
Car seul le contentement
Fait vivre l’homme richement.
Car tel n’a pas vaillant deux miches
Qui est plus à l’aise et plus riche
Que tel avec cent muids (1) de froment.
Je te puis bien dire comment.
Et, il est vrai, à quiconque en déplaise
Nul marchand ne vit à l’aise ;
Car son cœur, a mis en telle guerre
Qu’il brûle toujours d’acquérir plus :
Et il n’aura jamais assez de biens 
S’il craint de perdre ceux qu’il détient,
Et court après ce qui lui manque,
Et qui  jamais ne sera sien.
Car tel, il ne désire rien 
Que d’acquérir d’autrui, les biens.
Son entreprise a grande peine ;
Il bée pour boire toute la Seine,
Quand jamais tant boire ne pourra , 
Car toujours, il en demeurera.
C’est la détresse, c’est la brûlure,
C’est l’angoisse qui toujours dure ;
C’est la douleur, c’est la bataille
Qui lui déchire le cœur 
Et l’étreint en tels tourments
Que plus acquiert et plus lui manque.
Avocats et médecins
Sont tous liés par ce lien.
Ceux-là pour deniers vendent science;
Et tous à cette corde se pendent,
Gain leur est doux et agréable;
Si bien que l’un, pour un malade
Qu’il a,  en voudrait quarante;
Et l’autre pour une cause, trente,
Voire deux cents, voire deux mille;
Tant les brûlent convoitise vile.

Mais li autre qui ne se lie
Ne mes qu’il ait au jor la vie,
Et li soflit ce qu’il gaaingne,
Quant il se vit de sa gaaingne,
Ne ne cuide que riens li faille,
Tout n’ait il vaillant une maille,
Mes bien voit qu’il gaaingnera
Por mangier quant mestiers sera,
Et por recovrer chauceiire
Et convenable vesteiire ;
Ou s’il avient qu’il soit malades,
Et truist toutes viandes fades,
Si se porpense il toute voie
Por soi getier de maie voie,
Et por issir hors de dangier,
Qu’il n’aura mestier de mangier ;
Ou que de petit de vilaille
Se passera, comment qu’il aille,
Ou iert a l’Ostel Dieu portés,
La sera moult reconfortés;
Ou, espoir, il ne pense point
Qu’il ja puist venir en ce point
Ou s’il croit que ce li aviengne,
Pense il, ains que li maus li tiengno»
Que tout a tens espargnera
Pour soi chevir quant la sera;
Ou se d’espargnier ne li cliaut,
Ains viengnent li froit et li chaut
Ou la fain qui morir le face,
Pense il, espoir, et s’i solace,
Que quant plus tost definera,
Plus tost en paradis ira…
Car, si corne dit nostre mestre,
Nus n’est chetis s’il ne l’cuide eslre,
Soit rois, chevaliers ou ribaus.

Mais cet autre qui ne se lie
Qu’à chaque jour gagner sa vie
Et à qui suffit ce qu’il gagne,
Quand il peut vivre de son gain ;
Il ne craint que rien ne lui faille,
Bien qu’il n’ait vaillant une maille.
Mais il voit bien qu’il gagnera
à manger, quand besoin aura
De quoi se procurer des chaussures
et un vêtement convenable.
Ou s’il advient qu’il soit malade,
Et trouve toutes viandes fades,
Il réfléchit à toute voie,
Pour se sortir du mauvais pas
Et pour échapper au danger,
Qu’il n’ait pas besoin de manger,
Ou que la moindre victuaille
Lui suffise, vaille que vaille;
Ou à l’Hôtel-Dieu, se fera porter
Où sera bien réconforté.
Ou peut-être ne pense-t-il point
Qu’il puisse en venir à ce point.
Ou s’il craint que tel lui advienne,
Il pense, avant que mal le prenne,
Qu’il aura le temps d’épargner
Quand il lui faudra se soigner,
Et s’il ne se soucie d’épargner,
Viendront alors le froid, le chaud
Ou la faim, qui l’emporteront,
 Peut-être, pense-t-il, et s’en console,
Que tant plus tôt il finira,
Plus tôt en paradis ira.
Ainsi, comme dit notre maître,
Nul n’est misérable, s’il ne croit l’être,
Qu’il soit roi, chevalier, ou ribaud.

Maint ribaus ont les cuers si baus,
Portans sas de charbon en Grieve ;
Que la poine riens ne lor grieve :
Qu’il en pacience travaillent
Et baient et tripent et saillent,
Et vont a saint Marcel as tripes,
Ne ne prisent trésor deus pipes *;
Ains despendent en la taverne
Tout lor gaaing et lor espergne,
Puis revont porter les fardiaus
Par leesce, non pas par diaus,
Et loiaument lor pain gaaignent,
Quant embler ne tolir ne l’daignent;
Tuit cil sunt riche en habondance
S’il cuident avoir soffisance ;
Plus (ce set Diex li droituriers)
Que s’il estoient usuriers !…

Maints ribauds ont les cœurs si vaillants,
Portant sacs de charbon en Grève* (la place de Grève),
Que la peine en rien ne leur pèse;
Mais ils travaillent patiemment,
Et dansent, et gambadent, et sautent;
Et vont à Saint-Marceau  aux tripes* (en acheter),
Et ne prisent trésor deux pipes;
Mais dépensent en la taverne
Tout leur gain et toute leur épargne ;
Puis retournent à leurs fardeaux,
Avec joie et sans en gémir,
Ils  gagnent leur pain avec loyauté,
Et ne daignent  ravir, ni voler;
Tous ceux-là sont riches en abondance,
S’ils pensent avoir leur suffisance,
Plus riches (Dieu le juste le sait)
Que s’ils étaient usuriers ! …

(1) Unité de mesure ancienne.


En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
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