lors que le lundi de Pâques s’éloigne déjà, nous repartons pour le Moyen Âge tardif à la découverte d’une nouvelle ballade morale d’Eustache Deschamps.
Dans la deuxième moitié du XIVe siècle, l’homme d’armes, bailli et officier de cour écrivit, sans relâche, sur tous les sujets. Plus de 1000 ballades sont sorties de sa plume ainsi que des rondeaux, chants royaux, textes divers et même des traités de didactique. Aujourd’hui, son œuvre et son legs fournissent encore une précieuse matière aux médiévistes de cette période.
Les leçons d’un escargot aux puissants
Eustache a usé à plusieurs reprises de métaphores et de récits animaliers pour servir ses réflexions politiques et morales. La ballade du jour nous rapproche, à nouveau, du monde des fables.
On y découvrira un défilé d’animaux fiers et hâbleurs, venus vante leur puissance et leurs atours. Au milieu d’eux, un petit escargot sera là pour sonner le rappel et pour mettre un bémol à leur enthousiasme.
« Aussi tost vient a Pasques limeçon. » scandera le refrain de la ballade. Si le modeste « limaçon » ne possède pas les qualités dont se targuent les autres animaux du bestiaire, « il arrive à temps pour Pâques » et parvient à destination.
Humilité contre grandeur et vantardise
Richesse, force, agilité ne sont pas si enviables. Rien ne vaut de s’en gargariser. De son côté, le modeste escargot va en liberté et à son rythme. Nul ne le persécute et il ne nuit à personne tandis que les plus cruels et les plus en vue des animaux s’attirent la haine de tous. Puissance et grandeur seront donc remis à leur place. On se gardera bien de moquer trop vite l’humble gastéropode.
NB : sur une interprétation plus politique de cette ballade, certains auteurs ont émis l’hypothèse qu’Eustache faisait peut-être allusion ici aux campagnes de Flandres de Philippe le Hardi. Certains animaux pourraient ainsi représenter les nations en présence et la date de Pâques correspondre à celle d’une bataille importante 1.
Le poète aura emporter avec lui ce secret. De notre côté, nous préférons coller à la résonnance intemporelle de cette ballade. C’est d’ailleurs à cela que l’on reconnait une bonne poésie satirique ou une bonne fable.
L’escargot médiéval, paresseux ou audacieux ?
Dans les enluminures et dans les marges des manuscrits enluminés, on a l’habitude de voir des chevaliers se tournant un peu en ridicule, en affrontant des escargots. La symbolique en est complexe même si le gastéropode a, généralement, plutôt la réputation d’exceller par sa paresse et son absence d’audace. Eustache a-t-il pris ici le contrepied de cette image des bestiaires pour montrer que le petit gastéropode avait droit, lui aussi, à toute la considération ?
Peut-être a-t-il pu aussi être inspiré par le personnage héroïque de Tardif l’escargot du Jugement de Renard. Dans cette histoire, on trouve un limaçon mis en scène au milieu d’une cour d’animaux et les conduisant même comme porte-drapeau. Au fil des épisodes du Roman de Renard, Tardif brillera même par son courage et par ses faits pour connaître une fin héroïque 2 .
Au sources manuscrites de cette ballade
En terme de sources médiévales, l’œuvre d’Eustache Deschamps est principalement concentrée dans le ms Français 840 de la BnF. Ce manuscrit daté des débuts du XVe siècle est un incontournable pour qui s’intéresse aux productions poétiques du champenois.
Plus tard, dans le courant du XIXe siècle, des auteurs comme Georges-Adrien Crapelet et Prosper Tarbé remirent Eustache au goût du jour, bientôt suivi par le Marquis de Queux de Saint-Hilaire puis Gaston Raynaud qui publièrent finalement l’intégralité de l’œuvre sur onze volumes.
« Aussi tost vient a Pasques limeçon. » dans la langue d’Eustache Deschamps
Moult se vantoit li cerfs d’estre legiers Et de courir dix lieues d’une alaine, Et li cengliers se vantoit d’estre fiers, Et la brebiz se louoit pour sa laine, Et li chevriaux de sauter en la plaine. Se vantoit fort, li chevaux estre biaux, Et de force se vantoit li toreaux, L’ermine aussi d’avoir biau peliçon ; A’donc respont en sa coquille a ciaulx : « Aussi tost vient a Pasques limeçon. »
Les lions voy, ours et lieppars premiers. Loups et tigres, courir par la champaigne, Estre chaciez de mastins et lévriers A cris de gens, et s’il est qu’om les praihgne Tant sont hais que chascun les mehaingne* (les blesse, les maltraite) Pour ce qu’ilz font destruction de piaulx ; Ravissables* (rapaces) sont, fel* (cruels, perfides) et desloyaulx Sanz espargner, et pour ce les het on (haïr). Courent ilz bien, sont ilz fors et isneaulx* (agiles, rapides) ? Aussi tost vient a Pasques limeçon.
Cellui voient pluseurs par les sentiers : Enclos se tient en la cruise qu’il maine* (en la coquille qu’il transporte), Sanz faire mal le laiss’ on voluntiers, Tousjours s’en va de sepmaine en sepmaine; Si font pluseurs en leur povre demaine Qui vivent bien soubz leurs povres drapeaulx, Et s’ilz ne font au monde leurs aveaulx* (désir, satisfaction), Si courent ilz par gracieus renon Quant desliez sont aux champs buefs et veaulx : Aussi tost vient a Pasques limaçon.
L’envoy
Prince, les gens fors, grans, riches, entr’eaulx Ne tiennent pas toudis* (toujours) une leçon ; Pour eulx haster n’approuche temps nouveaulx3 : Aussi tost vient a Pasques limaçon.
L’enluminure de l’escargot
Sur notre illustration, ainsi que l’image d’en-tête, l’enluminure de l’escargot sur son lit de verdure est un montage réalisé par votre serviteur à partir de diverses sources.
La première, pour le fond (plante de courge) est le ms. Latin 9474 de la BnF ou Les Grandes Heures d’Anne de Bretagne (Horae ad usum Romanum). Ce manuscrit très richement enluminé par Jean Bourdichon est daté des débuts du XVIe siècle. L’escargot provient quand à lui d’un psautier daté du XIVe siècle. Le Psaultier de Macclesfield (MS 1-2005) actuellement conservé au Fitzwilliam Museum de Cambridge. En pied du feuillet 76 R, cet escargot est montré affrontant un homme d’armes.
Frédéric EFFE Pour Moyenagepassion.com. A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
Notes
«Mais li simple et ignorant sont ceraseron », Les fables dans l’oeuvre poétique d’Eustache Deschamps, Becker Karin, Le Fablier, revue des Amis de Jean de La Fontaine, n°28, 2017. ↩︎
Le limaçon et le déploiement de l’imaginaire : du contre emploi héroï-comique au grotesque fatrasique, Sylvie Lefévre, Civilisation Médiévale, 2006 « Qui tant savoit d’engin et d’art ». Mélanges de philologie médiévale offerts à Gabriel Bianciotto, ↩︎
« Ce n’est pas parce qu’ils sont pressés qu’arrivent des temps nouveaux. L’Escargot arrive, lui aussi, à temps pour les Pâques. » ↩︎
Sujet : poésie, auteur médiéval, moyen français, ballade, poésie satirique, poésie morale, humour médiéval. Période : Moyen Âge tardif, XIVe siècle. Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406) Titre : «De deux celles le cul a terre» Ouvrage : Œuvres complètes d’Eustache Deschamps, Vol 5, Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878), Œuvres inédites d’Eustache Deschamps, Prosper Tarbé (T1)
Bonjour à tous
ous revenons au XIVe siècle, pour y découvrir une nouvelle poésie satirique du bon vieux Eustache Deschamps.
Au cours de sa longue vie, cet auteur champenois a mis littéralement tout ce qui passait à sa portée en vers. Il en a résulté une œuvre prolifique, dont plus de 1000 ballades sur un grand nombre de sujets, qui fait le bonheur des médiévistes spécialistes du Moyen Âge tardif. Aujourd’hui, c’est une poésie humoristique et satirique qui retiendra notre attention.
Satyre et humour à la cour
Tout au long de son œuvre, Eustache n’a jamais perdu une occasion de s’adonner à la poésie morale et critique. L’officier de cour et huissier d’armes pour le roi Charles V a notamment su dépeindre avec causticité les mœurs des gens de cour de son temps. Il le fait, une fois encore et sous un nouvel angle, dans la ballade du jour.
S’il en profitera pour se gausser des gens qu’on y trouve entre personnes agréables ou lourdaudes, ce sont les serviteurs de cour que le poète médiéval ciblera plus particulièrement ici. Jeux de pouvoir, convoitise de meilleures positions ou de fonctions, ambition et volonté de paraître, sont au programme d’un propos qui finira par déborder du contexte curial pour s’élargir à tout un chacun.
Vouloir s’élever et mieux chuter
Pèlerin face à la convoitise, Français 376 de la BnF
« De deux celles le cul a terre. » scande le refrain de notre ballade satirique. A vouloir s’asseoir sur deux sièges à la fois, on pourrait bien finir par se retrouver le cul par terre.
Autrement dit, à convoiter une position trop haute et qui n’est pas la sienne, on risque bien de n’en plus avoir aucune, en s’étant tourné, au passage, en ridicule. Ici, « l’élévation » que tente le sergent, autrement dit l’officier ou le serviteur de cour, en empilant deux sièges n’est qu’une allégorie de la volonté de se hisser de statut ou de position (l’état, la condition, …).
Eloge du contentement
Au delà de la nature humoristique de la ballade, l’auteur médiéval nous parle, encore une fois, de la voie moyenne et de l’importance de savoir se contenter de sa condition, de son statut, de ses possessions, etc…
La « médiocrité dorée » qu’on trouve déjà chez des auteurs antiques comme Horace, est un thème cher à Eustache. Il lui a dédié un certain nombre de ballades en le reprenant à son compte : « Pour ce fait bon l’estat moien mener », « Benoist de Dieu est qui tient le moien » (nous vous invitons à en retrouver quelques-unes en pied d’article).
Au cœur de cette ballade, le protagoniste tombé le cul à terre pour avoir voulu s’élever trop haut, devient ainsi un exemple édifiant de cet éloge du contentement.
Sources historiques, le manuscrit français 840
Quand on désire aborder sérieusement les écrits d’Eustache Deschamps du point de vue des sources manuscrites anciennes, il est difficile de faire l’impasse sur le ms Français 840 de la BnF. Ce manuscrit médiéval du XVe siècle reste la référence la plus complète pour découvrir l’œuvre du poète champenois.
Pour la transcription en graphie moderne du texte du jour, nous nous sommes appuyés sur les Œuvres complètes d’Eustache Deschamps duMarquis de Queux de Saint-Hilaire et Gaston Raynaud (vol 5, 1878). Vous pourrez également retrouver cette poésie satirique dans les Œuvres inédites d’Eustache Deschamps, publié avant cela par Proper Tarbé (vol 1, 1849).
« De deux celles le cul a terre » dans le moyen français d’Eustache
A une grant court tres notable Alay pour vir seoir le gens Dont maint se mistrent a la table, Les uns lourdes, les autres gens (des lourdauds et des gentils) ; Mais la fut uns petiz sergens (serjant : serviteur, huissier domestique) Qui aises sist sur basse selle (bien assis sur un petit siège) ; Or ne lui souffisoit pas celle, Une autre mist sus, qu’il va querre (chercher); Mais il chut, en cheant sur elle : De deux celles (sièges) le cul a terre.
A maint (pour beaucoup) fut ce fait agreable, Chascun s’en rit; la ot venans Qui pour ceste chose muable Sont les .II. celles agrapans ; (saisissant les deux chaises & s’asseyant dessus) Sus se sirent. « Las! moy repans,» Dist cilz qui chut, « caille ay prins belle, « Bien deçus suy par ma cautelle (ruse) ; « Qui bien est, s’il se muet, il erre (celui qui est bien, s’il bouge, il se trompe) : « Cheus suy, par folie nouvelle (j’ai chu par mon action insensée), « De deux celles le cul a terre. »
Cest exemple est bien recitable (qu’on peut citer, édifiant) Et moral pour pluseurs servans Qui ont office proufitable Et qui sont autres convoitans, Puis sont l’un et l’autre perdans. Au petit ru boit teurterelle (tourterelle) Plus aise qu’en riviere isnelle (rapide), Son nife (nid) en lieu moien (peu élevé) enserre: Cheoir ne veult, par hault voul d’aelle (haut vol d’aile), De deux celles le cul a terre.
L’ENVOY
Prince, estre doit chascuns contens De son estat (condition) selon son sens, Il ne fait pas bon trop acquerre Ne vouloir monter es haulz rens Dont chéent les plus acquerans De deux celles le cul a terre.
Retrouvez d’autres ballades morales et satiriques d’Eustache Deschamps sur un thème similaire :
Frédéric EFFE Pour Moyenagepassion.com. A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
NB : pour l’illustration et le texte en graphie moderne, nous avons utilisé une enluminure du Français 376. Elle représente le pèlerin face à la convoitise et ses tentations. Ce manuscrit daté du milieu du XIVe siècle contient la trilogie du moine cistercien et poète Guillaume de Digulleville : Le pèlerinage de humaine voyage de vie humaine, Le pèlerinage de l’âme et Le pèlerinage de l’âme Jhesu Crist. Il est actuellement conservé à la BnF et consultable sur gallica.
Sujet : folk médiéval, chanson, rondeau, poésie, Anne de Bretagne, manuscrit français 23936. Période : Moyen Âge tardif, XXe siècle. Titre :« Si mort a mors » Auteur : Rondeau anonyme, chanson du XXe siècle. Ensemble : Tri Yann Album : An heol a zo glaz / Le soleil est vert (1981)
Bonjour à tous,
ous vous invitons, aujourd’hui, pour un voyage qui va nous entraîner de la Bretagne médiévale de la fin du XVe siècle jusqu’au folk celtique du célèbre groupe Tri Yann.
Au cœur de cette aventure, nous découvrirons un rondeau ancien en hommage à Anne de Bretagne celle qui fut reine de France sous deux rois et une chanson plus récente inspirée de ce rondeau.
Anne de Bretagne, Grande dame de France et de Bretagne
Anne de Bretagne , ms latin 9474, BnF.
La guerre fait rage dans la Bretagne médiévale du XVe siècle et le duché est sujet à bien des convoitises par la couronne de France. Anne devient duchesse de Bretagne à 11 ans.
Au cœur de ces tensions et de ces conflits, la jeune noble devra manœuvrer et accepter des alliances qui scelleront le rattachement de la France à la Bretagne. Entre-temps, elle aura épousé deux rois de France en achetant une paix durable et se sera imposée comme une grande régente de France sous Louis XII.
Protectrice des intérêts de la Bretagne auxquels elle reste attachée ( bien que n’étant pas toujours en position de force pour s’imposer face à la couronne ) Anne de Bretagne a aussi eu l’occasion de se montrer comme une grande mécène, amoureuses des lettres et des arts. De fait, on la trouve entourée de nombreux artistes, poètes et musiciens. Meschinot a été à la fin de sa vie son maître d’hôtel mais des noms comme Jean Marot (père de Clément Marot), Fauste Andrelin de Forlì ou encore le compositeur Johannes Ockeghem pour ne citer qu’eux gravitent encore autour d’elle et de sa cour.
Le ms Français 23936 , Un Récit de funérailles
A la disparition d’Anne de Bretagne, de grandes funérailles furent données à la Cathédrale Notre-Dame de Paris. La reine de France et duchesse de Bretagne fut ensuite inhumée en la basilique cathédrale de Saint Denis.
Anne de Bretagne , ms Velins 2780, BnF.
De nos jours, ceux qui visitent ce beau monument classé peuvent encore y admirer l’incroyable mausolée qu’édifièrent les plus fins artistes italiens en l’honneur d’Anne de Bretagne et son époux Louis XII.
En 1514, à la disparition de la noble reine, l’événement fut d’une si grande importance que le héraut d’Armes d’Anne de Bretagne en consigna tous les détails dans un manuscrit. L’ouvrage illuminé donna ensuite lieu à des copies sur instruction de Louis XII.
Certaines de ces copies ont traversé le temps dont le ms Français 23936 de la BnF. On y retrouve tous les textes dits à cette occasion et même aussi les enluminures décrivant toutes les étapes de la cérémonie. Sur cet article nous leur avons préféré des enluminures représentant la noble dame de son vivant.
Parmi les nombreux textes et hommages versifiées à la dame, dont notamment le beau rondeau suivant :
Meurtris en cueurs, tristes en corps et ames, Amassons pleurs, parfondons nous en larmes, Regrectz gectons et cris en habondance, Jamais n’ayons à plaisir acointance, Mais plourons tant que soyons soubz les lames. Perdu avons l’honneur de toutes dames, La libérable à tous hommes et femmes, Et ce secours qui nous laisse en souffrance: Deul à jamais.
Ah! faulse mort, par tes cruelz alarmes Osté nous as l’estandard et les armes, Des nobles cueurs et de tous l’espérance: Duchesse fuz et deux fois royne en France, Or sommes nous par toy en piteulx termes: Deul à jamais.
Si mort a mors par son aspre pointure Le noble espoir de maincte créature. Si mort a mors si haulte mageste, Le lys en fleur de toute crestienté. Si mort a mors le confort de noblesse; Maincts haulx voulloirs sont atainctz de foiblesse. Si mort a mors des pauvres la sustance, Le bon conseil, des vices résistance.
Si mort a mors des vertueulx le mémoyre, L’honneur de paix, l’unyon débonnayre. Si mort a mors des tristes le confort Et joye, l’accord, l’ayde du foible au fort. Si mort a mors de gloire le mérite; La doctrine des dames deshérite. Si mort a mors de l’église la mère: Plusieurs en ont affliction amère.
Si mort a mors le guydon de jeunesse, Et l’estandart de tout féminin sexе. Si mors a mors le zelle de justice: Je tiens vaccant de mainct homme l’office. Si mort a mors des Bretons la princesse, Et des Français leur regrect n’a prins cesse. Si,mort a mors des filles l’abitacle : Las! griefs, soupirs en sont sous mainct pinacle.
Si mort a mors le cueur de si grant dame. Prions à Dieu qu’il en veuille avoir l’âme.
« Si Mort a mors », L’hommage à Anne de Bretagne par Tri Yann
C’est donc ce texte poignant qui inspira, plus de 250 ans plus tard, à Jean Antoine Michel Chocun et Bernard Baudriller la belle chanson « mort a mors ».
Le travail proposé par les talentueux musiciens de Tri Yann ira bien au delà de la paraphrase et de l’adaptation en français moderne. Les paroliers se sont livrés là à une réécriture complète très loin du texte d’origine mais qui sait encore parler à nos imaginaires médiévaux.
La poésie reste au rendez-vous de ce très beau texte dont la mélodie et la musique proviennent d’une chanson traditionnelle irlandaise.
Le Folk Irlandais aux origines de l’inspiration
Aux origines de la reprise, une chanson traditionnelle irlandaise « An cailín Rua » qui conte l’amour d’un homme pour sa belle, une fille aux cheveux rouges. Cette chanson gaélique a été popularisée aux débuts des années 70 par le groupe de folk irlandais Skara Brae.
Il semble que la mélodie soit antérieure mais de nombreux titres identiques compliquent un peu les recherches. On trouve une chanson semblablement nommée abondamment citée dans les ouvrages de folklore locaux des débuts du 20e siècle mais les paroles en sont différentes. La mélodie traditionnelle remonterait au moins aux débuts du 19e siècle (1805) mais n’est pas celle utilisée par Skara Brae1. Affaire à suivre donc.
« Si mors à mors » la chanson de Tri Yann
Si les matins de grisaille se teintent S’ils ont couleur en la nuit qui s’éteint Viendront d’opales lendemains Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si mort à mors duchesse, noble Dame S’il n’en sera plus que poudre de corps Dorme son cœur bordé d’or Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si moribonds sont les rois en ripaille Si leurs prisons sont des cages sans fond Viennent l’heure des évasions Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si mort à mors duchesse, noble Dame S’il n’en sera plus que poudre de corps Dorme son cœur bordé d’or Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si 1 000 soleils de métal prennent voile 10 000 soleils de cristal font merveille Viennent des lueurs de vermeil Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si mort à mors duchesse, noble Dame S’il n’en sera plus que poudre de corps Dorme son cœur bordé d’or Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si 1 000 brigands à l’encan font partage 10 000 enfants des torrents font argent Viennent des fleurs de safran Reviennent des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
Si mort à mors duchesse, noble Dame S’il n’en sera plus que poudre de corps Dorme son cœur bordé d’or Reviendront des siècles d’or 100 fois 1 000 et 1 000 aurores encore.
L’album : « An heol a zo glaz – Le soleil est vert«
La chanson de Tri Yann, en hommage à Anne de Bretagne, apparait la première fois dans l’album « An heol a zo glaz, Le soleil est vert » daté de 1981. Depuis, elle est devenue un des titres phares du groupe, entre de nombreux autres, et on la retrouve dans plusieurs albums dont tous les Best of de Tri Yann.
Du Folk écologique et militant
Sixième album de la formation nantaise trempée de folk breton, An heol a zo glaz, le Soleil vert se signe par son positionnement militant et écologique notamment contre la création de la centrale nucléaire de Plogoff. La guerre, l’agriculture intensive, le nucléaire et ses déchets, la révolte des habitants de Plogoff vont encore partie des thèmes abordés dans cet opus. Le titre « Guerre Guerre, vente vent » deviendra même un autre titre très remarqué de Tri Yann.
Pour le reste et d’un point de vue musical, la promesse est comme toujours tenue. Sur un peu plus de 42 minutes d’écoute, Tri Yann déroule son riche folk aux accents traditionnels et celtiques. Du côté des pièces proposées, suite écossaise, sonorités irlandaises, danses et musiques traditionnelles sont au programme.
Aux côtés de la chanson Mort a Mors évocatrice du Moyen Âge et d’Anne de Bretagne, on trouve encore d’autres références médiévales comme ce grand bal de Kermania-an-isquit, une ballade inspirée des danses macabres du Moyen Âge et notamment la fresque peinte sur la chapelle du même nom.
Les musiciens présents sur cet album
Jean-Louis Jossic (chant, bombarde, chalemie, flûtes, psaltérion), Jean-Paul Corbineau (chant, guitare), Jean Chocun (chant, guitare, mandoline), Bernard Baudriller (chant, basse, violoncelle, flûtes, dulcimer), Gérard Goron (chant, basse, percussions), et Christian Vignoles (guitares, basse chant) pour Tri Yann entourés de quelques autres collaborations : Jean-Louis Labro (chant), Joël Cartigny (chant), Pierre-Yves Calais (chant), Jean Luc Chevalier (guitare), Jacques Migaud (claviers).
Où se procurer l’album ?
Sauf à vouloir chiner chez les disquaires d’occasion, Le Soleil est Vert peut être assez difficile à trouver en vinyle. A défaut, voici un lien vers un Best Of de la formation nantaise dans laquelle la chanson apparait. Cette production est disponible au format CD ou MP3; Tri Yann, Le Meilleur.
British folk, folk médiéval et Moyen Âge réinventé des 70’s
Pour en dire un mot, différents facteurs peuvent expliquer la résurgence du Moyen Âge dans des périodes ultérieures à sa disparition. S’agit-il simplement de « mode » comme nous le disait Jacques le Goff ou de mouvements plus profonds ? Cela dépend sans doute des périodes et des événements de référence.
Peut-on comparer l’engouement pour les fêtes d’inspiration médiévale de fins de semaine avec les élans des romantiques du XIXe siècle et leur soif de Moyen Âge après les Lumières ? Cela mériterait des développements que cet article ne saurait couvrir. Une chose est sûre, quand il s’agit de conjuguer nos rêves au passé, princesses, châteaux et chevaliers n’en finissent pas d’hanter nos imaginaires.
Chez les musiciens et la génération qui avaient 20 ans dans les années 70, le monde médiéval semble s’être invité sur le terrain d’un rejet plus que pour des raisons simplement hasardeuses ou expérimentales. Et si les romantiques des XVIIIe et XIXe siècles avaient pu invoquer l’imaginaire médiéval au secours de leurs envies de changement, on connait la soif de nouveaux horizons de la génération de 68 et on a même pu parler, à son propos, de « romantisme révolutionnaire ».
Le folk anglo-saxon ouvre la voie
Pour faire un peu d’histoire, c’est vers la fin des années 60 que le folk britannique et américain se mettent à réinvestir la musique ancienne et le terrain de l’imaginaire médiéval. Dès lors, le Moyen Âge commence à refaire son apparition au milieu des claviers et des guitares électriques de certains groupes de rock progressifs ou de folk.
Les instruments d’époque viennent, quelquefois, se joindre aux instruments électriques et dans ces joyeuses expérimentations, la flute, les sonorités anciennes, et même les textes et référence brouillent un peu les lignes de démarcation. En bref, le monde médiéval y gagne en élasticité.
Les chansons traditionnelles et anciennes du folk irlandais ou anglais des XVIIIe et XIXe siècle viennent jouer sur un terrain perçu comme médiéval sans que les textes ou les mélodies en soient forcément directement inspirés. Le folk médiéval fusionne la modernité avec les références imaginaires.
Le goût des 70’s pour le Moyen-Âge
Plus généralement, ce Moyen Âge des années 70’s semble s’épanouir sur le terreau d’une contestation sociale ambiante. A la fin des années 60, le mouvement rock s’accompagne de l’idée de l’émancipation d’une certaine jeunesse vis à vis de la société post-industrielle et d’un rejet des traditions qu’avaient pu couver les générations précédentes.
Envie d’un retour aux sources, d’une émancipation des dogmes religieux et moraux, recherches peut-être aussi d’un ailleurs préindustriel plus écologique, moins rationaliste, plus onirique, moins matérialiste ? La communauté devient le nouvel horizon. Sur le plan spirituel, l’heure est aussi aux expérimentations individuelles et psychédéliques.
Le Moyen Âge évoqué a pu ainsi se voir investi de valeurs païennes, mystiques ou de cultes proches de la nature. C’est assez étonnant quand on considère la réalité chrétienne du Moyen Âge occidental mais il s’agit bien là d’une reconstruction (romantique ?) au service de la modernité.
A la la fin des années 60’s et des 70’s, on va aussi redécouvrir outre-Atlantique Le Seigneur des Anneaux de Tolkien. Loin de toute réalité historique, l’univers médiévalisant du génial universitaire britannique entre légendes nordiques et fantaisie trouvera de nombreuses résonnances chez les étudiants californiens à l’origine du mouvement des fleurs. Elle alimentera aussi cette idée d’un Moyen Âge onirique peuplée de magie, de créatures, de vertes communautés et de héros désintéressés. Musique, littérature, univers ludique, le Moyen Âge trouve là un terrain nouveau où s’épanouir.
Le Folk médiéval français
La France ne restera, bien sûr, pas insensible à ce mouvement musical, social et culturel, né dans les pays anglo-saxons. Les 70’s et même l’aube des 80’s seront propices à l’épanouissement du folk médiéval. Le mouvement verra se former des groupes comme Malicorne ou Mélusine et d’autres encore.
Les formations orientées sur la musique celtique et les chansons traditionnelles bretonnes inviteront, à leur tour, le monde médiéval et ses inspirations dans certains de leurs titres. Alan Stivell, Tri Yann comptent aux noms des grands groupes émergés durant cette période.
En Italie et même en France, il faut citer également Angelo Branduardi qui émerge sur la scène folk comme un troubadour poète sorti tout droit des temps médiévaux. Ses inspirations restent largement traditionnelles, folk ou même renaissantes mais il fait aussi largement place au Moyen Âge dans certains de ses titres.
A quelques formation près qui ont résisté au temps comme Tri Yann ou Branduardi, la tendance folk médiéval des années soixante-dix s’est un peu tassée avec le temps. Il faudra attendre les années 90 tardives à 2000 pour en voir de nouvelles résurgences, notamment au départ de l’Allemagne avec des groupes comme Corvus Corax ou Faun. En France, certaines formations vont même privilégier une approche plus métal et rock métal médiéval comme Sangdragon.
Il est possible que ce nouveau mouvement se soit aussi inscrit, en partie, dans un regain d’intérêt populaire pour le Moyen âge festif. La popularité croissante des fêtes ou festivals célébrant la période médiévale étant au rendez-vous, l’offre musicale s’est diversifiée.
En vous remerciant de votre lecture.
Frédéric EFFE Pour Moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
NB : sur la photo d’entête, le portrait d’Anne de Bretagne en premier plan du manuscrit français 23936 est celui du peintre Luigi Rubio (1836)
Sujet : poésie, auteur médiéval, moyen français, ballade, défiance, beaux-parleurs, poésie morale. Période : Moyen Âge tardif, XIVe siècle. Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406) Titre : «Car homme n’est qui ait point de demain» Ouvrage : Œuvres complètes d’Eustache Deschamps, T VII, Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878)
Bonjour à tous,
ous revenons, aujourd’hui, à l’œuvre d’Eustache Deschamps avec une jolie ballade. Dans le pur style de ses poésies morales ou ses ballades de moralités, le poète champenois nous donnera ici une leçon de défiance.
L’Œuvre d’Eustache en quelques mots
Nous sommes au Moyen Âge tardif et Eustache Deschamps a largement servi la cour de princes et des rois. Il a connu la guerre, les voyages, la peste, la vie de cour, durant ses soixante ans de vie. En plus de ses fonctions successives d’écuyer, d’huissier d’armes pour le compte de Charles V et Charles VI, ou encore ses titres de bailli de Senlis et de châtelain de Fismes, l’officier de cour a aussi composé des poésies.
Elève de Machaut dont il se réclame, sa plume est même intarissable et il écrit littéralement sur tous les thèmes qui passent à sa portée. Rondeaux, chants royaux, lais et ballades, traités de poésies, l’œuvre d’Eustache est monumentale et n’a guère d’équivalent en son temps (peut-être des auteurs un peu plus tardifs comme Alain Chartier ou Georges Chastelain). Il faudra toutefois attendre le XIXe siècle pour commencer vraiment à la redécouvrir.
Mise à plat de l’œuvre et manuscrit Français 840
Les ballades de moralité d’Eustache sélectionnées par Georges-Adrien Crapelet ouvriront le bal et attireront l’attention en 1832. Des ajouts et publications de poésie inédites suivront en 1850, à l’initiative de Prosper Tarbé. Dans la foulée, le Marquis de Queux de Saint-Hilaire s’attellera à la retranscription de l’ensemble de l’oeuvre d’Eustache Deschamps, bientôt relayé en cela par Gaston Paris.
La Ballade du jour dans le manuscrit médiéval Français 840 de la BnF (à consulter sur Gallica)
Au cœur de ce travail, le manuscrit médiéval Français 840 de la BnF, un ouvrage contemporain d’Eustache où est venu s’empiler son legs impressionnant sur pas moins de 593 feuillets. Du milieu du XIXe au début du XXe siècle, l’œuvre complète d’Eustache Deschamps sera ainsi consignée dans onze volumes signés de la main de Queux de Saint Hilaire et de Gaston Paris.
Actualité de l’œuvre d’Eustache Deschamps
Depuis sa remise à plat, de nombreux médiévistes férus de cette partie du Moyen Âge se sont penchés sur le legs d’Eustache. Les approches sont nombreuses, les angles souvent thématiques. L’œuvre du champenois s’y prête particulièrement : épidémies, tournois, duels, gastronomie, mœurs de cour, politique, guerre de cent ans, …. Les écrits du prolifique champenois font encore des historiens en quête d’une meilleure compréhension des mœurs du XIVe siècle.
D’un point de vue stylistique et poétique, si tout n’est pas égal, il reste encore de belles perles à dénicher dans le large travail d’Eustache. Sa franchise peut quelquefois surprendre ou amuser. Sa morale vise souvent juste et nous permet, en tout cas, de nous replonger au cœur du Moyen Âge chrétien et ses valeurs. Des traits d’humour émergent ça et là et la courtoisie est aussi présente dans son œuvre même si, de notre point de vue, ce n’est pas là que son talent s’exprime le mieux.
Dans tous les cas et indépendamment de l’approche privilégiée ou même des réserves que l’on peut émettre sur l’ensemble du legs d’Eustache d’un point de vue stylistique, on ne peut enlever à l’auteur champenois son opiniâtreté et sa persévérance à tout vouloir mettre en vers et consigner.
Une ballade contre les beaux-parleurs
« On ne doit pas croire à tout homme », le refrain ne peut être plus clair. Avis aux apparences et aux beaux-parleurs ! Le thème de la défiance est au cœur de la ballade médiévale du jour. Et pour mieux appuyer la trahison, le serpent venimeux et perfide (forcément toujours un peu biblique et, déjà présent dans une fable d’Eustache), est appelé à la rescousse.
Jeux de cours, trahisons, fausses promesses, on pourrait être tenté de remettre cette poésie en contexte, à la lumière des longues années de services d’Eustache auprès de la cour et des puissants. Durant sa longue carrière, la franchise et certaines de ses poésies critiques lui ont inévitablement valu des ennemis. Les vers du jour pourraient en être un autre signe. Dans le même temps, cette ballade a la qualité de tout texte, fable et toutes bonnes poésies morales : une certaine intemporalité. Aujourd’hui encore, la verve d’Eustache nous reste accessible et sa ballade a plutôt bien traversé le temps.
« On ne doit pas croire a tout homme, » dans le français ancien d’Eustache Deschamps
Le moyen français d’Eustache peut présenter quelques difficultés sur certains textes. Cela nous semble moins le cas de celui-ci. Pour vous aider dans sa compréhension, nous vous proposons tout de même quelques clés de vocabulaire.
Gar toy de l’oiseleur qui prant Les oiseaulx pour chant contrefait, A sa roix soutive (dans l’ingénieux filet) qu’il tent, Par soutil langaige deffait. Gar toy de femme qui te fait Doulz semblant, et ami te nomme C’est pour toy jouer d’un faulx trait (d’un mauvais trait, coup) : On ne doit pas croire a tout homme.
Avise au venimeux serpent Qui en la douce herbe se trait Et s’i caiche soutivement (habilement), Si que quant aucuns s’i retrait L’erbe cueillant, lors mort de fait (il les mort ensuite); De son venin point et assomme Le cueillant, qui lors crie et brait ; On ne doit pas croire a tout homme.
Ne le parler d’aucune gent Qui semble doulz com miel ou lait, Ou l’en treuve venin souvent Quant aucun ont a eulx attrait. Ainsi doulz parler se deffait En fiel mortel soubz douce pomme; Donc pour eschiver ce meffait, On ne doit pas croire a tout homme.
L’ENVOY
Princes, saiges est qui aprant, Qui parle pou et qui entent, Qui se taist et qui en soy somme (mesure, pèse) Le parler d’autruy saigement ; Pour eschiver paine et tourment, On ne doit pas croire a tout homme.
NB : sur l’image d’en-tête, vous retrouverez la ballade d’Eustache dans le français 840 de la BnF. Pour l’illustration, nous avons opté pour une magnifique enluminure du serpent biblique. Elle est tirée du manuscrit Français 1537 intitulé « Chants royaux sur la Conception, couronnés au puy de Rouen de 1519 à 1528. » Ce manuscrit daté du XVI e siècle est lui aussi conservé au département des manuscrits de la BnF.
En vous souhaitant une belle journée Fred Pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.