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Chanson de toile pour une belle mal mariée et maltraitée

Sujet : musique  médiévale, chansons de toile, chanson de mal mariée, amour courtois, maltraitance, vieux français, trouvères, langue d’oïl.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : En un vergier, lez une fontenele
Interprète :  Ensemble Ligeriana
Album Chansons de toile, Bele Ysabiauz pucele bien aprise (2007)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous faisons route vers le Moyen Âge central et le XIIIe siècle pour y découvrir une nouvelle chanson de toile. Cette pièce en vieux français est l’œuvre d’un trouvère demeuré anonyme.
À l’habitude, nous vous en proposerons un commentaire, des sources manuscrites, ainsi qu’une version en musique et une traduction en français actuel.

Cuens Guis ou « En un Vergier » : chanson de toile ou de mal mariée ?

Comme dans de nombreuses chansons de toile, il est question ici d’une belle d’origine noble (ici c’est même une fille de roi) qui attend son amant. En l’occurrence, ce dernier est lui aussi de sang bleu puisqu’il s’agit d’un comte.

Au delà du thème de la belle amoureuse et son attente, celui de la mal-mariée ressort, plus encore, de cette chanson médiévale. La brutalité du récit pourrait même éclipser sa dimension courtoise si cette dernière ne triomphait à la fin, dans une certaine mesure.

Contre les médisants qui se tiennent si souvent en arrière plan dans la lyrique courtoise, on verra que la belle paye ici, très concrètement et dans sa chair, le prix de sa passion secrète.

Mauvais mariage, maltraitance et prix des amours courtoises

Prisonnière d’une union arrangée avec un vieillard, la dame est inconsolable et son cœur est ailleurs. Séquestrée jour et nuit par ce mauvais mari, elle sera violement battue par lui après qu’il l’ait surprise en train de s’épancher sur sa peine et son amour.

Le cadre idyllique du verger (lieu d’amour ou de transgression ?) se transformera donc, pour elle, en un théâtre de supplice et de châtiment. Face à ce mari ivre de jalousie, la nature dangereuse des jeux amoureux courtois se trouve explicitement soulignée ici.

Dans la lyrique courtoise, c’est assez peu fréquent pour être souligné. On y meurt, en effet, souvent d’amour mais de manière plus allégorique que littérale.

Quoi qu’il en soit, il en faudra plus pour freiner les amours de la belle ; sa seule consolation sera l’espoir d’une nouvelle rencontre secrète avec son amant. Dieu lui-même intercédera pour exaucer ses vœux, sauvant ainsi doublement l’amour véritable et la courtoisie.

Aux sources manuscrites de cette chanson

Le premier paragraphe de cette chanson est tiré, à peu de variation près, du Lai d’Aristote. Ce fabliau,  attribué originellement à Henri d’Andeli (trouvère normand du XIIIe siècle) et plus récemment à Henri de Valenciennes, rencontra un franc succès au Moyen Âge 1.

Dans ce récit satirique, le philosophe et mentor d’Alexandre le Grand se trouve trompé et ridiculisé par une courtisane qui le chevauchera même littéralement au vue et au su de tous.

La chanson "comte guis ou en un vergier lez une fontenele" dans le ms Français 20050 de la BnF, dit chansonnier de Saint-Germain-des-Prés.
« En un vergier lez une fontenele » dans le ms Français 20050 de la BnF (à découvrir sur gallica.fr).

Pour la version notée musicalement de cette chanson de toile, on citera ici le manuscrit médiéval ms Français 20050 de la BnF, également connu sous le nom de Chansonnier de Saint-Germain-des-près.

Daté du XIIIe siècle, cet ouvrage propose sur 173 feuillets des pièces variées de trouvères et de troubadours du Moyen Âge central. Sur l’ensemble des textes présentés, vingt-quatre pièces sont notées musicalement dont celle du jour. De nombreuses lignes de partitions y sont présentes mais sont restées vides de notes.

Pour sa transcription en graphie moderne, vous pourrez retrouver cette chanson médiévale aux côtés de nombreuses autres dans Le Romancero françois de Paulin Paris, daté de 1833 et sous-titré : Histoire de quelques anciens trouvère et choix de leurs chansons, le tout nouvellement recueilli.

L’interprétation en musique que nous avons choisie est celle de l’ensemble médiéval Ligeriana.

La version musicale de cette chanson de toile par l’ensemble Ligeriana

L’ensemble Ligeriana et les chansons de Toile

L’ensemble musical Ligeriana a été fondé au début de l’année 2000 par Katia Caré, directrice, musicienne et chanteuse reconnue de la scène musicale médiévale ( voir notre portrait de l’ensemble Ligeriana et sa discographie.

En 2007, la formation faisait une incursion dans les chansons de toile du XIIIe siècle. Enregistré à l’abbaye de Fontevraud, cet album présentait sept pièces médiévales pour plus de 73 minutes d’écoute.

Chanson de Toiles, l'album de Ligeriana.

On y trouve quelques chansons d’auteurs anonymes aux côtés de trois d’autres attribuées à Audefroi le Bastart (Audefroi le Bâtard), trouvère artésien de la fin du XIIe siècle.

L’album ne semble pas avoir été réédité à ce jour mais vous pourrez peut-être le trouver en passant par votre disquaire habituel ou sur certaines plateformes de streaming légales.

Musciens ayant participé à cet album

Carole Matras (voix, harpe), Estelle Nadau (voix), Caroline Montier (voix), Estelle Garreau-Boisnard (voix, flûte traversière médiévale), , Évelyne Moser (narration, vielle à archet, psaltérion), Florence Jacquemart (flûtes à bec médiévales), Katia Caré (voix et direction)


« En un vergier, lez une fontenele »,
version originale en langue d’oïl


En un vergier, lez une fontenele,
Dont clere est l’onde et blanche la gravele,
Siet fille a roi, sa main a sa maxele.
En sospirant son douz ami rapele
“Ae, cuens Guis amis,
La vostre amors me tout salas et ris!”

Cuens Guis amis, com male destineie!
Mes pere m’a a un viellart donee,
Qui en cest meis m’a mise et enserree:
N’en puis eissir a soir n’a matinee.
“Ae, cuens Guis…”

Li mals mariz en oï la deplainte.
Entre el vergier, sa corroie a deseeinte.
Tant la bati q’ele en fu perse et tainte :
Entre ses piez por pou ne l’a estainte.
“Ae, cuens Guis…”

Li mals mariz, qant ill’ot lai dangie,
Il s’en repent, car il ot fait folie,
Car il fu ja de son pere maisnie.
Bien seit q’ele est fille a roi, koi qu’il die.
“Ae, cuens Guis…”

La bele s’est de pameson levee.
Deu reclama par veraie penseie:
“Bels sire douz, ja m’avez vos formee ;
Donez moi, sire, que ne soie obliee,
Ke mes amis revengne ainz la vespree.”
“Ae, cuens Guis…”

Et nostre Sires l’a molt bien escoutee:
Ez son ami, qui l’a reconfortee.
Assis se sont soz une ante ramee ;
La ot d’amors mainte larme ploree.
“Ae, cuens Guis…”


Traduction en français actuel

Dans un verger, près d’une source,
Où l’eau est limpide et le sable blanc,
Est assise la fille d’un roi, sa main posée sur sa joue (maxele : joue ou menton) .
En soupirant, elle se souvient de son doux amant :
« Hélas, comte Guy, mon amour,
Mon amour pour vous a chassé toute consolation et toute joie ! »

« Comte Guy, mon ami, quel triste sort !
Mon père m’a donnée à un vieillard,
Qui, dans cette maison, m’a mise et enfermée:
Je n’en puis sortir ni le matin ni le soir :
Hélas, comte Guy, mon amour… »

Le mauvais mari entendit ses lamentations ;
Il entra dans le verger et ôta sa ceinture.
Il la battit tellement qu’elle fut couverte de bleus,
Gisant à ses pieds ; il faillit la tuer.
Hélas, comte Guy, mon amour…

Le mauvais mari, après l’avoir meurtrie (maltraitée),
Regretta son acte, car c’était une folie.
Comme il était de la maison (maisnie) du père de sa femme,
Il savait bien, quoi qu’il en dise, qu’elle était fille de roi,
Hélas, comte Guy, mon amour…

La belle dame ayant repris ses esprits.
Implora Dieu de tout son cœur :
« Beau et doux Seigneur qui m’avez créée,
Accordez moi, sire, que je ne sois oubliée,
Et que mon amant revienne avant le soir :
Hélas, comte Guy, mon amour…

Et notre Seigneur exauça sa prière :
C’est son amant qui la consola.
Et ils s’assirent sous un bosquet feuillu (branche d’arbre feuillu)
Où elle versa bien des larmes d’amour.
Hélas, comte Guy, mon amour…


Découvrez d’autres chansons semblables à celle-ci :

En vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

  1. Voir manuscrit 3516, Bibliothèque de l’Arsenal, Paris ↩︎

Marie de France : Le Loup & la grue ou l’ingratitude des tyrans

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie satirique, langue d’oïl, ingratitude, tyran, bestiaire médiéval.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)

Bonjour à tous,

n route pour le XIIe siècle à la découverte d’une nouvelle fable de Marie de France. Au Moyen Âge central, la première poétesse en langue française nous a légué de nombreuses histoires de ce type en s’inspirant indirectement du legs de Phèdre.

Dans l’histoire du jour, il sera question d’un loup et d’une grue et, à travers leurs mésaventures, de l’ingratitude des tyrans envers les petites gens se trouvant sur leurs fiefs.

Nos contemporains connaissent bien plus sûrement ce conte animalier sous un autre titre même si la forme n’en varie guère. Longtemps après Marie de France, Jean de La Fontaine et sa plume talentueuse allaient, en effet, lui redonner un nouveau souffle pour le faire perdurer bien des siècles après lui.

L’homme de lettres du XVIIe siècle garderait le loup mais changerait l’oiseau pour faire de la grue une cigogne. L’ingratitude des puissants resterait au menu. Fabrice Lucchini n’était pas encore né. Il faudrait encore attendre pour qu’il réenchante La Fontaine.

La fable de Marie de France avec une enluminure exclusive tirée de divers manuscrits.

Les fables au temps de Marie de France

Au Moyen Âge central, les versions des fables qui circulent sont le plus souvent inspirées de Phèdre plutôt qu’Esope. Plusieurs manuscrits médiévaux témoignent de cette tradition qui émerge dans l’Angleterre du Haut Moyen Âge (700-1000) et dont l’un des auteurs de référence, vraisemblablement plus médiéval qu’antique, est un traducteur latin du nom de Romulus.

C’est au début du XVIIIe siècle, qu’on trouve une des plus anciennes recompilations latine de ce corpus . L’ouvrage date de 1709 et a pour titre Fabulae antiquae ex Phædro fere servatis ejus verbis desumptæ, et soluta oratione expositæ (Fables antiques tirées de Phèdre et expliquées librement).

On connait aussi cette publication sous le nom de Romulus Nilantii du nom de son auteur Johan Frederik Nilant, professeur, philologue et juriste néerlandais. L’ouvrage a été réédité en édition bilingue latin français chez Honoré Champion, en 2020 1.

On s’accorde, en général, sur le fait que c’est ce corpus médiéval qui aurait inspiré Marie de France plutôt que Phèdre dans le texte ou même Esope. Concernant la fable du jour, la poétesse franco-normande la reprendra à son compte en la transposant quelque peu.

Des versions médiévales adaptées de Phèdre, elle conservera le loup, le volatile à long cou et le scenario. Toutefois, elle développera la morale de son histoire dans un contexte plus féodal et donc aussi plus médiéval. Le « méchant » deviendra ainsi « le mauvais seigneur », autrement dit le tyran abusif qui fustige les petites gens sur son fief ; sa seule gratitude envers eux consistant à les épargner.

Enluminure retouchée de la fable du Loup et de la Grue dans le manuscrit ms Français 24428 de la BnF (datation milieu du XIIIe siècle)
Enluminure du Loup et de la Grue dans le ms Français 24428 de la BnF (à consulter sur Gallica)

Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
dans l’anglo-normand de Marie de France

Ensi avint k’uns Leus runja
Uns os que el col li entra ;
E quant el col li fu entreiz,
Mult en fu durement greveiz.
Tutes les Bestes assanbla,
E les Oisielz à sei manda,
Puiz lur fait à tuz demander
Se nus l’en seit mediciner.

Entr’ax unt lur cunsoile pris
E chascuns en dist son avis:
Fors la Grue, se dient bien,
Ni ad nulz d’iauz ki saiche rien.
Le col ad lunc è le bec groz
Si en purreit bien tirer l’oz ;
Li Lox li pramist grant loier
Pur tant ke la volsist aidier ;

La Grue met le bec avant
Dedenz la goule au mal-feisant ;
L’os en atrait, puis li requist
Que sa promesse li rendist.
Li Leuz li dist par mal-talent,
E afferma par sairement
Que li sambleit, è vertez fu,
Que bon loüer en aveit eu,
Qant sa teste en sa gule mist
K’il ne l’estrangla è oscist.

Tu es, fist-il, fole pruvée
Kant de moi es vive escapée ;
E tu requiers autre loier ?
De ta char ai grant désirier,
Maiz mult me tieng ore pur fol
Qant mes denz n’estrangla ton col.

Autresi est dou mal Seignur,
Se povres Hum li fet henur
E puis démant le guerredun
Jà n’en aura se maugrei nun,
Portant k’il soit en sa baillie
Mercier le deit de sa vie.

les Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)T2


Du loup et de la grue qui lui ôta un os de la gueule

Traduction de la fable de Marie de France en français actuel.

Ainsi advint qu’un loup rongea
Un os qui, une fois, avalé
Dedans son cou vînt se loger
Et quand il fut bien coincé là
Il en fut bien incommodé.
Toutes les bêtes il assembla
Et les oiseaux il fit quérir
Pour que chacun se prononça
Et s’empresse de le secourir.

Ainsi les bêtes tinrent conseil
Et chacun donna son avis
Hormis la grue, affirmèrent-ils,
Nul autre ne pourra l’aider.
Avec son gros bec et long cou
Elle pourrait bien retirer l’os ;
Le loup promît grande récompense
Si l’oiseau voulait bien l’aider.
La Grue mis le bec en avant
Dedans le gorge du méchant ;
En retire l’os et puis requiert
Qu’on lui rétribue son salaire.

Le loup lui rétorque, en sifflant
Et jure bien haut que par serment,
Il lui semble en vérité
Qu’elle a déjà été payée
De ne point être dévorée,
Quand son cou elle mit dans sa gueule.
« Tu es, dit-il, folle avérée
Quand t’étant de moi réchappé
Tu viens encore quémander ? »
De ta chair j’ai grand désir
Mais je me tiens là, pure folle,
Sans que mes crocs ne te déchirent.

Ainsi va du mauvais seigneur,
Si pauvres gens lui font honneur
Et puis en demandent salaire
Jamais il n’en éprouvera de gratitude,
Tant qu’ils sont sur son territoire
Il doivent le remercier d’être en vie.


Lupus et Gruis, chez Phèdre

Qui pretium méritei ab improbis desiderat,
bis peccat : primum quoniam indignos adiuvat,
impune abire deinde quia iam non potest.
Os devoratum fauce cum haereret lupi,
magno dolore victus coepit singulos
inlicere pretio ut illud extraherent malum.
Tandem persuasa est iureiurando gruis,
gulae quae credens colli longitudinem
periculosam fecit medicinam lupo.

Pro quo cum pactum flagitaret praemium,
« Ingrata es » inquit « ore quae nostro caput
incolume abstuleris et mercedem postules ».

Version française

Il est dangereux de secourir les méchants.

Qui exige des méchants la récompense d’un bienfait, commet deux fautes : l’une en ce qu’il oblige ceux qui en sont indignes ; l’autre parce qu’il ne peut guère s’en tirer sain et sauf.

Un os qu’un loup avait avalé, lui demeura dans le gosier : pressé par une vive douleur, il tâcha à force de promesses d’engager les autres animaux à le tirer de ce danger. Enfin, la Grue persuadée par son serment, confia son cou à la gueule du loup et lui fit cette dangereuse opération.

Comme elle lui réclamait le prix de son service : « vous êtes une ingrate, dit-il ; vous avez retiré votre tête saine et sauve d’entre mes dents et vous demandez récompense !« 

Les fables de Phèdre affranchi d’Auguste en latin et en françois, L’abbé L.D.M, Ed Nicolas et Richart Lallemant (1758).


Le loup et la grue dans le Romulus de Nilant

La version du Romulus Nilantii est sensiblement équivalente à l’originale de Phèdre sur le fond. L’histoire ne change pas et là encore, la morale est en défaveur de l’ingénu qui commet la double erreur de se mettre au service du méchant, tout en espérant, en plus, des récompenses ou des mérites.

« Qui pretium meriti ab improbo desiderat , plus peccat: primum quia indignos juvat importune ; deinde quia ingratus postulat, quod implere non possit. »

« Celui qui attend une récompense d’un homme méchant pèche doublement : d’abord parce qu’il aide indignement l’indigne ; ensuite, parce qu’il exige de l’ingrat ce qu’il ne peut donner. »


Le Loup et la Cigogne de Jean de La Fontaine

Venons-en à la version qui nous est sans doute la plus familière celle de Jean de La Fontaine. Chez lui, la morale reste, pour cette fois, tacite. Il laisse le soin au lecteur de la tirer.

Les Loups mangent gloutonnement.
Un Loup donc étant de frairie
Se pressa, dit-on, tellement
Qu’il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,
Près de là passe une Cigogne.
Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l’Opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire.

« Votre salaire ? dit le Loup :
Vous riez, ma bonne commère !
Quoi ? Ce n’est pas encore beaucoup
D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte. »

Les Fables de Jean de La Fontaine


Un mot de l’enluminure sur l’illustration

Sur l’illustration et en-tête d’article, l’enluminure du loup et de la grue sur fond de lac et de châteaux est une création de votre serviteur à partir de manuscrits médiévaux.

Enluminure du loup et de la grue sur fond de châteaux et de nature.

Le paysage provient du ms Français 9140 : Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, traduit du latin par Jean Corbechon et daté du XVe siècle (enlumineur Évrard d’Espinques).

La grue est tirée du bestiaire lat. 6838B de la BnF : anonymi tractatus de quadrupedibus, de avibus et de piscibus. L’ouvrage est daté du XIVe siècle. Le loup est sorti, quant à lui, tout droit du MS. Bodley 130, un bel herbier et bestiaire médiéval conservé à la Bodleian Library et daté de la fin du XIe siècle. Quelques autres éléments de décor ont été glanés ça et là.

En bons acteurs, le loup et la grue se sont prêtés au jeu de la mise en scène et de l’opération. J’ai dans l’idée qu’après des siècles à poser sur leur parchemin respectif, sans remuer un œil ou une patte, prendre un peu l’air leur à fait du bien.

Vu sur la tapisserie de Bayeux

une représentation d'un grue extrayant un os de la gueule d'un animal (lion ou loup ?), tapisserie de Bayeux.

Du point de vue iconographique, il est intéressant de noter qu’on retrouve encore notre fable sur une bordure de la tapisserie de Bayeux. Le loup semble même s’y être changé en lion. Ce n’est pas impossible quand on sait que c’est aussi le cas de certaines versions de cette fable dans certains manuscrits (manuscrit 2168, anciennement côte Regius 7989-2, cf note Roquefort, op cité).

Voilà pour ce petit voyage dans le monde des fables du XIIe siècle, à la découverte de Marie de France.

En espérant que cet article vous ait appris quelques petites choses, merci encore de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Autres articles qui pourraient vous intéresser :
Découvrir plus de fables médiévales
Le loup aux temps médiévaux, avec Michel Pastoureau


Notes

  1. Le Romulus de NilantÉdition bilingue, éd. Baptiste Laïd, Paris, Champion, 2020, par Jean Meyers ↩︎

l’Amour à double-tranchant du trouvère Robert de Reims

Sujet : musique, chanson, médiévale, vieux français, trouvère, Champagne, amour courtois, satire, langue d’oïl, courtoisie.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur :  Robert La Chièvre de Reims (1190-1220)
Titre : Qui bien vuet Amors descrivre
Interprète : Brigitte Nesle
Album: 
« Ave Eva », chansons de femmes du XIIe & XIIIe siècles (1995)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nos pérégrinations médiévales nous entraînent à la découverte d’un nouveau trouvère du Moyen Âge central. Connu sous le nom de Robert la Chièvre ou Robert de Reims, cet auteur compositeur des XIIe et XIIIe siècles appartient à la génération des premiers trouvères du nord de la France.

Nous le retrouverons ici dans une jolie chanson satirique sur les joies mais aussi les chausse-trappes de l’Amour. L’ambivalence est donc au programme de cette pièce qui s’éloigne des standards habituels de la lyrique courtoise. Avant cela, disons tout de même un mot de l’œuvre et de la biographie de ce trouvère.

Biographie & œuvre de Robert de Reims

Peu de détails nous sont parvenus de la vie de Robert La Chièvre. Originaire de Champagne, ce trouvère aurait été actif entre la toute fin du XIIe siècle et le premier tiers du XIIIe siècle (1190-1220). Cela le situe comme contemporain d’auteurs comme Blondel de Nesle (1155-1202), Gace Brûlé (1160-1213), Conon de Béthune (1150-1220) ou encore un peu plus tardivement Colin Muset (1210-1250).

Des confusions autour de son nom

Concernant son patronyme, les copistes des manuscrits médiévaux (et les médiévistes à leur suite) ont jonglé longtemps entre Robert de Reins, Robert de Rains, Robert li Chièvre, la Chièvre, etc…

Certains auteurs ont considéré logiquement que La Chièvre était son patronyme puisqu’il s’en sert dans certains de ses envois poétiques. Entre ceux-là, Arthur Dinaux émit même l’hypothèse que le trouvère pouvait être originaire du Hainaut et de la petite seigneurie de Chièvres 1. L’hypothèse semble avoir été réfutée depuis, en l’absence de faits pour l’étayer.

D’autres auteurs des XIXe et XXe siècles ont pensé que La Chièvre pouvait être un pseudonyme (cf Jeanroy : Robert de Reims « dit » la Chèvre 2). Au milieu du XIXe siècle, la monumentale Histoire littéraire de la France en 43 volumes semble toutefois avoir tranché le débat, en classant l’auteur sous le nom de Robert la Chièvre de Reims3.

"Qui bien vuet amors descrive", chanson de Robert La Chièvre de Reims, annotée musicalement dans le Manuscrit enluminé ms 5198 de la Bibliothèque de l'Arsenal.
Chanson annotée de Robert la Chièvre de Reims dans le ms 5198 de la Bibliothèque de l’Arsenal.

Peu d’éléments factuels

Sur les détails de la vie ou les origines de Robert de Reims, nous en savons donc peu et sa poésie ne nous est guère d’un grand secours. Il semble avoir été jongleur et trouvère, vraisemblablement plus proche du petit clerc que d’un seigneur ayant fief et cour.

Le contenu de ses vers ne fait pas non plus référence à des noms ou des faits auquel se raccrocher. Ses textes gravitent principalement autour du sentiment amoureux ou ses désillusions, avec quelques pièces satiriques. Aucun noble ou lieu ne s’y trouvent cités qui puissent nous aider à percer la vie du trouvère.

En parcourant son leg poétique, on pourrait lui prêter une maîtresse qui le quitta et lui causa quelques désillusions. Toutefois, là encore le propos reste purement spéculatif et on ne peut guère l’extrapoler hors de son cadre littéraire.

L’œuvre de Robert la Chièvre de Reims

Elle est composée de neuf pièces monodiques dont quatre se doublent de versions polyphoniques pour aboutir à treize pièces en tout. Certaines sont attachées à la lyrique courtoise dans ses formes habituelles. D’autres sont plus satiriques ou caustiques. On trouve également une pastourelle, une sotte chanson sur l’amour (la première du genre), une chanson sur Robin et Marion et une autre sur le thème médiéval de la belle Aélis.

Outre le fait que certaines de ses pièces ont pu inspirer des trouvères plus tardifs, une des originalités du répertoire de Robert la Chièvre de Reims est la présence dans les manuscrits de variantes polyphoniques pour des pièces monodiques. Pour Samuel Rosenberg, l’un des derniers biographes du trouvère (voir notes, ouvrage de 2020), cette présence de motets et cette mixité de répertoire pourrait être révélatrice de la manière dont les premiers trouvères ont pu contribuer activement au développement de la polyphonie 4 et même à influencer le corpus liturgique.

Aux Sources manuscrites de son œuvre

"Qui bien vuet amors descrive", chanson de Robert La Chièvre de Reims, annotée musicalement dans le Chansonnier Cangé, ou Français 846 de la Bibliothèque National de France
Robert de Reims dans le Chansonnier Cangé (ms français 846) de la BnF, à Consulter sur Gallica.

Les chansons de Robert de Reims sont présentes dans un nombre important de manuscrits médiévaux : treize en tout5. L’œuvre s’y trouve disséminée la plupart du temps avec quelques chansons ça et là. Des manuscrits comme le chansonnier Clairambault (Nouvelle Acquisition française 1050) ou le Manuscrit du Roy (ms Français 844) comptent au nombre des manuscrits qui en réunissent le plus grand nombre.

Pour la pièce du jour et sa partition d’époque, nous avons choisi quant à nous deux autres manuscrits. D’abord, le Chansonnier Cangé ou ms Français 846. Ce célèbre manuscrit médiéval daté de la fin du XIIIe siècle contient pas moins de 351 pièces de trouvères. On peut y retrouver de nombreuses pièces courtoises et des auteurs reconnus comme Thibaut de Champagne, Gace Brûlé, Conan de Bethune, Blondel de Nesle ou encore le châtelain de Coucy et Adam de la Halle.

Plus haut dans ce même article, vous retrouverez également la version annotée musicalement de cette même chanson dans le ms 5198 de la Bibliothèque de l’Arsenal. Ce riche manuscrit médiéval du XIIIe siècle présente, lui aussi, sur 420 pages de très nombreuses pièces de trouvères annotées musicalement.

En ce qui concerne la graphie moderne de cette chanson, nous l’avons reprise de l’ouvrage de A. Jeanroy et A. Langfors : Chansons Satiriques et Bachiques du XIIIe siècle. Quant à son interprétation en musique, nous vous invitons à la découvrir au travers de la belle interprétation de Brigitte Lesne.

Brigitte Lesne à la découverte des chansons de femmes des XIIe et XIIIe siècles

En terme de postérité, Robert de Reims est loin d’atteindre la notoriété d’un Gace Brûlé, d’un Colin Musset ou même d’un Thibaut de Champagne. De fait, on le trouve assez peu joué sur la scène médiévale moderne. En 1995, Brigitte Lesne décidait d’y faire une exception. Elle faisait, en effet, paraître un album solo à la découverte des chansons de femmes du Moyen Âge central où l’on retrouve notre trouvère.

A propos de Brigitte Lesne

On ne présente plus cette grande artiste et vocaliste passionnée de musiques anciennes. Après son conservatoire, elle intègre les bancs de la Schola Cantorum Basiliensis où sont passés les plus grands noms de la scène médiévale.

Plus tard, on la retrouve dans l’Ensemble Gilles Binchois. Elle cofonde également l’ensemble Alla Francesca aux côtés de Pierre Hamon, et fonde aussi l’ensemble Discantus qu’elle dirige. Impliquée dans la création du Centre de musique médiévale de Paris, elle enseigne également à la Sorbonne dans le champ des musiques anciennes et médiévales et de leur interprétation.

L’album Ave Eva : chansons de femmes des XIIe et XIIIe siècles

Au long de 20 pièces, pour 61 minutes d’écoute, cet album solo de Brigitte Lesne explore le répertoire des trouvères de la France médiévale ainsi que des chansons en provenance de la péninsule ibérique et du répertoire galaïco-portugais.

Du côté français, Gautier de Coincy, Adam de la Halle, Robert de Reims et la Trobairitz Beatritz de Dia (comtesse de Die) y font leur apparition. Au sud du continent, Martin Codax et ses cantigas de Amigo y trouvent une belle place au côté de la cantiga de Santa Maria 109 d’Alphonse X. La sélection comprend encore de nombreuses pièces de trouvères demeurés anonymes.

Musiciens ayant participé à cet album

Brigitte Lesne (voix, harpe, percussion)

Où se procurer cet album ?

Cet album est encore disponible en version CD (à voir avec votre disquaire). A défaut, on peut également le trouver en ligne sous ce format : Ave Eva: Chansons de femmes des XIIe et XIIIe siècles, l’album de Brigitte Lesne. Notez que les plateformes légales de streaming le proposent également sous forme digitale et dématérialisée.


Une chanson sur la duplicité de L’Amour

Les trouvères comme les troubadours ont pu quelquefois se distancer de l’exercice courtois pour rédiger des pièces plus critiques ou satiriques sur le sentiment amoureux.

Dans la chanson médiévale du jour, Robert de Reims se prête lui-même à cet exercice. En prenant ses distances du portrait idyllique de la lyrique courtoise, il rédige là une pièce plus satirique sur l’ambivalence de l’amour et du sentiment amoureux.

On ne peut saisir le grain sans la paille. Balançant entre éloge et défiance, entre le feu et la glace, il nous dépeint avec vivacité le portrait d’un Amour tout en contradiction : grande aventure qui libère ou qui lie, qui fait vivre et fait mourir.


Qui bien vuet Amors descrivre,
en vieux français originel

NB : ayant pour l’instant résisté à la tentation de l’adaptation en français actuel, nous vous fournissons quelques clés de vocabulaire pour vous aider à décrypter un peu mieux le vieux français de Robert de Reims.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


NOTES

  1. Les Trouvères brabançons hainuyers, liégeois et namurois, Arthur Dinaux, chez Techener Libraire (1903) ↩︎
  2. Chansons Satiriques et Bachiques du XIIIe siècle, A. Jeanroy et A. Langfors, Ed Honoré Champion (1921) ↩︎
  3. Histoire littéraire de la France, Tome 23 (1856) ↩︎
  4. « Robert’s production thus allows us to discover the role of a recognized trouvère in the interplay of composition and recomposition of works through their various monophonic and polyphonic recastings. Critically, it reveals not only that some trouvères took part in the development of polyphony, but also that their involvement occurred very early in the development of the motet, even influencing the enrichment of liturgical corpora. The case of Robert de Reims jostles and tempers the standard history of the chanson and motet. » Samuel N. Rosenberg,
    Robert de Reims : Songs and Motets. Eglal Doss-Quinby, Gaël Saint-Cricq, Samuel N. Rosenberg (ed.), Penn State University Press (2020) ↩︎
  5. Les chansons de Robert La Chièvre de Reims trouvère du XIIIe siècle mises en langage moderne avec leur musique et une notice sur ce poète, Madeleine Lachèvre ↩︎
  6. Et se li biens li demeure de tant a il avantage que li biens d’une seule eure les maus d’un an assoage : Et s’il doit en attendre les bienfaits, par une seule heure de félicité
    il a tant d’avantage que les maux d’une année entière s’en trouvent soulagés
    ↩︎






Au XIIIe s, Le Salut d’Amour d’un Amant Courtois à une Douce Dame

Sujet : vieux-français, poésie médiévale, poésie courtoise, amour courtois, trouvères, langue d’oïl, salut d’amour, loyal amant, fine amor, complainte d’amour.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : Douce dame preuse et senée
Ouvrage : Manuscrit Français 837 de la BnF.

Bonjour à tous,

ous revenons aujourd’hui à l’amour courtois du XIIIe siècle dans cette forme particulière que furent les Saluts d’Amour.

Ce style de poésie courtoise a été pratiqué par les troubadours du XIIe siècle, suivis des trouvères du siècle suivant. Les traces qui nous en sont parvenus sont toutefois assez rares puisqu’on dénombre à peine une vingtaine de saluts d’amour dans les manuscrits, en faisant la somme de ceux en langue d’oc et d’oïl. La poésie du jour est en vieux français et nous entraîne donc dans la France médiévale des trouvères.

Une complainte d’amour pour une douce dame

Le salut d’amour qui nous occupe ici est issu du Manuscrit Français 837. Il suit les standards du genre. Le loyal amant se déclare tout entier à la merci de la douce dame qu’il s’est choisie et en attend une réponse.

Tout au long de cette pièce courtoise, le poète lui déclare donc sa flamme en ne manquant pas de la complimenter sur tous les plans. Elle est son soleil et il n’est qu’une bien pâle lune en comparaison.

Comme souvent dans la lyrique courtoise, l’amant implore aussi merci et met sa mort dans la balance. Plutôt mourir que renoncer à son amour. Dans le cas précis, il doute de devoir en arriver à cette extrémité, confiant que la douce dame de ses désirs est si bonne et si sage qu’elle ne saurait le rejeter.

Le ms Français 837, aux sources historiques
de ce Salut d’Amour

le salut d'amour "Douce Dame preuse et sénée",  dans le Ms Français 837 de la BnF.
Salut d’amour « Douce dame preuse et senée » dans le ms français 837 (consulter le sur Gallica) .

A l’image des précédents saluts d’amour partagés ici, la pièce courtoise du jour est issue du manuscrit français 837 de la BnF. Ce Recueil de fabliaux, dits et contes en vers daté du dernier quart du XIIIe siècle contient un peu moins de 250 pièces en provenance de divers auteurs médiévaux.

Rutebeuf y tient une belle place avec 31 textes. Il y côtoie des pièces de Jean Bodel ou Adam de la Halle entre autres auteurs célèbres de ce manuscrit.

Comme on le voit sur la copie ci-dessus, ce manuscrit médiéval a quelque peu souffert des assauts du temps. Les conservateurs de la BnF ont œuvré au mieux pour restaurer ce trésor de littérature médiévale du Moyen Âge central mais, sur la copie digitale actuelle, certains feuillets demeurent fortement détériorés aux bordures.

De notre côté, nous l’avons légèrement retouché pour lui ôter quelques marques du temps et quelques tâches graisseuses et disgracieuses. L’idée n’étant pas de le dénaturer mais plutôt de rendre un peu de lisibilité au texte original.

Pour la version en graphie moderne, nous nous sommes appuyés sur « Le salut d’amour dans les littératures provençale et française, mémoire suivi de 8 Saluts inédits » de Paul Meyer (Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, 1867)


Douce dame preuse et senée
Salut d’amour médiéval

Le vieux français de cette pièce se comprend bien dans l’ensemble, mais quelques tournures présentent tout de même certaines difficultés. Pour vous aider à les surmonter, nous vous fournissons de quelques clefs de vocabulaire.

Douce dame preuse et senée (honnête et sage)
En qui j’ai mise ma pensée
Et tout mon cuer entirement,
Je vous salu et me present
A fere vostre volenté
Comme cele qui me puet santé
Doner et mort quand li plera ;
Mes ja voz cuers tels ne sera
Que de moi pité ne vous praingne.

Fine amor le monstre et ensaigne
Que chascune doit son ami
Conforter
(consoler), je le di por mi,
C’onques puis que je vous connui
Ne me vint corouz ne anui
(ennui)
Que por vostre douce acointance
Ne le meïsse en oubliance,
Ire et corouz por vous, amie.
En ne porquant
(cependant) je ne di mie
Que je soie vostre pareil
Ne que la lune est au soleil,
Quar li solaus clarté commune
A assez plus que n’a la lune.

Ausi avez vous l’avantage
Desus moi, douce dame sage,
De valor, à ce que m’assent
(ce dont je m’accorde),
Qu’on ne troveroit entre .c.
Mieudre de vous en nule guise,
Miex enseignie ne aprise,
Ne qui plus bel se sache avoir
D’aler, de parler, de veoir,
De maintien, de cors et de chiere.

Orguilleuse n’estes ne fiere,
Embatant ne de fol ator
(ni impétueuse, ni empressée).
Ne plus c’om porroit une tor
Abatre à terre d’une seche,
Ne puet on en vous trover teche
(défaut),
Ne visce qui face à reprendre
(ni vice qui soit à critiquer)
En vo cors, qui bien set entendre.
Endroit de moi m’en aim trop miex
Quant mes cuers veut devenir tiex
Qu’en vous servir veut paruser
(se consacrer entièrement)
Sa vie, sanz autre amuser
(duperie, distraction).

A quel chief qu’en doie venir 1
Volenté n’ai que ja tenir
Me doie de vous honorer ;
Miex ne se porroit assener
(placé)
Qu’à vous mes cuers où il s’est mis.
Quant par vous aurai non amis
Lors aurai je tout acompli
Et mon cuer sera raempli
De toute joie et hors d’escil
(exil).
Si porrai chanter comme cil
Qui dist : « D’amors et de ma dame
Me vient toute joie, par m’ame. »


Mais j’ai paor que trop n’atande
Ma dame, qu’ele ne me rande
Son confort pour issir d’esmai
2.
Maint amant sovent veü ai
Perir en atendant merci.
Mes ja Diex ne m’en doinst issi
Perir ! certes, non cuic je fere
3,
Quar vous estes si debonere,
Si franche de cuer, dame chiere,
Que vous ne sauriez trere arriere
(traire arrière, se retirer, reculer)
De fere honor et cortoisie.

Franche riens
(noble personne, noble créature), et je m’umelie (humilier)
Et vous pri merci et requier,
Quar nule riens
(nulle chose) je n’ai tant chier
Comme vous, si me retenez
A vostre homme, hommage en prenez
Tel comme vous le voudrez prendre
Et se vous m’i veez mesprendre
(fauter, mal agir)
Si en prenez vostre venjance,
Que d’autre ne criem penitance
(que d’autre que moi ne craigne pénitence).

Se je onque riens vous mesfis,
(si je vous fis jamais du tort)
Com cil qui est d’amors seurpris
(sous le trouble de l’amour),
Je m’en rent et mat
(vaincu) et confus ;
Riens n’en dout tant comme le refus
De vous, ainçois la mort m’aherde
(mais que plutôt la mort survienne),
C’onques nus ne fist si grant perte
Com j’auroie fet se perdoie
Vostre amor dont j’atent la joie.

Congié praing, à Dieu vous commant.
Encore vous salu et remant
Que vous me mandez et commandez
Vo volenté, et entendez
A moi geter de cest martire.
Tout mon cuer ne vous puis escrire,
Mes je pri Dieu si fetement
Come je ne vous aim faintement
4,
Que de vous m’envoit joie entiere.
Douce dame oiez ma proiere.

Explicit le Salu d’Amors et Complainte.


Découvrez d’autres saluts d’amour traduits et commentés.

Sur l’amour courtois, vous pouvez également consulter : Monde littéraire, monde médiéval, réflexions sur l’Amour courtois

NB : pour l’illustration et son enluminure, nous vous proposons une nouvelle enluminure du célèbre Codex Manesse. Bel ouvrage enluminé du début du XIVe siècle, le Manessische Handschrift est aussi un des plus célèbres recueil de poésies de ménestrels de langue allemande qui nous soit parvenu. Il est aujourd’hui sous la bonne garde de la Bibliothèque universitaire de Heidelberg

En vous souhaitant une belle journée
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes

  1. « A quel chief qu’en doie venir » : A quel chief, à quelle fin. Autrement dit Quelle que soit la fin recherchée, dans tous les cas,… ↩︎
  2. « Mais j’ai paor que trop n’atande ma dame, qu’ele ne me rande son confort pour issir d’esmai » : Il a peur que la dame ne tarde trop à lui accorder sa consolation afin qu’il puisse échapper enfin au trouble et à l’émotion dans laquelle il est plongé. ↩︎
  3. « Certes, non cuic je fere » : sérieusement je ne crois pas non plus avoir à le faire. Elle est trop bonne pour retirer son engagement et le laisser périr. ↩︎
  4. « Come je ne vous aim faintement » : il l’aime entièrement et sans feindre ↩︎