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Monde littéraire, monde médiéval : réflexions sur l’Amour courtois au Moyen-âge

poesie_litterature_medievale_enluminure_codex_manesse_amour_courtois_fine_amor_moyen-age_central_XIIe_XIIIeSujet : amour courtois, fine amor, poésie médiévale, réflexions, définition, réalité sociale, réalités médiévales, mentalités médiévales.
Période : moyen-âge central, moyen-âge tardif

Bonjour à tous,

Suite à la publication de la ballade «Se je vous aim de fin loyal corage» de Guillaume de Machaut, nous voudrions coucher, ici, quelques réflexions sur l’amour courtois : ses mécaniques, son cadre, ses attentes, ses codes, ses prétentions. Nous en profiterons, notamment, pour nous pencher sur les articulations entre monde littéraire et monde médiéval, dans le cadre de la fine amor.

Contexte

Si l’amour courtois s’est transformé et généralisé pour devenir, un peu, un modèle idéal de conduite et de séduction dans nos sociétés, il a, dans ses prémices, autorisé des jeux dont la dimension n’était pas exempte d’enjeux socialement « transgressifs ». On peut même être frappé, par instants, en mesurant à quel point, par le truchement de la fine amor, le Moyen-âge a pu « autoriser » et même promouvoir la coexistence de deux mondes antithétiques  :  celui de la réalité médiévale et de ses valeurs sociales, d’un côté, celui de la courtoisie, de la littérature et de l’imaginaire de l’autre.

Sans doute a-t-il fallu pour cela, qu’un statut particulier soit accordé à la lyrique courtoisie, et qu’un relatif cloisonnement ait séparé ces deux mondes : celui de la réalité et de ses enjeux et celui du « jeu » et du fantasmé. Aujourd’hui, ce cloisonnement ne serait, sans deco_enluminures_rossignol_poesie_medievaledoute, plus possible. Nous allons avoir l’occasion de développer cela, en raccrochant sur la ballade et les mésaventures amoureuses de Guillaume de Machaut dont nous avons eu l’occasion de parler  dans l’article « Se je vous aim de fin loyal corage ».

En un mot, l’histoire est la suivante : le vieux poète s’est entiché d’une jeune demoiselle ; au début un peu froid, il a fini par céder à ses avances. Par la suite, il s’est piqué au jeu, au point même de s’illusionner lui-même. Au cours de cette aventure, il parait même avoir été quelque peu instrumentalisé par la jeune fille : cette dernière se serait servi, par exemple (du moins le pense-t-il), de ses poésies pour les montrer à d’autres. Les fins de la demoiselle ne sont pas très claires – moqueries, mise en valeur sociale de sa propre personne, stratégies auprès d’autres prétendants – et une certaine immaturité en est peut-être la cause, mais elles excèdent, en tout cas, l’intimité et la nature supposément secrète de la relation, fut-elle littéraire. Pour finir, l’aventure contée par le poète connaîtra une issue un peu tragique puisque la belle finira par se marier en mettant fin à la relation. On le verra, ceci n’empêchera pas ce dernier de vouloir poursuivre la relation courtoise.

La chosification du loyal amant

Par sa nature même, la Fine Amor contient toujours, en germe, la possibilité d’éconduite, mais aussi de « chosification » de son auteur : flatteries, séduction, l’exercice valorise sa « cible » et, dans les faits qui nous intéressent, cette dernière se trouve être souvent une demoiselle ou une dame hors de portée sociale.

Quand les jeux sont ouverts, si le secret de principe est éventé, le poète peut, peut-être, en tirer quelque « gloriole », mais, cela demeure tout aussi vrai de la dame courtisée. N’est-il pas plaisant, en effet, de se laisser aller à ces jeux littéraires, flatteurs pour l’ego, dont on sait déjà, dans bien des cas, qu’ils n’auront aucune incidence sur la marche de la réalité ? Au sein même de nombreuses poésies courtoises, une partie des « médisants » est là pour rappeler au poète que l’exercice est risqué et qu’il pourrait bien se retrouver l’instrument d’une triste méprise : on le moque pour son trop de « servilité » ou d’abaissement », on persifle les qualités réelles de la dame et, notamment, sa loyauté. A quoi bien souvent le loyal amant reste sourd (sans quoi il ne serait plus loyal).

Le vent des malentendus

Dans la veine des désillusions de Machaut, le poète médiéval sait-il que ses productions, et finalement son désir et ses projections, pourront faire l’objet d’une instrumentalisation ? Sauf à être naïf, le risque est inhérent à l’exercice mais il peut toujours espérer que le deco_enluminures_rossignol_poesie_medievalesecret de sa correspondance soit, au moins, respecté. Son ambition s’épuise-t-elle, sur le simple terrain littéraire, une fois l’encre de ses vers séché? Dans certains cas, peut-être, dans d’autres, il semble évident qu’il en attend bien plus. Bien fou, pourtant, qui croirait gommer d’un trait de plume, les principes qui commandent à la réalité sociale médiévale. Le terrain est glissant et, quelquefois, les lignes paraissent un peu brouillées entre jeu littéraire, sentiments et attentes véritables du loyal amant, et réception possible de l’exercice ; et s’il est généralement entendu que les flammes du désir inassouvi demeurent au centre de la quête courtoise, il peut souffler, quelquefois, à la lisière de son cadre, comme un vent de malentendu sur la réciprocité des attentes.

L’amour courtois face au principe de réalité

Deux mondes étanches

Nous le disions plus haut, du point de vue de l’analyse, tout se passe comme si la Fine Amor et ses jeux littéraires, nous mettaient face à l’existence de deux mondes indépendants : d’un côté, celui fait de chair, de sang et de matière ; c’est le monde médiéval, le réel, le tangible avec ses réalités sociales, ses classes, ses mariages arrangés
et stratégiques, ses lignages cloisonnés de la haute noblesse. De l’autre, se tient le monde de la poésie et de l’exercice littéraire courtois, fait de vélin, d’encre et de plumes ; c’est le règne du fantasme, du désir, de la possible transgression.

A travers la lyrique courtoise, la dame de haute condition peut se laisser approcher, courtiser et flatter par le clerc, le poète, le petit noble ou le petit seigneur. De l’autre côté (dans les cas de relations « ascendantes » et de différences de « classes » au sein de la noblesse :  petite et moyenne noblesse face à grand noblesse, …), tous ces hommes  vont « s’autoriser », par le travers de l’écrit et du style, à jeter leur dévolu sur une grande dame ou damoiselle.  Ainsi, ces  « ver(s) de terre amoureux d’une étoile » ne rêveront que de la séduire, la conquérir, la servir, peut-être même seulement de l’effleurer ou de susciter son attention : une relation dont certains médiévistes ont fait remarquer qu’elle pouvait être rapprochée du modèle de la féodalité et de la relation vassalique.

Une brèche (illusoire?) dans la réalité

deco_enluminures_rossignol_poesie_medievalePour donner corps à cette volonté d’un possible rapprochement, l’amant courtois n’a pour lui que son talent de plume et un engagement qu’il veut infaillible. Au delà de la simple beauté et des qualités morales ou intellectuelles de la dame (qu’il ne se privera pas de louer), la condition sociale de cette dernière, les exigences de son statut et même, la réalité de ses engagements quand elle en a, sont parfaitement connus de ce prétendant. Pourtant, si ces contraintes participent indéniablement des motifs de son attraction, il en nie, d’une certaine façon, « la concrétude » ou les implications. Par ses artifices et ses codes, l’amour courtois va, en quelque sorte, autoriser le poète, à lancer une échelle par dessus cette réalité, en lui permettant de former un espoir fou : celui de pouvoir la transcender. D’une certaine manière, il n’est pas tout seul dans son entreprise : s’il dresse, en effet, dans ses vers, tous les obstacles qui s’interposent entre lui et la dame (les médisants, le siècle et ses valeurs déchues, les autres prétendants, etc…), les pans entiers d’un monde le soutiennent dans son entreprise.

Le Moyen-âge à l’assaut
de sa propre transgression

Ce rapprochement entre le loyal amant et sa « princesse ou dame inaccessible », un certain Moyen-âge n’aura, en effet, de cesse de l’appeler de ses vœux. Contre les conventions sociales établies,  contre les principes de la féodalité, contre les valeurs religieuses et les principes sacrés de l’union promulgués par le monde chrétien, le Monde médiéval ne cessera de vouloir donner corps à ce mythe, quitte à l’inventer ou à l’affabuler, jusque dans ses chroniques : les Vidas et les Razos des troubadours sont emplis de ces récits d’amour réciproque entre un poète (qui peut lui-même être seigneur) et une grande dame ou une princesse ; les biographies des trouvères leur emboîteront, maintes fois, le pas.

Tout ce passe comme si, ce Moyen-âge là entendait gratifier le loyal amant d’un juste retour, en paiement de ses qualités et de son amour, quitte à le faire au détriment de ses propres réalités et de son ordre établi : une bulle de rêve ? L’espoir d’un décloisonnement social (relatif et interne à la noblesse et ses sous-classes) ? Quelque chose qui prouverait qu’une voie est possible et que les règles peuvent être transgressées ? Les objets culturels et sociaux sont complexes et on ne peut, si facilement, les réduire à leur nature fonctionnelle, mais, tout de même. Si le territoire de la littérature courtoise a dû, nécessairement, être défini comme un « jeu codifié » pour pouvoir coexister avec les réalités médiévales, dans ses aspects les plus sulfureux, il flirte avec des valeurs tellement aux antipodes du monde qui le voit émerger qu’on peut se demander si sa vocation n’est pas, en grande partie, de proposer une évasion radicale du social, ou même de nouveaux modèles idéalisés d’accession au pouvoir : une sorte d’espoir qui se saurait, lui-même, vain, mais dont le seul exercice suffirait à flirter avec la saveur incomparable de la transgression. Il se présente, en tout cas, comme un territoire fantasmé, construit en opposition à une certaine réalité, et sur lequel de nouveaux modèles relationnels avec leurs propres codes, pourraient exister et s’épanouir.

Relativité du passage à l’acte
dans le cadre médiéval

Quand nous parlons de transgression, mettons y tout de même un bémol. En fait de « passage à l’acte », la Fine deco_enluminures_rossignol_poesie_medievaleAmor  médiévale peut trouver sa simple récompense dans une réciprocité des sentiments qui n’aura d’effets que sur le plan fantasmagorique, symbolique ou rêvé et aucune incidence véritable sur le plan social et réel : un accord susurré du bout des lèvres, un signe d’affection, une marque d’intérêt, la promesse d’un baiser, … Dans ces jeux qui flirtent avec les interdits et les désirs voués à ne jamais être assouvis, une simple percée dans la réalité, un simple signe, la reconnaissance du poète médiéval courtois comme un favori (littéraire) par la dame concernée, peut,  suffire, dans certains cas, à enflammer ce dernier.

Une meilleure place à la cour, un peu plus de soupe à la table, un regard appuyé, le sentiment peut-être de sortir du lot et d’être reconnu comme « loyal amant » dans ce monde codifié ? Un rêve immense dans les cartons, mais qui se satisfait de petits aménagements ou de « niches secondaires » (Erving Goffman – Asiles, 1961 ) comme ordinaire et comme horizon. Notre modèle moderne de l’amour s’en trouverait, à coup sûr, frustré et ne saurait, si facilement, s’en contenter.

Le choc des deux mondes

Bien sûr, ce monde de papier et de rimes où courent des désirs impossibles peut en venir à se choquer contre le monde médiéval factuel et ses réalités. Comme on y joue avec le feu, il y a eu nécessairement, par moments, passage à l’acte (au sens charnel et consommé). Quand bien même, sans verser dans le cynisme, la marche du monde médiéval n’en a pas été changé : pour loyaux qu’ils aient pu être ou grands génies de la plume et du style, les clercs ou les barons n’ont point été couronnés. L’ascenseur sociale est en panne. L’amour courtois, même consommé, restera voué au secret. Dans ses formes transgressives les plus avancées, jamais il ne révolutionnera la réalité du monde qui l’autorise à exister, mais sans doute n’en demande-t-il pas tant.

En dehors de tels franchissements, les maris ou les prétendants officiels pourront se montrer agacés par ces jeux et ces amours de papier. Certains finiront même par bannir ou chasser le prétendant devenu encombrant, ou peut-être, encore, par éloigner « l’objet » de convoitise et de tentation, de la vue des concurrents. De la même façon, d’autres poètes manifesteront des colères bien réelles ou se sentiront violemment trahis en apprenant que la dame s’était finalement tournée vers un prétendant réel ou même, vers un autre favori de plume. Monde littéraire, monde réel, le jeu et ses codes finissent, quelquefois, par trouver leurs limites concrètes sur le terrain et s’y casser les dents.

Courtoisie et Modernité

Une réalité qui nous parle

Pour résumer, sous le couvert du style, l’amour courtois évolue dans un monde allégorique, du fantasmé, du désiré qui a ses propres codes et ses propres règles. Son terrain de jeu est « autorisé » et même plébiscité par une partie du Moyen-âge, mais il reste miné ; à n’importe quel moment, il peut être rattrapé par des réalités qui, pour le coup, nous paraissent familières : des maris jaloux, des dames qui se deco_enluminures_rossignol_poesie_medievalerefusent au jeu, d’autres qu’on éloigne volontairement de l’échiquier, des prétendants déçus qui finissent par se lasser, des mariages de classes qui finissent par faire s’écrouler, en un instant, les espoirs des poètes comme autant de châteaux de cartes. Si le monde médiéval peut tolérer et apprécier l’amour courtois comme « exercice de style », ce dernier ne cesse de vouloir interagir avec une réalité aux antipodes des valeurs de son monde. Il faut, donc bien, de temps en temps, qu’il en paye le prix.

De fait, à quelques siècles de là, ce prix peut encore nous parler parce que, malgré le vent assez passager de libération des mœurs qui avait pu souffler dans les années 70, les valeurs morales du monde médiéval chrétien, en matière amoureuse, sont restées, en partie, les nôtres. Leurs racines ont simplement gagné en profondeur et nous n’en avons plus forcément conscience : sacralité de l’union, loyauté, fidélité, etc…  En avançant sur le terrain de la sociologie critique et au risque de nous faire traiter de briseur de rêves, inutile d’ajouter que le cloisonnement social des unions est largement resté de mise, n’en déplaise, au mythe de la princesse et du ramoneur.

Terre de contrastes

Si la courtoisie donne à ses poètes la possibilité de jeter des ponts entre un monde littéraire et monde médiéval factuel, jamais, comme au moyen-âge, on a pu, à ce point, séparer l’exercice littéraire amoureux d’un certaine « réalité » des relations. Jamais, on a pu y plébisciter, à ce point, le modèle du loyal amant, même dans ses formes les plus transgressives.

Concernant une certaine mécanique de l’amour courtois, presque indépendante du principe de réalité, on peut valablement revenir ici à la ballade de  Guillaume de Machaut. Il nous en donne, en effet, dans sa poésie, un exemple assez édifiant. La belle qui faisait l’objet de toutes ses attentions s’est marié à un autre, mais le poète continue de réclamer « son cœur ».

« Se vous avez pris autre en mariage,
Doy je pour ce de vous estre ensus mis
Et de tous poins en oubli?
Certes nennil; car puis que j’ ay en mi
Cuer si loyal qu’il ne saroit meffaire,
Vous ne devez vo cuer de moy retraire. »

« Si vous en avez pris un autre en mariage.
Dois-je pour cela être rejeté de vous
Et condamné à un entier oubli ?
Non certes ; puisque j’ai en moi
Cœur si loyal qu’il ne saurait méfaire,
Vous ne devez de moi retirer votre cœur. »

Même face à l’intervention la plus concrète de la réalité, les personnages (de papier) pourraient donc continuer de s’aimer. Interpréter la demande du poète uniquement comme la marque d’un vieil amant désespéré serait une fausse piste :  sa ballade sonne comme une évidence dans un univers codifié. Elle donne bien la mesure de la nature transgressive de la Fine Amor, mais démontre aussi, le cloisonnement que le moyen-âge a pu ménager entre le monde idéalisé des désirs et de l’imaginaire et le monde réel des engagements. En dehors du modèle de pouvoir féodal, de la forte étanchéité de la haute noblesse et de sa main mise sur le pouvoir, la forte prégnance des unions arrangées peut-elle avoir favorisée la lyrique courtoise ? C’est encore une autre piste.

deco_enluminures_rossignol_poesie_medievaleQuoiqu’il en soit, en transposant l’exacte situation dépeinte dans les vers de Machaut à notre monde, on mesure à quel point sa demande peut nous sembler décalée. Dans la majorité des cas et pour n’importe quel prétendant contemporain, à peu près normalement constitué, un acte aussi fort que le mariage de la belle convoitée marquerait, à coup sûr, un couperet à l’aventure (ne fut-elle qu’épistolaire). Dans quelques très rares sphères sociales, on pourrait, peut-être, trouver quelques exceptions à cette règle, mais tout de même ; on imaginerait, sans doute assez mal, une jeune mariée continuer à recevoir des poésies enflammées et des avances d’un autre prétendant et ce dernier continuer de réclamer son cœur.

Encore une fois, passée la vague de permissivité de la fin des années soixante, nos modèles relationnels amoureux semblent bien s’être coulés, à nouveau, dans un moule plutôt traditionnel : on attend de l’être aimé une loyauté dans les actes, autant qu’une loyauté de cœur. Est-ce à dire qu’un jeune époux, au moyen-âge, n’aurait pas été en droit d’en attendre autant ? Non, le jeu reste épineux, mais les cartes sont un peu plus brouillées par la nature codifiée du jeu courtois et le fait que le loyal amant est finalement plébiscité par une partie de la société. Dans notre monde et en matière amoureuse, il demeure évident qu’exercice littéraire et réalité sont bien plus clairement décloisonnés.

Pour réfléchir plus avant sur le sujet de la Fine Amor, vous pouvez encore consulter l’article suivant : Amour courtois, le point avec 3 experts de la question

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Entretien : l’autre Moyen-âge et la nouvelle histoire de Jacques le Goff

conference_monde_medieval_moyen-age_Jacques-le-Goff_nouvelle-histoireSujet : histoire médiévale, historien, médiéviste, moyen-âge, définition, vidéo-conférence, nouvelle Histoire
Période : moyen-âge
Auteur : Jacques le Goff entouré de Jean-Claude Schmitt, Robert Philippe, Emmanuel Le Roy Ladurie, Pierre Nora.
Titre : « Pour un autre moyen-âge : un entretien avec Jacques le Goff », conférence produite par Marc Ferro en 1992 (EHESS) (canal-U.tv)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous avons souvent eu l’occasion de parler, ici, de l’historien médiéviste Jacques le Goff, en partageant notamment quelques extraits de ses entretiens ou même quelques-unes de ses citations. Avec son « autre moyen-âge », il a proposé de déplacer, et même d’étirer, les lignes chronologiques de cette période mais, dans la veine de l’Ecole des Annales et avec l’apport de sciences humaines connexes à l’Histoire, il s’est aussi évertué à restituer les formes vivantes du monde médiéval et  ses mentalités.

citation_jacques_le_goff_historien_medieviste_moyen-age_nouvelle-histoire_conference-entretien

« (…) Ce que je veux appeler notre moyen-âge c’est un moyen-âge très concret. Et ça je tiens à le dire par rapport au moyen-âge insipide que l’on présentait à ce moment là, j’ai vraiment eu l’envie de proposer un moyen-âge qui était fait de sang, de chair, autant que d’esprit, et en plus si possible, un moyen-âge qui ne serait pas ennuyeux. Le moyen-âge qu’on nous proposait était mortellement ennuyeux. L’Histoire est une chose passionnante et on doit passionner les gens à l’Histoire en leur montrant que ce n’est pas du tout un discours embêtant. Et j’ai éprouvé très vite le besoin d’aller chercher, en dehors de ce que l’on appelait les sciences auxiliaires de l’Histoire traditionnelle. »
Jacques Le Goff – Citations –  Extrait entretien EHESS – 1992

Dans cette conférence de 1992, il revenait sur son parcours intellectuel, ses influences, ses maîtres en Histoire, tout en donnant quelques clés sur sa vision si particulière du Moyen-âge et sur son approche méthodologique de la « Nouvelle Histoire ». Au passage, avec la présence autour de la table de Emmanuel Leroy Ladurie, il revenait également sur leur collaboration mutuelle autour de Mélusine dont nous avions déjà touché un mot ici (voir article à ce sujet).

Sujets abordés

– Le long Moyen-Âge (04:37)
– De l’histoire à l’anthropologie historique (34:44)
– Histoire nouvelle et nouvelle histoire (50:24)
– De l’imaginaire au politique (1:11:12)

Si vous aviez quelques difficultés pour visualiser cette vidéo-conférence, nous vous conseillons de cliquer sur la roue dentée dans la barre de contrôle du Player et d’en réduire le débit. Cela n’affectera pas la qualité du son mais vous permettra d’en avoir une lecture bien plus fluide.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes

Edito 2019, une belle aventure médiévale

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionvec la nouvelle année, vient le temps des résolutions et c’est aussi le bon moment de faire un édito de rentrée pour présenter un peu mieux ce qui se cache derrière Moyenagepassion.

Avant toute chose, une petit bilan : après plus de 3  ans de posts réguliers, sous-tendus par des milliers d’heures de recherche, nous aurons bientôt publié 1000 articles exclusifs sur le moyen-âge, incluant des centaines de traductions originales de textes médiévaux, chansons, poésies, citations, en langues modernes (italien, espagnol, catalan, anglais) mais aussi et surtout en langues anciennes (vieux-français d’oïl, moyen-français, langue d’oc, galaïco-portugais).

Avec une audience qui s’est constituée progressivement (voir courbe  graphique dans l’illustration ci dessous), Moyenagepassion a vu passer, depuis  sa création, plus de 380 000 utilisateurs, pour près de 800 000 pages vues. Plus de la moitié de ces chiffres est représentée par l’année 2018, à quoi il faut ajouter de nombreux partages sur nos réseaux sociaux (lancés plus tardivement). De son côté, notre chaîne Youtube est un peu demeurée en retrait, faute de temps, mais totalise tout de même près de 250 000 vues.

Tous ces chiffres ne font qu’augmenter, aussi, pour introduire cet édito 2019, permettez-nous, une fois encore, de vous remercier chaleureusement de votre présence, de votre suivi et de vos partages.

Qu’est-ce que le Moyen-âge ?

« Le Moyen-âge est à la mode et je m’en félicite » disait Jacques le Goff. Depuis que le célèbre historien médiéviste a prononcé ces mots, il y a plus de quarante ans, cette tendance n’a fait que se confirmer : littérature, romans, films, séries télévisées ou jeux vidéos, (souvent plus inspirés de l’Heroic fantasy que de l’Histoire réaliste), auxquels il faut encore ajouter les centaines de municipalités, châteaux et autres monuments de notre patrimoine classé qui, chaque année, donnent des fêtes et proposent des animations toujours plus nombreuses, en l’honneur des temps médiévaux.

C’est un fait, la soif et l’intérêt de notre monde moderne pour cette longue période ne s’est toujours pas tarie. Sans comparer sa durée à celles de certaines périodes présentes dans la préhistoire ou de la protohistoire, il faut dire que le Moyen-âge « triche » un peu avec ces 1000 ans généreux (quelquefois plus), dont les historiens lui ont fait cadeau à la suite des lettrés renaissants, 1000 ans qui couvrent, dans les faits, des réalités multiples propices à bien des séductions. Entre le haut Moyen-âge de Charles le Chauve et celui qui s’éteint déjà sous le règne d’un François 1er, que de chemin parcouru, en effet, que d’évolutions, de révolutions, presque ; dans les techniques de production et de construction, dans les mouvements architecturaux, dans les phénomènes d’urbanisation, dans la naissance, la vie et la lente agonie de la féodalité, dans l’émergence edito_2019-_moyen-age_monde_medieval_definitions_symboleset la propagation des grandes universités, dans l’évolution de la musique et de ses codes, dans la transformation des langues de l’Europe occidentale, dans les changements radicaux de l’art de la guerre, dans le redécoupage des territoires et la fixation progressive des frontières de nos nations actuelles, dans les changements de mœurs aussi.

Bien qu’on l’ait énormément étudié depuis le XIXe siècle et même s’il continue de l’être assidûment par nombre d’universitaires tombé eux-même, sans s’en voiler, dans sa fascination, les pointillés et les zones d’ombre entre les certitudes, mais plus encore, sans doute, quelques visées idéologiques passées ou actuelles, ont laissé s’installer, voire s’enraciner, nombre d’idées toutes faites sur le monde médiéval, au point qu’il semble parfois qu’il s’en niche une sous chaque pierre. Par dessus ce Moyen-âge occidental dont les grands médiévistes nous expliquent que tout y était symbole, nous avons ainsi souvent empilé nos propres projections et, finalement aussi, notre propre univers de référence et nos propres « symboles ».

Projections, représentations & symboles
Moyen-âge des légendes, moyen-âge des peurs

Du côté d’un certain « Moyen-âge des légendes », littérature et faits se mêlent souvent joyeusement dans nos représentations : lyrique courtoise et féodalité, chevaliers, valeurs chevaleresques et princesses captives, châteaux merveilleux et batailles épiques et tant de choses encore. Cette période que nous sentons si proche, alors que nous l’étudions finalement si peu dans nos cycles scolaires, peut encore évoquer une époque rêvée qui nous renvoie la tenue de grandes fêtes champêtres, sorties tout droit d’un tableau de Bruegel : du rires, des joies et des ripailles, un certain sens de la distance et de la dérision et peut-être encore l’image de myriades de petites communautés à échelle humaine soudées autour des veillées, tandis que les brigands et les loups rodent au dehors. C’est un fait pourtant, bien que sans commune mesure avec les exodes rurales de l’après révolution industrielle, le moyen-âge central et tardif voit aussi un nombre d’hommes croissant, s’émanciper de la nature, pour venir grossir les nouveaux eldorado(s) urbains et leurs promesses.

Dans cette période de notre histoire qui nous apparaît comme très « horizontale », socialement, avec de fortes lignes de démarcation entre son petit peuple et ses élites seigneuriales, princières ou épiscopales se dessine aussi une étrange solidarité et interdépendance qui perdure, nonobstant quelques coups de canifs donnés au contrat, sous l’égide du schéma triangulaire des trois ordres : Laboratores « je te nourris, je confectionne tes armes et tes vêtements, je bâtis tes châteaux », Bellatores « je te protège », Oratores « je prie pour sauver ton âme ». Bien sûr, au sein de ces 1000 ans multiformes, le paysage social évoluera aussi considérablement et des classes intermédiaires nouvelles tireront leur épingle du jeu : certains artisans, mais surtout les marchands, et avec eux, les prêteurs, les lombards, dans un Moyen-âge central qui peut nous apparaître encore comme celui de l’opulence, des richesses et du commerce, celui des nombreuses foires et de l’ouverture de nouvelles routes vers l’ailleurs.

monde_medieval_ecologie_nature_enluminureDans ce monde, sans vapeur, machine ou pesticide, on pourra encore quelquefois voir projetée la vision rétrospective d’une forme de simplicité retrouvée et même, plus loin, celle d’une écologie réconciliée qu’un cher professeur d’Oxford, caché derrière sa pipe et sa plume, était venu renforcer, dans le courant du XXe. Et pris dans les filets de ce Moyen-âge de vélin, empreint d’écologie et de magie, qui succédait peut-être avec JRR Tolkien au moyen-âge romantique et gothique revisité à la façon du XIXe, on pourra être tenté d’y laisser croître quelques racines celtes ou quelques vieilles légendes nordiques d’avant la christianisation, en oubliant un peu que cette dernière avait couru depuis déjà bien longtemps chez les peuples d’Europe.

Dans sa vaste majorité, l’homme médiéval occidental, celui que l’on connait, qui nous est parvenu, à travers les textes, ne semble, en effet, déjà plus tellement enclin à quelques nostalgies païennes. Si son univers est demeuré holistique et n’est pas encore matérialiste, mécanique et tout à fait froid, la « magie » naturaliste a reculé, au fil de ses siècles, pour se couler dans le moule chrétien et monothéiste. Certes, quelques fées demeurent ci ou là et, jusque dans le courant du XIVe, l’ombre de Mélusine vient planer sous les frondaisons de Brocéliande, mais les premières traces factuelles et documentaires qui subsistent, jusqu’aux premiers écrits arthuriens nous montrent déjà le roi des Bretons portant la croix pendant les batailles. Les miracles du moyen-âge sont aux Saints, à la Vierge, au Christ ou à Dieu et jusqu’au bout de ses espoirs et de ses plus grandes peurs, l’homme de l’Europe médiévale demeure un chrétien, occupé de salut. Sur les traces de l’Empire romain finissant, jamais avant cela, le christianisme et son universalisme n’avaient connu si vaste laboratoire et si longue expérience.

Bien sûr, on ne se défait pas non plus des représentations les plus sombres à l’égard des temps médiévaux. Elles font encore les choux gras de bien des plaisanteries, quand médiéval et moyenâgeux viennent se confondre jusque dans nos coquilles de vocabulaire. Sous le trait d’une barbarie définitivement reléguée aux oubliettes par notre modernité, si douce et de si bon ton qu’elle n’en finit plus de se mentir sur ses propres exactions, ces projections prennent alors souvent les traits, de la caricature. Dans leur grand faim d’émotions et d’images fortes, leurs appétits vont au manichéisme, et elles n’ont souvent, elles aussi, de vérités que celles des cavernes platoniciennes : obscurantisme, peste, saleté, injustice, arbitraire du pouvoir, tortures, clergé gros, gras et cruel, elles recréent alors devant nous le visage d’un monde médiéval fait de cris, de peurs, de violence, de mort et d’ignorance crasse. C’est dans ce même monde que, par exemple, l’inquisition espagnole de la fin du XVe ou même encore les chasses aux sorcières du XVIIe n’en finiront pas de se réinviter, avec quelques siècles d’avance, sur toutes les terres d’Europe quand ce n’est pas, dans les esprits, sur toute la durée du moyen-âge. Et sous la pression de vieux préjugés, regonflés de nouvelles idéologies, on continuera d’instrumentaliser alors, sans le savoir, un moyen-âge devenu repoussoir à la façon dont la renaissance et plus tard les lumières l’avaient instrumentalisé. Faut-il que notre passé soit drapé à ce point de couleurs sombres, pour que notre présent en sorte plus lumineux ?

Et Moyenagepassion dans tout ça ?

A_lettrine_moyen_age_passionlors, au milieu de tout cet enchevêtrement d’archétypes, de projections, de guerres d’idées et de symboles, entre réalités et faits, rêves et fantasmagories, notre projet éditorial, celui de Moyenagepassion est certes un peu fou. En manière de clin d’œil, il pourrait sembler inspiré des visées encyclopédiques que portaient quelquefois sur leurs frêles épaules, d’ambitieux chroniqueurs médiévaux, mais il n’en a pourtant pas la nature systématique. A petit pas, jour après jour, notre projet d’archives se signe sous les dehors de l’aventure et de la musardise même si, dans cette entreprise forcément démesurée, nous ne voulons rien négliger de toutes les facettes du moyen-âge : de sa part certaine, historique et factuelle, de sa merveilleuse littérature qui nous demeure encore, par endroits, si obscure, de ses peurs, de ses joies, de ses forces, de ses croyances profondes, de ses guerres, de ses misères, jusqu’à sa part réinventée : ces temps médiévaux devenus ceux du médiévalisme à l’aulne de nos a priori, comme ceux revisités à la lumière de l’imagination ou des passions fertiles de nos contemporains entre reconstruction onirique assumée ou volonté plus rigoureuse de les faire renaître au plus près, dans de vibrantes reconstitutions historiques.

monde-medieval_moyen-age_enluminures_chevalierDans cette approche, nous n’en sommes pourtant pas aux conclusions et nous voulons toujours garder un peu de cette fraîcheur et de cet étonnement face à toutes ces « réalités ». Au bout du compte, il appartiendra à chacun de faire le tri. A force de moudre et à force de sens critique, nous fondons toutefois l’espoir de lever quelques coins de voile et de favoriser l’émergence de quelques vues plus nuancées.

Sous l’archive, bien sûr, une autre question de fond demeure. Sous le charme piquant et savoureux de l’évocation ou de l’invocation, quelles qu’en soient les formes, cet étrange « objet médiéval », support et réceptacle de tant de projections, serait-il devenu une forme d’échappatoire salutaire contre la grisaille de notre oppressante modernité ? Cette dernière a-t-elle encore des visions, des ambitions ou des valeurs à nous offrir en échange, pour faire le contrepoids ? Au delà de la légèreté et du peu de substance du concept de « Mode », c’est bien de nous, de nos aspirations et de nos rêves dont la fascination pour le moyen-âge nous parle, de nos véritables racines aussi, de celles qui ont façonné notre monde et qui lui ont donné du sens et peut-être encore de cette volonté que nous avons de nous inscrire dans une histoire qui fait sens.

Alors, approchez, approchez bonne gens ! Entrez avec nous dans ce Moyen-âge de tous les visages. Chacun pourra reconnaître le sien, celui qui se niche au plus profond de nous comme une réminiscence, quelque chose que l’on savait être mais que l’on avait oublié, celui qui court entre les lignes de nos plus beaux auteurs médiévaux et de leurs legs, celui qu’on trouvera au détour d’une rue animée, colorée et criarde, le temps d’une fête ou celui, encore, que les Historiens nous montrent du doigt.

Approchez, approchez ! Choisissez votre personnage pour le temps du voyage : serez-vous ce moine rieur à la franche descente et au joyeux coup de fourchette ou ce frère miséreux qui a tourné le dos au monde des illusions pour s’en aller prier pour un monde meilleur et le salut des âmes ? Serez-vous prince, seigneur, chevalier ou princesse ? Ce paysan goguenard qui moque le clerc venu quémander à sa porte ? Cette reine stratège qui impose à tous ses décisions et sa puissance ? Cette bergère qui se refuse au chevalier et à ses promesses de richesse, par amour pour son promis ? Soyez tout ce qu’il vous plaira et qui puisse vous rendre heureux le temps d’une incursion à nos côtés, au cœur du moyen-âge.

Une belle année 2019 à tous sur Moyenagepassion.com et encore merci de votre présence.

Frédéric F