Archives par mot-clé : histoire médiévale

Du Saint Graal V : Histoire médiévale (ou presque), citations oubliées, légendes arthuriennes

Du Saint Graal V

« Vous dérangez pas? Bin c’est à dire qu’on était un peu à table quand même, donc bon…. Si, en fait. Mais c’était pour quoi au juste? Houla! Mais vous venez encore pour cette histoire de machin sacré là? Non mais, j’aime autant leur dire de suite par contre, i z’ont fait le trajet pour rien. C‘est marron. Bord….lique comme il était l’aïeuI, on n’en a jamais vu la couleur, nous autres, de c’truc là. C’est balot parce que j’y connais pas grand chose dans les cartes mais il me semble quand même que ça doit leur faire une trotte d’ici la Bretagne. Bref, du coup, c’est pas pour les offenser, mais ça valait vraiment pas le coup de me faire becqueter froid pour ça… »
Simon Joseph d’Arimathie,
Descendant de Joseph d’Arimathie, Jerusalem, autour de l’an 500 (par là).

Conférence : la France et les Français aux temps médiévaux, par Philippe Contamine

conference_monde_medievale_ecole_nationale_des_chartes_philippe_contamineSujet: histoire médiévale, naissance d’une nation française.
Média: conférence
Lieu: Ecole des Chartes
Titre:  la France et les Français aux temps médiévaux
Conférencier: Philippe Contamine (1932), Historien Médiéviste

Des Francs aux Français:
la naissance d’une nation française.

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour ceux qui s’intéressent à la naissance d’une « France » médiévale, de la notion de « Français » à l’idée de nation française,  je vous conseille cette conférence de l’érudit Philippe Contamine. L’historien médiéviste y questionne, en effet, l’instant où on peut commencer à parler de France. C’est une conférence intelligente et étayée qui démontre que l’idée de « nation » française n’est pas du tout une « invention » récente du XIXe siècle mais trouve ses racines dans un passé médiéval lointain.

La France de Philippe-Auguste, XII, XIIIe siècle
La France de Philippe-Auguste, XII, XIIIe siècle

Contexte idéologique :  du « progressisme » de la dissolution des nations

Depuis quelques décennies et notamment avec l’avènement de l’Europe « Maastrichtienne » qui est, semble-t’il, une Europe au service du libre marché, des agences de notation et de la finance bien plus qu’au service des peuples ou même des nations, un certain discours entend minimiser, quand ce n’est pas simplement dissoudre, cette idée de « nation » pour des visées qui histoire_monde_medievale_france_nation_francaise_charlemagneservent, sans toujours le savoir, des intérêts bien plus mercantilistes et abscons que fondés sur une idéologie solide et argumentée.

(ci-contre portrait de l’empereur Charlemagne, roi des « francs », Louis-Félix Amiel, 1839)

Au fond, les nations seraient devenues « démodées » et l’on va même volontiers jusqu’à agiter le spectre de la seconde guerre mondiale comme un épouvantail quand il s’agit de prouver combien l’idée est aussi dangereuse que surannée: gommer d’un trait les différences culturelles jusqu’à, pourquoi pas, ignorer ou nier sa propre Histoire serait devenu « moderne » ou « progressiste » autant que « nécessaire » pour un monde meilleur mais, au fond, pourquoi le serait-ce et surtout pour un monde au service de qui et de quoi? Faut-il nécessairement perdre son âme pour faire des alliances économiques? L’idée serait plutôt nouvelle et si vous demandiez à certaines nations du Monde, si elles étaient prêtes à se dissoudre totalement dans le grand tout,  – serait-ce pour mieux vendre ou acheter -, je pense que vous vous rendriez vite compte que ce n’est pas du tout d’actualité pour elles. 

Phillipe-Auguste à la Bataille de Bouvines, 1214, , enluminure du XIVe, Grandes Chroniques de France, Bnf

Bref, tout cela reste tout sauf clair, même si un certain légendaire sens critique « français » semble ne jamais manquer de ressources pour dénigrer ce qui a fait la France, en oubliant quelquefois que son histoire ne commence pas tout à fait au pétainisme. Peut-être l’enseignement de l’Histoire y est-il pour quelque chose? Peut-être nous prenons-nous aussi les pieds dans le tapis de nos propres idéaux humanistes au risque de nous y dissoudre nous-mêmes? Allez savoir…

Je l’ai déjà dit ici mais il me semble utile de le repréciser: l’Histoire est toujours utile pour se comprendre soi-même et c’est même de ce point de vue là une science humaine merveilleuse. On peut, avec elle, se sentir légitimement attaché à l’histoire et à la culture d’un sol sur lequel on est né sans forcément tomber dans l’extrême de la chanson de Brassens et des imbéciles heureux qui sont nés quelque part.  Revenue de ses erreurs de jeunesse, l’Ethnologie qui m’a formé se garde bien elle aussi de mettre les cultures en échelleset les embrasse dans leur totalité et leurs richesses mais la question de l’identité culturelle, en l’occurrence nationale, devient toujours plus épineuse quand on tente de démêler quels intérêts elle sert vraiment, qu’il s’agisse de la dénigrer comme de la galvaniser d’ailleurs. En l’espèce quand les vendeurs de salades et de chips commencent à s’en mêler, cela me parait hautement suspicieux.

Quoiqu’il en soit et à ce moment précis,  cette conférence vient un peu rééquilibrer le jeu des forces et surtout éclairer nos lanternes. Philippe Contamine nous y confirme, en effet, au cas où nous en doutions, que la nation française n’est pas une vue de l’esprit désuète et, mieux même, en clin d’oeil final, enjoint les politiques d’aujourd’hui d’être avisés et de ne pas l’oublier. 

Vercingétorix rendant les armes devant César, par Lionel Royer, fin XIXe musée de Versailles
Vercingétorix rendant les armes devant César, par Lionel Royer, fin XIXe musée de Versailles

Au final, il n’est peut-être pas si facile qu’on le pense, d’effacer d’un simple trait plus de huit cents ans d’histoire. On trouvera sans doute intéressant dans le contexte actuel et avec le peuple anglais qui vient de voter sa sortie de l’Europe d’apprendre aussi ici, que la nation anglaise existe depuis plus longtemps que la France. Cette conscience historique est-elle pour quelque chose dans ce vote, en dehors de la crise sociale et économique qui n’en finit pas de secouer l’Europe et pour laquelle cette dernière a finalement si peu de réponses, ni de solutions à apporter. S’il faut sans doute un peu plus qu’un projet économique de libre échange pour faire une nation, il se pourrait bien que cette loi se vérifie, a fortiori, quand il s’agit de former une confédération.

Conférence : la France et les Français aux temps médiévaux

Philippe Contamine
Un érudit des questions médiévales

Pour en dire un mot, Philippe Contamine est historien médiéviste,  membre ordinaire de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et encore Commandeur de l’Ordre des Palmes académiques. Agrégé d’Histoire et Agrégé es-Lettres, on lui doit de nombreux ouvrages et publications centrés sur la période médiévale, avec une prédilection philippe_condamine_conference_histoire_monde_medieval_nation_francaisepour le moyen-âge tardif.  A 84 ans, il porte avec lui l’héritage d’une longue carrière et plus de soixante ans de recherches sur les questions médiévales et c’est un vrai plaisir de pouvoir l’écouter sur ces sujets. Ajoutons que nous devons cette conférence à la prestigieuse Ecole Nationale des Chartes, grande école française fondée en 1821 et qui se dédie à la formation dans les domaines de l’Histoire et de la paléographie (soit l’étude  des écritures manuscrites anciennes).

Des conférences sur moyenagepassion ?

Nous inaugurons, avec cet article, une nouvelle catégorie sur le site dédiée aux conférences dans l’idée d’y indexer quelques médias et intervenants d’intérêt sur le monde médiéval. C’est un format qui peut être quelquefois un peu ardu mais les plus patients et opiniâtres d’entre vous pourront grâce à de brillants conférenciers comme celui d’aujourd’hui, mieux comprendre le monde médiéval dans sa profondeur. Comme nous ne cessons de le dire, nous nous intéressons au monde médiéval sous toutes ses formes, et dans ce cadre, toute richesse médiatique (sons, musiques, conférences, lectures audio, vidéos, etc) venant l’illustrer, l’étayer, ou le transmettre s’avère pertinente. Ces conférences autour du moyen-âge trouvent donc très naturellement leur place ici.

En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publiliue Syrus  Ier s. av. J.-C

Histoire des châteaux-forts & techniques de siège médiévales 5

Index des autres articles sur le sujet :
1. Naissance des châteaux-forts
2. Du bois vers la pierre
3. Mottes, forteresses de bois et techniques de siège
4. L’âge d’or des châteaux-forts

 5. L’AUTOMNE DES CHÂTEAUX FORTS

N_lettrine_moyen_age_passionous voici arrivé au dernier article de cette modeste série sur l’Histoire des châteaux médiévaux: des premières mottes castrales jusqu’aux derniers châteaux-forts. Après l’âge d’or, c’est maintenant de l’automne et de la fin des châteaux forts qu’il nous faut parler. Que l’on conserve bien à l’esprit ici, comme nous l’avons fait tout du long de cette série, que pour autant que nous puissions faire des chronologies, ou décider que tel ou tel château n’est plus un château-fort mais un château d’agrément, la réalité est toujours plus fine que cela: ce sont des phénomènes qui s’étalent dans le temps, les transitions ne sont jamais brutales, les définitions sont plus complexes, et les disparités commandent aussi. histoire_medievale_moyen-age_chateaux_forts_disparition
L’Histoire n’observe, bien souvent, que des vérités tendancielles qu’il est toujours difficile de figer dans des chronologies simplistes. (ci-contre le château de Lassay, Loire, XVe siècle).

Tout ceci en tête, on s’entend généralement sur le fait que deux grands phénomènes marqueront la fin progressive de l’ère des châteaux forts: le premier vient des progrès de l’artillerie, le second des mouvements dans les équilibres et les jeux de pouvoir; en l’occurrence pour ce dernier phénomène, nous faisons référence à la domination progressive du pouvoir royal sur celui des seigneurs et des vassaux. De fait, quand les châteaux forts entreront dans leur automne et même leur hiver, la féodalité y entrera avec eux.

L’avènement de la poudre à canon et de l’artillerie lourde

Détail de la Bataille de Constantinople, 1453, monastère de Moldovita, Moldavie, XVIe, Fresque de Toma de Suceava
Détail de la Bataille de Constantinople, 1453, monastère de Moldovita, Moldavie, XVIe, Fresque de Toma de Suceava

A_lettrine_moyen_age_passionu début du XIVe siècle, l’avènement de la poudre à canon et des engins de guerre utilisant cette dernière ne compliquera que de manière très relative la tâche de l’architecture médiévale défensive. Comme on l’a vu dans l’article précédent, l’usage de plus en plus fréquent, à partir du milieu du XIIe siècle, d’engins de siège titanesques tels que les trébuchets ou les mangonneaux, n’a pas suffi à empêcher que soient encore construits de nouveaux châteaux. Il en sera de même pour l’arrivée de la poudre: elle ne sera pas dans un premier temps une raison suffisante pour freiner l’élévation de tels édifices et il y aura même encore des avancées de l’architecture médiévale pour y surseoir. Du point de vue des dispositifs d’attaque, cette poudre aura encore quelques progrès à faire avant de menacer histoire_medievale_poliorcetique_chateaux_forts_artillerie_canons_primitifvéritablement les châteaux et les premières bouche de feu du XIVe ne déclasseront pas d’avantage les engins de siège mécaniques qui seront encore utilisés lors des sièges.

Du point de vue de l’architecture défensive, les architectures arrondies offrant moins de prise aux projectiles de tout type, se généraliseront. Du côté des remparts et des fortifications, pour contrer les premiers canons, on ménagera encore en lieu et même souvent en plus des archères, des trous à canons. Un certain nombre de châteaux se verra également construit de manière plus « ramassé » pour que l’ensemble des remparts et tours fassent front plus efficacement aux gros engins de siège comme aux premiers canons.

histoire_medievale_poliorcetique_chateaux_forts_artillerie_canonsConcernant le XIVe siècle et même dans une certaine mesure une grande partie du XVe siècle, il faut aussi noter qu’en dehors même des engins de siège si gros soient-ils et au delà encore du blocus des routes de la forteresse pour affamer et en démoraliser ses occupants, une des stratégies de siège majeure restera encore le travail de sape ou de mines. Or, l’Histoire nous apprend que le travail des sapeurs et ingénieurs de sape qui s’approchent des murailles ou creusent en dessous pour les détruire, continuera durant les XIVe et XVe siècle sur les bases des siècles précédents. Concernant ces techniques, l’usage d’engins explosifs pour détruire les remparts ne se généralisera pas avant le XVIe siècle (voir universalis. Histoire de l’Artillerie).

Oh le boulet…

Mons Meg, château d'Edimbourg. Canon construit en 1449 par Philippe le Bon, et donné en cadeau au roi Jacques II d'Écosse, portée 2 miles (3 km!)
Mons Meg, château d’Edimbourg. Canon construit en 1449 par Philippe le Bon, et donné en cadeau au roi Jacques II d’Écosse, portée 2 miles (3 km!)

M_lettrine_moyen_age_passionême si ce ne sera pas le seul facteur et nous verrons plus loin pourquoi, les progrès du boulet de fonte et son pouvoir dévastateur ainsi que la puissante grandissante des canons atermoieront quelque peu cette idée du château comme moyen privilégié, sinon unique, d’assurer la défense efficace des territoires, mais il faudra attendre pour cela la fin du XVe siècle. Voici une citation de Jean Delmas pour étayer ces dires ;

« L’introduction de la poudre en Occident n’entraîne pas de changements immédiats dans l’architecture militaire. Les boulets de pierre que lancent les premières bouches à feu n’entament pas l’escarpe d’Orléans (1428), n’ébrèchent que légèrement celle de Constantinople (1453). Mais le boulet de fonte triomphe de toutes les fortifications existantes. L’artillerie de Charles VIII en fait une brutale démonstration pendant la campagne d’Italie (1493). Les ingénieurs italiens, ainsi qu’Albert Durer en Allemagne, sont convaincus de la nécessité d’innover. »
Jean DELMAS, Histoire des Fortifications. Universalis.

Et même dans ce contexte, la confiance dans les édifices de pierre continuera d’avoir la vie dure. Dans les exemples de châteaux-forts les plus tardifs de la fin du XVe siècle, on tentera encore notamment « d’enfouir » en partie les châteaux pour éviter que des tirs répétés d’artillerie ne puissent ouvrir des brèches à la base de leurs murailles. La forteresse de Salses (Roussillon) construite entre la fin du XIVe siècle et le début du XVe par les rois espagnols pour contrer les avancées et l’occupation française, en est un célèbre témoin.

Les derniers châteaux-forts après les perfectionnements de l'artillerie à poudre, Salses, Forteresse du XVIe siècle
Les derniers châteaux-forts après les perfectionnements de l’artillerie à poudre, Salses, Forteresse du XVIe siècle

La recentralisation des pouvoirs militaires  autour des rois et la naissance des nations

P_lettrine_moyen_age_passion copiaparallèlement à tout cela, la centralisation progressive du pouvoir s’organisera de plus en plus autour de la couronne et du royaume. C’est en réalité une lente évolution que l’on fait souvent débuter sous le règne de Philippe Auguste et se poursuivre avec Saint-Louis, mais qui touche bien d’autres pays que la France en Europe.

C’est un fait qui semble s’affirmer depuis le XIIe siècle et ne cesse de se voir confirmer dans les siècles suivants: la féodalité dérange le pouvoir central au fur et à mesure qu’il se réaffirme ce qu’il n’a de cesse de faire. Les pouvoirs économiques, politiques ou militaires qu’ont acquis au fil du temps les plus grands vassaux, autant que les trahisons ou manoeuvres de certains d’entre eux, menacent la couronne et la position des souverains. Tout cela a conduit naturellement ces derniers à vouloir y mettre le hola, quand ce n’est pas tout simplement un terme. Qu’on se souvienne, entre autres choses, des stratégies de Philippe-Auguste pendant que le Duc de Normandie et roi d’Angleterre, Richard Coeur de Lion était encore à la croisade et que le roi de France en était revenu, prématurément et sans lui. C’est un temps de reconquête du territoire, autant que du pouvoir royal sur ses propres terres,, et peut-être avec tout cela, l’affirmation de la naissance d’un nation. Il y a encore et bien sûr la victoire aussi réelle que symbolique du roi de France à la bataille de Bouvines qui l’opposait alors à de puissants princes et vassaux français, menés par Jean Santerre, et soutenus par l’empereur du Saint-Empire Otton IV. Comme Saint Louis le fera après lui, Philippe-Auguste édictera également de nombreuses lois pour réaffirmer le pouvoir royal.

La Bataille de Bouvines, 1214, Tableau d'Horace Vernet, XIXe siècle, gallerie de Versailles
La Bataille de Bouvines, 1214, Tableau d’Horace Vernet, XIXe siècle, gallerie de Versailles

D_lettrine_moyen_age_passionans ce phénomène de reconquête du pouvoir par les rois sur l’ensemble de leur territoire, il n’y a au fond, de leur part, que des stratégies visant à récupérer ce que, graduellement, la féodalité leur avaient confisqué, A cette volonté marquée, qui se traduit dans les lois comme dans les faits, il faudra encore ajouter le fait que les croisades auront contribué à décimer les seigneurs et à affaiblir la féodalité. Ces derniers en sont revenus, en effet, souvent ruinés et dépendants du trésor de la couronne pour subsister, quand ce n’est pas simplement les pieds devant. Tout cela fait, à certains endroits, le jeu des rois. A cet effet collatéral des croisades sur les politiques intérieurs et l’équilibre des pouvoirs, viendra encore s’ajouter un autre événement marquant du moyen-âge central qui secouera encore les seigneuries locales: la guerre de cent ans. Outre les pertes qu’occasionnera chez les nobles, ce conflit qui semble ne jamais devoir finir, même s’il est entrecoupé de trêves, la guerre de cent ans entraînera encore, à sa suite, les compagnies de routiers, restes de l’Ost anglais ou de mercenaires de provenance variés et leurs exactions incessantes sur certaines parties du territoire. Il faudra bien alors que l’on se rende compte du soutien que peuvent apporter les rois ou les princes de la couronne pour y mettre fin.chateaux_architecture_medievale_philippienne_philippe_auguste_moyen-age_passion Avec tout cela, le pouvoir royal autant que l’ost du roi se fortifieront et dans les esprits c’est aussi  l’idée de nation qui commencera alors à se forger. Qui pourra alors mieux que le roi la personnifier et comment pourrait-il souffrir quelques concurrences locales dans ce contexte?
(portrait de Philippe Auguste)

Dans les facteurs d’affaiblissement de cette féodalité et pour le mentionner ici par parenthèse, il faut encore ajouter les épidémies de peste noire qui, autant que la guerre de cent ans, décimèrent les populations et changèrent la donne en faveur de la main d’oeuvre restante; une forme de rééquilibrage des forces qui finalement jouera en faveur du petit peuple et en défaveur des seigneurs. A n’en pas douter, le monde féodal se porte de plus en plus mal et les souverains tirent leur épingle du jeu. Dans ce contexte politique et économique, la construction de châteaux (re)deviendra aussi et de plus en plus, le privilège du roi; le pouvoir dont les seigneurs locaux avaient hérité quelques siècles auparavant à la faveur du contexte historique, diminuera graduellement. Le système féodal cédera, peu à peu, la place à la monarchie centralisée.

Château de Sarzay, XVe, XVIe, Indre. témoin de la guerre de cent ans
Château de Sarzay, XVe, XVIe, Indre. témoin de la guerre de cent ans

Le château redevient le fait du prince

O_lettrine_moyen_age_passionutre le fait qu’un des inconvénients du château pour la défense du territoire reste qu’il est difficile d’en déloger des ennemis aux mains desquels l’édifice serait éventuellement tombé à l’issu d’un siège, avec cette centralisation progressive du pouvoir royal, des volontés se sont donc faites jour, du côté des différentes royaumes d’Europe, de François 1er et Chambordfreiner la possibilité pour des nobles ou des seigneurs d’acquérir un peu trop de pouvoir défensif et militaire, et peut-être encore de prestige, par l’intermédiaire de la construction de châteaux. La féodalité finit aussi, à travers cela, par payer le prix de ses abus sur le fait du prince; en dehors du fait que des châteaux s’étaient construits sans toujours attendre l’autorisation des rois (cf Michel Bur) l’expérience aura aussi enseigné aux souverains que par le jeu compliqué des familles et des alliances, les vassaux et les seigneurs n’étaient pas toujours prompts à faire allégeance à leur propre couronne. Ils pouvaient même parfois se retourner contre elle. Se retranchant alors derrière les hauts murs de leurs forteresses, ils se trouvaient alors à faire la nique à leur propre souverain; or, faire ployer le genou à un noble qui possède en château reste toujours et forcément un peu plus délicat que s’il n’en possède pas (voir l’article sur le siège de château Montbrun en 1424).

Et même si l’on s’accorde généralement sur le fait que le lancement par François Ier (1515-1547) (portrait ci-dessus) du château de Chambord, véritable palace de prestige et « d’agrément », qu’il fait ériger à sa gloire marque la fin définitive des châteaux forts, on trouvera encore sous le règne Henri IVd’Henri IV (1553-1610, portrait ci-contre), ces signes forts de la volonté qu’eurent les rois, même encore bien après Philippe Auguste et Saint Louis, de centraliser autour d’eux la défense du territoire et de ne plus laisser quelques nobles locaux mettre leur pouvoir en péril. Henri IV prendra, en effet, la décision de faire détruire ou démanteler de nombreux châteaux et forteresses afin d’éviter « qu’elles ne servent de repaires aux ennemis de l’autorité royale »; signe des temps amorcé des siècles auparavant sous Philippe Auguste, poursuivi sous Saint Louis et qui raisonnera encore jusqu’au début du XVIIe siècle. Léger paradoxe aussi puisqu’au vue des progrès de l’artillerie, le château, sous Henri IV, n’est plus tout à fait indestructible, ni imprenable, mais on le voit il reste encore, à l’évidence, d’une efficacité suffisamment établie pour qu’on le craigne au point de vouloir le détruire. Dans les siècles suivants, on retrouvera jusque dans les révolutions du XVIIIe siècle, notamment en Angleterre, cette même idée puisqu’on détruira alors, sur ordre du parlement, certains châteaux-forts, non seulement pour le symbole de classe qu’il représente mais aussi de peur que quelques ennemis de la nation n’y trouvent refuge. Et à travers tout cela, c’est encore et finalement à l’efficacité défensive des châteaux-forts que l’on rendra hommage, même, entre temps les innovations de l’armement et de l’artillerie seront venues la nuancer.

Murs de chair et contre murs de pierre 

Le siège d'Orléans, 1429, Enluminure, Manuscrit Martial, d'Auvergne, 1493
Le siège d’Orléans, 1429, Enluminure, Manuscrit Martial, d’Auvergne, 1493

Q_lettrine_moyen_age_passionuoiqu’il en soit, tout facteur combiné et les progrès de l’artillerie à poudre inclus, à partir du XVe siècle, les guerres commenceront à changer défini-tivement de visage. La conception de la défense du territoire par les châteaux et par les nobles qui les occupent ne fera plus recette. Bien sûr, toutes les batailles du moyen-âge, du Xe au XVe siècles sont loin de s’être toutes jouées autour de forteresses assiégés mais on commencera alors, de manière plus systématique, à opposer aux armées d’invasion ou aux assaillants les « murs de chair » de l’armée du Roi, contre les « murs de histoire_medievale_la_fin_de_la_chevalerie_don_quichotte_picassopierre » des nobles et des seigneurs qui les avaient précédés. A noter que l’artillerie y prendra aussi sa part active puisque l’usage du canon et autres armes à feu portables ne se limiteront désormais plus à l’assaut des murailles des forteresses.

Ce sera encore, avec tout cela, la fin de l’ère de la chevalerie et des chevaliers. les archers anglais l’avait déjà mise à mal au début du XVe siècle, lors de la bataille d’Azincourt, mais avec ce nouveau type d’armes, la voilà encore bien compromise; même si on continuera encore longtemps de jouter, son rôle durant les batailles autant que les légendes qui entouraient les chevaliers, seront en recul. Bien sûr il y aura encore quelques charges à la lance et aussi l’héroïsme légendaire du chevalier Bayard, mais à quelques temps de là et à un peu plus d’un siècle de là, la chevalerie et ses valeurs auront changé de visage; Cervantes pourra même s’en rire, avec un brin de nostalgie poétique et son Don Quichotte n’aura plus alors que quelques moulins à défier (ci dessus le Don Quichotte de Picasso, XXe siècle).

Les châteaux-forts continueront d’être, pour nous de merveilleux fleurons de l’architecture médiévale comme le sont les cathédrales, mais sur le terrain et dans les faits, à leur rôle défensif, se substituera peu à peu l’édifice qui marque le prestige, celui du seigneur encore, mais surtout du roi qui les fera construire; l’esthétique et le faste primeront alors sur la nature militaire des édifices. Bien sûr, les bâtiments ne seront pas totalement dénués de dispositifs défensifs, mais on s’accorde alors pour dire qu’ils seront devenus plus « palais » ou même « châteaux » tout courts, plutôt que châteaux-forts. Pour nuancer cette question, je vous conseille un article très pertinent d’Hubert Damisch sur Persée, même s’il date déjà un peu : Histoire et Typologie de l’Architecture : le problème du château.

Aller plus loin sur les châteaux

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour conclure sur tous ces aspects et sur l’histoire médiévale des châteaux et des techniques de siège, nous voulons encore insister sur le fait que cette série d’articles n’est qu’un survol de la question et n’a d’autres ambitions d’ailleurs. Comme nous le disions, l’analyse des discontinuités, des faits marquants ou des ruptures ne sont jamais si simples en Histoire, à moins que l’on veuille fixer dans les esprits quelques étapes et quelques dates utiles. Nous ne sommes pas entrés dans tous le détail des débats de spécialistes sur ce sujet, et ils sont nombreux, mais nous espérons, au moins, en avoir effleuré quelques uns.

histoire_medievale_chateaux_forts_bibliographie_auteursPour plus d’information et de réflexion critique sur ce sujet de l’Histoire médiévale châteaux-forts, je vous enjoins à consulter les références qui suivent. Je m’y suis appuyé tout au long de ces articles sans forcément les citer toujours explicitement; c’est la liberté et le privilège que donne « l’essai » sur le devoir rendu à l’université qui, lui, exige toujours qu’une bibliographie soit exhaustive et pointue. Appelons donc cela des pistes pour ceux qui veulent creuser:  le dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle d’Eugène Viollet le Duc, les écrits de Michel Bür, de Michel Bouard et du colloque de Caen, les ouvrages de Jean Mesqui, les recherches récentes en archéologie sur ces sujets, l’excellent site persée.fr et ses précieuses sources, le fond documentaire merveilleux de la Bibliothèque Nationale de France et le site Gallica.fr, l’encyclopédie universalis encore pour le sérieux de ces auteurs et de ces articles. Et pourquoi pas encore certains articles de wikipédia quand ils sont bons, même s’ils méritent toujours d’être recroisés avec d’autres sources: les références ou les ouvrages qu’ils citent fournissent, en tout cas souvent, d’excellents points de départ pour aller chercher les informations soi-même sur toutes ces problématiques.

Merci encore de votre lecture et de votre présence!

En vous souhaitant une excellente journée, peut-être à l’ombre d’un vieux mur de pierre ou dans le songe évanescent d’une forteresse qui émerge du brouillard, par un matin blanc d’hiver. Longue vie!

Frédéric EFFE.
pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes

Le monde médiéval aux racines de notre présent, par Jacques le Goff

histoire_monde_medieval_jacques_le_goff_citations_moyen-âgeLe Moyen Âge a été une période essentielle pour la formation de notre société et de notre culture, peut-être même la plus importante.

Citation de Jacques le Goff (1924-2014),
Historien médiéviste,.
Interview le Monde de l’éducation (mai 2000)