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La damnation d’un ménestrel joueur et blasphémateur dans la Cantiga de Santa Maria 238

Sujet : Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracle, Sainte-Marie, démon, damnation, blasphème, joueurs de dés.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle
Auteur : Alphonse X  (1221-1284)
Titre : Cantiga de Santa Maria 238  « O que viltar quér a Virgen de que Déus carne fillou. » 
Interprète : Ensemble Alfonsie, Jota Martinez,
 Instruments pour louer Sainte Marie (2019)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous repartons en direction de l’Espagne médiévale pour découvrir une nouvelle Cantiga de Santa Maria du roi Alphonse X. Cette fois-ci, en fait de miracle et de salvation, ce chant marial portera sur le sort funeste réservé à un ménestrel dévoyé et de peu de foi.

Dans le courant du XIIIe siècle, les lieux de pèlerinages à la vierge étaient légion au cœur de l’Europe médiévale, et de nombreux miracles y circulaient. A la cour d’Espagne, Alphonse le savant, souverain de Castille, s’est attelé à leur compilation et même (selon ses propres dires) à leur mise en vers et en musique. Il en est résulté le riche corpus des Cantigas de Santa Maria, soit plus de 420 chants mariaux en Galaïco-portugais, annotés musicalement.

La plupart des Cantigas de Santa Maria sont des récits de miracles, entrecoupés de chants de louanges à la Sainte. Dans cet article, nous partons à la découverte de la Cantiga de Santa Maria 238, et donc, l’histoire d’un ménestrel joueur et blasphémateur qui ne sera pas sauvé.

Miracle et intercession du divin ou du diabolique dans le quotidien

Qu’est-ce que le blasphème ? Quel prix peuvent payer ceux qui s’y aventurent ? Au Moyen Âge, la séparation entre le monde spirituel et le monde matériel est assez ténue. On admet même assez facilement que le surnaturel puisse se manifester, à tout moment, dans le quotidien de l’homme médiéval.

Du haut Moyen Âge au XIIe siècle, des jugements comme l’ordalie montrent bien à quel point on pense que le divin peut intervenir instantanément au soutien du juste, pour empêcher qu’il ne se brûle ou s’ébouillante. De la même façon, le mécréant s’expose au châtiment direct du divin et les portes du salut, comme celles des miracles, lui resteront, le plus souvent, fermées.

Avec les miracles des Cantigas de Santa Maria, nous sortons du registre de l’ordalie judiciaire pour entrer dans le culte marial et la dévotion à la vierge. C’est donc la mère du « Dieu mort en croix » qui viendra intercéder par sa bonté et sa miséricorde en faveur des croyants et des dévots qui l’invoquent.

Certes, le diable ou les démons font aussi quelques apparitions dans le corpus d’Alphonse X. S’ils interviennent sous des formes diverses pour jouer des tours aux protagonistes, les tenter ou les remplir d’effroi, c’est souvent pour mieux être congédiés ou repoussés par la vierge. Face à la puissance de la mère du Christ, ils n’ont, en effet, guère de poids.

Fait intéressant, dans la plupart des miracles des Cantigas de Santa Maria, l’innocent, le malade, ou même encore l’impie ou le pèlerin égaré sur le chemin de la foi trouvent leur rédemption par des travers plus ou moins spectaculaires. La mansuétude et la miséricorde de la vierge restent le trait le plus souvent mis en avant. Quelques cantigas de Santa Maria comme celle du jour y font, toutefois, exception et se soldent par le châtiment cuisant du blasphémateur.

Pas de rédemption pour un ménestrel joueur et blasphémateur

La Cantiga de Maria 238 dans le Manuscrit de Florence (BNCF 20 Banco Rari), chant marial et enluminure du XIVe siècle
La Cantigas 238 et ses enluminures dans le Banco Rari 20 de la Bibliothèque de Florence

Le miracle de la Cantiga de Santa Maria 238 nous met en présence d’un ménestrel à la vie plutôt dissolue. Originaire de la ville portugaise de Guimarães, l’homme est un joueur de dés invétéré que rien ne semble pouvoir convaincre de renoncer à son goût du blasphème, ni de respecter la morale chrétienne.

La Cantiga 238 conte comment l’homme conspuait sans cesse Dieu et la Sainte Vierge en les rendant responsables de ses pertes au jeu. Comme un chapelain passait par là, l’audience se courba respectueusement à sa vue sauf le jongleur qui continua de blasphémer et cracha même sur son passage.

Revenu un peu plus tard dans les parages, le chapelain lui conseilla de faire pénitence. Il lui rappela les Saintes Écritures, le rôle de Marie et du Christ, autant que ses devoirs de croyant, en vain. Le ménestrel campa sur ses positions. Il railla même le religieux et continua de le provoquer, demandant même ouvertement qu’on le conduise au châtiment éternel et qu’on le brûle dans les flammes de l’enfer.

Dans la cantiga, son vœu fut exaucé au delà de ses espérances et s’il y eut « miracle », ce fut à ses dépens. L’ecclésiastique le prit, en effet, au mot. Il invoqua la vengeance de Jésus Christ et de la vierge et un démon ne tarda pas à apparaître pour emporter le joueur blasphémateur tout droit en enfer. Et le refrain de ce récit de vengeance céleste et divine de scander tout du long :

« O que viltar quér a Virgen de que Déus carne fillou,
Se pois del filla vinganç’ a maravilla nono dou »


« Celui qui veut avilir la Vierge qui a donné chair à Dieu,
S’il en reçoit, par la suite,
la vengeance, il ne faudra pas s’en étonner. »

La Cantiga de Santa Maria 238 en musique

L’ensemble Alfonsi de Jota Martinez : ethno-musicologie et recherche instrumentale

La 238 nous fournit l’occasion de découvrir une nouvelle formation musicale d’origine espagnole. Fondé en 2017 par Jota Martinez, l’ensemble Alfonsí explore le répertoire médiéval avec un parti-pris de restitution sonore et d’ethnomusicologie.

Dès la fin des années 89, son directeur artistique se passionnait déjà pour la restitution d’instruments en usage dans l’Espagne médiévale. En 2004, il forma même le projet ambitieux de reconstituer tous les instruments musicaux représentés dans les manuscrits des œuvres musicales d’Alphonse X de Castille. Quand on connaît un peu les manuscrits médiévaux des Cantigas, on réalise l’ampleur de l’entreprise. Les différents codex qui ont traversé le temps regorgent, en effet, d’enluminures de troubadours et musiciens en action.

La concrétisation d’un ambitieux projet

Quelques années plus tard, le musicologue et médiévaliste a tenu son pari. Une collection unique de soixante-dix instruments a vu le jour qu’il a pu restituer en s’appuyant sur des sources historiques variées, au delà même de l’œuvre d’Alphonse X.

En 2017, cette vaste collection entra, finalement, en action. Elle donna lieu à l’ensemble Alfonsi (ou Alfonsies, soit Alphonsien), une formation musicale ayant pour objectif de s’appuyer sur ce patient travail d’ethno-musicologie et de restitution, pour faire revivre autrement les musiques du temps du roi de Castille et ses cantigas de Santa Maria.

Ajoutons que, depuis le début des années 2000, on a pu retrouver Jota Martinez dans de nombreuses collaborations avec des groupes reconnus de la scène médiévale espagnole dont la célèbre formation d’Eduardo Paniagua ou encore la Capella de Ministrers valencienne.

Autre version de la CSM 238 par Jota Martinez & des instruments médiévaux anciens

Instruments pour louer Sainte Marie, l’album

Album musique médiévale et Cantigas de Santa Maria : "Instrumentos para Loar a Santa María par l'ensemble Alfonsí & Jota Martínez

En 2019, le projet de restitution de Jota Martinez donne donc naissance à un album signature de l’ensemble Alfonsi, centré sur les Cantigas de Santa Maria.

Il a pour titre : Instrumentos para Loar a Santa María et on y retrouve la CSM 238, aux cotés de 10 autres titres pour 63 minutes d’écoute. L’album recevra le prix Carles Santos de l’Institut de la Culture de Valence. Il sera notamment salué comme « Le Meilleur travail de restitution du patrimoine musical ».

Aujourd’hui, cette production de l’ensemble Alfonsi est disponible au format CD sur le site officiel de son directeur. On peut également la trouver en ligne au format numérique MP3.

Musiciens ayant participé à cet album 

Andrés Belmonte (flûte et flûte traversière), Ángel Vallverdú (flûte et percussions), Arturo Palomares (chant), Carles Magraner (rebel), Emilio Villalba (psaltérion), Fernando Depiaggi (ta´arilla), Gloria Aleza (chant et viole), Ismael Cabero (cornemuse espagnole médiévale, flûte et instruments à vents), Joansa Maravilla (percussions, Tabal), Jota Martínez (chant, rebab, maurache, vihuela), Juanma Rivero (chant), Lluna Issa Casterà (chant), Mara Aranda (chant), Mercedes Trujillo (chant), Miguel Ángel Orero (percussions, tabal), Patricia García (viole), Pedro Víctor López Meseguer (chant), Spyros Kaniaris (vieille orientale), Voro García (nafir).

La Cantiga de Santa Maria 238 et sa partition dans le Manuscrit Codice de los Musicos de la Bibliothèque de L'Escurial de Madrid
La CSM 238 dans le Codice de los Musicos, Bibliothèque de l’Escurial (consulter en ligne)

La Cantiga de Santa Maria 238 en Galaïco-portugais original

NB : du fait des périodes de vacances, nous avons différé la traduction complète de cette Cantiga de Santa Maria. Dans l’attente, nous espérons que vous saurez vous contenter de son commentaire détaillé (plus haut dans cet article). Merci de votre compréhension.

Como Déus se vingou d’un jograr tafur que jogava os dados e porque perdera descreeu en Déus e en Santa María.

Comment Dieu se vengea d’un jongleur joueur (compulsif) qui jouait aux dés et diffamait Dieu et Sainte Marie parce qu’il perdait.

O que viltar quér a Virgen de que Déus carne fillou,
Se pois del filla vinganç’ a maravilla nono dou.

Celui qui veut avilir la Vierge qui a donné chair à Dieu,
S’il en reçoit la vengeance, il ne faudra pas s’en étonner
.

A Sennor que nos adusse salvaçôn e lum’ e luz,
e que viu por nós séu Fillo mórte prender ena cruz,
des i ten-nos amparados do démo que nos non nuz;
en bõo día foi nado quena serviu e honrrou.
O que viltar quér a Virgen de que Déus carne fillou…

E desto vos direi óra ũa vengança que fez
Jesú-Crist’ en Guimarães d’un jograr mao rafez,
que el e sa Virgen Madre santa e o séu bon prez,
per que o mundo foi salvo, ante todos dẽostou.
O que viltar quér a Virgen de que Déus carne fillou…

Aqueste jograr jogava os dados, com’ aprendí,
E descreía tan muito, que quantos seían i
Foron ên tan espantados que se foron os mais d’ i;
Mais el de viltar a Virgen e Déus sól non s’ enfadou.
O que viltar quér a Virgen de que Déus carne fillou…

Non quis catar o maldito como prendeu carne Déus
Na Virgen e pois prendeü por el mórte dos judéus,
Mais o coraçôn proposo e todos los sisos séus
En viltar Santa María, de que Déus carne fillou.
O que viltar quér a Virgen de que Déus carne fillou…

E dezía que non éra Déus nada neno séu ben,
E que o da Virgen fora chufa, ca non outra ren.
E el est’ e mais dizendo, ei-vos un capelán ven
Que levava Córpus Crísti a un que i enfermou

Na vila. E os gẽollos ficaron todos entôn
Ant’ aquel que da cadẽa nos foi tirar do dragôn;
E o jograr mal-andante cospiu e disse que non
Vira gente tan bavéca, e mui mal os dẽostou.
O que viltar quér a Virgen de que Déus carne fillou…

O capelán, quand’ oiü dizer mal do Salvador
Do mundo, mui gran despeito houve daquel traedor;
E pois se tornou du ía, diss’ entôn: “Ai, pecador
D’ hóme, porquê dẽostavas óra o que te formou,

O que te fez de nïente e pois há t’a desfazer,
E no día do joízo estarás a séu poder,
Cativ’? E non sabes esto, nen t’ar quéres connoscer
A aquel que do dïabo per séu sángui te livrou?
O que viltar quér a Virgen de que Déus carne fillou…

E da Virgen grorïosa te nembra, e ben farás,
E filla ta pẽedença por aquesto que dit’ hás.”
El respondeu escarnindo: “Crérigo, que torp’ estás!
O ben, de Déus e da Virgen renégu’, e aquí me dou

Que non hajan en min parte e que xe me façan mal
E me metan, se podéren, dentro no fógu’ infernal.”
Quand’ est’ o crérig’ oiü, diss’: “Ai, Grorïosa, val!
Déus fille de ti vingança, assí como se vingou


Do traedor Simôn Magos, encantador que viltar
Foi assí Santa María e séu Fillo desdennar.”
Esto diss’ o prést’ e foi-s’; e o démo vẽo travar
Eno jograr que vos dixe, e assí o apertou

Que o torceu entôn todo. E assí vingar-se quis
Déus por si e por sa Madre, e desto seede fis
Que nunca mais falou nada; e porên, pa-San Dinís,
Atanto o tev’ o démo ta que ll’ a alma sacou

Do córpo e no inférno a foi lógo sobolir;
Ca assí ir devería quen quér que foss’ escarnir
Da Virgen e do séu Fillo, que nos vẽo remĩir;
Qual sennor ele serviü, assí llo gualardõou.
O que viltar quér a Virgen de que Déus carne fillou…


Vous pouvez retrouver ici l’index de toutes les Cantigas de Santa Maria étudiées et traduites en français jusqu’à présent.

En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
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Saadi : Injustice et Fardeau véritable du tyran

Sujet   : sagesse persane,  conte moral, tyrannie, violence politique, injustice, citations médiévales, citations.
Période  : Moyen Âge central, XIIIe siècle
Auteur :  Mocharrafoddin Saadi  (1210-1291)
Ouvrage  :  Gulistan ou Le Parterre de Roses par Saadi, traduit de persan par Charles Defrémery, Librairie Firmin Diderot Frères, Paris (1858)

Bonjour à tous,

u fil de nos pérégrinations à la découverte de la littérature médiévale, nous nous sommes éloignés plus d’une fois de la France et même de l’Europe du Moyen Âge, pour débusquer d’autres perles de sagesse ou de poésie produites par d’autres cultures ou univers de croyances de cette période. Aujourd’hui, nos pas nous entraînent, à nouveau, du côté du Proche-Orient médiéval, aux côtés du célèbre auteur et conteur Mocharrafoddin Saadi et de son Gulistan ou Jardin de roses.

La réelle punition de l'homme injuste, une citation médiévale illustrée de Saadi

Les Leçons d’un poète voyageur
dans la Perse du Moyen-Âge central

Dans la perse du XIIIe siècle, Saadi est tout à la fois poète, conteur, voyageur mais aussi conseiller à la cour des émirs et des puissants. L’homme nous a légué une œuvre abondante entre traités et poésies en langue perse et en langue arabe. Ses plus célèbres ouvrages Le Boustan (Boustân, le Verger) et Le Gulistan (Golestân, le Jardin des Roses) ont traversé les âges et sont encore étudiés de nos jours, pour leur profondeur morale.

Les écrits et les leçons de sagesse de Saadi ont également donné naissance à de nombreuses locutions proverbiales et une partie de son œuvre est ainsi entrée dans la sagesse populaire des mondes perse et arabe du Moyen-Âge et des siècles suivants.

La beauté de la langue de Saadi a été louée de son vivant et, bien après sa mort, par de nombreux poètes du Proche-Orient et au delà. Elle n’a guère pu survivre entièrement à ses traductions en langue française mais on peut tout de même l’effleurer par endroits. A défaut de restituer toute son intensité poétique et stylistique, le fond moral et les valeurs mises en avant par le conteur du XIIIe siècle y ont plutôt bien résisté. On peut donc encore, aujourd’hui, se plonger dans ses œuvres et trouver de quoi s’y nourrir.

Des contes moraux, sociaux et politiques

Gravure de Saadi dans un manuscrit de ses oeuvres complètes du XIXe siècle (Collections du Louvre - MAO 2314)
Saadi dans le manuscrit MAO 2314 des collections du Louvre

De sa longue expérience et de ses aventures, Saadi extrait des petits contes et des vers dont ses contemporains sont friands. A-t-il voyagé aussi loin et aussi longtemps que sa poésie le laisse entendre ? On ne peut guère l’attester et sa biographie laisse quelques flottements sur son itinéraire véritable. Quoi qu’il en soit, le champ thématique qu’il aborde reste riche et ses leçons ont toujours l’agréable parfum d’anecdotes glanées au cours de ses nombreux (et supposés) voyages.

Sur le fond, les contes de Saadi prennent souvent un tour plus social, politique ou philosophique que dogmatique : rappel des devoirs des puissants et miroir des princes, précis de valeurs et de conduite en toute chose, plaidoyer pour la sagesse ou la foi dans l’action contre le verbiage et la culture des apparences, appel à la mansuétude et la charité contre la sécheresse de cœur, la tyrannie ou l’avarice, grandeur et misère des âges de la vie, etc…

Finalement, par le truchement de contes et d’anecdotes accessibles à tout un chacun, Saadi fait œuvre d’éducation pour les princes, comme pour un public plus large. Il suffit de feuilleter un instant le Boustan ou le Gulistan pour y découvrir des sujets qui touchent tant à l’exercice du pouvoir, à l’éducation qu’aux sentiments ou aux réalité de la vie. On verra que, comme dans toute bonne poésie morale indépendamment du contexte, certains préceptes et conseils ont largement résisté au temps.

Aujourd’hui, nous retrouvons notre auteur perse dans un conte qui touche les actes injustes des tyrans, des princes ou des hommes abusifs. On verra que la première victime de l’injustice devant le temps de la vie et même l’éternité n’est pas forcément celle que l’on croit.


De la conduite des rois : Injustice, un fardeau éternel pour le tyran


Un roi donna l’ordre de tuer un innocent. Celui-ci dit :
— Ô roi ! Ne cherche point ta propre peine, à cause de la colère que tu as contre moi.
— Et comment ? demanda le roi.
L’innocent répondit : « Ce châtiment passera sur moi en un instant, mais le péché en restera éternellement sur toi. »

« Le temps de la vie s’est écoulé comme le vent du désert. L’amertume et la douceur, le laid et le beau ont passé. L’homme injuste a pensé avoir commis une injustice envers nous. Elle est restée attachée sur ses épaules comme un fardeau et a passé au-dessus de nous. »

Ce conseil parut profitable au roi ; il renonça à verser le sang de cet homme et lui fit ses excuses.

Gulistan ou le parterre de Roses, Chap 1er touchant la conduite des rois, trentième historiette. Mocharrafoddin Saadi (op cité)


Les thèmes de la violence politique, de l’injustice et de l’abus de pouvoir sont récurrents chez Saadi. Ils courent sur de nombreux chapitres de ses deux plus célèbres ouvrages. Vous pourrez les retrouver, notamment, dans les contes suivants :

Bien qu’exprimée différemment, on retrouver ici cette condamnation du sang versé injustement déjà croisé dans le Livre des Secrets du Pseudo-Aristote.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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NB : le détail de gravure sur l’image d’en-tête représente le conteur Saadi dispensant son savoir. L’illustration est tirée d’un beau manuscrit iranien daté du XIXe siècle contenant le Kulliyat de Saadi ou ses œuvres complètes (référence MAO 2314). Il appartient actuellement aux collections du Louvre et peut être consulté en ligne sur le site du musée.

Violence Politique Illégitime contre Pouvoir Divin, dans le livre des Secrets

Sujet : miroir des princes, précis politique, littérature médiévale politique, guide moral, bon gouvernement, roi, violence politique, sang versé, Aristote, Alexandre le Grand.
Période : Moyen Âge central à tardif (à partir du Xe siècle)
Livre : Sirr Al-Asrar, le livre des secrets du Pseudo-Aristote, ouvrage anonyme du Xe siècle. Le Secret des Secrets, Denis Loree (2012).

Bonjour à tous,

ous avançons, aujourd’hui, notre lecture du Livre des Secrets du pseudo Aristote, pour vous en proposer un nouvel extrait. Ce miroir de princes qui contient aussi des parties plus encyclopédiques (santé, astronomie, alchimie,…) connut une grande popularité au Moyen Âge central et tardif.

Un mot du Secret des Secrets

D’après son manuscrit d’origine, le Kitāb Sirr al-asrār ou Sirr al-Asrar, le Livre des Secrets, encore appelé Le Secret des Secrets serait une compilation de missives envoyées à Alexandre le grand par son mentor Aristote. En plus du latin, l’ouvrage fut traduit dans de nombreuses langues européennes et il fait l’effet d’un véritable « best-seller » médiéval. On en connait une version longue de plusieurs tomes et une plus condensée.

Apparu au Proche-Orient dans le courant du Xe siècle, on considéra longtemps que le Livre des Secrets était le fruit d’une correspondance réelle du philosophe grec vers le célèbre empereur Alexandre le Grand. Sa première version arabe le présentait d’ailleurs comme tel et comme la traduction d’un corpus de missives anciennes authentiques rédigées de la main d’Aristote. Depuis lors, aucune source n’a, toutefois, permis d’attester cette assertion, ni de mettre au jour un manuscrit originel. On a donc fini par considérer que le Secret des Secrets devait avoir pour berceau d’origine le Proche-Orient et la civilisation arabe où on en trouve les premières traces.

Violence politique dans le livre des Secrets avec enluminure du manuscrit na fr 18145 de la Bnf

Violence royale, usurpation du pouvoir divin

Le sujet de l’extrait du Secret des Secrets que nous vous présentons aujourd’hui reste attaché aux chapitres de l’ouvrage touchant aux conseils de bon gouvernement. Sagesse, entendement, mansuétude et bonne renommée sont au programme. Dans le chapitre qui nous intéresse, intitulé « des paines », l’auteur se penche plus précisément sur la nécessité pour le souverain d’éviter de faire couler indûment le sang humain. L’avertissement du Pseudo Aristote est clair et va même plus loin qu’un simple conseil. Le roi ou le prince qui versera le sang humain sans raison usurpera le rôle de Dieu. Et que le tyran sanguinaire ou le prince abusif ne s’y trompe pas, rien ne pourra l’amender aux yeux du Tout puissant jusqu’à ce que la vengeance de ce dernier s’exerce sur lui.

On est loin de la rengaine habituelle si souvent plaquée sur le Moyen Âge d’un pouvoir royal arbitraire qui s’exercerait hors de tout contrôle moral avec un roi tellement investi du pouvoir divin que tout lui serait permis. Si le monde médiéval a également eu ses tyrans, à tout le moins, du point de vue de la théorie politique du pouvoir, le Secret des Secrets y pose de sérieuses bornes éthiques. Au delà de la simple impopularité d’une violence politique excessive et injustifiée, ce miroir de princes pose même la principe de sa nature sacrilège. Seul Dieu à le droit de verser le sang. Tout puissant qu’il est, le pouvoir politique qui y déroge et s’épanche dans l’arbitraire, s’expose à la vengeance divine. On aimerait que le conseil du Pseudo Aristote s’étende au delà des temps médiévaux pour parvenir aux oreilles des gouvernants du monde, y compris les plus proches de nous.

Le chapitre du secret des secrets dans le manuscrit médiéval manuscrit na fr 18145 de la Bnf
Les Paines et la superbe enluminure d’Alexandre rappelé à l’ordre par Dieu, Manuscrit Na fr 18145 (à consulter sur Gallica)

Des Paines ou de l’importance de ne pas répandre le sang, dans le Secret des Secrets


Alixandre, chier fils, je t’ay admonnesté et derechief je te prie et admonneste que tu vueilles garder ma doctrine, car se tu la gardes, tu venras a ton propoz et ton royaume sera durable et en bon estat. C’estassavoir que sur toutes choses, tu te gardes au plus que tu pourras de respandre le sang humain car ce appartient seulement a Dieu qui scet les secréz des cuers des hommes.

Ne vueille doncques prendre l’office qui ne appartient fors a Dieu car il n’appartient pas a toy d’enquerir ne de savoir les secréz de Dieu. Garde toy doncques tant que tu pourras de respendre le sang humain car le tresnoble docteur Hemogenes dist que qui occit la creature semblable a luy, toutes les Vertus du ciel ne cessent de crier a la magesté de Dieu en disant : « Sire, Sire, ton serf veult estre semblable a toy ». Et sachiez que qui occist homme, especialment sans cause raisonnable, Dieu en prendra vengance car Dieu respond aux Vertus du ciel et dist : « Laisse, laisse car a moy en est la vengence et je luy sauray bien rendre. » Et sachiez que les Vertus du ciel presentent sans cesser devant Dieu la mort et le sang d’icelluy qui a esté occis jusques a ce que Dieu ait faicte la vengeance.

Le Secret des Secrets – Pseudo Aristote, Chapitre XXV : Des paines

Découvrir d’autres chapitres du Secret des Secrets :

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
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Au XIIIe siècle un rondeau amoureux du trouvère Adam de la Halle au moment du départ

Enluminure d'un musicien du Moyen Äge

Sujet : musique, chanson médiévale, vieux français, trouvère d’Arras, rondeau, amour courtois, langue d’oïl, courtoisie, musique ancienne.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : Adam de la Halle (1235-1285)
Titre : « A Dieu commant amouretes« 
Interprète : Ensemble Sequentia
Album : Trouvères, chants d’amour courtois des pays de langue d’oïl (1987)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous repartons pour le XIIIe siècle en musique et en chanson, avec Adam de la Halle. Nous retrouverons le trouvère d’Arras dans un rondeau courtois. Le poète y lamentera son départ et les amours qu’il s’apprête à laisser derrière lui.

A l’origine de ce rondeau courtois

Adam de la Halle a composé une variation plus longue de ce rondeau dans une chanson. Comme les deux pièces partagent de nombreuses similitudes, cela permet de cerner un peu mieux le contexte historique de la pièce du jour. Conformément à ce genre poétique, ce rondeau reste, en effet, assez court et ne donne guère de détails.

Dans cette chanson plus longue, donc, le trouvère nous expliquait qu’il devait quitter sa ville d’Arras pour des raisons économiques. Un changement de réglementation monétaire en était à l’origine qui portait sur les « gros tournois ». En l’occurrence, il ne s’agissait pas de tournois au sens habituel (chevalerie, lice, joutes, etc…) mais de monnaies d’argent en usage sous Saint Louis.

Un peu avant la composition de ce rondeau, il semble qu’une ordonnance prise par la couronne française à Chartes (1262-1264) en avait réglementé l’usage, refusant que soient acceptées certaines pièces frappées auparavant. Arras et sa province s’en sont trouvés directement affectés suivant les affirmations du trouvère :

A Dieu commant amouretes,
Car je m’en vois,
Dolans pour les douchetes
For dou douc païs d’Artois
Qui est si mus
(silencieux) et destrois (en détresse),
Pour che que li bourgeois
Ont esté si fourmené
Qu’il n’i queurt drois ne lois.
Gros tournois
(monnaie d’argent) ont anulé
Contes et rois,
Justiches et prélats tant de fois
Que mainte bele compaigne,
Dont Arras méhaigne
(souffre, pâtit)
Laissent amie et maisons et harnois
Et fuient, chà deux, chà trois,
Souspirant en terre estrange.

Ce texte médiéval auquel le rondeau du jour fait écho, daterait donc de 1263 ou de l’année suivante. Quelque temps plus tard, le trouvère reviendra dans sa ville natale pour y prendre épouse (1).

Si ce contexte n’est pas absolument indispensable à la compréhension de notre rondeau, il nous aide à mieux le cerner. Il pourrait, en effet, ressembler à une chanson de trouvère ou de troubadour comme il en existe beaucoup à cette période : le poète sur le départ, se lamente sur la douleur de la séparation, etc… à ceci près qu’ici, Adam de la Halle emploie le pluriel tout du long (reinettes, doucettes, amourettes,…). Parlent-ils uniquement de « ces amours » ? On semble un peu sortir du schéma classique du loyal amant courtois, triste de devoir laisser sa dame et peut-être sont-ce plutôt les belles d’Arras qu’il pleure ?

Source médiévales et plus récentes

Pour vous présenter ce rondeau d’Adam de la Halle, nous avons choisi les pages annotées musicalement du manuscrit médiéval ms Français 25566. Connu encore sous le nom de chansonnier W, cet ouvrage de 283 feuillets est daté de la fin du XIIe et des débuts du XIIIe siècle. Composé à Arras, il contient l’œuvre d’Adam de la Halle ainsi que de nombreuses autres textes et poésies d’époque. Il est actuellement conservé à la BnF et peut être consulté en ligne sur Gallica.fr.

Le rondeau d'Adam de la Halle dans le manuscrit médiéval enluminé Ms Français 25566 de la BnF

Pour les partitions modernes de ce rondeau, ainsi que d’autres pièces du trouvère d’Arras, vous pouvez consulter valablement l’ouvrage « Œuvres complètes du trouvère Adam de la Halle » d’Edmond de Coussemaker. Ce livre daté de la fin du XIXe siècle (1872) a été réédité aux éditions Hachette Livre BnF.

Sequentia, une formation majeure
dans le monde des musiques médiévales

Pour découvrir ce rondeau courtois en musique, nous revenons à l’excellent album « Trouvères, chants d’amour courtois des pays de langue d’oïl » de l’ensemble médiéval Sequentia sous la direction de Benjamin Bagby. Formée à Paris au début des années 80, cette formation de grand talent s’est imposée, en près de 35 ans de carrière, comme une référence sur la scène des musiques médiévales et anciennes.

Avec un répertoire qui s’est largement focalisé sur l’Europe médiévale des XIIe siècle et suivants, les programmes de Sequentia couvrent tout autant les musiques sacrées et profanes de France, que celles d’Espagne, d’Allemagne, d’Italie ou d’Angleterre. L’œuvre d’Hildegarde von Bingen tient également une belle place dans leur discographie. Nous vous invitons à les suivre sur leur site officiel très complet. Il est pour le moment en anglais mais la version Française est en préparation.

Trouvères, chansons d’amour courtois
du nord de France (1175 à 1300), l’album

Le double album "Trouvères" de l'ensemble de musique médiéval Sequentia

Adam de la Halle tient une belle place sur ce fabuleux double-album de l’ensemble Sequentia, et de nombreuses compositions du trouvère y sont présentes.

En approchant une période qui couvre le dernier quart du XIe siècle pour s’étaler jusqu’à la fin du XIIe siècle, Sequentia s’est vraiment montré à la hauteur de son ambition dans cette production qui, de notre point de vue, devrait avoir sa place dans la discothèque de tout bon amateur de musiques médiévales. On y retrouvera également de nombreuses pièces des premiers trouvères, entre Conon de Béthune, Gace Brulé, Blondel de Nesle, mais également Jehan de Lescurel, et encore de nombreuses chansons anonymes ou compositions instrumentales françaises ce cette partie du Moyen Âge central.

Vous pourrez débusquer cet album au format CD chez votre meilleur disquaire ou même digitalisé sur les plateformes légales en ligne. Voici un lien utile à cet effet.


Le rondeau d’Adam de la Halle
dans son français d’Oïl d’origine

A Dieu comant amouretes
Car je m’en vois
Souspirant en tere estrange
Dolans lairia les douchetes
Et mout destrois
A Dieu comant amouretes.

J’en feroie roïnetes,
S’estoie roys,
Comant que la chose empraigne
A Dieu comant amouretes
Car je m’en vois
Souspirant en tere estrange.

Sa traduction en français actuel

A Dieu je confie mes amours,
Car il me faut partir
A regrets, en terre étrangère.
Avec peine, je laisserais les tendres et douces
Et en grande détresse
A Dieu je remets mes amours.

J’en ferais des reines,
Si j’étais roi
Mais quoi qu’il puisse survenir
A Dieu je remets mes amours,
Car il me faut partir
A regrets, en terre étrangère.


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Notes

(1) Voir Li jus Adan et de la Feuillée, Mélanges publiés par la Société des Bibliophiles Français 1829 (Imprimerie Firmin Diderot).