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Fable, Marie de France : retouche d’une enluminure

Sujet : fable médiévale, enluminure, retouche, feuille d’or, bestiaire, loup, grue.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : ms Français 24428 département des manuscrits de la BnF

Bonjour à tous,

our faire suite à notre article sur la fable du Loup et de la Grue de Marie de France, nous postons, aujourd’hui, une enluminure d’époque retouchée digitalement à cette l’occasion. L’illustration originale est tirée du manuscrit ms Français 24428 daté du XIIIe siècle.

Le ms Français 24428 de la BnF

Sur 119 feuillets, ce manuscrit médiéval contient une sélection de textes variés : L’image du monde de Gossuin de Metz (Gautier de Metz), Les volucraires de Omont (poème moral sur les oiseaux), Li bestiaires par Guillaume le Clerc de Normandie ou encore Le lapidaire chrétien (traité sur les vertus des pierres précieuses) et enfin Les Esopes (ou fables) de Marie de France.

L’ouvrage est actuellement conservé au département des manuscrits de la BnF et est consultable en ligne sur le site de Gallica.

Sans prétendre refaire ici le travail des conservateurs de la BnF qui s’en acquittent parfaitement, comme en attestent les précieuses notes de Gallica sur chaque manuscrit ou celles d’arlima.net, disons un mot de l’état général du ms Français 24428.

L’état général du manuscrit

Cet ouvrage richement enluminé est plutôt bien conservé. Dans l’ensemble, les textes en sont demeurés bien lisibles. Les feuilles parcheminées ont aussi gardé leur intégrité à quelques exceptions près. On note quelques altérations sur certaines bordures de pages mais elles n’entravent pas la lisibilité.

Quelques enluminures du bestiaire (feuilles d’or)

La partie sur l’Image du monde, ainsi que les pages du bestiaire montrent des enluminures assez bien conservées. Quelques traits de détails sont effacés ici ou là (visage, contours,…) mais la feuille d’or utilisée sur de nombreuses illustrations a assez bien résisté à l’épreuve du temps. Les captures des enluminures ci-dessus en témoignent.

Les enluminures des fables de Marie de France

L’affaire se complique un peu sur les fables de Marie de France, en particulier sur les enluminures à la feuille d’or. Sur la majorité d’entre elles, le matériau s’est détaché de son support original, compliquant la lisibilité des illustrations. C’est moins le cas sur les fonds utilisant des pigments colorés comme on peut le voir sur les images ci-contre.

Il nous est difficile de savoir si la technique ou le matériau utilisée peuvent expliquer cette détérioration des enluminures à la feuille d’or d’une partie à l’autre de ce manuscrit ancien.

L’enluminure retouchée

En retouchant l’enluminure « Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule« , notre idée était simplement de remettre en valeur les sujets.

Sur la version originale du ms français 24428, on distingue assez difficilement les animaux et la détérioration de l’arrière plan fait peu justice à l’œuvre de l’enlumineur.

Ce travail rapide permet d’en avoir une vision un peu plus claire. Laissez un peu de temps de chargement à l’image c’est un gif.

Le loup et la grue de Marie de France, enluminure retouchée et original du ms français 24428 (format gif)
Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule, retouchée digitalement

La retouche de l’enluminure n’est, bien sûr, que digitale. Le manuscrit original reste, quant à lui, précieusement conservé par la BnF.

Sur la fable du coq ayant trouvé un gemme, voir notre enluminure originale recréée à partir de différents manuscrits.

En vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

Marie de France : Le Loup & la grue ou l’ingratitude des tyrans

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie satirique, langue d’oïl, ingratitude, tyran, bestiaire médiéval.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)

Bonjour à tous,

n route pour le XIIe siècle à la découverte d’une nouvelle fable de Marie de France. Au Moyen Âge central, la première poétesse en langue française nous a légué de nombreuses histoires de ce type en s’inspirant indirectement du legs de Phèdre.

Dans l’histoire du jour, il sera question d’un loup et d’une grue et, à travers leurs mésaventures, de l’ingratitude des tyrans envers les petites gens se trouvant sur leurs fiefs.

Nos contemporains connaissent bien plus sûrement ce conte animalier sous un autre titre même si la forme n’en varie guère. Longtemps après Marie de France, Jean de La Fontaine et sa plume talentueuse allaient, en effet, lui redonner un nouveau souffle pour le faire perdurer bien des siècles après lui.

L’homme de lettres du XVIIe siècle garderait le loup mais changerait l’oiseau pour faire de la grue une cigogne. L’ingratitude des puissants resterait au menu. Fabrice Lucchini n’était pas encore né. Il faudrait encore attendre pour qu’il réenchante La Fontaine.

La fable de Marie de France avec une enluminure exclusive tirée de divers manuscrits.

Les fables au temps de Marie de France

Au Moyen Âge central, les versions des fables qui circulent sont le plus souvent inspirées de Phèdre plutôt qu’Esope. Plusieurs manuscrits médiévaux témoignent de cette tradition qui émerge dans l’Angleterre du Haut Moyen Âge (700-1000) et dont l’un des auteurs de référence, vraisemblablement plus médiéval qu’antique, est un traducteur latin du nom de Romulus.

C’est au début du XVIIIe siècle, qu’on trouve une des plus anciennes recompilations latine de ce corpus . L’ouvrage date de 1709 et a pour titre Fabulae antiquae ex Phædro fere servatis ejus verbis desumptæ, et soluta oratione expositæ (Fables antiques tirées de Phèdre et expliquées librement).

On connait aussi cette publication sous le nom de Romulus Nilantii du nom de son auteur Johan Frederik Nilant, professeur, philologue et juriste néerlandais. L’ouvrage a été réédité en édition bilingue latin français chez Honoré Champion, en 2020 1.

On s’accorde, en général, sur le fait que c’est ce corpus médiéval qui aurait inspiré Marie de France plutôt que Phèdre dans le texte ou même Esope. Concernant la fable du jour, la poétesse franco-normande la reprendra à son compte en la transposant quelque peu.

Des versions médiévales adaptées de Phèdre, elle conservera le loup, le volatile à long cou et le scenario. Toutefois, elle développera la morale de son histoire dans un contexte plus féodal et donc aussi plus médiéval. Le « méchant » deviendra ainsi « le mauvais seigneur », autrement dit le tyran abusif qui fustige les petites gens sur son fief ; sa seule gratitude envers eux consistant à les épargner.

Enluminure retouchée de la fable du Loup et de la Grue dans le manuscrit ms Français 24428 de la BnF (datation milieu du XIIIe siècle)
Enluminure du Loup et de la Grue dans le ms Français 24428 de la BnF (à consulter sur Gallica)

Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
dans l’anglo-normand de Marie de France

Ensi avint k’uns Leus runja
Uns os que el col li entra ;
E quant el col li fu entreiz,
Mult en fu durement greveiz.
Tutes les Bestes assanbla,
E les Oisielz à sei manda,
Puiz lur fait à tuz demander
Se nus l’en seit mediciner.

Entr’ax unt lur cunsoile pris
E chascuns en dist son avis:
Fors la Grue, se dient bien,
Ni ad nulz d’iauz ki saiche rien.
Le col ad lunc è le bec groz
Si en purreit bien tirer l’oz ;
Li Lox li pramist grant loier
Pur tant ke la volsist aidier ;

La Grue met le bec avant
Dedenz la goule au mal-feisant ;
L’os en atrait, puis li requist
Que sa promesse li rendist.
Li Leuz li dist par mal-talent,
E afferma par sairement
Que li sambleit, è vertez fu,
Que bon loüer en aveit eu,
Qant sa teste en sa gule mist
K’il ne l’estrangla è oscist.

Tu es, fist-il, fole pruvée
Kant de moi es vive escapée ;
E tu requiers autre loier ?
De ta char ai grant désirier,
Maiz mult me tieng ore pur fol
Qant mes denz n’estrangla ton col.

Autresi est dou mal Seignur,
Se povres Hum li fet henur
E puis démant le guerredun
Jà n’en aura se maugrei nun,
Portant k’il soit en sa baillie
Mercier le deit de sa vie.

les Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)T2


Du loup et de la grue qui lui ôta un os de la gueule

Traduction de la fable de Marie de France en français actuel.

Ainsi advint qu’un loup rongea
Un os qui, une fois, avalé
Dedans son cou vînt se loger
Et quand il fut bien coincé là
Il en fut bien incommodé.
Toutes les bêtes il assembla
Et les oiseaux il fit quérir
Pour que chacun se prononça
Et s’empresse de le secourir.

Ainsi les bêtes tinrent conseil
Et chacun donna son avis
Hormis la grue, affirmèrent-elles,
Nul autre ne pourra l’aider.
Avec son gros bec et long cou
Elle pourrait bien retirer l’os ;
Le loup promît grande récompense
Si l’oiseau voulait bien l’aider.
La Grue mis le bec en avant
Dedans le gorge du méchant ;
En retire l’os et puis requiert
Qu’on lui rétribue son salaire.

Le loup lui rétorque, en sifflant
Et jure bien haut que par serment,
Il lui semble en vérité
Qu’elle a déjà été payée
De ne point être dévorée,
Quand son cou elle mit dans sa gueule.
« Tu es, dit-il, folle avérée
Quand t’étant de moi réchappé
Tu viens encore quémander ? »
De ta chair j’ai grand désir
Mais je me tiens là, pure folle,
Sans que mes crocs ne te déchirent.

Ainsi va du mauvais seigneur,
Si pauvres gens lui font honneur
Et puis en demandent salaire
Jamais il n’en éprouvera de gratitude,
Tant qu’ils sont sur son territoire
Il doivent le remercier d’être en vie.


Lupus et Gruis, chez Phèdre

Qui pretium méritei ab improbis desiderat,
bis peccat : primum quoniam indignos adiuvat,
impune abire deinde quia iam non potest.
Os devoratum fauce cum haereret lupi,
magno dolore victus coepit singulos
inlicere pretio ut illud extraherent malum.
Tandem persuasa est iureiurando gruis,
gulae quae credens colli longitudinem
periculosam fecit medicinam lupo.

Pro quo cum pactum flagitaret praemium,
« Ingrata es » inquit « ore quae nostro caput
incolume abstuleris et mercedem postules ».

Version française

Il est dangereux de secourir les méchants.

Qui exige des méchants la récompense d’un bienfait, commet deux fautes : l’une en ce qu’il oblige ceux qui en sont indignes ; l’autre parce qu’il ne peut guère s’en tirer sain et sauf.

Un os qu’un loup avait avalé, lui demeura dans le gosier : pressé par une vive douleur, il tâcha à force de promesses d’engager les autres animaux à le tirer de ce danger. Enfin, la Grue persuadée par son serment, confia son cou à la gueule du loup et lui fit cette dangereuse opération.

Comme elle lui réclamait le prix de son service : « vous êtes une ingrate, dit-il ; vous avez retiré votre tête saine et sauve d’entre mes dents et vous demandez récompense !« 

Les fables de Phèdre affranchi d’Auguste en latin et en françois, L’abbé L.D.M, Ed Nicolas et Richart Lallemant (1758).


Le loup et la grue dans le Romulus de Nilant

La version du Romulus Nilantii est sensiblement équivalente à l’originale de Phèdre sur le fond. L’histoire ne change pas et là encore, la morale est en défaveur de l’ingénu qui commet la double erreur de se mettre au service du méchant, tout en espérant, en plus, des récompenses ou des mérites.

« Qui pretium meriti ab improbo desiderat , plus peccat: primum quia indignos juvat importune ; deinde quia ingratus postulat, quod implere non possit. »

« Celui qui attend une récompense d’un homme méchant pèche doublement : d’abord parce qu’il aide indignement l’indigne ; ensuite, parce qu’il exige de l’ingrat ce qu’il ne peut donner. »


Le Loup et la Cigogne de Jean de La Fontaine

Venons-en à la version qui nous est sans doute la plus familière celle de Jean de La Fontaine. Chez lui, la morale reste, pour cette fois, tacite. Il laisse le soin au lecteur de la tirer.

Les Loups mangent gloutonnement.
Un Loup donc étant de frairie
Se pressa, dit-on, tellement
Qu’il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,
Près de là passe une Cigogne.
Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l’Opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire.

« Votre salaire ? dit le Loup :
Vous riez, ma bonne commère !
Quoi ? Ce n’est pas encore beaucoup
D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte. »

Les Fables de Jean de La Fontaine


Un mot de l’enluminure sur l’illustration

Sur l’illustration et en-tête d’article, l’enluminure du loup et de la grue sur fond de lac et de châteaux est une création de votre serviteur à partir de manuscrits médiévaux.

Enluminure du loup et de la grue sur fond de châteaux et de nature.

Le paysage provient du ms Français 9140 : Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, traduit du latin par Jean Corbechon et daté du XVe siècle (enlumineur Évrard d’Espinques).

La grue est tirée du bestiaire lat. 6838B de la BnF : anonymi tractatus de quadrupedibus, de avibus et de piscibus. L’ouvrage est daté du XIVe siècle. Le loup est sorti, quant à lui, tout droit du MS. Bodley 130, un bel herbier et bestiaire médiéval conservé à la Bodleian Library et daté de la fin du XIe siècle. Quelques autres éléments de décor ont été glanés ça et là.

En bons acteurs, le loup et la grue se sont prêtés au jeu de la mise en scène et de l’opération. J’ai dans l’idée qu’après des siècles à poser sur leur parchemin respectif, sans remuer un œil ou une patte, prendre un peu l’air leur à fait du bien.

Vu sur la tapisserie de Bayeux

une représentation d'un grue extrayant un os de la gueule d'un animal (lion ou loup ?), tapisserie de Bayeux.

Du point de vue iconographique, il est intéressant de noter qu’on retrouve encore notre fable sur une bordure de la tapisserie de Bayeux. Le loup semble même s’y être changé en lion. Ce n’est pas impossible quand on sait que c’est aussi le cas de certaines versions de cette fable dans certains manuscrits (manuscrit 2168, anciennement côte Regius 7989-2, cf note Roquefort, op cité).

Voilà pour ce petit voyage dans le monde des fables du XIIe siècle, à la découverte de Marie de France.

En espérant que cet article vous ait appris quelques petites choses, merci encore de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Autres articles qui pourraient vous intéresser :
Découvrir plus de fables médiévales
Le loup aux temps médiévaux, avec Michel Pastoureau


Notes

  1. Le Romulus de NilantÉdition bilingue, éd. Baptiste Laïd, Paris, Champion, 2020, par Jean Meyers ↩︎

« Hé, Dame jolie », un joli motet courtois du Codex de Montpellier

Enluminure amour courtois

Sujet :   codex de Montpellier,  musique médiévale, chanson médiévale, amour courtois, vieux-français,  chants polyphoniques, motets, fine amor, traduction.
Période :   XIIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre:  « 
E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir« 
Auteur :   Anonyme
Interprète :  Sinfonye
Album : 
 Trois soeurs, Three Sisters, 13th c , french songs (1995).

Bonjour à tous,

os pérégrinations médiévales du jour nous entraînent vers les musiques polyphoniques du XIIIe siècle. Elles nous donneront l’occasion de lever le voile sur un joli motet courtois issu du Codex de Montpellier. Au passage, nous découvrirons aussi une formation de musiques anciennes de haute tenue : l’ensemble Sinfonye fondé par la musicienne et compositrice Stevie Wishart.

L’amour courtois du Codex de Montpellier

La pièce du jour s’inscrit dans la parfaite continuité de nombreux motets présentés dans le codex de Montpellier ou chansonnier de Montpellier. Ce précieux manuscrit médiéval est conservé à la Bibliothèque Inter-Universitaire de la ville du même nom sous la référence H196.

Avec plus de 330 chansons et motets annotés musicalement pour un grand nombre de pièces courtoises, ce codex forme un témoignage important des œuvres polyphoniques des XIIe et XIIIe siècles.

Le manuscrit a conservé l’anonymat des auteurs des pièces qu’il propose mais on peut retrouver tout de même certaines paternités en croisant les manuscrits. En l’occurrence, celle du jour ne semble pas avoir d’auteur précis.

Le motet "E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir" & sa partition, dans le codex de Montpellier (H196) - manuscrit enluminé du XIIIe siècle
Le motet « E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir » & sa partition, dans le codex de Montpellier (H196)

Ce motet se situe dans la veine de l’amour courtois de cette période. On y retrouvera l’amant-poète se laissant bercer par ce « mal d’aimer » qui lui procure, toute à la fois, douleur et joie. La dame de son cœur sera, quant à elle, couverte d’éloges et louer comme il se doit. Enfin, pour sceller l’accomplissement parfait de la lyrique courtoise, les habituels jaloux et médisants pointeront aussi leur nez pour essayer d’entraver les idylles des amants.

Pour la découverte en musique de ce motet du Moyen Âge central, nous avons choisi une belle version très épurée, celle de l’ensemble médiéval Sinfonye.

La formation Sinfonye de Stevie Wishart

Sinfonye est un groupe de musique médiévale fondé en 1986 par la compositrice, musicienne et chanteuse Stevie Wishart.

Formée à Cambridge puis à Oxford et à la Guildhall School of Music and Drama de Londres, Stevie Wishart s’est illustrée en tant que compositrice dans le domaine de la musique contemporaine. Parallèlement, elle a mené une partie importante de sa carrière autour des musiques anciennes et médiévales avec un parti-pris d’ethnomusicologie et de restitution. C’est dans cet esprit qu’elle a fondé Sinfonye.

Depuis sa formation, l’ensemble a développé une riche discographie autour de la musique médiévale sur des thématiques assez variées. Les albums vont de l’amour courtois à l’œuvre d’Hildegarde de Bingen, en passant par des thèmes comme les musiques de Noel dans l’Angleterre médiévale, les cantigas de Santa Maria, des danses et musiques de l’Italie du XIVe siècle, des musiques du temps d’Aliénor d’Aquitaine, ou même encore un album consacré à la femme médiévale « amante, poétesse, protectrice et sainte ».

Côté actualité, les dernières productions de Sinfonye datent des années 2010. Depuis, la formation a, semble-t-il, arrêté de se produire mais sa directrice continue ses recherches autour de la fusion/rapprochement entre musiques médiévales et univers musicaux plus contemporains.

L’album Trois soeurs, Three Sisters, chansons du 13e siècle – France

Le motet du jour est tiré d’un album de 1995, originellement sorti sous le titre « Three sisters on the seashore« .

La pochette de l'album Three sisters de Sinfonye.

Cette production de Sinfonye propose 33 pièces dont la grande majorité sont des chansons et motets polyphoniques du XIIIe siècle. Une bonne partie d’entre elles sont anonymes et tirées du codex de Montpelier H196.

Les 58 minutes d’écoute sont agrémentées de quelques estampies mais aussi d’une composition plus moderne de la directrice Stevie Wishart, dans l’esprit d’un motet médiéval.

Depuis sa sortie initiale, l’album a été réédité par Glossa Music qui le propose encore dans son catalogue. A défaut de vous le procurer via l’éditeur ou votre disquaire habituel, vous pourrez aussi le retrouver sur certaines plateformes légales de streaming.

Musicien et artistes présents sur cet album :

Vivien Ellis (voix), Jocelyn West (voix), Stevie Wishart (voix, vièle à archet, vielle à roue, direction)


E, Dame Jolie, mon cuer sans fauceir
La version en vieux-français


E dame jolie
Mon cuer sans fauceir
Met an vostre bailie
Ke ne sai vo peir.

Sovant me voit conplaignant
Et an mon cuer dolosant
D’une malaidie
Dont tous li mons an amant
Doit avoir le cuer joiant
Cui teilz malz maistrie
Si formant m’agrie.
Li dous malz d’ameir
Ke par sa signorie
Me convient chanteir


E dame jolie….

J’ain de cuer an desirant
Dou monde la mués vaillant
Et la plus prixie
Plus saige ne mués parlant
N’a honor mués antandant
On mont ne cuit mie.
Ne sai ke j’an die
Mais a droit loweir
C’est la muez ensaignie
C’on puxe trover.


E dame jolie….

Bien sai ke fellon cuxant
M’ont estei souvant nuxant
Ver vostre partie
Tres douce dame a cors gent
Por Deu, ne-s croiez pas tant
Ces gens plain d’anvie.
Jai si corte vie
Lor puist Deus doneir
K’il ne me puxent mie
Ver vous plus grever.

E dame jolie….


La traduction de ce motet en français actuel

NB : pour éclairer ce motet, nous avons opté pour une traduction complète du vieux français original (relativement ardu) au français actuel.

Ah ! belle dame,
Je remets mon cœur
Sincèrement en votre pouvoir ,
Car je sais que vous êtes sans égale.

Souvent je me plains
En mon cœur affligé
D’un mal
Qui donne à tous ceux qui aiment,
Et que cette douleur accable,
Un cœur rempli de joie.
Le doux mal d’aimer
Me tourmente tellement
Que, sous son emprise,
Il me faut chanter.

Ah ! belle dame, …

J’aime sincèrement, et désire
La femme la plus digne du monde,
Et la plus précieuse ;
Je ne crois pas qu’il y en ait d’autre
Plus sage et plus éloquente au monde
Ni plus respectueuse de l’honneur.
Je ne sais qu’en dire de plus,
Si ce n’est lui rendre un hommage mérité (la louer comme il convient):
Elle est la femme la plus cultivée
Qu’on puisse trouver.

Ah belle dame, …

Je sais bien que des calomniateurs
S’en sont souvent pris à moi
Pour me nuire (diffamer) auprès de vous.
Ma très chère dame, si belle à voir,
Pour l’amour de Dieu, ne croyez pas tant
Ces gens plein d’envie.
Que Dieu leur accorde
Une vie brève,
Afin qu’ils ne puissent plus
Vous faire de tort (vous opprimer).


Découvrez d’autres pièces musicales et motets du Codex de Montpelier.

En vous souhaitant un belle journée et en vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Monde Médiéval sous toutes ses formes.

A l’approche de Noël, une sélection de riches enluminures médiévales

Bonjour à tous,

l’approche des fêtes de Noël qui verront encore de nombreux chrétiens dans le monde célébrés la nativité, nous vous proposons une sélection de quelques belles enluminures médiévales sur ce thème. Cela nous donnera aussi l’occasion de découvrir quelques précieux manuscrits et codex d’époque.

Les représentations de la nativité aux temps médiévaux

Au Moyen Âge, les bibles, les livres d’heures et les psautiers sont nombreux. Si certains sont assez modestes et de peu d’ornements, on en trouve d’autres commandités par de riches et puissants seigneurs et enluminés par les plus grands artistes de leur temps.

Difficile, dans ces circonstances, de faire un choix parmi la pléthore d’enluminures qui ne demandent qu’à sortir de leurs manuscrits. C’est d’autant plus vrai que, pour notre plus grand plaisir, les bibliothèques les plus prestigieuses comme la BnF, le KBR muséum, la British Library et d’autres encore proposent, désormais, une bonne partie de leurs manuscrits anciens à la libre consultation en ligne.

De notre côté nous avons fait notre sélection d’enluminures, sur différentes périodes et, après d’agréables recherches, voici quatre de nos coups de cœur.

La Nativité dans le prestigieux manuscrit médiéval Français 2810 de la BnF

Une enluminure de la nativité et de Bethléem dans le ms 2810 de la BnF
La nativité dans le Livre des Merveilles de Marco Polo ou Ms Français 2810 (à voir sur Gallica)
Le feuillet complet du ms Français 2810 et la scène de la Nativité tirée du "Liber peregrinationis" de Riccold de Monte di Croce.

La première enluminure de notre sélection provient d’un manuscrit qui diffère des habituels bibles ou psautiers communs au Moyen Âge. Le ms Français 2810 contient, en effet, un certain nombre de textes médiévaux dont le principal reste « Le Livre des Merveilles » du célèbre Marco Polo.

Ce codex, richement enluminé et daté du XVe siècle, est passé dans des mains prestigieuses. Un de ses premier possesseur et contributeur fut même rien moins que le duc de Bourgogne Jean sans peur.

Ici, l’enluminure de la vierge et du christ illustre un passage du « Liber peregrinationis » du moine Riccold de Monte di Croce, récit que l’on trouve également transcrit et traduit dans ce codex. En 1300, le dominicain italien avait fait un long voyage en Orient en passant notamment par les lieux sacrés du christianisme. Le passage de son récit concerne ici Bethléem et l’enluminure traite à la fois de la nativité, de l’annonciation aux bergers et de l’arrivée des rois mages.


Une incroyable enluminure du XVe siècle dans le Breviarium secundum ordinem Cisterciencium

Une enluminure de la nativité dans le Bréviaire de Martin d'Aragon ou manuscrit Rothschild 2529 de la BnF
La nativité, enluminure du Moyen Âge tardif dans le Rothschild 2529 (consulter sur Gallica)
La feuillet entier du manuscrit Rothschild 2529 de la BnF et sa riche enluminure sur la nativité.

Autrement connu sous le nom de Bréviaire de Martin d’Aragon, le manuscrit Rothschild 2529 est un autre manuscrit médiéval superbement enluminé.

Daté de la fin du XIVe et des débuts du XVe siècle, il est également conservé au département des manuscrits de la BnF.

Ici, la scène de la nativité est richement détaillée dans un style qui est déjà plus renaissant que médiéval. On y trouve tous les détails caractéristiques de la naissance du Christ, ainsi qu’un berger non loin. Son intégration à un riche réseau de décorations et de frises qui courent sur l’ensemble du feuillet la rend encore plus exceptionnelle.


La nativité dans le manuscrit Arundel Ms 157, dit Psautier à Marie de la British Library

Une enluminure de la Nativité tirée du Psautier de Marie ou Arundel Ms 157 de la British Library
Une belle enluminure de la Nativité daté du XIIIe siècle dans le Arundel ms157 de la British library
Le feuillet complet du psautier Arundel Ms 157 avec l'enluminure de la nativité et en dessous l'annonciation aux bergers.

La troisième enluminure de notre sélection provient d’un livre religieux en Anglo-Normand qui contient le livre des psaumes, le psaume de la vierge Marie et le Petit office de la Sainte Vierge.

Conservé à la British Library (et remis dernièrement en ligne sous forme digitale), ce manuscrit est daté du premier quart du XIIIe siècle.

Beaux drapés et style vivant sont au rendez-vous de cette nativité qui partage son feuillet parcheminé avec une annonciation aux bergers sur fond doré.


La nativité dans le ms 14 ou psautier de Bruges

Enluminure de la Nativité tirée du ms 14 ou psautier de Bruges.
Enluminure de la Nativité dans le psautier de Bruges (ms 14) Paul Getty Museum
Le feuillet complet du ms 14 et son Enluminure de la Nativité.

Notre dernière enluminure de la nativité provient d’un autre livre de psaumes daté du XIVe siècle et de la fin du Moyen Âge central.

Sous la référence ms 14, ce psautier qui avait longtemps appartenu à l’abbaye Notre-Dame de l’Étoile de Montebourg a été acquis, depuis le milieu des années 80, par le J. Paul Getty Museum de Los Angeles.

Concernant l’enluminure de la nativité qui occupe une pleine page de ce manuscrit, il s’en dégage une une joie et une émotion toute particulières qui contrastent, de manière assez plaisante, avec la fréquente dévotion réservée à cette scène, ce qui prouve que les deux sont loin d’être incompatibles.


En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour Moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.