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La Ballade de Bon Conseil, un playdoyer de François Villon pour la paix et contre les violences de son siècle

Francois_villon_poesie_litterature_medievale_ballade_menu_propos_analyseSujet : poésie médiévale, ballade,  auteur médiéval, moyen-français, poésie morale,
Auteurs : François Villon (1431-?1463)
Titre : « La ballade de bon conseil »
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle.
Ouvrages : François Villon, Oeuvres, édition critique avec notices & glossaireLouis Thuasne (1923). François Villon sa vie et son temps, Pierre Champion (1913), Oeuvres complètes de François Villon par Auguste Longnon (1892)

Bonjour à tous,

C_lettrine_moyen_age_passion‘est, vraisemblablement, autour de l’année 1461 que François Villon rédigera une ballade baptisée, longtemps après lui, la ballade de bon conseil. On doit à  Willem Geertrudus Cornelis Byvanck, bibliophile et bibliothécaire hollandais, docteur es Lettres classiques, passionné de littérature française d’avoir réintroduit ce texte, assez tardivement, dans l’oeuvre de Villon, dans son ouvrage Specimen d’un essai critique sur les oeuvres de François Villon, le Petit testament datant de 1882.

Issue d’un manuscrit presque entièrement dédié à l’oeuvre d’Alain ms-français_833_alain_chartier_villon_ballade_bon_conseilChartier (le MS Français 833, voir image), on trouvait cette poésie encore retranscrite, de manière anonyme, dans le célèbre Jardin de Plaisance et fleur de réthorique, au tout début du XVIe siècle (1502).

Feuillet du MS français 833 où l’on trouve cette ballade de Villon.
A consulter sur le site
Gallica de la BnF

Après cette  découverte,  ce texte, par ailleurs signé des initiales de Villon dans sa dernière strophe, sera réintroduit, définitivement, dans les oeuvres dédiées à l’auteur médiéval, la première étant celle d’Auguste Longnon  paru quelque temps plus tard (voir référence en tête d’article). Bien entendu, cette attribution tardive explique aussi son absence dans toutes les publications autour de Villon, antérieures à la fin du XIXe siècle.

La ballade conciliatrice & morale
d’un Villon repenti

L_lettrine_moyen_age_passionoin du mauvais garçon dévoyé et marginal, revendiqué dans ses poésies de jeunesse, on retrouve, dans cette ballade, un Villon tout en sagesse.  Devenu presque moraliste, à la façon d’un Eustache Deschamps, il ne se situe plus, ici, dans le  « Je » du témoignage, auquel il nous avait souvent habitué dans le testament, mais s’élève, au dessus, pour adresser un message à ses contemporains ou, à son siècle, comme on le disait alors.

Rédigé, semble-t-il, à l’issu de son premier exil et après la rédaction du Testament (voir ouvrage de Pierre Champion. op cité), le poète, fatigué et repenti, a pris de la hauteur et il appelle ici ses « frères humains » à plus d’honnêteté et moins de convoitise, moins de discorde, plus de paix aussi. S’il y inclue, sans doute, ses anciens compagnons d’aventure et de rapine (qui ne sont, comme on le verra, pas si loin), le propos s’élargit bien au delà, pour s’adresser à tous les hommes, toutes générations confondues et Villon nous fait même cette ballade, l’épître aux Romains de Saint-Paul, sous le bras.

Peu de temps après, toujours miséreux et bien qu’il paraissait bien engagé sur la voie du repentir, Villon sera, pourtant, à nouveau rattrapé par son passé et ses mauvaises fréquentations. Arrêté puis emprisonné brièvement au Châtelet pour être rapidement relaxé, à la suite d’un nouveau vol, il se trouvera pourtant mêlé, quelque temps après, à une rixe contre le notaire Ferrebouc. L’incident le verra, cette fois, condamné à être pendu. Ayant fait appel, il échappera encore aux fourches pour disparaître, cette fois, à jamais, du grand livre de l’Histoire puisqu’on en perdra alors, définitivement, la trace.

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Ballade de bon conseil

Hommes faillis, despourveuz de raison,
Dcsnaturez et hors de congnoissancc,
Desmis du sens, comblez de desraison,
Fols abusez, plains de descongnoissance,
Qui procurez* (oeuvrez)  contre vostre naissance.
Vous soubzmettans a détestable mort
Par lascheté, las ! que ne vous remort
L’orribleté qui a honte vous maine?
Voyez comment maint jeunes homs est mort
Par offencer et prendre autry demaine.

Chascun en soy voye sa mesprison,
Ne nous venjons, prenons en pacience;
Nous congnoissons que ce monde est prison
Aux vertueux franchis d’impacience ;
Battre, touiller* (renverser), pour ce n’est pas science,
Tollir, ravir, piller, meurtrir a tort.
De Dieu ne chault, trop de verte se tort* (s’éloigne de la vérité)
Qui en telz faiz sa jeunesse demaine.
Dont a la fin ses poins doloreux tort
Par offencer et prendre autruy demaine.

Que vault piper*(tricher), flater, rire en trayson,
Quester, mentir, affermer sans fiance* (sans certitude, sans savoir),
Farcer, tromper, artifier* (confectionner) poison,
Vivre en pechié, dormir en deffiance
De son prouchain sans avoir confiance ?
Pour ce conclus : de bien faisons effort.
Reprenons cuer, ayons en Dieu confort,
Nous n’avons jour certain en la sepmaine ;
De noz maulx ont noz parens le ressort* (contrecoup, conséquences)
Par offencer et prendre autruy demaine.

Vivons en paix, exterminons discort ;
Jeunes et vieulx, soyons tous d’ung accort :
La loy le veult, l’apostre le ramaine
Licitement en l’epistre rommaine ;
Ordre nous fault, estât ou aucun port.
Notons ces poins ; ne laissons le vray port
Par offencer et prendre autruy demaine.

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Une  belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes

Eloge de la tranquillité d’esprit : une Ballade médiévale d’Eustache Deschamps

poesie_ballade_morale_moralite_medievale_Eustache_deschamps_moyen-age_avidite_gloutonnerieSujet : poésie médiévale, littérature médiévale,  auteur médiéval, ballade médiévale, poésie morale, ballade, moyen-français
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre :  « Il me souffist que je soye bien aise»
Ouvrage :  Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps, Tome V. Marquis de Queux Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans les oeuvres complètes d’Eustache Deschamps par le Marquis de Queux Saint-Hilaire et Gaston Raynaud (Tome 5), la ballade que nous vous présentons aujourd’hui se trouve titrée « Eloge de la tranquilité d’esprit« .  Ce titre n’est pas de notre auteur médiéval et on aurait tout aussi bien pu la nommer « ballade contre la convoitise et/ou l’ambition démesurée d’avoirs et de pouvoirs », toutes choses auxquelles s’adonnent les nobles et les puissants de son siècle et qu’Eustache Deschamps  n’aura de cesse de pointer du doigt.

 « Il me souffist que je soye bien aise » : on peut lire, tout à la fois, dans l’expression qui scande cette poésie, la notion de confort, commodité, contentement, tranquillité et, sous le ton léger de celui qui sait se satisfaire de choses simples, le poète du XIVe en profite, au passage, pour nous donner, en filigrane, une définition satirique des valeurs dévoyées de son temps, en se livrant, une fois de plus, à un exercice de moralité.

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On notera que si la non transgression de ces valeurs reste ( moyen-âge occidental oblige), trempée de morale chrétienne, elles sont ici, en quelque sorte, intériorisées puisque leur récompense vient se placer sous le signe du confort « psychologique » (paix, tranquillité d’esprit, etc…) que l’on y gagne et non plus sous la menace d’une punition divine éventuelle.

Bien sûr, on retrouve encore, entre les lignes de ce texte, une variation sur la médiocrité dorée (Aurea Mediocritas) chère à Eustache  Deschamps. « Savoir se contenter » est l’un de ses aspects et pas le moindre. Si elle puise ses racines chez les poètes antiques, cette éloge de la « voie moyenne », reprise par l’auteur, aux comptes des valeurs chrétiennes, demeure indubitablement, pour lui, une ligne de conduite « positive », au coeur de cette tenue morale. Si ce contentement tout relatif pourrait être, sans doute, décrit comme « bourgeois » en ce qu’il suppose que l’on ait déjà atteint un niveau « suffisant » pour s’en satisfaire, il ne faut pas non plus omettre que le poète médiéval l’adresse ici, vers le haut, aux plus riches et puissants que lui.

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« Il me souffist que je soye bien aise »
Éloge de la tranquillité d’esprit.

Chascuns parle de chevance* (biens, possessions) acquérir,
D’avoir estât* (position sociale importante), puissance et renommée,
Qu’om se voye de pluseurs requérir(être sollicité recevoir des requêtes),
Qu’om ait honeur qui tant est désirée :
C’est tout triboul* (tourment) et labour* (travail) de pensée;
Je ne vueil rien au cuer qui me desplaise,
Mais en passant de journée en journée,
Il me souffist que je soye bien aise.

Des faiz de nul ne vueil ja enquérir,
Ne d’autruy biens avoir la teste emflée,
Ne moy tuer pour terre conquérir;
Si riche n’est qui ait que sa ventrée! (1)
Pour sens avoir ne vueil langue dorée,(2)
Ne pour honeur tant soufrir de mesaise;
Tous telz estas* (de telles choses) n’est que vent et fumée :
Il me souffist que je soie bien aise.

Ne sçay je bien qu’il fault chascun mourir?
Sanz espargnier personne qui soit née,
Nature fait tout homme a mort courir;
C’est sanz rapel, par sentence ordonnée* (irrévocable).
Pour quoy est donc vie desordonnée,
Pour acquérir la chevance mauvaise ?
Fy de l’avoir et richesce emmurée*  (entourée de murs) !
Il me souffist que je soye bien aise.

L’envoy

Prince, on se doit en ce monde esjouir,
Garder* (respecter) la loy, a Dieu faire plaisir
Sanz convoiter ne faire euvre punaise* (action condamnable, puante) ;
Qu’om face bien, et se doit on tenir
A ce qu’om a, et pour vray soustenir :(3)
Il me souffist que je soye bien aise.

(1) Si riche n’est qui ait que sa ventrée! Pour riche que l’on soit on ne peut manger au delà de sa propre capacité.

(2) Pour sens avoir ne vueil langue dorée :  pour conserver mon bon sens, pour être censé, je ne veux pas user de mots trompeurs.

(3)  Pour bien faire il faut s’en tenir à ce qu’on a, et pour rester dans le vrai:

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En vous souhaitant une excellente journée !

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

« Je suis de paupere regno », une ballade médiévale d’Eustache Deschamps sur sa pauvreté

poesie_ballade_morale_moralite_medievale_Eustache_deschamps_moyen-age_avidite_gloutonnerieSujet : poésie médiévale, littérature médiévale,  auteur médiéval, ballade médiévale, poésie morale, poésie réaliste, ballade, moyen-français, humour.
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre :  « Je suis de Paupere Regno»
Ouvrage :  Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps, Tome V. Marquis de Queux Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons un retour au moyen-âge tardif, avec une ballade d’Eustache Deschamps. Ce texte est sous-titré  « Ballade sur sa pauvreté » dans les Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps du Marquis de Queux-Saint-Hilaire. Elle est intéressante parce qu’elle fait partie de ces poésies dans lesquelles un auteur médiéval se met lui-même au centre du texte pour compter ses propres déboires ou misères (hors du thème courtois donc, et sur des sujets plus économiques, sociaux, satiriques, financiers,…). Elle viendra, ainsi, alimenter un certain nombre de réflexions que nous avons déjà conduites, ici, sur la mise en scène du « Je » dans les poésies réalistes, subjectives ou satiriques du moyen-âge, comme on en trouve, par exemple, chez Rutebeuf, Villon, Meschinot, Michault Taillevent, et quelques autres.

poesie_eustache_deschamps_ballade_medievale_pauvrete_paupere_regno_litterature_moyen-age_proverbeOn a souvent cherché à déterminer quel était le premier poète ou s’il existait même un pionnier médiéval de ce « courant » qui a consisté, pour  un auteur à replacer sa propre subjectivité et ses propres misères au coeur du texte. S’il semble indéniable que Rutebeuf en soit un digne représentant, et sauf à questionner les dosages faits du procédé par un certain nombre d’auteurs au sein de leurs oeuvres, il faut sans doute plus parler d’une « émergence progressive » et peut-être même, plus encore, d’une « tradition » d’une innovation attribuable à un auteur en particulier.

Quoiqu’il en soit, Eustache Deschamps a laissé un grand nombre de ballade de ce type ; on peut citer, entre autres exemples de thèmes abordés : son apparence, ses misères physiques, sa vieillesse, mais encore le peu de reconnaissance dont il souffre pécuniairement et /ou « socialement » contre tous les services rendus aux diverses têtes couronnées, etc…

Pauvreté et misères « de classe »
dans la poésie médiévale

« Diex m’a fet compaignon à Job,
Qu’il m’a tolu à un seul cop »
Rutebeuf – La complainte de l’oeil

D_lettrine_moyen_age_passionu point de vue du thème, c’est un constat et une « complainte » sur sa propre pauvreté que l’auteur médiéval nous distille ici. Concernant la réalité qu’elle recouvre, même s’il est a supposer que cette ballade fut écrite à la faveur d’une mauvaise conjoncture, il faut sans doute en relativiser le propos ou, au moins, remettre sociologiquement en perspective cette « pauvreté » à laquelle elle fait référence, en se souvenant que la poésie médiévale est, dans sa grande majorité, longtemps demeurée l’apanage de la noblesse au sens large, fut-elle aussi petite ou modeste, que grande, puissante et fortunée.

Eustache_Deschamps_poesie_realiste_ballade_medievale_pauvrete_moyen-ageAussi, sans nier la nature « douloureuse » des misères ou des difficultés d’un Rutebeuf ou d’un Eustache Deschamps (qui sont sûrement, par ailleurs, déjà différentes entre elles, du point de vue du statut, des causes et des degrés), ces déconvenues ou ces déboires ne sont pas non plus, tout à fait, les mêmes que ceux que connaissent alors les classes très pauvres ou très miséreuses du moyen-âge. Pour n’en donner que quelques arguments et sans expédier trop hâtivement le bien-fondé ou les apparences (en suivant les conseils de notre ballade du jour), on sait tout de même, à travers la lecture de leurs autres poésies, et pour ne parler que de ces deux poètes, qu’ils ont, par ailleurs, possédé des maisons, des valets ou même des servantes, des chevaux, etc… Des soldes régulières ? On sait qu’Eustache en perçut, à quelques rares périodes près. Pour Rutebeuf, il est difficile de l’affirmer puisqu’on ne sait pratiquement rien de ses autres occupations, ni si l’en avait (à le lire, il semble que non).

Bien sûr, un certain statut social entraînent les frais et les conditions qui leur sont afférents et il demeure toujours possible de se trouver en situation délicate même en étant socialement privilégié, autant que d’en ressentir une détresse véritable, mais, pour en avoir une vision claire, on comprend bien que la notion de « pauvreté » doive tout de même être, ici, un peu bordée. Cette nuance apportée, on notera, au passage, que cette dernière (la véritable pauvreté de classe au sens social véritable) est un spectre qu’agite, à d’autres reprises et dans d’autres ballades, Eustache Deschamps; il montre même, à ces occasions, une conscience particulièrement aiguë de sa terrible réalité.

Ou lieu trop bas qui est assis en plaine
Ne se doit nulz tenir pour mendier.
Car povreté est reprouche certaine.
Et si n’est homs qui vueille au povre aidier;
(Voir Benoist de Dieu est qui tient le moien).

ou encore

Car a suir la guerre aux champs
Ont touz maulx, toutes povretez,
Faim, froit, soif, chault, logis meschans,
Et s’en sont pluseurs endebtez
Et mainte foiz déshéritez,
Mors, occis, en destruction
Ou hais, pour la fraction
Que pluseurs font qui se desrivent
En pillant par extorcion :
Je ne sçay comment telz gens vivent.

Pour être clair encore sur les intentions derrière cette mise en scène littéraire « du je et de ses déboires », et sur leur contexte, il faut aussi ajouter que ce type de récits ou narrations prend bien souvent, chez nombre de ces auteurs médiévaux qui fréquentent les cours ou leur entourage, la forme d’appels du pied en direction de leur protecteur ou de la plus haute noblesse, pour en obtenir quelque « chevance » ou Eustache_Deschamps_poesie_complainte_realiste_ballade_medievale_pauvrete_moyen-agequelques honneurs ou grâces. Les deux derniers vers de cette ballade d’Eustache Deschamps semblent bien devoir l’inscrire, sans équivoque, dans cette tendance :

« Pensez y bien, grant et meneur :
Je suis de paupere regno ».

Pour le reste, cette poésie lui fournit l’occasion d’expliquer qu’au delà des apparences, il ne possède, en réalité, pas grand chose. On notera d’ailleurs ici que le ton change, en comparaison de quelques autres de ses textes dans lesquels il rendra responsable de ses misères et de sa condition, les jeux de cour, ou même encore, au moins entre les lignes, une certaine ingratitude des puissants. Ici, il privilégie un autre angle et se donne plutôt le beau rôle, en nous expliquant que c’est parce qu’il sert, qu’il est foncièrement charitable et qu’il dépense sans compter, dans ce sens, pour femme et jeunes enfants,  qu’il est le « roi des pauvres ». La noblesse du chevalier et ses valeurs ne sont donc pas très loin.

« J’ay servi, dont je suis meschans,
Sanz cueillir ne feuille, ne fleur,
Vielle femme et jeunes enfans

« Je suis de paupere regno »

Q_lettrine_moyen_age_passionuant au refrain, mâtiné de latin, de cette ballade « Je suis de paupere regno », l’usage qu’en fait Eustache Deschamps, soulève un certain nombre de questions. On peut le traduire par « je suis du royaume des pauvres » ou même plutôt « je suis de pauvre royaume », et même encore « Je suis le roi des pauvres » (cette dernière traduction étant empruntée à l’ouvrage Les « Dictez vertueulx » d’Eustache Deschamps, Forme poétique et discours engagé à la fin du Moyen Âge, Miren Lacassagne et Thierry Lassabatère, Sorbonne 2005)  

Est-ce une simple forme d’élégance stylistique ? Une référence faite au poète Stace, qui, au premier siècle de notre ère, écrivait, en parlant de Thèbes : « Bellum es de paupere regno » ?  Est-ce encore une façon, pour l’auteur, de renvoyer à la nature académique de son éducation en l’opposant, ici, à sa pauvre condition ? (ie bien qu’éduqué et connaissant mon latin, je suis pourtant le premier des pauvres). Sans aller jusqu’à l’humour désopilant, est-ce enfin, une note légère en relation avec cette référence classique,  un espace de respiration permettant d’atermoyer un peu la nature du propos et d’y introduire un soupçon de distance (que le ton général de la ballade ne ménage pas) ou, au contraire, une manière de lui donner, une note sentencieuse et une profondeur classique ? Nous ne nous aventurerons pas à trancher mais quelques grandes pistes sont, en tout cas, posées.

Je suis de paupere regno
« Ballade sur sa pauvreté »

Chascuns me dit que je suis grans
Et que je fais bien le seigneur
Et que j’ay grant nombre de frans;
Helas ! dont me vient ceste honneur ?
Pour ce qu’om me voit en tristeur
Et que je suis comme nemo,
L’en se moque de ma doleur :
Je suis de paupere regno.

S’en deviens pensis et pesans,
Car ceuls qui bien gardent le leur
Ont prez, terres, vignes et champs
Et se vivent de leur labour,
Et je me voy au lit de plour
Par trop despendre et gaingner po.
Mais j’ay mis le plus beau defueur* (dehors):
Je suis de paupere regno.

J’ay servi, dont je suis meschans* (malheureux),
Sanz cueillir ne feuille, ne fleur,
Vielle femme et jeunes enfans
Qui m’ont faicte mainte langour
Sanz remerir* (récompenser), de quoy je plour,
Quant je n’ay ne recept ne tro* (cachette);
Pensez y bien, grant et meneur :
Je suis de paupere regno.

En vous souhaitant une excellente journée !

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

La Ballade des contre-vérités de Villon, une pièce satirique en réponse aux aphorismes d’Alain Chartier

Francois_villon_poesie_litterature_medievale_ballade_menu_propos_analyseSujet : poésie médiévale, ballade,  auteur médiéval, poète, moyen-français, poésie satirique, satire, analyse sociale, littéraire.
Auteurs : François Villon (1431-?1463)
Alain Chartier  (1385-1430)
Titre : « La ballade des contre-vérités »
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle.
Ouvrages : oeuvres diverses de Villon,

Bonjour à tous

C_lettrine_moyen_age_passionomme il répondra au Franc-Gontier de Philippe de Vitry en opposant à une sagesse (supposée) et un minimalisme (revendiqué) de la vie campagnarde, un contredit  urbain, jouisseur et jaloux de son propre confort et de ses fastes, Villon écrira aussi sa ballade des contre-vérités que nous présentons aujourd’hui, en référence à un autre auteur médiéval. Cette fois, il s’agit du célèbre Alain Chartier  (1385-1430) et d’une réponse à une poésie de ce dernier faisant l’éloge des valeurs nobles et bourgeoises de son temps ; valeurs convenues et, il faut bien le dire, même presque plates (au sens de platitudes), surtout après que Villon soit passé par là, pour les prendre à rebrousse-poil.

Cette ballade de Villon est une poésie que l’on place plutôt dans la jeunesse de l’auteur et autour de 1456. Il a alors 25 ans. Voici donc, pour bien commencer, le texte original lui ayant inspiré cette Ballade des contre-vérités :

La ballade d’Alain Chartier

Il n’est danger que de vilain,
N’orgueil que de povre enrichy,
Ne si seur chemin que le plain,
Ne secours que de vray amy,
Ne desespoir que jalousie,
N’angoisse que cueur convoiteux,
Ne puissance où il n’ait envie,
Ne chère que d’homme joyeulx ;

Ne servir qu’au roy souverain,
Ne lait nom que d’homme ahonty,
Ne manger fors quant on a faim,
N’emprise que d’homme hardy,
Ne povreté que maladie,
Ne hanter que les bons et preux,
Ne maison que la bien garnie,
Ne chère que d’homme joyeulx ;

Ne richesse que d’estre sain,
N’en amours tel bien que mercy,
Ne de la mort rien plus certain,
Ne meilleur chastoy que de luy ;
Ne tel tresor que preudhommye,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ne paistre qu’en grant seigneurie,
Ne chère que d’homme joyeulx ;

Au passage, et c’est d’ailleurs amusant de le noter, les ressemblances de style sont si grandes entre les deux poésies, que, dans le courant du XIXe siècle, la pièce originale de Chartier fut même ré-attribuée à François Villon par certains auteurs et dans certaines éditions (P Jannet, 1867, P Lacroix 1877). Après quelques révisions utiles, sa paternité revint finalement à son véritable auteur et l’on établit qu’elle ne fit qu’inspirer à Villon ses impertinents contre-pieds.

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Exercice de style, poésie satirique ou « poétique de la criminalité »

A_lettrine_moyen_age_passionvec sa virtuosité coutumière, Villon jouera, ici, du procédé de la contradiction et des oxymorons qui lui sont chers, pour faire la nique aux aphorismes et aux axiomes de Chartier et qu’on peut supposer assez largement partagés et approuvés par les hautes classes sociales et bourgeoises de son temps.

Dilution du satirique dans le stylistique ?

Sans lui enlever une certaine dose d’humour et/ou de provocation, comme on voudra, Villon se livre-t-il  seulement dans cette ballade des contre-vérités, à un exercice de style comme choisissent de l’avancer certains auteurs ? Autrement dit, pour suivre Paul Barrette, spécialiste américain de littérature française médiévale,  cette poésie n’est-elle qu’un « tour de force » dont le but « est moins de développer une idée que de ranger dans un moule des séries d’aphorismes »(Les ballades en jargon de François Villon ou la poétique de la criminalité, Paul Barrette, Romania 1977, sur persée)

C’est peut-être prêter à Villon, un peu moins d’intention qu’il n’en a. Sans vider à ce point cette ballade de sa moelle satirique, faut-il, à l’opposé, suivre le raisonnement d’un Gert Pinkernell, dans ses efforts assez systématiques pour rattacher concrètement les moindres écrits de Villon à des épisodes supposés de la vraie vie de ce dernier, dont ils ne seraient que l’expression retransposée ? ( voir notamment la Ballade des menus propos de maître François Villon et l’analyse littéraire de Gert Pinkernell).

Positionnement, signes d’appartenance
& apologie sociale de la marginalité ?

A_lettrine_moyen_age_passionu sujet de cette Ballade des contre-vérités, Gert Pinkernell ira même jusqu’à lui donner une dimension « sociale » et même plutôt « socialisante » au sens étroit ; autrement dit, au Villon plus tardif et repenti du testament, le romaniste interprétera cette ballade de jeunesse, comme la marque d’un homme qui « reflète sa forte conviction d’appartenir à un groupe et d’y être quelqu’un ». Comme dans le lais (et toujours d’après Gert Pinkernell), cette poésie aurait donc fourni l’occasion à l’auteur médiéval d’affirmer une marginalité assumée face à un véritable public (marginal et criminel) déjà constitué, et de fait, il aurait ainsi exprimer face à ce groupe social, un positionnement, voir même une forte marque d’appartenance.

« …Or cette verve et cette morgue de Villon émanent visiblement de sa certitude d’être au diapason de son public, public apparemment très bien connu de lui et dont il semble faire partie lui-même. Tant pis si c’est un public très spécifique, à savoir un groupe de jeunes marginaux cultivés et criminels à la fois »
Mourant de soif au bord de la fontaine : le pauvre Villon comme type de l’exclus, Gert Pinkernel, dans Figures de l’exclu: actes du colloque international de littérature comparée, Université de Saint-Etienne, 1997

De l’analyse littéraire à la projection sociale

N_lettrine_moyen_age_passionous l’avions évoqué à l’occasion de notre article sur la ballade de bonne doctrine, pour certains de ses textes et notamment les plus humoristiques ou les plus grivois, on imagine, c’est vrai, assez bien Villon en train de fanfaronner et de les déclamer dans quelques tavernes ou lieux de perdition obscures, face à un public goguenard, déjà acquis à ses propos, La thèse de Pinkernell sur cette ballade participe donc un peu de cette idée, mais, même si l’on peut se plaire à l’imaginer, on passe, en l’affirmant et en le posant comme hypothèse de travail, de considérer cette ballade, d’une « simple » expression ontologique, littéraire et poétique à une forme « d’apologie » de la vie en marge auprès d’un groupe socialement circonscrit auquel l’auteur se serait livré. Sans être un saut quantique, ce n’est pas rien.

deco_poesie_medievale_enluminures_francois_villon_XVe_siècleToute proportion gardée, cette ballade pourrait alors presque prendre des allures de manifeste, ou en tout cas, devenir, ou prétendre être, l’expression d’un ensemble de valeurs partagées par un groupe social marginal et criminel, dont Villon se ferait l’écho, voir le porte-parole. L’analyse passe donc du littéraire au social et même finalement du satirique à « l’identitaire ». Des contre-vérités comme « Il n’est soing que quant on a fain » (ie et à l’emporte-pièce : on réfléchit mieux le ventre vide) « Ne ris qu’après ung coup de poing », se présentent alors comme la traduction de ce système de valeurs appliquées par le groupe en question.

Le propos de Villon est-il vraiment si sérieux que cela sur le fond et son intentionnalité si claire ? Peut-être pas, sauf à penser que la moquerie fait aussi partie intégrante de l’ensemble des valeurs dont il se ferait ici le porte-parole, et que, en quelque sorte, quand l’auteur médiéval s’amuse et n’exprime rien de particulièrement factuel et fonctionnel sur ces dernières, l’humour en devient l’expression (‘Ne santé que d’homme bouffy« , « Orrible son que mélodie« , « Il n’est jouer qu’en maladie« ), sauf à penser encore que le public de Villon est effectivement circonscrit au moment où il écrit tout cela à un cercle de clercs ou d’étudiants avertis et cultivés, suffisamment en tout cas pour comprendre ses références littéraires en creux à Alain Chartier, qui semblent bien, tout de même, aussi, dans cette ballade, au coeur de son propos.

Pour conclure

A_lettrine_moyen_age_passionlors, une certaine virtuosité stylistique épuise-t-elle l’ambition sémantique de cette ballade, ou même la profondeur d’un certain positionnement satirique de fond ? Certainement pas, il est difficile d’assimiler Villon à certains rhétoriqueurs qui l’ont précédé dans le temps. Faut-il, pour autant, voir là, une sorte de manifeste social par lequel l’auteur aurait eu l’intention d’affirmer son appartenance et son positionnement auprès d’un auditorat marginal, complaisant ? C’est une possibilité mais un pas non négligeable reste tout de même à franchir pour l’affirmer.

Si cette ballade se situe, indéniablement, dans un contrepied des valeurs « bourgeoises », mais aussi plus largement « sociales » ambiantes et leur « renversement » symbolique (sur le ton de la deco_poesie_medievale_enluminures_francois_villon_XVe_siècleprovocation et de l’impertinence), comme ces valeurs sont celles portées par ses « pairs » et presque contemporains en poésie (et pas les moindres, en la personne d’Alain Chartier), il est en revanche indéniable que Villon s’inscrit ici dans une ambition satirique qui se situe (d’abord?) sur le plan de la littérature qui les portent. Il se positionne donc vis à vis d’une certaine littérature, de cela nous sommes au moins sûrs.

Dans la veine des hypothèses émises par Pierre Champion dans François Villon, sa vie et son temps, Villon est-il encore, en train, de retraduire, ici et à sa manière, un certain contexte historique ? Ce siècle perdu et « bestourné » d’un Eustache Deschamps et d’autres moralistes qui fustigent l’argent, la convoitise et les abus de pouvoir pour avoir tout perverti ? Dans la lignée de ces auteurs, il serait alors plutôt en train d’adresser, à  travers cette ballade, une satire sociale au deuxième degré à ses valeurs en perdition. C’est encore une troisième piste.

« La ballade des contre-vérités »
de François Villon

Il n’est soing que quant on a fain,
Ne service que d’ennemy.
Ne maschier qu’ung botel de foing.
Ne fort guet que d’omme endormy.
Ne clémence que felonnie,
N’asseurence que de peureux.
Ne foy que d’omme qui regnie.
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Il n’est engendrement qu’en baing,
Ne bon bruit que d’omme banny,
Ne ris qu’après ung coup de poing,
Ne los que debtes mettre en ny,
Ne vraye amour qu’en flaterie,
N’encontre que de maleureux,
Ne vray rapport que menterie.
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Ne tel repos que vivre en soing,
N’onneur porter que dire : « Fi ! »,
Ne soy vanter que de faulx coing.
Ne santé que d’omme bouffy,
Ne hault vouloir que couardie,
Ne conseil que de furieux,
Ne doulceur qu’en femme estourdie,
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Voulez vous que verté vous die ?
Il n’est jouer qu’en maladie,
Lettre vraye que tragédie,
Lasche homme que chevalereux,
Orrible son que mélodie,
Ne bien conseillé qu’amoureux.

Une  excellente journée à tous !

Frédéric EFFE.
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Une Ballade de Clément Marot « Contre celle qui fut s’amye » et sur l’affaire de son incarcération de 1526

portrait_clement_marot_poesie_medievaleSujet :  poésie, satirique, moyen-âge tardif, ballade médiévale, auteur renaissance, incarcération du poète, 1526.
Période : fin du moyen-âge, renaissance
Auteur :  Clément MAROT (1496-1544)
Titre : Ballade « Contre celle qui fut s’amie »
Ouvrage : oeuvres complètes de Clément MAROT, par Pierre Jannet, Tome 2 (1870)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous revenons vers le moyen-âge tardif ou les débuts de la renaissance avec une ballade de Clément Marot. Dénoncé en 1525, le poète de Cahors fut emprisonné au Châtelet en 1526. On l’accusait alors d’avoir mangé le lard en carême.  Dans le contexte tendu de la réforme, l’accusation est grave, et il est aussi clair qu’on veut, à travers tout cela, lui faire payer certaines de ses sympathies affichées pour Luther.

Ce sont des dénonciations qui l’ont conduit là et c’est une femme qui semble en être l’artisane, comme le poète l’affirme ici. Certains biographes du XIXe siècle avaient avancé un peu vite qu’il pouvait s’agir de Diane de Poitiers mais les avis sur la question sont loin d’être demeurés tranchés. De fait, on parle plutôt d’une certaine « Isabeau », ancienne maîtresse de Marot. Là encore, l’exercice littéraire et les poesie_clement_marot_cahors_renaissance_moyen-age_tardifpossibles allégories auxquels se livre Marot dans la narration, ne permettent pas d’en connaître, de manière certaine, l’identité véritable.

Pour le reste, échappant au pire, le poète sera finalement libéré par l’intervention de son ami Lyon Jamet et toute l’affaire lui inspirera, une de ses poésies les plus satiriques et les plus vengeresses :  l’Enfer.

Pour ses conséquences à court et à plus long terme ( on pense, entre autre, ici à l’impact tardif de la sortie de l’Enfer, sans son consentement), cette dénonciation, suivie  d’une incarcération, marquera, de façon importante, le reste du parcours de Marot.

Au passage et toute proportion gardée,  bien qu’il n’ait pas subi la torture comme François Villon l’avait connu avant lui, Marot gagnera, dans le triste épisode, un peu de son propre Thibault d’Aussigny, en la personne d’un dénommé Bouchart, celui là même qui le fit emprisonner. Il lui dédiera d’ailleurs une épître demeurée célèbre : Marot à Monseigneur Bouchart Docteur en Théologie. On a quelquefois pris cette poésie pour une doléance polie du poète de Cahors à son accusateur, mais il semble bien plutôt qu’il s’agisse d’un texte teinté d’ironie, sans doute écrit après l’événement (il ne fut publié du reste pour la première fois, qu’en 1534).

Pour ce qui est de la ballade du jour et pour y revenir, son intérêt historique est sans doute plus à relever que sa grande teneur stylistique ou lyrique.

Contre celle qui fut s’amye (1525)

Un jour rescriviz à m’amye
Son inconstance seulement,
Mais elle ne fut endormie
A me le rendre chauldement ;
Car dès l’heure tint parlement
A je ne sçay quel papelard* (bigot, hypocrite),
Et lui a dict tout bellement :
« Prenez le, il a mengé le lard. » (1) 

Lors six pendars ne faillent mye
A me surprendre finement,
Et de jour, pour plus d’infamie,
Feirent mon emprisonnement.
Ilz vindrent à mon logement ;
Lors ce va dire un gros paillard :
« Par la morbieu, voylà Clement,
Prenez le, il a mengé le lard. »

Or est ma cruelle ennemie
Vengée bien amerement ;
Revenge n’en veulx ne demie.
Mais quand je pense, voyrement,
Elle a de l’engin largement,
D’inventer la science et l’art
De crier sur moy haultement :
« Prenez le, il a mengé le lard. »

ENVOY.

Prince, qui n’eust dict plainement
La trop grand’ chaleur dont elle art,
Jamais n’eust dict aulcunement :
« Prenez le, il a mengé le lard. »

(1) L’expression « manger le lard » dans son acception proverbiale a un sens plus large que le littéral et peut signifier « être coupable d’un crime ou d’un délit »

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
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Sources :

Voir Clément Marot : nouveaux horizons de la poésie et du poète à la Renaissance, Daniel Martin, sur Persée.

« Un de perdu, deux de retrouvés », une ballade médiévale légère d’Eustache Deschamps

poesie_ballade_morale_moralite_medievale_Eustache_deschamps_moyen-age_avidite_gloutonnerieSujet : poésie médiévale, littérature médiévale,  auteur médiéval, ballade médiévale, poésie morale, poésie satirique, ballade, moyen-français, humour.
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Auteur : Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre :  « Un de perdu, deux de retrouvés»
Ouvrage :  Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps, Tome V. Marquis de Queux Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous vous proposons, aujourd’hui, une nouvelle ballade d’Eustache Deschamps. Pour faire justice à l’humour dont il a su se montrer capable et pour contrebalancer aussi avec le ton souvent sérieux et moralisant des poésies que nous avons publiées jusqu’ici de cet auteur poésié_litterature_medievale_eustache_deschamps_ballade_humour_un_de_perdu_dix_de_retrouves_moyen-age_tardif_XIVe_siècleprolifique du XIVe siècle, le texte du jour est d’un tour plus léger.

Le poète s’y glisse, en effet, dans la peau d’une demoiselle ou d’une dame infortunée que son amant a laissé choir et quitté sans même un adieu, mai qui, fort heureusement, s’est vite rattrapée en en retrouvant deux. Le ton est caustique et distancié et demeure, en ce point satirique, puisque de là, en tirant les leçons et sous le coup de l’amertume, elle encouragera même ses pareilles à réserver les pires traitements à leurs amants, dans l’idée que plus maltraités ils seront, mieux elles seront servies.

« Un de perdu, deux de retrouvés », l’expression proverbiale n’est pas récente. A l’évidence, contemporaine d’Eustache, elle lui est même, semble-t-il, antérieure, même si comme bien des proverbes, déterminer son origine exacte et la dater relèvent de la gageure. Est-elle une allusion, historiquement liée à l’anecdote biblique de la brebis perdue ? Peut-être. Elle a, en tout cas, évolué depuis l’usage qu’en faisait notre auteur médiéval, puisque pour un(e) de perdu(e), on en retrouve, dit-on, aujourd’hui, dix, mais tout augmente, il faut bien s’en faire un raison.

Balade (DCCCXL)
Un de perdu, deux de retrouvés

Dieux, que je suis dolente et esbahie
Comme je voy sans cause mon ami
Desloyaument faire nouvelle amie,
Qui dès long temps s’estoit donné a mi,
Et il se part* (se séparer) et m’a du tout guerpi* (abandonné, laissé)
Sens dire adieu, li desloyaulx prouvez !
Maiz j’en reprends bon reconfort aussi :
Pour un perdu j’en ay deux retrouvez !

Qui loyaulx est en l’amoureuse vie
A poine ara jamès joye de lui,
Maiz qui y ment et sert de tricherie,
Il est amé, comme a esté cellui
Qui en mentant m’a de tous poins failli.
Bien est par moy faulx amens esprouvez ;
Courcée en sui, or m’en conforte ainsi :
Pour un perdu j’en ay deux retrouvez !

Voist donc a Dieu, par ma faulte n’est mie.
Pour ce, dames, a toutes vous suppli
Que vous servez de la nappe ployé (1)
A ces amens qui font sy le joly;
Piz leur ferez, mieulx arez, je vous dy,
Et plus servans tousjours les trouverez..
D’Amours me plaing, maiz au fort, Dieu merci,
Pour un perdu j’en ay deux retrouvez !

poesie_humour_eustache_deschamps_ballade_medievale_litterature_moyen-age_proverbe(1) C’est peut-être une expression d’usage et proverbial utilisée là par Eustache Deschamps. On peut la comprendre comme « que vous ne rendiez pas les choses (trop) faciles’. Dans l’ouvrage du Marquis de Queux Saint-Hilaire cité en tête d’article et dont cette ballade est issue on trouve l’annotation suivante: « Locution signifiant sans doute :que vous rendiez la pareille,  ou bien : que vous fassiez des tours d’escamotage. »

En vous souhaitant une excellente journée !

Fred
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La ballade des contredits de Franc-Gontier, de François Villon, lecture audio

noel_nativite_chanson_poesie_medieval_francois_villon_ballade_proverbesSujet : poésie médiévale, ballade,  auteur médiéval, poète, moyen-français, poésie satirique, humour, satire.
Auteurs :  François Villon (1431-?1463)
Titre : « Les contredits de Franc-Gontier »
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle.
Oeuvre : le testament de François Villon
Album : Poètes immortels, François Villon,
dit par Alain Cuny (60/70)

Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passionuite à notre article sur la Ballade des Contredits de Franc-Gontier de François Villon, en voici une belle lecture audio. Elle est tirée d’une série d’albums que le label Disque Festival avait dédié, dans les années 60/70, aux « poètes immortels » français,

A l’occasion de l’album consacré à François Villon, le grand acteur Alain Cuny (1908-1994) prêtait sa voix à douze pièces issues de la poésie de l’auteur médiéval dont cette ballade que voici.

Les contredits de Franc-Gonthier de François Villon par Alain Cuny

En vous souhaitant une excellente journée!
Fred
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Franc-Gontier, dits et contredits, satire et contre-satire, de Philippe de Vitry à François Villon

franc-gonthier_poesie_ballade_medievale_satirique_vie_curiale_philippe_vitry_françois_villon_moyen-ageSujet : poésie médiévale, ballade,  auteur médiéval, poète, moyen-français, poésie satirique, vie curiale, humour
Auteurs : Philippe de Vitry (1291-1361), François Villon (1431-?1463)
Titre : « Les dits de Franc-Gontier » et « les Contredicts de Franc-Gontier »
Période : moyen-âge tardif, XVe siècle.
Ouvrages : oeuvres de Villon,  PL Jacob  (1854) , oeuvres de phillipe de Vitry, Propser tarbé (1850)

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans le courant du XIVe siècle, Philippe de Vitry (1291-1361), évêque de Maux, auteur savant, poète et grand musicien champenois célèbre et apprécié de son temps, écrivit une poésie connue sous le nom des « dits de Franc-Gontier » (Gonthier).

Empreinte de lyrisme, faisant l’éloge des plaisirs simples et champêtres, l’auteur y mettait en perspective une vie rupestre, devenue symbole d’une certaine liberté et deco_medievale_enluminures_phillipe_de_vitryindépendance, qu’il opposait à une vie curiale aux valeurs dévoyées, emplie de compromis, de trahison, de convoitise, d’ambition, etc.. Dans son élan, Philippe de Vitry n’hésitait pas à désigner les courtisans comme des « serfs », suggérant que le moins libre des hommes, entre celui qui travaillait la terre et celui qui traînait ses chausses à la cour, n’était pas forcément celui que l’on croyait.

Certes, on ne pouvait à la fois vouloir la paix d’une vie retirée au grand air et espérer dans le même temps, richesse, luxe et confort. Les Dits de Franc-Gontier encensaient donc aussi une certaine simplicité corollaire de ce choix de vie et on pouvait encore lire, dans ce plaisant récit demeuré une pièce célèbre de poésie et de littérature médiévale, l’éloge d’un travail de la terre faisant sens et étant même en soi une récompense; belle réhabilitation au passage du vilain ou du serf, de leur labeur et de la vie rupestre élevés avec ce poème et dans ce courant de XIVe siècle, au dessus de certaines moqueries  communes dont ils avaient été si souvent l’objet au cours des siècles précédents (voir article les vilains des fabliaux).

Les dits de Franc-Gonthier
de Philippe de Vitry

Soubs feuille verd, sur herbe delictable
Sur ruy bruyant et sur claire fontaine
Trouvay fichee une borde portable,
Là sus mangeoient Gontier o dame Heleyne
Fromage frais, laict, beurre, fromagée,
Cresme, maton, prune, noix, pomme, poire,
Cibor, oignon, escaillongne froyee
Sur crouste grise (bise) au gros sel pour mieulx boire.
Au groumme burent; et oisellons harpoient
Pour rebaudir et le dru et la drue,
Qui par amours depuis s’entrebaisoient
Et bouche et née, et polie, et barbue
Quand eurent prins des doux mets de nature,
tantot Gonthier hache au col au bois entre
Et Dame Héleine si mit toute sa cure
A ce buer, qui cueuvre dos et ventre.
‘J’ouïs Gonthier en abattant son arbre
Dieu mercier de sa vie très sure:
“Ne scai, dit-il, que sont piliers de marbre,
Pommeaux luisans, murs vestus de peincture;
Je n’ay paour de trahison tissue
Soubz beau semblant, ne qu’empoisonné soye
En vaisseau d’or. Je n’ay la teste nue
Devant tyran, ne genoil qui se ploye.
Verge d’huissier jamais ne me desboute,
Car jusques la ne me prend convoitise,
Ambition, ne lescherie gloute.
Labour me paist en joieuse franchise :
Moult j’ame Helayne et elle moy sans faille,
Et c’est assez. De tombe n’avons cure.”
Lors je dy: “Las! serf de court ne vault maille,
Mais Franc Gontier vault en or jame pure”.

Version de Prosper Tarbé
dans les Oeuvres de Philippe de Vitry (1850)

D_lettrine_moyen_age_passionans le courant du même siècle et même du suivant, les thèmes de ce Franc-Gontier seront repris par d’autres auteurs médiévaux, souvent eux-même lassés de la vie curiale et de ses artifices. On pourra compter parmi eux Eustache Deschamps (voir ballade sur l’estat moyen ou encore ballade je n’ay cure d’être en geôle) ou encore Alain Chartier (1385-1430), pour ne citer que ces deux-là.

Comme référence encore plus directe, il faut encore mentionner Pierre d’Ailly (ou Ailliac) qui, dans le courant de ce même XIVe siècle et dans une petite pièce très réussie, connue d’ailleurs sous le nom de « Contre-dicts de Franc-Gontier » rendra explicitement grâce à la vie du Franc Gontier de Philippe de Vitry et à ses valeurscontre celles du tyran dont il fera le portrait vitriolé dans sa poésie.

« Las ! Trop mieulx vaut de Franc-Gontier la vie,
Sobre liesse, et nette povreté,
Que poursuivir, par orde gloutonnie,
Cour de tyran, riche malheureté. »

« Les contredits de Franc-Gontier » ou « Combien est misérable la vie du tyran », par Pierre d’Ailly (1351-1411), Notice historique et littéraire sur le Cardinal Pierre d’Ailly, Eveque de Cambray au XVe siècle, par M Arthur Dinaux (1824)  

Vous pouvez désormais retrouver cette poésie complète ainsi qu’un portrait de son Auteur Pierre d’Ailly ici.

Satire et contre satire,
Le franc-Gontier de François Villon

C_lettrine_moyen_age_passionontrairement à la pièce citée de Pierre d’Ailly qui avait reconnu volontiers une certaine exemplarité dans le choix de vie du Franc-Gontier de Philippe de Vitry, les contredits de François Villon, écrits dans le courant du siècle suivant, se situeront dans un contre-pied distancié et moqueur.  Grandi au milieu de l’agitation et du bruit des rues de Paris, Villon reste sans doute plus que tout un urbain, et la vie rustre, sans grand faste, sans confort et pire que tout, à l’eau et sans vin, n’ont rien pour le séduire.

francois_villon_contredits_franc-gontier_ballade_poesie_medievale_satirique_moyen-age_tardif« Il n’est trésor que de vivre à son aise. », il se gaussera donc « gentiment » des vers de Philippe de Vitry en invoquant l’image satirique d’un gros chanoine jouisseur et bon vivant, se tenant avec sa maîtresse dans une chambrée confortable et s’adonnant à tous les plaisirs, aidés de torrents d’Hypocras. Plus loin, poursuivant sa raillerie, il mettra encore en opposition le confort d’une bonne couche contre le lit d’herbe sous le rosier et se moquera encore de la nourriture campagnarde qui avait l’objet de tous les éloges de l’évêque de Maux, fustigeant, au passage, l’haleine chargée d’ail des deux tourtereaux, Bref, Villon tournera en dérision le Franc Gontier de Philippe de Vitry, en affirmant tout de même qu’il ne veut les juger et que chacun est libre, mais que cette vie n’est surtout pas pour lui.

Opposition entre confort et rusticité, et peut-être même  au fond entre l’urbain, l’homme de la ville et l’homme de la ruralité, on ne peut s’empêcher de voir encore à travers cette ballade, le Villon gouailleur qui se fait, par jeu et par farce et avec un plaisir jamais dissimulé, le porte-parole des bons vivants, des « francs jouisseurs » et des fêtards. Pour peu, on l’imagine même bien lire cette ballade à voix haute dans quelque taverne parisienne, en faisant rire, à gorge déployée, ses compagnons de beuverie.

Pourtant et c’est finalement assez cocasse, à la relative profondeur de la satire que Philippe de Vitry avait opposé à son siècle et à la vie curiale et ses excès (convoitise, pouvoir, ambition, etc…) en prônant deco_poesie_medievale_enluminures_francois_villon_XVe_sièclele retour à une certaine « vérité » des valeurs,  Villon vient opposer à son tour, une contre satire qui, pour être provocatrice dans son humour et les images (anticléricales) qu’elle soulève  n’est pas dénuée d’un certain conformisme sur le fond.

Contre ce monde médiéval chrétien qui tente pourtant si fort d’en freiner les ardeurs, le désir de richesse, de confort, et même plus loin de débauche et de luxure, les hommes et les satires n’en sont-ils pas déjà pleins ? Qu’ils suffisent de lire les fabliaux ou les diatribes de tous bords, adressées aux puissants, aux princes ou même au personnel de l’église et du clergé par la plupart des auteurs satiriques pour s’en convaincre. Dans ce contexte, qu’est-ce que le véritable anti-conformisme ? On en jugera mais finalement, peut-être que, depuis l’aube des temps, l’image du marginal ou du « voyou », polisson, jouisseur, dispendieux, etc, ne va-t’elle jamais tout à fait contre certaines voies tracées par les tenants du pouvoir et n’en est qu’une caricature ou une débauche exacerbée. De ce point de vue, en forme de clin d’oeil et de question ouverte, de Vitry à Villon et même si leurs manières diffèrent, on pourra se poser la question de savoir quel est le plus satirique des deux ?

Les Contredicts de Franc-Gontier
Ballade médiévale de François Villon

Sur mol duvet assis, ung gras chanoine,
Lez ung brasier, en chambre bien nattée*,
A son costé gisant dame Sydoine,
Blanche, tendre, pollie et attaintée :
Boire ypocras, à jour et à nuyetée,
Rire, jouer, mignonner et baiser,
Et nud à nud, pour mieulx des corps s’ayser,
Les vy tous deux , par un trou de mortaise :
Lors je congneuz que, pour dueil appaiser,
Il n’est trésor que de vivre à son aise.

Se Franc-Gontier et sa compaigne Heleine
Eussenl ceste doulce vie hantée,
D’aulx et civotz, qui causent forte alaine,
N’en mengeassent bise crouste frottée .
Tout leur mathon, ne toute leur potée.
Ne prise ung ail, je le dy sans noysier.
S’ils se vantent coucher soubz le rosier,
Ne vault pas mieulx lict costoyé de chaise ?
Qu’en dictes-vous? Faut-il à ce muser ?
Il n’est trésor que de vivre à son aise.

De gros pain bis vivent, d’orge, d’avoine,
El boivent eau, tout au long de l’année.
Tous les oyseaulx, d’îcy en Babyloine,
A tel escot, une seule jouinée
Ne me tiendroient, non une matinée..
Or s’esbate, de par Dieu, Franc-Gontier,
Hélène o luy, soubz le bel esglantier;
Si bien leur est, n’ay cause qu’il me poise ;
Mais , quoy qu’il soit du laboureux mestier,
Il n’est trésor que de vivre à son aise.

Envoi.

Prince, jugez, pour tous nous accorder.
Quant est à moy (mais qu’à nul n’en desplaise),
Petit enfant, j’ay ouy recorder
Qu’il n’est trésor que de vivre à son aise.

En vous souhaitant une excellente journée!

Fred
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