Archives de catégorie : Musiques, Poésies et Chansons médiévales

Vous trouverez ici une large sélection de textes du Moyen âge : poésies, fabliaux, contes, chansons d’auteurs, de trouvères ou de troubadours. Toutes les œuvres médiévales sont fournis avec leurs traductions du vieux français ou d’autres langues anciennes (ou plus modernes) vers le français moderne : Galaïco-portugais, Occitan, Anglais, Espagnol, …

Du point du vue des thématiques, vous trouverez regroupés des Chansons d’Amour courtois, des Chants de Croisade, des Chants plus liturgiques comme les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X de Castille, mais aussi d’autres formes versifiées du moyen-âge qui n’étaient pas forcément destinées à être chantées : Ballades médiévales, Poésies satiriques et morales,… Nous présentons aussi des éléments de biographie sur leurs auteurs quand ils nous sont connus ainsi que des informations sur les sources historiques et manuscrites d’époque.

En prenant un peu le temps d’explorer, vous pourrez croiser quelques beaux textes issus de rares manuscrits anciens que nos recherches nous permettent de débusquer. Il y a actuellement dans cette catégorie prés de 450 articles exclusifs sur des chansons, poésies et musiques médiévales.

Ballade médiévale : la fin confuse et enlaidie d’un mauvais prince

Sujet : poésie morale, poésie médiévale, poète breton, ballade médiévale, ballade satirique, auteur médiéval, Bretagne médiévale, tyran, grands rhétoriqueurs.
Période : Moyen Âge tardif, XVe siècle.
Auteur : Jean Meschinot (1420 – 1491)
Titre : Et fera fin confuse & enlaydie.
Manuscrit médiéval : MS français 24314 BnF
Ouvrage :  poésies et œuvres de Jean MESCHINOT, éditions 1493 et 1522.

Bonjour à tous,

Nous revenons, aujourd’hui, à la poésie satirique de Jean Meschinot. Au XVe siècle, ce poète et soldat servit à la cour de Bretagne. La France était alors à la main de Louis XI et sous le règne contesté de ce souverain, l’auteur médiéval breton légua une œuvre morale adressant, principalement, les devoirs des puissants et surtout leurs abus.

Au Moyen Âge tardif, l’œuvre la plus célèbre de Meschinot « Les Lunettes des Princes » connut un vrai succès d’édition mais, nous revenons ici aux 25 ballades satiriques pour lesquelles il s’est fait aussi connaitre. Dans la veine de son œuvre principale, le texte se présente comme un ensemble de poésies politiques sur la juste conduite de l’action politique et les conséquences associées à ses déviances.

Meschinot rédigea ses 25 cinq textes corrosifs dans le prolongement de la poésie critique « Le Prince » de Georges Chastellain, poète et grand chroniqueur d’alors à la cour de Bourgogne. En reprenant les strophes de Chastellain pour en faire les envois de chacune de ses ballades, le poète breton visait très certainement, lui aussi, la tête de la couronne de France : Louis XI.

La ballade satirique de Meschinot en graphie moderne avec extrait d'enluminure tiré du ms 24314

Ballade sur la fin d’un prince déloyal

La poésie du jour est la première des 25 ballades satiriques de Meschinot. On y retrouvera le fond de morale chrétienne présent dans toute son œuvre. Il ne cesse d’y affirmer la nécessaire éthique dans la conduite du pouvoir tout en mettant en garde très ouvertement sur les conséquences de sa transgression.

La menace et les sanctions planent toujours sur le prince injuste et abusif. Rien ne pourra le sauver, ni même ses belles paroles ou ses manipulations, car c’est sur ses actes seuls qu’il sera jugé.

Chez Meschinot, la punition est souvent double, à la fois spirituel et matériel. Le peuple honni le mauvais prince et ne le tolère plus. C’est même plus fort ici puisque le peuple voudra sa mort. Au delà et dans l’autre royaume, le Tout Puissant le rattrape toujours pour le punir à son tour.

Aux sources médiévales de cette ballade

Et fera fin confuse et enlaidi, la ballade satirique de Meschinot dans le MS français 24314 de la BnF.
La ballade satirique de Meschinot dans le MS français 24314 de la BnF (consultable sur gallica.fr)

On retrouve ces ballades à la suite des Lunettes des Princes dans le manuscrit médiéval Français 24314 de la BnF qui contient l’œuvre de Meschinot.

Elles accompagnent également le texte des Lunettes dans certaines éditions imprimées plus tardives. Comme ce n’est pas systématique, il faut quelquefois fouiller un peu pour les y trouver. L’édition de 1522 de Nicole Vostre qui a servi d’illustration pour l’image en tête de cet article les présentent.


Et fera fin confuse & enlaydie,
la déchéance du prince débauché et déloyal

NB : la langue de Meschinot est assez compréhensible mais quelques clefs de vocabulaire vous aideront à mieux percer certaines tournures de ce moyen français.

Dieu éternel chief de tout bon ouvrage
Nous a voulu créer a son ymage
Pour le servir & aymer à toute heure.
Quelz que soyons né de quelque lignage ;
Il ne nous a point fait tel avantaige
Pour l’oublier, ne pour luy courir seure
(se retouner contre lui, l’attaquer);
Ainsi que font ceux en leurs chauldes coles
( coup de sang, grandes colères)
Qui blaphèment son nom par les karolles
Et aultres lieux : c’est bien grant paillardie
(débauche morale).
Celluy a bien la vie maleurée
(mauvais augure)
Qui de ce cas tient son âme emmurée
Et fera fin confuse & enlaydie.

C’est desplaisir & bien haultain dommage,
Quant ung seigneur ou gentil personnage
En loyaulté & vertus ne demeure ;
Car faisant mal certes il perd son aage
(il gâte son temps),
Et si se mect de franchise en servage,
Dont il fauldra que d’honneur vuyde meure.
Si bien faictz des maulvais tu recoles,
Qui déçoivent soubz leurs manières moles
(comportements hypocrites),
Tu congnoistras que telle maladie
En cil qui l’a est à peine curée
1 .
Sur luy cherra l’offense procurée
(le châtiment s’abattra sur lui)
Et fera fin confuse & enlaydie.

Qui de raison ne veult tenir l’usage
Et quier avoir le regnom d’estre sage,
Gaste son temps & trop en vain labeure
L’homme n’a pas bien vertueux courage,
Qui s’esliève seulement par langage
Et n’a l’effect dont il veult qu’on l’honneure.
Le fol, vivant en telles choses folles
Et des vices poursuyvant les escolles
2,
S’abuse fort & fault bien que je die
Qu’envis sera sa présence endurée
(on le ne tolérera qu’à contrecœur).
Jà ne verrez son absence pleurée
Et fera fin confuse & enlaydie.

L’envoi

Prince menteur, flatteur en ses paroles,
Qui blandist gens et endort en frivoles
3,
Et rien qu’en dol
(tromperie) et fraude n’estudie,
Ses jours seront de petite durée,
Son règne obscur, sa mort tost désirée,
Et fera fin confuse et enlaidie.


Point de pitié pour le prince débauché et sans honneur, fût-il beau parleur. Meschinot le clame : son règne finira toujours dans la confusion et la laideur.

Comme la plupart des ballades satiriques du poète breton, ce texte nous semble survivre particulièrement bien à son contexte. Cela dit, c’est aussi le propre de toute bonne poésie morale que de pouvoir traverser le temps, en conservant sa part de vérité.

Découvrir d’autres ballades de Jehan Meschinot


En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


NOTES

  1. En cil qui l’a est à peine curée : celui qui se comporte ainsi ne peut pas être soigné facilement ↩︎
  2. Et des vices poursuyvant les escolles : c’est à dire poursuivant avec assiduité son étude et sa pratique des vices comme pourrait le faire un savant de sa discipline. Meschinot fait de l’ironie ici ↩︎
  3. Qui blandist gens et endort en frivoles : qui flatte les gens et les endort avec des frivolités ↩︎

« Si je chante ce fait d’amour », Un motet courtois du Codex de Montpellier

Sujet :   codex de Montpellier,   chanson médiévale, amour courtois, vieux-français,  chants polyphoniques, motets, fine amor
Période :   XIIIe siècle, Moyen Âge central
Titre:  
Se je chante, ce fait amour
Auteur :  Anonyme
Interprète :  Anonymous 4
Album :   
Love’s Illusion Music from the Montpellier Codex 13th Century    (1993-94)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous revenons à la musique médiévale des trouvères et compositeurs du XIIIe siècle avec un joli motet courtois.

Ce chant polyphonique est tiré du riche codex de Montpellier, daté du Moyen Âge central et de la fin du XIIIe siècle.
Avec plus de 330 pièces musicales annotées sur 395 feuillets, ce manuscrit médiéval, référencé sous la cote H196 et conservé à la Bibliothèque Interuniversitaire de Montpellier, est une véritable bible de la polyphonie de cette période.

L’amour courtois d’un loyal amant et sa belle

La pièce du jour est dans la veine de nombreux autres motets du Chansonnier de Montpellier. La lyrique courtoise et le sentiment amoureux y sont au programme.

Point de grande souffrance ici, d’attente lancinante ou de séparation douloureuse toutefois. Point non plus de médisants à l’horizon pour gâter l’idylle en cours. Si le loyal amant nous fait d’abondantes louanges sur sa belle dans le pur style de la lyrique courtoise, l’amour qu’il file semble sans accroc. Il est même payé en retour de sa fidélité et de son service puisque, dans la même pièce, la damoiselle y répond sur le même ton, attestant des qualités morales et courtoises de son prétendant.

L’amour est-il pour autant acquis ? Dans ce motet à trois voix, le Ténor vient nous rappeler ici que l’espoir sous-tend l’ensemble de la pièce : « Et sperabit« . Autrement dit, il (l’amant), et peut-être aussi elle, celle qui lui répond, devra sans doute espérer que l’amour perdure ou qu’il se concrétise.

Aux sources manuscrites de ce motet

Voici le motet « se je chante… Bien doit amer mon ami » tel qu’il se présente dans le Codex de Montpellier. A toutes fins utiles, nous vous proposons également la partition de cette musique médiévale au format pdf.

Le motet "Se je chante... Bien doit amer mon ami" dans le codex enluminé H196 de Montpellier.

Les pièces du chansonnier de Montpellier ne sont pas rattachées à des auteurs mais on peut, quelquefois, retrouver l’attribution de certaines d’entre elles dans d’autres manuscrits. Ce n’est pas le cas du motet du jour qui, à notre humble connaissance, est demeuré anonyme.

En ce qui concerne la transcription en graphie moderne de cette pièce, nous nous sommes appuyés sur le « Recueil de motets français des XIIe et XIIIe siècle » que Gaston Raynaud avait fait paraître en 1881 chez F Vieweg éditeur (Paris).

L’illusion d’amour avec Anonymous 4

Pour l’interprétation de ce chant polyphonique courtois, nous avons opté pour la belle version de la formation Anonymous 4.

En 1994, le quatuor féminin américain avait fait paraître un très bel album sous le titre « Love’s Illusion, Music from the Montpellier Codex 13th Century« . Cette production d’exception présente 29 pièces et motets issus du célèbre codex, pour un peu plus d’une heure d’écoute (65 minutes).

Love's Illusion, ou les motets du Codex de Montpellier par la Quatuor Anonymous 4 (pochette de l'album)

L’album a été réédité chez Harmonia Mundi aux débuts des années 2000. Vous devriez donc pouvoir le commander chez votre meilleur disquaire. A défaut, il est également disponible au format CD ou sous forme dématérialisée sur différents plateformes en ligne. Voici un lien utile pour le débusquer : Love’s Illusion, l’album d’Anonymous 4.

Artistes ayant participé à cet album

Ruth Cunningham, Marsha Genensky, Susan Hellauer, Johanna Rose.


« Se je chante, … Bien dois amer mon ami »
motet courtois du chansonnier de Montpellier

NB : la traduction de ce motet en français moyen ne nous semble pas présenter de difficultés majeures. Quelques clés de vocabulaire devraient donc suffire à vous éclairer dans sa compréhension.

Se je chante, ce fait amour,
Qui mon cuer esclaire
Nuit et jour
D’un penser tout plain de douchour
(douceur)
Vers ma dame debonaire,
Que par droit est examplaire
Et de toutes la flour
De bonté, biauté et valour.
Bien le desclaire
Son dous gracieus viaire
(visage)
Par maint tour ;
Si me doit moût plaire
Sans retraire
(sans réserve)
Que s’amor si me va entour
1 .

J’en oublie toute doulour,
Et m’en paine mieus de bien faire,
Car de servir dame de tel afaire
Vient hounour.
Quant on le sert bien sanz folour
(folie),
On en atent dous salaire,
Et s’en est toute la vie meillour.
Or veulle amour que sans mesfaire
Puisse maintenir ce dous labour,
Sans nule pensée d’aillours !
Car riens ne m’est contraire
En ma dame, en cui tous biens s’aaire
2
Et toute hounour
Par grant savour.
Ne de sa fresce colour
Je ne puis estraire
Fors samblant d’atraire
(qu’un esquisse d’encouragement) :
Ce tient mon cuer en ardour.


Bien doî(t) amer mon ami
Autant que moi ;
Car il l’a bien deservi.
Raison de ce dirai pour quoi :
Nuit et jour a de cuer acompli
Mes volentés, sans mal ne desroy
(ni désarroi),
Puis qu’il m’ama, et je li.
Riens en li a blasmer ne voi :
Jolis est, biaus et de maintiens coi
(calme, tranquille);
Dieus ! combien m’amour en li emploi.
Si n’en puis mais, se j’en di
Qu’autant que moi amer le doi
Puis qu »il m’aime en bone foy.

Et sperabit. (et il/elle espérera)


Vous pourrez découvrir d’autres pièces du talentueux quatuor Anonymous 4 aux liens suivants :

En vous souhaitant une  excellente journée.

Frédéric Effe.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes

  1. « Que s’amor si me va entour « : Quand son amour m’entoure ainsi . ↩︎
  2. « En cui tous biens s’aaire » : en laquelle toutes choses bonnes résident. ↩︎

Enluminure, notre contribution en image à un manuel scolaire

Enluminure du renard et de l'ombre de la lune, détail, fable de Marie de France.

Sujet : enluminure, fable médiévale, manuel scolaire, littérature française, littérature médiévale, Marie de France, renard, langue française.
Période : de l’Antiquité à nos jours, Moyen Âge.
Titre : Terres des Lettres (Français), programme 2026, classes de 5ème, Éditions Nathan.

Bonjour à tous,

E enluminé

n ce mois de rentrée, nous sommes heureux de vous annoncer notre modeste contribution iconographique à un manuel scolaire à destination des collèges. L’ouvrage est issu de la collection des Éditions Nathan intitulée Terre des Lettres. Il est consacré à l’enseignement du français et de la littérature pour les classes de 5e.

Terres des Lettres Français, édition 2026

Couverture du manuel scolaire "Terre des Lettres Français, des éditions Nathan (programme 2026, classe de 5e)

Pour qui a usé ses fonds de culotte sur les bancs du collège à la toute fin des années 70, les thèmes abordés dans ce manuel scolaire apparaissent particulièrement variés.

Les « classiques » d’antan sont, certes, au rendez-vous. Homère y côtoie Molière, ou encore Jules Verne, Joseph Kessel, Louisa May Alcott et d’autres.

Plus étonnant peut-être, Le Hobbit de Tolkien et certains héros du Seigneur des anneaux y trouvent aussi leur place. Étonnant mais pas forcément déplacé ! De notre côté, nous ne nierons pas les qualités littéraires de l’œuvre du grand JRR. Bien que l’ayant découverte plus tardivement et hors du cadre scolaire, nous l’avons même largement arpentée et relue.

Littérature médiévale et Moyen Âge

déco médiévale enluminure renard.

Pour ce qui est de la littérature médiévale et du Moyen Âge plus proche des sources historiques, on les trouve également bien représentés dans l’ouvrage.

Chevalerie et courtoisie, poésies variées ou légendes arthuriennes croisent l’indémodable roman de Renard. Rutebeuf y fait même une apparition avec une version écourtée et modernisée de sa complainte. Les fables de Marie de France viennent aussi compléter le tableau.

Enfin, du côté de l’Orient médiéval, la sagesse persane se voit gratifiée d’un large chapitre sur Les Mille et une Nuits que le sage Saadi n’aurait pas désavoué.

Conception et supports pédagogiques

déco médiévale enluminure renard.

Pour dire un mot de la conception et de la mise en page de ce manuel, elle se signe par un bon nombre d’illustrations et une signalétique soignée sur les objectifs de chaque texte ou exercice.

Des séquences « Art et culture » permettent aussi de varier les supports d’apprentissage, en s’appuyant notamment sur le cinéma. Dans cette même rubrique, on trouvera même un support sur les super héros et Captain America que ne désavouerait sans doute pas un William Blanc (voir sa conférence sur les héros arthuriens et les super héros)

Marvel aurait-il supplanté Steinbeck et ses Raisins de la colère au panthéon des classiques américains ? Heureusement non et l’ouvrage ne s’y limite pas, mais quand je vous dis que nous sommes loin de nos manuels scolaires de la fin des 70’s, en voilà un exemple. Pour plus d’informations sur ce manuel scolaire, nous vous invitons à consulter le lien suivant.

L’enluminure du renard et de la lune

Fable de Marie de France et enluminure du Renard, Terre des Lettres français (Nathan, 2026).

C’est dans le chapitre réservé aux fables que notre contribution graphique trouve sa place. Cette enluminure composite est extraite de notre article sur la fable du Renard et de la Lune de Marie de France.

Nous avons réalisé cette illustration à partir de différents manuscrits médiévaux.

Le manuscrit Français 113 (Lancelot en Prose de Robert Boron) et le Français 112.3 (compilation arthurienne de Micheau Gonnot) ont fourni une partie du décor et du paysage. Tous deux sont datés du 15e siècle.

Le renard, à l’arrière-plan, provient du manuscrit médiéval Français 616 ( Le Livre de Chasse de Gaston Phébus et Déduits de la chasse de G de La Buigne). Il est daté du 14e siècle. Le renard au premier plan est l’élément le plus moderne de toute cette illustration. Il provient du Ms 3401 de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Ce codex contient un superbe bestiaire médiéval daté du 16e siècle. Pour la lune et son reflet, elle est également médiévale, mais nous en gardons le secret. Il faut bien préserver un peu de mystère.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

De Beaux Alexandrins pour un Salut d’Amour Médiéval

Sujet : vieux-français, poésie médiévale, poésie courtoise, amour courtois, trouvères, langue d’oïl, salut d’amour, loyal amant, fine amor, complainte d’amour.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : « Or m’estuet saluer, cele que je desire »
Ouvrage : Manuscrit Français 837 de la BnF.

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous partons à la découverte d’une nouvelle poésie courtoise du Moyen Âge central et notamment d’un salut d’amour.

Ce genre particulier du XIIIe siècle nous a laissé quelques rares pièces dont un érudit comme Paul Meyer avait supposé qu’elles avaient dû été plus nombreuses dans les faits que celles parvenues par les manuscrits1 (autour d’une vingtaine).

Le Salut d'amour du ms français 837 avec une enluminure du Codex Manesse

Quatrains d’alexandrins pour un loyal amant

Le salut d’amour du jour diffère de ceux que nous avons pu étudier jusque là. Il est même d’une forme assez rare pour être soulignée puisqu’il présente une succession de beaux alexandrins regroupés en quatrains. Les rimes sont léonines. Autrement dit, la fin de chaque hémistiche rime et s’accorde avec les hémistiches des vers suivants.

Sur le fond, le trouvère reprend les codes habituels de la poésie courtoise. La dame y est grandement louée tant pour sa beauté que ses qualités morales (surtout pour sa beauté quand même). C’est assez pour que notre loyal amant en perde le sommeil et dans sa complainte, en appelle à la pitié de la belle pour lui ouvrir son cœur.

Comme dans de nombreuses pièces du genre, les médisants, les envieux et les perfides rodent. Ils ont même ici bonne place puisque plusieurs strophes leur sont consacrés. Toujours à l’embuscade, ils sont aussi là pour nous rappeler la nature souvent transgressive de l’amour courtois.

Aux sources manuscrites de cette poésie

Le salut d'Amour en Alexandrins dans le manuscrit médiéval enluminé Français 837 de la BnF, Recueil de fabliaux, dits, contes en vers, datation  (fin du XIIIe s)
La poésie courtoise du jour dans le MS Français 837 de la BnF, Recueil de fabliaux, dits, contes en vers.

Vous pouvez retrouver ce salut d’Amour dans le manuscrit médiéval Français 837 de la BnF.

Ce riche codex contient divers fabliaux, dits, contes en vers datés du XIIIe siècle. Datés de la fin de ce même siècle, il dénombre pas moins de 249 pièces pour de nombreux auteurs cités ou demeurés anonymes. L’œuvre de Rutebeuf y est particulièrement représentée avec 31 pièces.


Or m’estuet saluer, cele que je desire
dans le vieux français d’origine

NB : nous avons ajouté de nombreuses clefs de vocabulaire pour vous guider dans la compréhension de cette poésie en vieux français d’Oïl.

Or m’estuet saluer — cele que je desire
Et moi esvertuer — por sa grant bonté dire.
Sovent me fait muer — le cuer d’angoisse et ďire
Et le cors tressuer
2— quant sa biauté remire.

Bien vueil que vous sachiez — que vostre amour m’esprent;
Si en sui enlaciez — que de nuit me seurprent.
Voirs est que sui plaiez, — mes la plaie reprent’
3,
Quant vous voi si sui liez — toute joie m’en prent.

Cortoise et bien aprise, — bone et vaillanz et sage,
Rose esmerée
4 esprise — sanz orgueil, sanz outrage,
Bouche très bien alise
5, — resplendissant visage,
Tant vous aim, bele, et prise — que je vous faz hommage.

Encor vous loerai, — qu’assez i a à dire,
Je voi de voir et sai, — tant a en vous matire,
II n’est ne clers ne lai — qui soit dedenz l’empire
Qui seùst vo valor — ne racorder ne dire
6.

Mon salu vous envoi — comme à dame et amie,
Et, por fere convoi, — ma complainte jolie,
Dame, vous i envoi, — nel tenez à folie
7,
Quar je ne sai ne voi — comment mon cuer vous die.

Departir ne m’en quier — quar je l’aim sanz retrere,
Et amer et proisier
8— je vueil la debonere.
Ne me puet anoier — ne torment ne contrere ;
Or se puent noier — li felon deputaire
9.

Diex vous puist mal doner, — felon et losengier !
Toz dis volez mener — tricherie et dangier,
Et fins amanz mener — de lor vie eslongier;
De faussement errer — aurez encor loier.

Bele, ne créez mie — les felons mesdisanz,
Quar il sont plain d’envie — et fel et despisanz
10;
Amer vueil sanz boisdie
11 — en despit des nuisanz ;
Ne sai se j’ai amie, — mes je sui ses amanz.

Fine, sachanz et pure, — humble, piteuse et simple,
Compassée à nature, — blanche gorge com guimple
12,
Portréte de feture — qui tout mon cuer raïmple
De joie sanz mesure, — tant a la chiere simple
13.

Tant par est bien taillie — et de piez et de mains.
Bien fete et eschevie
14 — d’espaules et de rains ;
Blanche gorge polie — i mist le souverains
Por le mont esgarder, — de ce sui toz certains
15.

Joie n’ai ne leece — se de li ne me vient,
Si ai duel et tristece, — que il ne li souvient
De moi qui sui en chace — por li quant me sovient
De sa vermeille face — qui si bien li avient.

Ainz Narcisus n’ama — dame si com je l’aime,
Car ele sourpris m’a, — et si n’ai pas l’estraine
16
De li, que tel fame a — si clere face plaine,
N’onques ne s’aesma — à alegier ma paine.

Par Dieu ! je servirai — tant que pitié vaintra
Son dur cuer qu’en esmai — m’a fet vivre pieça.
Bien me met en essai — vers li, lors si saura
Se je onques faussai — cele qui mon cuer a.

Or soit à son plesir, — car je sui en balance
Et par ce n’ai loisir — ne n’ai mes de souffrance,
Je ne puis mes souffrir — si grande desirrance,
Se li vueil requérir — qu’el me face alejance.

La fin de ma complainte — ferai, puis, si deprie
17
Au Dieu d’amors mains jointes — que il me face aïe
18
Tant que je aie ataint — ce dont j’ai tel envie :
C’est l’amor à la cointe; — lors si raurai
19 ma vie.

Explicit complainte d’amors.


Découvrez d’autres saluts d’amour traduits et commentés :

Sur l’amour courtois, vous pouvez également consulter : Monde littéraire, monde médiéval, réflexions sur l’Amour courtois


Notes

  1. « Le salut d’amour dans les littératures provençale et française », Paul Meyer, Bibliothèque de l’école des chartes. 1867, tome 28 (persee.fr) ↩︎
  2. Tressuer : le corps agité, en nage ↩︎
  3. Il est vrai que j’en suis blessé mais la blessure augmente, me rattrape. ↩︎
  4. Esmérée : fine et délicate ↩︎
  5. Alise : douce, lisse, délicate ↩︎
  6. Il n’est de clerc ni de poésie (lais) qui puisse conter ou exprimer véritablement votre valeur. ↩︎
  7. Ne le prenez pas pour une folie, un acte inconsidéré ↩︎
  8. Proisier : preisier, louer ↩︎
  9. Felon deputaire : les perfides mauvais ↩︎
  10. Despisanz : haineux ↩︎
  11. Sans boisdie : sans ruse, sans tromperie ↩︎
  12. Allusion à la blancheur de la guimpe, coiffe médiévale de tissu blanc ↩︎
  13. Chière simple : douce mine, visage ingénu ↩︎
  14. Eschevie : svelte, de forme parfaite ↩︎
  15. « i mist le souverains Por le mont esgarder, — de ce sui toz certains. » : Dieu a créé toute cette perfection et ses beaux atours pour que le monde les regarde, de cela je suis certain ↩︎
  16. Il n’a pas la chance d’avoir la réputation de Narcisse (qui n’a jamais aimé de femmes) mais il aime la femme la plus belle et sans égale pour soulager sa peine (?). ↩︎
  17. Deprïer, déproier : implorer, supplier ↩︎
  18. Qu’il me face aïe : qu’il vienne à mon secours, à mon aide. ↩︎
  19. De Ravoir : retrouver, recouvrer : je retrouverai ma vie ↩︎