Archives de catégorie : Musiques, Poésies et Chansons médiévales
Vous trouverez ici une large sélection de textes du Moyen âge : poésies, fabliaux, contes, chansons d’auteurs, de trouvères ou de troubadours. Toutes les œuvres médiévales sont fournis avec leurs traductions du vieux français ou d’autres langues anciennes (ou plus modernes) vers le français moderne : Galaïco-portugais, Occitan, Anglais, Espagnol, …
Du point du vue des thématiques, vous trouverez regroupés des Chansons d’Amour courtois, des Chants de Croisade, des Chants plus liturgiques comme les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X de Castille, mais aussi d’autres formes versifiées du moyen-âge qui n’étaient pas forcément destinées à être chantées : Ballades médiévales, Poésies satiriques et morales,… Nous présentons aussi des éléments de biographie sur leurs auteurs quand ils nous sont connus ainsi que des informations sur les sources historiques et manuscrites d’époque.
En prenant un peu le temps d’explorer, vous pourrez croiser quelques beaux textes issus de rares manuscrits anciens que nos recherches nous permettent de débusquer. Il y a actuellement dans cette catégorie prés de 450 articles exclusifs sur des chansons, poésies et musiques médiévales.
Sujet : codex de Montpellier, musique médiévale, chanson médiévale, amour courtois, vieux-français, chants polyphoniques, motets, fine amor, traduction. Période : XIIIe siècle, Moyen Âge central. Titre: « E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir« Auteur : Anonyme Interprète : Sinfonye Album : Trois soeurs, Three Sisters, 13th c , french songs (1995).
Bonjour à tous,
os pérégrinations médiévales du jour nous entraînent vers les musiques polyphoniques du XIIIe siècle. Elles nous donneront l’occasion de lever le voile sur un joli motet courtois issu du Codex de Montpellier. Au passage, nous découvrirons aussi une formation de musiques anciennes de haute tenue : l’ensemble Sinfonye fondé par la musicienne et compositrice Stevie Wishart.
L’amour courtois du Codex de Montpellier
La pièce du jour s’inscrit dans la parfaite continuité de nombreux motets présentés dans le codex de Montpellier ou chansonnier de Montpellier. Ce précieux manuscrit médiéval est conservé à la Bibliothèque Inter-Universitaire de la ville du même nom sous la référence H196.
Avec plus de 330 chansons et motets annotés musicalement pour un grand nombre de pièces courtoises, ce codex forme un témoignage important des œuvres polyphoniques des XIIe et XIIIe siècles.
Le manuscrit a conservé l’anonymat des auteurs des pièces qu’il propose mais on peut retrouver tout de même certaines paternités en croisant les manuscrits. En l’occurrence, celle du jour ne semble pas avoir d’auteur précis.
Le motet « E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir » & sa partition, dans le codex de Montpellier (H196)
Ce motet se situe dans la veine de l’amour courtois de cette période. On y retrouvera l’amant-poète se laissant bercer par ce « mal d’aimer » qui lui procure, toute à la fois, douleur et joie. La dame de son cœur sera, quant à elle, couverte d’éloges et louer comme il se doit. Enfin, pour sceller l’accomplissement parfait de la lyrique courtoise, les habituels jaloux et médisants pointeront aussi leur nez pour essayer d’entraver les idylles des amants.
Pour la découverte en musique de ce motet du Moyen Âge central, nous avons choisi une belle version très épurée, celle de l’ensemble médiéval Sinfonye.
La formation Sinfonye de Stevie Wishart
Sinfonye est un groupe de musique médiévale fondé en 1986 par la compositrice, musicienne et chanteuse Stevie Wishart.
Formée à Cambridge puis à Oxford et à la Guildhall School of Music and Drama de Londres, Stevie Wishart s’est illustrée en tant que compositrice dans le domaine de la musique contemporaine. Parallèlement, elle a mené une partie importante de sa carrière autour des musiques anciennes et médiévales avec un parti-pris d’ethnomusicologie et de restitution. C’est dans cet esprit qu’elle a fondé Sinfonye.
Depuis sa formation, l’ensemble a développé une riche discographie autour de la musique médiévale sur des thématiques assez variées. Les albums vont de l’amour courtois à l’œuvre d’Hildegarde de Bingen, en passant par des thèmes comme les musiques de Noel dans l’Angleterre médiévale, les cantigas de Santa Maria, des danses et musiques de l’Italie du XIVe siècle, des musiques du temps d’Aliénor d’Aquitaine, ou même encore un album consacré à la femme médiévale « amante, poétesse, protectrice et sainte ».
Côté actualité, les dernières productions de Sinfonye datent des années 2010. Depuis, la formation a, semble-t-il, arrêté de se produire mais sa directrice continue ses recherches autour de la fusion/rapprochement entre musiques médiévales et univers musicaux plus contemporains.
L’album Trois soeurs, Three Sisters, chansons du 13e siècle – France
Le motet du jour est tiré d’un album de 1995, originellement sorti sous le titre « Three sisters on the seashore« .
Cette production de Sinfonye propose 33 pièces dont la grande majorité sont des chansons et motets polyphoniques du XIIIe siècle. Une bonne partie d’entre elles sont anonymes et tirées du codex de Montpelier H196.
Les 58 minutes d’écoute sont agrémentées de quelques estampies mais aussi d’une composition plus moderne de la directrice Stevie Wishart, dans l’esprit d’un motet médiéval.
Depuis sa sortie initiale, l’album a été réédité par Glossa Music qui le propose encore dans son catalogue. A défaut de vous le procurer via l’éditeur ou votre disquaire habituel, vous pourrez aussi le retrouver sur certaines plateformes légales de streaming.
Musicien et artistes présents sur cet album :
Vivien Ellis (voix), Jocelyn West (voix), Stevie Wishart (voix, vièle à archet, vielle à roue, direction)
E, Dame Jolie, mon cuer sans fauceir La version en vieux-français
E dame jolie Mon cuer sans fauceir Met an vostre bailie Ke ne sai vo peir.
Sovant me voit conplaignant Et an mon cuer dolosant D’une malaidie Dont tous li mons an amant Doit avoir le cuer joiant Cui teilz malz maistrie Si formant m’agrie. Li dous malz d’ameir Ke par sa signorie Me convient chanteir
E dame jolie….
J’ain de cuer an desirant Dou monde la mués vaillant Et la plus prixie Plus saige ne mués parlant N’a honor mués antandant On mont ne cuit mie. Ne sai ke j’an die Mais a droit loweir C’est la muez ensaignie C’on puxe trover.
E dame jolie….
Bien sai ke fellon cuxant M’ont estei souvant nuxant Ver vostre partie Tres douce dame a cors gent Por Deu, ne-s croiez pas tant Ces gens plain d’anvie. Jai si corte vie Lor puist Deus doneir K’il ne me puxent mie Ver vous plus grever.
E dame jolie….
La traduction de ce motet en français actuel
NB : pour éclairer ce motet, nous avons opté pour une traduction complète du vieux français original (relativement ardu) au français actuel.
Ah ! belle dame, Je remets mon cœur Sincèrement en votre pouvoir , Car je sais que vous êtes sans égale.
Souvent je me plains En mon cœur affligé D’un mal Qui donne à tous ceux qui aiment, Et que cette douleur accable, Un cœur rempli de joie. Le doux mal d’aimer Me tourmente tellement Que, sous son emprise, Il me faut chanter.
Ah ! belle dame, …
J’aime sincèrement, et désire La femme la plus digne du monde, Et la plus précieuse ; Je ne crois pas qu’il y en ait d’autre Plus sage et plus éloquente au monde Ni plus respectueuse de l’honneur. Je ne sais qu’en dire de plus, Si ce n’est lui rendre un hommage mérité (la louer comme il convient): Elle est la femme la plus cultivée Qu’on puisse trouver.
Ah belle dame, …
Je sais bien que des calomniateurs S’en sont souvent pris à moi Pour me nuire (diffamer) auprès de vous. Ma très chère dame, si belle à voir, Pour l’amour de Dieu, ne croyez pas tant Ces gens plein d’envie. Que Dieu leur accorde Une vie brève, Afin qu’ils ne puissent plus Vous faire de tort (vous opprimer).
Sujet : chanson, poésie d’inspiration médiévale, musique, folk, poésie, médiévalisme, Bretagne, chant traditionnel. Période : XXe siècle, XIXe siècle Auteur : Luisa Zappa, Angelo Branduardi, Etienne Roda-Gil (VF) Titre : La sposa rubata, l’épouse dérobée Album : La pulce d’acqua (la demoiselle), 1977.
Bonjour à tous,
oursuivant notre quête du Moyen Âge sous toutes ses formes, nous partons, aujourd’hui, à la découverte d’une belle chanson d’Angelo Branduardi peut-être un peu oubliée hélas. Elle a pour titre « La sposa rubata« , en français « l’épouse dérobée » et elle est extraite de l’album La pulce d’acqua qui fut un des grands succès français et italien du troubadour italien moderne à la fin des années soixante-dix.
Le folk a connu une période particulièrement privilégiée durant les années 70 en Angleterre et aux Etats-Unis, et même, jusqu’au début des années 80 en France et dans d’autres pays d’Europe.
Au delà d’une mise en valeur de chansons anciennes et traditionnelles, les formations musicales d’alors ont souvent puisé leurs inspirations dans le Moyen Âge. Les histoires, les tournures et le contenu des chansons, mais aussi les instruments anciens et les sonorités, venaient renforcer les références à cette période même s’il n’était pas toujours question d’origine médiévale stricto sensu.
Autrement dit, le folk médiéval d’alors jusqu’à aujourd’hui peut évoquer une certaine idée du Moyen Âge ou s’en inspirer, sans pour autant se rattacher systématiquement au répertoire de cette période. « Ça fait médiéval » mais ça n’en provient pas forcément. La chanson qui nous occupe aujourd’hui en est une illustration.
Pour remonter aux sources de cette « épouse dérobée » d’Angelo Branduardi, nous aurons à faire un détour par un chant populaire et fantastique breton connu sous le titre « la fiancée de Satan » (et d’autres noms encore). Avant cela, disons un mot de cette pièce d’orfèvrerie qu’est l’album concocté, à la fin des années 70, par le troubadour Branduardi : La pulce d’acqua dans sa langue originale ou La demoiselle en français.
« La demoiselle », album folk poétique aux accents médiévaux
C’est en 1979 que le maître de musique italien fait paraître « La demoiselle« , adaptation française de l’album original italien « La pulce d’acqua » paru en 1977.
Dans le courant de cette même année, la radio française commence à diffuser le titre phare de l’album « La demoiselle » qui va devenir un véritable tube, propulsant le jeune musicien dans les hits de l’époque. Il s’agit, en réalité, du quatrième album de l’artiste. Le précédent « Alla fiera dell’est » (« A la foire de l’est« ) sorti en 1978, lui avait déjà valu un grand succès pour son titre phare du même nom.
Rock progressif, folk médiéval poétique
Difficile alors de situer cette musique teintée de sonorités anciennes, avec une touche de modernité et de rythme. Dans le contexte de l’époque, on est tenté de la rattacher à certaines influences de rock-folk progressif, mais, en réalité, l’œuvre d’Angelo Branduardi ne ressemble à rien d’autre. Une chose est certaine, la recette plait.
Sur scène, ses talents de multi-instrumentiste deviennent une autre de ses signatures. Même s’il reste attaché au violon, il virevolte et passe d’un instrument à l’autre. Son style hors du temps et sa coiffe abondante déroutent. Son énergie autant que son implication sur scène saisissent. Bref, Angelo est unique. Il est d’un autre temps. Il le reste et le demeurera tout au long d’une carrière qui dure encore en 2025 pour le plus grand plaisir de son audience.
L’épouse dérobée d’Angelo Branduardi adaptée par Roda-Gill.
Contes du monde et références médiévales
Pour ce qui est des titres de l’album la pulce d’acqua, la proposition du cantautore italien s’affirme, là encore, comme totalement originale. Ses choix vont à des contes et des histoires anciennes empruntés à différentes époques et traditions. La poésie en sourd par tous les pores et le troubadour y affirme un genre tout à fait à part avec des inspirations aussi solides que variées.
L’importance de Luisa Zappa Branduardi
Avant d’aller plus loin précisons que s’il compose la musique, son épouse Luisa Zappa Branduardi tient un rôle essentiel dans l’élaboration des textes. On peut vraiment parler d’une véritable alchimie entre eux, plus encore que de collaboration.
Sur le terrain français, la rencontre du monde de Branduardi avec la plume d’ Etienne Roda-Gil sera décisive. Là encore, on peut parler de véritable prouesse dans les adaptations.
Pour des raisons d’itinéraire personnel, la version originale italienne nous a toujours plus touché mais le talent du parolier français a visé juste. Le succès de Branduardi dans l’hexagone s’explique certainement par la qualité de ses adaptations.
Neuf pièces d’exception pour un album unique
Si les inspirations ne sont pas toutes médiévales, l’auteur-compositeur italien approche son travail comme un véritable conteur et troubadour. C’est aussi cela qui fait que sa musique autant que ses textes restent totalement originaux dans le champ qui est le sien. Folk médiéval, peut-être mais surtout « Branduardesque ».
Jugez plutôt en égrainant les titres de cet album : « Nascita di un lago » (naissance d’un lac) est inspiré de l’amour de Merlin pour Viviane. « Il cilegio » (le cerisier) est une reprise du célèbre « Cherry-Tree Carol » ballade gaélique du XVe siècle inspirée, elle-même, de l’évangile médiéval du Pseudo-Matthieu.
« La pulce d’acqua » (la puce d’eau ou demoiselle) qui donne son titre à l’album est tirée d’un conte amérindien et se réfère au chamanisme. « La lepre nella luna » (le lièvre dans la lune) et sa terrible trahison provient d’un conte bouddhiste à propos de la silhouette du lapin qu’on peut voir apparaître, quelquefois, en regardant la lune. Le tonitruant « Ballo in fa diesis minore » avec ses allures de danse macabre est inspiré de chants et mélodies italiennes d’origine médiévale, les scjaraciule maraciule. Ces derniers auraient accompagné les rites d’exorcistes ou fait office de chants populaires rituels d’invocation.
Il y a encore l’incontournable « Il poeta di corte » (le poète de cour) sur une inspiration musicale de Gaspar Sanz. Là encore, le Moyen Âge est omniprésent. C’est l’histoire d’un poète libre et défiant qu’on pourchasse mais qui se relève à chaque fois.
« Il Marinaio » (le marin) évoque l’histoire d’Ulysse et Pénelope et l’attente amoureuse du marin et sa promesse de retour. Sur le fond, on pourrait aussi penser à certaines cantigas de amigo ou chansons de toile). « La Bella dama senza pieta » est une belle dame sans merci inspirée directement de la poésie d’Alain Chartier. Le Moyen Âge, encore lui.
Viennent encore s’ajouter les superbes « Confessioni di un malandrino » (Confessions d’un malandrin) inspirées par la poésie romantique de Sergueï Aleksandrovitch Essenine. Là encore, le thème du poète incompris n’est pas sans évoquer l’image du troubadour errant.
Enfin, vient « la sposa rubata« , cette épouse dérobée tirée directement du chant celtique et breton et qui nous occupe aujourd’hui.
L’épouse dérobée ou la fiancée de Satan
Une enluminure de vipère tirée du ms Latin 2843E de la BnF (Fin XIIIe siècle)
C’est la chanson folklorique bretonne « Ar plac’h dimezet gant an diaoul« , « la fille mariée avec le diable » qui a inspiré à Angelo Branduardi son « épouse dérobée« . On connait cette chanson bretonne sous de nombreuses variantes « la fiancée de Satan« , « la fiancée en enfer« , « la chanson de Jeanne Le Guern« , « Je me suis fiancée deux ou trois fois« .
Elle est encore connue comme « La chanson de la vipère » 1. Pourquoi ce dernier titre ? Parce que la vipère chante ou plutôt siffle que celui ou celle qui s’est fiancé trois fois sans se marier finira brûler en Enfer. On ne badine pas avec l’amour, dit le dicton, encore moins quand le diable s’en mêle.
Sauf erreur de notre part, en ce qui concerne la mélodie, celle proposée par Branduardi ne semble pas être inspirée d’une version connue du chant breton.
Une chanson fantastique et gothique
Le récit de « Ar Plac’h Dimezet Gand Satan » est teinté de fantastique et d’horreur. La chant conte l’histoire d’une jeune femme se mariant dans de merveilleuses parures.
Le Mariage, enluminure du XIVe siècle, Niccolò di Giacomo da Bologna (NGoA,Washington)
Au sortir de l’église l’attend un inquiétant cavalier monté, vêtu d’une lourde armure. Il propose de la ravir un instant à la cérémonie pour la montrer à « ses gens ». Naïvement, elle le suit mais ne reviendra pas.
A la nuit tombée, les joueurs de musique rentrant de la cérémonie croisent à nouveau le mystérieux cavalier. Ce dernier s’enquiert auprès d’eux de la réussite de la cérémonie. Les musiciens lui confient que la mariée à disparu et se voient proposer par l’inconnu de les conduire jusqu’à elle. Bien qu’effrayés, ils se laisseront guider sur une barque à travers « le lac de l’Angoisse et des ossements » jusqu’à un endroit où la fiancée se tient paisible et résignée. Elle dit s’apprêter à donner de « l’Hydromel aux damnés ».
Sous l’injonction du cavalier à faire un présent à ses visiteurs, elle leur proposera ses rubans de noces et son anneau d’or pour le rendre à son mari. Et comme les ménestriers acceptent ses présents, elle scellera sans le vouloir le pacte et se noiera en hurlant dans le puits des Enfers. On apprendra finalement la raison de sa funeste mésaventure : elle avait été fiancée trois fois, avant de contracter ce mariage.
Moyen Âge romantique ou chanson médiévale
La chanson est présente dans le Barzaz-Breiz, ouvrage de chants populaires bretons publié au début du XIXe siècle (1839) et réédité tout au long de ce même siècle. On la trouve sous le titre « Ar Plac’h Dimezet Gand Satan » dans l’édition de 1883, et l’auteur, le vicomte Hersart de la Villemarqué, émet l’hypothèse d’un chant pouvant remonter au XIIIe siècle2.
Il est vrai que le texte recueilli vibre d’imagerie médiévale : « un chevalier vêtu de fer et d’un casque d’or » montant « une haquenée saxonne aussi noire que la nuit« . Ajoutez à cela un bel habit ornée fait par « dix-huit tailleurs » pour confectionner la robe de mariée, la présence des ménestriers à la cérémonie et qui jouent un rôle central pour témoigner de toute l’histoire ou encore « l’hydromel » distribué aux damnés.
S’ajoute encore une référence à une certain « Pierre qui est à Izel-vet » et dans lequel l’auteur voit un possible contemporain du XIIIe siècle. Enfin, dans la chanson, le poète dit être un vieux barde voyageur. Tout cela nous place dans un univers de référence ancien et médiéval.
En terme de folklore, il n’est pas rare que les découvreurs tendent à projeter l’origine de leurs trouvailles aux points les plus reculés dans le temps. Cela semble un trait assez prononcé au XIXe siècle.
Dans des écrits plus tardifs datés du XXe siècle, le linguiste et écrivain breton Francis Gourvil rejeta l’hypothèse d’une origine médiévale de cette chanson, en la rapprochant d’une imagerie gothique et romantique plus récente ( XVIIIe, XIXe s) 3. Cela se tient pour la version très marquée du Barzaz-Breiz et il s’appuie également ses conclusions en comparant d’autres versions de la chanson dont les références médiévales sont absentes.
D’un point de vue documentaire, la majorité des versions de la chanson a été collectée entre le XIXe et les débuts du XXe siècle. Aurait elle pu passer du bouche à oreille et traverser quatre ou cinq siècles par le truchement de la culture orale ? C’est toujours possible mais rien ne permet de l’établir factuellement. A date, on n’en trouve aucune trace dans d’anciens manuscrits médiévaux ou même antérieurs au XIXe siècle.
Jeanne Le Guern : autre variation sur le thème
En reprenant la version de la chanson « ‘Jeanne Le Guern » du Gwerziou Breiz-Izel4, autre compilation de chants bretons datée du XIXe siècle, on note avec Francis Gourvil, que les éléments gothiques introduits dans la version du Barzaz-Breiz en sont notablement absents.
Tout en étant similaire sur le fond, la version « Jeanne Le Guern » varie également sur son déroulement. Elle met beaucoup plus l’emphase sur la légèreté de mœurs de la damoiselle et son caractère fantasque. Quoi qu’il en soit sa charge dramatique et fantastique reste entière et cette image de la belle engloutie dans les flammes de l’enfer après avoir rendu son chapelet de noces reste digne d’un conte d’horreur.
« The Deamon lover » ou the « House Carpenter »
Sur le thème fantastique de l’épouse enlevée par le diable, on trouve une ballade assez semblable du côté des îles irlandaises et écossaises. Disons que sans être identique, cette chanson présente tout de même certaines parentés sur le fond avec le chant breton.
Cette pièce d’outre-manche est connue sous de nombreux titres « The Deamon lover » (la fiancée du démon), « TheHouse Carpenter« , « A Warning for Married Women« , « The Distressed Ship Carpenter« , « James Harris » … Elle est d’autant plus intéressante qu’elle est datée du milieu du XVIIe siècle (1657)5 . Ce n’est toujours pas le Moyen Âge mais c’est tout de même plus ancien que le courant du XIXe siècle.
La fiancée du démon outre-manche
Cette autre « Fiancée du Démon » conte l’histoire d’une femme promise à un marin. L’homme n’étant pas revenu d’une sortie en mer, elle se mariera finalement à un charpentier. Un jour pourtant, le navigateur revient (ou ce qui lui semble), il promet à la dame de l’emmener avec lui sur les mers pour vivre enfin leur idylle. Elle refuse tout d’abord, alléguant de son union actuelle et de l’enfant que celle-ci vient de lui donner. Toutefois, devant l’étalage des possessions du marin et son bagout, elle finira par céder.
Elle se trouvera bientôt en train de naviguer en sa compagnie, hélas bien loin des promesses de l’usurpateur. Damnée et piégée pour sa trahison, son voyage aura pour horizon les mers et les collines de l’enfer, en compagnie du démon lui-même.
Dans d’autres versions, le bateau coule simplement à quelques embardées de là mais la destination reste la même pour l’infortunée épouse. Est elle punie pour avoir « trahi » trois fois ? une fois le marin et l’autre fois le charpentier et peut être une troisième fois en abandonnant son nouveau-né ? L’histoire ne le dit pas mais on voit bien la parenté de thème avec le chant de la vipère.
Une pièce mise à l’honneur par Dylan et Joan Baez
Chantée par Bob Dylan en 1961 et par Joan Baez en 1962, cette ballade du milieu du XVIIe siècle a traversé les mers pour être également adoptée outre-Atlantique. Elle partage avec la chanson bretonne « Ar plac’h dimezet gant an diaoul » ce thème de la fiancée ou de la femme enlevée par le diable et damnée pour sa légèreté finalement.
Etonnamment, il semble qu’il y ait une certaine parenté mélodique entre la version chantée par Joan Baez et certaines versions de la chanson bretonne qui nous occupent ici (voir la version de Marianne Le Gloanec sur tob.kan.bzh, opus cité note 1)
La sposa rubata, version originale italienne
Da tre notti non riposo resto ad ascoltare: è la vipera che soffia, soffia presso l’acqua.
Ho composto un canto nuovo, vieni ad ascoltare della sposa che al banchetto mai più ritorno fece.
C’era un invitato in più che la rimirava: « Alla mia gente vorrei mostrare il tuo abito da sposa ».
Lei ingenua lo segui` cerca di tornare, fino a notte attesa, lei non ritornò.
Se ne andava in piena notte da solo un suonatore, ma davanti gli si parò il signore sconosciuto:
« Forse tu cerchi la sposa che andò perduta, se hai cuore di seguirmi da lei ti condurrò ».
E una barca lo portò lungo un’acqua scura, ritrovò la sposa e aveva vesti d’oro.
« Il mio anello ti darò, portale al mio uomo, qui non soffro più nè male nè desiderio ».
Il suonatore si girò, fece un solo passo poi gridare la senti` nell ‘acqua che la soffocava.
Come luce lei brillava quando sposa andò, dove mai l’avrà portata il signore che la rubò.
Da tre notti non riposo resto ad ascoltare: è la vipera che soffia, soffia presso l’acqua.
Traduction littérale en Français
NB : nous l’avons traduite pour coller au texte et pour l’intérêt que présentent les rapprochements avec la version bretonne (voir le pdf). La version française et poétique de Roda-Gil suit plus bas dans l’article.
Depuis trois nuits, je ne trouve pas le repos. Je reste à l’écoute : c’est (à cause de) la vipère qui siffle, qui siffle près de l’eau. J’ai composé une chanson nouvelle, venez l’écouter, (elle parle de) la fiancée qui n’est jamais revenue au banquet.
Il y avait un autre invité, qui la contemplait : « Je voudrais montrer à mes gens votre robe de mariée. »
Elle le suivit naïvement, tentant de revenir, jusqu’à la tombée de la nuit, mais elle ne revint pas.
Un musicien allait seul en pleine nuit, quand devant lui, l’inconnu apparut : « Peut-être cherchez-vous la fiancée qui a disparu. Si vous avez le courage de me suivre, je vous conduirai à elle. »
Une barque le transporta sur les eaux sombres, et il retrouva sa fiancée, vêtue d’or. « Je te donnerai mon anneau, porte-le à mon homme, ici, je ne souffre plus ni douleur ni désir. »
Le musicien se retourna, fit un pas, et il l’entendit crier dans l’eau qui l’étouffait. Quand la mariée disparut elle brillait comme une lumière où l’a emmenée le seigneur qui l’a enlevée ?
Depuis trois nuits, je ne trouve pas le repos, je reste à l’écoute : c’est la vipère qui siffle, qui siffle près de l’eau.
L’épouse dérobée, la version française de Roda-Gil
Ces trois notes qui se répètent Chantent une vieille histoire C’est la vipère rapace Qui nous chante sa gloire.
J’ai pour vous une chanson neuve Vous allez l’entendre : Pauvre épouse et pauvres noces Perdues sans une trace.
Un invité malvenu Contemplait la belle « Montre-nous tous les rubans De ton habit de lumière ».
Et l’ingénue le suivit Jusqu’à la nuit noire Où la pauvre se perdit Comme au fond des vagues.
Il marchait dans la nuit, seul Le joueur de flûte Quand lui apparut L’invité malvenu.
Bien sûr, tu cherches l’épouse Qui s’est perdue toute Si tu as le cœur à me suivre Vers elle, marchons bientôt.
C’était comme un grand bateau Sur l’eau noire et pure Reposait l’épouse Couverte d’or la peau.
Je te donne mon anneau Porte-le à mon homme Ici, je ne souffre plus Du malheur, du désir.
Le musicien s’en alla Tournant les épaules Puis il l’entendit crier Emportée dans l’eau noire.
La lumière des étoiles Nous tourne le dos Comme l’épouse dérobée Par l’inconnu qui passe.
Voilà pour cette belle chanson de Branduardi teintée de fantastique et ses origines bretonnes. Désormais vous savez tout ou presque. L’album peut être difficile à trouver mais en cherchant dans les best of de l’artiste vous devriez pouvoir vous la procurer. Sans cela, voir aussi la chaîne Youtube Officiel du troubadour italien. Il y partage de nombreuses pièces de manière très généreuse. 😉
En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric EFFE. Pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
Barza Breiz, chants populaires de la Bretagne, recueillis, traduits et annotés par le vicomte Hersart de la Villemarqué, 8eme dition, Paris, 1883. ↩︎
Francis Gourvil. Théodore-Claude-Henri Hersart de La Villemarqué (1815- 1895) et le Barzaz-Breiz (1839-1845-1867). Origines, Editions, Sources, Critique, Influences, Imprimerie Oberthur, Rennes (1959). ↩︎
Guerziou Breiz-Izel, Chants populaires de Basse-Bretagne, recueillis et traduits par F.M Luzel, Loroent (1868) p 26, Jeanne le Guern. ↩︎
Street Ballads in Nineteenth-Century Britain, Ireland, and North America, The Interface between Print and Oral Traditions, By David Atkinson, Steve Roud (2014). ↩︎
Sujet : Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, chants de louange, Sainte-Marie, nativité, révélation. Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle Auteur : Alphonse X (1221-1284) Titre : Cantiga de Santa Maria 1 « Des hoge mais quér’ éu trobar. » Interprète : Boston Camerata et Joel Cohen, A Spanish Christmas ( 2008, Warner Music)
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous voguons vers l’Espagne médiévale du XIIIe siècle, à la découverte d’une nouvelle pièce musicale de la cour de Castille et quelle pièce : la cantiga de Santa Maria 1.
Pour rappel, les quelques 417 Cantigas de Santa Maria comportent une grand majorité de récit de miracles qui alternent régulièrement avec des chants de Louange. La pièce qui ouvre le corpus des chants à la vierge légués par Alphonse X de Castille est un de ceux là.
le somptueux Códice Rico (T. I. 1) de la Bibliothèque Royale de l’Escurial (à consulter en ligne ici)
Une représentation de la nativité dans les Cantiga de Santa Maria.
En plus d’ouvrir le bal, la Cantiga de Santa Maria 1 a ceci de particulier que ses enluminures, en particulier celles du Codice Rico représentent, entre autres scènes bien connues de l’imagerie chrétienne, une scène de la nativité. Ce chant marial nous a donc semblé particulièrement indiqué pour cette période de l’année où l’on célèbre traditionnellement, en France et dans de nombreux pays occidentaux, la naissance du christ et du christianisme mais aussi, finalement, la maternité et l’enfantement.
A noter que le Cantiga de Santa Maria n’est pas la seule à présenter une scène de la nativité dans le large corpus. On retrouve, en effet, cette scène attachée à la Cantiga 80 qui est, elle aussi, un chant de louange à la vierge.
Moyen Âge chrétien et naissance de la crèche
Pour rappel, la célébration de la nativité et l’établissement de la date du 25 décembre par l’Eglise romaine remontent au quatrième siècle de notre ère. La date avait d’abord été fixée au 6 janvier mais le 25 décembre fut bientôt établi par Rome car il coïncidait, entre autre date, avec le solstice d’hiver et le culte de Mitra, le dieu solaire 1.
Au Xe siècle, l’enthousiasme et les célébrations autour de la nativité portés par les chrétiens et relayés par le clergé commencèrent à donner lieu à des représentations et un engouement autour de moments importants des évangiles comme l’annonce aux bergers ou l’arrivée de rois mages.
Une initiative de Saint François d’Assise
Au début du XIIIe siècle, le pape romain Innocent III ne tarda pas à les interdire et il faudra attendre saint François d’Assise et quelques décennies (1223) pour que soit acceptée par la papauté romaine une première mise en scène de la nativité, à l’occasion d’une messe de Noël.
L’initiative de saint François d’Assise connut bientôt un franc succès et son installation originelle avec son bœuf et son âne allaient entrer dans la tradition. La crèche de Noël était née. Elle commença à se diversifier entre personnages à l’effigie des protagonistes, représentations artistiques, peintures, sculptures, puis figurines et finit pour traverser les siècles.
Au moment de l’écriture des cantigas et de leur mise en image dans le codice rico (daté du dernier tiers du XIIIe siècle) on est donc assez proche historiquement de la naissance de cette imagerie vivante, à quelques dizaines d’années à peine. Bien sûr, les premières représentations de la nativité sont antérieures à ce rite de la crèche et on peut dater les premières représentations des tout premiers siècles de notre ère (Catacombes de Priscille).
La Cantiga de Santa Maria 1 , ouverture du corpus sur un chant de louange
Les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X s’ouvrent donc sur ce chant de louange mariale particulièrement important puisqu’il introduit le corpus.
Sur huit strophes, le poète et compositeur, sans doute Alphonse X pour le coup, reprend les épisodes les plus forts des évangiles autour de la vierge. Son insistance à n’en oublier aucun marque toute l’importance qu’il accorde à la vie de la sainte et l’emphase qu’il entend mettre, dans son ouvrage, à transmettre les écritures et le culte marial.
Dans les enluminures de la première Cantiga de Santa Maria, on retrouvera tous ces temps forts représentés, aux côtés de la nativité : la révélation de l’Ange Gabriel à Marie, l’annonciation aux bergers, l’arrivée des rois mages, etc…
Sur le fond, on retrouvera tous les ingrédients qui ont fait la popularité du culte marial au Moyen Âge central et ce pouvoir de protection mais aussi d’intercession de la vierge auprès de Dieu, son fils.
Un Noël Médiéval avec la Boston Camerata et Joel Cohen
Pour l’interprétation musicale de la cantiga de Santa Maria 1, on n’a que l’embarras du choix. Sa place dans le corpus et ses qualités l’ont, en effet, rendue très populaire et elle a été enregistrée par de nombreux musiciens et formations de la scène médiévale.
Au début des années 2000, la talentueuse formation proposa un voyage musical original à travers un triple album et trois façons de célébrer Noël : à l’américaine, à la française et à l’espagnol. Cette production est sortie sous le titre « A Boston Camerata Christmas : Worlds of Early Music. »
Du milieu des années 70 et jusqu’aux années 90, la Boston Camerata et son directeur avaient eu l’occasion d’aborder, à de nombreuses reprises, le thème de Noël et des musiques anciennes. Ce travail de remise à plat était donc le fruit d’un long itinéraire de recherche et de compilation. Sur une période couvrant plus de 7 siècles et 3 continents, cet album reste, à ce jour, totalement unique.
Un Noël à l’Espagnol et en musique
Le CD dédié au Noël espagnol propose 18 pièces pour plus d’une heure d’écoute. Il est intitulé : « Un Noël Espagnol : musique de la péninsule ibérique, l’Afrique du Nord, la terre promise et le nouveau monde » (A Spanish Christmas. Music from the Iberian Peninsula, North Africa, the Holy Land & the New World, 1200-1700). On y trouve cinq cantigas de Santa Maria. Le reste des pièces s’étale sur une période allant du XIIe siècle (Calendia maya) au XVIIe siècle et voyage d’un continent à l’autre.
Cette production commence un peu à dater. En l’absence de réédition récente, il peut donc s’avérer difficile de la trouver en stock chez votre disquaire. A défaut, vous pourrez également accéder à des versions digitalisées sur de nombreuses plateformes en ligne. A toutes fins utiles, voici un lien vers le CD du Noël espagnol au format MP3 : A Spanish Christmas, Joel Cohen et la Boston Camerata
La Cantiga de Santa Marial d’Alphonse X et sa traduction française
Esta é a primeira cantiga de loor de Santa María, ementando os séte goios que houve de séu Fillo.
Voici le premier chant de louange à Sainte Marie, évoquant les sept joies qu’elle a éprouvées pour son Fils.
Des hoge mais quér’ éu trobar pola Sennor honrrada, en que Déus quis carne fillar bẽeita e sagrada, por nos dar gran soldada no séu reino e nos herdar por séus de sa masnada de vida perlongada, sen havermos pois a passar per mórt’ outra vegada.
A partir d’aujourd’hui, je souhaite chanter pour la Dame honorée en qui Dieu a choisi de s’incarner, bénie et sainte, pour nous donner une grande récompense dans son royaume et pour nous donner en héritage, comme [membres] de sa suite, une vie prolongée sans avoir à repasser par la mort.
E porên quéro começar como foi saüdada de Gabrïél, u lle chamar foi: “Benaventurada Virgen, de Déus amada: do que o mund’ há de salvar ficas óra prennada; e demais ta cunnada Elisabét, que foi dultar, é end’ envergonnada”.
C’est pourquoi je souhaite commencer par la manière dont elle fut accueillie par Gabriel, lorsqu’il lui dit : « Vierge bénie, bien-aimée de Dieu, de celui qui sauvera le monde, maintenant tu es enceinte, comme ta parente Élisabeth, qui avait des doutes, et en a désormais honte. »
E demais quéro-ll’ enmentar como chegou canssada a Beleên e foi pousar no portal da entrada, u pariu sen tardada Jesú-Crist’, e foi-o deitar, como mollér menguada, u deitan a cevada, no presév’, e apousentar ontre bestias d’ arada.
Et de plus, je veux me souvenir de son arrivée fatiguée à Bethléem, et de la façon dont elle s’installa, comme une pauvre femme, dans l’étable à l’entrée, où elle donna naissance à Jésus-Christ et le déposa là où l’on sème l’orge, dans la mangeoire, et comment elle se logea parmi les animaux de la ferme.
E non ar quéro obridar com’ ángeos cantada loor a Déus foron cantar e “paz en térra dada”; nen como a contrada aos tres Reis en Ultramar houv’ a strela mostrada, por que sen demorada vẽéron sa oférta dar estranna e preçada.
Et je ne veux pas oublier comment les anges chantant les louanges de Dieu chantèrent et « Paix sur la terre » ; ni comment l’étoile montra aux trois rois mages le lieu des mers lointaines, afin que sans tarder ils viennent apporter leur présent extraordinaire et précieux.
Outra razôn quéro contar que ll’ houve pois contada a Madalena: com’ estar viu a pédr’ entornada do sepulcr’ e guardada do ángeo, que lle falar foi e disse: “Coitada mollér, sei confortada, ca Jesú, que vẽes buscar, resurgiu madurgada.”
Une autre chose que je veux raconter, et que lui raconta plus tard a Marie-Madeleine : comment elle vit la pierre entrouverte du sépulcre et gardée par un ange qui lui parla et lui dit : « Femme affligée, sois réconfortée car Jésus, que tu es venue chercher, est ressuscité à l’aube. »
E ar quéro-vos demostrar gran lediç’ aficada que houv’ ela, u viu alçar a nuv’ enlumẽada séu Fill’; e pois alçada foi, viron ángeos andar ontr’ a gent’ assũada, mui desaconsellada, dizend’: “Assí verrá julgar est’ é cousa provada.”
Et je veux aussi vous montrer l’immense joie qu’elle a ressentie en voyant s’élever sur la nuée illuminée son Fils ; et une fois qu’il fut élevé, ils virent les anges marcher parmi le peuple rassemblé, qui était très déconcerté et disait : « Ainsi viendra-t-il nous juger, cela ne fait aucun doute. »
Nen quéro de dizer leixar de como foi chegada a graça que Déus envïar lle quis, atán grãada, que por el’ esforçada foi a companna que juntar fez Déus, e enssinada, de Spírit’ avondada, por que soubéron preegar lógo sen alongada.
Je ne veux pas omettre de dire comment fut reçu La grâce que Dieu voulait leur envoyer, avec une telle abondance, que par elle, le groupe que Dieu avait fait se rassembler fut très instruit et déterminé, et rempli du Saint-Esprit, si bien qu’ils apprirent à prêcher immédiatement, sans délai.
E, par Déus, non é de calar como foi corõada, quando séu Fillo a levar quis, des que foi passada deste mund’ e juntada con el no céo, par a par, e Reínna chamada, Filla, Madr’ e Crïada; e porên nos dev’ ajudar, ca x’ é nóss’ avogada.
Et, par Dieu, je ne dois pas me taire sur la façon dont elle a été couronnée, lorsque son Fils voulut la porter lorsqu’elle a quitté ce monde, et, la tenir avec lui, à ses côtés, au Ciel, où (et) elle est appelée Reine, fille, mère et servante ; et c’est pourquoi elle doit nous aider, car elle est notre avocate.
Sujet : poésie, auteur médiéval, moyen français, ballade, poésie satirique, poésie morale, humour médiéval. Période : Moyen Âge tardif, XIVe siècle. Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406) Titre : «De deux celles le cul a terre» Ouvrage : Œuvres complètes d’Eustache Deschamps, Vol 5, Marquis de Queux de Saint-Hilaire (1878), Œuvres inédites d’Eustache Deschamps, Prosper Tarbé (T1)
Bonjour à tous
ous revenons au XIVe siècle, pour y découvrir une nouvelle poésie satirique du bon vieux Eustache Deschamps.
Au cours de sa longue vie, cet auteur champenois a mis littéralement tout ce qui passait à sa portée en vers. Il en a résulté une œuvre prolifique, dont plus de 1000 ballades sur un grand nombre de sujets, qui fait le bonheur des médiévistes spécialistes du Moyen Âge tardif. Aujourd’hui, c’est une poésie humoristique et satirique qui retiendra notre attention.
Satyre et humour à la cour
Tout au long de son œuvre, Eustache n’a jamais perdu une occasion de s’adonner à la poésie morale et critique. L’officier de cour et huissier d’armes pour le roi Charles V a notamment su dépeindre avec causticité les mœurs des gens de cour de son temps. Il le fait, une fois encore et sous un nouvel angle, dans la ballade du jour.
S’il en profitera pour se gausser des gens qu’on y trouve entre personnes agréables ou lourdaudes, ce sont les serviteurs de cour que le poète médiéval ciblera plus particulièrement ici. Jeux de pouvoir, convoitise de meilleures positions ou de fonctions, ambition et volonté de paraître, sont au programme d’un propos qui finira par déborder du contexte curial pour s’élargir à tout un chacun.
Vouloir s’élever et mieux chuter
Pèlerin face à la convoitise, Français 376 de la BnF
« De deux celles le cul a terre. » scande le refrain de notre ballade satirique. A vouloir s’asseoir sur deux sièges à la fois, on pourrait bien finir par se retrouver le cul par terre.
Autrement dit, à convoiter une position trop haute et qui n’est pas la sienne, on risque bien de n’en plus avoir aucune, en s’étant tourné, au passage, en ridicule. Ici, « l’élévation » que tente le sergent, autrement dit l’officier ou le serviteur de cour, en empilant deux sièges n’est qu’une allégorie de la volonté de se hisser de statut ou de position (l’état, la condition, …).
Eloge du contentement
Au delà de la nature humoristique de la ballade, l’auteur médiéval nous parle, encore une fois, de la voie moyenne et de l’importance de savoir se contenter de sa condition, de son statut, de ses possessions, etc…
La « médiocrité dorée » qu’on trouve déjà chez des auteurs antiques comme Horace, est un thème cher à Eustache. Il lui a dédié un certain nombre de ballades en le reprenant à son compte : « Pour ce fait bon l’estat moien mener », « Benoist de Dieu est qui tient le moien » (nous vous invitons à en retrouver quelques-unes en pied d’article).
Au cœur de cette ballade, le protagoniste tombé le cul à terre pour avoir voulu s’élever trop haut, devient ainsi un exemple édifiant de cet éloge du contentement.
Sources historiques, le manuscrit français 840
Quand on désire aborder sérieusement les écrits d’Eustache Deschamps du point de vue des sources manuscrites anciennes, il est difficile de faire l’impasse sur le ms Français 840 de la BnF. Ce manuscrit médiéval du XVe siècle reste la référence la plus complète pour découvrir l’œuvre du poète champenois.
Pour la transcription en graphie moderne du texte du jour, nous nous sommes appuyés sur les Œuvres complètes d’Eustache Deschamps duMarquis de Queux de Saint-Hilaire et Gaston Raynaud (vol 5, 1878). Vous pourrez également retrouver cette poésie satirique dans les Œuvres inédites d’Eustache Deschamps, publié avant cela par Proper Tarbé (vol 1, 1849).
« De deux celles le cul a terre » dans le moyen français d’Eustache
A une grant court tres notable Alay pour vir seoir le gens Dont maint se mistrent a la table, Les uns lourdes, les autres gens (des lourdauds et des gentils) ; Mais la fut uns petiz sergens (serjant : serviteur, huissier domestique) Qui aises sist sur basse selle (bien assis sur un petit siège) ; Or ne lui souffisoit pas celle, Une autre mist sus, qu’il va querre (chercher); Mais il chut, en cheant sur elle : De deux celles (sièges) le cul a terre.
A maint (pour beaucoup) fut ce fait agreable, Chascun s’en rit; la ot venans Qui pour ceste chose muable Sont les .II. celles agrapans ; (saisissant les deux chaises & s’asseyant dessus) Sus se sirent. « Las! moy repans,» Dist cilz qui chut, « caille ay prins belle, « Bien deçus suy par ma cautelle (ruse) ; « Qui bien est, s’il se muet, il erre (celui qui est bien, s’il bouge, il se trompe) : « Cheus suy, par folie nouvelle (j’ai chu par mon action insensée), « De deux celles le cul a terre. »
Cest exemple est bien recitable (qu’on peut citer, édifiant) Et moral pour pluseurs servans Qui ont office proufitable Et qui sont autres convoitans, Puis sont l’un et l’autre perdans. Au petit ru boit teurterelle (tourterelle) Plus aise qu’en riviere isnelle (rapide), Son nife (nid) en lieu moien (peu élevé) enserre: Cheoir ne veult, par hault voul d’aelle (haut vol d’aile), De deux celles le cul a terre.
L’ENVOY
Prince, estre doit chascuns contens De son estat (condition) selon son sens, Il ne fait pas bon trop acquerre Ne vouloir monter es haulz rens Dont chéent les plus acquerans De deux celles le cul a terre.
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Frédéric EFFE Pour Moyenagepassion.com. A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
NB : pour l’illustration et le texte en graphie moderne, nous avons utilisé une enluminure du Français 376. Elle représente le pèlerin face à la convoitise et ses tentations. Ce manuscrit daté du milieu du XIVe siècle contient la trilogie du moine cistercien et poète Guillaume de Digulleville : Le pèlerinage de humaine voyage de vie humaine, Le pèlerinage de l’âme et Le pèlerinage de l’âme Jhesu Crist. Il est actuellement conservé à la BnF et consultable sur gallica.