Sujet : poésie médiévale, littérature médiévale, poésie morale, ballade, moyen français, valeurs morales, loyauté,honneur, Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406) Titre : Fay ce que doiz et adviengne que puet Ouvrage : Poésies morales et historiques d’Eustache Deschamps , GA Crapelet (1832)
Bonjour à tous,
ap sur le XIVe siècle avec une nouvelle ballade d’Eustache Deschamps. Le poète médiéval la destina explicitement à son fils et comme dans nombre de ses poésies morales, il y est question de droiture, d’honneur, de loyauté, de non-convoitise, bref d’un code de conduite pour soi mais aussi, bien sûr, valeurs chrétiennes obligent, devant l’éternel. Comme il se plait souvent à le souligner, (il le fera à nouveau ici) ces valeurs et ce code transcendent les classes sociales et s’adressent à tous. Par elles, tout un chacun peut s’élever mais aussi se « sauver ».
Pour le reste, à la grâce de Dieu donc et advienne que pourra : Fay ce que doiz et adviengne que puet. Dans le refrain de cette ballade, on retrouve le grand sens de la formule et la plume incisive du maître de poésie du moyen-âge tardif.
Georges Adrien Crapelet
et la renaissance d’Eustache Deschamps
On peut trouver cette ballade dans plusieurs oeuvres complètes de l’auteur médiéval et notamment dans l’ouvrage de Georges Adrien Crapelet (1789-1842) cité souvent ici : Poésies morales et historiques d’Eustache Deschamps. Pour rendre justice à cet écrivain et imprimeur des XVIIIe, XIXe siècles, il faut souligner qu’après de longs siècles d’un oubli pratiquement total de la poésie d’Eustache Deschamps, c’est lui qui l’exhuma patiemment des manuscrits, en publiant, en 1832, l’ouvrage en question et sa large sélection de poésies et de textes.
A la suite de G.A. Crapelet, Le Marquis de Queux de Saint-Hilaire, Gaston Reynaud, et d’autres auteurs encore du XIXe se décidèrent à leur tour, à publier les oeuvres complètes de l’auteur médiéval. S’il n’est pas devenu aussi célèbre qu’un Villon, Eustache Deschamps a tout de même, grâce à tout cela et depuis lors, reconquis quelques lettres de noblesse bien méritées.
Sans minimiser aucunement le rôle joué par Crapelet dans la redécouverte de cette oeuvre conséquente, il faut se resituer dans le contexte historique et ajouter que les XVIIIe et le XIXe furent de grands siècles de redécouverte de l’art, de la poésie et de la littérature médiévale.
« Fay ce que doiz et adviengne que puet » dans le moyen-français d’Eustache Deschamps
Soit en amours, soit en chevalerie, Soit ès mestiers communs de labourer, Soit ès estas grans, moiens, quoy c’om die, Soit ès petis, soit en terre ou en mer, Soit près, soit loing tant come on puet aler, Se puet chascun net maintenir qui veult, Ne pour nul grief ne doit a mal tourner : Fay ce que doiz et aviengne que puet.
Car qui poure est, et vuiz* (dépourvu) de villenie, Devant tous puet bien sa teste lever ; Se loiaulx est l’en doit prisier sa vie Quand nul ne scet en lui mal reprouver ; Mais cilz qui veult trahir ou desrober Mauvaisement, ou qui autrui bien deult* (doloir, faire du tort), Pert tout bon nom, l’en se seult*(souloir : avoir coutume) diffamer. Fay ce que doiz et adviengne que puet.
N’aies orgueil ne d’autrui bien envie, Veueilles toudis aux vertus regarder, T’ame aura bien, le renom ta lignie ; L’un demourra, l’autre est pour toy sauver : Dieux pugnist mal, le bien remunerer Vourra aux bons; ainsi faire le suelt*(de souloir). Ne veuillez rien contre honeur convoiter. Fay ce que doiz et aviengne que puet.
L’ENVOY
Beaus filz, chascuns se doit loiaulx porter, Puisqu’il a sens, estre prodoms l’estuet* (estoveir: falloir,être nécessaire) Et surtout doit Dieu et honte doubter : Fay ce que doiz et aviengne que puet.
En vous souhaitant une excellente journée.
Frédéric EFFE
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Sujet : François Villon, Bibliographie, site d’intérêt, poésie médiévale, médiévalisme, manuscrits anciens, sources bibliographiques Période : du Moyen Âge tardif (XVe) à nos jours. Auteur/Editeur : Robert Dabney Peckham
Bonjour à tous,
epuis plus de 30 ans, Robert Dabney Peckham, docteur en philosophie, précédemment professeur émérite et chercheur en littérature, civilisation et langue française à l’Université de Tennessee, à Martin aux Etats-Unis, s’est évertué, entre autres activités, à répertorier toutes les parutions existantes autour de François Villon. On lui doit d’ailleurs entre autres parutions sur le sujet, une bibliographie exhaustive parue en 1990 aux Editions Garland (Library of the Humanities).
Du Villon médiéval
au médiévalisme autour de Villon
Loin de se limiter aux manuscrits anciens ou aux biographies et études critiques autour de l’auteur médiéval, les travaux de Robert Peckham couvrent toutes les formes que l’oeuvre de Villon a pu et peut encore prendre à travers le monde : littéraires, cinématographiques mais aussi toponymiques, culturelles, populaires, iconiques, anecdotiques, etc… Son intérêt va donc de l’approche de Villon dans le texte et dans son contexte médiéval jusqu’au Villon « représenté », « recrée », « instrumentalisé », « fantasmé » par notre monde moderne. Autrement dit, le médiévalisme autour du poète l’a également interpellé. De fait, on en comprend bien l’intérêt puisque les formes, même les plus distantes en apparence de l’oeuvre du maître de poésie médiévale ou de sa personne, ont encore beaucoup à nous apprendre sur ce dernier, autant que sur les représentations modernes que nous nous en faisons.
Il s’agit donc là d’un travail de fond et de systématisation unique et Robert D. Peckham est reconnu pour sa grande expertise dans ce domaine. En plus de ses propres publications, il a apporté sa contribution dans nombres d’ouvrages et articles, principalement en langue anglaise. Pour plus de détails sur ses parutions ainsi que ses nombreux titres, vous pouvez utilement vous reporter à ce lien.
Pour n’en citer que quelques unes, on pourra mentionner dans l’ouvrage « Medievalism in North America« , publié par Kathleen Verduin en 1994, l’article « Villon in America » dans lequel le chercheur américain nous entraîne à sa suite, dans un passionnant voyage à la découverte de la destinée américaine de l’oeuvre de François Villon, de ses premières traductions anglaises au milieu du XIXe siècle jusqu’à ses adaptations les plus modernes, en passant par les « imitations » poétiques de Robert Lowell un peu avant les années 60.
On peut encore citer ici l’article « Villon’s electronic future » dans: Villon at Oxford: The drama of the text. Proceedings of the conference held at St-Hilda’s-College, Oxford, March 1996 (ouvrage que nous avons déjà mentionné à l’occasion d’un post sur le « je » poétique au XVe siècle et à propos de Michault Taillevent et Villon). Aux premiers pas d’internet, Robert Peckham traçait, dans cette contribution, un véritable plan d’action pour inventorier la présence en ligne de Villon et pour tirer partie le meilleur partie de ce média. On y mesurait déjà toute l’ampleur de la tâche autant que les ambitions du bibliographe. Dans la continuité de cet article, il a d’ailleurs mis en oeuvre sans attendre son plan d’action en créant la Société François Villon et son site web.
Le site web de la « Société François Villon »
Inventorier Villon sous toutes ses formes
Toujours opérationnel, vingt ans après que son auteur et éditeur en ait défini les grandes lignes, le site web de la Société François Villon a donc pour ambition d’être un véritable lieu d’échange, d’informations mais aussi, bien sûr, d’inventorier régulièrement de nouveaux liens et de nouvelles parutions imprimées, électroniques et digitales autour du grand maître de poésie médiévale.
Comme Robert Peckham a pris le parti de l’exhaustivité, les liens couvrent de vastes domaines en relation à Villon. Ils sont aussi identifiés à travers le monde et couvrent des écrits dans plus de 16 langues. En relation avec l’objectif défini, ils ne sont pas tous « académiques », l’intérêt restant bien d’embrasser l’œuvre de Villon au sens le plus large possible. Pour reprendre les propres mots de Robert Peckham qui exprimait déjà en 1996 l’ambition à laquelle il s’est tenu depuis :
« Bien sûr, tous ces documents ne seront pas d’une nature savante. Certains tombent dans la catégorie (avec un petit « c ») de l’iconographie culturelle et sont les validateurs inconscients du statut de Villon, en liant le distant à un présent ou un passé récent plus accessibles. En vérité, tandis que Villon pourra fournir aux étudiants de littérature française un matériel de lecture canonique et de riches moments de vie intellectuelle pour un universitaire, pour l’homme moyen, c’est un bar sur la rue Wiener à Kreuzberg, un magasin de chaussures à Montréal, un night club à Bruxelles, ou le Caveau François Villon, un bistrot de la rue de l’Arbre Sec à Paris. …. »
Robert D. Peckham « Villon’s electronic future », Proceedings of the conference held at St-Hilda’s-College, Oxford, 1996 (trad moyenpassion)
(Photo devanture du restaurant
François Villon à Lyon )
En relation avec le travail éditorial entrepris et les nombreuses ressources identifiées (plus de 500 liens), le site propose encore régulièrement un bulletin actualisé de ses nouvelles trouvailles. Du reste, nos articles sur François Villon n’ont pas échappé à la sagacité de ce grand bibliographe américain puisque leurs liens sont même intégrés au dernier bulletin. Avec un petit ou un grand c, l’histoire ne le dit pas, mais nous sommes quoiqu’il en soit, ravis. de les y savoir présents.
Pour le reste, en un mot comme en cent, si vous aimez Villon et que vous vous y intéressez de près ou de loin, ce site est une référence incontournable sur cet auteur médiéval. Pour des recherches poussées ou même, par simple plaisir, on peut y flâner des heures durant, en découvrant sans cesse de nouvelles choses.
Pour clore cet article, ajoutons que depuis 2013, même s’il continue à éditer régulièrement le bulletin en ligne de la Société François Villon, ce très sérieux docteur en philosophie et universitaire émérite étant, par ailleurs (comme on s’en doutait déjà), passionné de poésie et même de musique, a décidé de se dédier entièrement à cet art. Il joue et chante donc désormais ses propres compositions sur scène accompagné d’une l’autoharpe, (une variance américaine de la cithare). Sur ces aspects, vous pouvez consulter sa nouvelle bio ici (en anglais) : TennesseeBob Peckham.
En vous souhaitant une excellente journée.
Frédéric EFFE
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Sujet : ballade, poésie médiévale, formes, histoire, évolution, définition, métriques, médiévalisme, Propos : histoire de la ballade médiévale à travers les siècles, refléxions sur le monde médiéval Période : du moyen-âge central au XIXe siècle Auteurs : Théodore de Banville, Victor Hugo, et divers (voir sources)
Bonjour à tous,
ssociée au départ à la danse et à l’art des troubadours, la forme poétique de la ballade a évolué dans ses formes, tout au long du moyen-âge central, pour connaître de vraies heures de gloire au XIVe au XVe siècle.
Au XIVe siècle, Guillaume de Machaut(portrait ci dessous)en écrira près de 250, donnant ainsi des premiers éléments de formalisation la concernant. Quelque temps après le maître de musique, Eustache Deschamps parachèvera le travail dans son Art de Dictier. Il fixera l’envoi, sans toujours le respecter lui-même d’ailleurs et affranchira la ballade de ses formes uniquement musicales.
Elle deviendra ainsi et après lui, une forme poétique à part entière non nécessairement chantée. En en écrivant autour de mille, il s’affirmera encore comme un des maîtres en la matière et il l’emmènera à sa traîne vers les thèmes les plus divers : politiques, morales, « médicinales », gastronomiques, historiques, ou même plus personnelles, complaintes, etc …
Sous la plume de Jean Meschinot, mais aussi et surtout même de Charles d’Orléans et de François Villon, la ballade connaîtra encore de belles heures dans le courant du XVe. Au siècle suivant, Clément Marot nous en gratifiera encore de quelques unes (exemple, voir Ballade de Frère Lubin) mais l’âge d’or de la ballade sera déjà un peu passé.
Les formes poétiques « fixes » de la ballade
Après avoir subi quelques évolutions, la ballade est composée de trois couplets de taille identique, avec un refrain en général formé d’un ver, à la fin de chacun des couplets, et d’un envoi qui la clôt en forme d’invocation, souvent à un « Prince » réel, issu d’une académie littéraire, ou même allégorique.
Cet envoi fait, en général, la longueur d’une demi strophe et se termine aussi par le refrain. La longueur des vers varie de quatre à dix syllabes, avec une préférence pour les vers de huit (petite ballade 8+8+8+4) ou de dix syllabes (grande ballade 10+10+10+5). Les formes courtes (octosyllabiques) sont, en général, préférées au moyen-âge, pour la légèreté qu’elle donne à l’ensemble.
Une difficulté supplémentaire consiste à faire des couplets carrés, c’est à dire des strophes qui font, en longueur (en nombre de vers), le même nombre de syllabes qu’il y a dans un vers. (huit vers pour les octosyllabes, dix pour les décasyllabes, etc) Pour le reste, les ballades sont, en général, composées sur trois ou quatre rimes qui reviennent d’un couplet à l’autre. Pour des raisons harmoniques, l’envoi est construit sur les mêmes rimes que celles qui servent à former les couplets.
Du point de vue de l’alternance à l’intérieur des couplets de la ballade, les rimes obéissent à des règles assez rigoureuses. Exemples : vers octosyllabiques (abab/cdcd), décasyllabiques (ababb/ccdcd).
Même si la ballade demeure une forme fixe, du fait de son évolution dans le temps, on en trouve de nombreuses variantes connues et tolérées et qui entrent dans sa définition.
Faire des ballades après la Pléiade
« Lis donc et relis premièrement, ô poète futur, feuillette de main nocturne et journelle les exemplaires Grecs et Latins ; puis me laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux Jeux Floraux de Toulouse et au Puy de Rouen comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons et autres telles épiceries qui corrompent le goût de notre langue. » Joachim du Bellay Défense et illustration de la langue françoyse (1549)
Après le XVe siècle et Clément Marot, dans le courant du XVIe, la ballade est quelque peu passée de mode. mais on l’y a aussi un peu aidé. On se souvient que, tirant un trait sur quelques siècles de poésies et de littérature française, Joachim du Bellay avait, en effet, expliqué à ses contemporains qu’il fallait à jamais la reléguer au rang des poésies de bas-étage.
A l’écouter, cette forme et, avec elle, à peu de choses près, toutes celles qui lui étaient contemporaines (virelais, lais et autres rondeaux, et…) auraient même « corrompu » le goût de notre belle langue et, à tout le moins, la sienne. L’heure était donc à l’ode et au sonnet, celle de la ballade avait sonnée (Laurent Ruquier sors de ce corps) et avec elle, l’heure du moyen-âge ce que la plupart des historiens ont d’ailleurs fini par entériner.
Moquée encore dans le courant du XVIe siècle par Molière, la ballade n’avait pourtant pas tout à fait dit son dernier mot, pas d’avantage que les auteurs de la Pléiade n’avaient réussi, par une simple pirouette, à faire disparaître le legs poétique du moyen-âge, sa riche histoire littéraire, et encore moins la puissance évocatrice de son monde.
Bien qu’ayant pratiquement disparu, la ballade résista encore un peu au XVIIe sous la plume de Jean de La Fontaine, et (on le verra plus loin), elle connut à partir du XVIIIe un nouveau regain d’intérêt sous la plume des auteurs romantiques. Plus tard, on s’en souvient, dans la deuxième moitié du XIXe Théodore de Banville(portrait ci-contre) s’évertua, à la tête des parnassiens, à faire revivre ses formes originelles avec une grande dextérité.
Nous avions déjà souligné les références explicites de cet auteur à la poésie de Villon dans certaines de ses poésies. Au delà des rigueurs de la forme toute médiévale de cette grande ballade que nous partageons ici de lui, on sera frappé de constater de grandes similitudes de ton et de vocabulaire (sans aucun doute volontaires) avec certaines ballades issues de la plume d’Eustache Deschamps, quatre siècles avant lui.
Ballade de fidélité à la Poésie
Chacun s’écrie avec un air de gloire: A moi le sac, à moi le million! Je veux jouir, je veux manger et boire. Donnez-moi vite, et sans rébellion, Ma part d’argent; on me nomme Lion. Les Dieux sont morts, et morte l’allégresse, L’art défleurit, la muse en sa détresse Fuit, les seins nus, sous un vent meurtrier, Et cependant tu demandes, maîtresse, Pourquoi je vis? Pour l’amour du laurier.
O Piéride, ô fille de Mémoire, Trouvons des vers dignes de Pollion! Non, mon ami, vends ta prose à la foire. Il s’agit bien de chanter Ilion! Cours de ce pas chez le tabellion. Les coteaux verts n’ont plus d’enchanteresse; On ne va plus suivre la Chasseresse Sur l’herbe fraîche où court son lévrier. Si, nous irons, ô Lyre vengeresse. Pourquoi je vis? Pour l’amour du laurier.
Et Galatée à la gorge d’ivoire Chaque matin dit à Pygmalion: Oui, j’aimerai ta barbe rude et noire, Mais que je morde à même un galion! Il est venu, l’âge du talion: As-tu de l’or? voilà de la tendresse, Et tout se vend, la divine caresse Et la vertu; rien ne sert de prier; Le lait qu’on suce est un lait de tigresse. Pourquoi je vis? Pour l’amour du laurier.
Envoi.
Siècle de fer, crève de sécheresse; Frappe et meurtris l’Ange à la blonde tresse. Moi, je me sens le coeur d’un ouvrier Pareil à ceux qui florissaient en Grèce. Pourquoi je vis? Pour l’amour du laurier.
Théodore de Banville – 1861
Ballade romantique et attraits
du moyen-âge au XVIIIe, XIXe siècles
Au XIXe siècle et même au siècle précédent, Théodore de Banville n’est pourtant pas le seul à revendiquer une inspiration en provenance du Moyen Âge et à faire revivre les « ballades » même si les auteurs concernés le font avec bien moins de rigueur que lui dans les formes et même si leurs « ballades » demeurent surtout médiévales par leur nature évocatrice.
Dès le XVIIIe siècle, on retrouve ces tendances chez certains auteurs romantiques allemands et anglais comme Bürger, Goethe (portrait ci contre), Christabel, ou encore Coleridge. Elles sont la marque d’un renouveau littéraire dont le moyen-âge devient le fer de lance et le symbole tout indiqué.
Comme nous le disions plus haut, ces « ballades » n’ont pas les rigueurs, ni les formes de leur ancêtre médiévale : on n’y respecte pas nécessairement, les métriques, le refrain ou l’envoi et on pourrait presque se demander si le terme de ballade n’est pas finalement galvaudé. Pour autant et sur le fond, le monde médiéval est loin d’y constituer simplement un décor de carton pâte. L’inspiration souvent gothique et fantastique de ces romantiques s’exerce à travers des légendes ou des quêtes empruntées la la période médiévale, qui en sont inspirées ou qui l’évoquent.
Au delà, le mouvement se pose aussi comme une volonté de retour à une certaine littérature « primitive » mais, en se tournant vers un moyen-âge « des racines », reconnu comme point de référence historique et fondateur, ses auteurs lui redonnent, du même coup, de véritables lettres de noblesse.
« La ballade, qui se veut l’écho de la poésie populaire, intègre des thèmes nouveaux, au cœur des préoccupations des romantiques : le merveilleux, le fantastique, les superstitions et les mythes médiévaux. Elle crée donc un nouveau genre propre au romantisme. Son rapport avec la poésie du Moyen Âge reste lointain, mais ce qui importe surtout, c’est cette volonté de filiation, même si elle reste éminemment artificielle. » Renaissance d’une forme poétique, la ballade,
Le Moyen-âge des romantiques,Isabelle Durand-Le-Guern
Ce mouvement se poursuit au début du XIXe siècle et, en France, Victor Hugo lui-même attiré par le monde médiéval et ce nouveau genre, s’en fera l’écho dans ses poésies de jeunesse, avec ses « odes et ballades » publiés en 1828 . Du point de vue des thèmes abordés, il puisera souvent directement son inspiration dans le Moyen Âge (tournoi, belle qui attend son chevalier, valeurs chrétiennes, valeurs guerrières, etc…). Quant au style, en plus du recours à un vocabulaire évocateur de cette période, même si on ne retrouvera pas non plus chez lui les formes fixes de la ballade médiévale telles que définie plus haut, il se pliera au moins aux métriques pour renforcer les références autant que l’effet d’immersion : quatrains, vers courts, vers octosyllabiques.
« … Oui, je crois, quand je vous contemple, Des héros entendre l’adieu ; Souvent, dans les débris du temple, Brille comme un rayon du dieu. Mes pas errants cherchent la trace De ces fiers guerriers dont l’audace Faisait un trône d’un pavois ; Je demande, oubliant les heures, Au vieil écho de leurs demeures Ce qui lui reste de leur voix.
Souvent ma muse aventurière, S’enivrant de rêves soudains, Ceignit la cuirasse guerrière Et l’écharpe des paladins ; S’armant d’un fer rongé de rouille, Elle déroba leur dépouille Aux lambris du long corridor ; Et, vers des régions nouvelles, Pour hâter son coursier sans ailes, Osa chausser l’éperon d’or. »
Victor Hugo – La Bande Noire – Odes & Ballades – 1828
Du point de du vue du contenu, s’il cherchera à faire renaître l’image du « Moyen Âge des troubadours », Hugo versera aussi, par endroits, dans un Moyen Âge gothique et fantastique totalement assumé. Nous sommes finalement dans le champ d’un monde médiéval « recomposé » tel que l’étudie le médiévalisme. A travers ses évocations, il sera bien question de « reconstruction ». Là encore, la prétention ne sera pas d’opérer une plongée dans le moyen-âge historique et réaliste, mais bien d’y chercher un point de référence, des racines fortes auxquelles se rattacher et s’identifier. (1)
Au delà de la ballade
Quelques siècles après les auteurs de la Pléiade, Du Bellay en tête, le mépris assumé de la ballade et des formes poétiques médiévales en général, n’aura pas suffi à en ternir la référence, de même que les auteurs renaissants ne seront parvenus à éteindre à jamais la fascination qu’exerce et qu’exercera le Moyen Âge dans les siècles qui leur succéderont. Au fond, on peut même se demander si à vouloir en repousser à toute force le spectre sous couvert d’ignorance crasse et d’obscurantisme, ils n’ont pas été ceux qui ont le mieux contribué à en renforcer inévitablement l’attrait pour les auteurs des siècles suivants, de même qu’ils ont en partie œuvrer à le créer chez les historiens. Qui sait si ses détracteurs ne lui ont pas au fond permis de renaître plus fort encore au XIXe et aux siècles suivants ?
Pour échapper la sophistication et aux règles des formes classiques, les romantiques des XVIIIe et XIXe siècle tenteront de revenir à une poésie épurée et aux formes simples qui renouvelle les genres mais qui soit aussi un support d’identification doté de thèmes forts et évocateurs, propices à l’évasion romantique et onirique. Or, presque naturellement, c’est bien dans le Moyen Âge que nombre d’entre eux iront trouver les sources de leur nouvelle inspiration, dans ce monde médiéval lointain et pourtant si proche, qui évoque quelque chose de nos racines et qui est aussi à la fondation de références partagées et de mythes qui font sens pour les sociétés européennes des XVIIIe, XIXe. Nous sommes sans doute ici au delà du simple far-west ou western, cher à Georges Duby.
Force est de constater qu’en dépit des efforts soutenus du siècle des lumières, dans la lignée d’un Du Bellay, on ne peut rayer d’un trait de plume mille ans d’histoire écrite dans l’inconscient collectif. D’ailleurs, il semble bien que ce goût pour le Moyen Âge ait survécu depuis, à son rythme et jusqu’à nos jours. L’ère de la post industrialisation l’a même peut-être encore renforcé par endroits et grossi de nouvelles représentations.
Avec ses légendes, ses bestiaires, avec ses gargouilles en cohorte qui nous mirent depuis les hauteurs de leurs cathédrales, avec sa camarde qui danse dans un dialogue perpétuel avec les hommes, avec ce monde spirituel si intriqué dans le quotidien de l’homme médiéval et, avec lui, son lot d’émotions fortes, de peurs presque « primales », avec ses superstitions, sa magie, ses mystères et ses « miracles » encore, le monde médiéval porte en lui la graine du merveilleux et du fantastique. Il l’a toujours portée et ce n’est pas mystère si les romantiques du XVIIIe siècle y ont catalysé leur inspiration. De même qu’il n’est pas étonnant que ce Moyen Âge gothique et fantastique, peuplé de créatures effrayantes, magiques et étranges dont ils ont fait un genre et qu’ils ont aussi alimenté, ait perduré jusqu’à nos jours, porté encore plus loin dans le courant du XXe siècle par des auteurs comme JRR Tolkien.
En vous souhaitant une très belle journée.
Frédéric EFFE
Pour Moyenagepassion.com A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.
Sources
(1) Pour plus de détails sur ses aspects, voir l’article très complet d’Isabelle Durand-Le-Guern qui nous a servi de guide ici :Renaissance d’une forme poétique, la ballade, Le Moyen-âge des romantiques, (2001)
– Odes & Ballades – Victor Hugo (1828) – Poésies morales et historiques d’Eustache Deschamps, Crapelet (1832) – Trente-six ballades joyeuses de Théodore de Banville (1890) – Défense et illustration de la langue françoyse, J du Bellay (1549) –Ballade, Claude Thiry, Universalis
Sujet : histoire médiévale, médiévistes, jeunes chercheurs, passion, moyen-âge, Passion médiévistes. Période : Moyen-âge central à tardif Auteur / réalisatrice : Fanny Cohen Moreau Média : programme audio, podcast, audio.
Bonjour à tous,
uand une jeune journaliste du nom de Fanny Cohen Moreau, ayant par ailleurs étudié l’histoire médiévale à la Sorbonne, avec déjà un Master en poche, décide d’allier ses deux passions pour le Moyen-âge et pour l’investigation, cela donne un podcast du nom de Passion Médiévistes qui part à la rencontre d’étudiants et jeunes chercheurs de cette discipline.
Un podcast spécial sur le moyen-âge
par des doctorants et « masterants »
Quand nous parlons d’étudiants, il s’agit là de doctorants ou de « masterants », autrement dit de jeunes chercheurs déjà bien avancés et spécialisés sur leur sujet. L’idée de leur offrir une tribune pour exposer leurs travaux est excellente à plus d’un titre et il faut préciser que pour être animé par des invités, immergés dans des sujets assez pointus, ce programme reste résolument à portée de tous : curieux, amateurs éclairés ou spécialistes.
Comme toujours, quand on se penche avec un minimum de sérieux sur le moyen-âge, on finit toujours par déconstruire les nombreux préjugés qui subsistent encore à son égard et Passion Médiévistes est aussi l’occasion (salutaire!) de revenir sur un certain nombre d’entre eux.
Plus de 10 épisodes déjà enregistrés
Le Podcast présente un peu plus d’une dizaine d’épisodes sur des sujets aussi divers que les états d’Orient autour des croisades, le Roman de Renart,les dragons et leurs représentations médiévales, la reine Gerberge, les messagers de guerre et j’en passe. Trois autres épisodes sont déjà en préparation.
Pour en vous faire une première idée, nous partageons ici un des podcasts déjà disponible. Vous apprécierez la bande annonce de de l’émission qui donne le ton avec l’humour, en particulier l’échange issu du film « On connait la chanson » de Alain Resnais devenu culte pour tous les doctorants de France en Histoire, Archéologie et autres disciplines. C’est un court dialogue entre Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui sur la thèse de cette dernière, autour des chevaliers paysans de l’an mil et des fouilles lacustres du lac de Paladru, et, du même coup, un véritable clin d’œil à la solitude insondable des étudiants chercheurs; la précision inévitable de leur objet de recherche rend quelquefois difficile, il est vrai, le partage de leur passion auprès du plus grand nombre. Fort heureusement, grâce aux podcasts de Passion Médiévistes, cela ne devrait plus demeurer une fatalité.
En plus de la formule habituelle, vous pourrez également retrouver, sur cette chaîne Soundcloud, certains reportages « hors série » dont un premier partagé ici. Il a été effectué au Musée de Cluny, à l’occasion de l’exposition : « Le verre, un Moyen Âge inventif » (sept 2017 – début Janvier 2018).
Pour information, si vous êtes doctorants, étudiants en histoire ou médiévistes, Fanny cherche toujours des invités pour les épisodes à venir, aussi n’hésitez pas à la contacter sur le FB officiel du Podcast.
En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour Moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes