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« Chevalier, Mult estes guariz », un chant de croisade du XIIe siècle

Sujet : chanson médiévale,  musique médiévale,  chant de Croisade, 2e croisade, vieux français. rotruenge, Louis VII, chevaliers
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Auteur : anonyme
Titre :  « Chevalier, mult estes guariz»
Interprète : Early Music Consort of London
Album :
  Music of the Crusades (1971)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous partons aujourd’hui, à la découverte d’une nouvelle chanson de croisades du moyen-âge central. Demeurée anonyme, elle compte parmi les plus anciennes qui nous soit parvenue. Sur les traces de Joseph Bédier et son ouvrage conjoint avec Pierre Aubry  ( Les chansons de croisade, 1909), sans toutefois le suivre totalement, nous vous en proposerons une traduction en français moderne et vous dirons aussi un mot des sources dans lesquelles la trouver et du contexte historique qui la vit naître.

Pour le reste, cette poésie très chrétienne et guerrière du XIIe siècle a été interprétée par un grand nombre de formations médiévales et nous avons choisi ici la version qu’en proposait le Early Music Consort of London en 1971, dans un album tout entier dédié aux musiques du temps de croisades.

La prise d’Edesse et l’appel à la 2e Croisade

Vers le milieu du XIIe siècle, et plus exactement en 1144, la forteresse d’Edesse (Rohais, l’actuelle cité de Şanlıurfa ou Urfa dans le sud de la Turquie) tombaient aux mains d’Imad ed-Din Zengi,  atabeg de Mossoul et d’Alep. Connu encore comme Zengui, l’homme fut aussi surnommé « le sanglant » par les chroniqueurs chrétiens d’alors (tout un programme). Très avancé sur les terres islamiques, le comté d’Edesse qui compte parmi les premiers états latin d’Orient était alors sous la régence de la reine Mélisende de Jérusalem. Son héritier Baudouin III n’a, en effet que 13 ans et est encore trop jeune pour gouverner.

partition_chanson_croisade_chevalier-mult-estes-guariz_XIIe-siecle_Moyen-age-sLe siège fut de courte durée et la cité céda en moins d’un mois : de la fin novembre 1144 à la fin décembre de la même année. Informé de sa chute de la main même de la régente, le souverain pontife Eugène III appellera bientôt à une seconde croisade en terre sainte, par l’intermédiaire de la bulle Quantum praedecessores. Alors âgé de 25 ans, Louis VII ne tarda pas à y répondre, mais, autour de lui, les seigneurs chrétiens d’Occident se montrèrent plutôt tièdes. Il faudra toute la ferveur, les prédications et les promesses de rédemption d’un Bernard de Clairvaux pour que le mouvement prenne véritablement de l’ampleur. Près de deux ans après l’appel, ce seront ainsi près de 35000 hommes d’armes qui répondront présents. En suivant les conclusions de Joseph Bédier et sans trop prendre de risques, la chanson du jour a nécessairement été écrite entre l’annonce par Louis VII de son intention de se croiser, le 25 décembre 1145 à l’assemblée de Bourges et son départ effectif pour la croisade, le 12 juin 1147.

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Sources historiques

Du point de vue des sources, on ne trouve cette chanson et sa notation musicale (sommaire) que dans un seul manuscrit datant de la deuxième moitié du XIIe siècle : le Codex Amplonianus 8° 32,  également référencé RS 1548a, conservé à Erfurt en Allemagne (Foreschungsbibilothek), Au vue de la langue usitée pour la retranscription de cette poésie, la copie est à l’évidence l’oeuvre d’un anglo-normand.

Pour le moment, il semble que ce manuscrit médiéval ne soit toujours pas disponible à la consultation en ligne. On ne peut donc qu’espérer qu’il le soit bientôt pour découvrir cette pièce dans son écrin d’époque. Dans l’attente et pour vous en faire une idée, nous reproduisons ci-dessus la version d’assez piètre résolution qu’on pouvait trouver dans un autre ouvrage de Pierre Aubry datant de 1905 : Les plus anciens monuments de la chanson française.  

« Chevalier, moult estes guariz » par le Early Music Consort of London

Musique des croisades, par David Munrow et le Early Music Consort de Londres

Comme nous avons déjà dédié un long article à cet excellent ensemble médiéval et même à cet album, nous vous invitons à vous y reporter pour plus d’informations : voir musique du temps des croisades par le Early Music Consort de London.


« Chevalier, Mult estes guariz »
en vieux-français & sa traduction moderne

I
Chevalier, mult estes guariz,
Quant Deu a vus fait sa clamur
Des Turs e des Amoraviz,
Ki li unt fait tels deshenors.
Cher a tort unt ses fîeuz saiziz ;
Bien en devums aveir dolur,
Cher la fud Deu primes servi
E reconnu pur segnuur.
Ki ore irat od Loovis
Ja mar d’enfern avrat pouur,
Char s’aime en iert en pareïs
Od les angles nostre Segnor.

Chevaliers, vous êtes sous très bonne protection,
Quand c’est vers vous que Dieu s’est plaint
Des turques et des Amoravides,
Qui lui ont fait une si grand honte
En saisissant à tort ses fiefs.
Il est juste que nous en souffrions
Car c’est là que Dieu fut d’abord servi
Et reconnu pour seigneur.
Celui qui désormais ira avec Louis
Ne redoutera plus jamais l’enfer
Car son âme sera (mise) en Paradis
Avec les anges de notre seigneur.

II
Pris est Rohais, ben le savez,
Dunt crestiens sunt esmaiez,
Les mustiers ars e désertez :
Deus ni est mais sacrifiez.
Chivalers, cher vus purpensez,
Vus ki d’armes estes preisez ;
A celui voz cors présentez
Ki pur vus fut en cruiz drecez.
Ki ore irat od Loovis
Ja mar d’enfern avrat pouur,
Char s’aime en iert en pareïs
Od les angles nostre Segnor.

Rohais est pris, bien le savez,
Dont les chrétiens sont en émoi
Les monastères  brûlent et sont désertés,
Dieu n’y est plus célébré* (sacrificare : célébrer une messe)
Chevaliers, songez-y bien,
Vous qui êtes prisés pour vos faits d’armes,
Offrez vos corps à celui
Qui pour vous fut dressé en croix.
Celui qui désormais ira avec Louis
Ne redoutera plus jamais l’enfer
Car son âme sera (mise) en Paradis
Avec les anges de notre seigneur.

III.
Pernez essample a Lodevis,
Ki plus ad que vus nen avez :
Riches est e poesteïz,
Sur tuz altres reis curunez :
Déguerpit ad e vair e gris,
Chastels e viles e citez :
Il est turnez a icelui
Ki pur nus fut en croiz penez.
Ki ore irat od Loovis
Ja mar d’enfern avrat pouur,
Char s’aime en iert en pareïs
Od les angles nostre Segnor.

Prenez exemple sur Louis,
Qui possède bien plus que vous,
Il est riche et puissant,
Sur tout autre roi couronné :
Il a abandonné et vair et gris* (fourrures)
Châteaux et villes et cités,
Et il est revenu vers celui
Qui pour nous fut torturé en croix.
Celui  qui désormais ira avec Louis
Ne redoutera plus jamais l’enfer
Car son âme sera (mise) en Paradis
Avec les anges de notre seigneur.

IV.
Deus livrât sun cors a Judeus
Pur mètre nus fors de prisun ;
Plaies li firent en cinc lieus,
Que mort suffrit e passiun.
Or vus mande que Chaneleus
E la gent Sanguin le felun
Mult li unt fait des vilains jeus :
Or lur rendez lur guerredun !
Ki ore irat od Loovis
Ja mar d’enfern avrat pouur,
Char s’aime en iert en pareïs
Od les angles nostre Segnor.

Dieu livra son corps à ceux de Judée
Pour nous mettre hors de sa prison
Ils lui firent des plaies en cinq endroits,
Tant qu’il souffrit mort et passion.
Maintenant, il vous commande que les païens 
Et les gens de Sanguin le félon
Qui lui ont fait tant de vilainies (mauvais tours):
En soient récompensés en retour.
Celui qui désormais ira avec Louis
Ne redoutera plus jamais l’enfer
Car son âme sera (mise) en Paradis
Avec les anges de notre seigneur.

V.
Deus ad un turnei enpris
Entre Enfern e Pareïs,
Si mande trestuz ses amis
Ki lui volent guarantir
Qu’il ne li seient failliz….
Ki ore irat od Loovis.
Ja mar d’enfern avrat pouur,
Char s’aime en iert en pareïs
Od les angles nostre Segnor.

Dieu a engagé un tournoi
Entre Enfer et Paradis,
Et, oui, il mande tout ses amis,
Qui veulent le défendre;
Qu’ils ne lui fassent pas défaut.
Celui qui désormais ira avec Louis
Ne redoutera plus jamais l’enfer
Car son âme sera (mise) en Paradis
Avec les anges de notre seigneur.

VI.
Char le fiz Deu al Creatur
Ad Rohais estre ad un jorn mis :
La serunt salf li pecceùr
…………………………………
Ki bien ferrunt e pur s’amur
Irunt en cel besoin servir
…………………………………
Pur la vengance Deu furnir.
Ki ore irat od Loovis
Ja mar d’enfern avrat pouur,
Car s’aime en iert en pareïs
Od les angles nostre Segnor.

Car le fils de Dieu le créateur
A fixé le jour pour être à Rohais
Là seront sauvés les pêcheurs.
…………………………………………….
Qui, pour l’amour de lui, frapperont bien
et iront le servir en ce besoin
…………………………………
Pour accomplir la vengeance de Dieu
Celui qui désormais ira avec Louis
Ne redoutera plus jamais l’enfer
Car son âme sera (mise) en Paradis
Avec les anges de notre seigneur.

VII.
Alum conquere Moïses,
Ki gist el munt de Sinaï ;
A Saragins nel laisum mais,
Ne la verge dunt il partid
La Roge mer tut ad un fais,
Quant le grant pople le seguit ;
E Pharaon revint après :
Il e li suon furent périt.
Ki ore irat od Loovis
Ja mar d’enfern avrat pouur,
Char s’aime en iert en parais
Od les angles nostre Segnor.

Allons conquérir Moïse,
Qui gît au Mont Sinaï
Ne le laissons plus aux Sarrasins,
Ni la verge qu’il utilisa pour séparer
La mer rouge d’un seul coup
Quand le grand peuple le suivit ;
Et Pharaon qui le poursuivait
vit périr lui et les siens.
Celui qui désormais ira avec Louis
Ne redoutera plus jamais l’enfer
Car son âme sera (mise) en Paradis
Avec les anges de notre seigneur.


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.

Montségur et la croisade albigeoise : le contexte social et féodal du Languedoc médiéval (2)

croisade_cathare_albigeois_languedoc_inquisition_montsegur_moyen-age_centralSujet :  cathares, catharisme, faydits, languedoc médiéval,  Montségur, siège, Albigeois, croisade. monde  féodal,  monde médiéval,culture, langue  d’Oc, Occitan, faits culturels , faits sociaux
Lieu : Languedoc
Période : moyen-âge central,  XIIe, XIIIe siècle.

Voir article précédent :
La croisade albigeoise : Montsegur, haut lieu du Catharisme  (1)

« L’enfer est vide. Tous les diables sont ici-bas. »
William Shakespeare
(« Hell is empty All the devils are here »)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous poursuivons aujourd’hui notre article au sujet de la croisade albigeoise et du siège de Montségur. La dernière fois, nous en étions restés à la population qui occupe le château à partir des années 1230, moment où le seigneur des lieux Raymond de Péreille en fait le haut lieu du catharisme sur la demande de l’évêque cathare  Guilhabert de Castres,  ce même religieux qui, avant que la croisade ne soit déclarée en l’an 1207, avait débattu avec deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocl’homme qui allait devenir bientôt Saint-Dominique, sans que ce dernier parvienne à le persuader de reculer sur ses croyances. Au moment où cette demande est faite au Seigneur Raymond de Péreille, une communauté cathare se tient déjà à Montségur depuis plus de vingt ans (1210). Il est probable qu’elle vivait jusque là, hors de son enceinte ou au pied du Pog et il est alors question de pouvoir l’abriter au sein la deuxième ligne de remparts du château, tout autant que de permettre à plus de cathares de s’y abriter.

Comme nous l’avions vu, à partir de la fin officielle de la croisade militaire et des accords de Meaux, la forteresse de Montségur, située à trente kilomètres au sud est de Foix et prise dans les contreforts des Pyrénées, reste alors relativement éloignée des grands foyers de tension. A l’abri de son piton de calcaire de plus de 1200 mètres de haut, elle deviendra un refuge pour un certain nombre de cathares, autant que pour une partie des chevaliers faydits languedociens, menée par .

croisade_cathare_albigeois_languedoc_inquisition_chateau_montsegur_monde_feodal_medieval_carte

deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocDans l’article précédent, nous avions terminé sur le faidiment et sur ces seigneurs du sud de la France qui, au sortir de l’année 1229, se retrouvaient privés de leurs fiefs et de leurs titres sur ordonnance royale. Une partie d’entre eux en avait même été dépossédée dès les premières opérations  militaires menées par Simon de Montfort, et même s’ils avaient, entre temps, pu reprendre leur château, le pouvoir royal, associé à l’église, les en avait privé à nouveau au sortir de la croisade militaire, achevant de les frustrer et signant aussi clairement sa volonté de garder la main sur la province du Languedoc.  Pierre-Roger de Mirepoix était dans ce cas, et le seigneur de Montségur, lui offrit donc l’asile et même, plus tard, sa fille en mariage, tout en lui confiant l’organisation militaire de la place forte. Le faidiment n’étant pas une mesure définitive, on pouvait se poser la question de savoir pourquoi les seigneurs du Languedoc ne s’étaient tout simplement pas désolidarisés des cathares, avant ou même pendant la croisade, acceptant de marcher contre eux. Au fond, la grand majorité de ces nobles était restée chrétienne et ne s’était pas convertie. Pourquoi ne s’étaient-ils pas ralliés au vue de Rome?

Plusieurs raisons peuvent l’expliquer mais avant d’aborder ces questions qui touchent à la classe des nobles languedociens, nous allons, dans cette article, faire un  détour pour tenter d’approcher le contexte politique et historique du pays d’Oc au moment des faits.

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A gauche le pape Innocent III excommunie des cathares tandis qu’à droite la croisade est lancée avec à sa tête Simon de Montfort. Chronique de Saint Denis, British Library, Manuscrit Royal 16 G VI, (entre 1332 & )1350

Catharisme aujourd’hui: du symbole culturel multi-facette au revival « évangélisateur »

O_lettrine_moyen_age_passionn ne peut s’avancer sur l’étude de l’épisode Cathare et la croisade contre les albigeois sans ignorer que ces sujets cristallisent encore aujourd’hui sur les terres du Languedoc et même au delà, un ensemble de représentations complexes. Plus qu’un triste épisode de l’Histoire politico-religieuse du moyen-âge, le catharisme – où plutôt les courants et les différentes réalités qu’il regroupait – est devenu, en effet, un véritable symbole multiples deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocfacettes.

Après qu’il ait été instrumentalisé par l’église et le pouvoir royal pour prendre possession des terres du Languedoc au niveau politique, économique, autant qu’en assurer la domination confessionnelle, le catharisme s’est retrouvé souvent lié, huit cents ans plus tard, à d’autres problématiques « identitaires » régionales qu’il est parfois difficile de démêler: symbole d’une période qui consacra la perte de l’indépendance des terres du Sud contre celles du Nord, d’une lutte pour la liberté de culture et de conscience, d’une certaine forme de résistance et/ou encore du martyre collectif de pratiquants d’une religion  dans laquelle on lit tous les possibles. En bref, cette pratique religieuse médiévale en marge s’est retrouve intriquée dans une problématique culturelle provinciale identitaire dont il est devenu, quelquefois un  symbole élevé au rang d’un véritable mythe.

On alléguera peut-être, avec Michel Roquebert, (voir article) que ces problématiques sont quelque peu dépassées et que le Languedoc a
fait, depuis les écrits des premiers « provincialistes », son deuil de certaines confusions de genre. Il ne fait pas de doute que cela soit le cas chez les historiens régionalistes et il serait outrecuidant de deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocmettre en question leur objectivité simplement parce qu’ils proviennent de leur propre champ d’observation, même si l’on peut concevoir que cette proximité de leur objet d’étude ait pu quelquefois les conduire à prendre certaines positions affectives sur le sujet du catharisme. Pour l’anecdote, je me souviens d’un ami sénégalais sur les bancs de la faculté d’anthropologie qui voulait s’en aller étudier des pratiques culturelles et ethniques en Casamance et auquel l’anthropologue Jean Métral avait répondu qu’il ferait mieux de profiter de sa venue en France pour aller se confronter à l’altérité des campagnes françaises, plutôt que de céder à la facilité et au biais possible d’une étude sur son propre terrain de naissance. Ce clin d’oeil amical étant fait à l’observateur participatif et la déformation possible de son champ d’observation qui est une donnée épistémologique avec laquelle tout chercheur en sciences humaines doit composer, qu’il suffise de lire un peu à la ronde pour se rendre compte que du côté des credo populaires, les choses n’ont pas tellement changé. Et comme il y a toujours un temps de retard entre l’Histoire telle qu’on l’a pratique dans les laboratoires et les représentations du grand public, de nombreux sites web se font encore aujourd’hui l’écho de certaines idées devenues quelque peu obsolètes quand elles ne sont pas simplement biaisées où se mêlent tout à la fois, régionalisme, défense de la langue et « pro-catharisme » (nommons le ainsi pour bien le distinguer). Je pourrais citer ici une liste de sites web, ou même de petits jugements placés ici ou là de la part même encore de certains historiens du cru, longue comme le bras sur ces questions, la frontière étant toujours ténue de l’interprétation historique au jugement de valeur ou à la petite note affective.

Pour donner la mesure de cette actualité, au hasard de mes recherches, je suis même tombé sur un  petit groupe de  « chrétiens » (peut-être faudrait-il dire « croyants ») dissidents qui, apparemment, ont la ferme intention de recréer une église cathare, au sein même de la ville de Carcassonne. Dans un autre registre, j’ai pu encore croisé l’interview d’un philosophe passionné ayant fait une thèse très sérieuse sur le sujet et fin connaisseur de l’évangile de Saint-Paul et pour lequel un peu de catharisme, pris comme une distanciation avec le matérialisme, serait rendu deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocpresque nécessaire  dans notre monde moderne.  A l’heure où les monastères catholiques continuent de se vider autant que les églises, il y aurait un donc « modernisme » du catharisme et on passe même parfois allègrement le cap de l’intérêt historique et même celui de « l’idéalisation » pour aller jusqu’à la volonté « d’évangélisation », en voulant faire renaître véritablement le catharisme de ses cendres et plus seulement sur des dépliants touristiques. Du symbole culturel provincialiste au revival, il y a donc aujourd’hui une idéologie « pro-cathare » ou « pro-cathariste ». Mon propos n’est pas ici de polémiquer sur la liberté de culte, mais simplement de mentionner ces faits pour qu’on comprenne à quel point le thème est d’actualité dans certains esprits, même si ces derniers  qui veulent faire de l’hérésie albigeoise, près de huit cents ans après les faits, un idéal religieux pour nos temps, restent, il faut le dire, extrêmement marginaux  par rapport à l’Histoire officielle tel qu’elle s’écrit dans les académies et les laboratoires de recherche.

De fait et pour toutes ces raisons, le catharisme et ses représentations actuelles pourraient bien être devenus pour l’ethnologue ou pour le sociologue un sujet d’étude tout aussi passionnant que le catharisme d’hier ne l’est ou ne l’a été pour l’historien.

Innocent III, excommuniant des Albigeois. (manuscrit cité plus haut)
Innocent III, excommuniant des Albigeois. (manuscrit cité plus haut)

Du spécifique au générique:
un sujet polémique

S_lettrine_moyen_age_passioni on pourrait admettre, à la rigueur, que l’événement de la croisade albigeoise et la violence auquel il a donné lieu, aient pu être pour un certain « inconscient collectif » le vecteur d’un traumatisme qui perdure,  il semble tout de même, du point de vue de certains historiens qu’il fut quelque peu ré-attiser au prisme déformant des représentations modernes: adeco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocux idéaux identitaires d’un certain provincialisme ou régionalisme « militant », comme nous le disions plus haut, et encore d’une certaine littérature ou poésie qui ont souvent revisité le sujet du catharisme avec une bonne dose de « romantisme » ou « d’idéalisation », viennent encore s’ajouter aujourd’hui les enjeux d’une industrie touristique qui nourrit et c’est bien légitime sa propre mythologie, ce qui rend l’objet d’autant plus sensible à approcher.

Et même s’il faut dire que l’Histoire des cathares contient tous les ingrédients du drame, puisqu’au fond, au delà des guerres de chiffres, victimes il y a eu, le vent qui souffle dans le dos du catharisme est encore certainement favorisé par un anticléricalisme de principe, partiellement hérité du siècle des lumières mais que le XXe siècle a largement repris à son compte : autrement dit, la figure des bonshommes et des bonnes femmes, sans armes et sans dents, hors de tous enjeux sociaux, économiques et politiques de leur temps, opposée à la force coercitive, rapace et sans pitié  d’une l’église catholique médiévale représentée  comme une corporation aveugle et ambitieuse, confisquée de toute spiritualité avec un monstre calculateur et sanguinaire à sa tête, j’ai nommé Innocent III, est un archétype qui continue de séduire. N’étant rattaché moi-même à aucune église, je ne le dis pas d’ailleurs pour dédouaner qui que ce soit, mais comme tout archétype, pour ce qu’il est, a tendance à me rendre intellectuellement méfiant quand il s’agit d’approcher une réalité sociale complexe, je le souligne simplement. Quand l’histoire devient un peu trop les bons contre les méchants et se rapproche d’un western  hollywoodien,  il faut en général prendre deux pas de recul.

Historiographie, quand tu nous tiens…

A_lettrine_moyen_age_passionu delà des frontières du Languedoc, l’affaire est donc encore mise en exergue, pour ne pas dire instrumentalisée de bien des façons pour mettre en opposition: régionalisme et nationalisme, monarchisme et république, spiritualité et anticléricalisme, athéisme et religion, etc. N’étant pas non plus immunisés contre les idéologies de leur temps, les historiens eux-même (régionalistes ou non) n’y ont pas toujours échappé et les ont même souvent alimentés. Il y a d’ailleurs, jusqu’à récemment encore, une deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocvéritable guerre ouverte qui a pu prendre même parfois des contours totalement navrants, quand, à la faveur d’hypothèses mettant en doute l’authenticité de certains documents fondateurs de l’hérésie par l’église catholique, une partie des historiens du catharisme sont venus à en prendre fortement le contre-pied en dérangeant le vocabulaire de la seconde guerre mondiale pour venir traiter leurs confrères rien moins que  de négationnistes ou de révisionnistes! Entre encenser le catharisme ou le dissoudre totalement, il y a sans doute  un juste milieu, et gageons qu’avec le temps la vérité se fasse jour. Certains historiens sérieux ont d’ailleurs déjà mis quelques guillemets à leur certitudes au vue des nouvelles théories sur l’hérésie dont Jean-Louis Biget s’est fait en grande partie, la tête de file. Après ses travaux, la notion de pratique dissidente chrétienne n’est aujourd’hui plus tout à fait un gros mot et l’on admet que la dose d’exotisme du catharisme n’est peut-être pas à rechercher si loin que cela.

Pour conclure rapidement sur ces aspects, dont on ne peut faire l’économie en abordant la question du catharisme, l’historiographie doit encore ici venir au secours de l’Histoire pour nous permettre d’avoir une vision « claire » non de la sacro-sainte « vérité historique » sinon de l’histoire reconstruite par les interprétations des historiens. Il y aura décidément toujours de l’humain dans les sciences humaines. Fort heureusement, malgré les quelques emportements  entre experts auxquels nous faisions llusion plus haut, deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocnous sommes tout de même en présence de fins intellectuels et théoriciens qui ont à l’appui de leurs arguments des faits autant que leur bonne foi. Pour faire bonne mesure, je conseillerai donc  la lecture à la fois d’un Jean-louis Biget comme d’un Michel Roquebert sur ses problématiques pour s’en faire une idée.

Quoiqu’il en soit, vous l’aurez compris, la croisade contre les albigeois est un sujet épineux qui divise et sur lequel se tenir à une certaine distance, hors des analyses lapidaires, archétypales ou partisanes, peut même encore aujourd’hui se présenter comme un exercice délicat, au milieu des échauffourées. N’ayant rien à y gagner et rien à y perdre, nous nous situons quant à nous sur une ligne dépassionnée avec l’unique préoccupation d’approcher le contexte social, culturel et historique du Languedoc médiéval autour de ces événements, ainsi que les forces en présence. en évitant, autant que faire se peut, de nous chausser de la loupe déformante des idéologies ou des vues de tous bords, qu’elles soient de coeur, de foi ou d’intention.

Lecture culturelle et lecture sociale
du Languedoc médiéval

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A_lettrine_moyen_age_passionu XIe siècle, c’est un fait acquis, le pays d’Oc est une province à part, avec sa propre langue, ses us et sa culture. De nombreux historiens se sont pourtant souvent sentis obligés de pondérer quelque peu l’importance de ce que l’on peut nommer aujourd’hui « un sentiment identitaire ou culturel provincial fort » pour mieux replacer cette notion dans son contexte médiéval et pour mieux comprendre la réalité des forces et des enjeux en présence autour de la croisade deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocdes albigeois. Ils l’ont fait, principalement, en réaction à certaines formes modernes de représentations ou de régionalisme qui, se tournant vers le Languedoc médiéval pouvaient être tentées, parfois, d’y projeter des valeurs qu’elles portaient ou auxquelles elles aspiraient et nous rejoignons là inévitablement les éléments approchés dans notre introduction. C’est, cela dit, une tendance fréquente contre laquelle les historiens nous mettent toujours en garde, et croyez-moi, j’ai beau ne pas être normand, je sais de quoi je parle.

Il s’agit donc ici de re-contextualiser pour mieux les délimiter les frontières entre un Languedoc historique quelquefois idéalisé au vue des représentations modernes, et un Languedoc historique dans sa réalité médiévale. L’analyse a le mérite de permettre de mieux replacer le catharisme dans son contexte social et culturel, autant que dans sa réalité historique.

Romantisme culturel contre réalités féodales:
vers une analyse sociologique de classes

S’il ne faut pas préjuger de l’absence de barbarie de notre monde moderne, le monde médiéval et la féodalité n’offrent pas non plus  l’image d’une société harmonieuse et idyllique où toutes les couches de la société se seraient retrouvées unies autour de valeurs culturelles partagées au coin du feu, dans une douce indolence et un deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocbonheur sans faille, le tableau fusse-t-il complété par les doux chants d’amour courtois des troubadours d’alors. Pour le dire autrement, s’il y a indéniablement un socle culturel commun, des particularismes et des typicités sur les terres du sud de la France médiévale et dans le Languedoc des XIIe et XIIIe siècles, ces éléments ne suffisent pas à assurer une cohésion susceptible de transcender ou de gommer la force des réalités sociales et féodales.

Au niveau sociologique et même s’il existe certains particularismes d’une province à l’autre, l’organisation de la société féodale nous met, en effet, face à l’image d’une fracture entre les différentes classes. La classe militaire et noble qui tient le pouvoir y règne et domine celle des paysans: vilains comme serfs (ces derniers étant les plus nombreux en Languedoc). Cette classe de travailleurs de la terre forme la grande majorité du reste et se trouve fortement exploitée dans le cadre du système féodal. Dans les villes, qui sont en expansion à la faveur de l’essor commercial – et c’est le cas de Toulouse qui se développe fortement dans les courants des XI et XIIe siècle, au point de devenir l’une des plus grandes cités d’Europe – on trouve encore de petits artisans et des petites gens, aux côtés d’une classe intermédiaire plus fortunée qui tire son épingle du jeu et qui est représentée par la classe des marchands, des usuriers, et encore par certaines corporations d’artisans puissants tels que les tisserands. Cette classe intermédiaire forme une classe bourgeoise qui prend de l’importance et deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedoctrouve des alliances auprès des nobles. Hors de son succès économique qui l’a déjà distanciée des classes populaires, elle cherche pourtant encore sa place et les moyens de son élévation entre les classes aristocratiques au pouvoir et les classes religieuses qui ne lui ouvrent pas encore leurs portes.

De son côté, la classe religieuse catholique d’alors recrute principalement ses chanoines et le personnel de son épiscopat dans les classes aristocratiques. Ce XIIe siècle est aussi le siècle d’or des cisterciens. L’ordre des moines blancs y forme une élite issue de l’aristocratie qui, par son origine, son organisation, son ingéniosité, et sans nul doute encore par le charisme de son fondateur, pèse fortement sur l’économie, sur le pouvoir politique et même sur l’église. En 1145, Bernard de Clairvaux tentera d’ailleurs, sans rencontrer de vif succès, de prêcher pour le retour des cathares dans le giron de l’église et on prêtera, par la suite, un grand rôle aux cisterciens auprès de Rome, dans toute l’affaire albigeoise et sa répression par la croisade.

Les croisés avec à leur tête Simon de Montfort (manuscrit cité plus haut)
Les croisés avec à leur tête Simon de Montfort (manuscrit cité plus haut)

Du côté des particularismes, dans ce contexte féodal du XIIe siècle, il
faut souligner que Toulouse se dote d’une organisation originale puisque les comtes y ménagent un espace afin que la ville puisse deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocélire ses propres représentants: les Capitouls. Issus pour la plupart des milieux aristocratiques locaux, ils défendront dans l’exercice de leurs décisions leurs propres intérêts de classe, mais il semble que l’intérêt général sera également pris en considération dans certains cas, ce qui représente un progrès, mais ne remet pas fondamentalement en cause le schéma social féodal global.  Au quotidien de la vie médiévale, les classes sociales restent relativement cloisonnées et les réalités quotidiennes se passent sous le signe de cette appartenance. Cette dernière coexiste avec la réalité du rattachement au champ du social et du culturel par le fief, la ville ou le seigneur qui forme assurément au quotidien, un cercle d’identification bien moins abstrait que l’ensemble de la province et ce même si les grandes routes commerciales qui s’ouvrent alors et la multiplication des échanges, viennent raccourcir quelque peu les distances.

D_lettrine_moyen_age_passione son côté, la dissidence chrétienne albigeoise pénétrera plutôt les milieux urbains, riches et cultivés et l’élite de la province, autrement dit ses milieux bourgeois et une partie de sa noblesse. On ne trouvera pratiquement pas de paysans, ni même de petits artisans cathares, même si on trouvera une forme marginale de catharisme montagnard, (Emmanuel Leroy Ladurie; « Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 » et « Clergés communautés et familles des montagnes d’Europe », Serge Brunet.)

deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocAvant comme après la croisade, il ne semble donc pas que le catharisme échappe à ces enjeux de classe et c’est dans cette lecture sociale qu’il faut l’inscrire. Au moment où s’organisera la résistance, et si l’on se fie à l’historien médiéviste Jacques Le Goff, la position de chacun sur l’échiquier social et confessionnel sera confirmer dans les faits. Dans ce schéma, le catharisme ne sera alors pas considéré comme partie-prenante d’une identité culturelle forte occitane:

« La participation à la résistance des couches inférieures de la société urbaine et rurale paraît avoir été faible. Petits artisans, manœuvres, paysans endettés à l’égard de la bourgeoisie souvent hérétique ou opprimés par des seigneurs alliés à ces hérétiques ont même, semble-t-il, assez bien accueilli les croisés, puis l’administration royale. »
Jacques le Goff – Universalis – Croisade contre les albigeois.

 Encore une fois, il ne s’agit pas de nier l’importance du liant que peut représenter l’identité culturelle, mais simplement de le remettre en perspective dans son contexte politique et social médiéval, autant deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocque de remettre le catharisme à sa juste place dans ce même contexte. Tout ceci relève, cela dit, de l’évidence. Dans le bras de fer entre forces sociales et culturelles, les premières ont tout de même tendance, la plupart du temps, à supplanter les dernières et il n’y a guère de raisons que le Languedoc médiéval échappe à cette règle. De fait, il ne semble pas qu’il y ait alors  sur le terrain,  des forces culturelles transcendantes si puissantes qu’elles aient pu gommer les différences sociales et la réalité du monde médiéval, pas d’avantage qu’elles n’ont pu entraîner un consensus culturel ou social massif autour  de la question du catharisme. Ce dernier reste alors un phénomène religieux de classe qui a rencontré un succès relatif dans le  milieu  intellectuel, élitiste et nanti ciblé. Tout cela n’exclut pas, bien sûr, qu’il y a ait pu y avoir des formes de solidarités occasionnelles aux points culminants de l’oppression des cathares, comprenons bien que les analyses sociologiques sont toujours tendancielles. Dans le même registre et à d’autres occasions, certaines villes se soulèveront d’ailleurs contre les croisés, ce sera notamment le cas de Toulouse lors de son occupation par Simon de Montfort.

La Languedoc médiéval politique : luttes intra-provinciales, alliances et mésalliances

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A_lettrine_moyen_age_passionu niveau du contexte politique, à l’intérieur du pays d’Oc,  les tensions d’une seigneurie à l’autre ne sont pas rares. Le XIIe siècle, qui est celui du développement du catharisme (et sans d’ailleurs, qu’il y ait corrélation), est, en effet, une période émaillée de conflits entre Toulouse et les comtés voisins, mais aussi avec ses propres vassaux et vicomtes. Les alliances s’y font et croisade_cathare_albigeois_languedoc_inquisition_comte_toulouse_monde_feodal_medievals’y défont dans un  midi, qui est loin d’offrir l’image d’une région pacifiée et unie. Dans ce contexte, le comté de Toulouse peine même à se constituer comme une entité forte sous l’ambition des luttes intestines entre les provinces qui le composent, autant que sous la convoitise de celles qui l’entourent: revendications de titres  diverses et variées, alliances et mésalliances, trêves et trahisons, le tout ponctué d’habituels tentatives de mariages stratégiques pour unir les lignées et tenter de consolider la paix. Les alliances des Trencavel avec les Aragonais compliquent grandement la situation et  il faut lire l’article de Gérard Pradalié: les comtes de Toulouse et l’Aquitaine du IXe-XIIe siècles,  pour mieux approcher les problématiques de la fragilité politique de ce Languedoc médiéval.

deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocLa situation n’ira pas sans créer des tensions entre les habitants et le pouvoir comtal et, à quelques reprises, dans le courant du XIe siècle, le comte de Toulouse se verra même contester sa légitimité par les habitants de la ville, et pire, au profit de la couronne royale de France. Nous sommes alors en 1188:

« Comme en 1164, les toulousains menacent de lâcher le comte non au profit de l’Aquitain, mais en faveur d’un pouvoir lointain et efficace et au prestige grandissant, celui des Capétiens. Depuis 1141 et 1159-64, les Aquitains sont en effet perçus comme une menace d’autant plus grande qu’elle s’accompagne désormais d’une accusation infamante et dangereuse d’Hérésie, d’où leur rejet. »
Gérard Pradalié: les comtes de Toulouse et l’Aquitaine du IXe-XIIe siècles, sur Persée.

Pour revenir à « l’hérésie » dans ce contexte, on n’aura noté au passage dans cette citation, qu’elle se trouvait déjà instrumentalisée dans un conflit de titres et une guerre de conquête, plus d’un demi-siècle avant le déclenchement de la deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedoccroisade, montrant bien comment, dans le monde médiéval, les sphères du politique et du religieux demeurent indissociables et n’ont de cesse de s’instrumentaliser mutuellement pour servir leurs propres fins.

Ajoutons que pour autant qu’ils aient leur originalité, ces états de tension n’ont, au fond, pas grand chose d’exceptionnel. Ils sont alors, peu ou prou, le lot de nombreuses provinces ou de seigneuries voisines sur une grande partie des terres de l’Europe médiévale, dans un contexte où les couronnes entendent bien, elles-aussi, se renforcer et sont de plus en plus partie-prenantes des conflits. Et d’ailleurs même si le roi de France, Philippe-Auguste, occupé à fouetter d’autres chats,  ne s’investira pas alors lui-même dans la croisade des albigeois, ses descendants ne tarderont pas à intervenir directement en Languedoc pour se l’approprier.

L’instrumentalisation politique de l’Héresie de Toulouse à Trencavel

S_lettrine_moyen_age_passionur le thème du catharisme dans le cadre de ces conflits politiques, on trouve encore une utilisation par le comte de Toulouse lui-même de « l’hérésie » pour justifier sa lutte territoriale et politique contre les Trencavel, comme nous l’apprennent les travaux d’Hélène Debax, historienne qui s’est notamment signalée en montrant, à partir d’un patient travail d’étude sur les documents d’époque, que le Languedoc était, au moyen-âge, à l’image des autres provinces de France, profondément régi par la féodalité, contre certaines idées qui avaient longtemps fait l’unanimité:

deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedoc« Les Trencavel se trouvent pris pour un siècle dans les revirements de cette histoire conflictuelle. Les événements prennent, cependant, une tournure périlleuse à la fin du XIIe siècle lorsque le comte de Toulouse, Raymond V, cherchant à s’assurer, par l’arme spirituelle, le contrôle de territoire que la faiblesse structurelle de son pouvoir lui avait aliéné, dénonce l’hérésie, focalisant ses attaques – l’adjectif impropre « d’albigeois » en témoigne encore – contre les terres de Trencavel. »
Hélène Débax. La féodalité languedocienne, XI-XIIe siècles.  Chastang Pierre – Persée

Pour conclure sur ces luttes provinciales internes, dans le puissant comté de Toulouse où les comtes avaient longtemps régné sans être soumis à l’autorité royale, des  faiblesses endémiques n’ont pas permis de constituer l’embryon d’un royaume fort qui aurait pu faire échec aux convoitises extérieures et les freiner, ni de contrer les événements qui allaient survenir et dont le catharisme fournirait, d’une certaine manière, le prétexte.  Les efforts pour arriver à un équilibre qui atteint son point culminant en 1208 ne pourront  pas se concrétiser plus avant. Un an après, la croisade s’abattra sur le sud.  Le revirement soudain du comte de Toulouse et ses « manoeuvres » face au danger, restera vain et ne fera que retarder quelque temps les avancées de Simon de Monfort sur Toulouse. Un peu plus avant, les tentatives des Trencavel comme de Raymond VI pour s’assujettir finiront elles aussi par rester lettres mortes; l’église ayant dès lors perdu toute confiance en la capacité du comte et ses vicomtes, autant qu’en leur réelle volonté de lutter contre l’hérésie cathare.  

L’instrumentalisation du catharisme à des fins politiques de tous bords avait pourtant commencé bien avant, même si l’ambition des nobles ou des rois sur le midi et leurs pressions sur leurs évêchés locaux ou sur l’église de Rome, n’auraient pu suffire à eux-seuls à faire déclencher la croisade par  Innocent III. Il fallut bien qu’il y ait d’autres raisons profondes fussent-elles confessionnelles, doctrinales ou politiques, ou peut-être les trois à la fois, pour que Rome décide de s’en aller en guerre contre les albigeois. 

Faits culturels, faits langagiers et place du catharisme dans le berceau occitan.

répartition du phénomène cathare dans le pays d'Oc médiéval

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour revenir au catharisme comme « fait culturel » languedocien, au delà des faits culturels que le pays d’Oc produit alors, et on ne peut dire cela, sans penser au  phénomène des troubadours et à la marque que leur art unique imprimera au delà des frontières de la province et sur les siècles à venir, il y a eu, de tout temps, une réalité à la formation des sentiments d’appartenance ou d’attachement à une « culture »: la langue commune. C’est une condition nécessaire et préalable, même si elle a toujours été insuffisante, la carte des conflits humains ayant, en effet, depuis longtemps démontré qu’elle ne pouvait  être calquée sur les langages deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocpartagés. Mais il est vrai qu’alors le nord parle la langue d’Oil et les terres de Toulouse, d’Albi et du midi disent Oc pour oui. Au delà des variations  dialectales qui définissent sans doute aussi le proche et le distant, le familier et l’étranger, à l’intérieur du berceau de l’Occitan parlé, une ligne de démarcation linguistique et culturelle existe donc et elle est bien réelle mais elle ne suffira pas, là non plus, à assurer une forte pénétration du catharisme puisque la zone couverte par la langue d’oc n’accueillera pas, tout entière, loin s’en faut, cette pratique religieuse. 

Concernant l’expansion de cette dernière, il semble d’ailleurs que l’Histoire ait encore des difficultés à expliquer pourquoi, sans parler de ses possibles formes extérieures aux frontières de la France actuelle, elle se soit retrouvée circonscrite à une petite partie du midi sans conquérir l’ensemble du berceau de la langue d’Oc qui la débordait alors largement. Du côté de la province seigneuriale, elle ne se répandra pas d’avantage à l’ensemble des territoires alors sous obédience directe ou indirecte comtale et il suffit de mettre en apposition les deux cartes produites ci-dessous pour s’en rendre compte. Relativement cantonnée au comté de Toulouse et ses environs, elle ne passera pas certaines frontières toutes proches où elle se serait pourtant retrouver en terrain allié et, dans le même temps, elle prospérera entre une terre comtale et les terres d’un de ses vicomtes qui sont pourtant en conflit ouvert (Albi et Toulouse).

Limites ou lenteurs de propagation

O_lettrine_moyen_age_passionn alléguera peut-être que les « évangélisateurs » cathares n’en eurent pas le temps, ce qui se tient dans l’absolu, mais n’est qu’à demi-satisfaisant, si l’on songe que le catharisme était déjà relativement bien installé dans la région depuis plus de cinquante ans quand la croisade intervint. C’est un délai qui pourrait sembler suffisant pour essaimer hors du rayon qu’il occupe alors en remontant le jeu des alliances nobiliaires. Au titre des hypothèses, il est possible que sa propagation ait suivi le fil de certaines lignées familiales ou cousinages pour se propager. Il est encore possible que les nobles s’ils en étaient sympathisants pour des raisons qui restent à élucider (puissance économique des classes bourgeoises cathares? conversion de certains membres de la lignée?), n’étaient pas eux-même convertis dans leur grande majorité, ce qui semble avéré.   D’après Jean-Louis Biget, il semble hélas que des études précises sur ces questions généalogiques à grande échelle n’aient deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedoctoujours pas été conduites à ce jour, ce qui pourrait sans doute nous éclairer un peu sur ces questions. Concernant ces  classes supérieures et nobiliaires toujours, il faut se souvenir, comme nous le disions plus haut, que les aristocrates forment alors la base du pouvoir politique comme du pouvoir religieux: un fils militaire préparé à exercer le pouvoir politique et un autre religieux, c’est presque une règle systématisée au  sein des mêmes lignées et des mêmes familles. La connexion du pouvoir politique au religieux passe aussi par cette proximité.

D’autres hypothèses plus contextuelles pourraient encore expliquer la relativement lente propagation du catharisme sur un espace culturel et linguistique, et même provincial au fond bien plus large que celui qu’il a fini par occuper. Compte tenu du fait que sa pratique s’adressait, tout de même, à une frange de l’élite intellectuelle et économique, et pas aux couches populaires, compte tenu encore du fait que cette élite était déjà acquise à la religion catholique depuis plusieurs centaines d’années, et ne se trouvait pas nécessairement en but avec l’église romaine, on peut imaginer que la conversion ait pu, sans doute, échopper sur quelques obstacles. Le refus des sacrements, la défiance (et le mot est faible) envers l’église établie et certains aspects doctrinaux ont du encore représenter de fortes contraintes pour procéder aux conversions des familles déjà constituées. Comme nous l’avons vu, cette classe bourgeoise est aussi une classe résolument urbaine qui n’émerge pas encore dans les campagnes; ces dernières n’offrant que peu de prise intellectuelle autant qu’économique au catharisme.

Bien entendu, la présence de précédents et la menace que faisait clairement peser l’hérésie sur les convertis a dû aussi jouer. En dehors de premiers bûchers isolés dans les débuts du XIIe siècle en Languedoc, on a bien vu comment les pouvoirs politiques ont utilisé très tôt l’hérésie, comme fer de lance, dans le courant de ce même siècle pour appeler les soutiens des pouvoirs religieux ou des pouvoirs royaux dans leurs diverses guerres de conquête. On peut donc supposer qu’une certaine stigmatisation s’était installée dans ces mêmes classes et que certaines résistances ou réserves prudentes à se laisser « évangéliser » aient pu encore se faire jour.

La réalité chiffrée du Catharisme

D_lettrine_moyen_age_passione la même façon, qu’il ne n’étend pas géographiquement à l’ensemble du midi et aux endroits où l’on parle la langue d’Oc, loin s’en faut, le catharisme ne se propagera pas, nous l’avons dit, de manière transversale, à toutes les classes sociales du Languedoc médiéval. C’est une question sur laquelle les historiens modernes semblent s’entendre. Les conclusions de Jean-Louis Biget avancent que la dissidence cathare touchait alors 5 à 6% de la population globale.

deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedoc«L’examen attentif des sources révèle qu’elle ne touche pas plus de 5 % de la population de la région et peut-être moins. On ne saurait donc voir en elle un fait populaire et majoritaire, pas plus qu’un « fait national occitan ». »
Jean-Louis Biget, Le poids du contexte, Editions Picard « Hérésie et inquisition dans le Midi de la France », 2007.

Michel Roquebert parlera, quant à lui, d’un maximum de 50% dans les classes concernées. A vue d’oeil, les deux données représentent tout de même des distorsions même si elles sont présentées différemment. Reste à savoir si elles se recoupent et pour le savoir il faudrait connaître le pourcentage représenté par les classes bourgeoises dans l’ensemble de la société d’alors compte tenu du fait, que c’est de ces classes dont il est question et non pas de la classe nobiliaire qui ne semble pas s’être massivement convertie.

Quoiqu’il en soit, dans les faits, une fraction de l’élite de nobles et des bourgeois des villes, cultivés et nantis, s’est laissée séduire par cette doctrine. Sans même parler de l’assassinat du légat du pape Pierre de Castelnau en 1208, par un écuyer de Raymond VI de Toulouse, par la tiédeur et le peu d’efficacité que ce dernier, comme son prédécesseur avaient montré dans les démarches pour ramener les cathares dans le giron confessionnel de l’église romaine avant même que cette dernière ne déclenche la guerre au  catharisme, c’est bien en premier lieu le comte de Toulouse et ses vassaux, et non pas l’ensemble des populations qui se deco_cathare_monde_medieval_moyen-age_croisade_albigeois_inquisition_histoire_feodal_languedocretrouvaient en porte à faux entre Rome et les croisés d’un côté, et les cathares de l’autre. Les attitudes et les revirements restent pourtant complexes et certaines positions peu claires. A la fin du XIIe siècle et avant même la croisade, on a même un peu de mal à comprendre pourquoi, si Raymond V se plaint de la propagation de l’hérésie d’Albi sur ses terres, il finit par montrer si peu d’ardeur à la combattre dans les faits. Il est alors question de prêche plus que d’expédition punitive. Joue-t-il simplement avec le feu dans sa lutte contre les Trencavel? Dans les années qui suivront l’après croisade, l’empathie seulement peut-elle expliquer d’accepter de tout perdre? Sans tomber dans le cynisme, c’est une vision idyllique qui ne convainc qu’à moitié.

Quoiqu’il en soit, au sortir de tout cela, le catharisme comme fait culturel et historique languedocien semble sans doute moins fort culturellement et symboliquement que ce qu’en ont fait certaines représentations modernes et, en tout cas, nous le cernons un peu mieux dans son contexte. Ce long détour étant fait nous pourrons prochainement avancer sur le siège de Montségur!

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la  découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

A la découverte des moines bâtisseurs du moyen-âge central avec « les pierres sauvages » de Fernand Pouillon

magie_de_la_lecture_roman_medievalSujet : livre, roman, fiction historique réaliste, abbaye cicestercienne
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Titre : les pierres sauvages
Auteur : Fernand Pouillon (1912-1986)
Editeur : Seuil  (1964)

Bonjour à tous,

C_lettrine_moyen_age_passion‘est avec grand plaisir que nous ajoutons, aujourd’hui, un article de plus à cette rubrique « livres et romans ». Elle n’est pas encore aussi étoffée que nous le souhaiterions et elle souffre un peu de notre emploi du temps chargé, mais, avec le temps, tout y trouvera assurément fernand_pouillon_roman_moyen_age_abbaye_cistercien_architecturesa place. Quoiqu’il en soit, le parti pris étant plutôt la qualité, le roman que nous présentons ici lui fait largement honneur. Pour n’être pas spécialement récent, cet ouvrage est devenu, en effet, un classique dans le domaine des romans sur la période médiévale et en particulier, sur le sujet de la construction des abbayes cisterciennes et sur le quotidien de ces moines bâtisseurs.

La double passion d’un moine bâtisseur

« la difficulté est l’un des plus sûrs éléments de la beauté »
Extrait de Fernand Pouillon, les pierres sauvages (Guillaume Balz, moine bâtisseur)

D_lettrine_moyen_age_passion‘une grande qualité documentaire, écrit de la main même d’un architecte, l’ouvrage est une fiction historique basée sur le champ des possibles. L’auteur nous  conte, en effet, l’histoire de Guillaume Balz, moine cistercien, architecte et chef de chantier, mandaté par Bernard de Clairvaux pour superviser la construction d’une abbaye dans le courant du XIIe siècle, celle du Thoronet, abbaye cistercienne située dans le Var, construite durant  ce même siècle.

Le roman est donc le roman_monde_medieval_abbaye_cisterciennes_moine_batisseur_fernand_pouillon_les_pierres_sauvagesjournal de bord fictionnel de Guillaume Balz, au jour le jour et sur une période de près d’un an. A l’arrivée du moine, le lieu est à peine défriché et  des solutions doivent être trouvées à tous les problèmes qui se posent déjà pour ériger là, un lieu digne du créateur auquel les moines vouent leur pratique et leur vie. Dans un récit laconique et profond, Fernand Pouillon, nous invite à nous glisser dans la peau de ce moine bâtisseur tenu à se frayer un chemin entre les problèmes matériels rencontrés, la gestion de la communauté qui participe à la vie du chantier (les frères comme les laïques), et la nature hautement spirituelle de l’ouvrage d’architecture auquel il se dédie. Il y sera question de la relation entre l’art de bâtir, la communauté et la foi, de la rencontre du spirituel et du matériel dans une recherche sans fin  de perfection pour tenter humblement d’élever l’oeuvre humaine à la hauteur du divin. Ordre humain, ordre naturel, et ordre divin tout devra trouver sa place pour être sublimé dans l’oeuvre architecturale achevée et le roman vibrera tout entier de cette double passion du moine pour ces pierres sauvages et fragiles qui prendront vie sous sa plume, autant que pour le but ultime et transcendant de son ouvrage.

« La plupart des pierres seront traitées rudement, grossièrement : nous gagnerons du temps. Le soleil accrochera les facettes, les éclats, et fera précieuse la matière scintillante. Les anges, les joints dressés, ciselés, deviendront les pures arêtes, définiront le filet de la maille élémentaire, par la discrète diversité des fins appareillages que nul mortier apparent n’insensibilisera. Voilà pourquoi je ne veux pas la bâtir, l’engluer de chaux; je veux lui laisser un peu de liberté, sinon elle ne vivrait pas. »
Extrait de Fernand Pouillon, les pierres sauvages
(Guillaume Balz, moine bâtisseur)

Des pierres sauvages encore vivantes

L'Abbaye cistercienne Thoronet, dans son écrin de verdure
L’abbaye cistercienne du Thoronet, dans son écrin de verdure

B_lettrine_moyen_age_passionien qu’écrit il y a plus d’un demi-siècle, le roman de Fernand Pouillon est encore bien vivant et, en 2011, l’abbaye du Thoronet a même crée un spectacle en hommage à ses Pierres sauvages,  autour de la lecture d’extraits choisis par la comédienne Mady Mantelin.  L’ouvrage a aussi été traduit depuis sa parution dans de nombreuses langues et a dépassé de loin les frontières de France. Peut-être a-t’il ainsi rejoint la volonté de son auteur qui plus que d’en faire le témoignage d’une architecture passée voulait, au contraire, par son biais, remettre en question et en perspective les enjeux modernes de sa discipline.

« …Les plus nombreux considèrent ce livre comme une histoire se rattachant davantage à l’archéologie, à une architecture périmée, à une époque à jamais révolue qui n’a aucun rapport même lointain avec notre temps. Est-il utile de dire que mon intention fut de décrire à travers une aventure exemplaire ce qu’était le métier d’un architecte hier aujourd’hui et demain. »  Fernand Pouillon

Pour dire encore quelques mots de Fernand Pouillon, on lui doit une longue carrière d’architecte, ainsi que de nombreuses réalisations dans ce domaine. Plus que de lui avoir inspiré un simple roman, les longues heures passées à l’abbaye du Thoronet semblent aussi avoir influencé son travail architectural. A n’en pas douter, en effet, au moins l’une des passions roman_monde_medieval_fernand_pouillon_pierres_sauvagesqu’il met dans ce moine bâtisseur est sienne et le romancier architecte était un véritable amoureux de la pierre; il y a, sans nul doute, dans ce Guillaume Balz plus d’un trait de l’auteur lui-même.

Ecrivain, architecte, entrepreneur, la vie de Fernand Pouillon pourrait encore faire l’objet, à elle seule, d’un roman d’aventure puisqu’il connaîtra également quelques déboires judiciaires et la prison pour une affaire d’abus de biens sociaux. Il s’en évadera même pour se présenter plus tard à son procès. et finira, sa courte peine expurgée et voulant exercer à nouveau, par subir des menaces qui le contraindront à s’exiler en Algérie où il finira sa carrière d’architecte et sa vie. Pour la petite histoire, il a d’ailleurs écrit son roman les pierres sauvages pendant ces années d’incarcération et reçut un prix à cette occasion.

Pour en conclure et pour revenir à ce livre, quand il s’agit de parler du moyen-âge central, on peut difficilement faire l’impasse sur le rôle joué par les ordres monastiques et notamment les abbayes cisterciennes qu’il s’agisse d’influence économique, éthique ou politique, comme de grands travaux d’architecture (voir l’article sur l’abbaye de Clairvaux).  Cet excellent roman vous fera voyager à la découverte de ces grands travaux, depuis l’intérieur, avec tous les questionnements profonds que cela ne devait pas manquer de soulever.

Une excellent journée à tous!
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

Une belle reconstitution historique 3D de l’Abbaye de Clairvaux à travers les âges et depuis sa création

mondes_3D_virtuels_rue_médiévale_unity_3D_jeux_videosSujet : Abbaye de Clairvaux, Abbayes cisterciennes, Bernard de Clairvaux, Règle de Saint-Benoit
Période : du moyen-âge central à Napoléon
Média : vidéo documentaire, 3D
Production : département de l’Aube en Champagne

Un vidéo-documentaire très sourcé sur la grande abbaye de Clairvaux à travers les âges
Un vidéo-documentaire très sourcé sur la grande abbaye de Clairvaux à travers les âges

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons une nouvelle reconstitution historique. Il s’agit là de la mythique abbaye de Clairvaux et de son évolution à travers les âges. Ce vidéo documentaire très sourcé et très sérieux se base sur l’ensemble des données archéologiques actuelles concernant cet ensemble d’édifice religieux gigantesque et mythique. Il date de 2015 et nous est proposé par le Département d’Aube en Champagne qui entendait de cette manière célébrer les 900 ans de l’abbaye. Au passage, c’est à ce même département auquel nous devions, par ailleurs, la belle reconstitution de la commanderie des templiers de Payns  que nous avons postée ici, il y a quelques temps.

Le vidéo-documentaire sur l’histoire de l’abbaye de Clairvaux

D_lettrine_moyen_age_passionu côté réalisation, c’est la société Aloest qui s’est collée à cette reconstitution historique, avec un choix graphique plutôt épuré au niveau des textures et de l’environnement mais qui reste irréprochable au niveau de la réalisation architecturale et colle parfaitement au sujet.

L’objectif de restituer l’évolution de l’abbaye de Clairvaux à travers l’Histoire, du moyen-âge central jusqu’au XVIIIe siècle est donc parfaitement atteint et cette vidéo à l’autre avantage indéniable de nous faire bien comprendre à quel point au niveau tant économique, social, culturel et même cloitre_abbaye_clairvaux_reconstitution_3D_bernard_de_clairvauxscientifique, les moines des abbayes cisterciennes étaient des acteurs majeurs de leur temps, totalement impliqués dans leur monde et extrêmement bien organisés. Leurs compétences, en matière d’ingénierie économique et technique forcent autant le respect que leur activisme économique et mercantile, qu’il s’agisse d’architecture des bâtiments comme des travaux hydrauliques d’envergure: dévier le cours d’un fleuve, créer des canaux pour venir irriguer leurs lieux saints qui servent encore à faire fonctionner des moulins, etc. Cette caractéristique n’est pas propre à Clairvaux, c’est une compétence ou un mode opératoire que mettront en oeuvre nombre d’abbayes Cisterciennes. Si l’on en doutait encore, il demeure évident que nous n’avons pas à faire avec ces moines là, à de simples anachorètes contemplatifs assis passivement au coeur de leur cloître, mais à de véritables travailleurs visionnaires qui oeuvrent activement à transformer leur monde pour en extraire le meilleur.

Une reconstitution 3D épurée et très réussie
Une reconstitution 3D épurée et très réussie

Bernard de Clairvaux (1090-1153): « simple » abbé au coeur de l’Histoire médiévale

« Commence par te considérer toi-même, bien plus, finis par là… Tu es le premier, tu es aussi le dernier. »
Bernard de Clairvaux. Saint-Bernard Citations

O_lettrine_moyen_age_passionn a presque, aujourd’hui, du mal à imaginer que c’est à peine âgé de vingt cinq ans que le moine Bernard de Clairvaux, déjà habité depuis longtemps par sa vocation et sa dévotion quitte l’abbaye de Citeaux pour fonder Clairvaux avec une poignée de moines.

Pour en dire un mot, cet homme au destin hors du commun, qui sera canonisé par l’église, un peu moins de vingt ans après sa mort, devenant ainsi Saint Bernard de Clairvaux, ne laissera pas que cette immense abbaye, comme legs. Il marquera, en effet, son siècle de son empreinte par son rôle actif, son implication politique. Sa piété et son charisme n’y sont, à coup sûr, pas étrangers même si plusieurs facteurs s’en sont encore, certainement mêlés: la puissance économique de l’ordre cistercien, assurément, la naissance d’un Bernard de Clairvaux dans une famille noble, proche des puissants peut-être encore. Le XIe et le XIIe siècles sont aussi des siècles très chrétiens où l’image du moine et de la vie monacale et monastique restent fortes parce qu’elles sont alors considérées comme étant les voies les plus voisines du chemin du Christ lui-même. A ce titre, même s’ils n’échappent pas toujours à la satire, les moines emportent alors bien souvent l’admiration ou à tout le moins le respect, et leur parole semble plus écoutée, au sein même de l’église.  Mais, tout de même, au delà de tout cela, il aura fallu que Bernard de Clairvaux se distingue notablement par sa pratique, ses actions et une certaine aura de sagesse pour que, de simple moine à abbé, il en vienne, entre autres faits notables, à être consulté directement par un roi, en cas de litige sur l’élection d’un pape.

monde_medieval_bernard_clairvaux_abbe_moine_cistercien_saint_moyen-ageDu seul côté de ses frères cisterciens, on lui prête d’avoir participé au renouveau de l’ordre puisque, alors qu’il construisait Clairvaux, Citeaux déclinait déjà. Il laissa d’ailleurs derrière lui, à sa mort, plus de cent soixante maisons fondées par son abbaye sur les trois cent cinquante que l’ordre cistercien totalisait.

Ci-contre portrait de Bernard de Clairvaux par Georg Andreas Wasshuber (1650–1732).

Au delà de son influence sur son propre ordre monastique, Bernard De Clairvaux se retrouva bientôt au coeur même de l’Histoire et réussit à tenir un rôle central dans de nombreuses affaires qui concernait les plus hautes sphères de l’église; il y eu les polémiques sur les élections épiscopales contestées dans lesquelles il mit plusieurs fois la patte pour aider à trancher, mais il entretint aussi des relations très étroites avec la papauté et même les rois desquels il avait plus qu’une oreille attentive. Sur d’autres plans, on se souvient encore de son rôle majeur dans les statuts et, finalement, « l’officialisation » auprès de l’église du célèbre ordre des templiers. Au moment de l’émergence du catharisme et inquiet de la propagation de cette nouvelle doctrine, on le vit encore se rendre dans le sud de France pour y prêcher le retour des brebis égarées humour_monde_medieval_deuxieme_croisade_bernard_clairvaux_vezelay_biere_abbayedans le cheptel de l’église officielle. Il fut encore, dit-on, fortement engagé et partie-prenant de la deuxième croisade pour laquelle son Sermon de Vezelay est souvent présenté comme le réel déclencheur, l’appel du pape l’ayant précédé n’ayant pas été entendu*. Enfin, sa doctrine théologique a profondément influencé la mystique chrétienne de son temps.

*Il semblerait que certains historiens contestent aujourd’hui la réalité de ce Sermon de Vezelay par Bernard de Clairvaux.

Bonus : la maquette interactive de l’abbaye

La maquette interactive 3D de l'abbaye de Clairvaux avec le Plug in Unity
La maquette interactive 3D de l’abbaye de Clairvaux avec le Plug in Unity

R_lettrine_moyen_age_passionéalisée avec Unity3D par la société Arts Graphiques et Patrimoine, cette maquette vous permet de vous ballader en temps réel dans le monde de l’abbaye de Clairvaux reconstitué. Petit hic, il faut installer le player Unity et cela ne fonctionne qu’avec les navigateurs Mozilla et Internet Explorer, Google Chrome n’ayant toujours pas, à ce qu’il semble, développé de plug-in pour Unity player ce qui est bien dommage.

Voila donc le lien, à consulter uniquement avec Internet Explorer ou Mozilla Firefox : maquette 3D interactive de l’abbaye de Clairvaux.
Une fois équipés de tout cela, armez-vous de patience c’est assez long à charger.

Bon, mais allez encore une ânerie et un peu d’humour détourné (de l’excellent film le nom de la rose) pour finir dans la bonne humeur et sur une note monastique en évoquant un aspect de la grande règle, la seule, la pure, la vraie, celle qui guide depuis plus de mille cinq cents ans tant de moines chrétiens, du haut moyen-âge à nos jours: la règle de Saint-Benoit.

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Une belle journée à tous!
Fred
Pour moyenagepassion.com
« A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes »

Histoire médiévale (ou presque) : deuxième croisade, « Quantum praedecessores », la bubulle à Eugène

(Humour)

De la deuxième croisade :
Saint Bernard & la bubulle d’Eugène.

« – Grand dieu! Avec c’qu’on s’est mis hier soir, j’ai pas encore bien les yeux en face des trous, moi… C’est cette bière de l’abbaye là! Entre nous, je ne sais pas ce qui z’i collent dedans les moines mais je me suis pris une de ces reculées! C’est pas compliqué cette nuit le plafond de ma cellule on aurait dit un vitrail de la Sainte mère et j’ai bien revérifié encore ce matin en me levant c’est que de la pierre donc bon… Quand j’vous dis que leur bière elle est limite hallucinogène, je sais quand même de quoi j’parle. Ça va qu’i z’étaient contents de me voir et qui fallait un peu marquer le coup, mais un de ces quatre, faudra quand même vérifier si c’est bien compatible avec la règle une bibine pareille… Bon, c’est pas tout ça mais c’est pas le moment de mollir, tout le gratin est là, et y a même le roi et la reine. On va éviter de trop les laisser mariner quand même. Alors…  » Quantum praedecessores », la bubulle à Eugène, enfin la bubulle, le bide plutôt… I serait monté tout en haut du Sinaï pour nous la pondre celle-là, il aurait surement eu plus de succès… Bref, ça va pas être de la tarte mais bon on va essayer de rattraper le coup quand même. Tiens, faites-moi passer la croix, ça sera pas de trop… Allez, en piste! Edesse, deuxième expédition vers la terre Sainte! »

Bernard de Clairvaux,
Sermon de Vezelay (juste un peu avant), 31 mars 1146

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Bernard de Clairvaux prêche la deuxième croisade, Émile Signol, XIXe, Musée de Versailles.

Pour la petite histoire

P_lettrine_moyen_age_passion copiarès de Soixante ans après qu’Ubain II ait lancé la première croisade en 1096, le pape Eugène III se décida à lancer, à son tour, une nouvelle expédition en terre Sainte, dans le courant de l’année 1146.  Le comté d’Edesse, le plus oriental des États latins, était, en effet, tombé deux ans auparavant. Contrairement à l’écho favorable qu’avait suscité l’appel de la première croisade, relayé rapidement par de nombreux prédicateurs dont Pierre l’Hermite mais également par des mouvements eugene_III_deuxieme_croisade_humour_monde_medievalpopulaires et des pèlerins,  « Quantum praedecessores », la Bulle papale d’Eugène III (portrait ci-contre) ne rencontrera pas le même succès. Pourtant, bien déterminé à « conduire » l’expédition, le Saint père demandera à Bernard de Clairvaux, homme d’action et de foi de lui prêter la main pour relayer cet appel. On peut lire ça et là que Saint Bernard s’était montré, au départ, un peu tiède sur l’idée, ce qui est, par ailleurs démenti en d’autres endroits, mais il reste que son sermon de Vezelay lança véritablement et de manière forte, le départ de la deuxième croisade. Le roi de France Louis VII, mais aussi la reine Aliénor, furent convaincus et prirent la croix à Vezelay même.  L’empereur Conrad III la pris un an après, à Spire. A l’exclusion de la prise de Lisbonne par les portugais que les croisés anglais auront aidé en chemin, même si la mobilisation finit par être importante, d’un point de vue militaire,  on s’accorde à peu près sur le fait que cette expédition fut un  fiasco total.

Le devoir de transparence

A_lettrine_moyen_age_passionla sempiternelle question que nous ne manquerons pas de nous voir adresser concernant la fiabilité de la citation que nous livrons ici, nous répondrons encore et toujours la même chose; nous avons, comme on dit dans le métier, « nos entrées ». Bien sûr,  nous nous y attendons, ceux qui se sont un peu penchés sur la vie de Bernard de Clairvaux vont surement faire leurs gros étonnés et nous dire que Saint Bernard était bien plus un pratiquant assidu et un ascète, adepte des mortifications, qu’un joyeux drille se pintant avec les autres moines. Nous sentant donc acculé, nous nous verrions alors obligé de lever le voile sur toute l’histoire de cette citation; bref, moine_biere_abbaye_humour_monde_medieval_croisade_saint-bernardencore et encore, de parler de nos méthodes d’investigation et de dire  tout le sérieux que nous y portons. (ci-contre, peinture de Olaf Simony Jensen, XIXe moines buvant à la taverne)

Pour faire court sur la fiabilité irréprochable de la source dont nous tenons notre information d’aujourd’hui, disons simplement que l’ami de confiance d’une connaissance nous a dirigé vers cette ex-relation à lui. C’est d’ailleurs, à quelques lieues d’ici, au petit matin, que la rencontre magique a eu lieu, dans un charmant petit débit de boissons. L’homme se tenait là, modeste et silencieux, au comptoir, et sans l’intuition aiguisée du chercheur aguerri, nul n’aurait pu penser un seul instant que, sous le voile des apparences presque banales de la situation, la vérité historique se tenait là, belle et placide, dans l’attente d’être révélée.

C_lettrine_moyen_age_passionomme je l’ai dit, la patience reste toujours notre meilleure alliée et ce n’est qu’après quelques tournées pour mettre notre informateur en confiance, que ce précieux témoin de l’histoire, descendant direct du coté de sa mère d’un long lignage de vendeurs ambulants de travers de porc Vézeliens, s’est enfin décidé à nous gratifier de la citation. L’oeil humide et le doigt levé de manière sentencieuse, il nous confia avant cela :

« – Attention, ça je le tiens de mon grand père. Il me l’a dit ici-même, là où que je suis assis, justement. Je me souviens, c’était le matin et déjà à l’époque, on faisait l’ouverture au blanc ici. »

Puis, après avoir essuyé ses yeux mouillés d’émotion du revers de sa manche, il nous révéla la précieuse citation que nous partageons ici avec vous, avant d’ajouter à l’attention du tenancier, sans doute, pour voiler la grande émotion suscitée par l’évocation de son lointain aïeul qui avait laissé alors traîner une oreille indiscrète et surpris la conversation entre les religieux :

« – Bon, mais allez, Ho! On parle on parle mais faut pas s’endormir! Tiens Dédé, remets encore deux p’tits blancs sur l’ardoise du Monsieur et, après ça, on passera au pastis, je vois que c’est déjà dix heures et demi. » 

humour_medieval_croisade_histoire_ou_presque_moyenage_passionAprès quelques heures, je réussissais enfin à m’éclipser pour regagner, plutôt chargé et en toute hâte, mon logis. Et pour la première fois, je fis l’expérience dont, croyez-le bien. je ne tire par gloriole mais que, par souci de restitution, il me faut ici mentionner. Je fis l’expérience, disais-je, que depuis la montée dans le bus jusqu’au perron de ma modeste demeure,  il demeurait possible de recouvrir l’ensemble du trajet à quatre pattes.

Bref, après cela, je pense que tout sera bien clair pour tout le monde, que nos méthodes sont irréprochables et que nous n’inventons rien!

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com

“Le Moyen-Âge ne m’a retenu que parce qu’il avait le pouvoir quasi magique de me dépayser, de m’arracher aux troubles et aux médiocrités du présent et en même temps de me le rendre plus brûlant et plus clair.”
Jacques Le Goff / À la recherche du Moyen Âge