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Au XIIIe siècle, la douleur du partir du troubadour Bernal de Bonaval

Sujet : troubadour, galaïco-portugais, cantigas de amor, cantigas de amigo, chanson médiévale, lyrique courtoise, amour courtois.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle
Auteur : Bernal de Bonaval (12..)
Titre : os meus olhos nom dormirám
Interprète : Emilio Arias Martinez

Bonjour à tous,

ous vous invitons, aujourd’hui, dans la province de Saint-Jacques de Compostelle à la découverte d’une chanson courtoise de Bernal de Bonaval. Troubadour du Moyen Âge central et contemporain des débuts du XIIIe siècle, cet auteur nous a laissé quelques 19 pièces en galaïco-portugais entre cantigas de amigo, cantigas de amor, mais également une tenson (tençón).

Une chanson courtoise toute en grâce
au moment de l’éloignement

Natif de Bonaval, dans la banlieue de Saint-Jacques de Compostelle, ce poète et compositeur médiéval se fit connaître pour ses compositions, jusque dans les cours des rois. Dans une de ses propres chansons, Alphonse X de Castille scella étrangement la renommée de Bernal de Bonaval et son entrée dans la postérité en le citant comme un troubadour guère conventionnel (voir notre biographie de Bernal). Le souverain comparait alors son art à l’école provençale qu’il jugeait plus « naturelle ».

On notera à nouveau, dans cette pièce, la finesse de la lyrique courtoise galaïco-portugaise dans le domaine des cantigas de amor et des cantigas de amigo. Les mots choisis restent très simples. Le refrain crée la montée en tension. La répétition est aussi fréquente que subtile. Elle est modulée pour que les émotions montent en puissance au fil de la poésie.

Sources historiques et manuscrites

On peut retrouver cette cantiga de Bernal de Bernaval dans deux chansonniers galaïco-portugais d’époque : le Cancioneiro da Biblioteca Nacional. Connu encore sous le nom de codice ou Chansonnier Colocci Brancuti, ce chansonnier est actuellement conservé à la bibliothèque nationale de Lisbonne (photo ci-contre). Il est daté du premier tiers du XVIe siècle. Cette pièce du troubadour est également présente dans le Cancionero de la Biblioteca Vaticana qui date de la même période que le premier manuscrit cité.

La partition musicale de cette cantiga de amor du troubadour ne nous est pas parvenu mais un compositeur moderne espagnol s’est fendu d’une interprétation que nous vous proposons de découvrir ci-dessous. C’est très sobre et d’une grande simplicité, mais, personnellement, nous trouvons que cela touche au but. Puissent ces jolis vers de Bernal et cette version vous toucher au delà de la barrière de la langue même si, rassurez-vous, nous vous en fournissons une traduction plus bas dans cet article.

Emilio Arias, luthier et troubadour

La version de la chanson médiévale du jour nous vient d’un luthier, chanteur et musicien espagnol du nom de Emilio Arias Martinez. Il en a composé la musique et il la chante de sa voix bien ancrée qui donne à l’ensemble des tons réalistes et une sincérité touchante.

Le « luthier et troubadour », comme il s’est baptisé lui même, est très actif culturellement et musicalement dans la région de Navarre et autour de Pampelune où il est installé. Il y expose ses instruments et donne aussi des concerts-conférences sur la musique médiévale, ses instruments et sur les troubadours anciens. Sur sa chaîne youtube, le musicien propose également de nombreux morceaux et concerts du répertoire médiéval. On y retrouvera des cantigas de amigo comme celle du jour, mais aussi des cantigas de Santa Maria d’Alphonse X et d’autres chansons en référence au chemin de pèlerinage de Compostelle.

Emilio Arias Martinez enrichit encore son répertoire de pièces de troubadours occitans et de nombreuses autres pièces médiévales mais aussi renaissantes. L’avantage avec lui, outre qu’il soit multi-instrumentiste et chanteur, c’est que, non seulement il crée ses propres instruments, mais quand les textes n’ont pas de partitions, il n’hésite pas à les mettre lui-même en musique.


A Bonaval de Bernal de Bonaval
en galaïco-portugais et en français actuel

A Bonaval quer’eu, mia senhor, ir
e des quand’eu ora de vós partir
os meus olhos nom dormirám.

Ir-m’-ei, pero m’é grave de fazer;
e des quand’eu ora de vós tolher
os meus olhos nom dormirám.

Todavia bem será de provar
de m’ir; mais des quand’eu de vós quitar
os meus olhos nom dormirám.

A Bonaval, ma dame, je veux aller,
Et dès que viendra l’heure de vous laisser
Mes yeux ne pourront plus trouver le sommeil.

M’en aller, je dois, mais il m’est douloureux de le faire
Car dès qu’il sera temps de me séparer de vous
Mes yeux ne pourront plus trouver le sommeil
.

Cependant, il serait bon que j’essaye
De m’en aller, mais dès que je devrais me défaire de vous
Mes yeux ne pourront plus trouver le sommeil


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du Monde médiéval sous toutes ses formes.

NB : sur l’image d’en-tête, vous pourrez retrouver la couverture du codice Colocci Brancuti ainsi que le feuillet sur lequel se trouve la chanson de Bernal de Bonaval du jour. Nous avons retouché légèrement ce dernier pour ôter la surimpression des textes du verso qu’on note sur l’original et qui compliquent un peu la lisibilité, ainsi que quelques tâches de vieillissement. N’oublions pas que ce noble manuscrit médiéval à tout de même prés de 500 ans. A toutes fins utiles, vous pouvez retrouver cet ouvrage en ligne à l’adresse suivante.

Bernal de Bonaval, troubadour galicien du Moyen Âge central

Sujet : troubadour, galaïco-portugais, cantigas de amor, cantigas de amigo, portrait, biographie, chanson médiévale.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle
Auteur : Bernal de Bonaval (12..)
Titre : Filha fremosa, vedes que vos digo
Interprètes : Coro Thomas Tallis de Arduino Pertile

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous vous proposons de reprendre le fil de la lyrique galaïco-portugaise du Moyen Âge central. Nous serons, pour cela, accompagnés du troubadour Bernal de Bonaval et de l’une de ses cantigas de Amigo. Mais avant de vous présenter cette pièce, disons déjà un mot de ce poète du XIIIe siècle.

Bernal de Bonaval, éléments de biographie

Actif dans les premières décennies du XIIIe siècle, Bernal de Bonaval (Bernardo, Bernaldo de Bonaval) est cité dans certains manuscrits dédiés à la lyrique galaïco-portugaise, comme « premier des troubadours ». Il faut, toutefois, prendre cela plus comme une marque d’importance de son œuvre, que comme une datation absolue. Bernal fait, en effet, partie de la seconde génération de troubadours qui mirent en place et développèrent cette école poétique et ses différentes formes lyriques.

D’un point de vue biographique, l’homme est galicien, originaire de Bonaval, village qui fait désormais partie de l’agglomération de Saint-Jacques de Compostelle. Il écrit principalement, des Cantigas de Amor et des Cantigas de Amigo, genres particulièrement importants dans l’école galaïco-portugaise. Ses compositions ont vraisemblablement été jouées devant des cours prestigieuses comme celle de Fernando III de Castille et, sans doute plus tard, celle d’Alphonse X (1). Ce dernier souverain fera, en tout cas, une étrange référence au troubadour dans une chanson satirique adressée au poète Pero da Ponte.

« Vós non trobades come proençal,
mais come Bernardo de Bonaval;
por onde non é trobar natural,
pois que o del e do Dem’aprendestes. »

« Vous ne pratiquez pas l’art du trobar comme un provençal
Mais plus comme Bernal de Bonaval ;
De ce fait, ce n’est pas un art troubadouresque naturel
Puisque vous l’avez appris ou de lui ou du démon. »

Alfonso XPero da Ponte, par’o vosso mal – Cantiga de escarnio

Encore une fois, l’adresse du roi est faite à Pero de Ponte et la nature diabolique à laquelle il se réfère est sans doute plus une référence directe à un texte de ce dernier. Sans nous aventurer trop loin, on peut au moins voir dans cet extrait, la reconnaissance par le souverain espagnol d’un style poétique à part entière qui distingue Bonaval de l’école provençale, mais aussi de la préférence marquée d’Alphonse X pour cette dernière.

Prieur et frère dominicain ?

Certains auteurs ont émis l’hypothèse que Bernal de Bonaval a pu, également, avoir été ordonné frère dominicain à Saint Jacques de Compostelle. L’hypothèse se base, pour l’instant, sur un seul document juridique datant de 1279. On y trouve mentionné un « frère Bernardo, prieur de Bonaval ». Il pourrait peut-être s’agir du troubadour. Difficile de l’affirmer. Le cas échéant, notre troubadour viendrait s’ajouter à la liste des religieux ayant contribué à alimenter la lyrique galaïco-portugaise profane (2).

Œuvre et sources manuscrites

Pour ce qui est du legs de Bernal de Bonaval, son œuvre conservée est riche d’un peu moins d’un vingtaine de poésies. Ces 19 pièces gravitent principalement autour de Cantigas de Amigo (10) et de Cantigas de Amor (8) avec encore une tenson (3).

On peut retrouver la majeure partie de cette œuvre dans le Cancioneiro da Biblioteca Nacional (Chansonnier de la bibliothèque nationale de Lisbonne), connu encore sous le nom de Codice ou Chansonnier Colocci Brancuti . Avec plus de 1560 pièces, ce manuscrit, daté du XVIe siècle, présente un nombre impressionnant de cantigas qui font de lui un ouvrage d’exception de la lyrique médiévale galaïco-portugaises. Plus de 150 troubadours et poète du Moyen Âge y sont répertoriés, aux côtés de notre auteur du jour. D’un point de vue esthétique, ce manuscrit ancien demeure assez sobre. Retranscrit par 6 copistes différents, il présente les œuvres sur deux colonnes d’une écriture tantôt très dense et sans fioriture, et tantôt plus soignée et un peu plus aérée. S’il n’est pas enluminé et si les chansons n’y sont pas non plus notées musicalement, il reste le fruit d’un travail énorme de compilation et d’indexation.

Ai, filha fremosa, la cantiga de amigo d’une mère à sa fille

Pour compléter notre découverte de ce troubadour galicien, vous proposons de découvrir, dors et déjà, une de ses pièces. Il s’agit d’une Cantiga de Amigo. Nous avons déjà exploré quelques-unes de ces chansons médiévales destinées à l’être aimé avec des auteurs célèbres de la péninsule ibérique, comme Martin Codax, Denis 1er du Portugal, Estevao Coelho ou encore Lourenço Jograr .

Celles que nous avons vu jusque là, mettaient plutôt en scène une jeune fille dans l’attente de son ami/amant. Dans ce type de cantigas, il n’est pas rare que le poète place les paroles dans la bouche même de cette dernière. Dans la cantiga du jour, Bernal de Bonaval a choisi de mettre en avant le personnage de la mère ; elle prendra la parole pour mettra en garde sa fille contre un trop grand empressement amoureux. Désireuse de la protéger, elle l’enjoindra même de ne pas voir son ami sans sa présence, en faisant, au passage, un brin de chantage affectif.

On retrouvera ces échanges entre mère et fille chez un certain nombre d’auteurs galaïco-portugais de la même période et des suivantes. Au delà du fond, on retrouve bien, dans cette poésie de Bonaval, le style épuré qui caractérise le genre : pièces, en général, courtes, mots simples et choisis, avec une emphase sur le refrain qui créé la tension et fait bien ressortir l’émotion du personnage mis en scène.

La version polyphonique du Coro Thomas Tallis

Pour la version musicale, nous vous proposons celle d’un sextet vocal italien issu de l’Ensemble DEUM et de la chorale Coro Thomas Tallis de Arduino Pertile. Nous vous avions déjà dit un mot de ces passionnés de musique ancienne, à l’occasion d’un article sur Thoinot Arbeau et sa chanson « Belle qui Tiens ma vie ». Ces chanteurs démontrent encore ici leurs grands talents vocaux. Notez au passage que leur chaîne youtube vous proposera une foule de contenus vocaux de très haut vol et toujours amenés avec une grande simplicité.

« Ai, filha fremosa » les paroles
de Bernal de Bonaval et leur traduction

Filha fremosa, vedes que vos digo:
que nom faledes ao voss’amigo
sem mi, ai filha fremosa.

E se vós, filha, meu amor queredes,
rogo-vos eu que nunca lhi faledes
sem mi, ai filha fremosa.

E al há i de que vos nom guardades:
perdedes i de quanto lhi falades
sem mi, ai filha fremosa.

Ma charmante fille, fais cas de ce que je te dis :
Ne parle pas à ton ami
Sans moi, ah ! ma chère fille.


Et si toi, ma fille, tu veux mon amour,
Je te prie que tu ne lui parles jamais
Sans que je sois là, ah ! ma charmante fille.


Et il y a autre chose (de grande importance) dont tu ne te soucies guère
Tu perds chaque mot que tu prononces face à lui
Si je ne suis pas là, ah ! ma chère fille.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du Monde médiéval sous toutes ses formes.


(1) Songs of a Friend: Love Lyrics of Medieval Portugal, Barbara Hughes Fowler, The University of North Carolina Press 1996 )
(2) Voir aussi Bernal de Bonaval Trovador medieval, Cantigas Medievais Galego-portuguesas.
(3) A Galiza e a cultura trovadoresca peninsular, António Resende Oliveira, Instituto de Historia e teoria das ideias – Faculdade de Lettras, Universidade de Coimbra.

NB : l’image d’en-tête est basée sur le Chansonnier Colocci Brancuti. On peut notamment y voir, la première page des chansons de Bernard Bonaval, avec la mention, à gauche, qui le désigne comme premier troubadour. Ce manuscrit a été digitalisé et il peut donc être consulté en ligne. 

Au temps du portugal médiéval, LE chant d’amour d’un roi poète à sa dame

roi_troubadour_poete_denis_1er_portugal_poesie_chansons_medievales_moyen-age_central

Sujet    :  troubadour, lyrique courtoise, galaïco-portugais, poésie, chansons médiévales, cantigas de amor, musique médiévale, fin’amor.
Période  : Moyen-âge central, XIIIe, XIVe s
Titre  :   Sen seu mandad’ oir e a non vi
Auteur  : Denis 1er du Portugal  (1261-1325)
Interprète   : Ensemble Tapestry
Album :  Faces of a Woman 2008

Bonjour à tous,

ontre l’image du trouvère ou du troubadour en guenilles, qui erre, au jour le jour, de châteaux en châteaux, pour mendier sa pitance, les sources historiques nous ont plutôt laissé l’image d’un art poétique et musical auquel s’adonnent les lettrés aisés du moyen-âge. Pas vraiment miséreux, ils sont nobles, de petite, moyenne ou haute condition, et parmi les plus célèbres d’entre eux, on compte même des seigneurs et encore, quelquefois, des comtes, des princes et des rois.

Une Cantiga de amor de Denis 1er du Portugal dans la pure tradition courtoise

A cheval sur le XIIIe et le XIVe siècle, il y eut, au temps du Portugal médiéval, un monarque qui laissa son empreinte à la fois dans les développements économiques et commerciaux de son pays, comme dans les lettres. Il a pour nom Denis 1er du Portugal et il est le sixième souverain de ce royaume. Si on l’a surnommé le « roi laboureur » ou « agriculteur » (lavrador) pour sa politique rurale, c’est aussi un roi poète par son legs. Il nous est parvenu, en effet, un peu moins de 140 pièces variées de sa plume. Essentiellement profanes et rédigées en galaïco-portugais, on y trouve quelques cantigas de maldizer ou de maldecir (chansons satiriques et humoristiques), mais surtout des pièces plus courtoises comme des cantigas de amigo ou des cantigas de amor.

La pièce du jour appartient à cette dernière catégorie. Au moyen-âge, quand il est question de se prêter à l’exercice des valeurs courtoises et de la fin’amor, le statut n’a rien à y voir. Ainsi, bien que Souverain de son état, on retrouvera, dans cette chanson, un poète transi se lamentant sur le sort que pourra bien lui réserver la dame de son cœur. Il nous conte, en effet, avoir manqué à ses devoirs de loyal amant en négligeant, depuis quelque temps, de la visiter et, du même coup, de répondre à ses attentes. Aussi, s’inquiète-t-il des représailles qu’il pourrait avoir à en subir.

A l’image des cantigas de amigo de cette période, mais aussi d’autres pièces auxquelles le roi poète du Portugal nous a habitué, le style de cette poésie est épuré. Les mots sont simples et le refrain met l’emphase sur l’émotion, en l’occurrence l’inquiétude du loyal amant face aux suites de son éloignement. Nous ne connaissons pas les causes, ni la durée de ce dernier, mais les codes sont bien ceux de la courtoisie. Pour découvrir cette chanson, nous vous en proposons ici une version en provenance des Etats-Unis, avec l’ensemble Tapestry.

L’ensemble américain Tapestry

A l’origine, Tapestry est un ensemble musical féminin, et même un trio, qui a vu le jour en 1995 à Boston. Il a été fondé par trois chanteuses ayant déjà largement fait leurs armes dans les répertoires des musiques anciennes et médiévales : Laurie Monahan. Cette mezzo soprano avait déjà cofondé l’ensemble Projet Ars Nova et a également joué longtemps aux côtés de l’ensemble Sequentia. On l’a trouve aussi liée à la célèbre école suisse Schola Cantorum Basiliensis. Cristi Catt est, quant à elle, une voix soprano qui a collaboré à des ensembles de prestige tels que la Boston Camerata, l’Ensemble PAN également, et d’autres formations de musiques anciennes. Enfin, Daniela Tošić,  chanteuse mezzo-soprano à alto, a travaillé, elle aussi, avec cette même grande famille d’artistes américains spécialisés dans les musiques anciennes : le Blue Heron, l’ensemble PAN, mais encore, entre autres références, avec la Donna Musicale d’Indianapolis.

Musiques médiévales, folk et traditionnelles : le goût de l’éclectisme

De droite à gauche, les fondatrices de Tapestry Daniela Tošić, Laurie Monahan et Cristi Catt.

Le répertoire de l’ensemble Tapestry est assez éclectique et ne se cantonne pas à la simple période médiévale. Si on a vu le trio, dans sa discographie, restituer un certain nombre de pièces de Hildegarde de Bingen, on a pu aussi le trouver sur des choses bien plus modernes avec des chansons issues du répertoire traditionnel ou folk anglo-saxon (irlandais, américain, …) ou même des compositions baroques à contemporaines.

On retrouvera même cette « élasticité », au sein des mêmes programmes où pourront se mêler des chansons de troubaritz du moyen-âge français, avec des pièces en provenance de l’Espagne médiévale ou de la tradition séfarade, aux côtés de musiques des XIXe et XXeme siècle. Au final, du point de vue artistique, la formation ne se ferme sur rien et les regroupements qu’elle opère se font plutôt sur l’inspiration d’une thématique que d’une période. Pour avoir plus de détails sur quelques uns de leurs programmes ou leur discographie, vous pourrez consulter ici leur site web officiel (en anglais).

L’album Faces of Woman : les visages de la femme

Cet album sorti en 2008 est le fruit de cette approche plus thématique qu’historique ou géographique dont nous parlions plus haut. Il s’agit, en effet, pour Tapestry d’y mettre en exergue des portraits de femmes ayant marqué leur époque soit qu’elles aient composé elles-même certaines chansons présentées dans l’album soit qu’elles aient inspiré les poètes et compositeurs. Au total, dix-huit pièces sont donc au menu pour approximativement 90 minutes d’écoute. Nous nous permettons de reprenons ici les mots de All Music Guide qui avait salué l’album, à sa sortie :

 » Tapestry tisse ici un mélange de contes, de musique et de poésies pour révéler les multiples visages de la femme, allant de l’abbesse mystique du XIIe siècle Hildegarde von Bingen à la pirate irlandaise du XVIe siècle, Grace O’Malley. Musique de troubadours féminines, chants traditionnels, berceuses complètent ce fascinant portrait d’un femme. les sélections vont des motets médiévaux à des chansons folkloriques européennes ou américaines et jusqu’à même des pièces composées plus récemment. (…) Cette belle collection devrait intéresser les fans de musique ancienne, ceux de musique folk du monde et de mélanges de voix féminines. »

Du côté médiéval, on y trouvera une seule pièce de Don Denis (celle du jour), aux côtés d’une composition de Beatriz de Dia, un motet anonyme ainsi que deux pièces de Sainte Hildegarde. Pour le reste, le répertoire fait une grand bon dans le temps avec des pièces plus traditionnelles, folk, ou même classiques avec des compositeurs du XXe s, comme Sergey Rachmaninov, Joan Szymko, ou encore Malvina Reynolds.

Notons qu’au fil de ses albums, Tapestry s’est entouré de divers autres artistes. Ainsi pour Faces of woman, il comptait notamment avec la collaboration de la musicienne, vielliste, harpiste et multi-instrumentiste Shira Kammen. On trouve encore cet album à la distribution. Pour plus d’informations ou pour le pré-écouter, voir le lien suivant : Faces of a Woman, Ensemble Tapestry


« Non sei como me salv’ a mia senhor » :
la cantiga en galaïco-portugais et son adaptation

Non sei como me salv’ a mia senhor
se me Deus ant’ os seus olhos levar,
ca, par Deus, non hei como m’ assalvar
que me non julgue por seu traedor,
pois tamanho temp’ á que guareci
sen seu mandad’ oir e a non vi.

Je ne sais pas de quelle manière ma dame me secourrait
Si Dieu m’emportait sous ses yeux
Car, par Dieu, je ne sais comment éviter
Qu’elle ne me juge comme traître à sa cause,
Puisque voilà fort longtemps que je suis
Sans la voir, ni entendre un mot d’elle ( mandad :
ses volontés, ses demandes ?).

E sei eu mui ben no meu coraçon
o que mia senhor fremosa fará
depois que ant’ ela for: julgar-m’ á
por seu traedor con mui gran razon,
pois tamanho temp’ á que guareci
sen seu mandad’ oir e a non vi.

Et je sais très bien en mon cœur
Ce que ferait ma belle dame
Après que je me sois présenté face à elle
;
Elle me jugerait, avec raison, comme un traître,
Puisque voilà fort longtemps que je suis
Sans la voir, ni entendre un mot d’elle
.

E, pois tamanho foi o erro meu,
que lhe fiz torto tan descomunal,
se mi a sa mui gran mesura non val,
julgar-m’ á por en por traedor seu,
pois tamanho temp’ á que guareci
sen seu mandad’ oir e a non vi.

Se o juizo passar assi,
ai eu, cativ’! e que será de min?

Et puisque mon erreur fut tant grande
Et que je lui ai fait un tort immérité (grand, hors du commun),
Si sa grande mansuétude (mesure) ne me vient pas en aide,
Elle devra me juger pour tout cela comme un traître
Puisque voilà fort longtemps que je suis
Sans la voir, ni entendre un mot d’elle
.

Si elle me juge de telle manière (si le jugement se passe de cette façon),
Hélas (Aïe, Oh), Malheur ! Qu’adviendra-t-il de moi ?


En vous souhaitant une belle journée.

Fréderic EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.

Chanson médiévale : « Amigo, queredes vos ir ? » une cantiga du Roi Denis du Portugal

roi_troubadour_poete_denis_1er_portugal_poesie_chansons_medievales_moyen-age_centralSujet    :  troubadour, lyrique courtoise, galaïco-portugais, poésie, chansons médiévales, cantigas de amor, galicien-portugais, musique médiévale
Période  : Moyen-âge central, XIIIe, début XIVe
Titre :  Amigo, queredes vos ir ?
Auteur    : Denis 1er du portugal  (1261-1325)
Interprète    : Paulina Ceremuzynska
Album : Cantigas de amor y de amigo, 2004

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionu moyen-âge central,  de nombreux  seigneurs et même rois se sont adonnés à l’art  des  troubadours et à l’exercice de la poésie courtoise.  On en trouve de célèbres dans le sud, comme dans le nord de la France, mais de nombreux autres pays d’Europe ne sont pas en reste.  C’est notamment le cas de la péninsule ibérique.

En Espagne, on connaîtra des lignées de grands rois et seigneurs, grand amoureux de littérature et  férus de  rimes,  dont Alphonse X de Castille n’est pas le moindre, bien sûr. Quant au  Portugal des XIIIe et XIVe siècles,  il léguera aussi de beaux auteurs et troubadours à la postérité, dont l’un des plus célèbres  n’est autre qu’un monarque du Portugal lui-même : Dom Dinis,  connu encore  sous le nom de Denis 1er du portugal, grand roi laboureur, fin politique,  homme de lettres et poète  à ses heures qui laissera de très belles pièces courtoises. C’est donc une d’entre elles que  nous vous présentons aujourd’hui, et sa belle interprétation par la talentueuse  Paulina Ceremuzynska.   Cette chanson d’amour médiévale a pour titre   « Amigo, queredes vos ir ? » : Ami, (ainsi) vous voulez partir ? »

Une cantiga de amor

Cantiga de amor plus que cantiga de amigo,   en fait de belle esseulée chantant l’absence de son  amant,  le Roi Denis nous propose plutôt ici un dialogue  entre un amant courtois et sa dame. Sur le thème de la séparation et du déchirement, on  peut lire entre ses rimes   ce qui pourrait être  une situation digne de   celle de Tristan et Yseult :   amour interdit ou illégitime  qui semble même  peut être déjà consommé ?  La cantiga-amor-roi-denis-musique-chanson-medievale-chansonnier-vaticanliaison qui sous-tend cette pièce poétique est, en tout cas, réciproque et bien engagée mais elle doit se terminer à l’initiative de l’amant.

On peut trouver notamment cette pièce dans le Cancioneiro da Vaticana. Cet impressionnant manuscrit du XVIe siècle  est  la copie d’un original daté du XIIIe-XIVe siècle. Il contient plus de 1200 cantigas, pour près d’une centaine d’auteurs. Voir également cet article.

Bien qu’à la torture, ce dernier prend en effet sur lui de   se « départir » de la dame.  Dut-il en mourir, il lui faut  s’en aller pour la sauver, elle ou sa réputation.  L’amour impossible, illicite,   trouve ici   ses limites et découvre toute l’étendue de son drame.

Du point de vue du style, le choix des mots reste celui de la simplicité comme c’est presque toujours le cas dans le genre des cantigas de amigo ou de amor espagnoles et portugaises. En fait de refrain formel, c’est le thème de la mort qui vient ici  scander cette poésie,  en faisant planer sa menace sur les deux amants meurtris d’avance à l’idée de la séparation.

 Amigo, queredes vos ir  par   Paulina Ceremuzynska

Cantigas de amor y de amigo
l’album de   Paulina Ceremuzynska

En 2004,       Paulina Ceremuzynska   sortait un superbe album   sur le thème  des    Cantigas de amor y de amigo du moyen-âge central qu’elle affectionne particulièrement.  On se souvient, en effet,  que  cette  talentueuse chanteuse soprano et musicologue portugaise s’est installée à Santiago de Compostelle  où elle a eu l’occasion d’étudier de près la musique ancienne et les manuscrits du Portugal et de l’Espagne médiévale.
chanson-medievale-cantiga-amigo-roi-denis-album-Paulina-Ceremuzynska-moyen-ageCet album présente treize pièces superbement interprétées : neuf cantigas sont issues du répertoire de Don Denis du Portugal.  Quatre autres proviennent de celui du célèbre troubadour Martin  Codax.

A ce jour,  cette production  ne semble pas avoir été rééditée. Les seuls exemplaires qui se trouvaient disponibles à l’import  sur Amazon, sont, à date de cet article, écoulés : voir cantigas de Amor e Amigo.    On pourra peut-être la retrouver sur quelques plateformes dématérialisées légales mais il faut espérer qu’il sera également disponible à nouveau au format CD : la voix et les performances de Paulina Ceremuzynska ont toujours quelque chose de très spéciale et de très pur et,  à l’image de son travail, cet album est un véritable réussite.


« Amigo, queredes vos ir ? »    du roi Denis
traduit en français moderne

Amigo, queredes vos ir?
Si, mia senhor, ca nom poss’al
fazer, ca seria meu mal
e vosso; por end’a partir
mi convem d’aqueste logar;
mais que gram coita d’endurar
me será, pois m’é sem vós vir!

– Mon ami,   vous voulez partir ?
– Oui, ma dame, puisque je ne peux
faire autrement, car rester serait mon malheur
et le vôtre : c’est pourquoi il convient,
pour finir,   
que je quitte cet endroit.

Mais quel grand malheur vais-je devoir endurer
Puisque je ne vous verrai plus !

Amigu’, e de mim que será?
Bem, senhor bõa e de prez;
e pois m’eu fôr daquesta vez,
o vosso mui bem se passará;
mais morte m’é de m’alongar
de vós e ir-m’alhur morar.
Mais pois é vós ũa vez ja!

– Mon ami, et de moi qu’adviendra-t-il ?
– Et bien, belle dame de grande valeur
Quand je serais parti, cette fois
Votre bonheur disparaîtra,
Mais m’éloigner de vous me tuera,
Et pourtant il me faut m’éloigner
Même si c’est pour vous que je le fais!

Amigu’, eu sem vós morrerei.
– Nom querrá Deus esso, senhor;
mais pois u vós fôrdes, nom fôr
o que morrerá, eu serei;
mais quer’eu ant’o meu passar
ca assi do voss’aventurar,
ca eu sem vós de morrer hei!

Queredes-m’, amigo, matar?
Nom, mia senhor, mais por guardar
vós, mato-mi que m’o busquei.

– Mon ami, moi sans vous, je mourrai
– Je ne veux pas cela, madame,
Mais puisque là où vous irez, je ne pourrais aller,
Celui qui mourra, ce sera moi
Mais je veux mourir avant
De vous causer des mésaventures 
Car sans vous je mourrais.

– Ami, vous voulez-me tuer ?
–    Non ma dame, mais pour vous protéger
C’est moi que je cherche à tuer (c’est moi que je veux tuer puisque je l’ai cherché mérité,  ?).

Note :   cette traduction mériterait quelques vérifications aussi  disons que c’est une premier jet.


En vous souhaitant une belle journée.

Fréderic EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.