ne fois n’est pas coutume, en cette fin de week-end de Pâques, nous partageons avec vous quelques enluminures médiévales autour de la passion du Christ. Au Moyen Âge, les bibles ou livres d’heures illustrées sont nombreux. Avec force détails, ils fournissent un moyen efficace de marquer les esprits, tout en soulignant les temps les plus forts de la religion catholique et du Christianisme.
Manuscrit médiéval, Add MS 49999
Ce livre d’heures du Moyen Âge central, daté de 1240, est actuellement conservé à la British Library. Référencé Add MS 49999, il y est connu également sous le nom de Livre d’heures de De Brailes ou The Dyson Perrins Hours. Vous pouvez le consulter en ligne sur le site de la bibliothèque nationale anglaise.
La crucifixion du Christ dans le Kings MS 5
Cette superbe bible médiévale un peu plus tardive est datée de la fin du XIVe siècle. Référence Kings MS 5 à la British Library où elle est conservée, on la connait encore sous le nom de Biblia Pauperum. Ce manuscrit ancien est originaire de Hollande et aurait appartenu à Marguerite de Clèves (1375-1411), épouse de Albert Ier de Hainaut . Vous pourrez, également le retrouver, dans son entier, sur le site de la British Library. Ici, nous n’avons sélectionné que les miniatures et enluminures en relation à la passion du Christ.
La passion dans le Ms Lat Nouv. Acq 183
Le MS latin Nouvelle aquisition 183 est un livre d’heures en latin très bien conservé et joliment enluminé, sur un peu moins de 170 feuillets. Daté du courant du XVe siècle, cet ouvrage ancien est actuellement conservé au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France. Il peut lui aussi être consulté librement sur gallica.
La crucifixion dans le Royal MS 19 CI
Pour clore cette courte sélection autour de la passion du Christ, nous vous proposons la découverte du Bréviaire d’Amour de Maître Ermengaud. Daté du courant du XIVe siècle, ce manuscrit de Moyen Âge tardif en langue occitane est originaire de la région de Béziers. Il est également conservé en Angleterre et consultable directement sur le site de la British Library. Vous pourrez l’y retrouver sous la référence Royal MS 19 CI.
En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric EFFE Pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
Sujet : musique médiévale, chanson médiévale, poésie médiévale, troubadour, manuscrit médiéval, amour courtois, Aquitaine, occitan médiéval, Périgord, biographie, vidas, courtoisie. Période : Moyen Âge central, XIIe et XIIIe s Auteur : Arnaut Daniel (Arnautz Daniel) (1150-1210) Ouvrages : manuscrits médiévaux et chansonniers provençaux anciens : ms français 854, ms français 856, ms français 12473.
Bonjour à tous,
ous partons, aujourd’hui, en direction du pays d’oc, du temps des troubadours pour y découvrir l’un d’entre eux et non le moindre : Arnaut Daniel. Au fil de notre balade, nous glanerons quelques éléments sur la biographie de ce poète médiéval et son œuvre, sans oublier d’y adjoindre ce que nous content les Vidas que nous ont légué les manuscrits et chansonniers occitans du Moyen-âge central.
Eléments de biographie
D’un point de vue factuel, on sait assez peu de choses de la vie d’Arnaut Daniel et ce qu’on en connait se résume en grande partie, justement, à des éléments glanés directement de sa vida dans les codex d’époque.
Natif du Périgord et de Ribérac (Rabairac en Occitan), il fut ami de Bertrand de Born. Suivant ses biographes, son activité poétique se situe entre 1180 et 1200. Gentilhomme lettré ayant embrassé le métier de jongleur, il a pu côtoyer la cour de Philippe Auguste et d’autres cours occitanes. Comme on le verra, un récit le voit même passer à la cour d’Angleterre au moment où Richard Cœur de Lion s’y trouvait encore.
L’art de trobar & l’œuvre d’Arnaut Daniel
Arnaut Daniel nous a laissé une œuvre riche d’une petite vingtaine de pièces, 18 en tout dont 16 chansons, une sextine et une pièce humoristique (un peu trash il faut bien le dire). A cette dernière exception près, sa poésie se situe entièrement dans le registre de la lyrique courtoise. Musicalement, hélas, les notations et partitions ne se sont conservées que sur deux de ses pièces : la sextine « Lo ferm voler q’inz el cor m’intra » ( La ferme volonté qui au cœur m’entre) et la chanson « Chanzon do·l moz son plan e prim » (Chanson dont les paroles sont belles et légères).
Virtuose en matière de rimes, autant qu’habité par une grande exigence sur les formes, on considère, souvent, Arnaut Daniel comme un maître, sinon LE maître du Trobar ric. Il s’agit là d’une variante particulière du Trobar clus qui, si elle ne place pas dans sa finalité la recherche de formes hermétiques ou la création de poésies insaisissables à l’oreille profane (allégories ou allusions énigmatiques, images complexes, etc … voir notamment l’art de Marcabrun), peut demeurer tout de même difficile à saisir par les détours poétiques que sa recherche de formes lui impose.
Invention de la Sextine
Dans sa quête de perfection du point de vue de la forme, justement, on doit au troubadour Arnaut Daniel d’avoir mise au point la sextine. Ce poème de six strophes de six vers chacune et qui se termine par un envoi de trois vers, possède quelques particularités qui font sa grande difficulté et placent aussi, en son sein, une rythmique toute particulière.
Arnaut Daniel, ms Français 12473, chansonnier provençal K de la BnF
En effet, la sextine s’articule autour de six mots-clés qui forment des rimes que l’on retrouvera dans toutes les strophes. Ils reviennent donc de la première strophe aux cinq suivantes, tout en étant permutées, de manière savante, d’une strophe à l’autre. L’envoi, la dernière strophe de trois vers donc, devra contenir également ses six mots utilisés tout au long de la sextine. Enfin dernière contrainte, chaque rime de fin de strophe doit être reprise dans le premier vers de la strophe suivante.
Nous aurons l’occasion de revenir, plus en détail, sur la sextine créée par Arnaut Daniel, mais pour en donner une idée plus concrète du point de vue de la forme, voici les deux premières strophes en occitan médiéval, suivi de leur traduction en français actuel :
Lo ferm voler qu’el cor m’intra (1) no’m pot ges becs escoissendre ni ongla (2) de lauzengier qui pert per mal dir s’arma; (3) e pus no l’aus batr’ab ram ni verja, (4) sivals a frau, lai on non aurai oncle, (5) jauzirai joi, en vergier o dins cambra. (6)
Quan mi sove de la cambra (6) on a mon dan sai que nulhs om non intra (1) -ans me son tug plus que fraire ni oncle- (5) non ai membre no’m fremisca, neis l’ongla, (2) aissi cum fai l’enfas devant la verja: (4) tal paor ai no’l sia prop de l’arma. (3)
Ce vœu ferme qui au cœur m’entre Ne peut ni bec la briser, ni ongle Du médisant qui perd, à médire, son âme ; Et n’ose le battre avec branche ni verge ; Sauf en secret là où je n’aurais d’oncle, Je jouirai de ma joie en verger ou chambre
Et me souvenant de la chambre Où, pour mon dam, je sais que nul n’entre Mais tous sont pires pour moi que frère et oncle Je n’ai de membres qui tremblent jusqu’à l’ongle Tel que le fait l’enfant devant la verge Telle est ma peur, qu’elle soit trop près de l’âme.
Pour continuer la sextine tout au long des strophes suivantes, la règle de la permutation des rimes est toujours la séquence 6-1-5-2-4-3. Autrement dit, on reprend les vers de chaque strophe comme représentatif de l’ordre 1-2-3-4-5-6, et la strophe qui suivra devra toujours mettre les rimes dans l’ordre suivant 6-1-5-2-4-3.
Vida & razó
Pour chaque grand troubadour occitan ou presque, les manuscrits anciens nous ont gratifié de « vidas » et « razós ». Ces courts récits biographiques qui trônent, en exergue de leurs œuvres, dans certains codex médiévaux, sont même quelquefois, complétés d’autres anecdotes ou petites histoires.
Arnaut Daniel n’échappe pas à cette règle et sa vida trouve donc tout naturellement sa place ici, même s’il faut se souvenir que les premières traces de ces biographies datent, pour la plupart, du courant du XIIIe siècles. Elles sont donc largement postérieures à l’existence des troubadours. Quant à leur contenu, bien souvent, elles puisent leurs sources dans les poésies même des auteurs qu’elles décrivent, auxquelles sont venus se greffer, quelquefois, des éléments de tradition orale. A ce titre, leur viabilité historique a lieu d’être questionnée, même si, en accord avec les travaux de Michel Zinc, cela n’enlève rien à leur valeur littéraire. Les vidas font, en effet, partie intégrante de la tradition des troubadours et ont contribué à colporter leurs légendes et à les immortaliser. Tout ceci bien en tête voici ce qui nous dit la vida d’Arnaut Daniel :
La vida d’Arnaud en occitan médiéval
Arnautz Daniels si fo d’aquella encontrada don fo’n Arnaut de Maruelh , del evesquat de Peiregors , d’un castel que a nom Ribayrac , e fo gentils hom. Et emparet ben letras , e fetz se joglars ; e deleitet se en trobar en caras rimas ; per que las soas chanssos non son leus ad entendre ni ad aprendre. Et amet una auta dompna de Guascoigna, moiller d’en Guillem de Bouvila; mas non fo crezut que anc la dompna li fezes plazer en dveich d’amor; per que el ditz :
« Eu sui Arnautz qu’amas l’aura E cas la lebre ab lo bou , E nadi contra suberna. »
Lonc temps estet en aquela amor , e’n fes motas bonas cansos. Et el era mot avinens hom e cortes.
Et sa traduction en français actuel
Arnaut Daniel, fut de cette même contrée qu’Arnaut de Mareuil, de l’évêché du Périgord, d’un château qu’on nomme Ribérac, et ce fut un gentilhomme. Et il apprit bien les lettres et se fit jongleur, et il se délecta de l’art de trouver de riches rimes ; c’est pourquoi ses chansons ne sont faciles ni à comprendre ni à apprendre. Et il aima une haute dame de Gascogne, femme de sire Guilhem de Bouvile ; mais on ne crut pas que la dame lui accorda jamaisson plaisir selon le droit d’amour. Ce qui lui fit dire :
« Je suis Arnaut qui amasse le vent Et je chasse le lièvre à l’aide du bœuf Et je nage contre la marée montante.«
Longtemps, il se tint en cet amour et en fit moulte bonnes chansons ; et c’était un homme fort avenant et courtois.
NB : traduction largement basée sur celle de René Lavaud, dans Les Poésies d’Arnaut Daniel, réédition critique d’après Canello, (Librairie Edouard Privat, 1912)
Arnaut à la cour de Richard Cœur de Lion
On trouve cette vida quelquefois accompagnée d’une autre anecdote que voici : les biographes d’Arnaud Daniel s’en sont justement servis pour situer chronologiquement son activité poétique, en se basant sur la présence de Richard Cœur de Lion à laquelle il est fait allusion.
Arnaut Daniel, ms Français 856, chansonnier Occitan C de la BnF
E fon aventura qu’el fon en la cort del rei Richart d’Englaterra : et estant en la cort, us autres joglars escomes lo com el trobava en pus caras rimas que el. Arnaut tenc s’o ad esquern, e feron messios cascun de son palafre que no fera , en poder del rey. El rey enclaus cascun en una cambra. En Arnaut, de fasti qu’en ac , non ac poder que lassetz un mot ab autre. Lo joglar fes son cantar leu e tost. E els non avian mas decx jorns d’espazi ; e devia s jutjar per lo rey à cap de cinq jorns. Lo joglar demandet à’n Arnaut si avia fag : e’n Arnaut respos que oc , passat a tres jorns ; e non avia pessat.
EI joglar cantava tota nueg sa canso per so que be la saubes ; e’n Arnaut pesset co l traisses isquern : tan que venc una nueg el joglar cautava , e’n Arnaut la va tot arretener e’l so. E can foron denan lo rey , n Arnaut dis que volia retraire sa chanso ; e comenset mot be la chanso que’l joglar avia facha. El joglar . can l’auzic gardet lo en la cara , e dis qu’el l’avia facha. El reis dis co s podia far ? El joglar preguet al rei qu’el ne saubes lo ver. El rei demandet à ‘n Arnaut com era estat. En Arnaut comtet li tot com era estat. El rei ac ne gran gaug e tenc s’o à gran esquern. E foro aquistiat los gatges , et à cascu fes donar bels dos. E fo donatz lo cantar à ‘n Arnaut Daniel , que di : Anc ieu non l’ac , mas ella m’a.
Adaptation de cette anecdote en français
Cette histoire a pour théâtre la cour du roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion. Elle raconte qu’un autre jongleur y avait défié notre troubadour, à qui composerait « les rimes les plus riches ». Chacun aurait alors mis en jeu son palefroi et le roi d’Angleterre de faire cloîtrer nos deux poètes en leur chambrée, afin qu’ils composent la plus belle des pièces. Face à la situation, Arnaut n’aurait guère trouvé l’inspiration mais, au terme de 5 jours, quand le roi lui demanda s’il avait fini de composer sa chanson, il répondit que oui. Les deux jongleurs se retrouvèrent donc face au célèbre souverain et Arnaud se proposa de chanter le premier.
Or, à la grande surprise de l’autre poète, il se mit à entonner la chanson de ce dernier. Durant ses jours de réclusion et d’inactivité, notre troubadour occitan avait, en effet, eu tout le loisir d’en apprendre les paroles et la mélodie puisque l’autre poète n’avait cessé de la répéter en sa chambrée qui se trouvait à portée d’oreille. En entendant chanter sa propre création, l’autre poète protesta, disant que c’est lui qui l’avait composée. Et quand le roi demanda à Arnaut de s’en expliquer, ce dernier raconta comment il avait eu l’idée de jouer ce tour à l’autre jongleur et le roi en rit beaucoup. Suite à cela, les deux troubadours furent libérés de leurs obligations poétiques et couverts de présents. Et alors on donna, à la cour, le chant d’Arnaut Daniel qui dit : « Je ne l’obtins jamais (l’amour), mais lui il m’a » (Anc ieu non l’ac , mas ella m’a).
Sources & manuscrits anciens
On peut retrouver l’œuvre poétique et les chansons d’Arnaut Daniel dans une certain nombre de chansonnier médiévaux. Au fil de cet article, nous vous proposons de les découvrir au travers de quelques manuscrits du Moyen Âge central : le ms français 854 ou Chansonnier occitan I, daté de la fin du XIIIe siècle, le ms français 856 ou Chansonnier occitan C, daté du début du XIVe siècle et, enfin, le ms français 12473 dit Chansonnier provençal K, daté du XIIIe siècle. Tous trois sont conservés à la BnF et disponible à la consultation sur gallica.fr.
Vida & poésies d’Arnaut Daniel dans le Ms Français 854 ou chansonnier provençal I (Bnf)
Un troubadour loué par les plus grands
Dans le dernier quart du XIIe siècle, Arnaut Daniel se fit connaître pour sa maîtrise de l’Art du trobar clus. Pourtant, la postérité l’aurait peut-être un peu oublié si de grands auteurs italiens de la renaissance n’avaient décidé de le mettre à l’honneur de manière posthume. Malgré cela, il faut noter que ses qualités et talents poétiques ont longtemps fait l’objet de controverses chez les érudits qui ont pu le trouver tantôt subtil et profond ou, selon, un rien surfait au regard de ses pairs. Pour les amateurs du style de ce troubadour, son goût pour les formes parfaites et son invention de la sextine continuent de fasciner.
Arnaut Daniel dans l’œuvre de Dante
Quoi qu’il en soit, près d’un siècle après qu’il ait vécu, son talent et sa poésie furent loués par Dante Alighieri (1265-1321) qui en fera une de ses sources d’inspiration. Le poète italien le placera même au dessus de Guiraut de Borneil et fera d’Arnaut un protagoniste de son Enfer :
“O frate”, disse, “questi ch’io ti cerno col dito”, e additò un spirto innanzi, “fu miglior fabbro del parlar materno. Versi d’amore e prose di romanzi soverchiò tutti. »
« O frère, dit-il, celui que mon doigt désigne, en indiquant un esprit qui était devant lui, fut le meilleur forgeron de son parler maternel. Il surpassa tous ses rivaux par ses vers d’amour et par ses proses de romans. »
Et le troubadour de déclarer, plus loin, dans son occitan médiéval et sous la plume de Dante :
“Tan m’abellis vostre cortes deman, qu’ieu no me puesc ni voill a vos cobrire. Ieu sui Arnaut, que plor e vau cantan; consiros vei la passada folor, e vei jausen lo joi qu’esper denan. Ara vos prec, per aquella valor que vos guida al som de l’escalina, sovenha vos a temps de ma dolor!”.
« Votre courtoise demande me plait tant, que je ne peux, ni veux me cacher de vous. Je suis Arnaut, qui pleure et va chantant ; affligé, je vois la folie passée et, joyeux, je vois devant moi la joie, que j’espère. C’est pourquoi je vous supplie, par cette valeur qui vous guide au sommet de l’escalier [du purgatoire], rappelez-vous à temps de ma douleur. » Puis, il se cacha dans le feu qui le purifiait.
L’Enfer, Chapitre XXIII, le purgatoire, Dante Alighieri
Rencontre posthume avec Pétrarque
Un peu plus tard encore, dans le courant du XIVe siècle, Francesco Petrarca (1304-1374) , plus connu en France sous le nom de Pétrarque reconnaîtra, à son tour, le talent courtois d’Arnaut Daniel en écrivant :
« Fra tutti il primo Arnaldo Daniello, Grand maestro d’amor, ch’alla sua terra Ancor fa ono col dir polito, e bello. »
« Entre tous (1), Arnaut Daniel venait le premier, Grand maître en amour, qui, à sa terre natale, Continue de faire encore honneur avec son style soigné et gracieux. »
Le Triomphe d’Amour, Francesco Petrarca.
(1) Pétrarque parle des poètes qui l’ont transporté « ceux qui sont immortalisés par leurs écrits » et, en l’occurrence, il aborde ici ceux des poètes étrangers qui savaient discourir sur l’amour.
Bien après Pétrarque, la sextine d’Arnaut Daniel continuera de fasciner plus d’un auteur. Elle sera reprise par une certain nombre d’entre eux, au nombre desquels on ne peut manquer de citer Raymond Queneau. De notre côté, nous aurons bientôt l’occasion de vous proposer de découvrir de plus près celle que le troubadour aquitain nous a léguée sur les ongles et les oncles.
En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric EFFE Pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes
NB : l’enluminure et le détail de manuscrit qui apparaissent sur l’image en-tête d’article sont tirés du ms Français 856 que vous pourrez consulter en ligne sur le site de Gallica à l’image de tous les autres.
Sujet : musique ancienne, galaïco-portugais, culte marial, miracle, résurrection, Moyen Âge chrétien, Espagne médiévale, pèlerinage. Période : XIIIe siècle, Moyen Âge central Titre : CSM 167, Quen quer que na Virgen fia e a roga de femença,… Auteur : Alphonse X (1221-1284) Interprète : Conservatoire de musique Thornton, Los Angeles, Californie (2014).
Bonjour à tous,
otre expédition du jour nous ramène du côté de la cour d’Espagne pour la découverte d’une nouvelle Cantiga de Santa Maria. A partir du Moyen-âge central, les pèlerinages à la vierge, avec leurs chants de louanges et leurs histoires de miracles sillonnent les routes médiévales. Au XIIIe siècle, Alfonse X de Castille, grand roi lettré de l’Espagne médiévale, décide d’en compiler ces récits en musique dans un vaste recueil.
Plus de 400 pièces dédiées à la Sainte
Le corpus des Cantigas de Santa Maria finit par dépasser les 400 pièces annotées musicalement. Elles forment une anthologie du culte marial qui déborde largement les frontières de l’Espagne. Du point de vue linguistique, ces chants à la vierge furent rédigés en galaïco-portugais, langue alors privilégiée par les poètes, troubadours et jongleurs de la péninsule ibérique et portugaise. Depuis quelque temps déjà, nous en avons entrepris, tranquillement, la traduction (voir index des cantigas déjà traduites en français actuel)
En terme de thématique, les miracles dominent largement les cantigas de Santa Maria d’Alphonse X ; tous les sujets y sont traités, y compris les plus fantastiques et surnaturels (protection, guérison miraculeuse, résurrection, apparition, etc…). Au XIIIe siècle, aucun obstacle ne semble pouvoir se dresser devant la foi en la Sainte Mère.
Nous sommes au cœur du culte marial ; à ce moment du Moyen Âge, il s’est déjà pleinement installé, avec une vierge Marie capable d’exaucer toutes les prières des hommes et qui a pris pleinement sa place, aux côtés de son fils, « le Dieu mort en croix », si cher au monde médiéval.
La vierge réconciliatrice de tous les croyants
La CSM 167 & sa partition (MS B.I.2 códice de los músicos, Bibliothèque de L’Escurial (Madrid)
Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir la Cantiga de Santa Maria 167. Elle nous conte un nouveau miracle survenu, cette fois, au nord de l’Espagne, dans la province de Huesca, à l’occasion d’un pèlerinage vers le sanctuaire de la vierge de Salas. Au passage, en étudiant la Cantiga 189, nous avions déjà eu l’occasion d’y croiser le miracle d’un pèlerin empoisonné par un dragon et sauvé in extremis.
Dans la CSM 167, le récit mettra en scène une mère musulmane originaire de la ville de Borja, dans la province de Saragosse. Ayant perdu son enfant et au comble du désespoir, la pauvre femme décidera de s’en remettre à la vierge de Salas. Elle a, nous dira la Cantiga, déjà entendu parler de miracles similaires accomplis par cette vierge de Salas.
Une référence à la Cantiga 118
Concernant cette allusion, il faut, sans nul doute, y voir une référence à la CSM 118. Celle-ci conte, en effet, une histoire similaire à la Cantiga du jour. Il y est, question de la résurrection d’un enfant chrétien par la vierge de Salas justement et sur demande de la mère éplorée. Il s’agit donc là clairement d’un renvoi à l’intérieur du corpus, qui vient en renforcer la cohérence et le propos. La vierge peut accomplir deux fois le même miracle pour la consolation d’une mère, indépendamment des croyances de départ de cette dernière.
Contre la désapprobation et la véhémence d’autres femmes de sa communauté qui s’opposent au pèlerinage, la protagoniste du miracle du jour tiendra bon. Elle ira prier la vierge de Salas « à la manière des femmes chrétiennes », pour que son fils lui soit rendu. Selon le poète, sa persévérance et ses prières se verront largement récompensées puisqu’elle assistera, sans délai, à la résurrection de son fils. Saisie d’émerveillement et de reconnaissance pour avoir retrouvé son enfant vivant, la femme se convertira même à la religion chrétienne et (nous dit la cantiga), elle vouera, pour le reste de ses jours, une grande vénération à la vierge.
A l’habitude, le refrain de cette cantiga de Santa Maria scande la leçon à retenir : « Quen quer que na Virgen fia e a roga de femença, Valer ll’a, pero que seja d’outra lee en creença« . Autrement dit, la vierge Marie ou Maryam pour les musulmans (le Coran la mentionne, de son côté, à plusieurs reprises), sait écouter toutes les doléances et elle peut les exaucer, y compris celles faites par des croyants qui se sont rangés sous une autre loi que la loi chrétienne.
A ce sujet, on pourra encore rapprocher ce chant à la vierge du miracle de la Cantiga de Santa Maria 181 dans laquelle la sainte chrétienne répondra à l’appel des musulmans, en volant au secours du Khalife de Marrakech et de ses gens.
L’Espagne médiévale au cœur de Los Angeles
Pour la version musicale de la Cantiga du jour, nous avons choisi une interprétation en provenance d’Outre-Atlantique et du Conservatoire de musique de l’Université de Thornton (University of Southern California Thornton School of Music). Cette école de musique américaine, basée à Los Angeles, a vu le jour, il y a près de 150 ans, en 1884. Elle forme, depuis, ses étudiants à l’apprentissage des musiques et des instruments les plus divers, ce qui inclue des formations aux musiques anciennes, mais aussi des répertoires plus modernes, pour des cursus complétés par des cours dans des matières théoriques variées.
Aujourd’hui, cette école de musique californienne affiche plus que jamais l’ambition de préparer ses apprenants à des carrières d’envergure internationale. On jugera de la qualité de leur formation autant que du talent de ces derniers avec cette interprétation pleine de légèreté de la cantiga 167. La performance date de 2014 et nous l’avons empruntée à la chaîne YouTube officielle de l’établissement dédié aux musiques anciennes. Si vous êtes amateurs de musiques anciennes, vous pourrez y trouver de nombreuses pièces en provenance de répertoires médiévaux et baroques.
La Cantiga de Santa Maria 167 et sa traduction en français actuel
Esta é como hua moura levou seu morto a Santa Maria de Salas, e ressucito-llo.
Quen quer que na Virgen fia e a roga de femença, Valer ll’a, pero que seja d’outra lee en creença.
Celle-ci (cette cantiga) raconte comment une femme musulmane emporta son enfant défunt à Sainte Marie de Salas, qui le ressuscita.
Quiconque a foi en la Vierge et la prie avec ardeur sera entendu (valorisé, protégé), même s’il suit une autre loi en matière de religion.
Desta razon fez miragre Santa Maria, fremoso, de Salas, por ûa moura de Borja, e piadoso, ca un fillo que avia, que criava, mui viçoso, lle morrera mui coitado dûa [muy] forte doença. Quen quer que na Virgen fia e a roga de femença…
A ce propos, Sainte Marie de Salas fit un beau miracle, plein de piété, pour une femme maure de Borja, Qui avait un fils très beau qu’elle élevait Et qui mourut très affligé par une maladie très grave. Quiconque a foi en la Vierge et la prie avec ardeur…
Ela, con coita do fillo, que fezesse non sabia, e viu como as crischãas yan a Santa Maria de Salas, e dos miragres oyu que ele fazia, e de fiar-sse na Virgen filloumui grand’ atrevença; Quen quer que na Virgen fia e a roga de femença…
Pleine d’affliction pour l’enfant et ne sachant que faire, Elle vit comment les chrétiennes allaient en pèlerinage à Sainte-Marie De Salas, et entendit parler des miracles qu’elle avait accomplis Et en décidant de placer sa foi en la vierge, elle fit montre d’une grande audace Quiconque a foi en la Vierge et la prie avec ardeur…
E comendou-ll’o menynno e guisou ssa offerenda. Mais las mouras sobr’aquesto lle davan mui gran contenda; mais ela lles diss’: « Amigas, se Deus me de mal defenda, a mia esperença creo que vossa perfia vença. Quen quer que na Virgen fia e a roga de femença…
Et elle lui recommanda l’enfant et prépara son offrande. Mais les femmes maures, à ce propos, lui firent de grands reproches ; Mais elle leur rétorqua : « Mes amies, si Dieu ne me protège pas du mal, Je crois que mon espérance vaincra votre insistance pesante. Quiconque a foi en la Vierge et la prie avec ardeur…
Ca eu levarei meu fillo a Salas desta vegada con ssa omagen de cera, que ja lle tenno conprada, e velarei na eigreja da mui benaventurada Santa Maria, e tenno que de mia coita se sença. » Quen quer que na Virgen fia e a roga de femença…
Car j’emménerai mon fils à Salas, cette fois, Avec une image en cire (1) que j’ai déjà achetée Et je veillerai en l’Eglise de la bienheureuse Sainte Marie, et je tiens pour sûr qu’elle se souciera de mon affliction. » Quiconque a foi en la Vierge et la prie avec ardeur…
E moveu e foi-sse logo, que non quis tardar niente, e levou seu fillo morto, maravillando-ss’a gente; e pois que chegou a Salas, diss’aa Virgen: « Se non mente ta lee, dá-me meu fillo, e farey tig’avêença. » Quen quer que na Virgen fia e a roga de femença…
Puis, elle prit congé et s’en fut, car elle ne voulait point tarder Et elle emporta son fils défunt, en suscitant l’émotion de tous, Et une fois qu’elle fut arrivée à Salas, elle dit à la vierge : « Si ta loi n’a pas menti Rends-moi mon fils et je te montrerai une grande reconnaissance. » (2) Quiconque a foi en la Vierge et la prie avec ardeur…
Ua noite tod’enteira velou assi a mesquinna; mas, que fez Santa Maria, a piadosa Reynna? ressucitou-lle seu fillo, e esto foi muit’aginna; ca a ssa mui gran vertude passa per toda sabença. Quen quer que na Virgen fia e a roga de femença…
Une nuit entière, la pauvre femme veilla ainsi Mais que fit alors Sainte Marie, la reine pleine de miséricorde ? Elle ressuscita son fils, et cela survint très rapidement ; Car sa très grande vertu dépasse tout entendement. Celle qui a foi en la Vierge et la prie avec ardeur…
Quand’aquesto viu a moura, ouv’en maravilla fera, ca ja tres dias avia que o fillo mort’ouvera; e tornou logo crischãa, pois viu que loo vivo dera Santa Maria, e sempre a ouv’en gran reverença. Quen quer que na Virgen fia e a roga de femença…
Quand la femme maure vit cela, elle en fut tout émerveillée Car cela faisait déjà trois jours que son fils était mort : Et après cela, quand elle vit qu’il était vivant grâce à Sainte Marie, Elle se fit chrétienne,et pour toujours, elle voua à cette dernière une grande vénération. Quiconque a foi en la Vierge et la prie avec ardeur…
(1) il s’agit d’une statuette de cire faite à l’effigie de l’enfant défunt. La CSM 118 fait allusion à la même pratique. (2) reconnaissance (union, accord, pacte, concorde)
En vous souhaitant une belle journée !
Fred Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.
NB : concernant l’enluminure de l’image d’en-tête, elle est également tirée Ms T1 dit Codice rico de la Bibliothèque Royale de l’Escurial à Madrid. Ce manuscrit daté du XIIIe est contemporain d’Alphonse X. Il peut être désormais consulté en ligne.
Sujet : guerre de cent ans, monde médiéval, pouvoir féminin, nouveautés littéraires, portraits de femmes, chroniques. Période : XVe siècle, Moyen Âge tardif Portrait : Isabelle de France (1295-1358) Auteur : Xavier Leloup Ouvrage : Les Grandes Dames de la Guerre de Cent Ans, Editions la Ravinière (2022)
Préambule
Bonjour à tous,
n mars 2021, nous engagions avec Xavier Leloup, auteur de la saga historique Les trois pouvoirs, une série intitulée Les Grandes Dames de la Guerre de Cent ans. Dans le cours de cette même année, cette collaboration donna lieu à cinq chroniques sur le pouvoir médiéval au féminin ; leur succès fut alors immédiat auprès de nos lecteurs, mais aussi sur les réseaux sociaux sur lesquels elles furent partagées.
Depuis lors, moins de deux ans se sont écoulés et, pourtant, que de chemin parcouru ! D’auteur de romans historiques, Xavier Leloup est devenu éditeur. Fin 2021, il a ainsi créé La Ravinière, une maison spécialisée dans l’édition d’ouvrages et de fictions historiques avec le Moyen Âge comme période de prédilection. Nous l’avions d’ailleurs reçu en entretien pour qu’il nous parle de cette nouvelle aventure. Quelque temps plus tard, en juin 2022, il nous annonçait la sortie de deux nouveaux ouvrages : la réédition (qui serait bientôt saluée par la presse) d’une célèbre fiction médiévale : le Quentin Duward de Sir Walter Scott. Mais encore une nouveau livre signé de sa main et qui ne pouvait nous faire plus plaisir ; ce dernier ouvrage portait, en effet, le nom du cycle initié, ici-même, sur Les Grandes dames de la Guerre de Cent ans et se proposait d’en prolonger le thème.
Sans surprise, à quelques mois de son lancement, ce livre sur les femmes de pouvoir qui ont marqué l’histoire du Moyen Âge tardif continue de faire la joie des libraires et des lecteurs de tous bords. Les chroniques dont nous avait originellement gratifié leur auteur, ont été largement remaniées pour faire la place à des portraits encore plus détaillés de nos héroïnes françaises ; sont venues également s’y ajouter de nombreuses autres histoires de femmes qui, chacune à leur manière, ont influencé l’histoire de France pendant ces siècles troublés.
Excellente nouvelle pour tous nos lecteurs. Aujourd’hui, pour renouer avec ce grand cycle et donner l’envie de se plonger dans cet ouvrage à tous ceux qui ne le connaitraient pas encore, nous vous proposons de découvrir le nouveau portrait d’une grande dame de la guerre de cent ans sous la plume de Xavier Leloup : celui d’Isabelle de France (1295-1358) et de son étonnant destin. Sans plus attendre, nous lui cédons donc le pas pour une nouvelle chronique tirée de son livre. Il s’agit même de celle qui ouvre le bal de l’ouvrage.
En vous souhaitant une belle lecture. Frédéric Effe
Isabelle la Conquérante une chronique de Xavier Leloup
Prenez une princesse fière et élégante, fille de l’un des plus grands rois capétiens. Puis mariez-la à un roi anglais des plus fantasques ayant un certain penchant pour les garçons. Vous aboutirez alors au fabuleux destin de la reine d’Angleterre Isabelle de France, la « louve », qui réussit à conquérir le royaume de son propre époux.
Isabelle de France & son armée avec en arrière plan le châtiment de Hugh Despenser – Jean de Wavrin, Recueil des croniques d’Engleterre. British Library (Royal MS 15 E IV)
24 novembre 1326. Hereford, à l’ouest de l’Angleterre. Le sire Hugues Despenser, ancien favori du roi Edouard II, se voit lire la liste des griefs qui ont été retenus contre lui : crimes, attentat contre la reine, confiscation de ses biens, complots visant à la faire assassiner, mauvais traitements envers les veuves et les enfants des opposants à sa tyrannie.
Exécution de Hugh Despenser, Ms Français 2643, BnF, Chroniques de Froissart (XVe s)
Les grands barons qui composent ce tribunal d’exception ne tardent pas à rendre leur jugement : c’est la peine de mort. Despenser sera pendu comme un voleur, écartelé comme un traître, décapité comme un rebelle, ses entrailles seront arrachées et brûlées. Mais le condamné devra d’abord parcourir les rues de la ville, nu et couronné d’orties, sous les huées. Puis on l’attache à une claie tirée par des chevaux qui vont le conduire à la place du marché. Là, il est pendu à une grande échelle par un nœud coulant passé autour de son cou. « Et quand il fut ainsi lié », décrit Jean Froissard dans ses Chroniques, « on lui coupa en premier le vit [le pénis] et les couilles comme hérétique et sodomite, ainsi que l’on disait aussi du roi. Et pour avoir fait se quereller le roi et la reine et l’avoir faite chasser. » La tête de Despenser finira clouée sur la tour-porte du pont de Londres. Quant à son corps, il est découpé en quatre quartiers expédiés aux grandes villes.
Un roi sous emprise
La reine d’Angleterre, Isabelle de France, tient sa revanche. Des années qu’elle courbe le dos face aux humiliations, aux avanies, aux exactions du favori de son époux. Aux côtés de son père Despenser l’Aîné, le jeune Hugues a longtemps fait régner la terreur au royaume d’Angleterre. Il était « l’œil droit » d’Edouard II selon l’auteur de La Chronique de Lanercost, ou encore celui qui tournait autour du roi comme le chat autour de sa proie, selon les termes des Flores Historiarum¸ une autre chronique de l’époque. Surtout, le favori n’a jamais entendu partager le roi avec quiconque, pas même avec la reine. Et ce n’est pas le premier. Avant lui, il y eut un certain Pierre Gaveston, jeune Gascon lui aussi « bien-aimé du roi ». Dès avant son mariage avec son épouse française, Edouard II éprouvait pour ce jeune homme une passion exclusive, dévorante, qui l’avait conduit à le faire comte de Cornouailles et lui allouer une rente de 4 000 livres par an. « Nous étions trois dans ce mariage », écrira plus tard Isabelle. Et ce, au plus grand dam de la noblesse d’Angleterre. Gaveston, un homme puissant mais détesté, et à la langue bien pendue, qui par trois fois dut fuir le royaume d’Angleterre avant de finir décapité.
Edouard II d’Angleterre, MS. Rawl. C. 292, Bodleian Library (XIVe s)
Mais Edouard II est incorrigible. Seulement cinq années s’écoulent, le voilà qui s’entiche d’un nouveau favori. Sauf qu’avec ce Despenser, un nouveau cap est franchi. Non content d’avoir acquis de nombreuses seigneuries, il va se faire une spécialité de l’extorsion de richesses. Impitoyable, il n’hésite pas à utiliser la force pour soutirer de l’argent à de riches héritières ou aux veuves des hommes qu’il a fait exécuter. Tel est le cas d’une certaine Alice de Lacy, menacée d’être brûlée vive si elle ne lui paie pas une amende de 20 000 livres. Or sur tout cela, le roi d’Angleterre ferme les yeux. Pire, Edouard couvre de faveurs aussi bien son favori que son épouse Eléonore, sa propre nièce, sans qu’on puisse déterminer avec certitude s’il entretient des rapports amoureux avec l’un, avec l’autre, ou bien les deux. Mais pour Isabelle, la situation ne fait guère de doute. C’est bien avec Hugues que son époux la trompe.
« Je crois que le mariage est une union entre un homme et une femme, basé par-dessus tout sur une vie commune, mais quelqu’un s’est introduit entre mon mari et moi qui est en train d’essayer de rompre ce lien », déclarera-t-elle de manière solennelle devant son frère, le roi de France Charles IV, une fois réfugiée à Paris. Et la reine d’ajouter, tout entière vêtue de noir et coiffée d’une guimpe de veuve : « Je déclare que je ne reviendrai pas tant que cet intrus ne sera pas chassé, mais, oubliant ma robe de mariée, je ne me vêtirai plus que des robes de veuve et porterai le deuil jusqu’à je sois vengée de ce pharisien ».
Rebelle à son mari, rebelle à son roi
Isabelle de France rend visite à son frère Charles IV à Paris (vers 1325) – Chroniques de Sire Jehan Froissart – Ms Français 2643 (XVe s)- BnF dépt des manuscrits
Ces affirmations ont beau être justifiées, elles n’en sont pas moins d’une incroyable audace. Non seulement la reine Isabelle refuse de rejoindre son époux en Angleterre mais qui plus est, elle sous-entend publiquement qu’il la trompe avec une personne de son sexe. C’est là rompre avec toutes les conventions de l’époque et pour ainsi dire, lui déclarer la guerre. Mais on reconnaît bien là la fille de Philippe le Bel, le puissant roi capétien surnommé « le roi de fer ». Des cheveux d’or, grande et bien formée, elle n’a pas seulement hérité sa beauté. Elle a aussi son intelligence, sa détermination, la haute idée de sa propre dignité ; son goût pour la chasse aussi.
Isabelle & son fils à la cour de Charles IV Chroniques de Froissart, MS Français 2663 – BnF dept des Manuscrits
Si elle a longtemps fait passer en premier ses devoirs de reine, Isabelle de France déclare qu’à compter de ce jour, elle ne comptait plus se soumettre. De batailles perdues contre les Ecossais, en conflits avec les barons, en fuites à travers le pays, le roi d’Angleterre l’a plusieurs fois mise en péril de mort. Un exemple de ce qu’elle a dû subir : alors que les grands du royaume assiégeaient la capitale, Isabelle en fut réduite à accoucher de sa deuxième fille dans une Tour de Londres si délabrée qu’au moment de la délivrance, elle se trouva éclaboussée par la pluie traversant le plafond !
La reine d’Angleterre n’aurait toutefois osé prendre la tête de la rébellion contre son époux si elle n’avait possédé dans son jeu une carte maîtresse. Cette carte maîtresse, c’est le sire Roger Mortimer de Wigmore. Ancien lieutenant du roi en Irlande et l’un de ses plus fidèles barons, la tyrannie des Despenser l’a conduit à devenir à son tour l’un de ses plus farouches opposants. C’est un homme intrépide, épris de fastes et jaloux de son rang. Il est venu se réfugier en France après sa spectaculaire évasion de la Tour de Londres. Isabelle et Roger ont également en commun le goût des récits de chevalerie et des romans arthuriens, si bien qu’à l’image de Lancelot et Guenièvre, ils ne vont pas tarder à devenir amants. « En vérité, très cher frère, il est apparent à nous et à tous qu’elle ne nous aime pas comme elle le devrait envers son seigneur, et la cause qui l’a poussée à dire des mensonges sur notre neveu et à s’éloigner de nous est due, selon mes pensées, à une volonté désordonnée depuis qu’elle garde en sa compagnie ouvertement et notoirement Mortimer, à l’encontre de tous ses devoirs », écrira Edouard II à son cousin de France dans une énième tentative de faire revenir son épouse auprès de lui.
Isabelle chef de guerre
C’est donc aux côtés de ce grand soldat que la reine va entreprendre ce que nul n’avait tenté depuis Guillaume le Conquérant : envahir le royaume d’Angleterre. Or malgré une force militaire composée de seulement 1 500 hommes, elle va réussir. Au fur et à mesure de son avancée en terre anglaise, les ralliements à sa cause se multiplient. Et il ne s’agit pas seulement de ces barons, de ces évêques qui ont en commun la haine des Despenser. C’est en vérité tout le peuple anglais qui se lève pour rallier sa cause. Cambridge, Oxford, Gloucester, Bristol puis enfin Londres, en quelques mois seulement, Isabelle de France se rend maîtresse de toute l’Angleterre.
Isabelle & Edouard accoste en Angleterre, Chroniques de Saint-Denis. Français 6465, BnF XVe s.
Le règne d’Edouard II n’y résistera pas. On finira par le retrouver en compagnie de son cher Despenser, errant dans la lande sous une pluie battante, après avoir vainement tenté de s’échapper par la mer. Conservé deux ans en captivité, le roi trouvera la mort au château de Berkeley, dans la nuit du 20 au 21 septembre 1327.
Faut-il pour autant considérer, à l’image du poète Thomas Gray, qu’Isabelle était cette « Louve de France, dont les crocs acharnés déchirent les entrailles de son époux mutilé » ? Ce serait là lui faire injustice. D’abord parce que l’assassinat du roi a sans doute été ordonné par Roger Mortimer sans même qu’elle n’en ait été avertie. Convaincu de ce qu’Edouard constituerait une menace tant qu’il demeurerait en vie et craignant son évasion, son amant a préféré le faire tuer. Ensuite parce qu’en dépit de la triste fin de Despenser, la reine saura fait preuve d’une relative clémence à l’encontre de ses anciens alliés. Comme le souligne l’historienne Sophie Brouquet dans sa biographie d’Isabelle de France (1) : « au total, la répression se borne à six exécutions. Isabelle de France n’a pas fait couler de bain de sang et se montre davantage prête à pardonner que les Despenser … En réalité, très vite, le gouvernement de la reine a offert un grand nombre de pardons. Il y a eu peu d’enfermements et de confiscations, et les biens sont souvent rendus à leurs propriétaires. »
Julie Gayet en Isabelle de France dans la mini-série télévisée Les rois Maudits de 2005 (France 2)
D’une tyrannie à l’autre
Par la suite, Isabelle commettra toutefois plusieurs erreurs politiques.
Chroniques de Froissart MS 2663 (vers 1420), BnF dept des Manuscrits
Elle est si prompte à recouvrer ses biens que son revenu annuel s’élève bientôt à 40 000 livres, soit un tiers des revenus du royaume. De quoi faire des jaloux. Sa politique pacificatrice envers les Ecossais, de même que ses volontés d’accommodements avec la France, vont aussi déplaire aux Grands. Mais surtout, il y a son idylle avec Mortimer. Moins celle-ci est dissimulée, et plus elle fait scandale. Au faîte de leur puissance, les deux amants iront même jusqu’à organiser de grandes festivités autour de la légende arthurienne durant lesquelles Mortimer, costumé en roi Arthur, trônera à la place d’honneur en compagnie d’une Guenièvre qui n’est autre que la reine elle-même.
Mortimer est alors devenu comte de la Marche – titre inédit créé spécialement en son honneur – et un pair du royaume bénéficiant de 8000 livres de rente. A chacun de ses déplacements, une garde armée l’accompagne. « Roi fou » l’appelle son propre fils, « homme gonflé d’orgueil », écrit de son côté l’auteur du Brut, célèbre chronique anglo-normande. Autant dire que pour beaucoup, la tyrannie de Mortimer ne vaut guère mieux que celle des Despenser.
L’ambitieux roi Edouard III n’aura donc guère de mal à trouver des complices pour faire capturer l’impudent. « Beau fils, ayez pitié du gentil Mortimer. Ne le blessez pas ; c’est un preux chevalier. Notre bien-aimé ami, notre cher cousin », l’aurait imploré Isabelle alors que ses partisans s’apprêtaient à mettre la main sur son amant dans un château de Nottingham endormi. Mais la roue de la Fortune avait déjà tourné. Accusé à son tour de haute trahison, Mortimer trouvera la mort sur le gibet.
Siège de Bristol, Chroniques de Froissart MS 2663 (vers 1420)- BnF dept des Manuscrits
C’est beaucoup de morts, décidément, qui auront jalonné l’existence de cette fille de France. Mais on ne choisit pas son destin, ni encore moins son époque. Mariée à 12 ans à un roi excentrique, Isabelle aura toutefois su traverser les tempêtes avec courage et une rare intelligence politique. Cette femme distinguée avait aussi réussi à faire vivre autour d’elle une cour brillante où le raffinement des parures n’avait d’égal que la parfaite entente entre des sujets séparés par la langue. Comme l’écrit encore Sophie Brouquet, la reine avait « su nouer des liens étroits avec des nobles anglais, tout en conservant auprès d’elle des hommes et des femmes venus de France… Sa cour est à l’image de cette jeune reine fière, intelligente, avide de richesses, aristocratique, pacifique et multiculturelle. »
Ironie du sort, c’est son sens de l’honneur familial qui signera la perte des siens. En 1314, elle dénonce à son père l’adultère de ses belles-sœurs françaises, ce qui aboutira à une crise de régime et l’extinction de la dynastie des Capétiens directs au profit de leurs cousins Valois. Pour qui voudrait en savoir davantage, il se suffit de se replonger dans la saga des Rois Maudits. Puis en 1328, quand les ambassadeurs du roi de France Philippe VI viennent réclamer l’hommage d’Edouard III pour la Gascogne, c’est Isabelle qui refuse et leur jettera avec hauteur : « Mon fils, qui est le fils d’un roi, ne prêtera jamais l’hommage à un fils de comte ». La rupture avec la France est dès lors définitive et Philippe VI confisque la Gascogne. C’est alors une autre histoire qui commence, celle d’un terrible conflit entre France et Angleterre qui durera plus de cent années.
(1) Sophie Cassagnes-Brouquet Isabelle de France, reine d’Angleterre, éditions Perrin 2020)
NB : sur l’image d’en-tête vous pouvez découvrir, en premier plan, une photo de l’actrice Sophie Marceau qui incarnait Isabelle de France dans le film mythique Braveheart de Mel Gibson (1995). En arrière plan, l’enluminure représente le mariage d’Isabelle de France et Edouard II d’Angleterre telle qu’on peut le découvrir dans les « Anciennes et nouvelles chroniques d’Angleterre » (Old and New Chronicles of England) de Jean de Wavrin. Ce manuscrit médiéval du XVe siècle est actuellement conservé à la British Library sous la référence Royal MS 15 E IV.