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Une chanson médiévale satirique du troubadour Peire Vidal sur les maux de son siècle

peire_vidal_troubadour_toulousain_occitan_chanson_medievale_sirvantes_servantois_moyen-age_central_XIIeSujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue occitane, langue d’oc, poésie satirique, servantois, sirvantès, amour courtois, viole de gambe.
Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle
Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210)
Interprète : Jordi Savall, Hespèrion XXI, Capella Reial de Catalunya
AlbumLe Royaume Oublié / La Croisade Contre Les Albegeois / La Tragédie Cathare (2009)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionprès avoir fourni quelques éléments sur la biographie et l’oeuvre du  troubadour Peire Vidal, nous vous proposons, aujourd’hui, de découvrir une de ses chansons médiévales. C’est un texte satirique, un servantois (sirventès) dans la pure tradition des poètes du Sud de la France. L’auteur toulousain y passe en revue, d’un oeil critique, les maux de son temps pour finir, tout de même, sur une note plus distanciée et plus joyeuse.

L’interprétation que nous vous en proposons nous fournit le grand plaisir de retrouver la direction du du maître de musique Jordi Savall, sa viole de gambe  et son incomparable talent.

Jordi Savall et la tragédie cathare – Le royaume oublié

Hespèrion XXI et la Capella Reial de Catalunya à la recherche du royaume oublié

En 2009, à la faveur du 800e anniversaire de la croisade albigeoise, Jordi  Savall, accompagné de Montserrat Figueras, et de leur deux formations, Hespèrion XXI et la Capella Reial de Catalunya partait, en direction de la Provence médiévale, sur les traces des Cathares.

Sur le concept du livre album, il proposait ainsi un véritable opéra en 3 actes réparti sur 3 CD différents. Avec un total de 61 pièces, le triple album suivait l’épopée cathare de son émergence dans l’Occitanie de la fin du Xe siècle jusqu’à sa diaspora et sa disparition tardive au moyen-âge tardif, en passant bien sûr par sa répression. Pour la première fois dans l’histoire de la chrétienté, ce tragique épisode de la croisade des albigeois qui divise encore quelquefois aujourd’hui les experts, les historiens et les occitans de coeur, jeta les seigneurs de la France médiévale les uns contre les autres, ceux du Nord contre ceux du Sud.

L’appel de l’Eglise jordi_savall_royaume-oublie_tragedie-cathare_croisade-albigeois-moyen-age-central_musique-chanson-medievale_sRomaine fut long et insistant et s’il tarda à se faire entendre, cette croisade déborda largement la seule répression de l’hérésie et ne manqua pas de servir les ambitions des uns et des autres. Au bout du compte, la couronne de France qui avait tardé à l’entendre en ressortit comme une des grandes gagnantes.

Pour revenir à ce livre-album d’exception, on y retrouve,  au titre de contributions vocales, Montserrat  Figueras aux cotés de Pascal Bertin, Lluís Vilamajó, Furio Zanasi, et encore Marc Mauillon.  Il fut, à juste titre, largement salué sur les scènes dédiées aux Musiques Anciennes d’Europe. Pour prendre un peu de hauteur, il faut dire que, là encore et comme pour tous les sujets qu’il touche, Jordi Savall se situait au delà de la simple évocation musicale, dans une réflexion profonde et spirituelle sur l’histoire des hommes, et toujours empreinte d’un grand humanisme.

Cette production est encore éditée et vous pourrez la retrouver facilement à l’achat, en ligne. Distribuée par Alia-vox, la maison d’édition de Jordi Savall, elle est disponible au format original livre-CD mais vous pourrez aussi y butiner quelques pièces au format digital MP3 avant de vous décider. Voici un lien utile pour la pré-écouter ou l’acquérir : The Forgotten Kingdom

« A per pauc de Chantar no’m lais »
Il s’en faut peu que je renonce à chanter

A l’hiver du XIIe siècle,
une chanson satirique teintée d’amour courtois

Au vue des thèmes abordés, cette chanson a dû être composée entre 1192 et 1194 date de l’emprisonnement de Richard Coeur de Lion au retour de la troisième croisade. Critique directe du roi de France, mentions des conflits nobiliaires en Espagne, et encore dénonciation du Pape et du Clergé qu’il désigne comme seul responsable d’avoir favorisé la propagation de l’hérésie Cathare (la croisade n’interviendra que quelques 10 années plus tard), notre troubadour balaye tous ses sujets sans mâcher ces mots. Il s’en dit si affligé que pour peu il renoncerait à son art, mais malgré tout, dans la dernière partie du texte, il prend ses distances pour nous conter ses états d’âme et sa joie dans un belle élan de courtoisie et de fine amor pour sa dame de Carcassonne.

De l’Occitan au français moderne

Précisons que la traduction en français moderne que nous vous proposons de ce texte occitan colle fortement de celle de Joseph Anglade (Les Poésies de Peire Vidal, chez Honoré Champion, 1913) même si nous l’avons quelque peu revisitée. Nous avons en effet changer quelques tournures mais également quelques vocables à la lumière de recherches personnelles sur l’Occitan ancien et tâchant aussi de croiser un peu la version de Anglade, pour la mettre en perspective avec celle de Veronica Mary Fraser dans son ouvrage The Songs of Peire Vidal: Translation & Commentary (Peter Lang Publishing, 2006). Grande spécialiste de littérature médiévale,  cette dernière est professeur(e) de littérature, ainsi que de vieux Français et d’occitan ancien à l’université américaine de Windsor dans l’Ontario.

A per pauc de Chantar no’m lais

I

A per pauc de chantar nom’lais,
Quar vei mort joven e valor
E pretz, que non trob’on s’apais,
Qu’usquecs l’empenh e.l gita por;
E vei tan renhar malvestat
Que.l segle a vencut e sobrat,
Si qu’apenas trop nulh paes
Que.l cap non aj’en son latz près.

Il s’en faut peu pour que je renonce  à chanter
Car je vois morts, jeunesse et valeur
Et mérite,  qui ne trouvent plus refuge où s’apaiser
Quand tous les repoussent et rejettent;
Et je vois  régner partout la vilenie,
Qui a soumise et vaincu le monde
Tellement que je ne trouve nul pays
Qui n’ait la tête prise dans son lacet

II

Qu’a Rom’ an vout en tal pantais
L’apostolis e.lh fais doctor
Sancta Gleiza, don Deus s’irais;
Que tan son fol e peccador,
Per que l’eretge son levat.
E quar ilh commenso.l peccat,
Greu es qui als far en pogues;
Mas ja no volh esser plages.

A Rome, le pape et les faux docteurs,
ont mis dans un tel trouble (agitation)
La Saint Eglise, mettant Dieu en colère;
Ils sont si fous et si pécheurs
Qu’ils ont fait se lever les hérétiques.
Et comme ce sont eux qui ont commencé à pécher (Rome)
Il est difficile pour les autres de réagir autrement
Mais je ne veux prêcher à leur place.

III
E mou de Fransa totz l’esglais,
D’els qui solon esser melhor,
Que.l reis non es fis ni verais
Vas pretz ni vas Nostre Senhor.
Que.l Sépulcre a dezamparat
E compr’e vent e fai mercat
Atressi coin sers o borges:
Per que son aunit sei Frances.

Et c’est beaucoup de France que vient tout l’effroi
De ceux qui d’habitude étaient les meilleurs
Car le roi n’est ni fiable ni sincère
envers l’honneur, ni envers notre Seigneur.
Puisqu’il a abandonné le Saint-Sépulcre
Et qu’il achète, vend et fait commerce
Tel un serf ou un bourgeois;
Pour cela ses sujets français sont honnis.

IV

Totz lo mons es en tal biais
Qu’ier lo vim mal et oi pejor ;
Et anc pos lo guitz de Deu frais,
Non auzim pois l’Emperador
Creisser de pretz ni de barnat.
Mas pero s’oimais laiss’ en fat
Richart, pos en sa preizon es,
Lor esquern en faran Engles.

Le monde est pris dans un tel biais
Que hier nous le trouvions mauvais et aujourd’hui c’est pire :
Et depuis qu’il a renoncé à  la guidance de Dieu,
Nous n’avons pas appris que l’Empereur
Ait accru son honneur, ni sa réputation.
Mais pourtant si désormais, il abandonne sottement
Richard* (*coeur de Lion), qui est dans sa prison
Les anglais montreront leur  mécontentement (raillerie)

V

Dels reis d’Espanha.m tenh a fais,
Quar tan volon guerra mest lor,
E quar destriers ferrans ni bais
Trameton als Mors per paor:
Que lor orgolh lor an doblat,
Don ilh son vencut e sobrat;
E fora melhs, s’a lor plagues,
Qu’entr’els fos patz e leis e fes.

Quant aux rois d’Espagne, ils m’affligent
Parce qu’ils veulent tant se faire la guerre entre eux.
Et parce que destriers gris et bais
Ils envoient aux maures, par peur.
En doublant l’orgueil de ces derniers
Qui les ont vaincus et surpassés
Il serait meilleur, s’il leur plait,
Qu’entre eux  se maintiennent paix, loi et foi.

VI

Mas ja no.s cug hom qu’eu m’abais
Pels rics, si’s tornon sordejor ;
Qu’us fis jois me capdela e.m nais
Que.m te jauzent en gran doussort;
E.m sojorn’ en fin’ amistat
De leis qui plus mi ven en grat :
E si voletz saber quais es
Demandatz la en Carcasses.

Mais ne laissez jamais qu’un homme pense que je m’abaisse
Pour les riches, s’ils se mettent à s’avilir (à empirer):
Car une joie pure en moi me guide
Qui me réjouit en grande douceur
Et je me tiens dans la fine amitié (amor)
De celle qui me plait le plus:
Et si vous voulez savoir qui elle est
Demandez-le dans la province de Carcassonne.

VII

Et anc no galiet ni trais
Son amie ni.s pauzet color,
Ni.l cal, quar cela qu’en leis nais
Es fresca com roz’ en pascor.
Bel’es sobre tota beutat
Et a sen ab joven mesclat :
Per que.s n’agrado’l plus cortes
E’n dizon laus ab honratz bes.

Elle n’a jamais déçu, ni trahi
Son ami, ni ne s’est fardé devant lui
Elle n’en a pas besoin car son teint naturel
Est frais comme une rose de Pâques
Elle est belle, au dessus de toute beauté
Et elle a sens (raison, intelligence) et jeunesse à la fois,
Qui la rendent agréable aux plus courtois
Qui en font l’éloge avec une honnêteté (honneur?) bienveillante.

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes

L’amour courtois d’Oc en Oil, Blondel de Nesle, trouvère, poète, adepte et fine amant devenu « légendaire »

musique_danse_moyen-age_ductia_estampie_nota_artefactumSujet :  musique, poésie, chanson médiévale, amour courtois, trouvère, oil, biographie, portrait, historiographie, fine amor, fin’ amor, troubadours
Période :  XIIe,  XIIIe, moyen-âge central
Auteur :   Blondel de Nesle
Biographe  :  Yvan G Lepage
Livre : L’oeuvre lyrique de Blondel de Nesle

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionu point de vue littéraire et artistique, le XIIe et les débuts du XIIIe siècle sont des temps florissants pour l’art des troubadours, mais c’est aussi une période qui voit leur influence s’étendre au delà de leur berceau linguistique, méditerranéen, provençal et languedocien pour atteindre le Nord de la France. Plusieurs cours en Aquitaine et à Poitiers, en Champagne et même en Bretagne favorisent une deco_medievale_enluminures_trouvere_effervescence créatrice certaine par leur mécénat et leur goût de l’art poétique. Des rencontres entre chanteurs et artistes du sud et âmes poètes du nord s’y sont peut-être même tenues. Du point de vue des échanges culturels, la poésie de certains trouvères se trouve alors largement influencée par l’art, la musique autant que les thèmes et les manières des troubadours.

Une poésie « provincialisante » va ainsi naître dans les formes variées de la langue d’oil et au sein des cours seigneuriales du Nord.  Dans cette « école » ou peut-être pourrait-on parler plutôt de mouvement ou d’élan, on trouve le trouvère  Gace Brûlé  dont nous avons déjà parlé ici et sa grande popularité d’alors. Contemporain de ce dernier, on croise encore des noms comme Pierre de Molins, Conon de Bethune, le Châtelain de Couci et encore Biondel de Nesle qui fait l’objet de cet article. Trouvère loué et populaire en cette fin de XIIe siècle, il entrera même un peu plus tard dans la légende.

Blondel de Nesle, éléments de Biographie

Historiographie quand tu nous tiens

Au delà des poésies ou chansons attribuées par les manuscrits à certains des artistes d’Oc ou d’Oil du moyen-âge central, les débats demeurent bon train et ont été incessants chez les médiévistes, romanistes et historiens, autour du peu d’éléments que nous possédons sur nombre de poètes, troubadours ou trouvères médiévaux. Quand les informations ne sortent pas des sources officielles (archives, chartes et documents administratifs, juridiques ou « factuels ») et qu’elles nous proviennent des chroniqueurs – très souvent postérieurs à ceux dont ils « narrent » les faits ou les exploits – le sens critique et encore le fait qu’ils « arrangent » l’histoire à leurs vues ou à celles de leurs commanditaires quand ils en ont, obligent légitimement les historiens à les considérer avec recul. L’expérience et les recoupements ont, par ailleurs déjà largement prouvé que le genre de la « chronique » ou du « récit » médiéval doivent être plus valablement considérées comme des oeuvres littéraires que comme des récits fiables; la vérité est donc souvent entre les deux quand elle n’est pas tout simplement ailleurs. Du reste, même pour ce qui est des manuscrits anciens ou « chansonniers », dans une période ou la notion « d’auteur » ne veut pas dire grand chose et corollaire en partie de cela, où la rigueur des copistes est également en cause, ces deco_medievale_enluminures_trouvere_dernières sources se retrouvent elles-aussi passées au crible par les chercheurs et demeurent quelquefois sujet à caution au moment d’attester de l’attribution d’une oeuvre ou de démêler l’auteur du « corpus » qu’on lui prête.

Concernant le trouvère du jour,  la  connaissance   que nous en avons, n’échappe pas à la règle et reflète un mouvement qui a suivi les avancées méthodologiques de l’Histoire. Dans les siècles précédent le XIXe et même dans une certaine mesure, jusqu’à lui inclus, on voyait, en effet, souvent le moindre texte d’époque pris pratiquement au pied de la lettre, pour finalement, dans le courant de ce même XIXe et plus encore résolument au XXe, revenir à des constats plus mesurés. On peut en retirer quelquefois l’impression moins confortable que plus rien n’est certain mais elle a au  moins le mérite d’être largement plus objective et salutaire. Sur la question des poètes et artistes du moyen-âge central, on peut observer ce même phénomène à propos des troubadours et des vidas qui furent écrites près de cent ans après eux. On sait aujourd’hui qu’elles doivent être considérées sans doute plus comme des « paraboles » littéraires que comme des « faits » relatés, Michel Zink nous y a aidé. On pourra pourtant trouver encore de nombreux cas où ces récits sont pris pour argent comptant et même affirmés ou repris sans qu’aucun guillemet ne vienne les nuancer ou les sourcer.

Au XXe et XXIe siècle, l’Histoire sérieuse de son côté, a fait la place à sa grande soeur :  l’historiographie et a gagné ainsi largement en recul et en sagesse. Les détours qu’elle prend désormais sont toujours utiles parce qu’ils permettent de déjouer les « certitudes » (qui vont quelquefois jusqu’aux âneries) qui continuent quelquefois de courir alors que les historiens les ont depuis longtemps déconstruites.  Pour revenir au sujet de Blondel de Nesle, afin de démêler l’historique du spéculé, l’hypothétique du certain et finalement le vrai du faux, nous faisons appel ici à un grand connaisseur de littérature médiévale et plus précisément du trouvère : le médiéviste canadien Yvan G Lepage (1941-2005). Il avait notamment fait paraître en 1994, un ouvrage autour de « L’œuvre lyrique de Blondel de Nesle » (Paris, Champion, 1994).

Des origines nobles et picardes  ?

Beau chevalier, blond ?, musicien, poète, amant d’entre les « fine » amants, « compagnon » ou poète proche de Richard Coeur de Lion s’étant croisé héroïquement à ses côtés et l’ayant peut-être même à demi secouru alors qu’il se tenait prisonnier  dans ses geôles autrichiennes, Blondel de Nesle est entré dans la légende sur la foi d’un récit considéré de nos jours comme tout de même plus littéraire qu’historique (Récits d’un ménestrel de Reims 1260).  Comme toute légende reprise au fil du temps, il est venu s’y ajouter encore d’autres « faits » qui, s’ils en sont, sont pour la plupart, plus littéraires qu’avérés.

Biondel de Nesle est contemporain de Gace Brûlé et de Conon de Bethune,  nous le savons d’après ses poésies puisqu’il les cite tous deux et les traite en « compaignon ». Se sont-ils rencontrés à la cour de Marie de Champagne ou de Geoffroy de Bretagne ? Nous ne le savons pas.  Etait-il chevalier, seigneur, noble à tout le moins ? Aucun document ne l’atteste. Certains historiens ont même longtemps deco_medievale_enluminures_trouvere_pensé qu’il ne devait pas l’être puisque les manuscrits ne lui donnaient pas du « Messire », contrairement à d’autres de ses contemporains.

Le fait qu’il nomme des homologues en poésie avec quelque familiarité semble pourtant suggérer  que le trouvère faisait partie d’une certaine noblesse. Pour des raisons d’étiquette et sauf à invoquer une exception à l’intérieur d’une sorte de « confrérie » de poètes, il aurait difficilement pu sans cela les nommer de la sorte. C’est en tout cas l’avis du Médiéviste Holger Petersen Dyggve (Trouvères et protecteurs de trouvères dans les cours seigneuriales de France, 1942). Sur la foi de cette assertion, ce dernier a même établi des rapprochements « possibles » entre « Blondel » qui serait alors un « surnom » et le lignage des seigneurs de Nesle. L’un deux pourrait peut-être se cacher derrière le nom du trouvère : Jehan II ou Jehan I de Nesle ? Le premier,  fidèle de Philippe-Auguste, participa à la bataille de Bouvines et se croisa pour la quatrième croisade. Le deuxième, Jehan 1er prit la croix lui aussi (troisième croisade) mais aux côtés de Richard de Lion auquel il était attaché. Pour des raisons de datation et en songeant aux légendes qui firent plus tard d’un certain Blondel un fidèle du roi d’Angleterre, il pourrait donc s’agir de notre poète, selon Yvan G Lepage,  même si rien n’est certain. Hors de cette hypothèse, le mystère demeure donc autour des origines du trouvère, mais en songeant à l’opposition farouche qui se noua entre Philippe-Auguste et Richard Coeur de Lion, il semble toutefois raisonnable d’écarter l’hypothèse qu’il ait pu s’agir de Jehan II de Nesle.

Naissance d’une légende

On mesure d’autant plus la différence entre notre approche moderne de la notion d’auteur et notre foisonnement documentaire actuel quand on sait que la notoriété de Blondel de Nesle ne faisait pas de doute en son temps. On lui prête en effet les plus belles qualités : artistiques, esthétiques. Adepte authentique de la fine amor (fin’amor), certains auteurs en feront même l’égal du légendaire Tristan dans cette matière. La dizaine de manuscrits dans lesquels on retrouve ses chansons est encore là pour témoigner de sa popularité et son art poétique passera même les frontières de la France pour être imité  jusqu’en Allemagne. Il en fallait peu pour que notre trouvère entre bientôt dans la légende. En 1260, l’ouvrage anonyme d’un ménestrel de Reims se chargea, sur cette question, de lui donner un sérieux coup de pouce.

De belle écriture, l’ouvrage,  écrit plus d’un demi-siècle après les faits, se situe entre la chronique et le récit inventé ou remanié, allant même, par endroits, jusqu’au fantasque. Les exploits respectifs de Richard Cœur de Lion et de Philippe-Auguste durant la croisade y sont notamment et largement revisités à l’avantage de la couronne deco_medievale_enluminures_trouvere_française. Quoiqu’il en soit, suite à l’emprisonnement de Richard en Autriche, un certain ménestrel, « né devers Artois » et dénommé « Blondiaus«  se serait mis à la recherche de l’infortuné. L’ayant retrouvé grâce à une chanson connue d’eux-seuls et qu’ils avaient tous deux composée, le trouvère se serait alors empressé d’aller alerter les gens d’Angleterre de la captivité de leur roi. La légende était née et allait perdurer et même connaître quelques ajouts dans les courants des siècles suivants.

Ce Blondiaus pouvait-il être le trouvère ? S’il était Jehan Ier il avait pu en effet participer à la croisade, être peut-être proche de Richard Coeur de Lion et si, en plus, on le désignait là comme ménestrel, il pouvait s’agir du même homme que Blondel de Nesle ? Au gré des auteurs, la légende fusionna pour en faire une seule et même personne ou s’en dissocia pour prendre son autonomie littéraire, laissant libre cours aux imaginations : beau chevalier, parfait fine amant, fidèle et loyal ménestrel et sujet du non moins légendaire Roi anglais, duc de Normandie et d’Aquitaine, et comte de Poitiers.

De Picardie où Holger Petersen Dyggve le fera naître quelques siècles plus tard sous la foi de ses conclusions, avant lui, on fera même naître le trouvère en Normandie et s’appeler Jehan Blondel (Chronique de Flandre, XIVe siècle). Origine différente donc sous l’influence lointaine des Récits de Reims et de la proximité de Richard Cœur de Lion ?, mais rapprochement troublant toutefois sur le prénom « Jehan » ( même s’il est commun à l’époque)  avec le Jehan Ier de Nesle mentionné plus haut.

Mais alors quoi ?

Pour conclure sur tous ces éléments, les médiévistes tendent à se ranger préférablement sur la théorie de Holger Petersen Dyggve  à propos des origines picardes du trouvère. C’est en tout cas ce que fait avec quelques réserves prudentes, Yvan G Lepage,  le dernier biographe en date de Blondel de Nesle, même s’il s’incline plutôt à penser que le poète médiéval et Jehan 1er de Nesle, croisé lui-même aux côtés de Richard coeur de Lion (plutôt que Jehan II), ont peut-être pu être un seul et même homme. Cela expliquerait en tout cas le fond des « légendes » attribuées au trouvère et pourrait à deco_medievale_enluminures_trouvere_peu près mettre ensemble les pièces du puzzle.

Au passage, du XVIIIe au XXe, entre légendes et créations littéraires, on continuera de trouver sur le compte de Blondel les assertions les plus fantaisistes, y compris dans des ouvrages de vulgarisation (au mauvais sens du terme puisque erronée…). Si vous voulez en avoir le détail, nous vous invitons à consulter directement l’excellent article et les contributions du médiéviste indiquées en pied d’article. Redisons-le, ce grand détour que nous lui devons entièrement, vaut sans doute  autant par sa déconstruction que pour ses affirmations, mais avoir une vision claire de ce que nous ne savons pas mérite quelquefois qu’on l’examine de près et peut s’avérer utile au moment de faire la différence entre une production littéraire et le moyen-âge factuel, ou même pire entre une information « vulgarisée » et une information erronée.

L’œuvre de Biondel de Nesle

Inspirée  des troubadours d’Oc,  l’œuvre de Biondel de Nesle est tout entière dédiée à la lyrique courtoise.  Les pièces vont de vingt-trois (certaines) à un peu plus d’une trentaine suivant les critères retenus par les auteurs.

On les trouve, nous le disions plus haut dans un nombre « important » de manuscrits. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans de futurs articles, ainsi que de publier et commenter pour vous des chansons et poésies de cet auteur.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.


Sources

Blondel De Nesle. L’oeuvre lyrique (1994) de Yvan G. Lepage

Blondel de Nesle et Richard Coeur de Lion, Histoire d’une légende, article de Yvan G. Lepage, Florigelium (1985).

Récits d’un ménestrel de Reims (1260) sur Gallica

En ligne :   les oeuvres de Blondel de Néele. Prosper Tarbé (1962)

La complainte de Richard 1er d’Angleterre et la musique médiévale des productions Perceval

richard_coeur_de_lyon_chanson_complainte_poesie_musique_medievale_roi_poete_troubadourSujet :  musique, poésie, chanson, médiévale,  troubadour. complainte.
Titre : la complainte du prisonnier ou  Ja nuns hons pris, Ja nuls om pres
Epoque : moyen-âge central  (1193-1194?)
Auteur : le roi Richard Coeur de Lyon.
Langue originale :  occitan, langue d’oc
Interprètes : Ensemble Perceval
Album : 
« Minnesänger, Troubadours, Trouvères » (1998)
Label: ARTE NOVA Classics

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous vous proposons aujourd’hui l’écoute d’une nouvelle version de la complainte du prisonnier de Richard Coeur de Lion, cette fois-ci dans la langue originale de sa composition par le roi d’Angleterre et Duc de Normandie, soit en langue occitane.

Nous avions déjà parlé  ici des circonstances  et du contexte historique entourant cette complainte devenue célèbre, aussi  nous vous engageons à vous reporter à l’article la concernant, si vous souhaitez plus d’information :   Chanson et poésie médiévale, « la complainte du prisonnier » de Richard Coeur de Lion.

L’ensemble Perceval

C_lettrine_moyen_age_passionette très belle interprétation nous fournit l’occasion de parler d’une autre formation  spécialisée dans les musiques anciennes et médiévales avec comme ambition un parti pris de restitution sérieuse, sous-tendu par de longues recherches comparatives aux sources des manuscrits anciens. Il s’agit, cette fois, de l’ensemble Perceval.

musique_medievale_ancienne_luthiste_guy_robert_ensemble_perceval_complainte_richard_coeur_de_lionFondé et dirigé en 1979, par Guy Robert et par Katia Caré, l’Ensemble Perceval nous a légué  autour de douze albums à la recherche des sonorités, des musiques et de la poésie médiévales.

Instrumentiste, luthiste de renom, fondateur également de l’ensemble Guillaume de Machaut  en 1974, Guy Robert  s’était encore chargé en 1978 de la musique du film Perceval de Eric Rohmer qui propulsa le jeune Fabrice Luchini à l’écran et dans l’univers très ambitieux du réalisateur.  Le luthiste s’était alors inspiré de partitions  des XIIe et XIIIe siècles.

musique_medievale_ancienne_productions_perceval_katia_care_complainte_richard_coeur_de_lionAujourd’hui, le travail de recherche, de diffusion et d’interprétation insufflé par l’ensemble Perceval se poursuit avec les Productions Perceval. Sur le terrain musical, il a pris la forme d’une nouvelle formation du  nom de  Ligériana, ensemble vocal et instrumental  dirigé par  Katia Caré. Chanteuse soliste, flûtiste et directrice d’orchestre, cette artiste polyvalente était déjà  étroitement associée à la direction de l’Ensemble Perceval depuis sa création, ainsi qu’à la réalisation des albums dont, bien sûr,  celui dont le morceau du jour est extrait: « Minnesänger, Troubadours, Trouvères », album enregistré en  1998.

musique_medievale_ancienne_ensemble_productions_perceval_jean_paul_rigaud_chanteur_lyrique_barytonIl faut ajouter que   c’est le baryton  Jean-Paul Rigaud qui prête sa voix à  cette belle version occitane de la  complainte du prisonnier que nous vous proposons ici,  Ce chanteur lyrique d’exception, que vous aurez l’occasion de retrouver en collaboration avec de nombreuses autres formations médiévales, puisque c’est un répertoire dans lequel il s’est tout particulièrement spécialisé, est aussi directeur de l’Ensemble Beatus, autre formation dont nous aurons très certainement l’occasion de reparler ici.

Au niveau de ses activités, les Productions Perceval débordent largement du cadre des concerts et des tournées européennes pour proposer, en sus d’une discographie abondante et accessible à la vente en ligne, des actions culturelles, des ateliers pédagogiques, mais encore des expositions et d’autres événements autour du moyen-âge et des musiques anciennes. A noter que Katia Caré participe aussi activement  à la réalisation de programmes musicaux et télévisuels sur la chaîne ARTE.

Vous trouverez tout le détail de leurs activités et concerts sur leur site web très complet, ici même :   www.productions-perceval.com.

Les paroles de la complainte de Richard Coeur de Lyon en occitan

N_lettrine_moyen_age_passionous vous proposons donc cette fois-ci cette chanson dans sa langue d’oc originale. Vous pourrez retrouver également les   paroles en  vieux français ici .  Elles incluent quelques strophes qui n’apparaissent pas dans la  version occitane ci-dessous.

Ja nuls om pres non dira sa razon
Adrechament si com om dolens non
Mas per conort deu om faire canson
Pro n’ai d’amis mas paure son li don
Anta lur es si per ma rezenson
So çai dos ivers pres

Jamais nul homme pris ne dira sa pensée
De manière juste et sans fausse douleur ;
Mais il peut faire l’effort d’une chanson ;
J’ai beaucoup d’amis, mais pauvres sont leurs dons.
La honte sera sur eux si, faute de rançon,
Je reste deux hivers prisonnier

Or sapchon ben miei om et miei baron
Angles norman peitavin et gascon
Qu’ieu non ai ja si paure companhon
Qu’ieu laissasse per aver en preison
Non o dic mia per nula retraison
Mas anquar soi ie pres

Ils le savent bien, mes hommes et mes barons,
Anglais, Normands, Poitevins et Gascons :
Que jamais je n’eu si pauvre compagnon
Pour le laisser, faute d’argent, en prison.
Je ne le dis pas pour leur faire reproche
Mais je suis encore prisonnier.


Car sai eu ben per ver certanament

Qu’om mort ni pres n’a amic ni parent
E si’m laissan per aur ni per argent
Mal m’es per mi mas pieg m’es per ma gent
Qu’apres ma mort n’auran reprochament
Si çai me laisson pres

Maintenant, pour le voir, je sais parfaitement
Que morts ou prisonniers n’ont d’amis ni parents,
Et s’ils me laissent ici pour or ou pour argent
C’est bien mal pour moi, mais pire pour mes gens,
Qui jusqu’après ma mort se verront reprochés
S’ils me laissent  ici prisonnier

No’m meravihl s’ieu ai lo cor dolent
Que mos senher met ma terra en turment
No li membra del nostre sagrament
Que nos feimes els sans cominalment
Ben sai de ver que gaire longament
Non serai en çai pres

Je ne m’étonne plus si j’ai le coeur souffrant
Car mon seigneur* met ma terre en tourment
Il ne se souvient plus de notre serment
Que nous fîmes ensemble au Saint,
Mais je sais bien en vérité que guère longtemps
Je ne serai, en ces lieux, prisonnier

Suer comtessa vostre pretz sobeiran
Sal Dieus e gart la bela qu’ieu am tan
Ni per cui soi ja pres

Soeur comtesse, votre titre souverain
Vous sauve et vous garde de celui à qui je fais appel
Et qui me tient  prisonnier !

En vous souhaitant une  très belle journée !

Fred
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