Sujet : musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, vierge, Moyen Âge chrétien, Espagne médiévale Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle. Auteur : Alphonse X (1221-1284) Ensemble : Arany Zoltán Titre : Cantiga 77 « Da que deus mamou » Média : chaîne youtube de l’artiste (2011)
Bonjour à tous,
n route pour l’Espagne médiévale du XIIIe siècle, nous continuons d’y dérouler le fil des Cantigas de Santa Maria du roi Alphonse de Castille. Aujourd’hui, c’est sur la Cantiga 77 que nous portons notre attention et c’est un autre récit de miracle à inscrire au crédit du culte marial du Moyen Âge central.
Pour son interprétation, nous avons choisi ici une version assez « enlevée ». Il s’agit de celle de l’artiste hongrois Arany Zoltan (voir portrait de ce musicien multi-instrumentiste et chanteur ici). Loin des envolées habituelles du chant lyrique ou classique, le rythme de sa version, autant que sa voix très « terrestre » ou ancrée, nous ramènent vers une interprétation qui nous fait toucher du doigt un autre aspect de ces chants. Au Moyen Âge, ils appartiennent à tous et on se les approprie dans les arts les plus allégoriques et les plus sophistiqués comme dans les plus populaires ( dans les écoles, dans la rue et bien sûr encore sur les routes de pèlerinage).
Vierge à l’enfant, Jean Fouquet (1481), Moyen Âge tardif, début Renaissance
D’une certaine manière, c’est encore un peu le cas de nos jours et en voici un autre exemple. Ces miracles médiévaux autour de la vierge continuent en effet de séduire et d’interpeller les artistes les plus classiques du répertoire médiéval comme les amateurs de folk.
La Cantiga Santa Maria 77 par Arany Zoltan
Cantiga 77 : la guérison de Lugo et son adaptation-traduction en français moderne
Le miracle conté dans la Cantiga de Santa Maria 77 touche le champ de l’infirmité. Elle ne sera pas la seule à traiter de ce sujet et on retrouvera d’autres Cantiga sur ce thème.
Pèlerins ou sujets frappés de paralysie, d’infirmités, de maux étranges et orphelins ou même encore de lèpre, dans le courant du Moyen Âge central, la vierge guérit tout, pour peu qu’on lui prête foi, et comme celui qu’elle avait enfanté avait accompli, avant elle, de merveilleux prodiges, elle répète ses miracles quelquefois avec son aide et en intercédant auprès de lui, d’autre fois seule.
Nous vous proposons, ici, une traduction en français moderne des paroles de cette Cantiga de Santa Maria.
Esta é como Santa María sãou na sa igreja en Lugo ũa mollér contreita dos pées e das mãos.
Voici comment, dans son église de Lugo, Sainte-Marie guérit une femme qui avec les pieds et les deux mains paralysés (rétrécis)
Da que Deus mamou o leite do seu peito, non é maravilla de sãar contreito.
Puisque Dieu elle a nourri de son sein, Il ne faut pas s’étonner qu’elle puisse soigner les paralysés
Desto fez Santa Maria miragre fremoso ena sa ygrej’ en Lugo, grand’ e piadoso, por ha moller que avia tolleito o mais de seu corp’ e de mal encolleito. Da que Deus mamou o leite do seu peito…
De fait, Sainte Marie accomplit un grand,
pieux et merveilleux miracle dans son église de Lugo
pour une femme qui avait contracté
un mal ayant paralysé (contracté, rétréci) la plus grande partie de son corps. (refrain)
Que amba-las suas mãos assi s’ encolleran, que ben per cabo dos onbros todas se meteran, e os calcannares ben en seu dereito se meteron todos no corpo maltreito. Da que Deus mamou o leite do seu peito…
Ses deux mains étaient contractées de telle manière
qu’elles se mettaient jusqu’à dedans ses épaules
et ses deux talons, pour la même raison,
entraient jusque dans son corps maltraité.
(refrain)
Pois viu que lle non prestava nulla meezinna, tornou-ss’ a Santa Maria, a nobre Reynna, rogando-lle que non catasse despeyto se ll’ ela fezera, mais a seu proveito Da que Deus mamou o leite do seu peito…
Après avoir vu qu’aucune médecine ne lui fonctionnait Elle se tourna vers Sainte Marie, la noble reine, La suppliant de ne pas prendre mal
ce qu’elle avait pu faire, mais qu’elle le prenne à son avantage.
(refrain)
Parasse mentes en guisa que a guareçesse, se non, que fezess’ assi per que çedo morresse; e logo se fezo levar en un leito ant’ a sa ygreja, pequen’ e estreito. Da que Deus mamou o leite do seu peito…
Qu’elle fasse cesser son mal de façon à ce qu’elle guérisse Et, sinon, qu’elle fasse en sorte qu’elle meurt vite (à l’instant). Et suite à cela elle se fit emmener sur un lit
petit et étroit, en face de son église.
(refrain)
E ela ali jazendo fez mui bõa vida trões que ll’ ouve merçee a Sennor conprida eno mes d’ agosto, no dia ‘scolleito, na sa festa grande, como vos retreito Da que Deus mamou o leite do seu peito…
Et se trouvant là, elle mena une vie vertueuse, Jusqu’à obtenir la miséricorde de la dame pleine de bonté au mois d’août, durant le jour choisi pour sa grande fête, comme je vous le conterai
(refrain)
Será agora per min. Ca en aquele dia se fez meter na ygreja de Santa Maria; mais a Santa Virgen non alongou preyto, mas tornou-ll’ o corpo todo escorreyto. Da que Deus mamou o leite do seu peito…
Vous le conterais désormais. Qu’en ce jour elle se fit porter à l’intérieur de l’église de Sainte Marie.
Et la Sainte ne retarda pas son action
mais remis tout son corps en ordre.
(refrain)
Pero avo-ll’ atal que ali u sãava, cada un nembro per si mui de rig’ estalava, ben come madeira mui seca de teito, quando ss’ estendia o nervio odeito. Da que Deus mamou o leite do seu peito…
Mais tout survint de telle façon que là où elle soignait chaque membre, tout à tour, se mettait à craquer comme le bois très sec d’un toit quand son muscle rétréci s’étirait.
(refrain)
O bispo e toda a gente deant’ estando, veend’ aquest’ e oynd’ e de rijo chorando, viron que miragre foi e non trasgeito; porende loaron a Virgen afeito. Da que Deus mamou o leite do seu peito…
L’évêque et tous ceux qui se trouvaient en face, voyant cela et l’entendant, et criant à haute voix, virent qu’il s’agissait d’un miracle et non une tromperie, et pour cela, ils louèrent la Vierge.
Sujet : musique, chanson médiévale, poésie médiévale, vieux français, trouvère, rondeau, chansons polyphoniques, amour courtois, fine amor, bibliographie. Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle Auteur : Adam de la Halle (1235-1285) Titre :Je muir d’Amourete(s) Interprètes : Fortune’s wheel Album : Pastourelle, the Art of Machaut and the Trouvères (2002)
Bonjour à tous,
ous revenons aujourd’hui à la poésie d’Adam de la Halle avec un de ses célèbres rondeaux. Le thème est celui de l’amour courtois. « Je muir d’amourette », le fine amant se meurt de n’avoir réussi à séduire la demoiselle ou la dame de son coeur et du manque de miséricorde dont il fait l’objet. Bien moins douce et docile qu’il ne l’avait supposé au premier abord, elle se montre sauvage et cruel, en lui accordant pas ses grâces et le trouvère, rendu seul, se morfond.
Le rayonnement des musiques et de la poésie de l’Europe médiévale n’a pas de frontières. Bien au delà du continent, ces oeuvres appartiennent désormais au patrimoine de l’Humanité et séduisent, en tout cas, de nombreux artistes et un large public à travers le monde. Pour preuve, l’interprétation du jour nous vient d’outre-atlantique et d’un ensemble médiéval américain ayant pour nom Fortune’s Wheel; nous aurons ainsi l’occasion de vous les présenter.
Les Oeuvres complètes d’Adam de la Halle
bibliographie & ouvrages
En 1872, après avoir compulsé plus de quinze manuscrits anciens, le juriste, musicologue et ethnologue Edmond de Coussemaker (1805-1876) faisait paraître une synthèse remarquable des oeuvres d’Adam de la Halle. A côté de la liste exhaustive des créations du trouvère artésien du XIIIe siècle : chansons, jeux-partis, motets, rondeaux mais aussi pièces plus longues de l’auteur ( le congé, le poème du roi de Sicile, le jeu de la feuillée, le jeu de Marion et Robin et le jeu du pèlerin), le musicologue nous gratifiait également des partitions de l’ensemble des compositions de l’artiste médiéval, en juxtaposant même les notations anciennes des manuscrits aux notations modernes.
Pour parenthèse, concernant la pièce du jour et sa popularité, on notera sa présence, entre autres manuscrits, dans le roman satirique Renart le Nouvel (1288) de Jacquemart Giélée. Elle y sera même chantée deux fois.
Pour revenir à l’ouvrage de Edmond de Coussemaker, cette véritable bible sur l’oeuvre de Adam de la Halle à fait longtemps référence pour les artistes désireux de s’essayer à la musique du trouvère d’Arras, comme aux amateurs de poésie et de littérature médiévale. De fait, à quelques 150 ans de sa première parution, l’ouvrage est toujours réédité. On pourra notamment le trouver chez Hachette où il est publié en partenariat avec la BnF et dans le cadre de sa politique de conservation patrimoniale des ouvrages de la littérature Française En voici le lien : Oeuvres complètes du trouvère Adam de La Halle (Éd.1872)
Les oeuvres traduites
A noter qu’en 1995, l’universitaire et spécialiste de littérature médiévale, Pierre-Yves Badel faisait également paraître ses oeuvres complètes du trouvère, aux côtés, cette fois, de leur traduction en français moderne. Sorti dans la Collection Lettres gothiques et sous la direction de Michel Zink, l’ouvrage est toujours disponible au Livre de Poche. Les mélodies y sont également présentes. Pour information, en voici également le lien : Oeuvres complètes d’Adam de la Halle, par Pierre-Yves Badel.
« Je muir d’amouretes », d’Adam de la Halle, Ensemble Fortune’s wheel
L’Ensemble médiéval Fortune’s Wheel
Fondé en 1996 par quatre musiciens spécialisés dans les musiques anciennes et renommés outre-Atlantique, l’EnsembleFortune’s Wheel a fait de très salués premiers pas au Festival of Early Music de Mexico, avant de se produire en concert à travers tous les Etats-Unis, dans le courant des années suivantes.
Après avoir publié deux albums, celui dont est extrait la pièce du jour et un autre sur les musiques de l’Angleterre médiévale, le groupe a, semble-t-il, arrêté de se produire et ne s’est pas reformé depuis quelque temps déjà. Les artistes qui le composaient étant toujours actifs dans le champ des musiques du moyen-âge, on peut les retrouver plus récemment dans d’autres formations, du côté des Etats-Unis.
Dans sa composition, on retrouvait Robert Mealy, vièle, harpe et voix (voir article Ensemble Tenet), Shira Kammen, vièle, harpe et voix (Ensemble PAN), Paul Cummings, voix (Boston Camerata) et Lydia Heather Knutson, voix (Ensemble Sequentia, Boston Camerata, Blue Heron).
Pastourelle, the Art of Machaut & the Trouvères
Sorti en 2002, l’album Pastourelle, proposait 20 titres empruntés au répertoire médiéval des XIIe au XIVe siècles. On pouvait ainsi y retrouver quatre pièces d’Adam de la Halle, une de Conon de Béthune, huit de Guillaume de Machaut et encore quelques autres compositions anonymes de cette même période. Pour le moment, l’album ne semble pas avoir été réédité mais il est, en revanche, toujours disponible au format MP3 au lien suivant : Pastourelle by Fortune’s Wheel Ensemble.
Je muir d’amouretes d’Adam de la Halle
Je muir, je muir d’amourete, Las! ai mi Par defaute d’amiete De merchi.(1)
Je meurs, je meurs d’amourete, Las! Pauvre de moi Par défaut d’Amie et de miséricorde (pitié).
A premiers la vi douchete* (douce, tendre); Je muir, je muir d’amourete,
D’une atraitant* (séduisante) manierete A dont (alors) la vi, Et puis la truis* (de trover) si fierete* (sauvage, cruelle) Quant li pri* (de preiier, supplier)
Je muir, je muir d’amourete, Las! ai mi Par defaute d’amiete De merchi.
En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric EFFE.
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Sujet : château-fort, reconstitution 3D, vidéo, architecture médiévale, angleterre médiévale, Pays de Galles, monument historique, patrimoine anglais. forteresse. Période : Moyen-âge central, XIVe siècle Lieu : Château de Flint ( Flintshire, pays de Galles, frontières anglaises) Chaîne Youtube : Dextra Visual
Bonjour à tous,
l y a quelque temps de cela, nous vous avions parlé de l’histoire médiévale du château fort de Flint et avec elle, de la conquête du Pays de Galles par le roi Edouard 1er d’Angleterre, entre la fin du XIIIe et le début du XIVe siècle.
A cette occasion, nous vous avions présenté l’extraordinaire travail de reconstitution 3D de l’édifice juste après sa création (autour de 1304). par la chaine Youtube Dextra Visual. Il n’y avait alors que le château et son site et c’était déjà beaucoup, mais comme dans la continuité de cette réalisation, les infographistes anglais de Dextra Visual viennent tout juste d’ajouter le premier village qui ne tarda pas à jouxter le bâtiment, nous ne résistons pas à partager avec vous cette nouvelle vidéo. Elle rend bien compte des phénomènes fréquents d’urbanisation (ou de pré-urbanisation) autour des forteresses médiévales.
Le château de Flint et son village médiéval à la fin du XIIIe siècle.
Encore une fois, il faut rendre grâce ici à la grande qualité de la réalisation infographique qui nous permet de nous transporter véritablement au coeur du moyen-âge central, pour revenir aux plus belles heures de ce château-fort d’inspiration philippienne.
Un projet éducatif et touristique
Ajoutons que les artistes de Dextra Visual ne sont pas arrêtés là puisqu’ils ont encore modélisé la ville de Flint et son château plus tard dans le temps : dans le courant du XVIIIe et également aux débuts du XXe. Pour information, toutes ces réalisations s’inscrivent, en réalité, dans le cadre d’un projet très sérieux, commissionné par le Conseil du Comté de Flintshire en vue de promouvoir l’histoire et le patrimoine de la région, dans un but à la fois éducatif et touristique.
L’ensemble du projet déborde un peu le cadre médiéval qui nous occupe ici mais si vous en avez la curiosité et pour poursuivre ce voyage dans le temps jusqu’à nos jours, nous vous encourageons à visiter la chaîne youtube officielle de Dextra Visual pour y retrouver toutes ces vidéos.
En vous souhaitant une excellente journée.
Frédéric EFFE
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Sujet : chanson médiévale, poésie, trouvère, trouvère, poésie satirique, sirvantois, cinquième croisade, chant de croisade. Période : moyen-âge central, XIIIe. Auteur : Huon de Saint-Quentin (Hue, Hues, Hugues) (11.. -12..) Titre : «Jerusalem se plaint et li pais» Interprètes : Gerard Le Vot Album : Troubadours et trouvères (1993)
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous vous proposons de découvrir ou redécouvrir une chanson médiévale du trouvère Huon de Saint-Quentin, connu encore sous le nom de Hue, Hues ou même Hugues de Saint-Quentin. Pour être un chant de croisade, cette pièce est aussi un sirventois (sirvantès), C’est donc un texte satirique même si, comme nous aurons l’occasion de le voir, le poète n’y remet pas en cause le principe même de la croisade mais plutôt l’attitude des prêcheurs, de l’église et du clergé vis à vis de cette dernière.
L’interprétation que nous vous en proposons est tiré d’un album de Gerard le Vot et nous profiterons donc également de cet article pour dire un mot de ce très reconnu musicien, chanteur, musicologue et universitaire français, non sans avoir d’abord dressé le tableau de l’oeuvre du trouvère qui nous occupe aujourd’hui.
Jerusalem se plaint, sirvantois de Huon de Saint-Quentin dans le MS 12615 de la BnF
Huon de Saint-Quentin,
oeuvres, manuscrits et legs
On trouve extrêmement peu d’éléments sur la vie du trouvère Huon de Saint-Quentin. On peut déduire de son nom qu’il est originaire de cette cité et donc picard, mais pour le reste, il n’y a pas grand chose de lui à se mettre sous la dent, en dehors des quelques poésies qui nous sont parvenues. Pour tout dire, s’il a écrit au sujet de la 5ème croisade, aucune trace écrite n’en demeure et il serait même hasardeux d’affirmer qu’il ait pu y participer physiquement; certains de ses vers laisseraient même plutôt à penser qu’il se trouvait en Europe quand il écrivit ses poésies satiriques au sujet de cette dernière.
Du coté de son legs, en 1780, dans son Essai sur la musique ancienne et moderne (Volume 2), le compositeur et historien français Jean-Benjamin de La Borde avait rangé sous le nom de Chanoine de Saint-Quentin, trois pièces, celle du jour « Jerusalem se plaint » , une pastourelle ayant pour titre « a l’entrant del tans (tens) salvage » et encore un chanson « Rose ne flor, chant d’oisiaus ne verdure ».
Assez rapidement dans le courant du XIXe siècle, on a toutefois considéré que les deux compositeurs étaient deux personnes différentes en ne laissant au chanoine de Saint-Quentin que la dernière chanson mentionnée plus haut (Rose ne flor…). Restaient donc deux pièces attribuées par le MS Français 844 (voir en ligne) à Huon (Hues) de Saint Quentin, le sirventois du jour (1) et la pastourelle. De son côté, le MS français 12615 ou Chansonnier de Noailles (voir en ligne) en plus de ces deux pièces, en indiquait une troisième, une pastourelle ayant pour titre : « Par desous l’ombre d’un bois ».
Concernant la pastourelle « a l’entrant del tans (tens) salvage« , sur la foi des manuscrits, elle est, dans un premier temps et très logiquement, restée attribuée au trouvère mais on trouve déjà quelques réserves émises sur sa paternité dans le milieu du XIXe siècle.
« Nous n’avons pas trouvé d’indications sur la vie de HUE DE SAINT-QUENTIN ;peut-être même les deux seules chansons conservées sous son nom sont-elles de deux auteurs différents. La première est une pastourelle dont la composition est banale et les détails fort licencieux. » Histoire littéraire de la France, académie des Inscriptions et Belles-Lettres, T XXIII (1856).
Plus près de nous, à la fin du XXe siècle, le musicologue Räkel Hans-Herbert a semble-t-il confirmé ces doutes en formant l’hypothèse que cette pastourelle était l’oeuvre d’un autre trouvère, homonyme du premier mais originaire quant à lui de Besançon (voir Hue de Saint-Quentin ein trouvère in Besançon, Räkel Hans-Herbert, Zeitschrift für romanische Philologie vol. 114 (1998))
Au sortir de tout cela, il ne reste donc, semble-t-il, dans l’oeuvre certaine du trouvère picard que la chanson du jour et la pastourelle « Par desous l’ombre d’un bois » auxquels il faut encore ajouter une autre poésie qui était demeurée anonyme dans les manuscrits. Ayant pour titre, « la Complainte de Jerusalem contre la cour de Rome« , ce texte présente en effet, dans sa forme comme dans son fond, des similitudes avec la chanson « Jerusalem se plaint » qui laissent peu de place aux doutes. L’auteur en serait donc également Huon de Saint-Quentin et c’est d’ailleurs Gaston Paris lui-même qui finira par l’entériner une bonne fois, à la fin du XIXe siècle, suivi en cela par la plupart des experts de la question (voir L’auteur de la Complainte de Jérusalem, Gaston Paris. In: Romania, tome 19 n°74, 1890. pp. 294-296, persée).
Jérusalem se plaint de Huon de Saint-Quentin par Gerard le Vot
Gérard le Vot à la rencontre des troubadours et des trouvères
Musicien, harpiste, chanteur et musicologue, Gerard le Vot a longtemps été attaché aux universités de Lyon et encore de Poitiers où il a enseigné notamment la musicologie médiévale et comparée.
En 1993, il faisait paraître aux éditions Studio SM l’album Troubadours et trouvères, compilation issue de deux albums que le musicien avait fait paraître dans les années 1980 et 1981. Sur les dix-neuf titres présents dans les deux productions précédentes, seize ont été sélectionnées pour donner naissance à ce nouvel album. On y trouve ainsi, de manière symétrique, huit pièces empruntées au registre des troubadours et huit autres à celui des trouvères. Il faut noter qu’à l’occasion des albums précédents Gerard le Vot avait été primé en 81 avec le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros et en 87 avec le Prix Paul Zumthor.
Cette même année 1993, Gerard le Vot faisait aussi paraître aux éditions Minerve l’ouvrage « Vocabulaire de la musique médiévale »,à destination des musicologues ou étudiants désireux de s’aventurer sur le terrain des musiques du moyen-âge.
Du côté de sa discographie et pour y revenir, en plus des trois productions citées plus haut, il faut ajouter une collaboration avec le Kecskes Ensemble autour des chansons de Gaucelm Faidit, ainsi qu’un autre album intitulé « Ultima Lacrima » : sorti en 1997, il a pour thème les complaintes médiévales et les chants spirituels du Moyen-Age. Enfin au titre de son actualité, mentionnons encore la parution en Février 2017 d’un ouvrage dans un autre registre et ayant pour thème la poétique du rock.
Le contexte historique du sirvantois
de Huon de Saint-Quentin
ans les premières décennies du XIIIe siècle, à l’échec de la quatrième croisade, succéda celui de la cinquième. Après un appel en 1213 et quelques difficultés pour rallier les princes de l’Europe chrétienne à sa cause (ces derniers étant occupés à leurs affaires, à quoi il faut ajouter qu’il avait aussi envoyé les seigneurs du nord de la France guerroyer contre ceux du Sud et les albigeois), le pape Innocent III via ses prêcheurs finira tout de même par rallier un armée de croisés à sa cause. Une expédition sera ainsi levée en 1217-18. On décidera plutôt que de s’attaquer à Jerusalem de prendre une ville égyptienne en vue de l’utiliser comme monnaie d’échange contre la ville sainte.
Au départ bien engagée avec la prise de Damiette, la croisade se soldera pourtant par un échec dont la responsabilité semble peser, en grande partie, sur le légat du pape Pélage venu prendre, sur place, le contrôle des opérations. En fait de négocier avec les arabes qui se montreront par l’intermédiaire du sultan d’Egypte Al-kamil finalement ouverts à l’échange, le légat accumulera, en effet sur place, les bévues et les erreurs militaires et stratégiques. Ayant décidé de faire de Damiette un comptoir commercial qu’il ne voudra lâcher, il refusera aussi de traiter avec les « infidèles » et finira même par lancer les croisés à la conquête du Caïre. La décision sera fatale et sonnera le coup de grâce de la cinquième croisade en 1221. Damiette sera rendue aux arabes et les croisés rentreront en Europe.
Ecrit par Huon de Saint-Quentin, sans doute l’année même de l’échec de l’expédition, ce sirvantois ne fustige pourtant pas tant le déroulement des opérations sur place que les conditions du départ et l’attitude du Clergé qui permit à ceux qui ne voulaient pas ou plus s’engager de monnayer leur non-participation contre argent sonnant et trébuchant. Le trouvère fustigera au passage les « décroisés » affirmant qu’ils perdront l’entrée au Paradis en lâchant la croix, mais sa diatribe ira beaucoup plus à l’encontre des dignitaires religieux et prêcheurs. En soulignant la cupidité du clergé, il mettra encore en doute l’usage que ce dernier fera de l’argent soutiré aux croisés. Le fond de cette satire n’est donc pas pour l’auteur de s’inscrire contre la croisade, mais bien au contraire de montrer, sous l’apparence des intentions, le peu de cas réel fait, par l’église et ses dignitaires, des prisonniers ou des chrétiens restés en terre sainte, sous la main des musulmans.
Ce texte est annonciateur d’un certain discrédit jeté sur la légitimité de l’Institution religieuse dans l’organisation et la tenue de la croisade qui perdurera au long du XIIIe siècle. Plus largement, la dénonciation qu’y fait son auteur d’une certaine rapacité du clergé et le peu de confiance qu’il lui prête dans la gestion de l’argent collecté sont assez révélateurs d’un mouvement critique qu’on retrouvera, à partir du XIIe et jusqu’au XIIIe siècle à l’égard de certaines pratiques de l’Eglise (voir Guiot de Provins, ou encore les fabliaux). Ce mouvement participe d’une réalité qui a, sans doute, contribué à créer, un peu plus tôt, un terrain favorable à la plupart des « hérésies » du XIIe siècle et qui a aussi donné naissance, un peu après, aux ordres mendiants.
« Jerusalem se plaint » en vieux-français
Jerusalem se plaint et li pais U dame l’Diex sousfri mort doucement Que deça mer a poi* (peu) de ses amis Ki de son cors li facent mais nient*(qui ne lui veulent porter secours). S’il sovenist cascun del jugement Et del saint liu u il sousfri torment Quant il pardon fist de sa mort Longis, (2) Le descroisier fesissent mout envis; (3) Car ki pour Dieu prent le crois purement, Il le renie au jor que il le rent, Et com Judas faura* (de faillir) a paradis.
Nostre pastour* (pasteurs) gardent mal leur berbis, Quant pour deniers cascuns al leu* (loup) les vent; Mais ke pechiés les a si tous souspris* (bien gagnés) K’il ont mis Dieu en oubli pour l’argent Que devenront li riche garniment* (les riches biens) K’il aquierent assés vilainement Des faus loiers (4)k’il ont des croisiés pris? Sachiés de voir k’il en seront repris, Se loiautés et Dius et fois ne ment. Retolu ont* (ils ont volé) et Achre et Belleem Ce que cascuns avoit a Diu pramis.
Ki osera jamais, en nul sermon De Dieu parler, en place n’en moustier* (église), Ne anoncier ne bien fait ne pardon, S’il fait jamais sans don ou sans denier Chose qui puist Nostre Signeur aidier A la terre conquerre et gaaignier U de son sang paia no raençon* (rançon)? Seigneur prelat, ce n’est ne bel ne bon Ki si secors faites tant detriier* (retarder); Vos avés fait, ce poet on tesmoignier, De Deu Rolant et de vos Guenelon (5).
En celui n’a mesure ne raison Kil se counoist s’il vai a vengier Ceule ki pour Dieu sont dela en prison Et pour oster lor ames de dangier. Puis c’on muert ci, on ne doit resoignier* (redouter) Paine n’anui, honte ne destorbier* (dommage). Pour Dieu est tout quan c’on fait en son non* (nom), Ki en rendra cascun tel guerredon* (récompense) Que cuers d’ome nel poroit esprisier; Car paradis en ara de loier, N’ainc pour si peu n’ot nus si riche don.(6)
En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.
Notes
(1) Ajoutons encore qu’on trouve la pièce du jour dans le Manuscrit de Berne (MS 389),
(2) Longin : le centurion aveugle qui perça de sa
lance Jésus en croix et fut par la suite, pardonné et guéri.
(3) « c’est plus malaisément qu’on se décroiserait » J Bédier, Les chansons de croisade (1909).
(4) Bédier traduit ces « faus loiers » par « contributions honteuses ». D’aprés A Jubinal, dans « De quelques pièces inédites tirées du Manuscrit de Berne » (1858). l’auteur fait allusion ici « aux acquisitions que le clergé, profitant du besoin d’argent qu’avaient les seigneurs en partant pour les croisades, faisait d’eux à vil prix. » propos repris à son tour par Rutebeuf.
(5) Allusion à la chanson de Roland et à la trahison de Ganelon