Sujet : vers brisés, huitain, vers tronqués, réthorique, culte marial, oraison à la vierge.poésie médiévale Période : Moyen Âge tardif, XVe siècle Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491) Ouvrage : Jean Meschinot, sa vie, ses œuvres, ses satires contre Louis XI, Arthur de la Borderie, 1896
Bonjour à tous,
our revenir à la poésie de Jehan Meschinot, auteur médiéval breton du XVe siècle, voici un huitain qui peut se lire de bien des façons et dont le poète breton nous dit lui-même :
« Cette Oraison se peut dire par huit ou par seize vers, tant en rétrogradant que autrement, tellement qu’elle se peut lire en 32 manières différentes et plus, et à chacun y aura sens et rime, et commencera toujours par motz différentz qui veult «
Du côté du contenu, cette poésie s’inscrit totalement dans le culte marial puisque c’est une oraison à la vierge, Du point de vue de son intérêt, elle reste reste plus à inscrire au titre des « amusements » , voire des curiosités rhétoriques et littéraires qu’au panthéon de l’œuvre de Jean Meschinot. Ce dernier, comme nous avons déjà eu l’occasion de le voir,excelle largement mieux dans les poésies morales, satiriques ou politiques.
Ce sont donc des vers brisés, autrement dit des vers qui, une fois tronqués et séparés en deux colonnes après leur premier hémistiche (la moitié d’un ver à césure donc, eg : six pieds pour un alexandrin ), peuvent être également lus de haut en bas. On n’en connait des exemples qui recèlent de véritables sens cachés (1). Ce n’est pas le cas de celui-ci qui reste une éloge dans tous les sens du terme et quelque soient les sens de lecture qu’on en fait.
D’ailleurs, si vous voulez faire un jeu (assez vite lassant j’en conviens) avec vos amis, vous pourriez même écrire chacun des 16 hémistiches sur des bouts de papiers différents, les mettre dans un grand chapeau ou un bocal et les tirer dans le désordre. Vous obtiendrez toujours une poésie qui se tient. Comme l’indique d’ailleurs Arthur de la Borderie dans son ouvrage Jean Meschinot, sa vie, ses œuvres, ses satires contre Louis XI, en reportant les propos d’un tiers. Plus que 32 manières, il y en a en réalité 16 puissance 16, mais, on le sait bien et c’en est encore une preuve s’il en était besoin, on ne saurait résumer la poésie aux mathématiques, ni au comptage de pieds. Curiosité au programme donc aujourd’hui, plus qu’œuvre d’anthologie.
Oraison à la Vierge
D’honneur sentier Confort seur et parfait Rubi chéris Safir très précieux Cuer doulx et chier Support bon en tout fait Infini pris Plaisir mélodieux Ejouy ris Souvenir gracieux Dame de sens Mère de Dieu très nette Appuy rassis Désir humble joyeux M’âme déffens Très chière pucelette.
En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes
(1)sortons un peu du cadre médiéval pour illustrer les vers brisés dans leurs formes les plus intéressantes, avec cet exemple d’une poésie d’époque, écrite à la gloire de l’empereur, à la première lecture, mais tout cela bien sûr, sans compter les césures.
Que Vive à jamais l’Empereur des français
La famille royale est indigne de vivre
Oublions désormais la race des Capets
La race impériale est celle qui faut suivre
Soyons donc le soutien de ce Napoléon
Du Comte de Chambord chassons l’âme hypocrite
C’est à lui qu’appartient cette punition
La raison du plus fort a son juste mérite
Sujet : musique, chanson et poésie médiévale, troubadours, servantois, sirventes. chanson de voeux, portrait, éléments biographiques, vidas. Titre : « Ar’ agues eu mil marcs de fin argen », « Puisse-je avoir mil marcs d’argent fin » Auteur : Pistoleta, troubadour provençal, Aquitaine et Languedoc Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Bonjour à tous,
u troubadour Pistoleta, les vidas ou le parnasse occitan nous apprennent qu’il fut lui-même le chanteur du troubadour et conteur Arnaud de Mareuil. Clerc d’assez pauvre condition, ce dernier colporta son art dans l’entourage de Raymond V de Toulouse et notamment de la soeur de ce dernier la contesse de Burlats. Il est d’ailleurs entré plus largement dans la postérité que l’artiste qui nous intéresse aujourd’hui mais il faut dire qu’à la période contemporaine de Pistoleta et au vue de leur nombre, les troubadours qui se tenaient en Provence, en Aquitaine et au delà se trouvaient exposés à une sérieuse concurrence.
Vida de Pistoleta et parnasse occitanien
« Pistoleta si fo cantaire d’en Arnaut de Maruoill e fo de Proensa; e pois venc trobaire e fez cansos con avinens sons. E fo ben grazitz entre la bona gen ; mais hom fo de pauc solatz, e de paubra enduta, e de pauc vaillimen. E tolc moiller à Marseilla ; e fes se mercadier e venc rics ; e laisset d’anar per cortz. »Le parnasse occitanien. Edtion de 1819.
Le peu d’informations biographiques que l’on trouve concernant Pistoleta puise, de manière plus ou moins explicite, à la même source : les Vidas. Nous l’avons déjà dit par ailleurs mais il est sans doute bon de le répéter ici : issues vraisemblablement de la tradition orale provençale colportée sur les troubadours, ces « biographies » furent rédigées près d’un siècle plus tard et se présentent toutes sous une forme plus ou moins anecdotique et romancée. Leur nature littéraire a été largement soulignée par Michel Zink qui recommande de prendre, à leur égard, un certain recul critique, en privilégiant plutôt l’analyse littéraire justement, la véritable valeur historique des faits rapportés ne pouvant, dans bien des cas, pas être corroborée par d’autres sources. Nous mettons donc quelques guillemets à ces éléments biographiques mais comme ils sont à peu près les seuls en notre possession, il nous faut bien au moins les citer ici.
Ci-contre représentation de Pistoleta, Chansonnier provençal dit chansonnier K, manuscrit ancien, ms 12473 Bnf, milieu du XIIIe siècle)
En activité de la fin du XIIe siècle au début du XIIIe (1230), il semble donc qu’à force de colporter et de chanter les oeuvres d’Arnaud de Mareuil, Pistoleta fut lui-même tenté de s’essayer à la composition et à la rédaction de ses propres chansons. Homme de pauvre apparence et peu de moyens (toujours d’après les vidas), il se serait fait plus tard marchand en la ville de Marseille ce qui lui aurait réussi plutôt bien . Il aurait alors laisser de côté l’art de trobar et ses errances de cour en cour pour se consacrer entièrement à cette nouvelle activité.
Histoire générale de Provence
En fouillant un peu plus loin dans les sources, nous trouvons encore les lignes suivantes (plutôt lapidaires) concernant notre troubadour. L’ouvrage est une Histoire générale de Provence, rédigée vers la fin du XVIIIe siècle :
« Pistoleta, après avoir longtems chanté les chansons des autres, voulut en faire ; mais il n’eut point de succès : on n’en aima que les airs qui furent trouvé agréables. Il nous reste de lui cinq chansons triviales, sur l’amour qu’il avoît pour une dame d*un haut rang, qui ne pouvoit le souffrir. C’est lui-même qui nous apprend cette circonstance dans une pièce, où il dit, que le tems qu’il passe avec elle, « lui paroit si court y que l’adieu touche presqu’au bon jour ». La dame ne devoit pas le trouver de même, s’il est vrai, comme le dit l’historien provençal, qu’il fut peu amusant, qu’il eût peu de mérite et peu d’usage du monde.
Dans ce cas-là, il fit très-bien de renoncer à la poésie, & de se faire marchand à Marseille, où il s’enrichit ; ce qu’il n’auroit pas fait dans la carrière du bel esprit, ingrate même pour les talens & où l’on se couvre de ridicules, quand on n’y porte que des prétentions. Pistoleta avoit été dans plusieurs cours : nous avons de lui une chanson dont l’envoi est au comte de Savoie, ( probablement Amédée IV), prince sage, dit-il, doué de toutes les belles qualités, aimant le mérite et se faisant aimer. » Histoire générale de Provence T2, page 414. (1778)
Pistoleta connut-il un succès relatif ou pas du tout ? Suivant qu’ils se fient ou non aux Vidas, Les auteurs semblent plutôt mitigés sur cette question même si le changement d’orientation dans la carrière de l’infortuné troubadour semble plutôt plaider en défaveur de son art. Quoiqu’il en soit, la chanson que nous vous proposons de découvrir aujourd’hui est joliment tournée et on devine bien, à travers ses lignes, la vie de misère et les difficultés que l’artiste dut traverser, du temps où il s’exerçait à la poésie et au chant. Sans être très caustique, ni d’une satire manifeste, elle est sans doute à ranger dans les « sirventes » pour sa dimension sociale puisqu’elle compte les misères du poète et ce même si elle comprend aussi des éléments courtois.
Servantès ou chanson de vœux adaptée
Ar agues eu mil marcs de fin argen
Contre l’Histoire générale de Provence citée plus haut, dans un ouvrage de 1893, intitulé La poésie lyrique et satirique au moyen-âge, le philologue et chartiste lyonnais Léon Clédat se rangeait lui-même, implicitement (et même mot pour mot, mais sans les citer), du côté des Vidas pour nous parler de Pistoleta : « Il se fit troubadour à son tour, et il eut beaucoup de succès parmi les bonnes gens ». ( « E fo ben grazitz entre la bona gen ») .
Dans la foulée, il faisait encore remarquer que la chanson du troubadour que nous vous présentons aujourd’hui avait due connaître un succès suffisamment important pour se voir traduite en français et nous fournissait même l’adaptation de deux de ses paragraphes (hélas sans en citer la source, ni l’auteur précis).De son titre provençal qui est, en général, la reprise de la première ligne de la chanson « Ar agues eu mil marcs de fin argen », le titre de la version française était alors devenu « Chanson de Voeux ».
Pour le reste de la traduction, hormis ses deux paragraphes livrés « clefs en main » par Leon Clédat(voir image en tête d’article) nous nous sommes basés pour « adapter » le reste de la chanson sur une traduction de Cyril Heshon, paru en 2003, dans la revue des langues romanes(la partition moderne que nous livrons plus haut provient du même article). Pour être honnête, nous n’avons pas cherché la rime et cette adaptation mériterait franchement que l’on y revienne à un moment ou à un autre. Pour le moment, elle aura au moins le mérite de rendre un peu plus intelligible l’Oc original de Pistoleta.
Ar agues eu mil marcs de fin argen et atrestan de bon aur e de ros, et agues pro civada e formen, bos e vacas e fedas e moutos, e cascun jorn .c. liuras per despendre, e fort chastel en que·m pogues defendre, tal que nuls hom no m’en pogues forsar, et agues port d’aiga dousa e de mar.
Puissé-je avoir mil marcs de fin argent Et tout autant de bon or et de roux, Et quantité d’avoine et de froment. Boeufs et vaches et brebis et moutons, Et chaque jour cent livres à répandre, Et fort château où me pusse défendre, Tel que nul homme y forcer ne me pût ; Puissé-je avoir port d’eau douce et de mer !…
Et eu agues atrestan de bon sen et de mesura com ac Salamos, e no·m pogues far ni dir faillimen, e·m trobes hom leial totas sasos, larc e meten, prometen ab atendre, gent acesmat d’esmendar e de rendre, et que de mi no·s poguesson blasmar e ma colpa cavallier ni joglar.
Et si j’avais suffisamment de sens Et de mesure comme en eut Salomon, Ne me trompant jamais, ni en faits, ni en dits, Et si j’étais loyal en toutes circonstances, Large et généreux, fidèle à mes promesses, bien prompt à m’amender et à payer mes dettes, Et que de moi jamais on ne puisse blâmer Ni critiquer mes faits, jongleurs ou chevaliers.
Et eu agues bella domna plazen, coinda e gaia ab avinens faissos, e cascun jorn .c. cavallier valen que·m seguisson on qu’eu anes ni fos ben arnescat, si com eu sai entendre; e trobes hom a comprar et a vendre, e grans avers no me pogues sobrar ni res faillir qu’om saubes atriar.
Et si j’avais aussi une dame plaisante aimable, belle et gaie, aux manières avenantes, Et chacun jour pour moi des chevaliers vaillants qui me suivent où que j’aille et où que je me tienne Bien harnaché, comme je sais m’y entendre; Et si j’avais assez pour acheter et vendre, Et que grands avoirs ne me manquent jamais Ni ne me manque rien que l’on puisse acquérir.
Car enueis es qui tot an vai queren menutz percatz, paubres ni vergoinos, perqu’eu volgra estar suau e gen dinz mon ostal et acuillir los pros et albergar cui que volgues deissendre, e volgra lor donar senes car vendre. Aissi fera eu, si pogues, mon afar, e car non pois no m’en deu hom blasmar.
Car dur il est tout l’an d’aller chercher Menus profits comme un pauvre honteux. Aussi voudrais être heureux et tranquille Dans mon hôtel et accueillir les preux. Et héberger qui voudrait y descendre, Et je voudrais leur donner sans rien vendre. Si je pouvais, mènerais telle vie : Quand ne le puis, ne m’en doit-on blâmer.
Domna, mon cor e mon castel vos ren e tot quant ai, car etz bella e pros; e s’agues mais de que·us fezes presen, de tot lo mon o fera, si mieus fos, qu’en totas cortz pois gabar ses contendre qu’il genser etz en qu’eu pogues entendre. Aissi·us fes Dieus avinent e ses par que res no·us faill que·us deia ben estar.
Mon cœur et mon château, Dame, je vous remets Et tous les biens que j’ai, car êtes noble et belle; Si j’avais plus encore, présent je vous ferais, pour peu qu’il soit mien du monde en son entier Car en toutes les cours je vante sans ambages que plus belle que vous, on ne puisse trouver. Ainsi comme Dieu vous fit, charmante et sans égale que jamais rien ne manque qui puisse vous contenter.
En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes
Sujet : amour courtois, musique, poésie médiévale, Cantigas de amigo V, galaïco-portugais, troubadour. Période : XIIIe siècle, moyen-âge central Auteur : Martín (ou Martim) Codax Titre: Quantas Sabedes Amar Amigo Interprètes : Montserrat Figueras, Jordi Savall, Ferran et Arianna Savall Album : Du temps & de l’instant (2005)
Bonjour à tous,
robablement natif de la Province de Vigo en Gallice qu’on retrouve présente dans nombre de ses chansons, Martín Codax fut un troubadour galaïco-portugais du moyen-âge central. Bien qu’il soit indéniablement l’un des poètes les plus connus et les plus diffusés de la littérature médiévale galaïco-portugaise (« profane ») nous n’avons pas la date précise de sa naissance ou de sa mort et nous connaissons de sa vie, comme beaucoup de troubadours, uniquement ce que ses poésies nous en apprennent, c’est à dire presque rien. On situe, en général, ses activités artistiques entre le milieu du XIIIe et les débuts du XIVe siècle.
Le Parchemin Vindel
Ses oeuvres nous sont connues par les chansonniers et manuscrits anciens de lyrique galaïco-portugais ou même encore par le Parchemin Vindel. C’est d’ailleurs grâce à ce dernier document, découvert totalement par hasard au début du XXe siècle dans un exemplaire de l’ouvrage De Officiis de Cicéron que l’on a pu retrouver les notations musicales des chansons du poète. Le parchemin daté du milieu du XIIIe siècle et composé de plusieurs feuillets, avait vraisemblablement servi plus tardivement à un moine pour effectuer la reliure de l’ouvrage politique de l’homme d’Etat romain. C’est un libraire madrilène du nom de Pedro Vindel qui fit cette découverte en 1914. Aujourd’hui, le précieux document est conservé aux Etats-Unis, à la Morgan Library & Museum, de New York.
Ajoutons encore qu’à ce jour, le Parchemin Vindel et le Parchemin Sharrer(lui aussi découvert très tardivement, vers la fin du XXe siècle), sont les deux seuls documents anciens ayant permis de retrouver les compositions musicales originales des Cantigas de Amigo.
Le legs et les chansons de Martín Codax
Les chansons de Martín Codax sont toutes regroupées sous le genre des Cantigas de amigo ou chansons pour l’être aimé et nous sommes donc clairement ici dans le registre lyrique de l’amour courtois.
Les oeuvres léguées par le poète galaïco-portugais sont peu nombreuses ; sept chansons ont été mises à jour pour l’instant et le parchemin Vindel a permis de retrouver la musique de six d’entre elles. Jusqu’à encore récemment le succès de ce troubadour médiéval a largement débordé la péninsule ibérique et on le trouve repris par un nombre incalculable de formations spécialisées dans les musiques anciennes, à travers l’Europe et même au delà. La musicalité de la langue galaïco-portugaise autant que la pureté et la simplicité de sa poésie y sont indéniablement pour beaucoup. Les chansons de Martin Codax les plus souvent reprises mettent en scène la mer de Vigo et ses vagues évocatrices de contemplation et de poésie. C’est le cas de celle du jour à laquelle la talentueuse chanteuse lyrique soprano Montserrat Figueras prêtait son talent dans les années 2000.
Quantas sabedes amar amigo, par Montserrat Figueras
Du temps & de l’instant
Pour l’interprétation de la Cantiga de Amigo du jour, la V, nous avons donc choisi l’envoûtante interprétation de Montserrat Figueras accompagnée de Jordi Savall, de leurs deux enfants Ferran et Arianna et du percussionniste Pedro Estevan.
L’enregistrement date de 2005 et il est tiré de l’album au titre français : Du temps & de l’instant. Les artistes catalans signaient là une production familiale et intimiste présentant une sélection de pièces allant du moyen-âge central à des siècles plus récents (XVIIIe et au-delà). Ils y visitaient au passage l’Espagne, la Catalogne, l’Orient et même encore la Grèce et le mexique. L’album est toujours disponible à la vente sur le site officiel d’Alia Vox, leur maison de distribution.
Les Paroles de la Cantiga de Amigo V
et leur traduction, adaptation en français
Dans les chansons issues de Cantigas de Amigo, le troubadour met en général ses mots dans la bouche d’une demoiselle parlant de l’être aimé, le louant ou l’attendant. C’est le cas ici.
Quantas sabedes amar amigo treydes comig’ a lo mar de Vigo: E banhar-nos-emos nas ondas!
Jusqu’à quel point sais-tu aimer un ami (mon ami?)* Viens avec moi à la mer de Vigo : Et nous nous baignerons dans les vagues !
Quantas sabedes amar amado treydes comig’ a lo mar levado: E banhar-nos-emos nas ondas!
Jusqu’à quel point sais-tu aimer l’être aimé (mon aimé?) Viens avec moi à la mer de Vigo : Et nous nous baignerons dans les vagues !
Treydes comig’ a lo mar de Vigo e veeremo’ lo meu amigo: E banhar-nos-emos nas ondas!
Viens avec moi à la mer de Vigo Et nous verrons mon ami : Et nous nous baignerons dans les vagues !
Treydes comig’ a lo mar levado e veeremo’ lo meu amado: E banhar-nos-emos nas ondas!
Viens avec moi dans la mer agitée Et nous verrons mon aimé : Et nous nous baignerons dans les vagues !
* Notez que nous traduisons « Quantas sabedes amar » comme « Jusqu’à quel point (COMBIEN) sais-tu aimer » ce qui me parait le plus littéral et logique même si c’est une traduction totalement hispanisante que j’assume : « Cuantas Sabeis amar… »
L’absence de ponctuation laisse à penser que « Combien sais-tu aimer, ami » sous entendu « mon ami, mon aimé » peut-être sujette à caution, ce qui pourtant serait, là encore en espagnol contemporain, sans doute plus correct et donnerait en plus à la chanson un sens différent certes, mais peut-être plus logique ou « coulant ». Comme on trouve de nombreuses traductions espagnoles à la ronde qui ajoutent l’article indéfini « UN ». « Combien sais-tu aimer UN ami ou l’être aimé » Dans le doute, je le laisse donc et garde la porte ouverte aux deux options, même si je ne suis convaincu qu’à moitié et lui préfère largement la première : la jeune fille parlant à son propre amoureux, le « défiant » gentiment et l’invitant à la rejoindre dans les vagues. On retrouve encore et quelquefois cette phrase traduite comme « Toi qui sais aimer un ami » mais dans ce cas-là le « Quantas » est occulté et cela me semble encore moins correct.
En vous souhaitant une belle journée.
Fréderic EFFE
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.
Sujet : poésie médiévale, satirique, morale, fables, métaphores animalières, Isopets, Ysopet, littérature médiévale, ballade, moyen-français Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle. Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406) Titre : « Le renard et le corbeau » Ouvrage : Poésies morales et historiques d’Eustache Deschamps, Georges Adrien Crapelet (1832)
Bonjour à tous,
n le sait, en plus de ses centaines de ballades ou poésies, on doit à Eustache Deschamps quelques jolies fables. Nous avions déjà publié celle du chat et des souris et, aujourd’hui, nous partageons ici sa version du Renard et du Corbeau (ou l’inverse) que nous connaissons presque tous sous la plume de Jean de La Fontaine, pour l’avoir apprise sur les bancs de l’école.
De Marie de France à Eustache Deschamps, pour aller jusque La Fontaine justement et pour ne citer qu’eux, il serait bien présomptueux de prétendre faire des échelles entre tous les auteurs qui se sont attaqués au genre de la fable depuis le célèbre Esope : autres temps, autres langues, autres mondes. La proximité du francais du XVIIe siècle avec le nôtre (ou ce qui en demeure), autant que le talent stylistique de La Fontaine en ont fait invariablement l’un de ceux que l’on étudie le plus. Pourtant, qui aime les langues à travers le temps ne pourra que se laisser séduire par cette version médiévale du Corbeau et du Renard, autant que par la musicalité et les charmes du moyen-français du XIVe siècle, sous la plume d’Eustache Deschamps ; si cette dernière ne l’est pas toujours, elle se fait ici légère avec son très laconique et enlevé « On se déçoit par légièrement croire » qui vient scander cette fable, en manière de ballade. Pour peu, on aurait presque envie que Fabrice Luchini sorte un peu de sa fascination du XVIIe de La Fontaine et de Molière aux auteurs contemporains pour s’y essayer, en s’aventurant un peu sur des terres plus médiévales.
Pour le reste, comme dans la reprise de la même fable, quelques siècles avant maître Deschamps par Marie de France, la viande qu’avait mis Esope dans le bec de son Corbeau s’est définitivement changée ici en fromage, mais le fond reste le même : perfidie et intérêts à peine voilés des flatteurs et des beaux parleurs, crédulité et naïveté des flattés, aveuglés par leur si beau reflet dans un si beau miroir et qui en redemandent. Vérités inchangées, Les métaphores animalières d’Esope ont été taillées, indubitablement, pour traverser les âges. Bien sûr, chez Eustache Deschamps, les travers de la cour ne sont jamais loin et la vie curiale se niche encore entre les lignes de cette fable, même si l’on s’en voudrait de l’y restreindre.
Avant de lui céder la place, nous ne résistons pas au plaisir de citer, dans le verbe, la morale que faisait deux siècles avant lui, de cette même fable, la poétesse médiévale Marie de France (1160–1210) :
« Cis example est des orgueillox Ki de grant pris sunt desirrox Par lusenger è par mentir Les puet-um bien a gré servir. Le Jur despendent follement Pour fause loange de la gent »
« Ainsi est-il des orgueilleux Qui de gloire sont désireux Par tromperie et par mentir On peut, à bon gré, les servir Et ils dépensent follement Pour les fausses louanges des gens. »
Corbel qui prist un Fromaisges ou Dou Corbel è d’un Werpilz – Marie de France
« On se déçoit par légièrement croire »
La fable du Renard et du Corbeau
Renart jadis que grant faim destraignoit Pour proie avoir chaçoit par le boscage ; Tant qu’en tracent, dessur un arbre voit Un grant corbaut qui tenoit un frommage. Lors dist renars par doulz et humble langaige Beaus thiesselin (1), c’est chose clere et voire, Que mieulx chantes qu’oisel du bois ramage : On se déçoit par légièrement croire (2).
Car li corbauls le barat* (ruse) n’apperçoit, Mais voult chanter; po fist de vasselage*(prouesse) ; Tant qu’en chantant sa proye jus chéoit. Renart la prist et mist à son usaige ; Lors apperçut le corbaut son dommaige : Sanz recouvrer perdit par vaine gloire. A ce mirer se doivent foul et saige : On se déçoit par légièrement croire.
Pluseurs gens sont en ce monde orendroit* (désormais), Qui parlent bel pour quérir adventaige ; Mais cil est foulz qui son fait ne congnoit, Et qui ne faint à telz gens son couraige. Gay* (geai) contre gay doivent estre en usaige ; Souviengne-vous de la corneille noire De qui renars conquist le pasturage : On se déçoit par légièrement croire.
1) Thiesselin : nom donné au corbeau dans le Roman de Renard
(2) Légièrement : facilement. “On se fourvoie à être trop crédule”
En vous souhaitant une belle journée.
Fred
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