Archives de catégorie : Musiques, Poésies et Chansons médiévales
Vous trouverez ici une large sélection de textes du Moyen âge : poésies, fabliaux, contes, chansons d’auteurs, de trouvères ou de troubadours. Toutes les œuvres médiévales sont fournis avec leurs traductions du vieux français ou d’autres langues anciennes (ou plus modernes) vers le français moderne : Galaïco-portugais, Occitan, Anglais, Espagnol, …
Du point du vue des thématiques, vous trouverez regroupés des Chansons d’Amour courtois, des Chants de Croisade, des Chants plus liturgiques comme les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X de Castille, mais aussi d’autres formes versifiées du moyen-âge qui n’étaient pas forcément destinées à être chantées : Ballades médiévales, Poésies satiriques et morales,… Nous présentons aussi des éléments de biographie sur leurs auteurs quand ils nous sont connus ainsi que des informations sur les sources historiques et manuscrites d’époque.
En prenant un peu le temps d’explorer, vous pourrez croiser quelques beaux textes issus de rares manuscrits anciens que nos recherches nous permettent de débusquer. Il y a actuellement dans cette catégorie prés de 450 articles exclusifs sur des chansons, poésies et musiques médiévales.
Sujet : poésie médiévale, littérature médiévale, ballade médiévale, poésie morale, ballade, moyen-français, poésie satirique, satire, péchés capitaux Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406) Titre : « Onques ne vi si dolereuse gent» Ouvrage : Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps, Tome I Marquis de Queux Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)
Bonjour à tous,
ans le courant du Moyen-Age tardif, Eustache Deschamps, officier de cour de petite noblesse, s’entiche de poésie. Il se réclame de Guillaume de Machaut, mais, contrairement à ce dernier, il penchera pour un art poétique, à part entière, entendons, dissocié de toute composition musicale. Du côté des formes, Eustache affectionnera particulièrement la Ballade et en deviendra même l’un des maîtres médiéval. Il en laissera près de mille sur tout sujet et tout propos, même si c’est sans doute dans les formes satiriques qu’il excellera le mieux : ses « Ballades de Moralité ».
Au fil de ses observations et de ses mésaventures, Eustache passera ainsi, son époque au crible, devenant un témoin précieux de la deuxième partie du XIVe siècle, d’autant plus précieux qu’il vivra près de soixante ans ce qui lui laissera le temps de léguer une œuvre volumineuse. Au cours de cette longue vie, il a connu les campagnes dévastées par la guerre de cent ans, la famine et la peste. Il a croisé les miséreux, abusés et pillés : il a vu l’ambition sans borne des princes, leur convoitise, leurs soudains revirements à la faveur de nouvelles alliances. Il a encore assisté à la vie curiale, sa cruauté, ses faux conseillers et toute la vacuité de ses jeux et il nous a encore laissé des réflexions plus existentielles sur les âges de la vie.
Au risque de simplifier, le socle satirique est double chez Eustache. Une partie de son sens critique repose sur des valeurs telles que la loyauté, la fidélité, le sens du service et les attentes que cela suppose. L’autre partie est plus clairement trempée de valeurs morales chrétiennes. C’est le cas de la ballade du jour. Eustache nous rapporte un de ses rêves pour mieux dresser une critique des maux de son siècle ; les terres et les temps y sont ravagés par les Sept péchés capitaux. Ces derniers y règnent en maître, selon l’auteur médiéval et de scander : « Oncques ne vi si dolereuse gens », autrement dit « Jamais je ne vis de gens si malheureux« , ou même plutôt « si triste compagnie » comme nous suggère de la traduire Jean-Patrice Boudet et Hélène Millet dans leur ouvrage : Eustache Deschamps en son temps, (éditions de la Sorbonne, 1999)
Une Ballade médiévale
(Allégorie satirique des sept péchés capitaux)
N’a pas longtemps qu’en une région Vi en dormant dolereuse assemblée : Ce fut Orgueil chevauchant le lion ; Ire (colère) emprès lui qui se fiert (férir, frapper, transpercer) d’une espée ; Sur un loup siet Envie la dervée* (folle). Dessus un chien aloit fort murmurant Avarice ; gouverne la contrée. Onques ne vi si dolereuse (1) gent.
Car elle avoit or, joyaulx à foison, Et languissoit d’acquerre entalentée* (d’acquérir davantage). Paresce après dormoit une saison ; En l’an n’a pas sa quenoille fillée. Sur l’asne siet la povre eschevelée, Qui en touz lieux est toudis* (toujours) indigent. Glotonniefut sur un ours posée : Onques ne vi si dolereuse gent.
Celle mettoit tout à destruction ; Pour gourmander avoit la Pence enflée. Luxure estoit moult près de son giron, Qui chevauchoit une truie eschaufée* (ardente, excitée) ; Mirant (s’admirant), pignant (se peignant), saloit (bondissait) comme une fée, Et attraioit maint homme en regardant : Mais trop puoit* (de puir, puer) sa trace et son alée* (chemin, route). Onques ne vi si dolereuse gent.
L’Envoy.
Princes, moult est la terre désertée Où telz vices sont seigneur et régent. Règnes s’en pert, et âme en est dampnée : Onques ne vi si dolereuse gent.
(1) malheureux, souffrant.
En vous souhaitant une excellente journée.
Frédéric EFFE
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Sujet : poésie médiévale, littérature médiévale, pauvreté, richesse, poésie morale, poèsie satirique, vieux français, langue d’Oïl. manuscrit ancien, enluminure, miniatures. Période : Moyen-âge central, XIIIe siècle. Titre : Le Roman de la Rose Auteur : Guillaume De Lorris et Jean De Meung
Bonjour à tous,
‘adage ne date pas d’hier : « L’argent ne fait pas le bonheur ». Au XIIIe siècle, l’un des plus célèbres écrit médiéval, le Roman de la Rose, abordait déjà la question des pièges liés à la course interminable aux richesses et aux avoirs. Contre l’avidité, l’avarice, et leur corollaire : la convoitise du bien d’autrui, l’ouvrage prenait ici un tour satirique, en allant jusqu’à montrer du doigt certaines classes de la société particulièrement propices, selon lui, à choir dans ces travers : marchands, usuriers et autres « lombards« , mais encore avocats et médecins.
Eloge de la pauvreté
ou Apologie du contentement ?
« Le Roman de la Rose » G de Lorris et J de Meung,
Français 24392 (XVe siècle) BnF, (à consulter ici)
L’extrait proposé ici et sa traduction en français moderne, (revisitée quelque peu) sont tirés d’un ouvrage de Louis Petit de Julleville : Morceaux choisis des auteurs français, Moyen Age et Seizième siècle (1881). Le normalien et professeur d’université du XIXe siècle, spécialiste de littérature médiévale, disait alors voir entre ces lignes, un « Éloge de la pauvreté ». On pourrait tout autant y percevoir une mise en garde contre la démesure et l’avidité: « Pour autant qu’on ouvre grand la bouche, on ne peut boire toute l’eau en Seine ». Sur le terrain moral de la lutte entre « avoir » ou « être », en littérature et poésies médiévales, c’est souvent ce dernier qui ressort victorieux, plus encore quand la poursuite de l’acquis prend la forme de l’obsession. S’il y a éloge, ici, plus que de pauvreté, c’est sans doute plutôt celle du contentement et d’un contentement finalement plus lié à une disposition d’esprit – une « attitude psychologique », dirait-on aujourd’hui -, qu’à des conditions matérielles : « Nul n’est misérable, s’il ne croit l’être, qu’il soit roi, chevalier, ou ribaud. »
En relisant ces lignes du moyen-âge central, il est utile de se souvenir aussi, qu‘entre l’idéal christique du dépouillement et les excès des marchands du temple, les valeurs spirituelles chrétiennes du monde médiéval ont ménagé une bonne place à la voix du milieu : « Benoit est qui tient le moyen », nous dira Eustache Deschamps, un peu plus d’un siècle après le Roman de la Rose, en marchant sur les traces d’Horace.
Si la pauvreté se trouve « glorifiée », par endroits dans les lettres, en dehors de certaines voies monastiques, elle n’est pas non plus souhaitée ou considérée comme un idéal à atteindre, loin s’en faut. La misère véritable ferait même plutôt peur à nombre de clercs et auteurs médiévaux qui, encore au XIIIe siècle, sont presque toujours issus d’une certaine noblesse ou bourgeoisie, fut-elle modeste. Du reste, pour coller à cette thématique de classes, dans la deuxième partie de cet extrait, au sujet de ces ribauds de la place de grève que Rutebeuf a su également si bien mettre en vers, on pourrait être tenté, de ressentir une pointe de condescendance même si, sans doute un tel jugement demeure subjectif, en plus d’être à contretemps. L’auteur semble, en effet, sincère et il met même l’accent sur une certaine « exemplarité » de ces classes déshéritées. Toutefois, en l’imaginant vivant lui-même dans une certaine aisance, quand il nous explique « regardez comme ils sont heureux, s’ils n’ont rien il s’en passe, sinon on les fait porter à l’Hotel Dieu, etc..« , un certain sens critique (sociologique et moderne) pourrait avoir tendance à nous aiguillonner. Finalement, la bonne vieille question « D’où parlez-vous ? » n’en finit jamais d’être posée, même si elle se complique d’autant, quand de nombreux siècles nous séparent de celui qui porte la plume.
« Éloge de la Pauvreté ». (Extrait du Roman de la Rose.)
Si ne fait pas richesce riche Celi qui en trésor la fiche : Car sofîsance solement Fait homme vivre richement : Car tex n’a pas vaillant dous miches Qui est plus aese et plus riches Que tex a cent muis de froment. Si te puis bien dire comment (…) Et si r’est voirs, cui qu’il desplese, Nus marcheant ne vit aese : Car son cuer a mis en tel guerre Qu’il art tous jors de plus aquerre; Ne ja n’aura assés aquis Si crient perdre l’avoir aquis, Et queurt après le remenant Dont ja ne se verra tenant, Car de riens desirier n’a tel Comme d’aquerre autrui cbatel. Emprise a merveilleuse peine, Il bee a boivre toute Saine, Dont ja tant boivre ne porra, Que tous jors plus en demorra. C’est la destresce, c’est l’ardure, C’est l’angoisse qui tous jors dure; C’est la dolor, c’est la bataille Qui li destrenche la coraille, Et le destraint en tel défaut, Cum plus aquiert et plus li faut.
Advocat et phisicien
Sunt tuit lié de cest lien ;
Cil por deniers science vendent,
Trestuit a ceste hart se pendent :
Tant ont le gaaing dous et sade,
Que cil vodroit por un malade
Qu’il a, qu’il en eust quarente,
Et cil pour une cause, trente,
Voire deus cens, voire deus mile,
Tant les art convoitise et guile !..
Non, richesse ne rend pas riche Celui qui la place en trésors. Car seul le contentement Fait vivre l’homme richement. Car tel n’a pas vaillant deux miches Qui est plus à l’aise et plus riche Que tel avec cent muids (1) de froment. Je te puis bien dire comment. Et, il est vrai, à quiconque en déplaise Nul marchand ne vit à l’aise ; Car son cœur, a mis en telle guerre Qu’il brûle toujours d’acquérir plus : Et il n’aura jamais assez de biens S’il craint de perdre ceux qu’il détient, Et court après ce qui lui manque, Et qui jamais ne sera sien. Car tel, il ne désire rien Que d’acquérir d’autrui, les biens. Son entreprise a grande peine ; Il bée pour boire toute la Seine, Quand jamais tant boire ne pourra , Car toujours, il en demeurera. C’est la détresse, c’est la brûlure, C’est l’angoisse qui toujours dure ; C’est la douleur, c’est la bataille Qui lui déchire le cœur Et l’étreint en tels tourments Que plus acquiert et plus lui manque.
Avocats et médecins
Sont tous liés par ce lien.
Ceux-là pour deniers vendent science;
Et tous à cette corde se pendent,
Gain leur est doux et agréable;
Si bien que l’un, pour un malade
Qu’il a, en voudrait quarante;
Et l’autre pour une cause, trente,
Voire deux cents, voire deux mille;
Tant les brûlent convoitise vile.
Mais li autre qui ne se lie Ne mes qu’il ait au jor la vie, Et li soflit ce qu’il gaaingne, Quant il se vit de sa gaaingne, Ne ne cuide que riens li faille, Tout n’ait il vaillant une maille, Mes bien voit qu’il gaaingnera Por mangier quant mestiers sera, Et por recovrer chauceiire Et convenable vesteiire ; Ou s’il avient qu’il soit malades, Et truist toutes viandes fades, Si se porpense il toute voie Por soi getier de maie voie, Et por issir hors de dangier, Qu’il n’aura mestier de mangier ; Ou que de petit de vilaille Se passera, comment qu’il aille, Ou iert a l’Ostel Dieu portés, La sera moult reconfortés; Ou, espoir, il ne pense point Qu’il ja puist venir en ce point Ou s’il croit que ce li aviengne, Pense il, ains que li maus li tiengno» Que tout a tens espargnera Pour soi chevir quant la sera; Ou se d’espargnier ne li cliaut, Ains viengnent li froit et li chaut Ou la fain qui morir le face, Pense il, espoir, et s’i solace, Que quant plus tost definera, Plus tost en paradis ira… Car, si corne dit nostre mestre, Nus n’est chetis s’il ne l’cuide eslre, Soit rois, chevaliers ou ribaus.
Mais cet autre qui ne se lie Qu’à chaque jour gagner sa vie Et à qui suffit ce qu’il gagne, Quand il peut vivre de son gain ; Il ne craint que rien ne lui faille, Bien qu’il n’ait vaillant une maille. Mais il voit bien qu’il gagnera à manger, quand besoin aura De quoi se procurer des chaussures et un vêtement convenable. Ou s’il advient qu’il soit malade, Et trouve toutes viandes fades, Il réfléchit à toute voie, Pour se sortir du mauvais pas Et pour échapper au danger, Qu’il n’ait pas besoin de manger, Ou que la moindre victuaille Lui suffise, vaille que vaille; Ou à l’Hôtel-Dieu, se fera porter Où sera bien réconforté. Ou peut-être ne pense-t-il point Qu’il puisse en venir à ce point. Ou s’il craint que tel lui advienne, Il pense, avant que mal le prenne, Qu’il aura le temps d’épargner Quand il lui faudra se soigner, Et s’il ne se soucie d’épargner, Viendront alors le froid, le chaud Ou la faim, qui l’emporteront, Peut-être, pense-t-il, et s’en console, Que tant plus tôt il finira, Plus tôt en paradis ira. Ainsi, comme dit notre maître, Nul n’est misérable, s’il ne croit l’être, Qu’il soit roi, chevalier, ou ribaud.
Maint ribaus ont les cuers si baus, Portans sas de charbon en Grieve ; Que la poine riens ne lor grieve : Qu’il en pacience travaillent Et baient et tripent et saillent, Et vont a saint Marcel as tripes, Ne ne prisent trésor deus pipes *; Ains despendent en la taverne Tout lor gaaing et lor espergne, Puis revont porter les fardiaus Par leesce, non pas par diaus, Et loiaument lor pain gaaignent, Quant embler ne tolir ne l’daignent; Tuit cil sunt riche en habondance S’il cuident avoir soffisance ; Plus (ce set Diex li droituriers) Que s’il estoient usuriers !…
Maints ribauds ont les cœurs si vaillants, Portant sacs de charbon en Grève* (la place de Grève), Que la peine en rien ne leur pèse; Mais ils travaillent patiemment, Et dansent, et gambadent, et sautent; Et vont à Saint-Marceau aux tripes* (en acheter), Et ne prisent trésor deux pipes; Mais dépensent en la taverne Tout leur gain et toute leur épargne ; Puis retournent à leurs fardeaux, Avec joie et sans en gémir, Ils gagnent leur pain avec loyauté, Et ne daignent ravir, ni voler; Tous ceux-là sont riches en abondance, S’ils pensent avoir leur suffisance, Plus riches (Dieu le juste le sait) Que s’ils étaient usuriers ! …
(1)Unité de mesure ancienne.
En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
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Sujet : auteur médiéval, conte moral, Espagne Médiévale, littérature médiévale, réalité nobiliaire, vassalisme, monde féodal, Europe médiévale. Période : Moyen-âge central ( XIVe siècle) Auteur : Don Juan Manuel (1282-1348) Ouvrage : Le comte Lucanor, traduit par Adolphe-Louis de Puibusque (1854)
Bonjour à tous,
n explorant la littérature et les faits de l’Espagne médiévale, nous avions, il y a quelque temps, croisé la route de Don Juan Manuel de Castille et de Léon, prince de Villena et duc de Penafiel et d’Escalona, entre autres titres.
Après avoir été l’un des tuteurs du jeune roi Alphonse XI, les deux hommes avaient fini par s’affronter dans des luttes sans merci, pour finalement se réconcilier, longtemps après, face à l’avancée des armées maures et aux exigences de la Reconquista. Entre temps, une princesse, la fille de Don Juan Manuel avait été retenue en otage, plus de 10 ans, par la couronne, de perfides guet-apens et de sanglants assassinats avaient aussi eu lieu, qui pourraient faire penser à certaines scènes parmi les plus spectaculaires du trône de fer de GRR Martin. Et, au sortir, la vie et la destinée de ce puissant et noble seigneur espagnol du XIVe siècle semblent ne rien avoir à envier aux plus grands romans d’aventure (voir portrait et bio détaillé ici). Aujourd’hui nous revenons donc à lui, à travers le plus célèbre de ses écrits : Le comte de Lucanor, précis d’éthique et de moral, considéré comme un ouvrage d’importance majeure pour la littérature espagnole médiévale.
Grands vassaux et seigneurs du moyen-âge,
entre tensions et luttes incessantes
Loin de l’image d’éternelles ripailles et de joyeuses agapes, de flamboyants tournois ou encore de grandes chasses en forêt, être noble et seigneur, dans le courant du Moyen-âge central, est loin d’être de tout repos, tout spécialement quand on se tient proche des couronnes et qu’on en est un grand vassal. S’il y eut, bien sûr, des périodes propices au relâchement, la vie des puissants du monde féodal demeure mouvementée. Sans même parler des départs pour la terre sainte qui ont ruiné un nombre non négligeable d’entre eux quand ils ne les ont pas simplement décimés, leurs devoirs envers leurs suzerains autant que leurs alliances, dans le contexte de guerres de territoire et de pouvoir incessantes, à quoi on ajoutera encore l’ambition d’autres héritiers ou de provinces voisines, forment bien des raisons pour eux d’avoir à s’inquiéter.
Si on la connait généralement mieux dans le contexte de l’Histoire française, cette réalité est présente sur de nombreuses terres de l’Europe médiévale et la vie de Don Juan Manuel pourrait presque en sembler un archétype, pour ne pas dire une caricature : entre pressions royales sur ses possessions et titres, fausses promesses et complots, mais aussi, réalité des invasions maures sur le territoire espagnol, peu de répit lui fut laissé et on retrouve cet esprit, évoqué plus haut, de tensions fréquentes sinon permanentes, entre de nombreuses lignes du Comte de Lucanor : la confiance n’y est jamais acquise, bien au contraire, c’est presque toujours la réserve et la méfiance qui l’emportent et, dans ce climat « délétère », les trêves semblent toujours chargées de la menace de futurs offensives ou de futurs traîtrises : la défaite, la mort, le déshonneur planent. C’est encore le cas dans cet Exemple XVIqui nous occupe aujourd’hui. Bien qu’arrivé à un certain âge, le noble espagnol se questionne encore sur le bien fondé de se distraire un peu. Comme nous l’apprend Adolphe-Louis de Puibusque, dont nous suivons ici la traduction, Don Juan Manuel puise d’ailleurs son inspiration dans l’Histoire, en invoquant le personnage de Fernán González (Ferdinand Gonzalez de Castille), puissant comte, seigneur et chevalier espagnol du Xe siècle, entré dans la légende. La réponse que fait ici ce dernier à son parent Nuños Lainez est, en effet, tirée de la PremièreChronique générale d’Alphonse X de Castille(Primera crónica general – Estoria de Espana). La boucle est ainsi bouclée.
Au delà du spectre de la défaite ou de la déroute, la morale de ce conte porte son propos un peu plus loin, en opposant au renom, l’oisiveté, désignée ici comme un des plus grands ennemis du prince ou de celui qui veut laisser, à la postérité, quelque souvenir de son nom.
Le Conte Lucanor
Exemple XVI : de la réponse que le comte Fernan Gonzalez fit à Nuño Lainez, son Parent.
e comte Lucanor s’entretenait un jour avec Patronio, son conseiller : « Patronio, lui dit-il, vous savez que je ne suis plus très jeune et que j’ai eu beaucoup de soucis et de peines dans ma vie : Eh bien ! je voudrais maintenant me donner du bon temps, chasser à loisir et me débarrasser enfin de tout le fardeau des affaires ; comme vous ne pouvez me conseiller que pour le mieux, dites-moi, je vous prie, ce que vous pensez de telle résolution. »
— Seigneur comte, répondit Patronio, puisque vous demandez un avis raisonnable, je voudrais qu’il vous plût d’apprendre ce que le comte Fernan Gonzalez dit un jour à Nuño Lainez.
— Volontiers, dit le comte.
Et Patronio poursuivit ainsi :
— Le comte Fernan Gonzalez, qui résidait à Burgos, avait eu fort à faire pour défendre ses domaines ; il arriva un moment de tranquillité qui lui permit de respirer un peu plus librement : alors Nuño Lainez, pensant que tout irait au mieux désormais l’engagea à se donner quelque répit et à ménager ses pauvres gens : » Certes, lui répliqua le comte, personne ne désire plus que moi se donner congé et liesse, mais j’ai guerre avec les Mores, avec les Léonais, avec les Navarrais, et si je me croise les bras, mes ennemis ne manqueront pas d’en profiter pour fondre sur mes terres ; je sais que s’il me plait de chasser avec de bons faucons et de chevaucher sur de bonnes mules dans tout le pays d’Arlanza, j’en suis bien le maître ; mais il pourra m’arriver ce que dit le proverbe : L’homme mourut et sa renommée avec lui : tandis que si je n’ai le souci que d’échapper à l’oisiveté, de tout faire pour me défendre et de laisser bonne mémoire, on retournera le proverbe en disant : L’homme mourut, mais non sa renommée. Puisqu’un jour nous devons tous trépasser, bons ou mauvais, il ne conviendrait pas, ce me semble, de sacrifier à l’amour du plaisir des devoirs dont l’accomplissement peut faire vivre notre nom en ce monde longtemps après que nous n’y serons plus.
— Et vous, seigneur comte Lucanor, qui savez aussi qu’il vous faudra mourir, occupez-vous toujours de votre réputation, et n’immolez rien à l’amour du repos ou du plaisir, si vous tenez à ce que votre nom vous survive.
Le comte goûta beaucoup ce conseil, il le suivit et s’en trouva bien. Don Juan Manuel, estimant aussi que la leçon était utile à retenir, la fit écrire dans ce livre et composa deux vers qui disent ceci :
« Nos jours sont peu nombreux, qui veut être cité Ne doit se reposer que dans l’éternité. »*
*On notera que bien que très réussis, les deux vers de fin, issus de la traduction de A de Puibusque sont très librement inspirés de l’original.
Version espagnole (ancien) original :
« Si por viçio et por folgura la buena fama perdemos, la vida muy poco dura, denostados fincaremos. »
Si par vice ou par folie Nous perdons notre renommée La vie est de courte durée Nous demeurerons injuriés (déshonorés).
Version espagnole moderne
« Si por descanso y placeres la buena fama perdemos, al término de la vida deshonrados quedaremos. »
Si par paresse ou pour céder aux plaisirs, nous perdons notre renommée A la fin de notre vie, nous resterons déshonorés.
En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes
Sujet : musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, vierge, pèlerin, pèlerinage médiéval, Rocamadour. Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle Auteur : Alphonse X (1221-1284) Titre : Cantiga 159 Non sofre Santa María Ensemble : Clemencic Consort Album : Troubadours, Cantigas de Santa Maria (1981)
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous repartons pour l’Espagne médiévale et la cour d’Alphonse X de Castille avec l’étude et la traduction en français d’une nouvelle Cantiga de Santa Maria. Si ces chants dévots à la vierge témoignent de la force du culte marial au Moyen Âge central, la péninsule ibérique est loin d’être la seule à s’y adonner.
Des nombreux pèlerinages aux cathédrales que l’on édifie en son nom dans ce même XIIIe siècle, on retrouvera le culte marial sur de nombreuses terres de l’Europe médiévale. Il sera aussi largement présent dans la littérature, et chez de nombreux auteurs, trouvères et troubadours, cet amour de la vierge qui prendra même, par endroit, des formes clairement empruntées à la lyrique courtoise.
Le miracle de la Cantiga 159
Sainte-Marie et la protection des pèlerins
La Cantiga 159 dont il est question aujourd’hui est un nouveau récit de miracle. A l’image d’un grand nombre de pièces de ce corpus, il touche les pèlerins et leur protection. Si les interventions miraculeuses de la Sainte telles qu’on les rapporte au Moyen Âge, sont de toutes sortes, jusqu’aux plus impressionnantes : guérison, résurrection, etc… Dans le cas de cette Cantiga, le miracle prendra une forme presque plus anodine ou moins spectaculaire, pourrait-on dire, puisqu’il s’exercera sur une pièce de viande destinée à nourrir des pèlerins et qu’on leur avait dérobée.
Au niveau symbolique, on ne peut s’empêcher de mettre ici en regard la relative « insignifiance » du morceau de nourriture contre le signifié de sa retrouvaille et de sa mise en mouvement miraculeuses. Si la Sainte peut animer des objets qui ne le sont normalement plus, le récit est surtout clair sur le fait qu’elle n’accepte pas qu’on spolie, de quelque manière, les pèlerins qui viennent l’honorer.
Cette protection à l’égard de ses ouailles est si grande qu’elle s’exerce jusque dans les moindres détails et elle répare ainsi toute déconvenue qui peut leur survenir, fusse-t-elle minime. Comme le scandera le refrain : « Non sofre Santa María de seeren perdidosos, os que as sas romarías, son de fazer desejosos. » , Sainte-Marie ne souffre pas que soient « perdants », ceux qui sont désireux de faire ses pèlerinages.
Pèlerinage médiéval à Rocamadour,
vierge noire et livre des miracles
De nombreux pèlerinages sont attestés dès le XIIe siècle à Rocamadour. On y vient des quatre coins de France et même d’Europe pour y honorer les reliques de Saint-Amadour, mais aussi pour y prier la vierge noire. L’histoire fait également remonter l’origine de cette madone de bois sculptée à ce même Amadour, ermite local qui, selon la légende, aurait été l’ancien disciple du Christ, connu sous le nom de Zachée et qui, à une époque reculée, serait venu en Gaule, pour y répandre le culte.
En 1166, on découvrit le corps du saint sur le site ce qui renforça grandement la réputation du lieu. Peu après, en 1172, les miracles survenus à Rocamadour donneront le jour à la rédaction d’un Manuscrit en latin qui a été depuis traduit en français moderne (voir Les Miracles de Notre-Dame de Roc-Amadour de Edmond ALBE, H. Champion, 1907). Au nombre de cent-vingt-six, ces récits miraculeux assez courts et rédigés très simplement, sont, là encore, de tous ordres : guérison, rémission miraculeuse, protection, fertilité, etc… Ce manuscrit médiéval et ses récits contribuèrent, sans doute, au succès de l’endroit auprès des pèlerins.
Jusque là, nous n’avons pas trouvé dans cet ouvrage, trace du récit exact de la Cantiga 159 mais il semble qu’il n’ait consigné qu’un nombre restreint des miracles qu’on prêtait alors à Rocamadour et qui devaient circuler dans la tradition orale.
Près d’un siècle plus tard, ils étaient, à l’évidence suffisamment vivaces pour traverser les frontières et s’étendre jusqu’à la cour d’Alphonse le Sage. Dans l’esprit de la Cantiga du jour et sans la reprendre mot pour mot. on en retrouve quelques-uns, dans le manuscrit, qui détaillent le sort fait aux brigands et voleurs qui s’en prennent aux pèlerins.
Rendus aveugles ou muets, paralysés, frappés de folie et d’autres disgrâces, à Rocamadour comme ailleurs, les récits de miracles médiévaux semblent bien s’accorder sur le fait qu’il ne fait pas bon s’en prendre aux pèlerins qui ont abrité leur foi en la vierge.
L’interprétation de la Cantiga 159par le Clemencic Consort
« Troubadours, Cantigas de Santa Maria »,
un quadruple album de choix du Clemencic Consort
On trouve cette Cantiga 159 reprise par de nombreux ensembles de musique médiévale. Loin des multiples interprétations lyriques qui peuvent avoir leur charme, nous avons choisi, aujourd’hui, la version largement plus « terrienne » ou « terrestre » du Clemencic Consort.
En plus de son orchestration enlevée et festive, la voix de René Zosso n’a pas son pareil pour ramener les musiques médiévales dans une certaine « vision » de leur ferment d’origine. Il nous propose encore ici quelque chose de rugueux et d’enlevé à la fois qui se livre généreusement et sans sophistication et finit par créer une vraie relation de proximité. La magie opère.
Nous voilà presque revenu au cœur d’une cité médiévale, face à un troubadour ou devant un groupe de pèlerins festifs du Moyen Âge et l’on se plait à imaginer qu’en dehors des cours royales et princières, les Cantigas de Santa Maria ont pu aussi être cela : des chants proches du peuple et qu’on pouvait entendre dans les rues.
Enregistrée à la toute fin des années 70, chez Harmonia Mundi, on peut retrouver cette interprétation de la Cantiga 159 dans un superbe album d’anthologie du Clemencic Consort qui réunit pas moins de 4 CDs : les deux premiers présentent vingt-deux pièces choisies parmi les plus prestigieux troubadours du Moyen Âge central. Les deux autres sont entièrement dédiés aux Cantigas d’Alphonse le Sage et proposent 27 d’entre elles.
On peut encore trouver à la vente cette production qui fait honneur à cette grande formation médiévale. Voici un lien utile pour plus d’informations : Troubadours / Cantigas De Santa Maria.
Paroles et traduction de
La Cantiga de Santa Maria 159
Como Santa María fez descubrir ũa pósta de carne que furtaran a ũus roméus na vila de Rocamador.
Voilà comment Sainte Marie fit retrouver une tranche de viande qu’on avait dérobé à des pèlerins en route pour Rocamadour.
Non sofre Santa María | de seeren perdidosos os que as sas romarías | son de fazer desejosos.
Sainte Marie ne souffre pas que soient perdants ceux qui sont désireux de faire ses pèlerinages.
E dest’ oíd’ un miragre | de que vos quéro falar, que mostrou Santa María, | per com’ éu oí contar, a ũus roméus que foron | a Rocamador orar como mui bõos crischãos, | simplement’ e omildosos.
Non sofre Santa María | de seeren perdidosos…
Et à ce propos, j’ai entendu un miracle, dont je veux vous parler, Que fit Sainte Maria, comme je l’entendis conter Pour des pèlerins qui étaient partis prier à Rocamadour Comme de très bons chrétiens, avec simplicité et humilité.
refrain
E pois entraron no burgo, | foron pousada fillar e mandaron comprar carne | e pan pera séu jantar e vinno; e entre tanto | foron aa Virgen rogar que a séu Fillo rogasse | dos séus rógos pïadosos
Non sofre Santa María | de seeren perdidosos…
Et quand ils entrèrent dans le bourg, ils y cherchèrent un refuge Et s’en furent acheter de la viande et du pain pour leur dîner Ainsi que du vin : Et entre temps, ils s’en allèrent prier la vierge Pour qu’elle intercède auprès de son fils de ses pieuses prières
refrain
Por eles e non catasse | de como foran errar, mais que del perdôn ouvéssen | de quanto foran pecar. E pois est’ ouvéron feito, | tornaron non de vagar u o séu jantar tiínnan, | ond’ éran cobiiçosos.
Non sofre Santa María | de seeren perdidosos…
Afin qu’il ne tienne pas compte de leurs errances passés Mais qu’il leur accorde son pardon pour tous leurs péchés. Et une fois cela fait, ils revinrent sans s’attarder Sur les lieux de leur dîner, dont ils se faisaient d’avance une joie.
refrain
E mandaran nóve póstas | meter, asse Déus m’ampar, na ola, ca tantos éran; | mais poi-las foron tirar, acharon end’ ũa menos, | que a serventa furtar lles fora, e foron todos | porên ja quanto queixosos.
Non sofre Santa María | de seeren perdidosos…
Et ils décidèrent de mettre neuf tranches de viande, que Dieu me garde Dans la marmite, car c’était leur nombre, Mais quand ils allèrent les chercher Ils virent qu’il en y avait une en moins, que la servante leur avait dérobé Et pour cette raison, ils se plaignirent grandement (ils furent très contrariés)
refrain
E buscaron pela casa | pola poderen achar, chamando Santa María | que lla quisésse mostrar; e oíron en un’ arca | a pósta feridas dar, e d’ ir alá mui correndo | non vos foron vagarosos.
Non sofre Santa María | de seeren perdidosos…
Et ils cherchèrent dans toute la maison, pour pouvoir la retrouver Appelant Sainte-Marie pour qu’elle veuille bien leur montrer, Et ils entendirent alors dans un coffre, la tranche qui donnait des coups, Et alors ils se précipitèrent dans cette direction, sans faire de détour.
refrain
E fezéron lóg’ a arca | abrir e dentro catar foron, e viron sa pósta | dacá e dalá saltar; e saíron aa rúa | muitas das gentes chamar, que viron aquel miragre, | que foi dos maravillosos
Non sofre Santa María | de seeren perdidosos…
Et, ensuite, ils firent ouvrir le coffre et à l’intérieur ils regardèrent et virent le morceau de viande qui sautait de tous côtés Et ils sortirent dans la rue, pour appeler grande quantité de gens Qui assistèrent à ce miracle, qui fut parmi les merveilles
refrain
Que a Virgen grorïosa | fezéss’ en aquel logar. Des i fillaron a pósta | e fôrona pendorar per ũa córda de seda | ant’ o séu santo altar, loando Santa María, | que faz miragres fremosos.
Non sofre Santa María | de seeren perdidosos…
Que la vierge glorieuse accomplit en ce lieu. A partir de là, ils prirent la pièce de viande et la suspendirent A un cordon de soie, devant l’autel de Sainte-Marie En louant cette dernière pour ses merveilleux miracles.
Sainte Marie ne souffre pas que soient perdants ceux qui sont désireux de faire ses pèlerinages.