Archives par mot-clé : Moyen Âge central

Octobre médiéval à la Basilique cathédrale Saint-Denis

Sujet : concerts, musiques médiévales, patrimoine, cathédrale, ensemble médiéval, site classé, conférences.
Période : Moyen Âge central à tardif.
Événement : Octobre médiéval 2026
Dates : 4 concerts de musique médiévale et 2 conférences, octobre 2026.
Lieu : Basilique cathédrale Saint-Denis, Centre des Monuments nationaux, 1, rue de la Légion d’Honneur, Saint-Denis

Bonjour à tous,

e mois d’octobre sera de nouveau médiéval à la Basilique cathédrale Saint-Denis. L’événement, proposé par le Centre des monuments nationaux, séduit et cette nouvelle édition devrait encore confirmer son succès.

La recette est simple et ambitieuse à la fois : proposer des concerts d’exception dans le cadre patrimonial unique. La Basilique Saint-Denis est incontestablement un des plus prestigieux édifice religieux classé d’Île de France. Le programme musical se complète également de deux conférences sur des thèmes touchant le patrimoine et l’Histoire médiévale.

Les Concerts de musique médiévale

Pour cette nouvelle édition, quatre concerts vous attendent dans le chevet gothique du monument. Les performances scéniques seront suivies d’échanges et dialogues avec le public (présentation d’instruments, contexte et travail de restitution, etc…).

Ai Lemozi : du chant monastique à la lyrique des troubadours en Aquitaine

Interprètes : Ensemble Beatus
Date : Samedi 3 octobre – 16H30

Jean-Paul Rigaud, directeur de l'Ensemble Beatus, portrait.

Au programme, chants grégoriens et récital autour du graduel de Saint-Yriex (manuscrit BnF Latin 903), daté du XIe siècle. On y entendra de rares pièces issues de la tradition des chrétiens de Gaule, du temps des mérovingiens.

L’ensemble Beatus a été fondé en 2005. Sous la direction de Jean-Paul Rigaud, il s’est spécialisé sur le répertoire médiéval. Il explore les chants grégoriens, mais aussi les œuvres des premiers troubadours jusqu’aux compositeurs et maîtres de musique du Moyen Âge tardif.

Paris gothique : une visite guidée musicale dans le Paris de 1250

Interprètes : Ensemble Rue des Chantres
Date : Samedi 10 octobre – 16H30

Ce voyage original mené par le trio vocal l’Ensemble Rue des Chantres vous propose une exploration en musique du Paris du milieu du 13e siècle.

L'Ensemble de musique médiévale "Rue des Chantres"

L’ensemble Rue des Chantres s’est formé en 2019, sous l’impulsion d’Erwan Picquet, Vincent Pislar et de Christian Ploix. Pour ces trois chantres de Notre-Dame, l’envie de partager les chants interprétés historiquement entre les murs de la célèbre cathédrale s’est imposée un point de départ naturel avant de s’élargir vers d’autres horizons.

Le concert explorera ici le spectacle vivant, avec des projections d’extraits de manuscrits et d’iconographie issu du répertoire proposé.

Les Anges musiciens : à la découverte des instruments du Moyen Âge

Interprètes : Ensemble Obsidienne
Date : Vendredi 16 octobre – 20H00

Nous avons tous en tête les anges sculptés des églises ou des cathédrales et leurs instruments musicaux. Pour ce concert, l’ensemble Obsidienne a voulu relever le défi de nous les faire entendre. Musique du ciel pour instruments anciens et découvertes étonnantes sont au programme de ce concert à ne pas manquer. On pourra y écouter, entre autres pièces, des extraits des cantigas de Santa Maria ou encore des chansons plus tardives du célèbre manuscrit de Bayeux (ms Français 9346).

L'ensemble de musiques médiévales et renaissantes Obsidienne

Mené par Emmanuel Bonnardot, l’ensemble Obsidienne est de ces formations que l’on ne présente plus. Formé en 1993, largement primé depuis pour ses interprétations, il a proposé de nombreux programmes pour un répertoire allant du Moyen Âge central aux polyphonies renaissantes.

Je loe amours : chansons à la cour de Bourgogne au XVe siècle

Interprètes : Anne Delafosse et Angélique Mauillon
Date : Samedi 24 octobre – 16H30

Ce concert vous entraînera à la découverte de la courtoisie du Moyen Âge tardif à la cour de Bourgogne. A l’exploration d’un style et de compositeurs demeurés anonymes ou confidentiels, il aura pour guide principal le Manuscrit Ms Canon ou Misc 213 de la Bodleian Library d’Oxford.

Angelique Mauillon et Anne Delafosse, passion musiques médiévales

Anne Delafosse et Angélique Mauillon, les deux interprètes de talent au service de ce programme, sont coutumières du répertoire médiéval et des musiques anciennes. Leur complicité scénique et musicale patinée au fil de nombreuses années, viendra s’ajouter à leur passion et leur enthousiasme contagieux pour produire un autre concert d’exception à ne pas manquer.


Les Conférences

Deux conférences viennent dont compléter ce programme musical pour les férus d’histoire médiévale et de patrimoine.

Notre-Dame de Paris et Saint-Denis : émulations et rivalités de deux grandes voisines à la fin du Moyen Âge

Conférencier : Damien Berné
Date : Mardi 6 octobre – 19H30

Cette conférence permettra d’explorer les interactions, relations et frictions entre les deux géantes chrétiennes de la région parisienne. La période porte du Moyen Âge central (12e siècle) au tardif.

Archiviste paléographe et docteur en histoire de l’art, Damien Berné est également conservateur en chef de la collection de sculpture médiévale du musée de Cluny (musée national du Moyen Âge).

Compositrices, interprètes, mécènes : les actrices de la musique médiévale

Conférencière : Anne Ibos-Augé
Date : Mardi 13 octobre – 19H30

Octobre médiéval 2026, affiche de l'événement de la basilique cathédrale Saint-Denis

Au programme de cette conférence, une exploration dans les archives du Moyen Âge à la découverte de trobairitz et compositrices du Moyen Âge, mais aussi d’héroïnes littéraires ou de figures culturelles ayant compté dans la musique médiévale.

Musicologue agrégée, Anne Ibos-Augé est actuellement associée à l’Institut de recherche en musicologie de la Sorbonne. Elle est également membre de la Société française de musicologie.

Pour le détail des réservations et des tarifs, veuillez consulter directement le site officiel de la Basilique Saint-Denis.


Retrouvez nos articles sur les éditions précédents de cet événement aux liens suivants : Edition 2024 – Edition 2025 (avec présentation de la Basilique et de son histoire) – Conférence Marc Bloch 2026

En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric Effe.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

Egeria, un voyage musical aux confins du Moyen Âge

Sujet : concert, musique médiévale, pèlerinage, Marco Polo, Egéria, chants polyphoniques.
Période : Moyen Âge haut à tardif.
Evénement : concert et album
Album : Voyage au monde des Merveilles.
Ensemble : Egeria
Dates : 31 mai 2026, 18h.
Lieu : église Saint-Pierre de Montmartre (Paris)

Bonjour à tous,

uand Egérie (Egéria), pélerine du IVe siècle rencontre, à plus de huit siècles de distance, un célèbre explorateur du Moyen Âge, cela donne un moment de musique unique pour quatre belles voix, celles de l’ensemble féminin Egeria auquel la voyageuse médiévale avait déjà inspiré son nom.

Egérie et Marco Polo : deux voyageurs médiévaux à travers les siècles

De Benjamin de Tudèle à Ibn Battuta et d’autres encore, le Moyen Âge a connu de grands voyageurs médiévaux. Plus que la soif d’aventure qui caractérise les modernes, nombre de ces découvreurs l’ont fait pour des motifs religieux ou spirituels. C’est le cas d’Egérie, pèlerine chrétienne des premiers siècles de notre ère.

Dans le dernier quart du IVe siècle (circa 380), cette citoyenne de l’Empire romain d’origine hispanique entreprit un large périple vers l’Orient, au départ de Galice.

A cette période reculée, ils sont déjà quelques-uns à vouloir découvrir les lieux saints d’Orient jusqu’à Jérusalem et être touchés par leur grâce. Tous n’entreprennent pas le voyage, loin s’en faut, et Egéria compte parmi les pionnières à venir d’aussi loin.

Egérie aux confins de la terre sainte

Le journal d'Egeria, page du Codex Aretinus 405, Bibliothèque d'Arezzo (Biblioteca Città Arezzo).

De son large périple, la pèlerine chrétienne laissera un témoignage exceptionnel qui mit plus de 700 ans à être mis au jour. Il fallut, en effet, attendre la fin du XIXe siècle pour qu’une copie de son carnet de voyage, datée du XIe siècle et du Moyen Âge central, soit retrouvée.

Le manuscrit, partiellement conservé, permit de découvrir une partie de son périple du Mont Sinaï à Constantinople. Ce codex est, aujourd’hui, sous la bonne garde de la Bibliothèque d’Arezzo en Italie sous la référence Codex Aretinus 405 (image ci-contre, codice Aretino 405).

L’étonnant voyage d’Egéria couvrit plusieurs années et ne s’interrompit pas en terre sainte. Portée par la foi, elle le poursuivit aux confins de la Syrie et de l’Egypte sur les traces d’autres sanctuaires chrétiens et tombeaux d’apôtres. A la lecture de tels exploits, on comprend combien une telle personnalité a pu inspirer la formation vocale espagnole Egeria.

Marco Polo et son livre des Merveilles

Enluminure médiévale tiré du ms français 2810, Marco Polo et le livre des merveilles. Un bateau de bois sur une rivière près de fortifications où se tiennent des homme en tunique et leurs chameaux.
Une enluminure du ms Français 2810, le livre des merveilles de Marco Polo (sur Gallica)

A l’autre bout du Moyen Âge, près de huit siècles après la pélerine galicienne, le périple de l’explorateur médiéval Marco Polo est de ces aventures que l’on ne présente plus tant son Devisement du Monde ou Livre des Merveilles l’a popularisé.

En dehors du célèbre ms Français 2810 de la BnF et ses extraordinaires enluminures, plus de 140 manuscrits sont encore recensés. C’est dire le succès rencontré par le récit de l’explorateur vénitien, succès qui déborda largement du Moyen Âge vers les siècles suivants.

Voilà donc le cadre posé et nos deux voyageurs médiévaux présentés. Evoquer en musique leurs deux itinéraires au sein d’un monde médiéval encore chargé de mystères était une entreprise aussi originale qu’audacieuse et c’est le défi qu’a relevé, avec brio, l’ensemble Egeria.


L’ensemble vocal Egeria
et la passion des musiques médiévales

Depuis sa formation par les musiciennes et musicologues Lucía Martín-Maestro Verbo et Fabiana Sans Arcílagos, l’ensemble Egeria explore le répertoire polyphonique médiéval au plus près des manuscrits, avec le parti-pris de le restituer comme un art et une expérience vivante.

L'ensemble vocal Egeria, portrait de la formation avec Lucía Martín-Maestro Verbo, Fabiana Sans Arcílagos, Julia Marty et Estela Vicente Diaz

Cette jeune formation d’origine espagnole n’a pas attendu pour se faire remarquer de la scène musicale. Son premier album Imperatrix Agatha : Monodies et polyphonies du Tropario de Catane s’était déjà signalé avec deux premiers prix : le Prix MIN du Meilleur Album de Musique Classique 2024 et le Prix GEMA du Public du Meilleur Album 2024.

Depuis quelques années, le talentueux quatuor vocal féminin a poursuivi son ascension vers les étoiles de la scène médiévale, en enchaînant de nombreux concerts. Il s’est ainsi produit dans de prestigieux festivals en Europe mais aussi au Mexique et à travers le monde. Le souffle de leur égérie, comme son goût du voyage, semble donc bel et bien l’avoir inspiré.

En dehors de ses activités scéniques, ses fondatrices donnent aussi divers cours et ateliers à l’international, pour faire partager leur passion des musiques et du patrimoine musical médiéval d’Espagne et d’ailleurs. Nous vous laisserons découvrir toutes ces activités sur le site officiel d’Egeria.

Voyage au monde des Merveilles : l’album

On se souvient que Jordi Savall et sa formation Hesperion XXI avaient, entrepris, il y a quelque temps, d’emboiter le pas du célèbre voyageur médiéval Ibn Battuta. Ici, l’ensemble Egeria a plutôt fait le choix d’assembler deux grandes aventures en une seule. De Egérie à Marco Polo, l’itinéraire s’effectue dans l’espace comme dans le temps et on y voyage de l’Europe du Moyen Âge central à tardif, jusqu’aux confins de l’Orient et même de l’Asie.

Pochette de l'album CD de 'Viaje al Mundo de las Maravillas' de l'ensemble vocal  Egeria.

Sur près de 45 minutes d’écoute, ce Voyage au monde des Merveilles (Viajas al mundo de las Maravillas) présente ainsi 21 pièces entre lesquelles de nombreux chants à la vierge, chants liturgiques ou encore chants de pèlerinage. La richesse des sources et des berceaux musicaux représentés est tout à fait, remarquable.

Au sortir, ce beau parcours musical itinérant vous mènera au travers de nombreux manuscrits des XIIe et XIIIe siècles jusqu’à des incursions vers les polyphonies du Moyen Âge tardif. L’itinéraire est unique et vous entraînera de l’Espagne à l’Italie jusqu’aux terres maronites ou chinoises du Moyen-Âge.

Artistes présents sur cet album

Lucía Martín-Maestro Verbo (voix, lyre et direction musicale),
Fabiana Sans Arcílagos (voix, percussion et co-direction), Julia Marty (voix), Ileana Ortíz Rodríguez (voix).


Concert événement

Le 31 mai à 18h00, un concert sera donné à l’église Saint-Pierre de Montmartre (Paris, 18e) pour présenter ce programme et cet album. Nous espérons que vous serez nombreux à pouvoir y assister.


En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

Chanson de toile pour une belle mal mariée et maltraitée

Sujet : musique  médiévale, chansons de toile, chanson de mal mariée, amour courtois, maltraitance, vieux français, trouvères, langue d’oïl.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : anonyme
Titre : En un vergier, lez une fontenele
Interprète :  Ensemble Ligeriana
Album : Chansons de toile, Bele Ysabiauz pucele bien aprise (2007)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous faisons route vers le Moyen Âge central et le XIIIe siècle pour y découvrir une nouvelle chanson de toile. Cette pièce en vieux français est l’œuvre d’un trouvère demeuré anonyme.
À l’habitude, nous vous en proposerons un commentaire, des sources manuscrites, ainsi qu’une version en musique et une traduction en français actuel.

Cuens Guis ou « En un Vergier » : chanson de toile ou de mal mariée ?

Comme dans de nombreuses chansons de toile, il est question ici d’une belle d’origine noble (ici c’est même une fille de roi) qui attend son amant. En l’occurrence, ce dernier est lui aussi de sang bleu puisqu’il s’agit d’un comte.

Au delà du thème de la belle amoureuse et son attente, celui de la mal-mariée ressort, plus encore, de cette chanson médiévale. La brutalité du récit pourrait même éclipser sa dimension courtoise si cette dernière ne triomphait à la fin, dans une certaine mesure.

Contre les médisants qui se tiennent si souvent en arrière plan dans la lyrique courtoise, on verra que la belle paye ici, très concrètement et dans sa chair, le prix de sa passion secrète.

Mauvais mariage, maltraitance et prix des amours courtoises

Prisonnière d’une union arrangée avec un vieillard, la dame est inconsolable et son cœur est ailleurs. Séquestrée jour et nuit par ce mauvais mari, elle sera violement battue par lui après qu’il l’ait surprise en train de s’épancher sur sa peine et son amour.

Le cadre idyllique du verger (lieu d’amour ou de transgression ?) se transformera donc, pour elle, en un théâtre de supplice et de châtiment. Face à ce mari ivre de jalousie, la nature dangereuse des jeux amoureux courtois se trouve explicitement soulignée ici.

Dans la lyrique courtoise, c’est assez peu fréquent pour être souligné. On y meurt, en effet, souvent d’amour mais de manière plus allégorique que littérale.

Quoi qu’il en soit, il en faudra plus pour freiner les amours de la belle ; sa seule consolation sera l’espoir d’une nouvelle rencontre secrète avec son amant. Dieu lui-même intercédera pour exaucer ses vœux, sauvant ainsi doublement l’amour véritable et la courtoisie.

Aux sources manuscrites de cette chanson

Le premier paragraphe de cette chanson est tiré, à peu de variation près, du Lai d’Aristote. Ce fabliau,  attribué originellement à Henri d’Andeli (trouvère normand du XIIIe siècle) et plus récemment à Henri de Valenciennes, rencontra un franc succès au Moyen Âge 1.

Dans ce récit satirique, le philosophe et mentor d’Alexandre le Grand se trouve trompé et ridiculisé par une courtisane qui le chevauchera même littéralement au vue et au su de tous.

La chanson "comte guis ou en un vergier lez une fontenele" dans le ms Français 20050 de la BnF, dit chansonnier de Saint-Germain-des-Prés.
« En un vergier lez une fontenele » dans le ms Français 20050 de la BnF (à découvrir sur gallica.fr).

Pour la version notée musicalement de cette chanson de toile, on citera ici le manuscrit médiéval ms Français 20050 de la BnF, également connu sous le nom de Chansonnier de Saint-Germain-des-près.

Daté du XIIIe siècle, cet ouvrage propose sur 173 feuillets des pièces variées de trouvères et de troubadours du Moyen Âge central. Sur l’ensemble des textes présentés, vingt-quatre pièces sont notées musicalement dont celle du jour. De nombreuses lignes de partitions y sont présentes mais sont restées vides de notes.

Pour sa transcription en graphie moderne, vous pourrez retrouver cette chanson médiévale aux côtés de nombreuses autres dans Le Romancero françois de Paulin Paris, daté de 1833 et sous-titré : Histoire de quelques anciens trouvère et choix de leurs chansons, le tout nouvellement recueilli.

L’interprétation en musique que nous avons choisie est celle de l’ensemble médiéval Ligeriana.

La version musicale de cette chanson de toile par l’ensemble Ligeriana

L’ensemble Ligeriana et les chansons de Toile

L’ensemble musical Ligeriana a été fondé au début de l’année 2000 par Katia Caré, directrice, musicienne et chanteuse reconnue de la scène musicale médiévale ( voir notre portrait de l’ensemble Ligeriana et sa discographie.

En 2007, la formation faisait une incursion dans les chansons de toile du XIIIe siècle. Enregistré à l’abbaye de Fontevraud, cet album présentait sept pièces médiévales pour plus de 73 minutes d’écoute.

Chanson de Toiles, l'album de Ligeriana.

On y trouve quelques chansons d’auteurs anonymes aux côtés de trois d’autres attribuées à Audefroi le Bastart (Audefroi le Bâtard), trouvère artésien de la fin du XIIe siècle.

L’album ne semble pas avoir été réédité à ce jour mais vous pourrez peut-être le trouver en passant par votre disquaire habituel ou sur certaines plateformes de streaming légales.

Musciens ayant participé à cet album

Carole Matras (voix, harpe), Estelle Nadau (voix), Caroline Montier (voix), Estelle Garreau-Boisnard (voix, flûte traversière médiévale), , Évelyne Moser (narration, vielle à archet, psaltérion), Florence Jacquemart (flûtes à bec médiévales), Katia Caré (voix et direction)


« En un vergier, lez une fontenele »,
version originale en langue d’oïl


En un vergier, lez une fontenele,
Dont clere est l’onde et blanche la gravele,
Siet fille a roi, sa main a sa maxele.
En sospirant son douz ami rapele
“Ae, cuens Guis amis,
La vostre amors me tout salas et ris!”

Cuens Guis amis, com male destineie!
Mes pere m’a a un viellart donee,
Qui en cest meis m’a mise et enserree:
N’en puis eissir a soir n’a matinee.
“Ae, cuens Guis…”

Li mals mariz en oï la deplainte.
Entre el vergier, sa corroie a deseeinte.
Tant la bati q’ele en fu perse et tainte :
Entre ses piez por pou ne l’a estainte.
“Ae, cuens Guis…”

Li mals mariz, qant ill’ot lai dangie,
Il s’en repent, car il ot fait folie,
Car il fu ja de son pere maisnie.
Bien seit q’ele est fille a roi, koi qu’il die.
“Ae, cuens Guis…”

La bele s’est de pameson levee.
Deu reclama par veraie penseie:
“Bels sire douz, ja m’avez vos formee ;
Donez moi, sire, que ne soie obliee,
Ke mes amis revengne ainz la vespree.”
“Ae, cuens Guis…”

Et nostre Sires l’a molt bien escoutee:
Ez son ami, qui l’a reconfortee.
Assis se sont soz une ante ramee ;
La ot d’amors mainte larme ploree.
“Ae, cuens Guis…”


Traduction en français actuel

Dans un verger, près d’une source,
Où l’eau est limpide et le sable blanc,
Est assise la fille d’un roi, sa main posée sur sa joue (maxele : joue ou menton) .
En soupirant, elle se souvient de son doux amant :
« Hélas, comte Guy, mon amour,
Mon amour pour vous a chassé toute consolation et toute joie ! »

« Comte Guy, mon ami, quel triste sort !
Mon père m’a donnée à un vieillard,
Qui, dans cette maison, m’a mise et enfermée:
Je n’en puis sortir ni le matin ni le soir :
Hélas, comte Guy, mon amour… »

Le mauvais mari entendit ses lamentations ;
Il entra dans le verger et ôta sa ceinture.
Il la battit tellement qu’elle fut couverte de bleus,
Gisant à ses pieds ; il faillit la tuer.
Hélas, comte Guy, mon amour…

Le mauvais mari, après l’avoir meurtrie (maltraitée),
Regretta son acte, car c’était une folie.
Comme il était de la maison (maisnie) du père de sa femme,
Il savait bien, quoi qu’il en dise, qu’elle était fille de roi,
Hélas, comte Guy, mon amour…

La belle dame ayant repris ses esprits.
Implora Dieu de tout son cœur :
« Beau et doux Seigneur qui m’avez créée,
Accordez moi, sire, que je ne sois oubliée,
Et que mon amant revienne avant le soir :
Hélas, comte Guy, mon amour…

Et notre Seigneur exauça sa prière :
C’est son amant qui la consola.
Et ils s’assirent sous un bosquet feuillu (branche d’arbre feuillu)
Où elle versa bien des larmes d’amour.
Hélas, comte Guy, mon amour…


Découvrez d’autres chansons semblables à celle-ci :

En vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

  1. Voir manuscrit 3516, Bibliothèque de l’Arsenal, Paris ↩︎

Marie de France : Le Loup & la grue ou l’ingratitude des tyrans

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie satirique, langue d’oïl, ingratitude, tyran, bestiaire médiéval.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)

Bonjour à tous,

n route pour le XIIe siècle à la découverte d’une nouvelle fable de Marie de France. Au Moyen Âge central, la première poétesse en langue française nous a légué de nombreuses histoires de ce type en s’inspirant indirectement du legs de Phèdre.

Dans l’histoire du jour, il sera question d’un loup et d’une grue et, à travers leurs mésaventures, de l’ingratitude des tyrans envers les petites gens se trouvant sur leurs fiefs.

Nos contemporains connaissent bien plus sûrement ce conte animalier sous un autre titre même si la forme n’en varie guère. Longtemps après Marie de France, Jean de La Fontaine et sa plume talentueuse allaient, en effet, lui redonner un nouveau souffle pour le faire perdurer bien des siècles après lui.

L’homme de lettres du XVIIe siècle garderait le loup mais changerait l’oiseau pour faire de la grue une cigogne. L’ingratitude des puissants resterait au menu. Fabrice Lucchini n’était pas encore né. Il faudrait encore attendre pour qu’il réenchante La Fontaine.

La fable de Marie de France avec une enluminure exclusive tirée de divers manuscrits.

Les fables au temps de Marie de France

Au Moyen Âge central, les versions des fables qui circulent sont le plus souvent inspirées de Phèdre plutôt qu’Esope. Plusieurs manuscrits médiévaux témoignent de cette tradition qui émerge dans l’Angleterre du Haut Moyen Âge (700-1000) et dont l’un des auteurs de référence, vraisemblablement plus médiéval qu’antique, est un traducteur latin du nom de Romulus.

C’est au début du XVIIIe siècle, qu’on trouve une des plus anciennes recompilations latine de ce corpus . L’ouvrage date de 1709 et a pour titre Fabulae antiquae ex Phædro fere servatis ejus verbis desumptæ, et soluta oratione expositæ (Fables antiques tirées de Phèdre et expliquées librement).

On connait aussi cette publication sous le nom de Romulus Nilantii du nom de son auteur Johan Frederik Nilant, professeur, philologue et juriste néerlandais. L’ouvrage a été réédité en édition bilingue latin français chez Honoré Champion, en 2020 1.

On s’accorde, en général, sur le fait que c’est ce corpus médiéval qui aurait inspiré Marie de France plutôt que Phèdre dans le texte ou même Esope. Concernant la fable du jour, la poétesse franco-normande la reprendra à son compte en la transposant quelque peu.

Des versions médiévales adaptées de Phèdre, elle conservera le loup, le volatile à long cou et le scenario. Toutefois, elle développera la morale de son histoire dans un contexte plus féodal et donc aussi plus médiéval. Le « méchant » deviendra ainsi « le mauvais seigneur », autrement dit le tyran abusif qui fustige les petites gens sur son fief ; sa seule gratitude envers eux consistant à les épargner.

Enluminure retouchée de la fable du Loup et de la Grue dans le manuscrit ms Français 24428 de la BnF (datation milieu du XIIIe siècle)
Enluminure du Loup et de la Grue dans le ms Français 24428 de la BnF (à consulter sur Gallica)

Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
dans l’anglo-normand de Marie de France

Ensi avint k’uns Leus runja
Uns os que el col li entra ;
E quant el col li fu entreiz,
Mult en fu durement greveiz.
Tutes les Bestes assanbla,
E les Oisielz à sei manda,
Puiz lur fait à tuz demander
Se nus l’en seit mediciner.

Entr’ax unt lur cunsoile pris
E chascuns en dist son avis:
Fors la Grue, se dient bien,
Ni ad nulz d’iauz ki saiche rien.
Le col ad lunc è le bec groz
Si en purreit bien tirer l’oz ;
Li Lox li pramist grant loier
Pur tant ke la volsist aidier ;

La Grue met le bec avant
Dedenz la goule au mal-feisant ;
L’os en atrait, puis li requist
Que sa promesse li rendist.
Li Leuz li dist par mal-talent,
E afferma par sairement
Que li sambleit, è vertez fu,
Que bon loüer en aveit eu,
Qant sa teste en sa gule mist
K’il ne l’estrangla è oscist.

Tu es, fist-il, fole pruvée
Kant de moi es vive escapée ;
E tu requiers autre loier ?
De ta char ai grant désirier,
Maiz mult me tieng ore pur fol
Qant mes denz n’estrangla ton col.

Autresi est dou mal Seignur,
Se povres Hum li fet henur
E puis démant le guerredun
Jà n’en aura se maugrei nun,
Portant k’il soit en sa baillie
Mercier le deit de sa vie.

les Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)T2


Du loup et de la grue qui lui ôta un os de la gueule

Traduction de la fable de Marie de France en français actuel.

Ainsi advint qu’un loup rongea
Un os qui, une fois, avalé
Dedans son cou vînt se loger
Et quand il fut bien coincé là
Il en fut bien incommodé.
Toutes les bêtes il assembla
Et les oiseaux il fit quérir
Pour que chacun se prononça
Et s’empresse de le secourir.

Ainsi les bêtes tinrent conseil
Et chacun donna son avis
Hormis la grue, affirmèrent-elles,
Nul autre ne pourra l’aider.
Avec son gros bec et long cou
Elle pourrait bien retirer l’os ;
Le loup promît grande récompense
Si l’oiseau voulait bien l’aider.
La Grue mis le bec en avant
Dedans le gorge du méchant ;
En retire l’os et puis requiert
Qu’on lui rétribue son salaire.

Le loup lui rétorque, en sifflant
Et jure bien haut que par serment,
Il lui semble en vérité
Qu’elle a déjà été payée
De ne point être dévorée,
Quand son cou elle mit dans sa gueule.
« Tu es, dit-il, folle avérée
Quand t’étant de moi réchappé
Tu viens encore quémander ? »
De ta chair j’ai grand désir
Mais je me tiens là, pure folle,
Sans que mes crocs ne te déchirent.

Ainsi va du mauvais seigneur,
Si pauvres gens lui font honneur
Et puis en demandent salaire
Jamais il n’en éprouvera de gratitude,
Tant qu’ils sont sur son territoire
Il doivent le remercier d’être en vie.


Lupus et Gruis, chez Phèdre

Qui pretium méritei ab improbis desiderat,
bis peccat : primum quoniam indignos adiuvat,
impune abire deinde quia iam non potest.
Os devoratum fauce cum haereret lupi,
magno dolore victus coepit singulos
inlicere pretio ut illud extraherent malum.
Tandem persuasa est iureiurando gruis,
gulae quae credens colli longitudinem
periculosam fecit medicinam lupo.

Pro quo cum pactum flagitaret praemium,
« Ingrata es » inquit « ore quae nostro caput
incolume abstuleris et mercedem postules ».

Version française

Il est dangereux de secourir les méchants.

Qui exige des méchants la récompense d’un bienfait, commet deux fautes : l’une en ce qu’il oblige ceux qui en sont indignes ; l’autre parce qu’il ne peut guère s’en tirer sain et sauf.

Un os qu’un loup avait avalé, lui demeura dans le gosier : pressé par une vive douleur, il tâcha à force de promesses d’engager les autres animaux à le tirer de ce danger. Enfin, la Grue persuadée par son serment, confia son cou à la gueule du loup et lui fit cette dangereuse opération.

Comme elle lui réclamait le prix de son service : « vous êtes une ingrate, dit-il ; vous avez retiré votre tête saine et sauve d’entre mes dents et vous demandez récompense !« 

Les fables de Phèdre affranchi d’Auguste en latin et en françois, L’abbé L.D.M, Ed Nicolas et Richart Lallemant (1758).


Le loup et la grue dans le Romulus de Nilant

La version du Romulus Nilantii est sensiblement équivalente à l’originale de Phèdre sur le fond. L’histoire ne change pas et là encore, la morale est en défaveur de l’ingénu qui commet la double erreur de se mettre au service du méchant, tout en espérant, en plus, des récompenses ou des mérites.

« Qui pretium meriti ab improbo desiderat , plus peccat: primum quia indignos juvat importune ; deinde quia ingratus postulat, quod implere non possit. »

« Celui qui attend une récompense d’un homme méchant pèche doublement : d’abord parce qu’il aide indignement l’indigne ; ensuite, parce qu’il exige de l’ingrat ce qu’il ne peut donner. »


Le Loup et la Cigogne de Jean de La Fontaine

Venons-en à la version qui nous est sans doute la plus familière celle de Jean de La Fontaine. Chez lui, la morale reste, pour cette fois, tacite. Il laisse le soin au lecteur de la tirer.

Les Loups mangent gloutonnement.
Un Loup donc étant de frairie
Se pressa, dit-on, tellement
Qu’il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,
Près de là passe une Cigogne.
Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l’Opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire.

« Votre salaire ? dit le Loup :
Vous riez, ma bonne commère !
Quoi ? Ce n’est pas encore beaucoup
D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte. »

Les Fables de Jean de La Fontaine


Un mot de l’enluminure sur l’illustration

Sur l’illustration et en-tête d’article, l’enluminure du loup et de la grue sur fond de lac et de châteaux est une création de votre serviteur à partir de manuscrits médiévaux.

Enluminure du loup et de la grue sur fond de châteaux et de nature.

Le paysage provient du ms Français 9140 : Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, traduit du latin par Jean Corbechon et daté du XVe siècle (enlumineur Évrard d’Espinques).

La grue est tirée du bestiaire lat. 6838B de la BnF : anonymi tractatus de quadrupedibus, de avibus et de piscibus. L’ouvrage est daté du XIVe siècle. Le loup est sorti, quant à lui, tout droit du MS. Bodley 130, un bel herbier et bestiaire médiéval conservé à la Bodleian Library et daté de la fin du XIe siècle. Quelques autres éléments de décor ont été glanés ça et là.

En bons acteurs, le loup et la grue se sont prêtés au jeu de la mise en scène et de l’opération. J’ai dans l’idée qu’après des siècles à poser sur leur parchemin respectif, sans remuer un œil ou une patte, prendre un peu l’air leur à fait du bien.

Vu sur la tapisserie de Bayeux

une représentation d'un grue extrayant un os de la gueule d'un animal (lion ou loup ?), tapisserie de Bayeux.

Du point de vue iconographique, il est intéressant de noter qu’on retrouve encore notre fable sur une bordure de la tapisserie de Bayeux. Le loup semble même s’y être changé en lion. Ce n’est pas impossible quand on sait que c’est aussi le cas de certaines versions de cette fable dans certains manuscrits (manuscrit 2168, anciennement côte Regius 7989-2, cf note Roquefort, op cité).

Voilà pour ce petit voyage dans le monde des fables du XIIe siècle, à la découverte de Marie de France.

En espérant que cet article vous ait appris quelques petites choses, merci encore de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
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Notes

  1. Le Romulus de Nilant. Édition bilingue, éd. Baptiste Laïd, Paris, Champion, 2020, par Jean Meyers ↩︎